PRÉFACE. (continued 7)
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Pour donner une idée des rigueurs de ce voyage, il nous suffira de faire observer que, dans l'espace de quarante jours, on ne put franchir qu'une distance de 70 lieues. Enfin, le 14 septembre, on arriva devant un cap où le gisement de la terre prit brusquement la direction du Sud. On doubla ce cap; aussitôt une douce brise se fit sentir, on fit déployer toutes les voiles, et le nom Gracias-à-Dios (Grâce-à-Dieu!) fut donné à cette partie du continent.
Pendant trois autres semaines, Colomb battit la côte voisine; il eut le malheur d'y perdre, dans la houle de l'embouchure d'un fleuve, un de ses canots et l'équipage entier de cette embarcation. Les entrevues qu'il eut généralement alors avec les naturels eurent un caractère de méfiance et d'inimitié. On alla jusqu'à dire que les Indiens y possédaient un pouvoir de lancer des sorts et des charmes sur leurs adversaires, et que leur magie s'était étendue sur les navires espagnols et sur les mers qu'ils visitaient en ce moment.
Toutefois, le 5 octobre, Colomb atteignit le point de la côte appelé Costa-Rica (Côte-Riche), ainsi nommé, à cause des mines d'or et d'argent contenues dans les flancs de ses montagnes; il y trouva les naturels en possession d'une grande quantité d'ornements de l'or le plus pur. Cette quantité augmenta encore dans le pays appelé Veragua, où on l'assura qu'existaient les mines les plus belles de toutes les contrées avoisinantes. En naviguant le long de ces terres, on l'entretint souvent d'un royaume très-étendu situé à quelques jours de marche dans l'Occident, nommé Ciguare, où les habitants portaient des bracelets, des couronnes d'or, brodaient leurs vêtements avec des fils de ce métal, et en garnissaient en relief leurs meubles et leurs effets. On ajoutait qu'ils étaient armés de boucliers, d'épées, de cuirasses comme les Espagnols; qu'ils avaient des chevaux; qu'enfin, il y avait des ports fréquentés, qu'on y faisait le commerce, et que même le canon y était connu. Colomb crut comprendre, d'après ces narrations d'ailleurs fort confuses, que la mer bordait une grande partie de ce royaume de Ciguare, et que, non bien loin de là, était une magnifique rivière, qu'il se plut à croire pouvoir être le Gange.
On a pu supposer, depuis lors, que, dans ces vagues rumeurs, il était question du royaume du Mexique; mais nous devons nous souvenir que si Colomb se méprit à cet égard et crut soit au voisinage des États du Grand-Kan, soit à celui du Gange, c'est qu'il devait fonder ses raisonnements sur les opinions très-arrêtées de tous les savants de l'époque, qui attribuaient à la circonférence de notre globe une étendue moindre d'un tiers que celle qui a été constatée depuis lors.
Aussi, l'illustre et infatigable navigateur continua-t-il à se livrer, avec opiniâtreté, à la recherche de son détroit, luttant contre les vents, les courants, les difficultés d'une navigation on ne peut plus périlleuse, et ayant à surmonter le mauvais vouloir des Indiens de ces contrées qui se montrèrent plus ou moins hostiles, et qu'on a crus être de la même race que les habitants des îles Caraïbes. À la vue des bâtiments de la flottille, ces Indiens faisaient retentir leurs forêts et leurs montagnes, de cris de guerre, du bruit de leurs tambours ou autres instruments, et ils ne se présentaient, en général, sur le rivage, qu'en troupes considérables, armés de massues, de lances et de sortes d'épées fabriquées avec leur bois le plus dur.
Enfin, après avoir découvert Porto-Bello et doublé le cap Nombre-de-Dios, Colomb atteignit un petit détroit qu'il nomma el Retrete (le Cabinet). C'était un point qu'un voyageur entreprenant, appelé Bastides, venait d'explorer; mais Colomb l'ignorait. Quoi qu'il en soit, ses navires étaient, en ce moment, dans un état si pitoyable, et ses équipages dans une situation si fâcheuse de lassitude et de maladie, que toute sa persévérance dut céder devant l'impérieuse loi de la nécessité, et qu'il fallut songer au retour. Cependant, il voulut donner à son voyage un caractère d'utilité, et il se proposa de se diriger vers la côte de Veragua avec le dessein d'acquérir quelque certitude sur les mines qui paraissaient si abondantes en ce pays. Il y avait loin de là, il faut le dire, à l'accomplissement des vues élevées qui avaient présidé à la grande et glorieuse pensée du but primitif de son expédition; mais puisqu'il était devenu de toute impossibilité de continuer à y donner suite, il était d'un bon esprit de ne pas quitter ces parages sans chercher au moins à trouver une compensation dans les avantages matériels qu'ils pourraient procurer.
Ainsi, malgré ses travaux pour ainsi dire surhumains, le problème géographique d'une si éminente portée qu'il s'était posé et que son âge avancé ne l'empêcha pas de vouloir résoudre lui-même, resta voilé, et l'on ne put pas savoir alors s'il se trouvait un détroit ou un isthme au fond du golfe dans lequel il s'était si intrépidement lancé, ou si les terres qu'il avait devant lui étaient attenantes à celles de l'Asie, ou enfin s'il existait une mer interposée entre ces mêmes terres et les contrées de l'Inde.
On a su, quelques années après, que c'était cette dernière hypothèse qui était la véritable; ce fut un chef de guerriers espagnols nommé Nugnez Balboa qui, en 1513, après avoir traversé le Mexique par terre, vit, le premier, paraître devant ses yeux éblouis le vaste océan qui est connu sous le nom de Mer Pacifique, et que, quelquefois aussi, on appelle Mer du Sud. L'épisode de cette découverte, bien que ce soit ici une digression, mérite d'être rapporté dans cette histoire de la vie de Colomb, car c'est un événement remarquable qui rentre sous plusieurs rapports dans notre sujet.
Ce fut après avoir gravi le sommet d'une éminence, que Nugnez Balboa se trouva spontanément en face d'une immense étendue d'eau dont les ondes paisibles, à peine plissées par le souffle léger d'une brise naissante, brillèrent devant lui sous l'éclat d'un ciel azuré qu'enflammait le soleil le plus radieux. Aucune terre ne bornait cette vaste nappe liquide du côté du couchant. À ce spectacle imprévu, Nugnez Balboa fut saisi d'un saint respect, ainsi que l'est tout homme à qui se révèle, pour la première fois, quelque grande création de la nature. Ses idées furent d'abord confuses et indécises comme celles qui suivent un long sommeil; mais la réflexion vint bientôt les fixer, et il pressentit que l'Océan qu'il venait de découvrir était celui qui baignait, par son autre extrémité, les rivages de l'Inde que le grand Colomb avait cherchés dans cette direction.
L'enthousiasme s'empara de lui à la pensée qu'il avait ainsi complété la découverte de l'immortel navigateur; cédant à cet enthousiasme, il prit son élan, se précipita le long de l'éminence en courant vers la plage qu'il atteignit bientôt et, continuant sa course, il pénétra dans l'onde amère où il s'avança jusqu'à ce que sa poitrine y fût à moitié plongée; en ce moment, il éleva les bras, étendit les mains, redressa fièrement la tête; puis avec l'accent d'un homme inspiré qui prend les cieux à témoin, il s'écria de toute la voix que ses poumons purent lui donner:
«Mer calme et resplendissante, mer mystérieuse, mer si longtemps cherchée! au nom de mon souverain, je prends possession de tes eaux et je te nomme la Mer Pacifique! Heureux celui qui, le premier, franchira ton étendue; heureux celui qui abordera ainsi au continent asiatique! La navigation aura atteint par là sa phase suprême; les peuples de tous les continents seront en relation directe entre eux; et, libres d'échanger leurs produits, ils entreront dans une ère nouvelle qui sera l'honneur de l'humanité!»
Il s'arrêta alors un moment, ensuite reprenant:
«Mer calme et resplendissante, dit-il, mer mystérieuse, mer si longtemps cherchée! je répète que je te nomme la Mer Pacifique; c'est à un fils de la noble Espagne que l'univers devra ta découverte, et cette découverte sera, à tout jamais, la gloire de Nugnez Balboa.»
Ces nobles paroles planèrent sur la surface des flots et, s'élevant dans les airs, le vent les apporta aux oreilles attentives des compagnons de Nugnez Balboa qui, ébahis sur la plage, étaient en contemplation devant cette scène sans pareille dans les annales du monde; elles furent redites ensuite, propagées, répandues; enfin, sept ans après, elles portèrent leur fruit.
Ce fut, en effet, en 1520 qu'un autre intrépide navigateur, qui s'appelait Magellan, résolut d'accomplir les prédictions ou les vœux de Nugnez Balboa. Il partit, côtoya la bande occidentale de l'Amérique vers le Sud, découvrit la terre de Feu, doubla le continent par son extrémité méridionale; et après avoir traversé cette même Mer Pacifique dans toute son étendue, en gouvernant vers ce magique Ouest que Colomb, dans son premier voyage, indiquait avec tant de confiance aux frères Pinzon qui commandaient la Pinta et la Niña, deux des navires de Magellan, dans l'espace d'un peu moins de deux ans, eurent l'honneur d'aborder en Espagne, après avoir accompli le premier voyage qui ait été fait autour de la terre. Mais, hélas! Magellan n'eut pas la douce satisfaction de voir la fin d'une campagne qu'il avait si brillamment commencée; il fut tué par les sauvages de l'île de Matan, le 27 avril 1521!
Quant à Christophe Colomb qui avait indiqué la route et qui fut obligé de renoncer à son projet, ce ne fut pas sans des difficultés extrêmes qu'il parvint à rejoindre la côte de Veragua; nous allons voir, en effet, que si, jusqu'à cette période, il avait, dans sa recherche d'un détroit, été en butte à mille tribulations ou exposé à des périls sans cesse renaissants, son retour ne fut ni moins accidenté, ni moins dangereux; on verra aussi quelle force d'âme, quelle habileté infinie, quelles ressources d'imagination il fallait qu'il y eût, dans sa splendide organisation intellectuelle, pour triompher de tous les obstacles qui vinrent, de nouveau, se réunir contre lui.
Ce fut le 5 décembre de l'année 1502, que Colomb appareilla d'El Retrete pour retourner vers la côte de Veragua. Presque aussitôt, le vent lui devint aussi défavorable qu'il l'avait été lorsqu'il avait à suivre la direction opposée; il augmenta même à tel point que la navigation en devint presque impraticable: pendant neuf jours surtout, ce fut une tempête continuelle, d'autant plus redoutable que la flottille se trouvait dans une mer inconnue, et qu'à chaque instant elle pouvait craindre de se voir jetée à la côte ou sur quelque rocher. Le journal de Colomb dépeint la mer aussi tourmentée que si elle avait été dans un état de haute ébullition, s'élevant parfois en montagnes couvertes d'écume. Pendant la nuit, elle lançait des parties lumineuses qui s'en détachaient comme des flammes; une journée entière, le ciel lui-même sembla également enflammé, tant les nuées s'entr'ouvraient souvent pour livrer passage à des éclairs étincelants! Le tonnerre s'y mêlait avec sa voix formidable et, presque sans cesse, des torrents de pluie inondaient les navires et transperçaient les vêtements des infortunés matelots.
Un autre danger vint menacer l'expédition: ce fut celui d'une trombe qui s'en approcha en aspirant l'eau de la mer que l'on voyait dans ses flancs, et la soulevant jusqu'aux nuages. Jamais pareil spectacle n'avait frappé les yeux des marins de ces bâtiments, et jamais, peut-être, phénomène de cette nature ne s'est annoncé avec un caractère aussi funeste; toutefois, par un hasard providentiel que les équipages attribuèrent à la vertu des prières qu'ils adressèrent à saint Jean l'Évangéliste, le fléau passa entre les navires effrayés et il ne leur causa aucun dommage.
Le calme survint ensuite et dura avec une persévérance désolante. Ce qui, particulièrement, impressionna beaucoup alors les marins, c'est qu'ils virent une grande quantité de requins obstinés à rôder dans leurs eaux. On avait la croyance à bord que ces animaux voraces, qui suivent ordinairement les bâtiments pour recueillir les débris alimentaires qu'on en jette au dehors, avaient aussi l'instinct ou le pressentiment de la mort de quelque homme à bord, ou même du naufrage prochain du navire.
