M. DUCRAY-DUMINIL, (continued 2)
Reading edition
Tout le monde s'empresse auprès de l'infortunée, qui a le bras droit absolument cassé; et Forly, qui paraît en effet dur et brutal, ainsi que Matilde l'a annoncé, s'approche de Victor, le fixe d'un air sombre, et lui dit à voix basse: Demain, j'aurai deux mots à vous dire.—Parlez sur-le-champ, lui répond de même l'amant de Clémence.—Non, non, demain, nous nous verrons de près.
Victor ne peut concevoir ce que lui veut le brusque Forly; il s'en inquiète peu, et répète au vieux Frédérik les détails de la visite de Matilde, et du refus qu'il lui a fait de se prêter à ses vœux, refus qui a causé un malheur qu'il était impossible de prévoir. Frédérik fait à Victor des éloges sur la délicatesse de son procédé, et le conjure de retourner chez lui pour y goûter un repos qu'il est désespéré de voir interrompu. Victor le prie obligeamment de lui permettre de lui offrir des consolations pendant le reste de cette cruelle nuit, et le vieillard y consent. Forly se retire, en témoignant une insensibilité qui choque vraiment Victor. Matilde est reportée chez elle, où les soins les plus pressans lui sont prodigués, et Victor reste seul, ainsi que Valentin, avec Frédérik, qui leur conte en peu de mots les motifs du désespoir de sa fille.
«Elle a toujours eu, leur dit-il, l'esprit romanesque, et même un peu aliéné. Vous avez vu ce jeune homme qui sort d'ici; c'est le gendre que je me suis choisi. Forly est très-riche, mais c'est un homme qui a beaucoup voyagé sur mer; les marins ne sont pas galans: il n'a pas plu à Matilde; j'ai pensé que la rudesse seule du caractère de Forly était la cause de cet éloignement pour un hymen que je brûlais de terminer. J'en ai prescrit le jour; c'est aujourd'hui qu'il devait se célébrer, cet hymen fortuné, ici même, dans la chapelle de ma maison. Hier, mon gendre est revenu de la ville, où il va tous les jours pour des affaires que j'ignore, mais qu'il veut, dit-il, terminer. Il était très-fatigué: je l'ai envoyé se reposer. Ma fille était renfermée chez elle, tout mon monde était couché, seul je veillais lorsque vous avez frappé. Je vous reçois ici, enchanté, en vous offrant l'hospitalité, de pouvoir vous engager à partager tous les plaisirs que devait offrir cette journée, et ma fille, plus qu'indiscrète, va vous importuner: vous lui refusez, avec raison, des services indignes de votre délicatesse, et l'insensée nous plonge tous dans la douleur! Ah! monsieur, quelle scène douloureuse pour le cœur d'un père!.... Vous resterez néanmoins; n'est-ce pas que vous promettez vos consolations encore pendant toute cette journée?—Monsieur, des affaires pressées....—Vous resterez, je l'exige, et en bonne compagnie, car j'attends plus de trente personnes; mes amis, mes parens! que leur dire, hélas! que leur dire»!
Victor se serait bien remis en route à l'heure même; mais il voulait se donner le temps d'apprécier ce Forly, qui avait, disait-il, deux mots à lui dire. Victor cherchait à se rappeler en quel lieu il l'avait vu, car il ne lui était point du tout inconnu. Que lui voulait ce Forly, qui lui avait témoigné de l'humeur? était-il jaloux? croyait-il que sa prétendue était venue à un rendez-vous chez lui? Quelles extravagances passaient donc par la tête de cet homme, dont les traits d'ailleurs annonçaient la fausseté et la brutalité?.... Matilde était sacrifiée; elle avait eu raison, l'infortunée! Un père faible et crédule la livrait à un homme peu fait pour être aimé d'une femme sensible; mais quand Victor aurait cru Matilde, quand il aurait eu plus de sujets de la plaindre et de la servir, pouvait-il, étranger dans une maison où il est reçu avec honnêteté, pouvait-il faire évader la fille de son hôte, et s'exposer ainsi aux reproches mérités de tout le monde? Oui, le père a raison, sa fille a la tête un peu dérangée, sa conduite le prouve; et Victor, qui a bien assez de ses propres malheurs, est très à plaindre d'avoir mis le pied dans cette maison, où on veut lui faire une affaire particulière d'un événement qu'il n'a pu empêcher.
Le lendemain, la maison se remplit de gens parés qui croient venir à une noce, et qui apprennent avec chagrin l'accident de la nuit. Frédérik cherche à faire bonne contenance. Il fait servir un superbe repas, et l'on se met à table. Forly cependant ne paraît point encore, et c'est lui que Victor attend. On vient dire tout bas à Victor qu'on le demande au jardin. Victor, ne doutant point que ce ne soit son agresseur, descend, et rencontre en effet Forly, qui pâlit à son approche, et lui dit d'un ton brusque: Me reconnaissez-vous?—Je vous ai vu quelque part, mais je ne sais où.—Vous ne vous rappelez pas mes traits?—Non.—Prenez garde à ce que vous dites, car vous pourriez me perdre ici; mais si je prévoyais, si je me doutais que vous eussiez cette pensée, je prendrais l'avance, et je vous perdrais vous-même.—Moi, homme grossier et malhonnête, vous pourriez me perdre: qu'ai-je fait? peut-on m'accuser?...—Je sais qui vous êtes.—Vous savez?—Il suffit. Matilde s'est plaint à vous cette nuit. Elle a pu pénétrer mes secrets, vous les communiquer.... J'exige que vous sortiez sur-le-champ de cette maison; sur-le-champ, vous m'entendez, ou je saurai vous en faire chasser.—Impudent!—Vous connaissiez Matilde: elle n'aurait pas été vous trouver chez vous à une heure si indue, si vous n'étiez son confident.—Je vous jure...—Allons, allons, il était fort bien arrangé, votre petit projet. Vous feigniez d'être égaré, de demander l'hospitalité ici, et tout cela était convenu avec Matilde.—Forly, je n'ai jamais déguisé la vérité; et quand je vous proteste....—Toutes vos protestations ne m'intimideront pas. Vous faites semblant de ne pas me connaître, et vous me connaissez; mais vous allez vous retirer sur-le-champ de cette maison, je le veux; sinon....—D'autres affaires m'appellent: je me proposais de reprendre ma route dans quelques heures; mais tes menaces m'engagent à prier le respectable père de Matilde à me souffrir ici quelques jours. Si cet arrangement ne te plaît pas, je suis prêt à te donner toute autre satisfaction.
Victor et Forly vont peut-être mesurer leurs armes à l'insu de Valentin et de tous les convives, lorsque Frédérik lui-même se présente, et demande à son gendre futur quel motif peut l'éloigner d'une société aimable et choisie qui l'attend.—Vous le saurez là-haut, lui répond Forly.
Tous trois montent dans le salon à manger, où la compagnie se plaint de l'absence de Forly. Je ne puis, messieurs, s'écrie tout haut le méchant homme, je ne puis vous dissimuler la cause de mon indignation, ni souffrir que vous vous compromettiez tous avec cet homme. Ce misérable que vous voyez (il désigne Victor), vous ne le connaissez point: eh bien! c'est le fils de l'infâme Roger!—Ciel! s'écrie-t-on de toutes parts....
Un coup de foudre vient de frapper tous les convives: à ce nom de Roger, les femmes fuient en criant, et les hommes restent saisis d'horreur. Victor est pétrifié: il n'a point la force de poursuivre, encore moins de démentir le perfide Forly; il n'a point le courage de s'excuser, il ne peut prononcer un seul mot; mais comme il est atterré! La pâleur de la mort a décoloré ses traits si doux. Il fixe avec effroi Forly, qui jouit de son trouble; et s'il n'était pas appuyé sur Valentin, qui est aussi stupéfait que lui, il tomberait, privé de sentiment!
Quelle horrible situation! Eh! faut-il déjà qu'il partage l'infamie d'un nom, quand il ne partage point les crimes qui lui ont donné cette funeste célébrité!
CHAPITRE VI,
QUI DIVISE, À DESSEIN, L'INTÉRÊT.
Victor est resté seul, absolument seul avec Valentin; tout le monde s'est éloigné de lui comme d'une bête féroce dont l'approche est redoutable. Les femmes vont se trouver mal dans les appartemens, tandis que les hommes descendent au jardin, et se réunissent pour tenir conseil. Les uns proposent de livrer à la justice, c'est leur expression, le fils du plus grand scélérat qui soit sur la terre. D'autres pensent qu'avant tout, il faut l'enfermer dans une cave, et mettre tous les chiens en sentinelle à sa porte. Le vieux Frédérik frémit d'horreur quand il songe qu'il a reçu chez lui le fils de Roger; mais Forly, qui lui fait des reproches sur sa trop grande facilité à recevoir des étrangers, ouvre un avis plus doux, et qu'il a bien ses raisons pour appuyer. Mes amis, dit-il, mes amis, écoutez-moi: je ne suis point méchant; non, je ne veux pas la punition du coupable. Il n'a fait aucun mal ici, n'est-ce pas? eh bien! laissons-le aller, croyez-moi, laissons-le aller; qu'il aille ailleurs trouver le juste châtiment de ses crimes, et ne nous mêlons plus de cette affaire.
Ainsi parle le traître Forly. On n'est pas de son avis, on le combat, il répond. Pendant cette espèce de débat, Valentin, qui a vu par une fenêtre le groupe des opinans, pense, avec raison, qu'il est question de persécuter son pauvre maître. Sauvons-nous, monsieur, dit-il à Victor, qui est encore écrasé sous le coup qu'on vient de lui porter; sauvons-nous, ou vous êtes perdu.—Eh! que m'importe? c'est l'existence que je crains, et non la mort.—Si ce n'était que la mort, mon bon maître; mais les cachots, les questions, les interrogatoires; il faut tant de temps pour prouver son innocence, tandis qu'il ne faut qu'une minute pour paraître coupable! Allons, mon Victor, croyez-moi, tandis qu'ils sont occupés, descendons doucement, et gagnons la porte qui est ouverte.—Moi, fuir, Valentin! moi, me sauver comme un vil criminel! Non; je veux absolument m'expliquer, je veux punir cet abominable Forly, que je reconnais bien à présent. Le monstre! il faut que son sang lave l'affront qu'il vient de me faire devant tant de monde; il faut, te dis-je, que je le trouve, et qu'il tombe sous mes coups.—Quel est donc ce Forly?—C'est à lui de trembler....—Monsieur, monsieur, ils montent.—Qui?—Le maître de la maison et tous ses amis.—Eh bien! ils m'entendront.—Ils ne vous écouteront pas, et vous êtes perdu sans ressource.
Frédérik arrive en effet à la tête du conseil: Forly est à ses côtés. Jeune homme, dit Frédérik à Victor, jeune homme, dont l'aspect est si intéressant et le langage si doux, mais qui porte une ame perverse et un nom odieux aux honnêtes gens, remercie-nous de borner, à un simple bannissement, la vengeance que les loix réclament de nous. Fuis, va-t-en, et n'infecte plus de ton souffle impur l'air qu'on respire ici.—Monsieur....—Fuis, te dis-je, ou crains que mes gens n'exercent sur toi et sur ton complice, leurs bras vigoureux.—Écoutez-moi; cet homme que vous voyez, ce prétendu Forly...—Faut-il que j'emploie la violence pour te chasser d'un lieu où ta présence a porté le malheur et l'épouvante?....—C'est-lui, monsieur, c'est Forly qui...—Imite ton complice, crois-moi, sauve-toi sans retard, (Valentin entraîne en effet Victor.)—Non, vous m'écouterez, s'écrie de nouveau l'infortuné Victor, en se précipitant aux genoux du vieillard, homme bienfaisant et sensible, vous seul saurez mes malheurs, si vous daignez m'entendre.
On n'écoute plus Victor; chacun le pousse, Forly le premier; on l'emporte et on le jette, ainsi que Valentin, à la porte de la maison, qui se referme sur eux, sans qu'ils aient pu faire entendre deux mots de justification au milieu des criailleries de ceux qui venaient de le chasser d'une manière si ignominieuse. Victor se retourne; il apperçoit les parens et amis du vieillard aux croisées, et armés de fusils. Ils le menacent de le tuer, s'il fait un seul geste pour rentrer.
Victor va braver cette nouvelle menace; mais Valentin, qui tremble de tout son corps, entraîne son maître, et le porte, pour ainsi dire, jusques par-delà la montagne, où ils ne voient plus la maison, et ne sont plus vus de personne.
