M. DUCRAY-DUMINIL, (continued 2)
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Le soleil a déjà commencé sa course lumineuse, et Victor, ainsi que Fritz, croient être les seuls éveillés dans le camp; mais ils ignorent que le sommeil du crime est moins long que celui de la vertu, même dans les pleurs: tous les indépendans sont debout, un coup de canon les a tous arrachés au repos, et c'est Roger lui-même qui a présidé à ce bruyant appel. Roger entre bientôt dans la grotte de Victor, et veut embrasser son fils; celui-ci le repousse: Roger, lui dit-il, j'en ai vu assez, et je renonce à l'espoir de te rendre à la société dont tu veux être le persécuteur: Roger! je réclame de toi une dernière faveur; ouvre-moi les barrières insurmontables qui retiennent ici mes pas; laisse-moi partir, voilà la seule grace que je puisse te demander, et que j'ose attendre de toi.—Eh quoi! déjà mon fils, tu veux fuir un père qui t'aime?—Qui ne fait rien pour me le prouver.—Aurais-tu la folie de penser encore au projet que tu avais formé de m'arracher à la gloire qui m'appelle, pour vivre avec toi dans le sommeil de la nullité?—Laisse-moi partir?—Je me flattais que mon fils serait digne de moi, et qu'il se ferait un honneur de travailler sous mes yeux à me succéder un jour.—Homme aveugle et barbare! serait-il bien dans ton sein, cet infâme projet de me retenir ici pour m'associer à tes crimes?—Victor, ce ton peu respectueux pourrait lasser ma patience.—Immole-moi plutôt; ou si ton bras refuse d'obéir à ton cœur dénaturé, donne-moi ce fer, et qu'il perce mille fois mon sein, avant que je consente à voir une seconde fois se dérouler ici les voiles de la nuit!—(Roger sourit avec l'air de la pitié.) Victor, ton arrogance excite mon mépris plutôt que mon indignation. As-tu cru m'en imposer? as-tu jugé assez mal Roger, le chef suprême des braves indépendans, pour croire qu'il s'intimiderait des cris d'un enfant? Victor, si tu veux obtenir quelque chose de moi, ce n'est qu'avec le ton de la douceur et du respect. Sache commander à ton orgueil, ou je t'avertis que le mien me prescrira bientôt les moyens de réprimer un audacieux qui m'outrage?
Roger avait prononcé cette espèce de menace avec l'accent du dépit et de la colère: Victor sentit qu'il était en sa puissance, que le noble emportement de la vertu ne pouvait qu'irriter ce caractère altier; Victor ne put que détourner la tête, la cacher dans ses mains inondées de larmes, et s'écrier avec douleur: Hélas! faut-il que je ne rencontre qu'un tyran dans un père!....
Cette exclamation désarma Roger qui prit Victor dans ses bras, et le serra tendrement contre son cœur: Mon fils, lui dit-il, tu t'en iras, si tu veux me fuir; oui, je jure sur mon honneur que je n'arrêterai point tes pas; mais, cruel Victor, laisse-moi donc jouir encore, pendant quelques jours, du bonheur de voir un fils que je chéris de toutes les forces de mon ame? Si tu t'es formé des prétextes pour me détester, je n'ai point de motifs pour te haïr! Je vois bien, sur ton visage, les traits qui forment les miens; c'est bien le feu de mes yeux qui brille dans tes yeux; c'est aussi la fierté de mon front qui décore ton front; mais que ton cœur est différent du mien! il ne te dit rien, ce cœur dur, insensible, corrompu par les préjugés du monde: tu te dis vertueux, et tu abhorres ton père! Je suis vicieux, moi; à tes yeux: je suis le plus criminel des hommes, et cependant j'aime mon fils, je connais les douces étreintes de la nature: lequel de nous deux, Victor, est le plus près de la vertu?....
Victor ne pouvait se soustraire aux touchantes caresses de Roger: celui-ci l'accablait de ses embrassemens, et Victor ne savait plus les repousser: il se remit néanmoins de son trouble pour supplier son père, avec l'accent le plus douloureux, de le laisser partir sur-le-champ, avec son ami Fritz: Je te jure, Roger, ajouta-t-il, que nulle part, je n'oublierai ta tendresse, ni la générosité de tes procédés; tu seras toujours présent à ma mémoire, à mon cœur, et je me dirai sans cesse en pensant à toi: Nul enfant ne possède un père plus tendre; et sans l'injustice du sort qui t'a poussé dans le crime, nul père n'aurait eu un fils plus soumis ni plus respectueux.—Tu viens de dire, Victor, reprit Roger, une haute vérité! Oui, mon ami, c'est le sort, le sort injuste et cruel qui m'a poussé vers l'état que je professe!.... Un court récit de mes aventures va te le prouver, mon cher fils; ah! si j'avais eu le bonheur, comme toi, de rencontrer un bienfaiteur, un instituteur sage, éclairé, qui eût porté ma fougueuse jeunesse au bien, je n'aurais pas éprouvé tant de vicissitudes qui ne m'ont pas permis, par la suite, de choisir entre la haine ou l'estime de mes semblables.—Quel bonheur! vous convenez, mon père, vous convenez enfin que votre état....—Je ne conviens de rien, mon fils; je te dis seulement que si j'avais été autrement dirigé, j'eusse anobli ma profession en la faisant en grand, avec toutes les formes que les gens du monde mettent à l'état militaire; j'eusse été un grand guerrier, au lieu d'être un chef de parti. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi pour moi; je suis pur à mes propres yeux; n'ayant pu être grand par des titres fastueux, j'ai humilié les grands de la terre, et j'en ai attaché quelques-uns à mon char de triomphe: exempt de préjugés, attaché par des principes certains, à la seule religion naturelle qui nous apprend à culbuter les autres plutôt que de les laisser nous fouler aux pieds, je n'ai respecté, ni les ministres d'un culte que je ne connais pas, ni les dépositaires d'une autorité à laquelle je n'obéis point, ni même un sexe soi-disant timide, dont je regarde l'empire comme humiliant pour l'homme assez esclave de ses sens pour s'y soumettre. Pour dominer sur tout, il faut renverser tout, réduire les forts, intimider les faibles, et se donner raison par la force, quand on vous la refuse par la douceur: c'est le principe de ceux qui bouleversent les empires, ou qui usurpent les trônes. Oui, mon ami, le chemin de la fortune est comme le taillis épais de nos forêts; pour s'y faire un sentier, il faut couper toutes les branches, tous les arbres même qui s'opposent à notre passage. C'est ce que j'ai fait: toujours heureux, j'ai soumis tous ceux que j'ai osé attaquer: je tiens en ma puissance des grands orgueilleux qui m'insultaient autrefois, et qui me flattent maintenant pour m'arracher un regard de pitié. Viens voir mes prisons, mon fils, viens voir cette tourbe de puissans que j'ai plongés dans la douleur et dans l'opprobre: plusieurs te sont connus de noms; tu les interrogeras, tu verras encore percer leur orgueil et leur brutalité sous le poids des fers dont je les ai chargés. Ce tableau imposant t'apprendra ce que je puis, et tu ne me blâmeras plus de tenir à l'éclat de la gloire et du pouvoir qui m'environne.
Roger se lève, et prend Victor par la main. Victor voudrait se refuser à l'accompagner; mais il n'a que peu de momens à rester encore; il veut connaître Roger dans toute sa férocité: le tableau, déchirant sans doute, qui va s'offrir à ses regards, lui fera juger complètement l'ame atroce de ce chef de brigands.
Roger, Victor et Fritz traversent le camp des indépendans, où tout est en mouvement pour une grande expédition qui se prépare. Victor détourne les yeux de ces figures rébarbatives, et s'efforce de ne point entendre les propos horribles qui se tiennent dans les rangs de ces misérables.
Au fond d'un bois touffu de trembles et de sycomores, se trouve une caverne sombre dont l'entrée inspire l'effroi par les masses de rochers qui la forment, et le bruit d'un torrent qui se précipite dans la caverne, comme dans un fleuve débordé. Un seul sentier est praticable dans cette caverne lugubre qu'éclairent rarement quelques rayons du jour, à travers les fentes des rochers. C'est-là que Roger prend Victor par le bras, afin de guider ses pas incertains: Fritz les suit, et tous trois pénètrent dans l'intérieur de la caverne, où, après avoir marché pendant quelque temps, un bruit affreux de chaînes et de gémissemens vient frapper leurs oreilles. Victor s'arrête saisi d'effroi; Roger l'entraîne avec lui, en le plaisantant sur ce qu'il appelle sa sotte timidité. Le souterrain se prolonge, et les cris des prisonniers, qu'on ne voit pas encore, se font toujours entendre. Où sont-ils, ces malheureux, demande Victor?—Sous tes pieds, répond Roger.—Sous mes pieds!....—Oui, regarde avec attention.
Victor se prosterne à terre, et remarque, de distance en distance, des grilles de fer, placées horizontalement, et qui avaient échappé à sa vue. Ces grilles donnaient jour à des cachots fangeux et fétides. Victor se relève, et sent ses genoux fléchir sous lui. Qui marche, s'écrie une voix plaintive? Est-ce l'auteur de tous mes maux? est-ce Roger, l'assassin de mes fils et de ma tendre épouse?....—Celui-là, dit Roger à Victor, avait exercé mille vexations sur ses malheureux vassaux; c'est le fameux Ferdinand, duc de Bohême: il y a dix ans que je l'ai saisi dans son château, et jeté dans ce cachot, où il expie le crime d'avoir été un des plus grands seigneurs de l'Allemagne.