Trois semaines s'écoulèrent encore après ce calme, pendant lesquelles, repoussé par les vents, contrarié par les courants, Colomb ne put pas franchir plus de 30 lieues en bonne direction; aussi donna-t-il à la partie de la terre qui avoisinait le plus la route qu'il avait eue à faire, le nom de Costa de los contrastes (Côte des contrariétés). Enfin, à la joie inexprimable de tous, et à force de prudence, de travaux, de fatigues, de veilles et d'habileté, le grand-amiral vit, le 6 janvier, les rivages tant désirés de Veragua, et il mouilla dans une rivière à laquelle, en l'honneur de la fête du jour qui était celui de l'Épiphanie, il donna le nom de Belem ou de Bethléem.
Les naturels se tinrent d'abord sur la défensive, mais il fallait se les concilier pour obtenir les renseignements que l'on voulait avoir. Le puissant moyen de séduction, celui des présents, fut employé; Colomb y joignit celui qui manquait rarement de produire son effet: il se présenta personnellement, il déploya son affabilité, agit sur les esprits par la fascination qu'exerçaient habituellement son noble visage, son grand air de dignité naturelle; et, après quelque indécision, les indigènes consentirent à entrer en pourparlers; ils apportèrent plusieurs objets d'un très-bel or pour en faire des échanges, et ils dirent qu'il y avait des mines de ce métal près de la rivière de Veragua, qui n'était qu'à deux lieues de distance.
Don Barthélemy fut chargé par Colomb d'avoir une entrevue particulière avec Quibian: c'était le cacique de Veragua; il l'invita à aller voir les bâtiments de la flottille où il fut reçu avec une grande distinction. Quibian était un homme sérieux, méfiant, taciturne et très-robuste. Peu de jours après, Don Barthélemy, accompagné par soixante-huit marins bien armés, partit pour aller explorer le terrain où se trouvaient les mines. Il remonta la rivière une lieue et demie au-dessus de son embouchure, et il arriva en vue du village où résidait Quibian. Le cacique descendit de la hauteur où était le village avec une suite non armée, mais très-nombreuse, et il s'assit sur une pierre auprès de la rivière. Il accueillit les Espagnols avec déférence, surtout Don Barthélemy dont la haute stature, le regard fier et les formes herculéennes avaient fait une grande impression sur son esprit. On pouvait cependant voir une secrète jalousie se manifester sur sa physionomie à l'aspect des Européens, mais il ne leur en donna pas moins des guides pour les diriger.
Don Barthélemy, en suivant les indications de ses guides, parcourut un espace d'environ six lieues; là, dans un sol de la plus magnifique végétation, il trouva la terre effectivement parsemée d'une telle quantité de parcelles d'or, qu'elles adhéraient aux racines elles-mêmes des arbres; puis, il fut conduit sur une éminence d'où il put contempler un paysage délicieux, garni de plusieurs villages entourés d'arbustes ou de plantes charmantes, et il acquit la certitude que toute l'étendue en était remplie du précieux métal, jusqu'à une distance de vingt journées de marche vers l'Ouest.
Une autre expédition le long de la côte vers l'occident, également commandée par l'infatigable Don Barthélemy, fut non moins satisfaisante. Ce qu'il vit, ce qu'on lui raconta ou ce qu'il crut comprendre, tout non-seulement confirma ses idées sur la richesse aurifère du pays en général, mais lui garantit l'assurance d'un royaume riche et civilisé dans l'intérieur. L'imagination brillante de Colomb s'enflamma aux récits de son frère; il se lança dans ses hypothèses savantes, il se crut sur le point d'atteindre les contrées fabuleuses que l'historien Josephe plaçait aux points les plus éloignés du globe, et d'où l'on avait retiré les monceaux d'or qu'il avait fallu pour bâtir et embellir le temple de Jérusalem.
Don Barthélemy, qui était un homme très-positif, entra pourtant tout à fait dans les idées de Colomb; ils pensèrent tous les deux qu'il fallait fonder une colonie sur le point où ils étaient, et qu'elle serait le centre de la vaste région de ces mines qui semblaient inépuisables. Colomb proposa alors à son frère de rester sur les lieux avec tout le personnel dont il serait permis de disposer, pendant que lui-même irait en Espagne pour y faire goûter ses plans, et pour en revenir avec des renforts et des moyens de colonisation. Le dévouement de Don Barthélemy à la personne de son frère était tel qu'il ressemblait à l'obéissance aveugle du fils le plus respectueux envers le père le plus tendrement aimé, et Colomb n'eut pas plutôt exprimé son désir, que son frère y acquiesça sans faire la moindre objection.
On se mit aussitôt à tout préparer pour l'exécution du projet: quatre-vingts hommes furent choisis pour rester sur les lieux; des maisons en bois, couvertes en feuilles de palmiers, furent construites sur la rive la plus élevée de la crique où étaient les navires, et un magasin fut élevé pour recevoir les munitions, les provisions, ainsi que l'artillerie. Mais, au moment de partir, le grand-amiral s'aperçut d'une diminution assez considérable dans la hauteur des eaux, à l'embouchure de la rivière où il était mouillé; il chercha une passe, sonda sur plusieurs points, essaya de franchir les moins élevés en s'allégeant ou en se touant; mais tout fut inutile; il se vit dans l'obligation de renoncer à appareiller pour le moment, et d'attendre le retour des pluies pour pouvoir sortir du bassin, momentanément fermé, où il était enclavé.
Cependant, les préparatifs pour un séjour prolongé dans ce pays, avaient éveillé la susceptibilité, on doit le dire fort naturelle, de Quibian. On le vit, en effet, tenir des hommes épiant avec anxiété tout ce qui se faisait, et l'on sut qu'il envoyait des émissaires dans toutes les directions, pour faire rassembler les guerriers de ses dominations auprès de lui. Ces mouvements furent suivis avec autant de zèle que d'intelligence par un nommé Diego Mendez, notaire, remplissant dans l'expédition les fonctions d'officier de l'état civil, et qui était entièrement dévoué au grand-amiral. L'intrépidité de cet homme lui fit même affronter un danger extrême pour mieux connaître ce qui se passait sur les lieux: suivi d'un seul compagnon, il osa pénétrer jusqu'à la résidence du cacique, alléguant qu'ayant appris qu'il avait été blessé à la jambe par une flèche, dans une escarmouche avec un détachement maraudeur ennemi, il venait, en qualité de chirurgien, lui offrir ses services et l'usage de drogues bienfaisantes dont il s'était pourvu. L'habitation de Quibian était entourée de trois cents poteaux surmontés de têtes d'adversaires tués en diverses rencontres; c'était fort peu encourageant pour Mendez, mais il ne se laissa pas intimider par cet affreux spectacle; il eut l'audace de s'avancer jusqu'à la porte du cacique où le fils de celui-ci se présenta avec colère, et le repoussa d'un coup de poing violent qu'il lui appliqua sur la poitrine. L'Espagnol n'en parut que fort peu ému, fit connaître le but supposé de sa visite, et montra quelques présents qu'il destinait à Quibian et à sa famille. Les présents furent acceptés, Mendez put rester quelques heures dans le village comme pour prendre du repos, mais il ne lui fut pas permis de voir le cacique.
Il se retira convaincu de la réalité de ses soupçons et il fit part à Colomb de mille détails qui ne pouvaient laisser aucun doute. Un Indien vint, d'ailleurs, fortifier les assertions de Mendez, en affirmant que la blessure de Quibian n'était que supposée; que c'était parce qu'elle n'existait pas qu'il n'avait pas voulu se laisser voir, et qu'il avait le projet d'aller, au moment le plus sombre de la nuit, incendier les maisons ainsi que les magasins, massacrer les Espagnols et mettre le feu à leurs navires.
Don Barthélemy s'offrit aussitôt pour porter un coup fatal au cacique et pour déjouer ses desseins en les prévenant spontanément. Le grand-amiral, qui n'hésitait jamais plus que son frère, lui donna soixante-quatorze hommes bien armés, parmi lesquels était le courageux Mendez, et il les fit embarquer dans des canots qui les portèrent, à l'entrée de la nuit, jusqu'au point le plus près du village des ennemis. Tous étant débarqués, Don Barthélemy prit les devants seul avec Mendez et quatre hommes, recommandant aux autres d'observer le plus strict silence, de ne le suivre qu'à une assez grande distance, mais de s'élancer au pas de course lorsque la détonation d'une arquebuse se ferait entendre. Ils auraient alors à lui porter secours et, surtout, à entourer l'habitation, pour qu'aucun des chefs qu'il y supposait réunis, ne put s'échapper.
Quibian, entendant du bruit près de sa demeure, se précipita vers la porte, s'assit sur le seuil, et, reconnaissant Don Barthélemy, il l'invita à s'approcher tout seul. L'intrépide marin, inaccessible à la crainte, fait signe à Mendez de s'arrêter avec les quatre hommes, et va droit au cacique, s'informant de sa blessure qu'il demande à voir. Quibian s'y refuse; alors Don Barthélemy le prend par le bras comme pour l'aider à se mettre debout: son adversaire résiste, un commencement de lutte s'engage; aussitôt Mendez et ses quatre compagnons accourent. Cependant Don Barthélemy et Quibian faisant tous les deux usage de leur force musculaire qui était remarquable, s'étreignent et combattent corps à corps avec une énergie et une vigueur sans égales; mais le cacique est renversé, et soudain Mendez et sa suite lui garrottent les pieds et les mains. Toutefois, ils avaient fait le signal convenu de la décharge d'une arquebuse; le gros de la troupe arrive en courant, l'habitation est cernée et tous ceux qui s'y trouvaient, les femmes du cacique, ses enfants, les chefs principaux, tous furent pris, tous furent dirigés vers les navires de Colomb.
Don Barthélemy retint avec lui ceux des soldats qui ne furent pas jugés nécessaires pour escorter les prisonniers, et, toujours infatigable, il se mit à la poursuite des Indiens qui pouvaient être hostiles.
Quant à Quibian, il fut confié à la garde spéciale de Jean Sanchez, premier pilote de la flottille, avec mission de veiller avec le plus grand soin à ce qu'il ne s'évadât pas. Sanchez s'y engagea, et dit même que si son prisonnier lui échappait, il consentait à ce que sa barbe lui fut entièrement arrachée, et poil par poil. En arrivant dans son canot, il y fit attacher Quibian à l'un des bancs; mais les gémissements et les plaintes de Quibian sur les douleurs que lui faisait souffrir la pression des cordes furent si vifs, que Sanchez consentit à ce qu'il fût donné un peu de jeu à ses liens. Or, pendant qu'on y procédait, le captif glissa comme une anguille, et se jeta à l'eau! Il faisait nuit et quoi que l'on fit à bord du canot, il fut impossible de le reprendre. Sanchez ramena à bord le reste des prisonniers, mais rien ne put le consoler de la mortification que lui causèrent, d'un côté, l'assurance si peu réalisée qu'il avait donnée que le cacique ne lui échapperait pas, de l'autre, le chagrin d'avoir été vaincu en stratagème par un sauvage.
Don Barthélemy ne revint que le lendemain soir; tout était ou redevenait tranquille à son approche, et il arriva avec les dépouilles conquises dans l'habitation de Quibian, parmi lesquelles étaient des bracelets, des anneaux pour le bas des jambes, des plaques et deux couronnes en or. Le cinquième du butin fut mis de côté pour le trésor de leurs Majestés Espagnoles; une couronne fut décernée, par un vœu unanime, au brave Don Barthélemy, et le reste fut partagé entre ceux qui l'avaient accompagné et si bien secondé!
Une crue dans les eaux de la rivière permit, peu après, à Colomb, de faire sortir sa flottille; il laissa cependant une caravelle pour l'usage du nouvel établissement, et il mouilla une lieue au large pour y attendre des vents favorables.