À mesure que je décris les tristes aventures de mon héros, je sens que les expressions me manquent de plus en plus pour peindre l'état de son ame après les secousses violentes qu'il éprouve. Comment décrire ici la douleur de ce bon jeune homme? comment se faire même une idée de toutes les réflexions qu'il doit faire? Le voilà chassé honteusement, banni d'une société honnête à qui il fait horreur, et pourquoi? parce qu'il doit le jour à un scélérat dont le nom fait pâlir tout le monde! Voilà donc qu'il porte la peine de l'infamie! voilà donc les malheurs qui l'attendent toute sa vie! exilé de tous les coins de la terre où il sera reconnu, il va payer, par la vie la plus orageuse, le crime d'une naissance qu'il n'a pu empêcher, et qu'il n'a pas demandée au destin. Honte, opprobre, douleurs et regrets, voilà son partage! est-il un homme sur la terre plus à plaindre? en est-il un plus intéressant?
Victor reste quelques momens sous la pointe du rocher qui, la veille, l'a garanti des effets de l'orage. Valentin est auprès de lui; le bon Valentin essuie ses larmes, et le console avec toute la naïveté, toute l'expansion d'un bon cœur; mais Valentin n'est pas encore tranquille sur les suites de cette affaire. Il craint que les gens de la maison de Frédérik ne changent de dessein; il appréhende qu'on poursuive son maître, qu'il tremble déjà de voir gémir long-temps dans des cachots avant qu'il puisse se justifier. Valentin l'engage à marcher encore jusqu'à la nuit, et à se retirer pendant quelques jours dans un lieu écarté, ou peu fréquenté. Vous ne savez pas, ajoute-t-il, mon cher maître, vous ne devinez pas l'impression d'horreur qu'on éprouve, dans toute l'Allemagne, au seul nom de Roger; le fils de Roger paraîtrait une excellente capture, et c'est à qui s'en ferait honneur. Je ne conçois pas même comment ces gens-là vous ont laissé échapper.—Je le conçois assez, moi, lui répond Victor. C'est ce prétendu Forly, ce misérable déhonté, qui les aura pressés de me congédier ainsi: il avait trop d'intérêt de me voir hors de cette maison. Apprends que le barbare Forly n'est autre que ce farouche Morneck, un des officiers de l'armée de Roger, que j'ai vu à l'attaque du château de mon bienfaiteur, et que j'ai bien plus remarqué dans le camp des Indépendans, lors de la revue que Roger fit faire de ses troupes devant moi. Oui, mon ami, c'est Morneck lui-même, que j'étais bien éloigné de soupçonner d'abord dans Forly; mais que j'ai bien reconnu lorsqu'il a dévoilé, d'une manière si lâche et devant tout le monde, le fatal secret de ma naissance. Ce scélérat a craint que je me fusse rappelé ses traits et sa profession; il a redouté que j'éclairasse sur sa trahison le crédule Frédérik, qu'il trompe sous un nom supposé, comme Verdier, l'ami de Roger, séduisit autrefois la fille de M. de Sélinvil, et le monstre a juré ma perte; il m'a fait chasser honteusement pour prévenir ma franchise, et n'a pas voulu me laisser parler, pour prévenir des explications qui l'eussent perdu à ma place. La malheureuse Matilde avait bien raison de redouter l'hymen de ce brigand, dont elle soupçonnait l'infâme conduite. Hélas! si j'avais pu me douter du danger qu'elle courait, je me serais empressé de lui procurer les moyens de fuir: je les lui ai refusés; elle a été la victime de son désespoir, et moi je l'ai été de l'excès de ma délicatesse. Il est donc décidé, grand Dieu! que tout ce que je ferai pour pratiquer la vertu tournera contre moi pour agraver mes peines!... Eh bien! elle est dans mon cœur, cette vertu que je chéris malgré ses dangers; elle y est gravée en traits de feu, et n'en sortira jamais. Que les hommes me persécutent, que le destin me poursuive, que toutes les actions de ma vie soient empoisonnées par les préjugés ou les faux raisonnemens de la société, je serai toujours fidèle à l'honneur, que j'ai juré de suivre; à Dieu, dont je dois respecter les arrêts, dussent-ils me frapper; et à mon amante, que je continuerai de chercher toujours. J'ai fait ce serment sacré, je l'observerai religieusement, et avec toute la fermeté que donnent une conscience paisible et un amour excessif. Oui, Clémence, je t'adorerai toujours; tu sais ma naissance, toi; et, bien loin de me mépriser, tu me chéris d'autant plus que je suis malheureux; tu es donc la seule, la véritable amie que j'aie sur la terre? Oh! combien je serais ingrat, si je ne répondais pas à tant d'indulgence, à tant de tendresse!
Monsieur, interrompit Valentin les larmes aux yeux, monsieur!.... vous n'avez qu'une amie, dites-vous? ah! vous oubliez donc votre pauvre Valentin!.....—Moi, mon fidèle, moi, t'oublier quand tu me sacrifies tout, quand tu t'associes à mes peines, à mes courses vagabondes, à mon opprobre même; car tu viens de courir les mêmes dangers que moi: si j'étais un scélérat aux yeux de ces insensés, tu passais pour mon complice. Ô bon Valentin! j'ai une amante adorable; mais j'ai aussi un ami, un tendre ami, qui ne me quittera jamais, tant que je ne lasserai point son zèle ni son amitié!—Moi, me lasser, mon maître! ah! vous ne le pensez pas!...
Victor et Valentin se serrèrent étroitement avec la plus touchante effusion; ensuite Victor, qui se trouvait plus consolé par le charme de la confiance, et sur-tout par le calme de la vertu, se leva, et tous deux reprirent leur route; mais ils jugèrent à propos, par prudence seulement, de s'enfoncer dans des chemins tortueux, et de traverser une vaste plaine qui se trouvait devant eux, et dans laquelle on n'appercevait qu'un seul bâtiment, dont l'extérieur annonçait de loin une église.
Voilà, dit Victor, un de ces temples où les mortels vont abaisser leur front devant l'Être qui les a créés; c'est le lieu de la prière; c'est-là que l'homme, seul avec Dieu, lui demande pardon de ses erreurs, et implore sa miséricorde. Allons-y, Valentin; entrons dans cet asyle pieux, et qu'un saint recueillement nous gagne la protection de l'Être suprême, qui, jusqu'à présent, ne nous a point abandonnés. Prions-le pour l'infortuné Victor, pour son fidèle serviteur, et sur-tout pour l'adorable Clémence, qui, si elle n'est point rendue à son père, est peut-être à présent en butte aux traits du malheur pour moi, pour moi qu'elle aime et qui l'adore. J'ai prié souvent, Valentin, et j'ai remarqué que toutes les fois que j'ai prié, mon ame a été plus tranquille.
Valentin est de l'avis de son maître, et tous deux s'acheminent vers l'église qu'ils croient habitée, où ils s'imaginent rencontrer la paix du cœur et la tranquillité; mais qui va leur offrir des aventures nouvelles.
Avant de les raconter, ces aventures singulières, je dois revenir à Clémence, que j'ai laissée seule, fuyant, avec la nuit qui se dissipe, la maison de son père, où elle ne voit plus son amant. Rejoignons Clémence, cher lecteur, et suivons ensemble ses pas tremblans, sa marche incertaine, que l'amour seul peut accélérer.
Trois heures donc ont sonné à l'horloge du château; l'aurore commence à paroître, et Clémence a déjà refermé sur elle la petite porte qui donne dans la campagne. Clémence se rappelle que c'est par cette porte, favorable aux amans, que Victor a déjà voulu la fuir. Elle se souvient qu'à quelque distance du château, Victor avant de le quitter, ainsi qu'il en avait l'intention, se retourna pour voir encore une fois la croisée de son amante, et lui chanta une romance plaintive qui lui exprimait ses tristes adieux. Clémence se retourne de même, après avoir fait à-peu-près trois cents pas; elle examine la maison paternelle, ce berceau paisible de son enfance. Elle pleure, Clémence, et détaille avec des yeux inquiets tout l'extérieur du manoir de Fritzierne, qu'elle voit sans doute pour la dernière fois!... Clémence soupire et chante à son tour, les couplets suivans qu'elle improvise, ainsi qu'il est très-aisé de le voir, par le ton plus simple que poétique qui en fait le charme.
ROMANCE. Ce fut dans ce lieu solitaire Qu'un jour un amant malheureux Fit à celle qui lui fut chère Les plus tendres adieux. Je n'emporte point l'espérance, Disait-il en fuyant Clémence, Sa Clémence qu'il adorait! Pensait-il qu'elle survivrait Aux regrets de l'absence! Hélas! je suis l'infortunée Que fuyait ce cruel amant; Il croyait que sa destinée Me touchait faiblement. Livrée à ma douleur amère, Loin de lui triste et solitaire, Je ne puis exister sans lui!.... Pour lui je m'arrache aujourd'hui Des bras d'un tendre père. Adieu, castel, où mon enfance Reçut la touchante leçon De la vertu, de l'innocence; Adieu, vaste maison! Tu n'étais plus pour la tendresse, Pour la douce délicatesse, Qu'un triste et douloureux séjour!.... Tu n'étais plus fait pour l'Amour, Et l'Amour te délaisse.
Clémence a chanté; mais elle a chanté bas, de peur d'être entendue de quelque voyageur indiscret. Elle regarde encore le château, sur-tout la croisée de l'appartement de son père; puis elle se remet en marche. Elle sait à-peu-près, Clémence, quelle route elle doit prendre pour se rendre à l'abbaye de Belverne, où elle a résolu de consacrer sa vie au culte des autels. Elle a douze lieues à faire pour trouver cette abbaye, ce port assuré toujours ouvert aux victimes de l'amour. Clémence sent bien qu'elle ne peut faire tant de chemin en un jour; mais elle espère aller passer la nuit à Bodwits, petit village qui n'est qu'à quatre lieues de l'abbaye de Belverne, et le lendemain matin elle arrivera à cette maison, où elle entrera pour n'en sortir jamais. Tel est son projet, tel elle espère l'accomplir. Qu'elle est intéressante, Clémence, voyageant en habit simple, un bâton et une pannetière dans les mains! elle souffre la chaleur du jour, marche, marche toujours, et ne pense qu'à Victor et au but de son voyage. Elle supporte des fatigues qui jusqu'alors lui étaient étrangères; et après avoir fait huit lieues plus longues que toutes les lieues de France, elle se trouve au coucher du soleil dans ce village de Bodwits, après lequel elle soupirait tant. Clémence ne voulait point entrer dans une auberge; elle desirait que quelque personne estimable lui donnât l'hospitalité pour une nuit. Le hasard offrit à ses yeux une bonne femme assise sur la porte d'une espèce de ferme, et qui paraissait se reposer un peu des travaux du jour, avant de se livrer au repos. Eh! bon dieu, ma belle enfant, dit la bonne femme à Clémence qui l'intéressa, vous paraissez bien fatiguée?—Madame, je le suis en effet à un point...—Que n'entrez-vous ici pour vous reposer un peu?—Avec plaisir, ma bonne dame, puisque vous voulez bien me le permettre. (Elle entre.)—Allez-vous bien loin comme cela?—Jusqu'à l'abbaye de Belverne, où je vais dire au monde un éternel adieu.—Quoi! si-tôt, à votre âge? quand le monde, que vous ne connaissez pas encore, vous offre tous ses plaisirs? y pensez-vous, ma belle enfant?—J'y ai assez pensé, ma chère dame; ce monde dont vous me citez les plaisirs, ne me promet à moi que peines et que douleurs.—Est-il possible? Ah, j'entends, je comprends; c'est un désespoir d'amour qui fait votre vocation. Vous aimez, n'est-ce pas, et votre amant vous a trahie?—Il ne m'a point trahie, madame; il m'aime autant que je l'aime, mais nous ne pouvons être unis.—C'est cela; j'ai bien deviné, en vous voyant porter vos pas vers l'abbaye de Belverne, que c'était là le motif qui vous y conduisait. Ce monastère n'a été institué que pour des personnes comme vous. C'est bien malheureux, ma chère enfant, qu'une jolie demoiselle comme vous soit aussi infortunée. Cependant vous ignorez une chose qu'il faut que je vous dise.... Non, je ne vous dirai pas cela ce soir; vous êtes peut-être peureuse, cela troublerait votre sommeil, et vous ferait faire de vilains songes.—Eh quoi donc?—Rien, rien; demain à votre lever, je vous apprendrai des choses étonnantes, et qui pourront vous détourner de votre projet.—Rien ne peut m'en détourner.—Ah! vous dites cela; mais si vous saviez....—Parlez, je vous prie, ma chère dame, je n'ai rien à craindre, plus rien à redouter, puisque le plus grand malheur m'est arrivé, celui d'être privée pour jamais de Victor.—Ah! c'est Victor. Eh! est-il jeune, Victor?—Un an de plus que moi.—Et vous avez seize ans?—À-peu-près.—Pauvre enfant! quel malheur! mon dieu, mon dieu! il y a des parens bien durs dans le monde, il y a des parens bien durs!... Ah ça, restez ici: n'allez pas à l'auberge: une jolie personne comme vous!.... Ce n'est pas l'embarras, il y en a une là, tenez, en face de ma porte, à l'épée couronnée qu'on l'appelle; oh! elle est bonne, et toujours fréquentée par d'honnêtes voyageurs; mais si vous préférez une chambre rustique, mais commode, un asyle décent pour une personne de votre sexe qui est seule, je vous offre ma chambre, qui est ici dessus, dont la vue donne sur la rue, et puis au loin sur la campagne. Voulez-vous accepter cette offre franche et désintéressée?—Femme charitable et hospitalière, vous prévenez mes vœux, et m'évitez la peine que m'aurait causée la nécessité de passer une nuit dans une maison publique, ce que je n'ai pas encore fait.—Allons, c'est dit; mais souvenez-vous que demain j'ai à vous parler; qu'il faut que je vous conte des choses, oh! des choses qui vous feront dresser les cheveux sur la tête, et puis vous me direz encore si vous voulez toujours vous isoler d'un monde dont vous devez faire l'ornement.