Plus loin, un malheureux agite ses chaînes pesantes en s'écriant: Barbare Roger! vil scélérat! quand le ciel vengeur te punira-t-il de tous tes forfaits! Hélas! j'étais sur le point d'épouser une amante chérie qui répondait à mes vœux; l'infâme Roger attaque le palais de mon père, immole à mes yeux toute ma famille, brûle notre antique castel: mon amante s'offre à ses yeux; il veut la séduire, elle lui résiste; le monstre l'égorge à mes pieds; son sang rejaillit sur moi!.... Malheureux!....—Celui-ci, dit Roger à son fils, en impose: le désespoir a troublé sa raison; c'est le jeune Talem, fils du comte de Saxe: il avait dix-huit ans lorsque je l'ai fait plonger dans cet abyme, dont il ne sortira jamais.
À deux pas de cet infortuné jeune homme, un autre prisonnier gémissait ainsi, et semblait puiser mille consolations dans la religion: Ô mon Dieu! disait-il, toi que j'ai servi si long-temps, comment as-tu pu permettre qu'un malheureux chef de brigands vînt immoler tes prêtres au pied même de ton saint autel! Je les ai vus tomber ces ministres de ta divine religion! Tout fuyait; les fidèles étaient massacrés en se sauvant de ton temple sacré devenu leur tombeau!.... Roger, monstre affreux! tu m'as plongé vivant dans la fosse aux lions; elle est devenue pour moi la piscine salutaire où tous mes péchés me sont remis. Hélas! je n'y passe pas une heure sans prier l'Être de miséricorde de dissiper ton aveuglement, et de te pardonner tes crimes, même les tourmens affreux que tu me fais souffrir!....—Ce cagot, mon fils, dit Roger, c'est l'évêque de Munich; son grand âge le fait radoter; il est plus qu'octogénaire, et j'espère que bientôt sa mort me délivrera de ses prières, dont je n'ai pas besoin.
Il faut que je t'amuse un peu, continua Roger en riant, par un tableau plus plaisant: Tiens, viens par ici; entends-tu ces cris, toutes ces voix qui parlent ensemble, rien n'est plus comique: c'est un vaste souterrain qui renferme à-peu-près deux cents femmes, mais dont les professions étaient autrefois bien opposées. Toutes les religieuses du grand couvent de Munsterberg sont là-dedans avec toutes les courtisannes d'Olmutz; j'ai trouvé ce mélange-là très-amusant: les unes prient, les autres jurent; celles-ci invoquent Dieu, celles-là conjurent l'enfer; souvent les courtisannes injurient ou battent les béguines, c'est un véritable charivari: tiens, Victor, écoute, écoute....
Nous ne répéterons point à nos lecteurs les propos sales et obscènes qui frappèrent l'oreille délicate du vertueux Victor. Qu'on se peigne seulement la douleur et le désespoir des vierges timides du Seigneur vivant dans un souterrain fétide avec les femmes les plus prostituées, qui, pour exhaler leur rage, les accablent d'injures et de mauvais traitemens! L'idée d'une réunion aussi révoltante peut-elle entrer dans la tête d'un homme! Ô Roger! ce trait affreux fit frémir ton fils, comme il repousse sans doute mon sensible lecteur!....
Je ne finirais pas si j'avais à rendre compte de tous les soupirs que Victor et Fritz entendirent dans ce lieu de douleur, où l'on avait réuni tous les genres de supplices et de tortures qu'ait pu imaginer la férocité des hommes. Là, c'était un malheureux couché absolument dans la fange, et dévoré journellement par les reptiles les plus vénimeux. Ici, l'infortuné prisonnier, étendu sur le dos, était obligé, pour respirer, de soulever, à tout moment, une pierre énorme qui écrasait son frêle estomac. Dans ce coin, un autre, presque suspendu en l'air, était fixé sur une espèce de siége lardé de cloux, par des chaînes qui tiraient ses bras vers la voûte, et ses pieds à la terre de son cachot. Dans cet autre coin enfin, était une espèce de four chauffé assez fortement pour que le prisonnier maigre et décharné qui y était renfermé, ne pût poser nulle part ses pieds ni ses mains, sans ressentir une chaleur insupportable: en un mot, on n'avait rien négligé, dans ces horribles cachots, pour faire souffrir mille morts aux infortunés, dont on y entretenait la vie avec les alimens les plus grossiers. Roger passait souvent sur ces prisons, qu'il appelait son lieu de plaisance; et pour se venger des imprécations dont les prisonniers l'accablaient, il avait la bassesse d'insulter à leur malheur en leur jetant du pain, comme l'homme qui se plaît, avec des miettes, à réunir devant lui une foule de poissons sur le bord d'un canal.
Victor oppressé par la douleur, et par l'indignation, ne pouvait proférer une parole. Soutenu par Fritz, qui partageait ses tourmens, il était prêt à tomber en faiblesse; il pria Roger de lui épargner la suite de ces horribles tableaux. Roger y consentit; mais en revenant sur ses pas, Victor fut frappé des accens d'une voix douce, qui chantait la romance suivante, qu'il écouta.
ROMANCE DU PRISONNIER. Triste prison, affreux barreaux! Cachot où gémit l'innocence! Ce n'est qu'à vos murs qu'au silence Que je puis raconter mes maux. Loin d'une amie, Que mon tendre cœur adorait, Je perds la vie!.... On doit succomber au regret Loin d'une amie! À peine suis-je en mon printemps, Et déjà la sombre tristesse Flétrit pour jamais ma jeunesse, Loin des travaux, loin des talens. À mon amie J'ai dit un éternel adieu, C'est pour la vie!.... Que je pense au moins, en ce lieu, À mon amie! Si je sommeille en ces caveaux, Soudain la douleur me réveille Quand l'air apporte à mon oreille Le doux ramage des oiseaux! De son amie Le moineau chante les attraits, Toute sa vie!.... Au moins ce tendre amant est près De son amie Ici j'attendrai donc la mort! Adieu, ma fidelle Constance, Adieu: supporte mon absence, Ignore mon malheureux sort! Ô mon amie, Tu dois bien me garder ta foi Toute ta vie!.... Ici je vais mourir pour toi, Ô mon amie!
Celui-ci, dit Roger, je l'appelle le beau chanteur; il ne fait que cela du matin au soir: il est vrai qu'il a moins de sujets que les autres de se désespérer; il n'est point enchaîné, son cachot est assez commode, et je lui ai même promis tôt ou tard sa liberté: il se nomme Henri; c'est un jeune artiste genevois que son malheur avait attaché à un grand seigneur qui voyageait en Allemagne; son maître est tombé sous mes coups, et je n'ai renfermé Henri, qui vivait ici parmi nous, que parce qu'il me menaçait à tout moment de m'assassiner.—Ô Roger! s'écria Victor, accorde-moi sa liberté! donne-moi sur-le-champ ce jeune homme, et que ma visite dans ces tristes lieux ait au moins été utile à un infortuné!—Je te l'accorde, reprit Roger; il partira avec toi, si tu persistes toujours dans le dessein de me quitter; mais j'espère encore, mon fils, que tu ne voudras pas abandonner ainsi un père qui te chérit!
Victor ne pouvait répondre à cette interpellation. Une heure avant il s'était attendri au milieu des embrassemens de son père; mais l'excès de sa férocité, dont il vient d'avoir les preuves les plus révoltantes, a tout-à-fait séché son ame. Victor n'éclatera plus en reproches; mais il regarde Roger comme le scélérat le plus atroce qu'on puisse rencontrer. Le mélange de son caractère le confond: sentimental et cruel, tendre et farouche, spirituel et insensé, grand en procédés et lâche dans sa vengeance, tel est Roger! C'est un misérable brigand que Victor ne peut plus voir ni entendre. Victor est pourtant rentré avec lui dans sa grotte; Roger se prépare à lui faire le récit de ses aventures: Victor, l'ame froissée de ce qu'il vient de voir, aura-t-il la force d'écouter un récit qui lui prépare sans doute encore plus d'une émotion. Il l'aura cette force d'ame si nécessaire, Victor; c'est le dernier acte de complaisance dont il usera envers un homme qu'il brûle de fuir. Il va l'écouter, Victor; ensuite il réclamera sa parole d'honneur de le laisser partir, et rien ne pourra plus le retenir dans ces lieux qu'habitent à la fois le crime et l'innocence, les regrets, le désespoir et la barbarie....
Ils sont donc tous revenus à la grotte de Victor: notre jeune héros et son ami Fritz sont assis, et Roger, au milieu d'eux, commence sa narration en ces termes:
CHAPITRE VII.
HISTOIRE DE ROGER.
Tel père, tel fils.
«Dans l'histoire de ma vie que je vais te raconter, mon fils, je ne te cacherai rien des dérangemens de ma jeunesse, ni des excès auxquels les passions ardentes avec lesquelles je suis né ont pu me porter; dussé-je te donner des armes contre moi, tu sauras tout, et tu verras, ainsi que je te l'ai déjà dit, que ma jeunesse, mieux dirigée, aurait pu me lancer dans une autre carrière que celle où le hasard m'a poussé, sans que je pusse jamais m'en écarter: la mauvaise conduite des pères est souvent la règle de celle des enfans. Tu frémis!... écoute-moi.