Mais Quibian ne s'était pas noyé comme quelques personnes l'avaient supposé: revenu chez lui et trouvant son habitation dévastée, voyant les navires espagnols au large, pensant que ses femmes, ses enfants, ses amis les plus chers y étaient captifs, et que ses joyaux ou autres objets les plus précieux y étaient aussi renfermés, il fut animé d'un désir infini de vengeance, alla chercher des guerriers dans les environs, arriva à l'improviste au milieu des Espagnols restés dans le pays, peu sur leurs gardes en ce moment et disséminés à quelque distance de leurs maisons. Don Barthélemy, qui se trouvait heureusement sur les lieux et qui entendit les cris affreux que poussaient les naturels, saisit une lance, sortit avec huit hommes qui se trouvaient auprès de lui et s'élança sur les Indiens. Mendez, selon sa coutume, prêt à braver le danger, accourut à leur secours avec quelques autres Espagnols qu'il put promptement rallier; la rencontre fut rude, un Européen fut tué, huit furent blessés; Don Barthélemy reçut un coup de lance dans la gorge, mais il n'abandonna pas le champ de bataille. Enfin les Indiens, après avoir vu tomber un grand nombre des leurs, s'enfuirent dans leurs forêts et dans leurs montagnes. Précisément, pendant la mêlée, une chaloupe de la flottille vint dans la rivière pour chercher de l'eau et du bois. Diego Tristan, qui commandait la caravelle d'où provenait la chaloupe, était à bord; malgré l'avis de plusieurs personnes, il persista à vouloir remonter la rivière; mais quelques-uns des fuyards qui étaient cachés, se croyant découverts, firent pleuvoir sur l'embarcation une nuée de traits, de flèches ou de javelots. Tristan, surpris, et n'ayant pu faire usage de ses armes à feu, fut atteint à l'œil par un de ces javelots, et mourut à l'instant. La confusion la plus grande succéda à cette catastrophe; les naturels s'enhardirent jusqu'à aborder la chaloupe avec leurs pirogues et ils en massacrèrent l'équipage à l'exception d'un seul homme qui se jeta par-dessus le bord, nagea entre deux eaux et atteignit le rivage où il se cacha pour se dérober au sort fatal dont il était menacé.
Les colons furent tellement impressionnés de cette attaque et de l'idée des dangers nouveaux qui paraissaient devoir les menacer à tout moment dans l'avenir, qu'ils résolurent de s'embarquer sur leur caravelle et d'abandonner l'établissement. Don Barthélemy, soumis aveuglément aux ordres de son frère, s'y opposa de toutes ses forces, mais on persista à vouloir donner suite au projet. Toutefois, les pluies avaient cessé, les eaux de la rivière s'étaient de nouveau abaissées, et il fut impossible à la caravelle de franchir les hauts-fonds qui barraient le passage. Pour comble de contrariétés, les vents devinrent très-forts, la mer fut très-mauvaise, et il fut impossible d'informer le grand-amiral de la situation fâcheuse où l'on était. Les colons furent d'ailleurs très-douloureusement émus quand ils virent les cadavres de Diego Tristan et de ses compagnons, soulevés à fleur d'eau par l'effet de leur décomposition, et descendre le courant de la rivière accompagnés de troupes de corbeaux ou autres oiseaux carnassiers qui s'en disputaient les restes, se battant entre eux et jetant des cris qui imprimaient la désolation dans le cœur des témoins de cette horrible scène.
La position des Espagnols était devenue vraiment déplorable; le jour, ils voyaient de tous côtés, derrière les arbres, dans les fossés, près des tertres, partout enfin, des Indiens qui les espionnaient de loin avec des figures sinistres et qui fuyaient dans l'intérieur dès qu'ils étaient poursuivis; la nuit, les bois et les montagnes retentissaient de hurlements affreux et du bruit rauque ou discordant de trompettes ou de tambours sauvages, qui étaient des appels aux armes prémédités contre eux. Don Barthélemy crut, par prudence, devoir abandonner le village, et il alla se fortifier le mieux qu'il put sur un plateau découvert où il ne pouvait pas être surpris. Là, il fallut monter une garde incessante, se tenir perpétuellement sur le qui-vive, et faire de temps en temps usage de ses armes à feu pour inspirer quelque terreur; mais les provisions et les munitions devaient finir par s'épuiser, et le moment en était extrêmement redouté de tous.
Pendant que des dangers si grands menaçaient ceux qui étaient à terre, une anxiété très-pénible régnait à bord des navires de Colomb. Tristan ne revenait pas; on ne possédait plus qu'un seul canot dans toute la flottille, la mer continuait à être très-mauvaise, de sorte qu'on était sans nouvelles de la terre et qu'on vivait dans l'impatience la plus vive d'en avoir. Les naturels qui étaient prisonniers sur les navires, tentèrent alors un effort désespéré pour aller informer leurs compatriotes de l'agitation et du malaise qu'ils n'avaient pu s'empêcher de remarquer autour d'eux. Pendant l'obscurité d'une nuit, ils se dégagèrent de leurs liens et, malgré la grosse mer qu'ils allaient avoir à franchir, ils voulurent se jeter à la nage. Plusieurs y réussirent; ceux qui en furent empêchés furent saisis et confinés dans une prison du bord; mais tel était leur désespoir, qu'ils se servirent des cordes qui les attachaient, pour se pendre ou pour s'étrangler, et que le lendemain ils furent tous trouvés morts!
C'est dans les grandes occasions que l'on voit les grands dévouements; un nommé Pedro Ledesma en fit preuve en cette circonstance. Il s'était parfaitement rendu compte de l'état où l'on se trouvait, il appréciait les préoccupations qui devaient assaillir le grand-amiral, et il demanda à être admis devant lui. Il s'offrit alors à traverser à la nage la barre qui brisait près du rivage, si la seule embarcation qui restait à la flottille voulait le porter jusque-là, à aller ensuite chercher des nouvelles de Don Barthélemy, et à revenir aussitôt les transmettre à Colomb. On ne pouvait faire une proposition plus hardie ni, en même temps, plus opportune et plus utile; aussi fut-elle acceptée avec autant de promptitude que de reconnaissance.
Le courageux Pedro Ledesma eut la force, l'énergie et le bonheur d'accomplir sa mission comme il avait eu l'heureuse idée et la résolution d'en concevoir le plan; il partit donc et, le même jour, il revint auprès du grand-amiral, à qui il fit le tableau sincère, mais affligeant, de tout ce qu'il avait ou vu ou appris. Colomb en conçut un chagrin profond; il ne balança pas dans le projet de recueillir sur ses navires tout ce qui pouvait rester à terre, en personnel ou en matériel de l'établissement, mais il n'en voyait pas moins que le moment allait en être longtemps retardé par un mauvais temps dont rien ne lui annonçait la fin comme devant être prochaine: et combien d'événements sinistres il pouvait se passer jusque-là!
Les navires de la flottille, eux-mêmes, couraient aussi de grands dangers, mouillés comme ils l'étaient, sur une rade foraine où aucun abri ne les garantissait de la violence d'un vent très-intense et d'une mer fort tourmentée, d'autant qu'ils n'étaient retenus sur leurs ancres que par des câbles fatigués ou énervés. Le souci constant que tant de puissants motifs entretenaient dans l'âme de Colomb, les veilles non interrompues auxquelles il se livrait, surtout la douleur de ne pouvoir porter aucun secours à Don Barthélemy, son frère, qu'il aimait tant, finirent par réagir sur sa santé, et il tomba dans un état de maladie si grave, que le délire s'empara de son esprit et qu'on craignit sérieusement pour ses jours.
Le sentiment de l'égarement de ses idées ne lui fut cependant pas inconnu, car, dans une lettre qu'il écrivit peu de temps après à Leurs Majestés, il fait allusion à cette circonstance, et il raconte comment, dans les instants où sa raison semblait le plus l'abandonner, une voix secrète et divine semblait aussi lui dire qu'il triompherait de difficultés infinies qui l'assiégeaient, de même que, par sa confiance en Dieu, il avait triomphé de beaucoup d'autres; effectivement, au moment où il y avait le plus à désespérer de sa guérison et du retour du beau temps, la santé lui était revenue et le calme s'était rétabli dans les éléments.
Les communications se renouèrent donc entre la mer et la terre; tout ce qui avait quelque valeur fut transporté sur la flottille; les hommes rentrèrent tous à bord, mais il fallut se résigner à la perte de la caravelle échouée dans la rivière. Don Barthélemy, toujours semblable à lui-même, toujours faisant preuve de ce beau caractère qu'il avait déployé dans ses anciennes fonctions d'Adelantado, et Mendez, toujours aussi actif, aussi dévoué, se surpassèrent dans cette opération pénible du transport des objets et du rembarquement des hommes, qu'ils firent effectuer malgré les obstacles qu'y apportaient les naturels, avec autant de bravoure que d'intelligence; ils quittèrent la terre les derniers: en revoyant Colomb, l'un trouva un frère tendre et rassuré qui le remercia et le récompensa en le pressant étroitement sur son cœur; l'autre, un chef juste et bienveillant qui, en retour de ses bons et loyaux services, lui donna le commandement de la caravelle, devenu vacant par la mort de l'infortuné Tristan.
Ce fut à la fin d'avril 1503, que la flottille put quitter la côte de Veragua; le grand-amiral avait le plus grand désir et, certainement aussi, le besoin le plus vif de se rendre à Hispaniola, qui était le seul point où il put trouver à se ravitailler et à se réparer. Il profita, à cet effet, d'un vent assez favorable qui lui permit de gagner du chemin vers l'Est, et il chercha à s'élever suffisamment pour atteindre l'île le plus promptement possible. Heureusement pour lui qu'il fit cette route qui l'éloignait peu de la côte, car il arriva subitement que celle de ses caravelles qu'il avait voulu laisser à San-Domingo, ne put plus tenir la mer; il n'eut que le temps de la faire entrer dans un port, appelé par la suite Porto-Bello, où il en retira l'équipage et où il la laissa. Il continua ensuite à suivre son même air-de-vent; mais bientôt, il fut obligé de mettre le cap au Nord, et il ne put atteindre que le groupe des îlots des Jardins-de-la-Reine qui est situé dans le Sud de Cuba. Cette navigation avait duré plus de trente jours pendant lesquels ses matelots, sans cesse à la pompe ou aux manœuvres et d'ailleurs fort mal nourris, étaient littéralement épuisés. Ils essuyèrent cependant une bourrasque violente pendant laquelle les deux seules caravelles qui restaient, d'abord souventées, s'abordèrent ensuite et s'endommagèrent tellement, qu'il ne fut pas possible de songer à gagner Hispaniola. Le grand-amiral se dirigea donc vers la terre alors la plus voisine qui était l'île de la Jamaïque, mais il ne parvint à y mouiller que le 24 juin.
Le port dans lequel entra Colomb fut nommé par lui San-Gloria; il vit là, à l'inspection de ses navires, qu'il lui serait impossible de les y radouber, qu'il y avait même danger à ce qu'ils coulassent dans le port; il se hâta, dès lors, de les amarrer ensemble et de les échouer sur la partie la plus vaseuse de la côte; il y fît élever des sortes de teugues ou de dunettes sur toute la longueur des ponts, pour y coucher et y abriter son monde; il les mit en état de défense contre une attaque soudaine des naturels, et il prit toutes les mesures de discipline ou de prudence nécessaires pour éviter tout conflit avec eux. Les Indiens accoururent bientôt sur le rivage; Colomb donna à deux officiers la charge expresse de surveiller tous les échanges ou achats, afin qu'ils fussent faits avec la plus grande loyauté de la part des Espagnols; il envoya l'intrépide Mendez accompagné de quatre hommes dans l'intérieur, pour y traiter amicalement avec les caciques des environs afin d'assurer ses approvisionnements, et il éprouva un grand soulagement d'esprit lorsqu'il vit ce serviteur si zélé, si dévoué et si intelligent, revenir au bout de quelques jours, dans une belle pirogue qu'il avait achetée, qu'il avait remplie de vivres, et après avoir conclu des arrangements satisfaisants pour établir des marchés.
Ayant ainsi pourvu au plus pressé, Colomb porta ses pensées vers l'avenir, mais il ne put se le peindre que sous les couleurs les plus sombres. Au nombre des éventualités futures, celle de l'impossibilité de sortir de l'île et d'être condamné à y périr, lui ainsi que tous les siens, de misère, de chagrin, peut-être même de mort violente, n'était pas la moins probable de toutes. Il fallait trouver un moyen de se rendre à Hispaniola ou d'y faire connaître sa position; sans cela il n'y avait que le hasard le plus providentiel qui put amener, de lui-même, un navire européen précisément au point où l'on était, et donner un secours qu'on pouvait considérer comme inespéré; mais comment quitter l'île sans bâtiment, sans moyens d'en construire un, sans même une seule chaloupe ou un seul canot en bon état! Obsédé par ces réflexions et par de plus pénibles encore, frémissant au sort funeste qui pouvait atteindre son fils Fernand et son frère Don Barthélemy, Colomb s'enferma le soir dans sa cabine comme pour prendre quelque repos, mais en réalité pour se livrer aux plus profondes méditations, et pour chercher dans les ressources toujours si fécondes de son imagination quel était le meilleur parti à suivre dans la situation si critique où il était.