Clémence ne devinait point quelle espèce de secret la paysanne avait à lui révéler; cette bonne femme ne voulait s'expliquer que le lendemain matin. Ce secret ne pouvait concerner Clémence; elle n'était point connue de la femme hospitalière: cependant cela devait, disait-elle, l'engager à rester dans le monde. Clémence devait être plus inquiette de son silence que de sa franchise. Quoi qu'il en soit, Berthe (c'est le nom de la paysanne) conduisit sa jeune hôtesse dans la chambre qu'elle lui destinait, après lui avoir fait prendre une collation saine et donnée de bon cœur. Cette chambre donnait en effet sur la rue, et offrait des points de vue charmans. Clémence, seule, ouvrit sa croisée, et se mit à réfléchir sur la bizarrerie de sa destinée.
Eh quoi! se dit-elle, me voilà donc, moi, fille d'un des plus riches seigneurs de la Bohême; moi que mes biens et ma naissance appelaient au plus brillant état de l'Allemagne! me voilà donc errante, vagabonde, sans asyle, privée d'un père, d'un époux! cette madame Wolf, qui a répandu le malheur sur la maison paternelle, a détruit tout d'un coup mon espoir et celui de l'homme le plus aimable, hélas! et le plus malheureux. Victor est errant de son côté, et moi, je suis pour jamais séparée de lui.... je ne le verrai plus! Dieu!... et mon père... mon père! quelle sera sa douleur quand il apprendra ma fuite! Il la sait à présent: oh oui, il y a déjà plusieurs heures qu'il sait ma faute, et l'abandon où je livre sa vieillesse. Ma faute! en est-ce une, sans revenir sur tous les torts dont j'accuse intérieurement mon père, est-ce une faute que de se livrer aux pieux exercices de la religion? fais-je un crime en me mêlant parmi les vierges du Seigneur? en faisant à Dieu le sacrifice de ma fortune, de ma vie, j'allais presque dire de mon amour!... Mon père pourrait-il m'en blâmer? il le saura, d'ailleurs, mon père; oui, lorsque j'aurai prononcé le serment éternel et irrévocable de cultiver les autels d'un Dieu de miséricorde, une lettre de ma main apprendra au baron le sacrifice que sa fille aura fait à l'amour. Il saura tout, et ne pourra plus s'opposer à rien. Ô mon père! ô Victor! il n'y a plus que le secours de la religion qui puisse me faire supporter votre absence!....
Clémence se livre long-temps à ces réflexions qui lui en suggèrent mille autres. Clémence ne songe point à se livrer au repos du sommeil: déjà la nuit a parcouru plus du tiers de sa carrière, et elle est là, là, à sa croisée dans la même agitation que Victor éprouva pendant cette nuit funeste où il eut le malheur d'aller arracher madame Wolf des mains des gens de Roger. Ce fut un malheur pour lui sans doute, puisque sans cet acte de bienfaisance, il n'eût point connu cette femme qui possédait seule le secret de sa naissance. Clémence est donc dans cette position, lorsqu'elle en est tirée par le bruit d'une voiture qui s'arrête sous sa croisée à la porte de l'épée couronnée. Elle ne sait pourquoi elle frémit involontairement. Elle ne craint pas qu'on la poursuive, puisqu'on ignore la route qu'elle a prise, et cependant ce bruit imprévu arrête son sang et fait battre son cœur. Bientôt un domestique frappe à coups redoublés à la porte de l'auberge, et personne ne lui répond. Ils n'ouvriront pas, dit le domestique à son maître, qui est enfoncé dans la voiture. Frappe toujours, lui répond le maître.
Est-ce la foudre qui vient de frapper Clémence? elle est tombée dans sa chambre; et si elle a conservé quelque connaissance, c'est pour sentir se confirmer le malheur qui vient de l'accabler. Quelle est donc cette voix étrangère qui cause son effroi? Étrangère! eh non, elle ne l'est pas pour Clémence. Elle n'a pu s'y tromper, c'est la voix de son père.
Comment donc le baron de Fritzierne a-t-il deviné la trace de ses pas? Comment a-t-il suivi la route qu'elle a tenue? c'est apparemment l'effet du hasard, ou de quelque incident que nous ignorons pour le moment. Quoi qu'il en soit, c'est bien son père dont elle entend la voix. Il descend de sa voiture, il frappe lui-même à la maison en face, on lui ouvre enfin; il gronde, on s'empresse de le servir: Clémence n'entend plus rien. Au bout d'un moment, la chambre de l'auberge, qui donne justement en face de ses croisées, s'éclaire. Clémence, qui, heureusement pour elle, est sans lumière, y voit entrer son père précédé de son domestique, et de deux garçons de l'auberge. Clémence peut suivre tous ses mouvemens. On lui apporte quelque nourriture, dont il prend très-peu. Ensuite les domestiques sortent; le baron est seul. Il se promène à grands pas, il écrit, déchire sa lettre, écrit de nouveau, se promène encore, et passe ainsi plusieurs heures dans une agitation qui brise le cœur sensible de Clémence: elle est prête à faire cesser les tourmens d'un père, elle va voler dans ses bras; mais par où? comment? réveillera-t-elle la bonne Berthe? fera-t-elle un éclat, au milieu de la nuit, dans un village? Il vaut mieux attendre le jour; quand tout le monde sera levé, elle pourra faire savoir au baron qu'elle est là, qu'elle brûle de lui demander un pardon généreux de sa faute..... Clémence ne respire pas: sa bouche est collée sur la vitre de sa petite fenêtre, elle examine son père, et son état ne peut se décrire.
Cependant le jour paraît, et Clémence ne pense point qu'elle peut être vue par le baron. Bientôt elle en fait la réflexion, et se retire. Elle ne sait plus que faire. Ses premiers projets renaissent dans son esprit; elle trouve de nouveau mille raisons pour les suivre; et si son père ignore qu'elle est si près de lui, si elle le voit remonter dans sa voiture et partir, elle reprendra la route de l'abbaye de Belverne, où, une fois dans le cloître, il n'aura plus le droit de la réclamer. Clémence ne peut pardonner au baron le préjugé qui l'a rendu assez inhumain pour bannir Victor: Clémence est peut-être coupable d'ingratitude; mais son cœur est pourtant sensible et tendre: qui peut donc lui donner cet éloignement si condamnable pour l'auteur de ses jours!... Vous tous qui raisonnez ainsi, vous qui osez blâmer Clémence, je vous dirai: Si vous connaissez l'amour, et qu'on vous donne à choisir entre un père, que vous trouvez injuste, et un amant persécuté, que ferez-vous? de quel côté pencheront vos affections?
Laissons Clémence combattre le devoir et le desir religieux qui la porte vers l'abbaye de Belverne; profitons du moment où elle se cache dans la chambrette pour éviter les regards de son père, qui peuvent à tout moment se porter vers sa fenêtre, et revenons à Victor qui chemine avec Valentin, vers l'église qu'il apperçoit dans la plaine, et où l'appelle à son tour le desir pieux et fervent de prier.
CHAPITRE VII.
LES RUINES ET LES TOMBEAUX.
Victor, tout troublé encore de la scène affreuse qu'il vient d'éprouver, consolé néanmoins par sa vertu qui le soutient toujours, marche donc avec son fidèle serviteur. La nuit approche, et menace d'être aussi orageuse que celle de la veille: ils se flattent de trouver un asyle chez le pasteur de l'église, et avancent toujours. Ils arrivent enfin à l'église, et bien à propos, car des torrens de grêle et de pluie tombent du firmament, et les éclairs semblent, en déchirant la nuit qui s'épaissit, rendre à la terre quelques rayons lumineux du soleil. Ils entrent; cette église est ouverte, elle est même en ruines, et des monceaux de pierres, de colonnes brisées, annoncent la dégradation la plus complète. Victor et Valentin, qui sont à couvert, examinent ensemble ces ravages du temps ou de l'inconstance humaine. Cette église ne leur paraît plus être une paroisse de village, ainsi qu'ils se l'étaient d'abord imaginé; elle fut sans doute une abbaye célèbre; l'ordonnance et la grandeur du bâtiment claustral, qu'on apperçoit à la faveur des éclairs, à travers les vitraux brisés de l'église, annoncent assez que cette abbaye antique fut habitée par un nombre considérable de cénobites. Victor ne se dit pas moins: Puisque ce lieu désert fut autrefois un temple destiné à la prière, que ses voûtes soient encore frappées de celles d'un mortel infortuné! Dieu entend, de tous les points de la terre, le cri du malheur; ces vœux monteront, aussi bien ici qu'ailleurs, au pied de son trône auguste.
Valentin, qui ne voit ni ciel ni terre, lorsqu'il n'éclaire point, serait assez d'avis que son maître quittât ce lieu effrayant, où perchent, près de lui, les oiseaux nocturnes et sinistres qu'il entend s'envoler, effrayés d'y voir deux personnes; mais Victor ne craint rien: il s'agenouille, engage son valet à en faire autant, et commence une prière mentale que Valentin est bien éloigné de partager, puisqu'il tremble au moindre bruit. À peine sont-ils dans cette position, que le chœur de l'église s'éclaire. Une religieuse, absolument voilée, paraît, tenant un flambeau dans sa main, s'approche de l'autel, tout brisé qu'il est, et s'agenouille en priant à son tour. Valentin veut faire un cri de surprise, Victor lui met sa main sur la bouche, et le contient dans une attitude silencieuse quoique étonnée. Tous deux respectant la pieuse occupation de cette vierge du Seigneur, retiennent pour ainsi dire leur respiration, et attendent qu'elle soit levée pour lui adresser la parole. Quelques instans après, la religieuse dépose le flambeau sur l'autel, et disparaît: Valentin, qui court après elle en l'appelant, remarque qu'elle s'est retirée par une petite porte cachée derrière l'autel, et qui est très-bien fermée. Valentin est au désespoir de n'avoir point interrogé la religieuse: il aurait su s'il était possible qu'elle donnât l'hospitalité à son maître et à lui. À présent, il a beau frapper, personne ne lui répond; voilà ce qu'a produit la discrétion de Victor. Ne t'alarme pas, mon cher Valentin, lui dit son maître; l'orage continue, il est vrai, nous ne pouvons nous exposer à reprendre notre route; mais cette maison est habitée, je suis sûr à présent qu'elle est habitée: cette sainte femme ne peut être seule ici; écoute-moi, prends ce flambeau, et cherchons quelque moyen de nous introduire dans la communauté. Je me trompe fort, si, derrière les débris de cette chapelle, je n'apperçois pas une porte entr'ouverte.
Valentin ne craignait point les hommes, quelque nombreux qu'ils fussent; il aurait bravé une armée, Valentin; mais, comme les plus grands caractères ont leurs faiblesses, Valentin croyait au diable, aux revenans; il avait peur des morts, on ne l'eût pas fait passer un quart-d'heure sans lumière dans une cave. Qu'on juge de son effroi, en voyant la ferme résolution où était Victor de parcourir ce vaste édifice: il ne fit pas semblant de craindre, de peur de passer pour poltron, et prit le flambeau qui brûlait sur l'autel. Il pria cependant Victor de marcher devant, comme le plus jeune et le plus alerte; puis il le suivit, en tremblant à son aise et de tous ses membres.