»Je suis né sur les bords du Danube, dans une vaste plaine couverte de bois, de hameaux, et qui s'étend depuis Chava jusqu'à Straubing. Mon père, le baron de Walfein, y occupait un château-fort très-antique, et qui avait servi jadis de maison de plaisance aux anciens rois de Bavière. Cet antique castel, baigné d'un côté par le fleuve, qui le rendait inexpugnable, était flanqué par-tout, sur la plaine, de tourelles, de contre-forts, et défendu par un fossé, autrefois plein d'eau, alors à sec, mais très-profond; plusieurs ponts-levis facilitaient l'entrée du fort, qui n'était pas grand, mais très-commode. Pour tenir une si belle habitation, il fallait plus que le titre de baron que portait mon père; il fallait être riche, et mon père ne l'était point. On ne savait comment ce château lui appartenait, ni par quels moyens il y soutenait sa famille, composée d'une femme, d'un fils, et de douze serviteurs. Je me rappelle très-bien que, dans ma tendre enfance, nous manquions presque des choses les plus nécessaires à la vie. Ma mère était faible et souffrante; elle mourut bientôt, et je m'apperçus que mon père en avait une vive satisfaction. Ces deux époux n'avaient pas été heureux ensemble; on ignorait le sujet de leurs éternelles querelles, et quand je l'appris par la suite, je ne pus que blâmer mon père, et regretter ma mère, vertueuse, délicate, et qui s'était toujours opposée aux coupables actions qu'il avait commises. À peine ma mère eut-elle fermé les yeux, que je remarquai beaucoup de mouvement dans le château. Une foule de figures, étrangères pour moi, y abondèrent, et lorsque j'en demandai les raisons à mon père, il se contenta, pour toute réponse, de m'enfermer dans un donjon étroit, dont les fenêtres étaient extrêmement élevées; J'avais huit ans, et je commençais à réfléchir: cette conduite me parut singulière, et je me promis bien d'en demander l'explication. Mon père vint sur le soir me délivrer de ma prison. Je me plaignis amèrement de son procédé; il me regarda d'un air furieux, et me déclara que si je me permettais encore la moindre question sur des choses que mon âge ne me permettait pas de savoir, il m'enfermerait pour ma vie dans le plus noir de ses souterrains.
»Cette menace me fit peur; je me contraignis, et me décidai à réprimer ma curiosité. Dès ce moment je m'apperçus d'une aisance extraordinaire dans la maison; on aurait dit que mon père avait trouvé un trésor; les plus beaux meubles, les plus beaux bijoux, tout fut prodigué; nos repas ne finissaient plus; mais les gens qui les partageaient avec nous, hôtes très-inconnus pour moi, avaient des figures et une conversation qui ne me plaisaient pas du tout. Mon père ne sortait pourtant jamais: il est vrai qu'il m'enfermait tous les soirs dans ma chambre pour m'en faire sortir le lendemain matin; et j'ignorais ce qu'il pouvait faire pendant la nuit. Une chose m'inquiétait aussi beaucoup, c'est que, pendant chaque nuit que je passais ainsi seul et sans dormir, j'entendais un bruit affreux qui me faisait des peurs épouvantables. Ce bruit sourd et prolongé se répandait souvent en éclats bruyans qui faisaient gémir les vastes voûtes des corridors du château. On eût dit que des gémissemens longs et plaintifs se répétaient de moment en moment avec la même précision et les mêmes nuances. Je n'étais point né avec la peur du diable ou des revenans, et cependant ce bruit singulier m'alarmait, et faisait involontairement dresser mes cheveux sur mon front.
»Je passai ainsi dans la terreur, et sans oser interroger mon père, deux années, pendant lesquelles je changeai à vue d'œil. Je profitais assez de l'éducation soignée qu'on me donnait; je participais à l'immense fortune que mon père paraissait avoir acquise, et dont il faisait un usage plus que permis. J'avais douze ans, et j'étais né avec des passions violentes qui m'avaient avancé plus que les enfans de mon âge. Je résolus de ne point rester plus long-temps dans une incertitude qui me désespérait. Questionner le baron de Walfein, homme dur, intraitable, c'eût été m'exposer à tous les excès de sa colère: je le connaissais, je n'avais d'autre parti à prendre, si je voulais découvrir ses secrets que celui de l'épier et de me servir de ruses: c'est ce que je fis.
»Tous les soirs, ainsi que je te l'ai déjà dit, mon père m'ordonnait de monter chez moi, de me déshabiller et de me coucher; j'exécutais ses ordres, et une demi-heure après, il montait même avec une lampe, regardait si j'étais couché, se retirait, et fermait sur lui ma porte avec des verroux qui étaient en dehors. Toutes ces remarques, que j'avais faites, m'inspirèrent un projet hardi, mais dont la réussite était sûre. J'ajustai un jour un gros paquet de linge en forme de poupée que je couchai dans mon lit, après l'avoir coiffée comme je l'étais la nuit pour reposer. Ma poupée semblait tourner la tête du côté du mur, et dormir profondément. Cela fait, je me dis: Je pourrai me cacher quelque part dans le château; mon père montera chez moi, me croira endormi, fermera ma porte aux verroux; je pourrai satisfaire à l'aise ma curiosité; et quand je me serai bien rendu compte du bruit effrayant qui se fait la nuit dans la maison, je remonterai chez moi, je tirerai les verroux; je rentrerai, me coucherai comme à mon ordinaire, et il n'y paraîtra pas.
»C'était bien là un projet d'enfant, qui ne prévoit jamais tout. D'abord il était possible que je fusse rencontré, dans ma perquisition nocturne, par mon père, ou par quelqu'un de ses gens: alors j'étais perdu. En second lieu, en rentrant chez moi le matin, je pouvais bien tirer les verroux qui étaient fixés à la porte en dehors; mais une fois entré, pouvais-je les remettre, ces verroux? et n'avais-je pas à craindre que mon père, en venant m'éveiller, ne se doutât de mon espiéglerie? Tout cela aurait arrêté un autre que moi; mais je trouvai mon projet excellent, et je l'exécutai. Le soir donc, au lieu de me retirer sur l'ordre de mon père, je fus me cacher dans un coin noir où personne n'allait jamais. Il faut que M. de Walfein ait été la dupe de ma poupée, car je l'entendis mettre les verroux à ma porte, et rentrer tranquillement chez lui; Dieu sait comme je m'applaudissais je mon heureux stratagême! C'est un bonheur pour les enfans de tromper ceux qui veillent sur toutes leurs démarches; ils se croient plus fins, plus adroits que ceux qu'ils abusent, et leur petit amour-propre jouit.
»Cependant j'étais toujours dans ma cachette et j'attendais que le bruit nocturne commençât, pour diriger mes pas du côté où je l'entendrais; mais j'étais destiné à éprouver une plus, grande frayeur.... J'entends marcher et parler distinctement derrière moi, à travers une espèce de cloison que je n'ai pas remarquée dans mon coin. Au même instant, mon père descend précipitamment, muni d'une lanterne sourde, et s'avance droit vers moi. Quel moment! quel embarras pour moi! je ne sais que devenir, ni comment me cacher; je prends le parti de me prosterner à terre, et de me glisser, à plat ventre, de l'autre coté du mur. Cela me réussit, la sombre lumière que porte mon père ne lui permettant pas de distinguer les objets, et le bruit que font les gens qui causent plus loin, l'empêchant d'entendre celui que je fais. Le baron de Walfein ouvre une porte que je ne connais pas, et dans l'instant, une grande clarté fixe mes regards, et m'expose à être découvert. Je me relève, m'éloigne, et j'apperçois de loin une chambre très-bien éclairée: plusieurs personnes, les mêmes qui partagent notre table dans le jour, sont habillées en ouvriers; mon père leur parle un moment, et tout disparaît. Étonné de ne plus les voir, je me hasarde à entrer dans la chambre éclairée, que j'examine, sans pouvoir découvrir le côté par où tout le monde est sorti. Ma tête se trouble, je me crois dans le palais des fées dont j'ai lu les histoires, et je suis prêt à remonter chez moi, lorsque le bruit nocturne que j'attends se fait entendre de la manière la plus effroyable. Dans les momens difficiles mon courage, au lieu de s'abattre, se raffermit toujours; ma peur cède au desir de m'éclaircir; et j'examine de nouveau la chambre éclairée, qui ne m'offre toujours aucune issue. Une heure entière s'écoule dans ces perquisitions, et je commence à désespérer de réussir, lorsque, dans un coin de la salle, je sens tout-à-coup le plancher céder sous mes pas; une trappe fait la bascule sous mes pieds, et je roule quelques instans sans savoir où je suis. Je m'arrête enfin sans m'être blessé, et je m'apperçois que c'est un escalier que j'ai descendu si précipitamment. Je suis enfin dans un souterrain, éclairé de distance en distance par des lampes suspendues. C'est là que le bruit effrayant devient insupportable; mais il ne fait plus à mon oreille l'effet d'une suite de gémissemens; ce sont des coups violens qu'on frappe autour de moi, et sans que je puisse distinguer personne. J'avance toujours effrontément, et je remarque plusieurs rues dans ces longs et vastes souterrains. Enfin, une espèce de chambre taillée dans le roc s'offre à mes regards. Je n'y trouve personne: j'y entre. Qu'y vois-je? un trésor considérable! des monceaux de pièces d'or; ce sont des rixdallers, des florins, des souverains, demi-souverains, &c. &c. Comme cette vue me réjouit! Je ne doute pas que ce ne soit là la mine où mon père puise journellement pour faire des dépenses énormes. Né avec le même goût que lui pour ce métal si utile, je ne me fais aucun scrupule d'en remplir toutes mes poches, et je me promets bien de revenir souvent à la curée, attendu qu'il ne paraît seulement pas qu'ont y ait touché. Enchanté de cette importante découverte, je sors de cette riche chambre, et je dirige toujours mes pas du côté d'où vient le bruit. Enfin, au détour d'une espèce de rue souterraine, j'apperçois, dans le fond devant moi, une foule de gens occupés, les uns à limer, les autres à tourner une grande roue, celui-là à frapper de grands coups de marteau sur du métal, ceux-ci enfin à faire aller des espèces de presses.... Qu'est-ce donc, me dis-je? est-ce ici la manufacture de toutes ces belles pièces d'or qui viennent de tant flatter ma vue?....
»Je crois qu'on me remarque, et je me sauve à toutes jambes, en regagnant le même chemin par où je suis venu; mais, ô malheur! je ne puis plus retrouver l'escalier de la chambre éclairée. La peur me saisit, je marche toujours, et plus j'avance, plus je me perds dans l'immensité des souterrains qui cessent d'être illuminés.... Je ne sais plus ce que je fais, ni où je suis; je cours comme un fou, au risque de rencontrer des précipices, ou de me blesser contre les murs. Enfin, une lumière très-éloignée frappe ma vue: il semble qu'elle parte d'une espèce de caveau grillé que j'apperçois dans un fond. Je suis égaré, me dis-je, je suis perdu de toutes les manières, puisque mon père ne peut manquer de s'appercevoir de mon absence. Quand je devrais le rencontrer, ce père irrité, lui ou les siens, j'irai droit à cette lumière, et je demanderai aux gens qui sont dans cette grotte, qu'ils veuillent bien me ramener chez moi.