Au point du jour, il se leva; quoique la veille il eût eu assez d'empire sur lui pour ne laisser apercevoir dans sa physionomie aucune trace de l'anxiété qui l'assiégeait, on aurait pu remarquer qu'en faisant son apparition au milieu de ses marins, il y avait sur ses traits une certaine empreinte de satisfaction qui éclatait comme malgré lui. Mendez fut un des premiers qui s'approcha de lui pour le saluer; le grand-amiral lui parla sur un ton en apparence fort indifférent, mais en le quittant pour recevoir d'autres marques de respect, il lui dit à mi-voix de venir le voir bientôt dans sa cabine où il avait quelque chose de très-particulier à lui communiquer.
Mendez fut ponctuel. Nous allons rapporter l'entretien qui eut lieu pendant cette conférence. L'art de formuler des dialogues a été poussé très-loin depuis quelque temps dans les relations; les historiens eux-mêmes n'en dédaignent pas l'emploi quoique souvent ces dialogues ne soient que des fictions, tant il y a de charmes dans ces conversations où le cœur semble se montrer à découvert, tant on est certain d'attacher le lecteur et de l'intéresser ainsi! Mais on en a tellement abusé, on a tellement ainsi métamorphosé la vérité elle-même en roman, que, pour éviter cet écueil dans un récit aussi sérieux que celui-ci, nous nous en sommes le plus souvent abstenu, et que nous n'avons fait parler nos personnages que lorsque nous avons eu des raisons suffisantes de croire que le langage que nous placions dans leur bouche avait été réellement tenu par eux. Tel est le dialogue suivant dont l'authenticité est doublement constatée, d'abord par le témoignage de Colomb lui-même; ensuite, par celui de Mendez qui l'a inséré tout entier dans une description qu'il a faite de ces événements dont il pouvait certainement bien dire:
«Quorum pars magna fui!»
Le vénérable grand-amiral ouvrit la conversation en ces termes:
«Diego Mendez, mon fils, de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous connaissons le mieux le péril où nous nous trouvons: nous sommes en très-petit nombre, et ces sauvages insulaires sont au contraire très-nombreux; d'ailleurs, leur caractère est irritable et changeant; à la suite de la moindre altercation, ils peuvent très-facilement jeter à notre bord des faisceaux de broussailles et de bois embrasés, et nous brûler sur nos bâtiments. Je vous sais on ne peut plus de gré des mesures que vous avez prises pour assurer notre subsistance; mais le capricieux Indien qui nous apporte des vivres avec joie aujourd'hui, peut cesser de venir demain, et nous forcer, soit à mourir de faim, soit à faire une guerre qui devrait finir par notre extermination. J'ai cherché un remède à ces maux, mais je ne puis rien sans un homme très-capable, très-énergique et très-déterminé! Je vais m'expliquer: vous avez eu la fort heureuse idée d'acheter une bonne pirogue; c'est bien peu pour s'aventurer sur des mers comme celles qui nous entourent, mais avec l'assistance de Dieu, et avec un brave marin pour la conduire et la diriger, je suis persuadé que cette pirogue atteindra Hispaniola ... Il n'y a que ce moyen de nous procurer un navire et de nous tirer d'ici; dites-moi, Mendez, qu'en pensez-vous?»
«Seigneur grand-amiral, répondit Mendez, le danger dont vous parlez est effectivement beaucoup plus grand qu'on ne peut aisément l'imaginer; mais la traversée d'ici à Hispaniola, dans une aussi frêle embarcation et à travers ces mers dont nous ne connaissons que trop bien la violence, est, à mon sens, une entreprise inutile à tenter, car elle est impossible à exécuter! Je ne connais personne, Seigneur, qui osât s'aventurer à ce point.»
Colomb s'abstint de répondre; mais, à l'air expressif de son noble visage, Mendez comprit facilement que c'était lui que le grand-amiral désirait charger de cette périlleuse mission; il reprit alors sa phrase, et il la continua ainsi:
«Seigneur, j'ai plusieurs fois exposé ma vie pour le salut de nous tous, et Dieu m'a protégé de la manière la plus éclatante; l'exposer une fois de plus pour vous obéir ne m'arrêterait pas; mais sachez que l'on s'est plaint à bord que, lorsqu'il y avait quelque honneur à retirer d'une mission, c'était moi que Votre Excellence choisissait, tandis que d'autres auraient aussi bien pu s'en acquitter que moi; je ne puis donc accepter aujourd'hui que si, après avoir publiquement communiqué votre projet et réclamé le dévouement des équipages, personne ne se présente pour remplir vos intentions. En ce cas, je m'avancerai, et je me mettrai à votre disposition.»
Le grand-amiral consentit joyeusement à l'offre de Mendez; l'équipage fut, quelques moments après, rassemblé en sa présence, et il fit un appel à une bonne volonté à laquelle nul ne se sentit le désir de répondre, tant le projet parut téméraire et irréalisable! Aussitôt, Diego Mendez s'avança vers Colomb, et il lui dit d'une voix ferme et accentuée qui impressionna vivement tous les assistants:
«Seigneur, je n'ai qu'une vie à perdre, mais j'en fais volontiers le sacrifice pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici présents; d'ailleurs, j'ai foi en la bonté de Dieu, et je me mets sous sa protection!»
Le grand Colomb embrassa le généreux Mendez; et tous les marins le comblèrent d'actions de grâces et de marques de reconnaissance et de respect.
Sans perdre de temps, la pirogue fut halée à terre, on y plaça une fausse quille et des fargues qui en exhaussaient le plat-bord; on y appliqua un bon couroi; on y mit quelque lest; elle fut matée et voilée; des vivres, de l'eau y furent embarqués ainsi qu'une boussole et plusieurs autres instruments de navigation; des instructions très-précises sur la route à suivre furent dressées par le grand-amiral, et il écrivit à Ovando, gouverneur d'Hispaniola, pour qu'il lui envoyât un navire propre à le ramener avec ses compagnons; enfin il remit à Mendez une lettre pour être portée à Leurs Majestés.
Dans cette dernière lettre, Colomb donnait tous les détails relatifs à son dernier voyage; il demandait qu'un bâtiment lui fût expédié à Hispaniola, pour qu'il pût effectuer son retour en Espagne, et il s'offrait à repartir aussitôt pour Veragua, dépeignant les avantages qu'il y avait à en recueillir pour la métropole, et la nécessité d'en initier les nombreuses peuplades aux clartés de la religion chrétienne. Quel génie pour les découvertes, quelle foi religieuse, et quelle passion pour les voyages n'y avait-il pas dans le cœur de cet homme extraordinaire, puisqu'il persistait toujours dans les mêmes idées, lors même que l'âge et les infirmités se faisaient si péniblement ressentir, et qu'il était enfermé dans des débris de navires, sur la côte éloignée d'une île presque complètement inconnue en Europe!
Tout étant disposé pour le départ, Diego Mendez s'embarqua sur sa pirogue avec un autre Espagnol qui, stimulé par lui, consentit à le suivre; six Indiens furent aussi de l'expédition. Le commencement du voyage fut rude et périlleux; ils côtoyèrent l'île et ils eurent beaucoup de peine à en atteindre la pointe orientale. Arrivés là, ils voulurent mettre pied à terre pour se reposer, mais ils furent entourés par les naturels qui s'emparèrent d'eux et les conduisirent trois lieues dans l'intérieur, avec leurs vêtements et leurs provisions qu'ils avaient l'intention de se partager entre eux, et où ils se proposaient de les mettre à mort.
On en fit même les apprêts, mais une dispute s'éleva sur la distribution du butin. Pendant cette querelle, Mendez parvint seul à s'échapper; il fut poursuivi, il n'eut que le temps de regagner sa pirogue, de pousser au large, et il eut le bonheur de retourner au port où étaient les naufragés.
Mais rien ne pouvait décourager un homme comme Mendez; il avait fait le sacrifice de sa vie pour le salut commun, et il considérait comme un devoir ou de la perdre, ou de réussir dans son entreprise. Il se disposa donc à partir de nouveau; toutefois il demanda à être escorté sur le rivage jusqu'à l'extrémité de l'île par une force armée pour le protéger. Cette demande fut accueillie: un Génois, nommé Barthélemy Fiesco, qui avait commandé une des caravelles et qui était extrêmement attaché au grand-amiral, s'offrit même à partager les périls de la traversée entière. Son dévouement excita celui des six autres Espagnols; une seconde pirogue fut procurée et dix Indiens se joignirent à eux. En arrivant à Hispaniola, Fiesco devait immédiatement revenir à la Jamaïque pour y donner des nouvelles de leur voyage, et Mendez devait, en toute hâte, continuer sa route jusqu'à San-Domingo pour y expédier le plus tôt possible un navire à Colomb, et pour s'embarquer et se rendre en Europe avec les dépêches du grand-amiral à Leurs Majestés.
Aussi bien armés, aussi bien disposés et approvisionnés que possible, ces hommes généreux partirent, ils furent salués par des acclamations unanimes d'encouragement et d'admiration lorsqu'ils quittèrent le rivage; Don Barthélemy, à la tête de plusieurs marins, les suivit sur la côte, en mesurant sa marche sur la leur. Ils atteignirent tous ainsi l'extrémité de l'île où il fallut attendre, pendant trois jours, un temps plus favorable que celui qu'ils avaient en ce moment. Enfin, les pirogues s'élancèrent bravement dans l'espace; Don Barthélemy, monté sur une éminence, y attendit qu'elles disparussent à l'horizon; alors, satisfait de les voir en bonne route et paraissant naviguer avec succès, il retourna vers son frère, pour lui communiquer ces détails tranquillisants.
Cependant plusieurs mois s'écoulèrent, et Colomb n'entendit parler ni de Mendez, ni de Fiesco, ni du résultat de leur entreprise. On comprend quel devait être l'état des naufragés, se regardant comme abandonnés et à jamais confinés dans cette solitude où la nourriture était presque entièrement composée de végétaux, dans un climat tantôt très-humide, tantôt très-chaud, et où les esprits étaient en proie à une tristesse que la réflexion ne faisait qu'augmenter. Les jours succédaient aux jours, les semaines suivaient les semaines; on épiait à l'horizon tout ce qui pouvait être le signe de quelque apparence nouvelle; la moindre pirogue indienne aperçue du rivage donnait des lueurs d'espérance qui s'évanouissaient toujours; on ne pensait qu'à une libération qui n'arrivait pas; on n'osait se livrer à l'idée que les courageux messagers de Colomb eussent péri en mer, tant cette supposition, une fois admise, aurait enfanté de terreurs! mais, au fait, rien n'arrivait, le désespoir se glissait dans les âmes, les maladies assaillaient les meilleures santés, l'irritation croissait de moment en moment; quelques-uns étaient même assez injustes pour accuser leur amiral de tous les maux qui pesaient sur eux, comme s'il avait pu les empêcher, comme si, au contraire, il n'avait pas fait tout ce que peuvent la science et la prudence pour les conjurer, comme enfin s'il ne les ressentait pas autant, et plus sans doute encore, que ceux qui étaient assez injustes pour le représenter comme étant la cause de ces maux!
Au nombre des officiers de l'expédition se trouvaient deux frères, Francisco et Diego Porras, qui poussèrent l'oubli de leurs devoirs jusqu'à affirmer que Colomb ne pouvait pas, en réalité, avoir l'intention de retourner en Espagne puisqu'il en était banni par leurs souverains; ils ajoutaient que l'accès de l'île d'Hispaniola lui était également interdit, et qu'il ne pouvait vouloir autre chose que rester à la Jamaïque jusqu'à ce que ses amis eussent obtenu son rappel à la cour. C'était pour ses intérêts privés, disaient encore les frères Porras, que Mendez et Fiesco avaient été expédiés, non pas afin de décider Ovando à lui envoyer un navire car il était bien évident qu'il n'en ferait rien, mais pour aller en Espagne et pour solliciter en sa faveur; s'il en était autrement, pourquoi le navire d'Hispaniola n'arrivait-il pas; pourquoi, seulement, Fiesco, qui avait promis de revenir aussitôt qu'on aurait vu cette île, ne retournait-il pas? Enfin, si les pirogues avaient eu vraiment la mission d'aller demander du secours, ou elles seraient revenues depuis longtemps, ou elles auraient péri en mer; or, dans ces deux hypothèses, il fallait se décider à mourir à la Jamaïque de misère et d'inanition, ou tenter la fortune en se procurant d'autres pirogues et en partant pour Hispaniola. Mais quelle apparence que le grand-amiral voulût prendre un tel parti, étant aussi âgé et aussi infirme qu'il l'était devenu?