Une porte était en effet entr'ouverte: Victor la pousse, et les longs gémissemens qu'elle fait sur ses gonds retentissent au loin dans des souterrains qu'ils annoncent. N'allons pas là, monsieur, dit Valentin, ce ne sont que des caveaux où sans doute on enterre ici les morts. Il faut les voir, mon ami, répondit Victor; et Valentin se tut.
À l'entrée de ces voûtes sombres était une inscription, écrite en langue esclavonne, celle qu'on parlait alors dans la Bohême, et en lettres capitales qui paraissaient faites à la main:
«Qui que vous soyez, ne cherchez point à pénétrer ces ruines funèbres: respectez l'amour malheureux qui vient d'y fixer son séjour».
Qu'est-ce que cela veut dire?.... Un amant, infortuné comme Victor, serait-il caché dans les détours tortueux de ces souterrains? Victor sent redoubler sa curiosité, tandis que le peu de courage qui restait à Valentin, va l'abandonner tout-à-fait. Victor avance.... Un tombeau frappe sa vue; on lit dessus la pierre qui le couvre:
«Elle connut l'amour, et vint pleurer ici le séducteur qui la rendit mère, et l'abandonna ensuite lâchement. Roselle Déricé gît ici depuis l'an 1602».
Comme cette inscription frappa Victor! Il allait la relire, lorsque son pied accrocha par mégarde un angle du tombeau: plusieurs pierres s'en détachèrent, et le bruit qu'elles firent en tombant effraya tellement Valentin, que son flambeau s'échappa de ses mains, et s'éteignit.
Valentin, qui croit que le bruit qu'il a entendu vient du fond du cercueil, a laissé tomber le flambeau, et le voilà, ainsi que son maître, dans la plus profonde obscurité. Imprudent, lui dit Victor, qu'as-tu fait?—Eh! monsieur, j'en suis plus fâché que vous! à présent que devenir! donnez-moi le bras, en grace, et tâchons de sortir de ce lieu maudit par le même chemin qui nous y a conduits.
Valentin ramasse le flambeau, auquel brûlent encore quelques flamèches, et saisit fortement le bras de Victor, qui consent à retourner sur ses pas. Ils marchent à tâtons; mais au lieu de reprendre leur première route, ils s'égarent sans y penser, et arrivent à une espèce d'oratoire creusé dans le roc, éclairé par une bougie qui brûle sur un prie-dieu. Sur le mur on lit:
«Je l'adore, et c'est pour lui que je m'enterre, toute vivante, dans ces cavernes sombres».
Plus loin, sur un autre mur:
«Ici je viens penser à lui: ici je prie Dieu qu'il dirige un jour sa course vagabonde vers cet asyle du malheur».
C'est quelque infortunée, s'écrie Victor, qui, comme moi, est séparée pour toujours de l'objet de sa tendresse. Ô sombre désespoir! quelle est donc la femme capable de tant d'amour!....
Victor rallume le flambeau de Valentin, et le lui rend; il s'empare lui-même de la bougie qui brûle sur le prie-dieu, et il poursuit son examen. Il ne sait pourquoi il s'intéresse à l'inconnue qui a tracé ces caractères: hélas! existe-t-elle encore, ou repose-t-elle à jamais dans quelques-uns de ces tombeaux!
Une espèce de caveau assez orné de sculptures s'offre à ses regards. Une tombe à moitié ouverte est placée dans un coin. À l'approche de Victor, il s'en échappe un oiseau sinistre qui fait une peur affreuse au pauvre Valentin. Victor lui reproche son peu de courage, s'approche du monument, et y lit ces mots:
«Constance-Adélaïde de Munster, fille du duc de Mensterberg, prononça dans cette abbaye des vœux éternels, l'an 1582. Son père voulait la marier à un grand qu'elle n'aimait pas: son cœur s'était donné au beau page Hillerin, qui l'adorait. Le page mourut de désespoir, et la belle Constance de Mensterberg vint expier ici le malheur de son rang, qui l'avait privée de l'amant le plus tendre. Fuyez l'amour qui cause tant de peines, vous tous qui lirez cette épitaphe, et priez Dieu pour l'ame de celle qui repose sous cette pierre».
Les rangs, l'orgueil et la fortune, s'écria Victor, ont donc été de tous les temps les tyrans de l'amour?.... Il fit une courte prière sur la tombe de l'infortunée Mensterberg, puis il continua sa route souterraine.
Ce fut une espèce de cellule qu'il rencontra ensuite: elle était peu ornée; on y distinguait seulement un méchant lit, une table, quelques siéges, et un squelette, qui fit reculer d'effroi le timide Valentin. On lisait sur les murs:
«Ici, je me familiarise avec l'idée de la destruction. Le malheureux ne vit point, il meurt sans cesse; il faut qu'il apprenne à souffrir le moment heureux qui doit le conduire de cet engourdissement à la mort».
Victor remarqua que quelqu'un était venu, peu de momens avant, dans cette cellule; car il trouva un mouchoir trempé de larmes. Quelle est donc cette infortunée, dit-il? car sans doute c'est celle qui s'est enterrée vivante, suivant ses propres expressions, dans ces cavernes sombres. Serait-ce la religieuse que nous avons vue dans l'église? serait-elle seule, seule ici? Une femme! ah Dieu! quel amour! quelle vertu!
Victor rencontra encore un tombeau, mais dont l'inscription le frappa plus que toutes celles qu'il avait déjà lues. Ce tombeau, simple et sans faste, taillé seulement dans le roc, était totalement découvert. On y voyait un cadavre, dont les traits n'étaient pas assez défigurés, pour qu'on ne remarquât point que c'était celui d'une jeune fille qui avait été belle. Un portrait était collé sur sa bouche, qui semblait encore le baiser; et tandis que l'une de ses mains tenait encore ce portrait entièrement décoloré, l'autre main supportait une planche de marbre sur laquelle on avait gravé:
«Son cœur est là contre mon cœur; ses cheveux servent de coussin à mes cheveux. Léopold dort ici avec son Alexandrine. Tous deux constans, tous deux séparés et persécutés par un rival puissant et jaloux, n'ont pu se rejoindre que dans la tombe. Pleurez, amans, pleurez, et apprenez que l'espoir d'une telle réunion fut la plus douce consolation qu'ils eurent pendant leur courte vie.
»Alexandrine gît ici depuis 1599, et Léopold, dont on n'a pu obtenir que le cœur et les cheveux, fut réuni à celle qu'il avait adorée, en 1608».
Quittons cet asyle des morts, s'écria Victor; il me fait trop de mal.—Oui, quittons-le, monsieur, interrompit Valentin; il y a déjà plus de deux heures que je voulais vous le proposer: je n'aime pas cela, moi, ça m'attriste trop.
Valentin, enchanté de la résolution que vient de prendre son maître, le suit avec plus de fermeté. Tous deux apperçoivent enfin un escalier, le montent, croyant se retrouver dans l'église, et restent fort étonnés de voir un vaste jardin, semé de croix noires de tous les côtés. C'est le cimetière, monsieur, s'écrie Valentin: où diable nous sommes-nous encore fourrés?....
Comme tous les murs offrent des brèches, il est facile de sortir de ce lieu triste encore, et il est d'ailleurs instant de se réfugier dans la maison, car l'orage semble être redoublé, et les coups de tonnerre se succèdent avec une rapidité effrayante.
Victor et Valentin montent de vastes escaliers, et se trouvent enfin dans de longs corridors. Ici Valentin est plus tranquille, et Victor, qui ne trouve rien de curieux à voir dans ce bâtiment ruiné, ne cherche qu'une chambre où il puisse passer le reste de la nuit. Une cellule est ouverte; il y a même quelques meubles. Nos deux voyageurs la visitent bien par-tout, et s'y enferment dans le dessein d'attendre le jour et la fin de la pluie. Leur intention n'est pas de dormir, ce qui ne serait pas prudent dans un endroit ouvert de tous côtés, où ils n'ont encore apperçu qu'une femme, quelques recherches qu'ils aient faites. Il est probable, en effet, que cet antique monastère est inhabité: une seule femme s'y trouve, et sans doute c'est celle qui s'y est renfermée par désespoir.
Victor, accablé par la chaleur insupportable de l'air qu'il respire, dépose ses armes, une partie de ses vêtemens. Il examine tranquillement le tableau effrayant que lui offre la nature en feu, lorsqu'il croit entendre des soupirs assez près de lui. On parle même, on se plaint.... et il est impossible de distinguer ni le son de la voix, ni les exclamations de la personne qui gémit.... Victor écoute; c'est sans doute dans une cellule voisine, car en mettant l'oreille contre le mur à gauche, on entend plus distinctement que c'est la voix d'une femme. Je ne puis résister au desir de la trouver, s'écrie Victor; il faut que je la voie, que je la console. Viens avec moi, Valentin, ou reste là; je vais tâcher de pénétrer dans cette cellule, dont l'entrée est sans doute à côté de la nôtre.—Je vous suis, monsieur, répond Valentin, je ne suis pas fait pour vous abandonner.
Victor se rhabille à la hâte, reprend ses armes, et sort avec son valet. Ils croient entrer chez l'inconnue; ils se trompent. Point de porte à côté de la leur; un long mur de corridor, et voilà tout. Ils se mettent, en conséquence, à courir toute la maison, en haut, en bas, de tous les côtés. Ils entrent par-tout où l'on peut entrer, frappent à toutes les portes qui sont fermées, et qu'on n'ouvre pas. Rien, personne; le silence, et l'écho qui répète le bruit qu'ils font, voilà tout.
À la fin Victor commence à se lasser, lorsqu'une porte fragile qui n'est pas fermée, et qui cède à sa main qui la pousse, lui offre un tableau inattendu. Une femme, la religieuse sans doute qu'il a vue dans l'église, car elle est vêtue de même, est appuyée, la tête dans ses deux mains, sur une table; elle dort profondément, et Victor qui l'examine avec attention, sans pouvoir distinguer ses traits, cachés par ses mains, ne sait s'il doit se permettre d'interrompre son sommeil.... Valentin est de cet avis; mais Victor connaît trop les règles de la décence et de la délicatesse pour se permettre une semblable importunité, qui peut d'ailleurs effrayer l'inconnue, et nuire à sa santé. Victor respecte donc son repos; mais il examine tout, il cherche s'il ne trouvera pas quelque indice qui puisse l'éclairer sur le sort de cette femme. Est-ce elle qu'il a entendue gémir, ou sont-elles plusieurs religieuses qui portent le même habit? cela doit être. Quelle apparence en effet qu'une femme reste seule dans des ruines, que n'habiterait pas l'homme le plus intrépide? celle qui pleurait d'ailleurs ne peut pas s'être si vîte endormie: elle était alors à l'autre bout du bâtiment, du moins il a fallu parcourir bien des détours pour venir retrouver celle-ci... Elles sont plusieurs, il n'y a pas de doute, et ce serait une inconséquence que d'en réveiller une pour s'informer du chagrin d'une autre. Attendons, dit Victor, attendons quelques momens, ou plutôt, crois-moi, l'orage se dissipe, le jour commence à renaître, reprenons notre route, et laissons-là cette aventure qui, dans le fond, m'est fort indifférente. Je ne pense qu'à Clémence, Valentin, toutes les autres femmes ne peuvent m'intéresser, et je n'ai pas besoin de m'affliger sur les malheurs des autres, quand j'ai bien de la peine à supporter les miens. Partons, Valentin.—Oui, partons, monsieur.
Victor et Valentin, avant de sortir de la chambre où dort l'inconnue, jettent encore sur elle un dernier regard. Un bijou chargé de diamans, et qui ressemble assez au bracelet d'un riche Bohémien, brille sur elle, où il est presque caché par les replis de son voile. Victor ne fait pas plus d'attention à ce bijou; et Valentin, qui brûle de sortir de ce lieu, ne l'a même pas remarqué. Tous deux descendent, traversent une grande cour dont les portes sont brisées, et se retrouvent enfin dans la campagne, où le temps, plus serein, leur permet de choisir une route. Ils en prennent une au hasard, et après quatre heures environ de marche, ils rencontrent enfin un lieu habité, qu'on leur dit être un petit village, voisin de la ville de Brinn.
Ils s'y reposèrent une partie du jour, et s'amusèrent à examiner la beauté du château de Spilberg, qui, placé sur une hauteur hors de la ville de Brinn, en fait la principale défense. Vers la fin du jour, Victor qui pensait sans cesse à Clémence, voulut revoir l'écharpe précieuse dont elle l'avait décoré. Je le couvrirai de baisers, se dit-il, ce voile chéri qui ne me quittera jamais, et je me rappellerai du devoir qu'il m'impose d'être fidèle à l'amour.