»Mon parti pris, je l'exécute avec fermeté: je m'avance, et crois rencontrer des persécuteurs; quelle est ma surprise d'appercevoir, à travers une grille, une espèce de cachot, éclairé par une seule lampe. Un vieillard vénérable, et étendu sur une paille fétide; il est presque nud, et paraît consumé par la douleur. Qui est là, s'écrie-t-il, en levant sa tête blanchie par les années? qui peut venir ici à cette heure?—Moi, lui répondis-je naïvement, comme s'il devait me connaître.—Qui, vous? un enfant, grand Dieu! serait-ce un ange tutélaire envoyé par le ciel, pour m'arracher à cette indigne prison?—Vous êtes en prison? Et qui vous y a mis?—Le baron Walfein! pour me dépouiller de tous mes biens, pour s'emparer de ce château qui m'appartenait.—Quoi! c'est mon père qui vous a....—Walfein est votre père?—Oui: mon Dieu! je ne le croyais pas si méchant!—Bon enfant! laisse-moi à ma douleur!—Non, je veux vous sauver, moi, vous retirer d'ici.—Toi, et comment?—D'abord, j'ai beaucoup d'or: en voulez-vous?—Eh! qu'en ferais-je dans ce lieu de douleur?—Il faut le donner à celui qui vous apporte votre nourriture, afin qu'il vous ouvre cette porte, et que vous puissiez vous sauver.—Eh! mon ami, mon geolier est un scélérat comme son maître. Ils ont de l'or, dis-tu; c'est depuis qu'ils se sont faits faux monnoyeurs.—Faux monnoyeurs, dites-vous? c'est de la fausse monnaie que j'ai là?... Tenez, prenez tout, je n'en veux plus.
»Le vieillard admira ma candeur, et je causai si long-temps avec lui, que lorsque je voulus me retirer, je m'apperçus, par les jours des souterrains, que, depuis long-temps le soleil était levé. Je saluai le vieillard, en lui promettant de venir bientôt le délivrer (je n'en avais cependant aucun moyen), et je me mis à parcourir de nouveau les souterrains. J'étais accablé de fatigue; lorsqu'enfin, je remarquai que j'étais revenu précisément à l'atelier où, pendant la nuit, j'avais vu travailler tant de monde. Il n'y avait plus personne maintenant: il me vint dans l'idée de m'emparer de deux limes que je trouvai sous ma main. Je ne puis plus rentrer chez mon père, me dis-je, sacs m'exposer à toute sa colère: je veux fuir cette maison où l'on fait de la fausse monnaie. Allons délivrer le bon vieillard, et nous sauver avec lui.
»Je cherche le chemin de sa prison, et je le retrouve avec un peu d'attention. Bon prisonnier, lui dis-je, je viens vous sauver, et m'en aller avec vous. À ces mots, je lui donne une de mes limes, je prends l'autre, et tous deux, nous voilà occupés sans relâche à limer les barreaux de la porte. Je travaillais avec cœur, et lui aussi; mais je crois que nous n'en aurions jamais fini, tant il y avait d'ouvrage, s'il ne fut venu une idée unique au prisonnier: ce sont les gonds, me dit-il, et les serrures qu'il faut limer, nous aurons plutôt fait.
»En effet, au bout d'une heure, la porte s'ouvre sous nos efforts multipliés: j'entre, j'embrasse le vieillard et veux l'emmener avec moi. Par où, me dit-il?—Eh! par l'escalier du château; oh! je le retrouverai.—Y penses-tu, mon enfant! je serais reconnu, et tu serais puni avec moi, pour avoir voulu me délivrer.
»Cette réflexion me glaça d'effroi. Attendez, lui dis-je, en mesurant des yeux la hauteur d'une espèce de soupirail qui donnait du jour à son cachot, je trouve un excellent moyen.
»Je dis et je cours vers l'atelier où je prends autant de cordes que je puis en emporter. Je reviens à mon vieillard qui me prend sur ses épaules. Je m'élance dans le soupirail qui est étroit à-peu-près comme une cheminée; et je me trouve, tenant toujours un bout du cordage qui tombe dans le cachot, je me trouve, dis-je, dans une cour que je ne connais point, mais où je ne remarque personne qui puisse me gêner. J'attache fortement le bout de ma corde à un crochet placé là par hasard dans le mur, et mon vieillard, sec et maigre, heureusement pour lui, monte après la corde, passe dans le soupirail, et se trouve bientôt dans la cour à mes côtés.
»Tu vois, mon cher Victor, que je n'étais pas né méchant; car je rendais là à un homme que je ne connaissais point, et qui pouvait avoir des torts envers mon père, un service signalé qui pouvait me compromettre et perdre peut-être mon père; mais j'ai toujours été comme cela, moi, dans tout le cours de ma vie, je n'ai jamais réfléchi aux conséquences, avant d'entreprendre, et tout m'a réussi, excepté cependant cette première affaire à laquelle je reviens.
»Le vieillard et moi, nous étions dans la cour; mais il fallait en sortir. Une forte porte dont la clef est précisément de notre côté, nous donne quelque espoir: nous l'ouvrons: mais ô surprise! un bruit affreux se fait soudain entendre dans le château: on entend crier par-tout: sauvons-nous!.... Des gens en désordre courent de tous les côtés, sans paraître nous remarquer.... Nous restons immobiles. Mon père lui-même, mon père, égaré, désespéré, se présente à nous. Ciel! s'écrie-t-il, en nous voyant; mon ennemi libre! il mourra. Un coup de pistolet étend à l'instant le vieillard sans vie à mes pieds. Je jette un cri, mon père me prend par la main: Suivez-moi, Roger, me dit-il, ou vous êtes perdu avec moi!
»Je le suis sans savoir où je vais: il me jette sur un cheval, y monte avec moi, le pont-levis se baisse devant nous, nous fuyons à toutes brides, et, le soir, nous sommes déjà loin du château.
»Pour l'intelligence de cette scène, je te dirai que mon père, noble d'extraction, mais sans mœurs et sans conduite, avait toujours eu recours à l'industrie pour vivre. Le comte de Morlack, propriétaire du château, était son ami, et l'avait engagé à venir vivre avec lui; mon père avait dépouillé de sa propriété ce vieillard qui gémissait depuis dix ans dans les cachots de sa propre maison. Un beau château ne donne point une existence, quand on n'a rien avec; mon père le sentit, et après avoir perdu sa femme, qui était morte de chagrin, il se fit faux monnoyeur avec quelques mauvais sujets comme lui. Ce petit métier avait été assez bien pendant deux ans; mais le duc de Bavière en avait eu connaissance; et, au moment même où je sauvais de sa prison le malheureux comte de Morlack, une troupe de soldats s'avançait vers le château pour y saisir mon père et ses complices. M. de Walfein qui s'en apperçut, sentit qu'il ne pouvait résister à une force aussi imposante, et prit le parti de rassembler ses effets, et de fuir à la hâte. C'est ce qui l'empêcha, ce matin-là, de venir tirer les verroux de ma chambre, qu'il aurait trouvée ouverte: il comptait ne m'emmener avec lui qu'au moment même où il aurait été prêt à partir; et par ce moyen, il ne s'était point apperçu de mon évasion nocturne. Qu'on juge de sa surprise en me rencontrant avec le comte de Morlack! Le cruel immole ce vieillard sans défense, sans demander quel est son libérateur! Les troupes du duc de Bavière sont aux portes du château; mon père n'a que le temps de me mettre en croupe sur son cheval, et de se sauver avec moi, tandis que ses complices cherchent à fuir aussi d'un autre côté.
»Nous voilà donc en voyage tous les deux, et c'est ici que va commencer ma carrière d'aventurier, qui bientôt va me porter vers de plus grandes entreprises, et me mener peu à peu à la connaissance que je fis de ta mère, ainsi qu'à mon établissement dans ces forêts. Prête-moi la plus grande attention, mon fils; et si tu as quelques reproches à faire à ma jeunesse, n'en accuse que mon père, dont les conseils pernicieux et l'exemple funeste ont pensé me perdre».
CHAPITRE VIII.
FORTE LEÇON QUI NE SERT À RIEN.
«Mon père ne m'avait pas dit un mot pendant la route; ce ne fut que le soir, dans une auberge où nous nous arrêtâmes, qu'il me questionna sur mon absence nocturne, et sûr ma rencontre avec le vieux Morlack. Je lui contai naïvement mes aventures dans les souterrains, et les moyens que j'avais pris pour arracher le vieillard à sa prison où il me paraissait injustement renfermé. Walfein se contenta de me lancer un regard furieux, et de me dire ce peu de mots: Si vous avez le malheur de dire à qui que ce soit, un seul mot sur ce que vous avez pu voir cette nuit dans mon château, je vous brûle la cervelle. Je lui répondis avec aigreur, qu'il n'aurait pas cette peine-là, attendu que je comptais le quitter à la première occasion.... Il me donna quelques coups de poing qui terminèrent l'explication.