Ces suggestions insidieuses étaient parfaitement calculées pour porter les têtes à la révolte, et les frères Porras ne manquaient pas d'assurer qu'on pouvait compter sur l'appui d'Ovando et de Fonseca dont la haine jalouse contre Colomb ne devait être révoquée en doute par personne, et même, jusqu'à un certain point, sur celui de Leurs Majestés qui avaient témoigné visiblement leur mauvais vouloir envers Colomb, en le dépouillant, ainsi que chacun le savait, d'une grande partie de ses dignités, honneurs et priviléges.
Les équipages étant ainsi excités, on résolut de se révolter. En conséquence, le 2 janvier 1504, Francisco Porras entra résolument dans la cabine où le grand-amiral était retenu par une attaque de goutte; il eut l'audace de lui reprocher avec véhémence de garder volontairement les Espagnols dans ce lieu de désolation, et de n'avoir nullement l'intention de les ramener dans leur patrie. Colomb qui était couché, se souleva sur son séant et, conservant le calme le plus parfait, il voulut entreprendre de démontrer à son interlocuteur que jamais assertions n'avaient été moins fondées; Porras parut être sourd à tout argument, et il s'écria d'une voix qui retentit jusqu'aux extrémités des deux caravelles:
«Embarquez-vous pour partir ou restez ici si vous le préférez; mais moi, je quitte cet affreux séjour et je veux revoir la Castille: que ceux qui sont de mon avis se disposent à me suivre!»
Ce fut le signal du soulèvement général, de tous côtés on entendit vociférer:
«Castille! Castille!»
Et, l'exaltation gagnant tous les cerveaux, des armes furent saisies, des lances furent brandies avec colère, et des voix coupables et égarées allèrent jusqu'à menacer les jours du grand-amiral!
Colomb, toujours insensible à la crainte, sortit de son lit en trébuchant à chaque pas par l'effet des douleurs aiguës de sa maladie; l'animation lui donnant des forces, il arriva sur le pont pour faire face aux rebelles. Don Barthélemy était accouru pour faire à son frère bien-aimé un rempart de son corps; les mutins qui allaient se couvrir d'un opprobre éternel en portant leurs odieuses mains sur la personne de leur chef, furent arrêtés par la vigueur, par la résolution de Don Barthélemy, et la réflexion revenant à plusieurs d'entre eux, ceux-ci conjurèrent les deux frères, pour laisser calmer la première effervescence, pour éviter un effroyable malheur, de rentrer dans la cabine du grand-amiral. Ils les y forcèrent même en quelque sorte par leurs supplications; et, au moins, un grand crime ne fut pas commis.
Les révoltés s'emparèrent alors de dix pirogues que le grand-amiral avait achetées des naturels; et, au nombre de quarante-huit, ils se mirent en mesure de quitter l'île.
«Partez, dit Colomb à ces malheureux égarés, partez, puisque mes conseils ne peuvent pas vous retenir; je ne vous reproche pas de m'abandonner ici dans l'état où vous me voyez, quoique Dieu me soit témoin, et j'en ai donné la preuve sur la Niña, que dans aucun cas, dans aucun péril, il n'est pas de sacrifice que je n'aie été prêt à faire pour partager le sort de mes équipages; mais je vous reproche de tenter une entreprise que, conduite par vous, je regarde comme désespérée, et de ne pas assez croire en la bonté de Dieu qui, j'en ai la confiance, peut vouloir nous éprouver en nous laissant attendre ici pendant quelque temps encore, mais qui ne nous y abandonnera pas à tout jamais. Partez donc, puisque tel est votre dessein, et puissiez-vous réussir dans votre tentative!»
Ils partirent, en effet, et il ne resta avec Colomb que son frère et quelques malades qui regrettaient même de ne pas pouvoir s'en aller.
Les frères Porras côtoyèrent l'île où ils firent plusieurs débarquements, prenant des vivres, maltraitant, pillant les habitants, et ayant l'infamie de leur dire que c'était par les ordres de Colomb, afin de les animer contre lui. Arrivés à l'extrémité orientale de la Jamaïque, ils embarquèrent un supplément d'Indiens pour les faire ramer sur leurs pirogues, et ils continuèrent leur route. Mais à peine eurent-ils fait quatre lieues sur la mer, qu'ils comprirent combien l'opposition du grand-amiral à ce voyage était fondée en raison. D'abord, les vents et les courants contraires, qui règnent en ces parages, étaient un obstacle presque insurmontable à ce qu'ils gagnassent du chemin dans l'Est, ensuite la surcharge extraordinaire de leurs pirogues et la confusion qui y régnait en faisaient une impossibilité. Le danger d'emplir et de couler au fond leur fut bientôt démontré; dans leur alarme, ils jetèrent par-dessus le bord une partie de leurs effets et de leur chargement, et, le péril augmentant, ils se servirent de leurs épées pour forcer les Indiens à se jeter à l'eau. Ceux-ci étaient certainement d'habiles nageurs, mais la distance où ils étaient de la terre les effraya; plusieurs voulurent revenir à bord: en s'approchant des pirogues, ils s'accrochèrent au plat-bord pour tâcher d'y rentrer; mais les impitoyables Espagnols les poignardaient ou leur coupaient les mains, et, impassibles, les voyaient mourir sous leurs veux, soit de leurs blessures, soit d'épuisement; enfin, il ne survécut que ceux qui furent conservés à bord, comme strictement nécessaires au service des pagayes ou des avirons pour pouvoir ramer jusqu'à terre.
Ils y abordèrent dès qu'ils le purent, mais ils voulurent, après avoir pris quelque repos, faire un nouvel essai qui fut aussi infructueux; ils prirent alors le parti de rester dans cette partie de l'île et d'y subsister de rapine en errant de village en village, prenant des provisions par violence et vivant de la manière la plus licencieuse. Si les naturels essayaient de faire quelques remontrances et de dire qu'ils s'en plaindraient à Colomb, ils répondaient, toujours avec la même mauvaise foi, que le grand-amiral le voulait lui-même ainsi, que c'était l'ennemi le plus implacable de la race indienne, et que son but principal était de dominer tyranniquement sur toute l'île.
Pendant ce temps, la santé du grand-amiral, grâce surtout aux tendres soins de son frère, parvint à reprendre le dessus; il s'efforça alors à son tour d'agir par le moral et par des attentions prévenantes pour opérer la guérison des malades qui étaient restés avec lui: il y joignit tous les bons traitements qu'il put employer, et il parvint ainsi à obtenir le rétablissement de la plupart d'entre eux. Pendant leur convalescence, il fit réserver pour les plus faibles ce qui lui restait de biscuit ou d'aliments nourrissants; et d'ailleurs, il les encourageait par l'espoir qu'il leur donnait, et qui ne l'abandonnait jamais, d'une prochaine délivrance, ajoutant qu'il ne négligerait, à son retour en Espagne, pour faire valoir leurs souffrances et pour les recommander chaudement à la bienveillance de leurs souverains. Ce fut ainsi qu'au bout de quelque temps il se vit entouré d'hommes valides et capables de faire un bon service.
Mais un nouveau danger vint menacer ce reste de l'expédition. Réduits à un très-petit nombre, les Espagnols n'osaient plus se livrer à des excursions pour se procurer des vivres; les naturels, attachant tous les jours moins de prix aux objets européens qui leur étaient livrés en échange, se montraient de plus en plus indifférents à leur possession; les nouvelles des mauvais traitements infligés par les frères Porras étaient parvenues jusque dans l'Ouest de l'île, et leurs instigations pour laisser affamer Colomb avaient eu de l'effet sur plusieurs des naturels. La famine s'annonçait donc comme imminente et elle aurait prochainement frappé les marins des caravelles, si le grand-amiral n'avait pas trouvé, dans les ressources inépuisables de son génie, un moyen de détourner ce fléau et de ramener l'abondance. L'idée qu'il eut alors est une de celles qui ne peuvent éclore que dans le cerveau de quelques hommes privilégiés que les revers et le malheur ne sauraient abattre, et qui, loin de se laisser décourager, trouvent, au contraire, dans les moments les plus difficiles, comment il est possible d'y résister et d'y remédier.
Colomb fit assembler tous les caciques des environs, sous prétexte d'une communication très-importante qu'il avait à leur faire; quand ils furent réunis sur la plage, il s'avança vers eux, sortant de son bâtiment avec une physionomie qui semblait préoccupée des plus graves intérêts, marchant d'un pas lent et solennel, levant les yeux au ciel comme s'il continuait de l'interroger, et accompagné d'un interprète à qui il recommanda de rendre fidèlement le sens de ses paroles. Il dit alors:
«J'adore une divinité qui réside dans le firmament; j'ai lu dans les astres que cette divinité est irritée contre les Indiens qui refusent à son protégé et aux Espagnols qui ont la même foi, le tribut de vivres qui avait été promis; mais cette infraction sera punie de la manière la plus exemplaire; et comme un signe évident de la colère céleste, chacun pourra voir, cette nuit même, la lune changer de couleur et perdre graduellement sa lumière qui ne lui sera rendue que si les insulaires se repentent du fond de leur cœur, et se remettent à exécuter les anciens traités en rapportant, sans y manquer jamais plus, les provisions qu'ils étaient accoutumés à livrer.»
Cela dit, Colomb se retira avec le même air inspiré qu'il avait eu en sortant de son bord et, si quelques naturels furent vivement impressionnés par ce langage et par l'attitude majestueuse de Colomb, il y en eut cependant plusieurs qui tournèrent cette scène en dérision.
Mais Colomb savait, à n'en pas douter, que, pendant la nuit, la lune serait éclipsée; il attendait avec confiance le résultat de la prédiction qu'il avait faite, et il fit savoir qu'il allait rester en prières jusqu'à ce que l'événement qu'il avait prophétisé eût lieu, bien certain qu'il était alors que les plus incrédules seraient tremblants et convaincus.
Tout se passa comme l'illustre navigateur l'avait prévu: à l'heure annoncée, l'astre des nuits se couvrit d'une ombre lugubre, ses rayons disparurent et l'obscurité devint progressivement complète. Soudain, on entendit des hurlements formidables; les sauvages furent consternés, ils coururent se charger de vivres, de provisions, et ils les déposèrent aux pieds du grand-amiral, le conjurant de prier de nouveau pour détourner d'eux la punition qu'ils confessaient n'avoir que trop méritée, et promettant bien qu'à l'avenir ils ne s'exposeraient plus à de semblables calamités. Colomb, qui avait quitté sa cabine pour recevoir leurs promesses et leurs hommages, y rentra pour intercéder en leur faveur. Il revint bientôt, dit que sa divinité, qui lisait dans les cœurs, lui avait annoncé qu'elle était satisfaite et que la lune allait reprendre son éclat accoutumé. La lumière reparut bientôt en effet; et les Indiens, admirant le pouvoir surhumain du grand-amiral, qui, à son gré, obscurcissait les astres ou en ranimait l'éclat, tombèrent à ses pieds et lui jurèrent obéissance et loyauté à toute épreuve. Ils tinrent parole, et depuis ce moment, les approvisionnements ne se firent jamais plus attendre.
Huit longs mois s'étaient écoulés depuis le départ de Mendez et de Fiesco; aucune nouvelle n'en avait été reçue; l'espoir abandonnait les plus confiants d'entre les marins qui se considérant comme voués à un abandon éternel, ne savaient plus que penser ni que devenir. Quant à Colomb, il conservait sa foi en la Providence, il croyait au courage, à l'habileté de Mendez, à l'efficacité des moyens qu'il avait mis à sa disposition pour parvenir à effectuer son périlleux voyage, et il attendait toujours avec le calme qu'il puisait dans ses pieuses convictions: son frère et son fils Fernand, qui n'avaient de pensées que les siennes, partageaient, seuls, les mêmes sentiments et attendaient aussi avec la même résignation. Enfin un beau soir, pendant que ces trois personnages, si bien inspirés, causaient avec épanchement sur le bord de la mer en admirant un de ces magnifiques couchers de soleil dont la nature est si prodigue en ces climats et qui répandait sur la riche végétation de l'île un charme inexprimable; un beau soir, disons-nous, alors que la conversation la plus intime allait cesser et qu'on allait dire la prière avant de se livrer au repos, une petite caravelle doubla le cap le plus avancé qui, d'un côté, formait l'entrée du port et, contournant l'extrémité de ce cap avec la légère vitesse d'un oiseau, s'arrêta en face des naufragés, mit en panne devant eux et leur expédia aussitôt une embarcation. Un cri de joie s'échappa de toutes les poitrines, la nouvelle s'en propagea avec rapidité et tous les marins accoururent sur le rivage.