Victor découvre sa poitrine, où il croit retrouver l'objet qui lui est si cher. Ô surprise! il ne l'a plus! Où, quand et comment a-t-il perdu ce bijou précieux? qui le lui a pris? Ciel! s'écrie Victor, je me rappelle.... là-bas, dans cette abbaye, j'ai ôté mes vêtemens, je les ai mis sur un siége, et tout-à-coup, frappé par des accens plaintifs, je les ai repris à la hâte. C'est-là, oui, c'est-là que j'ai oublié mon écharpe.... Oh! courons, volons; je perds la vie, je meurs si je ne la retrouve!—Quoi! monsieur, reprit Valentin, nous allons encore revoir ce vilain séjour des morts? Peine inutile! quelqu'un aura pris votre écharpe, vous ne la reverrez plus.—Eh! qui veux-tu? il n'y a personne, qu'une femme ou deux tout au plus, dans cette maison abandonnée; personne ne va où nous avons été; c'est si haut, il y a tant de décombres à traverser, et le bâtiment est si peu fait pour piquer la curiosité! Retournons-y, Valentin; viens avec moi, mon ami. Oh! si tu savais l'étendue de mes regrets!....
Victor se lève, Valentin le suit tristement, et tous deux, après s'être munis en route de plusieurs flambeaux, car la nuit approche, reprennent le chemin de l'abbaye, qu'ils doivent retrouver après quatre heures de marche. Ils entrent dans le bâtiment, après avoir allumé des flambeaux à leur lanterne sourde.... Ils ne rencontrent encore personne. Victor monte précipitamment à la cellule où il s'est reposé la nuit dernière: il la retrouve, la reconnaît bien; mais, hélas! son écharpe n'y est plus! Quelqu'un l'a prise; mais qui? Pendant que Victor se livre à ses regrets, Valentin, qui cherche autour de la cellule avec son flambeau, jette un cri de surprise. Oh, monsieur, monsieur! lisez, lisez donc ce qu'on a écrit là; votre nom, monsieur, votre nom!
Victor s'approche, et reste frappé d'étonnement en lisant ce qui suit:
»Est-ce bien Victor qui est venu visiter, cette nuit, ces lieux déserts? ou bien est-ce quelque misérable qui lui a dérobé son bijou le plus précieux?... Oh! qui que tu sois, si tu reviens ici, daigne dissiper ma mortelle inquiétude! Ou rends-moi mon ami, ou laisse-moi l'écharpe dont je le ceignis moi-même, comme un don de l'amour.
Victor transporté de joie, comprend par ces mots que Clémence est dans cette maison abandonnée; c'est elle peut-être qu'il a vue sous l'habit de religieuse..... Victor et Valentin courent de nouveau toute la maison: ils croient, à tout moment, qu'ils vont rencontrer Clémence: vain espoir! Clémence ne paraît point. Ils vont dans les souterrains, par-tout! personne, personne....
Laissons Victor occupé de cette recherche dont il commence à désespérer, et rentrons dans le village de Bodwits, où nous verrons ce que fit Clémence pour éviter son père, qui était venu loger justement dans une auberge en face de la maison où la bonne Berthe avait donné l'hospitalité à l'amante de Victor.
CHAPITRE VIII.
LE BEAU PÊCHEUR, nouvelle.
Le jour paraît, et Clémence se doute que le baron goûte quelques momens de repos; car il ne se montre plus à travers sa croisée, et le plus profond silence règne chez lui. Clémence, absorbée elle-même par le voyage de la veille et les inquiétudes de la nuit, s'endort insensiblement, mais bientôt on frappe à sa porte; elle se réveille en sursaut, et tremble sans savoir pourquoi. Qui est là, dit-elle en frémissant?—C'est moi, c'est Berthe votre hôtesse: venez donc, venez donc voir un beau carosse, des domestiques richement habillés, tout l'attirail d'un des plus grands seigneurs de l'Allemagne; sans doute qu'il est descendu cette nuit, à l'Épée couronnée?—Ma bonne hôtesse, je ne suis pas curieuse.—On dit qu'il va monter en voiture, nous le verrons.—Permettez-moi de reposer encore?—Dame, je l'ai vu tout-à-l'heure; c'est un beau vieillard! il m'a salué avec une bonté!... moi, j'avais presque envie, si je n'avais craint de lui manquer, de l'engager à venir voir mon clos, que j'ai là derrière ma maison, et qui est tenu!.... Ah!.... je lui aurais donné du bon lait, et vous auriez déjeûné avec lui. Nous aurions eu tout le temps de le voir!
Clémence sent redoubler son trouble: elle craint que la bonne Berthe n'accomplisse son projet, ne rencontre le baron, et ne l'amène chez elle, ce qui serait très-possible. Le meilleur moyen d'arrêter ce malheur, c'est d'occuper cette femme... Clémence ouvre sa porte. Entrez, ma chère hôtesse, dit-elle à Berthe; asseyez-vous donc là?—Vous êtes-vous bien reposée, ma belle enfant?—Très-bien.—Je craignais hier soir en voyant votre air abattu, que vous tombassiez malade; mais vous ne l'auriez pas été long-temps chez moi, car j'ai un compère qui possède des secrets capables de ressusciter des morts?—Ah çà, pendant que nous sommes seules, et avant que je parte, car je ne tarderai pas à me mettre en route, contez-moi donc ces choses si effrayantes que vous n'avez pas voulu me dire hier au soir?—Fort bien, mais c'est que je voudrais le voir partir.—Qui donc?—Ce grand seigneur.—Eh laissez là votre grand seigneur: on dirait que vous n'en avez jamais vu.—Oh! il n'en passe pas beaucoup de ce train là par ici, et moi je suis rarement sortie de ce village, où je suis née.—Vous devez connaître en ce cas l'abbaye de Belverne qui n'est qu'à quatre lieues de cet endroit?—Si je la connais! j'y ai été plus de vingt fois. Défunt mon mari était même sur le point d'y être jardinier.—C'est une belle abbaye, n'est-ce pas? il y a beaucoup de religieuses?—Ah bien oui! des religieuses! vous ne savez donc pas, mon enfant? c'est justement cela que je voulais vous raconter hier soir: mais des histoires de diables, de revenans, dame ça peut faire peur aux jeunes filles, et troubler leur repos; c'est ce que j'ai craint.—Que parlez-vous de diables, de revenans?—Écoutez, écoutez, mon enfant: vous voulez aller à l'abbaye de Belverne? eh bien, vous n'irez pas, vous ne pouvez pas y aller: ce que je vais vous dire vous fera changer de résolution, j'en suis sûre.
La bonne femme, qui allait raconter une histoire, ne songeait plus à guetter le départ du baron de Fritzierne: c'était ce que demandait Clémence, qui s'inquiétait peu du conte qu'elle allait lui débiter. Clémence donc feignit de lui prêter la plus grande attention, et Berthe commença son récit naïf en ces termes.
«Il y avait une fois, il y a trois cents ans peut-être, une belle princesse, qu'on appelait Sigisbethe, si je ne me trompe; oui c'était Sigisbethe qu'elle se nommait. Elle était la fille du duc de Saxe, qui, je crois, alors était roi d'une partie de l'Allemagne; oui c'était le roi ou l'empereur de Saxe. Au surplus, cela est indifférent pour l'histoire de la princesse.
»Sigisbethe donc était belle, jeune et riche, c'était trop de perfection sans doute. Tous les seigneurs les plus galans de la cour de son père, s'empressaient de lui plaire; les souverains même, ses voisins, se faisaient un honneur de briguer sa main et son cœur. Sigisbethe était insensible à tous ces hommages.
»Elle n'aimait point encore, et bravait même l'amour qu'elle jurait, en riant, de ne jamais connaître. Il ne faut point badiner, voyez-vous, avec ce petit dieu, qui fait ses coups à la sourdine, et s'attache plus obstinément à ceux qui ont l'air de le fuir. Sigisbethe un jour était occupée à cultiver des fleurs dans le jardin de son palais, lorsqu'on vint lui annoncer que l'écuyer du prince de Souabe demandait l'honneur d'une audience. Sigisbethe se douta que cet écuyer venait de la part d'un nouvel aspirant à sa main; et, comme elle était, tous les jours, étourdie de semblables visites, elle refusa, pour le moment, de recevoir l'écuyer. Celui-ci insiste; et pour se débarrasser de cet importun, elle dit qu'on l'introduise dans les jardins, où sans façon elle l'écoutera et le congédiera. Elle était à sa volière lorsque l'écuyer se présenta, suivi d'un nombreux cortége de gens chargés de présens. L'aspect imprévu d'une campagne magnifique, au sortir d'une plaine aride, ne frappe pas plus agréablement l'œil du voyageur, que la vue de l'écuyer ne fit d'impression subite sur le cœur de la pauvre Sigisbethe. Le plus beau cavalier du monde se présente à ses regards, met un genou en terre, baisse un œil bleu plein de douceur, et lui dit: Belle princesse, frappé du bruit de votre beauté et de vos vertus, le prince mon maître, vous conjure par ma timide voix, d'agréer ses vœux, son respect, sa tendresse, et le desir qui l'anime de devenir votre époux. Permettez-moi de vous offrir son portrait, et de vous prier d'accepter ces présens, faibles témoignages de son estime pour une si grande princesse!....
»Sigisbethe, frappée soudain d'un trait qui lui perce le cœur de part en part, n'a pas la force de répondre à l'écuyer; elle le regarde, et ne lui dit mot. L'écuyer à son tour, étonné d'un silence qu'il prend pour du mépris, lève ses regards sur les beaux yeux de Sigisbethe, et le même trait que vient de lancer l'amour, blesse deux cœurs à la fois... Princesse, lui dit-il en balbutiant, que dirai-je au prince mon maître?—Loyal écuyer, reprend la princesse aussi troublée, je ne puis vous répondre en ce moment. Vos offres, le cœur que vous me.... Pardonnez si..... Revenez tantôt dans mon cabinet, mais seul..... Nous parlerons, je vous parlerai du moins de votre maître, et vous saurez mes intentions.
»L'écuyer baise le pan de la robe de la princesse et se retire. Sigisbethe, restée seule avec ses oiseaux, continue de leur donner de la nourriture; mais elle est distraite, et ne sait plus ce qu'elle fait. Une tourterelle et son fidèle amant se becquetent dans un coin de la volière, Sigisbethe, qui ne les a jamais remarqués, y fait plus d'attention. Elle soupire en voyant les nids des tendres fauvettes, et regardant peu à peu le portrait du prince de Souabe qu'elle a pris des mains de l'écuyer, elle est effrayée de la laideur de ce prince qui ose prétendre à sa main. Elle compare les traits que lui offre le portrait, avec les traits si beaux de l'homme qui vient de lui parler, et regrette que ce charmant écuyer ne soit pas le prince lui-même. Dès le moment qu'elle a formé ce regret, Sigisbethe, qui a de l'esprit et du jugement, descend dans son cœur. Elle y remarque un amour naissant; et, loin de chercher à le combattre, elle brûle de s'y livrer, tant il est vrai qu'une première inclination est insurmontable. Sigisbethe attend avec impatience le moment qui doit lui ramener le bel écuyer; il arrive, ce moment fortuné. Huguenin est introduit; Huguenin et Sigisbethe s'entretiennent long-temps, d'abord du prince de Souabe; ensuite Sigisbethe lui fait des questions sur son état, sa fortune. Huguenin est sans bien; il n'a que sa naissance et les bontés de son maître. Restez à ma cour, lui dit Sigisbethe, et faites dire à votre maître qu'il vous faut du temps pour lui gagner mon cœur; que j'ai exigé d'ailleurs votre séjour près de moi. Cette préférence que je ne donne à aucun des autres écuyers qui me sont envoyés, ne peut que le flatter.—Je ne le puis, belle princesse, répond Huguenin en soupirant, mon maître va partir pour la guerre qui s'allume du côté de la Prusse, et il faut que je lui rende une prompte réponse.—Partez donc, et revenez, revenez sur-tout... De tous ceux qui m'ont fait, comme vous, des propositions de... mariage, vous seul êtes fait pour réussir à m'enflammer.... Votre parole de franc écuyer que vous reviendrez.—Je vous la donne, princesse. Hélas! que mon maître est heureux!....
»Huguenin prononce ces mots en se retirant. La princesse le rappelle, et lui remet son portrait que le tendre Huguenin admire long-temps. Gardez-le, lui dit Sigisbethe; si vous le trouvez bien fait, gardez-le quelque temps, il vous sera toujours loisible de le remettre à votre maître.