»Le lendemain, nous nous remîmes en route, et nous en fîmes autant pendant dix jours, au bout duquel temps, mon père m'annonça que nous étions en France. Nous étions en effet à Strasbourg où mon père se proposait de mettre en œuvre toute son ancienne industrie pour duper le plus d'Alsaciens possible. Là, il se fit passer pour un riche seigneur qui voyageait pour l'instruction de son fils. Un de ses amis à qui il avait donné rendez-vous à Strasbourg, vint l'y rejoindre. On était occupé, dans cette ville, à se réjouir: les Français venaient de la prendre aux Impériaux; et c'était tous les jours des fêtes nouvelles; mon père et Verdier, son ami, louèrent un hôtel superbe, prirent des laquais, des chevaux, et reçurent compagnie. Le jeu fut d'abord l'aliment de nos dépenses, ensuite vinrent des gens confians qui prêtèrent des sommes d'argent pour s'intéresser dans de prétendus projets de canaux, de fourrages, etc. que nos deux fripons imaginèrent; quand ils eurent entre les mains une somme assez forte, ils décampèrent, et furent s'établir dans une autre ville, où, changeant de noms, ils firent les mêmes escroqueries; puis de cette ville dans une autre, et de cette autre dans une autre encore: il s'écoula ainsi six années pendant lesquelles il ne leur arriva aucun événement extraordinaire.
»Les instructions de mon père, son exemple, l'aisance dont il jouissait, et peut-être mes propres dispositions, tout m'avait donné du goût pour son genre de vie: je le servais très-bien, c'était moi, dont l'âge et la candeur n'étaient point suspects, qui allais à la découverte des dupes; et pour mon compte, je m'amusais souvent à leur dérober quelques bijoux, larcins dont on était bien éloigné de vouloir m'accuser. J'avais dix-huit ans enfin, et j'aurais fait par la suite, un très-mauvais sujet, si j'avais continué à suivre toujours l'exemple corrupteur d'un père coupable; mais le moment était venu où j'allais être séparé pour jamais de ce père imprudent. Nous étions à Paris, où nous faisions la plus grande figure: mon père s'était associé à une bande de fripons qui spéculaient sur les fournitures du gouvernement: à la tête de cette bande étaient, disait-on, les premières têtes du ministère. Le petit trafic de ces messieurs se divulgua; on en arrête une douzaine: mon père est de ce nombre, et je le vois, au milieu d'une belle nuit, arraché de nos bras pour être conduit à la Bastille. Verdier, lui comme fripon subalterne et sans naissance, fut jeté dans une autre prison. La peur d'être arrêté à mon tour, me détermina à fuir sur-le-champ l'hôtel superbe que nous habitions. Je pris mes habits les plus simples, sans oublier de me munir d'argent, et je fus m'établir dans un petit cabinet garni, sous le nom de Roger seulement, au fond d'un fauxbourg de Paris. La tendresse filiale parlait à mon cœur comme l'amour paternel parlait à celui de mon père; c'est-à-dire, que je ne l'aimais pas plus qu'il ne m'aimait, et que le sort qu'on pouvait lui réserver, m'était fort indifférent. D'ailleurs, Walfein était au secret à la Bastille; impossible de le voir, de lui parler, de lui faire même parvenir la moindre chose. Toute communication étant interrompue entre nous, je ne pensai plus à lui, et je ne m'occupai que de moi. J'avais très-bien fait de quitter notre hôtel; car, à peine en étais-je sorti, que tous nos effets, mis d'abord sous les scellés, avaient été distraits et pillés par les gens de justice. On s'était bien apperçu de ma fuite; mais je n'étais point suspect, on ne s'inquiétait pas du tout de ce que j'étais devenu. Quand je vis que le temps s'écoulait, et que mon argent diminuait, je songeai à faire quelque chose. Un riche orfèvre, mon voisin, me prit chez lui pour apprendre son état. Ce brave homme avait une fille jeune et jolie qui m'avait souvent examiné, lorsque je passais devant sa boutique. Le desir de la connaître m'avait poussé à entrer lui parler sous différens prétextes. Claire était vive et coquette, notre intelligence fut bientôt au dernier degré, et ce fut elle-même qui engagea son père à me prendre chez lui, afin que nous fussions moins gênés dans nos amours.
»Comblé d'amitié par le père et de tendresse par la fille, j'étais heureux; mais Claire ne l'était pas autant que moi. Son père la persécutait pour qu'elle épousât un homme âgé, de ses amis; Claire résistait; mais elle voyait venir le temps où il ne lui serait plus possible de reculer sans avouer son amour pour moi. Claire était entreprenante. Elle me propose de fuir, avec elle, la maison paternelle. Et des ressources, lui dis-je?—Nous en emporterons, il y en a ici.
»Je la compris, et dès ce moment, nous nous occupâmes des préparatifs de notre voyage. C'était Claire qui conduisait le commerce de son père; il lui était très-facile de détourner les effets les plus précieux; elle le fit. Son père avait une petite campagne à une lieue de Paris; son bonheur était d'y aller cultiver son jardin. Claire l'y envoya. Le jour fixé pour notre fuite, nous mîmes dans une malle tous les effets d'or et d'argent du magasin, et nous attendîmes la nuit pour partir. J'avais acheté une calèche très-légère et un cheval: le maquignon devait me livrer tout cela à minuit précis chez lui. La malle était déjà déposée dans un hôtel garni, où j'avais été louer une chambre le matin, comme un homme qui voyageait. Toutes nos précautions étaient bien prises; mais hélas! au moment de commettre l'action la plus coupable, le ciel me préparait une leçon terrible qui, si je l'avais écoutée, m'aurait épargné bien des maux!
»Minuit sonne; Claire est dans l'hôtel garni, où elle m'attend comme mon épouse. Il ne s'agit plus que d'aller chercher la voiture. Je sors seul, à pied, et mon chemin me forçant à traverser une place qu'on appelle à Paris, la Grève, je m'arrête un instant pour examiner cette place où la mort et l'infamie attendent journellement les hommes coupables, comme moi, de rapt et de vol... Mon cœur se serre, un funeste pressentiment me trouble, et je suis prêt à verser des larmes.... Plusieurs flambeaux, qui s'avancent vers moi, frappent mes yeux étonnés: c'est un corps de soldats à cheval. Ils entourent une voiture bien fermée, que devance un charriot chargé de charpente. Surpris de ce singulier cortége, je le considère, moi troisième passant; mais la garde à cheval nous ordonne de nous retirer; la curiosité me porte à entrer dans une allée que je ferme sur moi; et, comme cette porte d'allée est surmontée de barreaux de fer à jour, je grimpe jusqu'à ces barreaux, où mon œil fixé sur la place, voit le spectacle le plus affreux et le plus déchirant.
»La place ne renferme plus aucun étranger curieux; le conducteur du charriot chargé de charpente, s'arrête en face de moi. À l'instant même un échafaud est dressé. La garde, chargée de flambeaux, entoure ce trône de la mort. On fait descendre de la voiture un homme pâle, défait, et que je crois reconnaître. Une espèce de rapporteur lit à haute voix sa sentence: Que deviens-je, grand Dieu!... L'homme qu'on va immoler, est mon père! c'est le baron de Walfein! Il monte sur l'échafaud, et s'écrie avec l'accent de la douleur! Ô mon fils! que n'es-tu témoin de ma triste fin!.... elle t'apprendrait quelle est la juste punition du vice, du vice auquel je ne t'ai que trop entraîné; et tu reviendrais peut-être à la vertu.
»À ces mots, il se jette dans les bras d'un vénérable ecclésiastique; et moi, qui ne peux plus soutenir un si cruel tableau, je tombe de ma hauteur sur le pavé de l'allée dans laquelle je suis renfermé..... Je n'eus pas le bonheur de perdre connaissance; un heureux évanouissement m'aurait empêché d'entendre le coup de la hache meurtrière qui abattait la tête coupable de l'auteur de mes jours; ce coup affreux frappa en même temps mon cœur, et il me sembla soudain qu'un songe funeste agitait tous mes sens!
»Je restai ainsi, sans force et sans mouvement pendant plus d'un quart-d'heure; enfin, revenu à moi-même, et n'entendant plus de bruit, je me hasardai à ouvrir doucement la porte de mon allée. Il n'y avait plus rien sur la place; je vis même de loin le funeste cortége, qui s'en retournait par l'arcade Saint-Jean, et qui semblait reporter à la Bastille les restes inanimés d'un homme qu'on venait d'en retirer, avant, plein de vie.
»Immobile encore, et saisi d'effroi, je voulus me persuader que tout ce qui venait de frapper mes yeux était le feu de mon imagination exaltée; mais bientôt la cruelle réalité vint convaincre ma raison, et ne suivant plus que le délire de mon esprit, je fus me précipiter à deux genoux sur la place même où mon père venait de perdre la vie: Dieu! les pavés étaient encore teints de ce sang où j'avais puisé le mien!.... Mon père, m'écriai-je, ô mon père! tes derniers avis ne seront pas perdus pour moi! je les suivrai, ces tristes conseils. Mon Dieu, je te le jure par le sang de mon père que j'inonde de mes larmes, oui, je vais me livrer tout-à-fait à la pratique des vertus sociales et privées. Je renonce à Claire, à tout ce qui pourrait me pousser au crime, et l'exemple de mon père sera toujours devant mes yeux, pour me faire éviter sa fin terrible.