Cette embarcation portait Diego de Escobar, un des anciens complices de Roldan que Colomb reconnut de loin et qu'il jugea n'avoir été choisi que pour être le porteur d'un mauvais message. Cette impression se réalisa. Qu'attendre, en effet, d'un homme qui avait été condamné à mort pour rébellion, et à qui l'infâme Bobadilla s'était empressé de pardonner? Colomb, cependant, s'efforça de l'accueillir avec politesse.
La caravelle d'Escobar était la plus petite qui existât à Hispaniola, et elle ne pouvait certainement pas recevoir ou ramener tous les équipages de l'expédition. Colomb, Don Barthélemy et Fernand auraient pu, à la vérité, y effectuer leur retour; mais le grand-amiral, toujours magnanime, toujours conséquent avec lui-même, dit noblement qu'il subirait le même sort que ses marins et qu'il ne se séparerait pas d'eux.
Escobar remit à Colomb une lettre d'Ovando, mais qui n'était remplie que de compliments de condoléance sur sa fâcheuse position, et de regrets de n'avoir pas pu envoyer plus tôt ni une réponse, ni un bâtiment plus considérable, ajoutant, cependant, qu'il en expédierait un dès qu'il en aurait la possibilité. Le grand-amiral se hâta de répondre à Ovando pour lui dépeindre l'horreur de la situation où se trouvaient ses marins et lui, et pour réclamer instamment l'exécution de sa promesse relative à un navire de plus fortes dimensions. Escobar prit cette lettre et soudain retourna à bord de sa caravelle, qui disparut bientôt au milieu de l'obscurité toujours croissante de la nuit.
Nous avons, précédemment, fait connaître avec quel luxe Ovando, avant son départ d'Espagne, avait fait régler l'état de sa maison de gouverneur; eh bien! le fastueux Ovando fut assez impudent, fut assez éhonté pour se contenter d'envoyer à Colomb, afin de renouveler ses provisions que Mendez lui avait dit dès lors être presque épuisées, un simple baril de vin et un quartier de lard! On peut reconnaître, dans ce trait honteux, l'homme qui agissait sous l'influence de la jalouse haine de Fonseca, et qui, s'il ne s'est pas rendu coupable envers Colomb d'iniquités aussi révoltantes que lui et que Bobadilla, n'en est pas moins indigne d'obtenir, dans l'histoire, autre chose que le blâme le plus sévère.
Le grand-amiral fut, intérieurement, fort indigné du procédé d'Ovando; il pensa que cet homme n'avait retardé l'envoi de secours, que dans l'espoir qu'il mourrait de misère et de chagrin à la Jamaïque, et qu'ainsi, toute concurrence entre eux pour le gouvernement d'Hispaniola serait anéantie. Il ne vit dans Escobar qu'une sorte d'espion chargé de s'assurer de la réalité des choses; mais il ne fit aucunement part de ces réflexions à ses marins, dont il chercha, au contraire, à relever le moral en leur promettant qu'aucun retard ne serait apporté à leur délivrance, que la lettre qu'il avait reçue lui donnait le droit de le garantir, que c'était beaucoup que leur sort fût connu à San-Domingo ou que leur existence y fût confirmée, et que tout, dorénavant, devait marcher selon leurs souhaits. L'esprit des matelots est naturellement confiant, et ces explications rendirent la joie et l'espérance.
Colomb, afin même de montrer combien il comptait sur ces résultats, fit partir deux émissaires vers les frères Porras pour leur annoncer la visite qu'il avait reçue, pour les engager à revenir auprès de lui afin d'être en mesure de s'embarquer sur le bâtiment qu'il attendait, et il eut la générosité de leur promettre l'oubli du passé s'ils revenaient au sentiment de leur devoir. Francisco Porras accueillit ces émissaires, accompagné seulement de quelques-uns de ses intimes et, sans permettre qu'ils eussent aucune communication avec le gros de sa troupe, il leur dit qu'il refusait de retourner au port, mais il s'engagea à se conduire paisiblement si on lui promettait solennellement que, dans le cas où deux navires seraient envoyés, il y en aurait un d'exclusivement destiné pour lui et ses compagnon; enfin que, s'il n'en arrivait qu'un, la moitié leur en serait dévolue ainsi que le partage tant des provisions du navire que de toutes celles qui pourraient rester au grand-amiral, ou des objets d'échange qui seraient encore en sa possession au moment de l'arrivée du navire.
Les émissaires firent observer à Francisco Porras que ces demandes ne pourraient être trouvées qu'extravagantes ou inadmissibles, à quoi il répondit avec arrogance que, si elles n'étaient pas volontairement accordées, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il déclarait être dans son droit de réclamer. Ainsi, tout fut inutile, et ce fut dans ces termes que l'on se sépara.
Toutefois, quel que fût le désir de Porras que l'objet de cette conférence restât ignoré, il y eut des indiscrétions commises et la plupart de ses adhérents, apprenant combien Colomb était bienveillant en leur offrant une amnistie qui serait suivie de leur retour à Hispaniola, ressentirent un sentiment de reconnaissance et ils exprimèrent le vœu de revenir parmi leurs anciens camarades restés au port. Francisco Porras chercha alors à les dissuader, en leur disant que c'étaient des paroles insidieuses employées par le grand-amiral pour ressaisir sur eux l'autorité qu'il avait perdue, et pour se venger de leur désertion par des châtiments qu'il leur préparait; il ajouta que la prétendue caravelle qui, selon les émissaires eux-mêmes, n'avait fait que paraître avec le crépuscule et disparaître avec la nuit, était une illusion que Colomb, fort habile dans l'art des maléfices ou des sortiléges, avait produite aux yeux prévenus des assistants, et qui si ç'avait réellement été un bâtiment, pour si petit qu'il fut, il aurait pu contenir le grand-amiral, son frère et son fils, qui n'auraient pas manqué de se délivrer ainsi de l'exil qu'ils subissaient sur cette terre ennemie, funeste et sauvage. En tenant ce langage, Porras jugeait de Colomb probablement par lui-même, et il prouvait qu'il n'aurait pas eu la grandeur d'âme de préférer son devoir en restant captif avec ses marins, à son intérêt particulier en les abandonnant pour recouvrer sa liberté.
Quand il crut avoir persuadé ses complices, il voulut les rendre tout à fait indignes du pardon du grand-amiral en leur faisant commettre un acte d'hostilité qui les compromît sans retour; enflammant leur esprit par la perspective du partage des dépouilles de Colomb et de son parti, il marcha vers le port avec le dessein de charger Colomb de fers, comme l'avait fait l'infâme Bobadilla, et de s'emparer de tout ce qui se trouvait renfermé à bord des caravelles échouées.
Le grand-amiral avait une prudence trop consommée pour ne pas entretenir des intelligences dans les lieux qu'habitait ou que parcourait Porras. Des Indiens vinrent l'informer du nouveau plan que l'on méditait de mettre à exécution contre lui et, selon son excellente maxime qu'il valait mieux, quand c'était possible, marcher contre l'ennemi que de l'attendre, il se disposa résolument à aller en avant. Son frère approuva fort ce projet, mais il fut très-alarmé de voir le grand-amiral, à son âge et valétudinaire, vouloir se mettre à la tête du mouvement, et il lui tint ce langage:
«Mon amiral, mon ami, mon frère, vous savez si je respecte vos moindres volontés; vous savez si jamais aucun de vos subordonnés eut autant de zèle pour le bien général, autant de dévouement à votre personne vénérée que moi. Je suis bien peu de chose pour oser vous faire une objection; mais mon opinion est que vous ne devez pas partir; vous devez rester ici avec votre fils, avec les malades, avec les convalescents; vous devez faire une forteresse de vos caravelles, et là, j'en conviens, si vous êtes attaqué, vous devez vous défendre jusqu'à la dernière extrémité. Moi, mon devoir est de marcher vers l'ennemi; et, animé comme je le suis par le désir de préserver vos jours, d'être utile à ceux qui resteront près de vous, croyez que, quelque nombreux que soient nos adversaires, votre frère Barthélemy saura les vaincre et les disperser. Qu'avez-vous à objecter à ce plan, et n'auriez-vous plus confiance dans celui qui eut l'honneur sans égal d'être votre Adelantado?»
«Il est vrai, répondit Colomb, que, dans l'ardeur dont j'étais transporté, j'oubliais nos malades, nos convalescents et mon fils! J'oubliais que vous avez toujours ce grand cœur, ce courage indomptable, cette force athlétique qui ont si souvent et si bien servi notre cause. Partez donc, et croyez que Colomb est sans inquiétude sur le résultat!»
Dès que Don Barthélemy se trouva en présence du corps de Porras, il envoya un message de paix et de réconciliation. Porras reçut les propositions de Don Barthélemy avec mépris; il montra alors à ses hommes combien était petit le nombre des soldats ennemis, et il ajouta que la maladie les avait épuisés ou affaiblis, un seul choc subirait pour les mettre eu fuite. Aussitôt Francisco Porras et les siens s'élancent, et six d'entre eux, conduits par lui, cherchent Don Barthélemy avec l'intention de le tuer: mais le fier guerrier abat tous ceux qui rapprochent et se fait jour jusqu'à Porras qui d'un coup de sa longue et forte épée, transperça son bouclier et le blessa à la main; cependant l'épée resta embarrassée dans le bouclier, et, avant qu'il eût pu l'en retirer, le redoutable Don Barthélemy sauta sur lui comme un tigre furieux, le saisit et le fit prisonnier.
À cet exploit vainqueur, les rebelles furent consternés: désespérant d'arracher à Don Barthélemy la proie dont il avait eu la gloire de s'emparer, ils fuirent dans toutes les directions, pendant que les Indiens, surpris au suprême degré de voir les Européens se battre entre eux, attendaient l'issue du combat pour se ranger du côté du parti victorieux. Don Barthélemy retourna triomphant vers son frère, emmenant avec lui Porras et d'autres prisonniers, et n'ayant à regretter que la mort d'un des siens. Le jour suivant, les compagnons de Porras écrivirent au grand-amiral pour implorer sa clémence, pour annoncer qu'ils seraient désormais les plus fidèles de ses subordonnes, et pour dire qu'ils se vouaient à toutes les malédictions s'ils ne tenaient pas leur nouveau serment d'obéissance. Colomb, toujours aussi indulgent en face du repentir que sévère envers la révolte, pardonna à tous ces malheureux, même à Jean Sanchez, celui qui, à Veragua, avait laissé échapper le cacique Quibian, et qui était un des six agresseurs de Don Barthélemy dans cette dernière affaire; toutefois, il retint Francisco Porras prisonnier afin qu'il fût plus tard envoyé en Espagne pour y être jugé; et ce n'était que justice.
Mais avant de faire un pas de plus dans ce récit de la vie de Colomb, il est convenable d'exposer sous les yeux de nos lecteurs le détail de la manière dont la mission donnée à l'intrépide Mendez avait été remplie, car l'arrivée de la petite caravelle d'Escobar à la Jamaïque prouve que le plan judicieux du grand-amiral pour faire connaître sa fâcheuse position à Hispaniola avait réussi, et que Mendez était parvenu à atteindre cette île, but difficile de ses efforts.
Le calme régnait sur la mer quand Mendez et Fiesco cessèrent de naviguer en vue de la Jamaïque; c'était une circonstance très-favorable pour la marche à la rame, mais le ciel était sans nuages et la chaleur était excessive. Les Indiens furent souvent obligés de se plonger dans la mer pour rafraîchir leur corps: la nuit vint et elle facilita un peu le travail des pagayes ou des avirons auquel les naturels se livraient par moitié pour que l'autre moitié prit du repos; il en fut de même des Espagnols, qui avaient à diriger la route et à surveiller les Indiens contre lesquels ils se tenaient en garde, de crainte de quelque surprise ou de quelque perfidie de leur part. On comprend combien ce devait être pénible pour tous.