»Huguenin s'en retourne, et dès ce moment la cour de Sigisbethe, ses palais, ses superbes jardins, tout cela n'est plus qu'un désert pour elle. Elle passe les jours entiers sur la plate-forme de sa haute tour, pour regarder de loin si elle voit revenir l'écuyer.... Si son nain donne du cor, s'il entre quelqu'un au palais, le cœur lui bat; elle se lève précipitamment, et court comme si elle allait au-devant d'Huguenin.... Mais hélas! Huguenin ne revient pas! deux années entières s'écoulent, et Huguenin ne paraît plus. Sigisbethe est au désespoir; elle change à vue d'œil: son père, tout le monde s'en apperçoit, et son père s'en afflige avec tout le monde. Sigisbethe n'a plus de goût que pour la solitude, pour les promenades champêtres. Elle sort le matin toute seule, et ne rentre que le soir, sans qu'on sache où elle a été. C'est dans la campagne, c'est dans les bois voisins que Sigisbethe va passer des journées entières; c'est au bord des ruisseaux, au milieu des beautés de la nature, qu'elle va penser au bel écuyer. À la fin, cette conduite déplaît au duc de Saxe son père. Il veut qu'elle choisisse un époux, et lui annonce que puisque son cœur ne s'est décidé pour aucun de ses soupirans, il va les rassembler dans un tournoi dont le vainqueur obtiendra sa main. Déjà le jour est fixé pour cette fête, et de tous les côtés de l'Europe, on voit arriver des paladins plus richement armés les uns que les autres. Sigisbethe voit ces préparatifs avec effroi, elle ne peut supporter l'idée d'être à un homme qu'elle ne peut aimer, quel qu'il soit, puisqu'elle n'en adore qu'un seul, et qui ne peut prétendre à sa main.
«Vous croyez peut-être, ma belle enfant, deviner mon histoire? Oui, vous pensez sans doute que le bel écuyer va revenir, qu'il combattra masqué dans le tournoi, et que, se signalant par ses exploits, il sera le vainqueur et l'époux de Sigisbethe. Point du tout; c'est en effet là la marche de ces sortes d'histoires que l'on m'a lues autrefois; mais celle-ci est véritable, et ne ressemble pas aux autres. Vous allez voir.
»Sigisbethe profite encore des derniers momens de liberté qui lui restent pour aller faire ses promenades champêtres. Un jour qu'elle a retardé son retour au palais, elle se trouve presque surprise par la nuit, et, se sentant accablée par la fatigue et la soif, elle entre dans la cabane d'un pêcheur, dont le toit couvert de paille s'offre à ses regards. Une bonne femme y prépare une collation frugale. J'ai soif, ma bonne, lui dit Sigisbethe, voulez-vous me donner à boire?....—Volontiers, ma belle dame, lui répond la bonne femme, qui s'empresse de lui offrir du laitage. Êtes-vous seule ici, lui demande Sigisbethe?—Avec mon fils, madame, un brave jeune homme qui s'occupe de la pêche pour nous faire vivre. Il va rentrer, madame, vous allez le voir; c'est un bien gentil garçon!
»Sigisbethe, qui ne pense qu'au bel écuyer, se soucie peu de voir un autre gentil garçon: elle se lève pour se retirer, mais une romance, qu'on chante au-dehors de la cabane, frappe agréablement son esprit, qui croit distinguer une voix trop connue de son cœur. Voilà la chanson du pêcheur, ma belle enfant; je la sais, car j'ai été bercée avec cela. Je ne chante pas bien; mais vous entendrez à-peu-près l'air.
CHANSON DU PÊCHEUR. Au bord d'une rivière Où tendait ses filets, Pêcheur, dans sa couleur amère, Exprimait ses regrets: Dame de haut parage Avait touché mon cœur; Mais, ô douleur! N'ai pu d'un doux servage Promettre le bonheur À mon ardeur. Bien que de ma naissance Puisse vanter l'éclat, Étais plongé dans l'indigence, Sans honneurs, sans état. Je pars de ma province, Plein de timidité, De loyauté; Je portais, pour mon prince, Vœu de fidélité À la beauté. Vas trouver châtelaine Qui soudain prend ma foi: Un moment la rends souveraine De mon cœur, de tout moi. N'ai plus que la puissance D'admirer ses beaux yeux: Jour malheureux! Perds mon indifférence Et lui fais mes adieux, Triste, amoureux! Alors, dans ma souffrance, Quitte l'habit galant; Et, sous celui de l'indigence, Deviens sombre et dolent. Prends filets et nacelle, Me fais, dans ma douleur, Pauvre pêcheur. Ne pense qu'à ma belle, Et les coups du malheur Brisent mon cœur
»Sigisbethe, entraînée par des soupçons bien fondés, court vers le chanteur, qui entre en même temps. Quelle surprise pour la princesse de reconnaître Huguenin!... Huguenin, de son côté, revoit l'objet de sa tendresse, et ne peut croire à son bonheur.... Ah! princesse, lui dit-il, en se précipitant à ses pieds, vous avez entendu ma chanson? elle dit tout, elle m'accuse sans doute; mais vous aurez la générosité de pardonner à ma témérité. Je n'ai pas été maître de mon cœur en voyant tant d'attraits, tant de vertus! vous pouvez punir Huguenin d'oser vous adorer; mais vous ne lui arracherez jamais son amour.—Que dis-tu mon ami, lui répond la princesse en le forçant à se relever; eh! suis-je la maîtresse moi-même de renoncer aux tendres sentimens que tu m'as inspirés! Oui, mon cher Huguenin, si, depuis deux ans tu as renoncé pour moi à la cour, à la faveur de ton maître; si, sous l'habit d'un simple pêcheur, tu as nourri tes feux à la vue de mon portrait, depuis deux ans aussi tes traits sont gravés dans mon cœur; je t'adore, Huguenin, et je vais te le prouver.
»En disant ces mots, Sigisbethe détache son voile brodé, ses aigrettes, ses pierreries; elle ôte sa robe d'azur parsemée de fleurs d'or; tous ses bijoux, tous ses riches ajustemens sont déposés; elle prend dans un coffre qui est ouvert, un simple habit de laine, une coiffe à toque rouge, tous effets appartenant à la prétendue mère du faux pêcheur; et dans un moment, cette belle princesse, dont le faste éblouissait les yeux, n'est plus qu'une simple bergère. Si le respect, dit-elle ensuite au bel écuyer, qui la regarde étonné, si le respect t'empêche de porter tes vœux jusqu'à la princesse de Saxe, tu ne dois plus te reprocher d'oser aimer la bergère Sigisbethe.—Comment?—Je reste ici, je partage tes travaux, ta tendresse, et je dis un éternel adieu à la cour, à toutes ses grandeurs, qui étaient sur le point de me priver pour jamais de mon ami. Huguenin, voilà ma main; je te jure, à la face du ciel, amour fidèle et loyauté.
»Huguenin est transporté de joie; il ne peut concevoir son bonheur, ni l'excès du sacrifice que lui fait Sigisbethe. Ces deux amans se serrent étroitement; bientôt usant des droits d'époux, l'amour vient enrichir de ses fruits précieux un hymen fait seulement sous les auspices de l'Éternel.... Sigisbethe a passé seize années dans cette cabane, où elle est devenue mère d'une fille qui compte quinze printemps. Je ne vous dirai point quelle fut la douleur du prince de Saxe, qui crut sa fille enlevée ou passée dans d'autres climats: il lui prit une maladie si singulière, que, perclus de tous ses membres, ce ne fut qu'au bout de seize ans qu'un charlatan, plus habile que tous ses médecins, lui rendit l'usage de ses jambes. Comme on lui avait ordonné, pour sa santé, de faire de longues courses à pied, le prince allait passer des journées entières à courir les champs, suivi d'un seul écuyer. Un jour qu'il avait été plus loin qu'à son ordinaire, il rencontra une jeune fille dont la vue le frappa singulièrement. Elle était occupée à faire un bouquet; et le prince, dont elle n'était pas connue, ne put résister au desir de lui faire quelques questions. C'est sans doute, lui dit-il, pour quelque berger fortuné, ma belle enfant, que vous faites ce beau bouquet?—Vous vous moquez, monseigneur, je n'ai point d'amant; je n'ai qu'un père et une mère que je chéris.—Que font-ils?—Ils sont pêcheurs.—Ils s'appellent?—Huguenin: pardi tout le monde les connaît et les aime, ils sont si respectables!—Sont-ils riches?—Ils auraient pu l'être, à ce qu'ils disent souvent; mais ils ont préféré la pauvreté à la fortune, parce qu'ils disent qu'ils s'aiment mieux comme ça.—Conduisez-moi vers eux, je veux leur faire compliment d'avoir une fille aussi intéressante; eh puis, ma visite peut leur être plus utile que vous ne pensez.—Avec bien du plaisir, monseigneur; mais, pour le moment, ils ne sont pas dans la cabane que vous voyez là, c'est la nôtre. Mon père et ma mère sont sur la rivière à pêcher dans leur yacht; ils vont rentrer dans le moment, car voilà l'heure de dîner.—Je les attendrai en me reposant, car je suis fatigué.
»La jeune fille fait entrer le prince dans la cabane, sans se douter de l'imprudence qu'elle commet. Le prince s'entretient avec elle; et, suivant la frivolité de son âge, elle lui montre ses beaux ajustemens des jours de fête. Ma mère en a de plus beaux que cela, ajoute-t-elle; mais jamais je ne les lui ai vu porter: tenez, ils sont là, dans ce grand coffre: oh! vous allez voir; ça éblouit, tant c'est riche.
»L'enfant dévoile aux regards du prince les ajustemens brillans que portait Sigisbethe le jour où elle rencontra le beau pêcheur; et le prince, qui reconnaît les bijoux de sa fille, reste saisi d'étonnement. Pendant qu'il cherche à pénétrer ce mystère, Huguenin rentre avec Sigisbethe: tous deux, enlacés amoureusement, s'aident réciproquement à porter le fardeau utile qu'ils viennent de dérober au fleuve. Ils entrent: ô surprise! Sigisbethe reconnaît son père qui l'accable de reproches.... C'est donc pour vivre avec un homme vil, avec un homme des champs, que tu as quitté ton père, lui dit le prince, qui ne sait pas la naissance d'Huguenin?—Mon père, Huguenin n'est point ce que vous pensez: il est....—Il va périr!....
»Le vieillard sent ses forces se ranimer; il se lève, et d'un coup de cimeterre il abat à ses pieds le malheureux Huguenin sans vie et baigné dans son sang!.... Quel tableau pour sa tendre épouse! elle veut se percer d'un fer homicide; son père l'en empêche, et se blesse mortellement lui-même, en cherchant à arracher ce fer des mains de sa fille. Sigisbethe est au comble du désespoir; son époux n'est plus; son père va mourir à ses yeux, quel état!....
»Sur le soir, le prince de Saxe expire, et la princesse prend un parti violent, concentré, qui tarit ses pleurs sans rien diminuer de ses regrets. Elle rentre au palais avec sa fille, y fait transporter le corps de son père et celui de son époux; puis elle se fait reconnaître, dépose les rênes du gouvernement entre les mains d'un de ses plus proches parens, et va demander au prince d'Olmutz, son cousin, la permission de fonder un monastère dans ses états. Le prince d'Olmutz y consent, et Sigisbethe fonde l'abbaye de Belverne du nom de son époux, qui s'appelait Huguenin de Belverne. Sigisbethe fait déposer dans un superbe tombeau les restes précieux du malheureux Huguenin; puis elle ne pense plus qu'à se livrer à l'exercice des devoirs pieux. Sigisbethe avait avec elle sa fille, qu'elle voulait retirer du monde, et détourner des maux que causent les passions: elle appela à elle toutes les femmes que l'amour avait rendues malheureuses, et elle obtint que les victimes de l'amour qui se réfugieraient dans son monastère, ne pourraient plus être réclamées ni persécutées par leurs parens et leurs supérieurs. Telle fut la cause de la règle singulière de cette maison, qui fut bientôt remplie d'une quantité considérable de religieuses, et qui n'en a jamais manqué: tant il y a dans le monde de personnes aimables dont l'amour cause les tourmens!....
»Sigisbethe fut remplacée par sa fille Ragonde, et successivement les femmes les plus distinguées devinrent supérieures de l'abbaye de Belverne, où les étrangers venaient de très-loin admirer les tombeaux et les légendes amoureuses que les saintes personnes de cette maison mettaient par-tout, jusque dans leurs cellules. Les vastes souterrains de l'abbaye servirent souvent de sépulture à des couples malheureux, réunis par la mort. On y voyait la tombe d'un page de Mensterberg et de la belle Adélaïde de Munster: on y voyait des choses très-curieuses pour ceux qui connaissent le sentiment de la tendresse.... Mais tout cela ne s'y voit plus, et vous allez savoir pourquoi.