»La prière, quand elle part d'un cœur repentant et sincère, est un baume consolateur qui rafraîchit le sang, ranime les forces et raffermit l'esprit; je l'éprouvai, car dès que je me levai, je sentis mes genoux moins faibles, ma raison était revenue, et je n'étais plus livré qu'au trouble qu'excitaient en moi mille réflexions auxquelles ce funeste événement devait donner lieu. En effet, pourquoi cette exécution nocturne, dans ce lieu, revêtue de toutes les formes de la publicité, quoiqu'on ait eu soin d'en éloigner les curieux? Quel crime assez grand avait commis le baron de Walfein? quels ménagemens un gouvernement qui lui était étranger, avait-il eu à garder avec lui, pour lui épargner la honte de subir de jour, aux yeux de la multitude, une mort infamante? Pourquoi, si l'on voulait s'en défaire, l'avoir conduit dans cette place, plutôt que de le faire périr dans sa prison même? En un mot, quelle était cette politique qui enfreignait les loix en paraissant les suivre? Qui pouvait m'éclaircir tous ces doutes? Personne. Je n'avais pas du tout envie d'aller m'informer des motifs qu'on avait eus de se conduire ainsi. Mon malheureux père était mort enfin: son roman venait de finir, tandis que le mien commençait. Jusques-là j'avais couru la même carrière que lui, et le même sort pouvait m'attendre au bout de cette carrière fatale qu'il avait mesurée en entier quand à peine j'y entrais... Qu'allais-je faire? quel parti devais-je prendre? Claire m'attendait; mais j'avais promis à Dieu, aux mânes de mon père, de renoncer à Claire, d'éviter le piége affreux qu'elle tendait à ma jeunesse.... Claire n'était plus à mes yeux que ce qu'elle était en effet, c'est-à-dire, une fille dénaturée, une femme sans probité, sans mœurs et sans délicatesse: je devais la fuir; mais, hélas! quelle ressource me restait-il pour exister? Je ne pouvais plus rentrer chez son père, quelle que soit l'issue de la fuite nocturne de sa fille. Le bon vieillard devait revenir chez lui le lendemain matin: on n'aurait pas le temps de remettre tous les effets à leur place: Claire elle-même pouvait n'y pas consentir. Le plus sûr moyen de tenir le serment que je venais de faire, était de ne plus voir Claire ni son père, de ne plus même rester à Paris.... Mais en étais-je moins suspect aux yeux du père de Claire? Sa fille, en supposant que, ne me voyant pas revenir, elle rentrât chez lui, sa fille elle-même, pour se venger de mon abandon, pouvait m'accuser, me noircir aux yeux du vieillard, et le crime que je n'avais pas commis pouvait m'être imputé. Quel embarras! qu'il en coûte, me disais-je, pour sortir du labyrinthe du crime quand une fois on s'y est engagé!....
»J'avais quitté la place fatale où je venais d'être témoin des derniers momens de mon père, et je marchais au hasard, sans savoir où j'allais, bien décidé cependant à n'aller chercher ni ma voiture, ni Claire, lorsqu'un homme passa dans une calèche: il s'arrête et me dit: Pardon, monsieur; n'est-ce pas vous qui m'avez acheté ce matin cette voiture et ce cheval, sur lesquels vous m'avez donné cinq louis d'arrhes?—Oui, monsieur, répondis-je en balbutiant.—J'allais à votre auberge, me répond le maquignon (je la lui avais en effet indiquée le matin); ne vous voyant pas venir, j'ai pensé que vous pouviez avoir quelque affaire, et qu'il était plus honnête que je me rendisse chez vous: donnez-vous la peine de monter près de moi....
»Nouvel embarras pour moi. Le maquignon me presse de monter dans une voiture que j'ai achetée; que faire? puis-je lui confier mes chagrins, mes nouveaux projets? Je monte, et je me laisse conduire, sans dire un mot, à l'auberge même où j'ai laissé Claire. Je lui parlerai, me dis-je, à cette jeune insensée; oui, je la ferai rentrer dans son devoir, et tous deux nous trouverons les moyens de cacher les préparatifs d'une fuite que je ne veux plus partager.
»Arrivé à l'hôtel garni, je paie le maquignon, qui se retire, et je monte chez Claire, que je trouve livrée à la plus grande inquiétude. Te voilà, mon ami, me dit-elle avec humeur? qu'as-tu donc fait, méchant? Il est deux heures; je commençais à craindre qu'il te fût arrivé quelque accident.—Oui, lui dis-je, il m'en est arrivé un affreux!—Dieu! conte-moi donc....
»J'allais lui retracer la scène horrible dont j'avais été témoin; mais la prudence et la honte me retinrent; je me contentai de lui faire une histoire que je terminai en lui disant que j'avais changé de dessein, que je ne pouvais l'accompagner.
»Qu'on juge du désespoir de cette jeune personne. Après m'avoir dit en pleurant qu'elle m'adorait, elle passa tout-à-coup des pleurs à la colère; elle m'accabla des noms de traître, de parjure; puis elle revint encore aux larmes et aux prières. J'étais ému; mais je lui résistais, et déjà je me flattais de l'emporter, lorsqu'elle s'écria avec le ton du désespoir: Tu me méprises, cruel, tu me détestes; eh bien! prends un poignard, plonge-le dans mon sein, dans ce sein qui porte un gage touchant de notre amour! Tu l'ignorais, parjure, que j'allais devenir mère; ce secret si doux, je me réservais à te le confier lorsque nous aurions été en sûreté, et pour te récompenser de ta constance. Immole l'enfant et la mère, qui ne peuvent exister sans toi, la mère sur-tout, qui te fait le sacrifice de ses parens, de son honneur, de tout ce qu'elle avait de plus cher. Barbare, ramène-moi dans cet état à mon père, à l'époux qu'il veut me donner! tu m'as mise dans la triste situation de rougir aux yeux de tous les hommes!...
»Claire tombe sur un siége, presque évanouie. L'aveu qu'elle vient de me faire dérange tous mes projets, et me rend à ma passion. Je suis père, me dis-je, et j'abandonnerais mon enfant et sa mère! Non, non, Claire est vertueuse, elle m'encouragera à être vertueux; ensemble nous pouvons tenir la promesse que j'ai faite aux mânes de mon père. C'en est fait, m'écriai-je; Claire, viens dans mes bras et partons.
»Claire oublia soudain tout son ressentiment; elle essuya ses larmes, me donna la main, et nous montâmes dans la voiture, derrière laquelle j'eus le soin d'attacher fortement la malle pleine d'argenterie, ainsi que celle qui contenait nos effets.
»Notre dessein était de passer en Angleterre. Nous voyageâmes de jour et de nuit, moi, toujours tourmenté de ma scène nocturne, Claire occupée seulement à me prouver la tendresse, et nous arrivâmes à Calais sans accident, sans nous être apperçus même qu'on nous eût poursuivis.
»Nous vendîmes nos effets, et nous restâmes ensemble, en bonne intelligence, environ une année, pendant laquelle l'enfant, dont elle avait bercé mon espoir, ne vint point au monde. Claire n'avait trouvé ce mensonge, disait-elle, que pour me déterminer à la suivre. Elle me faisait toujours beaucoup de questions sur les raisons qui m'avaient ainsi refroidi pour elle tout-à-coup pendant la cruelle nuit de notre départ. J'en revenais toujours à l'histoire que j'avais fabriquée alors, et j'étais parvenu, sinon à la convaincre, du moins à la réduire au silence sur cette affaire.
»Cependant, Claire se dérangeait sensiblement, et c'est sans doute ce que l'on devait attendre d'une femme dont la conduite avec son père avait été si condamnable. Claire voyait du monde; elle passait même les nuits entières à jouer sans moi. Sa conduite commençait à me donner de l'humeur, lorsqu'un jour elle rentra plus tard qu'à l'ordinaire, me regarda d'un œil sévère, et se contenta de me dire: Connaissez-vous un nommé Verdier?
»À ce nom de Verdier, je pâlis et frémis involontairement. Oui, lui répondis-je en balbutiant.—Il a connu votre père aussi.—Je le crois.—Vous avez bien fait, malheureux, de me cacher les crimes de votre père et sa mort honteuse, jamais je n'eusse pu vous aimer; mais je sais tout, et c'en est assez. Adieu....
»Claire me quitte à ces mots, et me laisse saisi d'horreur et d'effroi. Je passe la journée dans l'inquiétude, Claire ne revient point; la nuit s'écoule, elle ne revient point. Enfin deux jours après, j'apprends, par un mot d'elle, qu'elle a cédé aux vœux d'un mylord, et que jamais elle ne me reverra.
»Je n'avais plus d'argent; j'étais seul, et piqué d'avoir été quitté d'une manière aussi humiliante. Je résolus de m'en venger sur l'inconstante Claire, et je passai plusieurs jours à méditer une foule de projets, dont aucun ne m'aurait réussi, si le hasard ne m'avait servi à souhait, en m'envoyant un ami, ou plutôt un complice de mes fureurs.
»Un matin.... Mais avant de te raconter, mon fils, ce singulier événement, je dois t'inviter à te reposer un peu des diverses émotions que mon récit a pu te faire éprouver jusqu'ici. Le tableau déchirant de la mort de mon père t'a sur-tout singulièrement affecté. Il est affreux enfin, et je te l'aurais épargné, si je ne me fusse imposé la loi de ne te rien cacher de tout ce qui m'est arrivé. Cela t'amènera insensiblement à la connaissance de mon caractère, et tu dois voir, jusqu'à présent, qu'il était plus faible que vicieux, j'entends faible pour me livrer au crime; car, dans les grandes affaires, j'ai su toujours déployer une fermeté, un courage, j'oserai même dire une grandeur d'ame peu commune à l'humanité; tu en auras des preuves par la suite; de mon récit».
Ici Roger s'arrêta, prit un verre d'une liqueur forte, en offrit à son fils, qui le refusa, et continua en ces termes après quelques momens de repos.
CHAPITRE IX.
VENGEANCE DIGNE DE LUI; POLITESSE INTÉRESSÉE.
«Un matin que je réfléchissais à la bizarrerie de ma destinée, et que je songeais à trouver quelques moyens nouveaux d'existence; je vis entrer chez moi ce même Verdier, dont Claire m'avait parlé; ce Verdier, l'ami de mon père, son confident, qu'on avait jeté autrefois en prison pour la même affaire qui avait conduit Walfein à la Bastille. Vous êtes sans doute étonné de me revoir, me dit-il; je viens jurer au fils l'amitié que j'avais vouée au père.—Vous, Verdier, libre et dans ces lieux!—Libre, mon ami, et prêt à vous servir.—Eh! qui vous a appris ma demeure?—Un incident que je vous dirai... Vous, avez-vous su la perte que vous avez faite?—Ah! Verdier, ne comblez pas mes regrets!—Comment avez-vous pu découvrir un événement qu'on a caché à tout le monde?