Le besoin incessant de se désaltérer amena bientôt de la pénurie dans l'approvisionnement d'eau potable qui, sur de pareilles embarcations, ne pouvait être que très-restreint. À midi, du jour suivant, Mendez et Fiesco, touchés de compassion de l'état où se trouvaient les Indiens, mirent en évidence deux barils qu'ils avaient embarqués pour leur usage particulier, et dont ils administraient une simple cuillerée à chacun des rameurs lorsqu'ils s'apercevaient que les forces allaient leur manquer. L'espoir seul que leur avait donné le grand-amiral dans ses instructions, de rencontrer une petite île appelée Nevasa, pouvait les soutenir, car ils comptaient y trouver de l'eau et y prendre quelque repos; mais la nuit vint et l'île tant désirée ne parut pas. Ils craignirent alors d'avoir fait une mauvaise route et l'effroi se peignit sur tous les visages.
Le lever du soleil fut témoin de l'agonie d'un des naturels qui expira dans les angoisses de la fatigue, de la soif et dans les accablements de la chaleur. Les autres étaient gisants et pantelants dans le fond des pirogues, se débattant sous l'influence de tourments affreux, cherchant quelquefois à avaler de l'eau de mer qu'ils rejetaient bientôt avec dégoût, et la journée ne fut qu'une suite non interrompue d'essais fort courts pour ramer, de tentatives à chaque instant contrariées par le vent pour faire du chemin avec les voiles, et de douleurs toujours renaissantes.
Mendez et Fiesco s'efforçaient de relever le moral, d'inspirer du courage, et ils luttaient avec une admirable énergie contre les souffrances et le désespoir; mais leur vigueur physique et intellectuelle commençait à n'y plus suffire lorsque la nuit arriva. Heureusement qu'alors les voiles se remplirent d'une brise faible mais favorable, et tous cherchèrent à réparer un peu leurs forces épuisées en prenant quelque repos et en respirant l'air frais du moment; tous, disons-nous, excepté Mendez, qui, confiant dans les indications données par le grand-amiral, avait les yeux attentivement fixés vers l'horizon du côté de l'Orient. La lune allait se lever, il en voyait les rayons teindre de leur clarté pâle et rosée les parties les moins élevées du firmament, mais quoique le ciel fût sans nuages et que cette clarté fût assez vive pour qu'il pût supposer que l'astre devait avoir franchi la ligne de séparation qui existe entre la mer et le bas de la voûte céleste, cependant il ne le voyait pas.
Ému au dernier point, mais incertain, ses yeux ne se détachaient pas du lieu où il s'attendait toujours à voir la lune lui apparaître; tout à coup, un point blanc et lumineux attire son attention un peu plus haut, et il aperçoit l'astre se détacher d'une éminence noirâtre qu'il reconnut parfaitement être une masse de terre: «Terre, terre!» s'écria-t-il aussitôt de toute la force que ses poumons affaiblis laissaient encore à sa voix; et, à ce mot magique, le sommeil cesse partout, la joie ranime tous les corps, et chacun vient contempler ce spectacle si doux et si consolant.
«Oui, mes amis, leur dit Mendez, c'est bien la terre et c'est sans doute la bienheureuse île Nevasa, car notre grand-amiral l'a dit et il ne se trompe jamais! Heureux, heureux, mille fois heureux d'y pouvoir arriver sans avoir éprouvé des vents assez forts pour compromettre notre existence!»
C'était bien en effet l'île Nevasa: une impatience fiévreuse remplaça alors les forces absentes: chacun voulut ramer; on n'agissait, il est vrai, sur les avirons que d'une manière saccadée et comme par des effets galvaniques, mais enfin, tant bien que mal, les pirogues recevaient l'impulsion et, au point du jour, le vent aidant d'ailleurs un peu, on fut assez favorisé pour atteindre le rivage où, en débarquant, des actions de grâces furent rendues à Dieu pour le salut inespéré qu'on venait de trouver. L'île n'était qu'un amas de rochers, mais il s'y rencontrait des dépôts naturels d'eaux pluviales et c'était ce qu'on désirait le plus. Les Espagnols eurent la prudence d'en user avec modération et de recommander beaucoup de sobriété aux Indiens; plusieurs d'entre ceux-ci ne s'astreignirent pas à suivre ce sage conseil, aussi quelques-uns en burent-ils assez pour mourir sur place; d'autres furent dangereusement malades.
La journée fut consacrée au repos; on ramassa quelques coquillages qui furent trouvés excellents; une fois la soif apaisée, ce qui charma le plus les voyageurs fut la vue des hautes montagnes d'Hispaniola se dessinant sur le bleu azuré du firmament, et qu'on aperçut en gravissant une petite hauteur; on les salua avec joie comme montrant, presque sous la main, le terme de toutes les fatigues d'une entreprise dont on avait commencé à désespérer. Les pirogues partirent à la fraîcheur du soir, on rama avec une ardeur sans égale; enfin, après quatre jours de souffrances et de peines infinies, on aborda au cap Tiburon. Fidèle à sa parole, Fiesco se mit aussitôt en mesure de revenir vers Colomb; mais ni un seul Indien, ni un seul Espagnol ne voulurent, à aucun prix, consentir à se risquer de nouveau pour le retour.
Mendez, avec six naturels, partit pour San-Domingo; après avoir lutté l'espace de quatre-vingts lieues contre la mer et les courants, il apprit que le gouverneur se trouvait à cinquante lieues, guerroyant à Xaragua. Inébranlable dans sa résolution, il quitta sa pirogue et, seul, il se mit en route à travers les forêts, les ravins, les montagnes, et il finit par accomplir un des voyages les plus périlleux qui aient jamais été tentés par terre.
Ovando parut être fort affligé de la situation fâcheuse du grand-amiral; il promit de lui envoyer des secours, mais ce fut en vain que Mendez sollicita pendant sept mois pour qu'il tînt sa parole; il ne voulut même pas permettre à ce fidèle messager d'aller à San-Domingo, où il aurait pu expédier lui-même un bâtiment. Le gouverneur alléguait toujours qu'il n'avait pas à sa disposition de navire assez grand pour remplir cette mission. Enfin, à force d'intercessions, Mendez obtint pourtant l'autorisation d'aller à San-Domingo, pour y attendre quelques navires qui étaient annoncés et pour en expédier un; il avait soixante-dix lieues de route à faire dans un pays presque inaccessible et au milieu de peuplades hostiles; rien ne l'arrêta, il partit à pied, sans guide, soutenu par son seul courage.
Après son départ, Ovando vint à réfléchir que sa conduite vis-à-vis de Colomb serait sévèrement interprétée à San-Domingo: comme tous les hommes d'une portée médiocre, et sans élévation dans les sentiments, il eut peur de ses actes; croyant peut-être aussi que Colomb et ses naufragés devaient avoir péri de privations et de chagrins, il envoya presque immédiatement la petite caravelle d'Escobar, qu'il aurait fort bien pu expédier plus tôt, ne fût-ce que pour engager le grand-amiral à prendre patience, et que pour ramener une partie des naufragés, sauf à la renvoyer plusieurs fois pour aller chercher le reste.
Escobar, à son retour, fit connaître au gouverneur que la plus grande partie des marins de Colomb vivait encore; mais il dit qu'il fallait se hâter de les délivrer si l'on ne voulait pas encourir la plus redoutable des responsabilités. Déjà ce long retard avait excité l'indignation publique des habitants d'Hispaniola, à tel point que le clergé lui-même, qui, à l'exception de l'évêque Fonseca, avait toujours accordé à Colomb ses plus sincères sympathies à cause de sa piété bien connue, laissa tomber du haut de la chaire évangélique les paroles sévères qui, tout bas, circulaient de bouche en bouche.
«Eh quoi! disait-on partout, c'est ainsi que l'on traite le grand Colomb; voilà comme on laisse dans l'abandon, dans l'exil, dans le dénûment, le Descubridor du Nouveau Monde, le vainqueur de la Vega Real, celui qui a rendu son nom immortel par plus de travaux que les récits des temps fabuleux n'en racontent dans les annales de l'antiquité; celui, enfin, qui a gouverné l'île avec une sagesse que, si l'on en excepte son frère l'Adelantado également abandonné sur une île sauvage, aucun de ses successeurs n'a jamais pu égaler! Et nos compatriotes, les malheureux marins qui sont avec lui, on les oublie aussi et on les laisse voués à une mort presque inévitable!»
Mendez, que rien n'arrêtait, était cependant parvenu à atteindre San-Domingo. Il eut bientôt trouvé un navire qu'il se hâtait d'équiper en se servant du crédit de Colomb ou des fonds qui étaient disponibles chez son fondé de pouvoirs, et l'infortune du grand-amiral ayant touché les cœurs de ceux même qui lui avaient été hostiles, chacun s'empressait d'aider Mendez et de presser la délivrance des naufragés, lorsque les conseils d'Escobar faisant impression sur Ovando, l'ordre fut envoyé d'expédier, aussi promptement que possible, deux grands bâtiments sous le commandement de Diego de Salcedo qui était précisément le fondé de pouvoirs à qui Mendez s'était adressé.
L'actif Mendez se voyant dégagé du soin de continuer l'armement de son navire, profita de l'occasion d'une caravelle qui effectuait son retour en Espagne où le grand-amiral lui avait enjoint de se rendre le plus tôt possible. À peine arrivé, il demanda une audience à Leurs Majestés pour leur remettre les dépêches de l'illustre grand-amiral; Leurs Majestés lui firent savoir immédiatement qu'elles le recevraient avec la plus grande satisfaction.
Les souverains espagnols se firent minutieusement raconter par Mendez les particularités du malheureux voyage si contrarié, entrepris par Colomb pour la solution importante du problème qui consistait à déterminer si les deux grandes portions du continent américain étaient séparées par un isthme ou par un détroit. Lorsque Mendez eut achevé son récit qui finissait par l'obligation où avait été l'illustre amiral de se jeter à la côte à cause du fâcheux état de ses deux dernières caravelles, et qu'il eut dépeint toutes les horreurs de la situation désespérante où il s'était si longtemps trouvé dans une île sauvage et en dehors de toute communication avec Hispaniola, la reine Isabelle, extrêmement affectée de ce qu'elle venait d'apprendre, prononça quelques-unes de ces paroles si nobles, si compatissantes qui lui étaient naturelles, et elle déplora amèrement que l'infortuné Colomb n'eût pas reçu un secours plus immédiat.
Ce qui avait trait au dévouement de Mendez et à sa traversée presque incroyable de la Jamaïque à Hispaniola fut aussi très-vivement apprécié. Leurs Majestés s'appesantirent beaucoup sur cet intéressant épisode: Mendez fut comblé de récompenses, il reçut des lettres de noblesse et il lui fut permis de placer dans ses armoiries une pirogue, comme un souvenir parlant de sa généreuse obéissance aux intentions de Colomb. Mendez s'en montra très-reconnaissant, mais son grand cœur lui en fit reporter l'hommage jusqu'à l'amiral, dont il fut toute la vie le plus zélé, le plus fidèle des amis. Colomb manifesta, plus tard, par un sentiment d'affectueuse gratitude, le désir qu'il fût nommé chef des alguazils d'Hispaniola; mais cette faveur, quoique si bien méritée, ne fut pas accordée. Cet intrépide et excellent homme eut, ainsi que nous le dirons bientôt, le bonheur de revoir Colomb, et il fit par la suite, plusieurs voyages de découvertes. On sait enfin qu'il mourut presque dans la pauvreté, lui qui avait tant de titres à une belle et brillante existence! Il avait fait lui-même son épitaphe dans laquelle il ne proféra aucune plainte contre l'injustice des hommes, et où il paraissait n'avoir d'autre désir que de glorifier son héros. Cette épitaphe fut gravée sur sa tombe par les soins de ses héritiers; elle était ainsi conçue:
«Ci-gît le corps de l'honorable cavalier Diego Mendez, qui servit fidèlement la couronne royale d'Espagne dans la conquête des Indes, sous les ordres du grand-amiral Christophe Colomb, de glorieuse mémoire; et qui, ensuite, la servit encore sur des bâtiments équipés par ses deniers particuliers. Passant, accorde-lui, par charité, la prière d'un Pater noster et d'un Ave Maria!»