»Mais pardon si je m'interromps, c'est que j'entends, je crois: oui, c'est ce grand seigneur qui monte en voiture; il faut que je voie cela....».
Ici la bonne Berthe coupe sa narration, ouvre la fenêtre de la chambre de Clémence, qui frémit, et lui crie, en regardant dans la rue: «Venez donc, ma chère enfant, venez donc le voir; mettez-vous là, à côté de moi; vous ne le verrez pas: il me salue: bon voyage, monseigneur.... Vous ne pourrez le voir, mademoiselle; le voilà dans sa voiture, le laquais est derrière; le cocher fouette ses chevaux, tout cela part: oh! mon Dieu, mon Dieu, les beaux chevaux! la belle voiture! les beaux habits!....».
Berthe se retire de la fenêtre, et Clémence, que son indiscrétion a fait trembler, se rassure en entendant le bruit de la voiture qui s'éloigne, qui la sépare peut-être pour jamais du baron. Clémence n'a pas fait beaucoup d'attention à l'histoire de Sigisbethe; elle était trop troublée. À présent qu'elle ne craint plus d'être surprise par son père, elle va écouter plus attentivement la bonne Berthe, qu'elle prie de continuer et d'abréger un peu son récit. Berthe lui dit que ce qu'il lui reste à raconter n'est pas long, et elle continue ainsi.
CHAPITRE IX.
ON DOIT S'Y ATTENDRE.
«L'abbaye, ainsi que je vous l'ai dit, était une des plus florissantes de l'Allemagne dans ces derniers temps. Cette sainte maison était le recours des jeunes amans, et l'effroi des parens, qui ne pouvaient plus y exercer de droits sur leurs enfans. Tout allait bien, lorsqu'un jour le bruit se répand qu'on entend toutes les nuits un bruit affreux dans les souterrains de l'abbaye. C'est particulièrement du côté des tombeaux que ce bruit sourd et continuel était le plus effrayant. Les uns disent que ce sont des diables qui viennent y tourmenter les morts; d'autres assurent, et c'est le seul bruit qui se soit confirmé, que toutes les nuits, les cadavres de Sigisbethe et d'Huguenin, quoique morts depuis près de trois cents ans, se lèvent de leur tombeau, se dressent, descendent, et vont embrasser étroitement les corps de tous ceux qui, comme eux, ont été fidèles et constans. Plusieurs religieuses ont la curiosité de vérifier le fait; toutes remontent des caves pâles, tremblantes, effrayées d'avoir vu les deux revenans. Plusieurs ajoutent même qu'un grand chien noir, qui a des ailes comme un hibou, empêche les vivans de pénétrer dans cet asyle des morts. D'autres soutiennent encore qu'une espèce de serpent vert se bat avec les deux revenans, et leur dispute l'approche des tombeaux au milieu des sifflemens les plus aigus. Enfin l'abbesse se décide à descendre elle-même dans les souterrains, accompagnée du jardinier et de plusieurs personnes de la communauté.... Bientôt l'effroi s'empare de ses sens, les flambeaux que portent le jardinier et d'autres curieux, sont éteints; et, à la lueur d'une espèce d'éclair, l'abbesse voit clairement Huguenin et Sigisbethe qui se promènent, leurs grands bras étendus comme cela, et s'arrêtent de tombeau en tombeau, le long des vastes caves de la maison souterraine. Ces spectres lugubres poussent des gémissemens, auxquels répondent toutes les ames des autres corps enfermés dans les diverses tombes. Il n'y a plus de doute que ce ne soit des revenans. L'abbesse n'a point vu le grand chien noir ailé; mais elle a vu le serpent vert tout comme je vous vois. On fait des neuvaines, on dit jour et nuit des prières, on met toutes les cloches en branle, tout cela n'y fait rien; toujours le même charivari. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pendant le jour, on ne trouvait rien de déplacé dans les caveaux; tout y était comme tout avait toujours été; mais la nuit ce n'était plus cela; c'était, comme je vous l'ai dit, un combat épouvantable entre le diable et les revenans qui voulaient absolument embrasser toutes les tombes de ceux qui avaient aimé comme eux. Nous en avions ici des peurs effroyables, ainsi que dans tous les villages voisins. Nous n'osions plus laisser sortir nos enfans, ni revenir trop tard des champs tous les soirs; car il y a des gens du pays qui assurent que, vers le milieu de la nuit, Huguenin et Sigisbethe sortaient de leurs souterrains, et venaient se promener jusque dans la campagne, où le mouvement de leur respiration faisait un bruit comme celui d'un moulin, et qui s'entendait de très loin.
»Enfin, que vous dirai-je après tout cela? Vous saurez que l'abbesse ne pouvant plus vivre dans cette maison où personne n'osait plus venir la trouver, où ses religieuses elles-mêmes se cachaient jour et nuit, l'abbesse, dis-je, demanda à ses supérieurs une autre maison. Comme il n'y en avait point d'assez vastes pour contenir toutes ses compagnes, on les divisa dans plusieurs autres monastères, et l'institution de Belverne se perdit. Il y a à-peu-près une semaine que l'abbaye n'est plus habitée du tout; mais ce qui semble certifier que vraiment le diable y revenait, y revient peut-être encore, c'est que la colère de Dieu poursuit ce bâtiment vide et ruiné. Il y a trois jours environ que le feu du ciel l'a presque réduit en cendres; oui, un violent coup de tonnerre a démoli le peu qu'il y restait de bons murs, et maintenant il serait très-dangereux de visiter ses décombres. On assure d'ailleurs que les revenans y sont toujours, quoique l'on n'y entende plus le même bruit. Personne n'ose s'en approcher, et l'on se croirait perdu, abandonné du ciel, si l'on mettait seulement le pied sous ses portiques démolis.
»Voilà, mon enfant, voilà ce que je ne voulais pas vous dire hier au soir, dans la crainte d'alarmer votre imagination, de vous faire faire de vilains rêves cette nuit. Voilà ce qu'est à présent l'abbaye de Belverne, où vous vouliez vous enterrer. Vous voyez maintenant que j'avais raison de vous prédire que vous n'iriez pas. Vous sentez bien que cela vous est impossible. Qu'iriez-vous faire dans un vaste bâtiment désert, où il n'y a ni portes ni fenêtres, où le diable revient, ce qui est encore pis? Non, mon enfant, vous serez raisonnable, et vous tâcherez de surmonter votre douleur, de rentrer chez vos parens. Vous avez un père, sans doute: je donnerais quelque chose pour qu'il fût là, ici, pour que j'eusse le plaisir de vous réconcilier avec lui. Si je savais où il est, en vérité j'irais le chercher, tant vous m'inspirez d'intérêt, tant je desire de vous voir heureuse. Puisque vous ne pouvez pas aller à l'abbaye, retournez chez vous, mon ange: voilà le conseil que je dois vous donner, et que vous recevrez de tous les honnêtes gens».
Berthe a terminé sa narration, et Clémence n'a été frappée que d'une seule circonstance de son récit; c'est l'impossibilité où elle est maintenant d'aller se réfugier à l'abbaye de Belverne. Que deviendra-t-elle? où ira-t-elle? Retournera-t-elle au château de Fritzierne? elle n'osera jamais; et d'ailleurs son père n'y est plus, il voyage, il cherche sans doute sa fille.... Que deviendra donc Clémence?
En attendant qu'elle prenne un parti, elle se propose toujours d'aller visiter l'abbaye: elle ne craint ni le diable ni les revenans; d'ailleurs elle n'ajoute aucune foi à tout ce radotage de la bonne femme. J'irai, se dit-elle; je verrai ce saint lieu où je me proposais de renfermer à jamais ma douleur; et, lorsque je l'aurai vu, je poursuivrai ma route pour chercher ailleurs une autre retraite pieuse aussi, mais habitée par des femmes respectables.
Clémence a formé ce projet; elle salue l'honnête Berthe, la remercie de l'hospitalité qu'elle a bien voulu lui donner; et sans lui dire où elle va, elle sort de cette maison qui l'a soustraite heureusement aux recherches de son père. La bonne femme la voit partir avec regret; mais enfin elle l'embrasse, et rentre chez elle la larme à l'œil et le cœur serré.
Clémence brûle de voir cette fameuse abbaye fondée par la tendre Sigisbethe. Les quatre lieues qu'elle doit faire lui paraissent bien longues: elle les franchit enfin; elle arrive, et le soleil a marqué déjà la moitié du jour. D'abord les dégradations considérables de cet antique bâtiment lui inspirent une espèce de vénération religieuse; elle entre dans l'église, qui n'est point fermée, s'agenouille au pied de l'autel, prie et devient plus calme. Elle traverse ensuite une vaste cour, monte dans un grand bâtiment, qu'elle visite et parcourt sans y rencontrer qui que ce soit. Clémence se hasardera bien à parcourir de même les souterrains; mais la clarté du jour n'y pénètre pas; et, sans craindre le diable ni les revenans, il est imprudent de se hasarder, sans lumière, dans des caves qu'on ne connaît point. Clémence cependant fait quelques pas dans un caveau, et reste très-étonnée d'y voir un autel chargé de reliques, et devant lequel brûle une lampe qui éclaire ce saint asyle. Clémence est jeune, vive, et sur-tout très-courageuse; elle s'empare de la lampe, et, remarquant bien le chemin qu'elle trace, elle s'enfonce un peu plus avant dans les souterrains. Au bout d'un corridor s'offre une grille de fer qui est ouverte. Clémence passe par cet endroit, et elle apperçoit devant elle le tombeau superbe d'Huguenin et de Sigisbethe: elle n'en peut douter à l'inscription qu'elle lit; mais comme la terreur qu'inspirent les morts est toujours très-forte, Clémence se rappelle les courses nocturnes de ces deux cadavres, qui, dit-on, ouvrent de grands bras.... Il semble qu'elle les voit; sa vue se trouble, son cœur se serre, elle est prête à fuir ou à tomber en faiblesse; mais bientôt elle rappelle ses sens, sa fermeté, sa raison; pour se convaincre de la sottise des contes qu'on a fait courir, elle s'approche du monument, soulève un coin cassé de la pierre sépulcrale qui couvre la tombe, et voit très-distinctement, à la faveur de sa lampe, deux espèces de momies placées l'une à côté de l'autre, et couchées dans le fond d'une tombe beaucoup plus profonde qu'il ne le fallait pour contenir ces deux corps. Vous voilà donc, se dit-elle mentalement, vous voilà donc, amans autrefois si beaux, si tendres et si passionnés; je vous salue, restes sacrés de Sigisbethe et d'Huguenin! je vous salue!... Oh! qu'est-ce que c'est donc que la vie; que sont donc les passions, les vains plaisirs, la vanité des hommes, devant la mort, devant un sommeil éternel!... Qu'elle est forte, la leçon que donnent les tombeaux!....
Clémence va recouvrir le cercueil; mais ô terreur!.... une voix se fait entendre! on s'écrie: Qui vient troubler le silence de ce lieu terrible? vient-on m'arracher à l'empire de la mort à qui j'appartiens?....
Pour le coup, l'homme le plus courageux perdrait ici toute sa fermeté.... Qu'on juge de ce que doit devenir une jeune personne de dix-sept ans!.... Clémence s'est laissé tomber de sa hauteur; elle est restée sans sentiment sur le marbre glacé qui orne cette chapelle.... Je ne sais combien il s'écoule de temps jusqu'au moment où Clémence recouvre ses sens.... Elle revient à elle enfin; mais c'est pour voir redoubler son effroi. Elle n'a plus de lumière, Clémence; sa chute a entraîné sa lampe, qui s'est éteinte. Elle est toujours étendue sur le marbre; mais quelqu'un la tient, quelqu'un la serre dans ses bras, et paraît l'embrasser étroitement. C'est à présent que Clémence, dont l'esprit n'est pourtant point faible, croit sérieusement aux grands bras de Sigisbethe et d'Huguenin; elle s'imagine qu'elle a violé le silence des tombeaux, et que, pour l'en punir, Sigisbethe, qui lui a parlé, est sortie de sa tombe pour la tourmenter. C'est Sigisbethe qui l'étouffe, ce n'est pas Huguenin; car le spectre qui l'écrase a des vêtemens de femme.