»Je fis part à Verdier du funeste hasard qui m'avait rendu témoin des derniers momens du baron de Walfein, et je lui demandai s'il savait pourquoi on avait pris tant de précautions pour ne point ébruiter sa fin tragique. Sans doute je le sais, me répondit-il, et ces sortes d'exécutions nocturnes se multiplient plus qu'on ne le pense en France; c'est un coup de la politique du gouvernement de ce vaste empire. Voici le fait. Le baron de Walfein, qui, toute sa vie, n'avait été qu'un intrigant, s'était mis, comme vous l'avez su, dans une fourniture de grains, de fourrages, &c. pour les troupes françaises: à la tête de cette compagnie de fripons étaient des ministres et même des grands seigneurs de la cour. La mine s'évente, la fraude est avérée, plusieurs de ces fournisseurs infidèles sont arrêtés; mais ce ne sont ni les plus fripons, ni les plus titrés. Votre père gémit long-temps dans une sombre forteresse. À la fin il est question de lui faire son procès; il est condamné, c'est-à-dire qu'il paie pour les autres; mais si son affaire a trop d'éclat, le peuple murmurera, demandera d'autres têtes qu'on ne peut lui donner: le baron de Walfein lui-même peut parler, compromettre des gens en place; les appeler à d'autres tribunaux: il est donc nécessaire qu'il soit sacrifié sans bruit; et sa mort est infamante, c'est sur la place même consacrée à l'opprobre qu'il doit périr, afin que les registres qui constateront sa mort, prouvent qu'elle a été déshonorante pour ses parens; s'il en a. Telle est, mon cher Roger, ajouta Verdier, l'explication du tableau douloureux qui a frappé vos regards; le malheureux baron ne vous savait pas si près de lui; il serait mort plus tranquille. Quant aux exclamations qu'il a faites, ne les attribuez qu'à la faiblesse de sa raison dans un moment si cruel; oui, ces conseils de vertu, de sagesse, qu'il vous donnait, sont les fruits d'une imagination troublée. Il n'y a pas de l'eau à boire, mon ami, en suivant ces sottes maximes de la vertu, que les hommes ont sans cesse en vénération, et qu'aucun d'eux ne pratique. Faites comme moi, Roger; je suis toujours le même train de vie, et je suis riche et heureux.
»Je demandai à Verdier comment il avait connu Claire. S'il faut vous l'avouer, me dit-il, je la rencontrai un jour dans une maison assez suspecte. Les riches Anglais qui ont besoin de femmes ou d'argent, y trouvent à satisfaire tous leurs desirs. On joue dans cette maison; c'est ce qui m'y attirait. Claire, je ne sais comment, vint à parler de Roger son ami: ce nom me frappa, je la pris en particulier; et pour lui mieux désigner le Roger que je connaissais, je lui parlai de votre père et de sa triste fin, présumant qu'elle savait tout cela: point du tout, elle l'ignorait, et je m'apperçus trop tard de mon indiscrétion. Claire s'emporta contre vous, jura qu'elle ne passerait pas vingt-quatre heures avec vous; et en effet je sus depuis qu'elle vous avait quitté pour vivre avec mylord Kingham, le plus lourd et le plus sot seigneur de toute l'Angleterre. C'est par Claire encore que j'ai su votre adresse, et je me suis empressé de venir vous voir pour vous consoler et vous offrir mes services.
»J'embrassai Verdier, dont l'appui me devenait si nécessaire; et nous réglâmes ensemble des plans de conduite, qui me répugnèrent d'abord, mais que sa morale, qui était assez de mon goût, me fit adopter. À quoi bon se gêner, me disait Verdier, pour demander aux autres ce qu'ils ont de trop, et ce dont nous n'avons pas assez? L'excès du bien des riches appartient de droit à l'indigent, et si l'on ne l'obtient pas de bonne volonté, il faut le demander de force.
»Je fus de son avis, et dès ce moment, je roulai dans ma tête le vaste projet que j'ai exécuté depuis, lorsque les circonstances me l'ont permis. Pour l'instant, je ne songeai qu'à me venger de Claire, et nous en trouvâmes, nous deux Verdier, les moyens. Plusieurs amis communs, qui furent mis dans le secret, promirent de nous aider; et ce fut Verdier qui se chargea d'attirer la victime dans le lieu du sacrifice. Verdier était grand, bien fait, et encore aimable, quoiqu'il ne fût plus dans la première jeunesse: Verdier fut chargé de faire une cour assidue à l'ingrate Claire, sans lui dire qu'il me voyait. Verdier réussit; au bout d'un mois il fut en état de nous annoncer qu'il avait obtenu un rendez-vous; que la belle devait se trouver, le soir même, derrière les murs d'Hyde-Park, où il lui avait promis de la conduire dans sa petite maison de Saint-James. Aussi-tôt nous nous distribuâmes nos rôles, que nous jouâmes à merveille.
»Il était environ onze heures du soir lorsque Verdier fut chercher sa belle, qui l'attendait déjà depuis une demi-heure. Verdier fait l'empressé auprès d'elle; il brûle d'amour, il voudrait obtenir sur-le-champ le gage flatteur de la tendresse de Claire; Claire résiste. Dans votre petite maison, lui dit-elle, on verra ce qu'on pourra faire pour vous. Verdier la fait monter à côté de lui dans sa calèche, qu'il fait voler; et, au lieu de la conduire dans une petite maison (car il n'en a point), c'est à deux milles de Londres, dans un petit bois touffu où nous l'attendions, qu'il nous amène cette beauté facile. Claire s'apperçoit trop tard qu'elle est prise pour dupe; elle crie, elle verse des larmes, accable d'injures son compagnon de voyage; mais son désespoir redouble quand elle me reconnaît: nous étions six, tous armés d'un excellent fouet de poste, avec lequel nous nous proposions de la faire danser[6]. Je m'empare d'elle, et après lui avoir reproché son inconstance, je lui applique sur les épaules un premier coup qui est soudain suivi de mille autres, que lui prodiguent mes camarades. Claire tombe bientôt à terre, épuisée de douleur, et poussant les plus longs gémissemens. Alors pour lui ôter les moyens de plaire à d'autres, et de les tromper comme elle m'avait trompé, nous lui coupâmes le nez, les oreilles, et une partie des joues.... Tu frémis, Victor! Ne m'accuse pas de cette cruauté, je n'en étais pas capable: ce fut Verdier, qui, malgré moi, et pour s'amuser, fut chargé par les autres de cette expédition, dont, je l'avouerai néanmoins, je finis par rire comme eux.
»Cependant nous allions abandonner la victime sur la place même où elle perdait son sang, lorsqu'un homme seul, et qui paraissait descendu d'une calèche arrêtée plus loin, vint droit à nous. Nous crûmes d'abord que c'était quelque passant attiré dans ce lieu par les cris de l'infortunée Claire; mais notre surprise et notre joie redoublèrent, lorsque Verdier nous dit qu'il le reconnaissait, que c'était le gros mylord Kingham, le nouvel amant de Claire. Mylord Kingham, jaloux de son amante, l'avait suivie de loin à Hyde-Park; la voyant là monter avec un inconnu dans une calèche, il avait pris la même route que Verdier; mais effrayé de voir tant de monde autour de Claire, il s'était tenu à l'écart jusqu'au moment où, indigné des cruautés qu'on exerçait sur cette femme, il s'était montré croyant en imposer par sa présence. Il est vrai que sa vue nous déconcerta d'abord un peu; mais l'intrépide Verdier, se remettant bientôt, résolut de se divertir encore aux dépens du nouveau venu. Il força mylord à se déshabiller; puis sa seigneurie subit, comme sa triste amante, la peine de la flagellation, à laquelle nous nous bornâmes.
»Cela fait, nous le laissâmes gémir à côté de sa maîtresse, et nous nous servîmes de sa calèche, que nous joignîmes aux nôtres, pour fuir à la hâte le petit bois où nous avions poussé la raillerie un peu plus loin qu'il ne fallait. Nous le sentîmes après, mais trop tard. Mylord Kingham avait du crédit; il avait été battu; Claire était défigurée pour sa vie: on pouvait nous faire un très-mauvais parti. Nous résolûmes de fuir tous les sept, d'abandonner l'Angleterre, pour aller exercer nos talens dans un autre pays, et de ne jamais nous séparer: je dis exercer nos talens, car plusieurs d'entre nous en avaient. Je ne sais lequel, par exemple, avait eu l'adresse de dépouiller mylord Kingham de son or et de tous ses bijoux. Il nous le dit en riant après, et nous offrit cordialement un partage que nous acceptâmes.
»Je me trouvai donc associé, en quelque façon malgré moi, à ces gens peu délicats, dont les principes, qui ne me plurent pas d'abord, devinrent bientôt les miens; et nous vîmes ensemble l'Espagne, l'Italie, tous les royaumes d'Europe, où nous nous amusâmes tout uniment à détrousser les passans. Je sentais bien que j'étais voleur en petit, et qu'alors c'était un mal: il faut l'être en grand, me dis-je, ou ne pas l'être du tout. C'était toujours mon projet de former une troupe formidable, et de me mettre à sa tête; mais il fallait des moyens pour cela, et je n'en avais pas encore assez. Notre troupe néanmoins s'était considérablement augmentée, et je commençais à la discipliner: il n'était plus question de voler un simple passant, encore moins de tuer ou même de blesser, ce que je ne me suis jamais permis qu'à mon corps défendant; mais c'était particulièrement l'adresse qu'il fallait employer pour extorquer des sommes d'argent des uns, ou des bijoux des autres. Cependant, comme il nous arrivait souvent que l'un de nous tombait entre les mains de la justice, et que nous avions à craindre son indiscrétion, nous passions alors dans un autre empire, comme ces oiseaux passagers qui, fuyant les frimas, vont chercher le printemps de contrée en contrée. Une affaire semblable nous fit quitter la Suisse; et comme il ne nous restait plus que la France et l'Allemagne à parcourir, nous nous décidâmes à voir d'abord la France, et à regarder l'Allemagne, dont la police était bien plus relâchée que par-tout ailleurs, comme une retraite paisible pour nos vieux jours.