Après cette courte digression sur le sort d'un si loyal et si brave serviteur, revenons à nos naufragés à qui Diego de Salcedo s'empressa, autant qu'il fut en son pouvoir, de conduire un bâtiment pour les ramener. Ce fut le 28 juin 1504 que leur embarquement eut lieu, mais les vents et les courants contraires les empêchèrent d'arriver à San-Domingo avant le 13 du mois d'août; Colomb fut accueilli avec un vif enthousiasme: ceux-mêmes qui avaient le malheur ou le triste courage de nier son mérite, accordèrent à ses longues infortunes et aux souffrances qu'il avait endurées, le tribut que leur jalousie avait refusé à ses triomphes.
Ovando, qui était revenu dans cette ville, fut obligé de suivre l'impulsion générale. Il sortit de son palais avec un nombreux état-major et suivi de toute la population, pour aller au devant du grand-amiral. Colomb fut logé chez Ovando par qui il fut traité avec toutes les marques extérieures de la courtoisie la plus prévenante; mais le gouverneur avait l'esprit trop étroit pour que ces démonstrations fussent sincères. Bientôt, en effet, il éleva la prétention de prendre connaissance et de s'établir juge de tout ce qui s'était passé à la Jamaïque; il poussa l'indignité jusqu'à mettre en liberté le rebelle Porras, et parla de punir ceux qui avaient agi, par les ordres de Colomb, dans la répression de la révolte. Colomb, qui voulait éviter tout sujet de discorde, chercha à tout apaiser; il ne put cependant abandonner la cause de ceux qui lui avaient fidèlement obéi, et il montra, par ses instructions, qu'il avait une juridiction absolue sur tous les hommes de son expédition, depuis le jour de son départ jusqu'à celui de son retour en Espagne. Ovando l'écouta avec un extérieur de déférence; mais il fit observer que les instructions de Colomb ne lui donnaient aucune autorité dans son propre gouvernement. Il finit cependant par craindre encore une fois d'avoir été trop loin; il abandonna donc l'idée de punir les adhérents du grand-amiral, et il envoya Porras en Espagne pour que sa conduite y fût examinée par l'administration qui était chargée des affaires d'outre-mer.
Il ne fallut pas que Colomb fît un long séjour à Hispaniola, pour prendre connaissance du fâcheux état où cette île se trouvait; voici en peu de mots quelle en était la position à cette époque.
Un grand nombre d'aventuriers s'étaient embarqués à la suite d'Ovando lors de son départ d'Espagne, et tous avec la persuasion qu'ils allaient faire une fortune rapide, ou amasser en peu de temps des quantités considérables d'or. Aussi, dès leur arrivée, s'empressèrent-ils de se rendre sur les terrains où les mines étaient signalées. Ils partirent la joie au cœur, emportant chacun un havre-sac rempli de provisions, et des outils ou instruments pour fouiller la terre; mais ils virent bientôt que l'expérience leur manquait pour découvrir les veines du métal, que l'habitude d'un pénible travail leur était trop peu familière pour faire les recherches opiniâtres que l'opération exigeait, que l'exercice de l'art du mineur demandait beaucoup de patience, de fatigues, de lenteurs, et que le résultat en était, le plus souvent, très-incertain.
Dès lors il arriva, ainsi que nous l'apprend le respectable évêque Las Casas, «que leur labeur leur donnait un vif appétit, mais fort peu d'or.» Ils ne tardèrent pas à se décourager, et la plupart retournèrent, en murmurant, à San-Domingo qu'ils avaient quitté avec de si riantes espérances. La pauvreté devint leur partage; la fatigue, les maladies, la misère furent le lot de ces hommes qui avaient rêvé des richesses infaillibles, et bientôt un millier d'entre eux payèrent de leur vie, l'ambitieuse crédulité qui les avait conduits dans cette colonie.
On se souvient, d'ailleurs, que la reine Isabelle, vivement affligée du cruel esclavage que Bobadilla avait fait peser sur les malheureux Indiens, les avait tous rendus libres. Une sage politique, beaucoup de tact, pouvaient seuls ramener ces peuples affranchis au goût ou à l'habitude d'un travail régulier et librement consenti, alors qu'ils sortaient d'un état de contrainte qu'ils avaient abhorré. Ce résultat ne fut pas obtenu; aussi, au lieu de voir, comme pendant l'administration de l'Adelantado, les caciques doubler volontairement le tribut convenu, on n'obtint qu'un refus net et prononcé de se livrer à l'exploitation des mines.
Ovando informa son gouvernement de cette disposition des esprits des naturels, qu'il dépeignit, non-seulement comme ruineuse pour la colonie, mais fatale, disait-il, aux Indiens eux-mêmes, qui en contractaient des habitudes de paresse, de débauche et d'irréligion. Ainsi présentée, l'opinion du gouverneur fit impression sur Leurs Majestés Espagnoles, qui se laissèrent aller de nouveau à permettre qu'on imposât du travail aux Indiens, mais avec modération et seulement en tant que ce serait utile à leur bien-être; ajoutant qu'il fallait que ce travail fût rétribué convenablement, avec régularité, que la persuasion et la bonté fussent employées pour les y engager au lieu de la force ou de la violence, et qu'il y eût des jours fixés pour leur enseigner les préceptes de la religion chrétienne.
Aussitôt que cette latitude fut donnée, et que le travail rétribué et permis dans des vues avantageuses au corps et à l'esprit fut autorisé, les abus ne tardèrent pas à renaître, et peu de temps s'écoula avant qu'on vît régner un régime de cruautés encore plus horribles que celles que Bobadilla avait laissé infliger aux infortunés Indiens. Un grand nombre mourut de faim; beaucoup perdirent aussi la vie sous les excès des mauvais traitements, des coups de fouet ou de brutalités extrêmes; il y en eut plusieurs qui se tuèrent de désespoir et, pour comble d'horreur, des mères prétendirent aimer assez leurs enfants pour leur arracher la vie et pour les soustraire ainsi à l'existence ignominieuse et pitoyable qui les attendait! Infiniment peu d'entre eux, ayant eu la force et le courage d'achever la rude tâche qui leur avait été imposée, obtinrent, à cause de l'état de faiblesse où ils étaient tombés, la permission de retourner chez eux; mais les uns furent trouvés morts de lassitude sous un arbre ou auprès d'un ruisseau, et presque tous périrent en route. C'est ce qu'affirme l'évangélique Las Casas, qui dit avec la plus amère indignation:
«J'ai trouvé des cadavres sur les chemins, sous les arbres; et les malheureux qui n'étaient pas encore morts, pouvaient à peine articuler ces mots qu'ils prononçaient dans leur agonie: faim, faim!»
Ovando fut aussi peu clément dans ses guerres. Ayant eu à réprimer une légère insurrection dans la province d'Higuey, située vers la partie orientale de l'île, il y envoya ses troupes qui dévastèrent le pays par leurs armes aidées de l'incendie, ne firent aucune différence quant à l'âge ou au sexe, arrachèrent la vie à des milliers de naturels sous le moindre prétexte au milieu de tortures inouïes, et emmenèrent Cotabanama, l'un des caciques les plus influents de l'île, chargé de chaînes, à San-Domingo où le gouverneur le fit ignominieusement pendre, sans autre grief que d'avoir bravement combattu pour son pays, en légitime défense, contre des usurpateurs avides et étrangers.
Au nombre des actes les plus atroces du gouvernement d'Ovando et qui doivent couvrir son nom d'un opprobre éternel, nous citerons le châtiment inique qu'il infligea aux habitants de la belle contrée de Xaragua, naguère la plus fidèle alliée des Espagnols lorsque ceux-ci étaient sous l'autorité du loyal Adelantado, et renommée alors à l'égal d'un paradis terrestre. La perception du tribut que le dévoué cacique Behechio payait avec une générosité si empressée, et que l'administration actuelle cherchait toujours à faire augmenter, amena quelques difficultés que le gouverneur se plut, sur des avis fort exagérés, à qualifier de révolte et de conspiration. Ovando crut devoir aller lui-même dans ce district à la tête de quatre cents soldats, parmi lesquels se trouvaient soixante-dix cavaliers complètement bardés de feuilles d'acier qui les mettaient à l'abri de l'atteinte des armes des naturels.
Behechio était mort: sa sœur, la belle Anacoana avait été appelée à lui succéder par le vœu unanime des Xaraguais. Comme Ovando s'était annoncé en ami qui ne voulait arranger le différend existant que d'une manière pacifique, Anacoana alla au-devant de lui avec plusieurs caciques voisins qu'elle avait invités pour que la réception du gouverneur fût plus honorable. Pendant quelques jours on ne vit que des fêtes, et la charmante Higuenamota, fille d'Anacoana, en fut un des plus beaux ornements. Le perfide Ovando feignit de vouloir rendre politesse pour politesse; il dit qu'il ne s'était fait accompagner par un tel nombre de soldats que pour donner au pays le coup d'œil d'un tournoi; Anacoana, sa fille, les caciques, une multitude d'Indiens se rendirent dans un vaste champ, pour assister à ce spectacle qui devait être si curieux pour eux. Mais quand tous furent rassemblés, Ovando donna un signal! Alors, soldats et cavaliers se précipitèrent avec fureur sur les Indiens trop confiants; et, sans distinction de personnes, les renversèrent, les foulèrent aux pieds de leurs chevaux, sabrant les uns, transperçant les autres avec leurs lances, brûlant la cervelle à plusieurs, et s'acharnant à cette infâme boucherie, sans égards ni pitié! Les caciques qui échappèrent à ce carnage furent attachés à des poteaux et mis à la torture jusqu'à ce qu'ils eussent fait l'aveu forcé d'un prétendu complot; du feu fut aussitôt allumé sous leurs pieds et ils périrent tous dans les flammes.
Quant à la belle Anacoana, on l'avait épargnée pour la conduire à San-Domingo où son procès fut instruit d'après les aveux arrachés aux caciques; ce fut sur des preuves aussi honteuses qu'elle fut barbarement condamnée à être pendue!
Telle fut la fin tragique de cette femme intéressante, si belle, si attachée aux Espagnols, qui avait si bien mérité son doux nom de la Fleur d'or d'Haïti, et qui avait régné avec tant de bonheur sur un des plus séduisants pays de l'univers, devenu par l'effet des viles passions d'oppresseurs étrangers, un théâtre d'horreur et de désolation. En effet, et pour combler la mesure, ces exécutions et ces massacres ne mirent pas fin aux violences d'Ovando: pendant six mois encore, la province fut ravagée; elle fut forcée de se soumettre à la plus abjecte soumission; enfin, quand sa ruine et sa misère furent complétées, le gouverneur fit une proclamation pour glorifier le succès de ses armes, et pour annoncer que l'ordre était rétabli dans ce quartier! Il poussa l'impudence jusqu'à fonder près d'un lac, en commémoration de ce qu'il appelait son triomphe, une ville qu'il nomma Santa-Maria-de-la-Verdadera-Paz (Sainte Marie de la véritable paix).
Voilà ce que fut Ovando; il a cependant trouvé des panégyristes qui l'ont beaucoup loué de sa prudence et de son habileté. Cela prouve seulement que le puissant a toujours d'effrontés flatteurs; et que, dans ce cas-ci, on ne pouvait déshonorer le respectable mot de prudence, plus qu'en confondant cette noble qualité avec la politique odieuse et sanguinaire qui ne connaît pour mobile que le carnage, la mauvaise foi, le meurtre; et qui n'établit son empire que sur des ruines et des tombeaux. La véritable habileté n'est pas seulement celle qui est suivie du succès; c'est encore celle de l'homme au cœur honnête, à l'esprit insoucieux de tout intérêt personnel, qui n'agit que sous l'impulsion de la fermeté alliée à la bienveillance, et qui, lorsque la nécessité exige l'emploi de mesures rigoureuses, n'oublie jamais ni les dictées de l'honneur, ni les devoirs sacrés imposés par la justice et par l'humanité.
On comprend facilement l'affliction profonde que ces tristes détails produisirent dans le grand cœur de Colomb. Son frère Don Barthélemy, l'ancien Adelantado de la colonie, en fut encore plus affecté si c'est possible. Aussi, se sentait-il mal à l'aise à San-Domingo; il passait ses journées dans une sorte de consternation en pensant à ces odieuses boucheries, à la mort tragique et imméritée de la belle Anacoana dont il ne pouvait se dissimuler qu'il avait possédé toute la tendresse, et pour qui, si par devoir, si par l'austérité de mœurs qu'il s'était promis d'observer comme chef suprême de l'île, il avait pu paraître indifférent comme amant, il avait d'ailleurs montré ou professé les égards les plus sympathiques, l'amitié la plus sincère et le dévouement le plus fraternel.