Clémence fait rapidement ces réflexions, et va mourir d'effroi, si les embrassemens qu'on lui prodigue se prolongent encore. On se lève enfin, et Clémence entend la même voix qui lui dit: Ne craignez rien, femme, que j'ai trop effrayée sans le vouloir, ne craignez rien; je ne suis point une ombre, je ne suis point un revenant, je suis une mortelle comme vous, qui n'a plus, il est vrai, que quelques momens à vivre, mais qui existe encore, qui existe pour vous rendre à la lumière, pour vous secourir!....
Ce peu de mots calme Clémence, qui rougit de sa terreur de bonne femme. Qui êtes-vous donc, madame, dit Clémence à l'inconnue? comment êtes-vous ici? où suis-je moi-même?—Je ne dois pas vous répondre, répliqua l'inconnue, avant de vous avoir rendue au jour, que vous avez besoin de revoir.... Relevez-vous, aimable personne; et comme je suis faible et mourante, daignez me prêter le secours de votre bras, je guiderai vos pas.
Clémence n'a plus peur; elle se lève, prend le bras de l'inconnue, qui peut à peine marcher, et se laisse conduire. Bientôt elles se trouvent toutes deux sous les voûtes d'un vaste cloître qui donne de plain-pied sur un jardin. L'inconnue fait entrer Clémence dans une espèce de cellule, où elle lui prodigue tous les secours dont elle doit avoir besoin après une frayeur aussi forte. Clémence regarde avec douleur l'inconnue, qui porte des vêtemens de religieuse, blancs et de fin lin. La curiosité sans doute, lui dit cette religieuse, vous a portée à visiter cette maison abandonnée? vous êtes descendue dans le souterrain, vous avez visité la tombe de nos fondateurs, et vous ne m'avez pas apperçue apparemment? J'étais, il est vrai, penchée sur une urne cinéraire dans un coin, où je priais, où je méditais, avant de rendre à Dieu une vie qu'il lui a plu de traverser par mille infortunes. Vous avez troublé ma méditation par le bruit que vous avez fait près du tombeau. Étonnée de voir là, près de moi, une femme que je n'avais pas entendue entrer, je me suis écriée, et soudain je vous ai vue tomber. Vous jugez de ma douleur, en voyant un effet si triste de la peur que je venais de vous inspirer. Je me suis traînée vers vous, et graces au ciel, je me suis apperçue que vous respiriez.
Clémence remercia la religieuse de ses soins obligeans, puis elle la pria de lui raconter ses malheurs, et de lui dire si elle était seule dans cette vaste maison, ainsi que les motifs qui l'engageaient à y rester.
«L'amour a fait le tourment de ma vie, lui répondit la religieuse; c'est ce qui m'a engagée, jeune encore, à entrer dans cette pieuse retraite où l'on recevait alors les infortunées comme moi. Je ne vous dirai point des aventures que je n'ai pu oublier, et qui ont altéré ma raison. Je vous apprendrai seulement la vérité sur les histoires de diables, de revenans qu'on a fait courir sur cette maison, histoires qu'on vous a dites, sans doute, et qui ont peut-être causé votre effroi tout-à-l'heure au tombeau de Sigisbethe».
Ce début piqua singulièrement la curiosité de Clémence, qui s'approcha de la religieuse et lui prêta la plus grande attention.
«Je m'appelle sœur Sophie: élevée pour ainsi dire dans cette maison, j'y avais perdu la santé sans y perdre l'habitude de pleurer mes malheurs. Il y a quelques jours qu'une de mes amies, sœur Bonne, qui vivait ici avec moi, perdit entièrement l'usage de la raison. Elle devint folle, se jeta dans un puits, et dès ce moment on n'en entendit plus parler. Je la regrettais, et je sentais que ma raison à moi n'était guère plus saine que la sienne; je craignais sur toutes choses de tomber en démence, comme si je pressentais que ce malheur devait bientôt m'arriver. Le lendemain de cet événement j'étais au chœur; toutes nos dames étaient rentrées, et j'étais restée la dernière à prier. Un particulier s'approche de la grille qui donnait dans l'église: Sœur Sophie, me dit-il, savez-vous le malheur affreux!......—Quoi donc, m'écriai-je, en m'approchant de la grille?—Votre amant, que son père avait sacrifié à l'intérêt en l'arrachant à votre amour, n'a pu supporter la vie: il vient de s'empoisonner; hélas! il est mort en prononçant votre nom....
»Cette nouvelle est un coup de foudre pour moi... Tout-à-coup un éblouissement vient passer sur mes yeux: mon cerveau se dérange, et je perds à mon tour la raison.... Je ne vois plus le particulier qui vient de m'annoncer la mort de mon amant; je ne vois plus l'église, je ne vois plus rien, que la mort que je cherche. Je cours précipitamment vers le petit cloître; le puits dans lequel s'est jetée mon amie, sœur Bonne, se présente à mes yeux, et je m'y précipite sans être vue de personne. Ce n'est que depuis deux jours que je me rappelle tout ce qui m'est arrivé depuis cet événement; car alors, et pendant tout le cours de mes extravagances, j'agissais sans savoir ce que je faisais, ni sans m'en rendre raison. À présent que le voile est déchiré, je puis vous raconter des folies d'un genre nouveau, et qui ont causé la désertion de cette abbaye.
»Je tombe donc dans un puits très-profond, mais où il y a fort peu d'eau. Le froid que j'éprouve, joint au coup violent que je me suis donné, tout me rappelle un peu à moi; et comme la mort est toujours repoussante quand on la voit de près, je cherche à lui échapper, en gravissant le mur avec les pieds et les mains, jusqu'à une ouverture que j'y remarque à deux pieds au-dessus de ma tête. J'arrive dans cette ouverture salutaire, et je m'y glisse en rampant, attendu qu'elle est très-étroite. À force de travail, je parviens à trouver le terme de cette espèce de soupirail; il me conduit à un souterrain fétide, rempli de bêtes venimeuses, et qui, selon toutes les apparences, était un puisard de la maison. Je détache des pierres qui tiennent à peine, et me voilà dans une vaste salle souterraine, où je suis tout étonnée de rencontrer sœur Bonne, mon amie, qui me regarde, se met à rire du rire de l'insensé, et ne me dit pas un mot... Je ne sais si je lui parlai; car ma tête était encore plus dérangée que la sienne, et ma folie plus triste, en ce que je poussais sans cesse des gémissemens plaintifs, et que je courais toujours sans me reposer. Cependant, comme tout ce qui respire s'entend, en quelqu'état que soit l'esprit, nous nous attachâmes bientôt l'une à l'autre, et nous promîmes de ne jamais nous séparer. L'aspect des étrangers nous fatiguait, nous effrayait même; car je me rappelle que les figures que je voyais, me semblaient monstrueuses, et les tailles gigantesques. Nous restâmes quelques heures dans cette salle souterraine qui était murée, et par conséquent inaccessible.
»Peu à peu le vide de notre tête, qui s'augmentait par le défaut de nourriture, nous porta aux dernières extravagances. Nous parvînmes à faire une brèche au petit mur qui fermait l'entrée de cette espèce de fondation, et de-là, nous nous répandîmes dans les souterrains que nous ne voulûmes point franchir. Le bruit qu'on faisait sur nos têtes nous importunait au point, que pendant le jour nous nous retirions dans la citerne où nous dormions; mais la nuit nous allions nous coucher dans la tombe de Sigisbethe, qui est très-profonde; de-là, nous; nous levions comme des spectres; puis, nous précipitant sur tous les tombeaux que nous pouvions rencontrer, nous les embrassions, nous appelions à grands cris les morts qu'ils renfermaient, et nous bravions les regards de ceux qui venaient nous observer avec effroi. Quant à notre nourriture, il nous était aisé d'en dérober dans les caves que nous parcourions aussi, et dont nous faisions fuir tout le monde.
»Tel est l'excès de démence où nous étions plongées, et qui fit croire qu'il y avait des revenans dans les souterrains. On déserta l'abbaye, et nous eûmes plus d'étendue pour donner carrière à nos courses effrayantes. Vous desirez savoir maintenant comment j'ai recouvré la raison; c'est le coup le plus inattendu, un coup, hélas! qui va me conduire à la mort!.... Il y a trois jours, que courant avec ma compagne dans ces vastes cloîtres que vous voyez d'ici, la foudre est tombée sur le cloître, dont une partie s'est écroulée sur nous. Sœur Bonne est morte, écrasée sur la place; et moi, frappée mortellement de tous les côtés du corps par des pierres énormes, j'ai trouvé le moyen de me retirer des décombres; mais par un effet bizarre, sans exemple, de la peur que j'ai éprouvée, ma folie m'a quittée, et je me suis retrouvée telle que j'étais autrefois. Ce n'est qu'hier, et par un voyageur secourable qui voulait m'arracher à ces tristes lieux, que j'ai su que la désertion de mes compagnes n'avait d'autre motif que nos extravagances: on les a grossies dans le public; on en a fait une histoire de diables, de revenans; on y a joint un serpent vert, un chien noir ailé, et mille autres sottises; mais, dans le fait, il faut convenir que notre apparition nocturne était faite pour effrayer, et que tous ceux qui nous virent à moitié nues, sortant du tombeau de Sigisbethe et d'Huguenin, durent éprouver une terrible frayeur! Voilà, ma chère demoiselle, le malheur affreux auquel j'ai été en butte; voilà l'événement peut-être le plus singulier dont on ait jamais entendu parler. On ne le croira pas, et moi je voudrais bien ne l'avoir pas éprouvé».
Ce court récit de la religieuse pénétra de douleur la sensible Clémence: sa tête se monta, elle jura à sœur Sophie qu'elle ne la quitterait pas qu'elle ne l'ait rendue à la vie, à la santé. Sœur Sophie qui en effet n'avait que très-peu d'heures à vivre, la remercia de ses soins obligeans, et la pria seulement de vouloir bien fermer ses yeux à la lumière qu'elle allait perdre pour jamais.
Clémence la soutint pour remonter dans sa cellule, qui était dans le milieu du premier corridor du bâtiment. J'ai voulu, lui dit là sœur Sophie d'une voix faible, j'ai voulu voir encore, avant de mourir, ces lieux funestes témoins de ma folie. Je disais, lorsque vous êtes entrée dans la chapelle de Sigisbethe, un éternel adieu à cette amante qui a fondé notre abbaye. Je la quitte, hélas! cette maison, au moment où j'aurais pu l'habiter avec plus de facilité; car je ne l'aurais jamais quittée.—Vous ne l'auriez jamais quittée, interrompit Clémence! Eh! comment vous seriez-vous procuré les choses nécessaires à la vie?—Il y a de tout ici, lui répondit sœur Sophie: nos sœurs en se retirant à la hâte, effrayées des revenans, n'ont point tout emporté. Voilà cette armoire, des habits, du linge; plus loin sont des meubles assez commodes encore. Là-bas dans les offices, cuisines, bûchers, &c. il y a des provisions de toute espèce, et pour plusieurs années. Du pain? Eh bien! avec de la farine qu'on a laissée dans les greniers, on peut en faire; mais pense-t-on à tous ces détails, quand on est fortement occupé d'une douleur vive, éternelle! Je ne voulais que vivre et mourir au pied de l'autel qui, le premier, a reçu de moi le serment de me consacrer à Dieu. La prière, la méditation, voilà quelle devait être l'occupation du reste de ma vie..... Hélas! y a-t-il sur la terre une femme capable de faire à l'amour un pareil sacrifice?—Oui, s'écria Clémence comme inspirée; oui, sœur Sophie: il existe une femme aussi pieuse, aussi courageuse que vous, et cette femme, c'est moi.—Vous! à votre âge?—J'ai tout perdu en perdant Victor, je renonce au monde, à tout, et je reste ici.
La religieuse étonnée voulut détourner Clémence de son projet insensé; elle se fatigua sans réussir. Clémence la veilla toute la nuit, et le lendemain matin elle expira dans les bras de l'amante de Victor. Clémence alors ne s'occupa plus que de son projet de retraite; et après avoir employé plusieurs jours à étudier tous les détours de cette vaste maison, elle prit l'habit de religieuse, le grand voile qui leur couvrait autrefois la figure, et elle se détermina à rester ainsi seule, absolument seule, dans une abbaye ouverte de tous les côtés, et dont les ruines inspiraient à la fois l'horreur et l'effroi. Ce genre de vie aurait pu altérer sa santé, et même aliéner son cerveau; mais un enfant de son âge ne réfléchit point: elle se livre au désespoir, et forme des projets d'autant plus bizarres que sa douleur est plus forte. Les impressions d'un premier amour sont violentes, et poussent au délire le cœur sensible qui les éprouve. Clémence ne pouvait plus vivre avec Victor, Clémence devait détester le monde, et chérir la retraite.