»Je rentrai donc en France, avec la troupe dont alors je n'étais point le chef; c'était Verdier qui la commandait, et qui s'en acquittait en homme de tête. Je t'avoue que mon cœur se serra en revoyant Paris, non dans la crainte d'être recherché pour l'enlévement de Claire (il y avait dix ans qu'on m'avait perdu de vue, et j'étais singulièrement changé); mais par le souvenir de mon père. Je me rappelais ses derniers momens; et, loin d'avoir suivi ses sages conseils, je me voyais dans une carrière bien propre à m'attirer une fin aussi funeste que la sienne. Tout cela me fortifiait dans le dessein, que je nourrissais, de me mettre au-dessus des loix par des forces imposantes, et au-dessus de ma conscience par des formes dignes d'un philosophe ennemi des grands, mais protecteur du pauvre et ami de la nature. Verdier, quoique doué d'un très-grand sens, était incapable d'entrer dans mes vues: il n'avait point de délicatesse, point de principes stables; il était d'ailleurs cruel et intéressé: c'était assez pour ne jamais devenir un grand homme. Il est vrai que j'étais son conseil, son ami, aussi maître que lui dans la troupe, et que mes sages avis arrêtaient souvent la fougue de son caractère, faux, d'ailleurs, et peu constant dans son amitié.
»Cependant, après avoir gagné beaucoup dans Paris, nous sentîmes qu'il était bientôt temps de quitter cette capitale, dont nous étions l'effroi. On commençait les spectacles à trois heures, pour éviter qu'on rentrât tard chez soi. Le soir, on ne rencontrait personne que nous dans les rues: nous cassions les lanternes, et par le moyen de l'obscurité la plus profonde, que nous savions nous procurer ainsi, nous attaquions jusqu'aux gens de la police qui fuyaient devant nous.
»Ce joli petit métier ne pouvait durer long-temps. À tout moment je proposais, au conseil, de partir pour d'autres provinces: le jeu plaisait trop à ces messieurs pour le quitter si-tôt; ils ne m'écoutaient pas, reculaient toujours le départ que je pressais; et bientôt, hélas! l'expérience prouva que j'avais raison de craindre. Voici ce qui nous arriva un jour.
»Nous tenions, régulièrement tous les matins, un conseil dans le bois de Boulogne, bois très-touffu, isolé au milieu des champs, et situé à trois quarts de lieue de Paris. Un jour Verdier manque au conseil: chacun de nous, ignorant ce qu'il est devenu, cherche sa trace, et le lendemain il ne paraît pas encore. Pour le coup, l'inquiétude nous saisit, et nous convenons, si Verdier est encore absent tout le jour, de partir tous au milieu de la nuit, et de nous réunir, dans la forêt d'Anet, par des chemins détournés. Je rentre chez moi, accablé de tristesse, et craignant, au moindre bruit que j'entends, de voir entrer des estafiers disposés à m'arrêter.... La matinée entière se passe, et je commence à craindre qu'en restant chez moi, il soit plus facile aux gens de la police de me trouver, en cas que Verdier soit entre leurs mains, qu'il ait nommé ses complices, et qu'on me cherche. Je descends donc, tremblant, dans le dessein d'errer à l'aventure en attendant la nuit qui doit, ou détruire mes craintes, ou couvrir ma fuite: une femme, âgée et respectable, qui demeurait au-dessous de moi, me fait appeler: je connaissais cette dame comme une excellente voisine, qui m'avait rendu souvent des petits services, sans se douter de l'état dangereux que je professais. J'entre chez elle, croyant qu'elle va m'apprendre qu'on épie mes démarches: c'est tout le contraire, ce sont des consolations qu'elle me demande, à moi, à moi dont le courage chancelant a besoin d'être raffermi!
»Je trouve cette dame au lit, plongée dans le plus grand abattement. Mon cher voisin, me dit-elle d'une voix faible, vous m'avez inspiré de la confiance, et je veux vous en donner une preuve. Vous me connaissez peu: vous savez cependant que je vis seule, retirée, sans domestique, que ma faible fortune ne me permet pas d'avoir, sans autre société enfin qu'une vieille parente qui demeure à deux pas d'ici, et chez laquelle je vais passer mes soirées. Écoutez, écoutez le récit affreux de ce qui m'est arrivé cette nuit, et daignez me donner des conseils sages et prudens sur la conduite que je dois tenir?
»Mon trouble était extrême, et cette dame me proposait de partager le sien! Peu s'en fallut que je ne la quittasse sur-le-champ, en prétextant quelques affaires pressantes, pour ne pas entendre son histoire, que je présumais être un véritable radotage. La suite me prouva que j'avais très-bien fait de lui témoigner de la complaisance. Je m'assis près d'elle, et la priai de parler, ce qu'elle fit en ces termes.
«Je revenais hier soir, mon cher voisin, de chez la parente en question: je m'étais attardée, il est vrai; il était huit heures, et vous savez qu'il y a tant de voleurs aujourd'hui, qu'il est imprudent à une femme seule de rentrer trop tard. Je revenais enfin, lorsqu'au détour de cette rue, deux hommes, pris de vin, m'accostent, et me croyant apparemment plus jeune et plus jolie, veulent à toute force m'emmener chez eux, en me tenant des propos que la pudeur m'empêche de vous rapporter. Je me débats, ils insistent; je crie, ils veulent me fermer la bouche; enfin je ne sais ce que je serais devenue sans un passant, un homme fait, d'un extérieur très-décent, qui vient à mon secours, tire son épée, et met en fuite les deux agresseurs. J'étais restée sans mouvement, appuyée contre une borne; l'inconnu vient à moi, remet son épée dans le fourreau, ôte son chapeau, et me prenant doucement la main: Madame, me dit-il, je me trouve bien heureux que le hasard m'ait fait passer ici assez à propos pour vous tirer des mains de deux misérables qui vous insultaient.—Monsieur, lui dis-je, bien rassurée, je ne sais comment vous prouver ma reconnaissance.—Vous plaisantez, madame, ma récompense est dans le faible service que j'ai eu le bonheur de vous rendre. Cependant, madame, comme ces coquins ne sont pas loin, et qu'ils pourraient encore vous attaquer si je vous quittais, permettez-moi de vous offrir mon bras jusqu'à votre demeure.—Ah! monsieur, combien vous m'obligez! je n'aurais pas osé abuser à ce point de votre complaisance.—Daignez la mettre, madame, à toutes les épreuves, et je vous jure que vous ne pourrez jamais la lasser.
»Je prends le bras du généreux inconnu, et nous arrivons ensemble, en causant avec intérêt sur divers points, jusqu'à la porte de l'allée de cette maison, que j'ouvre avec mon passe-par-tout.... Permettez-moi, ici, mon cher voisin, de reprendre haleine. Le trouble où m'a jetée l'incident qu'il me reste à vous raconter, est encore trop violent, et je crains qu'il ne me conduise au tombeau....».
«Ici ma voisine se repose un moment, puis elle continue ainsi son récit, qui, jusques-là, m'intéressait fort peu».
CHAPITRE X.
NUIT D'UNE VIEILLE FEMME; CE QUE CELA VEUT DIRE.
«J'ouvre donc la porte de mon allée; et l'honnête inconnu me salue comme pour se retirer. Voulez-vous, monsieur, lui dis-je, vous donner la peine de monter chez moi, pour prendre quelque chose, et vous reposer un moment?—Volontiers, me dit-il, madame, si toutefois cela ne vous gêne point.—Nullement, monsieur: je suis seule, ma maîtresse, et sans domestique même, car ma fortune est très-bornée.
»En disant ces mots, je ferme l'allée, et nous montons ici, où je m'empresse de me procurer une lumière que je pose sur cette console. À peine mon inconnu voit-il de la lumière, qu'il se lève d'un air égaré, marche vers la porte de ma chambre, la ferme à double tour, et en met la clef dans sa poche. Étourdie de cette action d'un homme, qui, peu auparavant, me paraissait si honnête et si doux, je m'écrie en tremblant: Que faites-vous donc là, monsieur?—Rien, madame; gardez-vous de crier seulement, ou vous êtes morte!....
»Le malheureux tire deux pistolets de sa poche, et les pose sur la cheminée, en ajoutant: Ne craignez rien, madame, étouffez vos cris et calmez vos inquiétudes. Je ne suis point un voleur, ni un assassin, je ne veux vous faire aucun mal; mais il faut que je couche ici.—Il faut, dites-vous?....—Oui, madame, il faut que je passe la nuit chez vous, dans cette chambre. Ne me soupçonnez point, de grace, de vouloir attaquer votre vertu! Je vous jure que vous pouvez vous mettre au lit tranquillement, et vous livrer au repos. Pour moi, ce fauteuil est excellent; je vais m'y asseoir, y passer cette nuit cruelle, et je vous promets de ne point troubler votre sommeil....—Mais, monsieur, cela est affreux! que voulez-vous que je pense?....—Tout ce qu'il vous plaira, madame.—Ô ciel! et personne pour me secourir!....—Je vous ai déjà priée de vous taire, madame, ou c'est fait de vos jours!....
»Le cruel me poursuit, le pistolet sur la gorge; et moi, saisie d'effroi, je tombe sur un siége, livrée au plus profond évanouissement.... je ne recouvre la raison que pour remarquer tous les soins que l'inconnu me prodigue de la manière la plus affectueuse. Il a trouvé mon flacon, et me l'a fait respirer; il m'a même délacée, mais avec tous les ménagemens qu'exige la modestie. Quel est donc cet homme étonnant? Il me rassure un peu néanmoins. Ah! monsieur, lui dis-je, en versant un torrent de larmes, il est affreux d'abuser ainsi de ma confiance! Moi qui vous croyais si honnête! vous me rendez un service signalé, et c'est pour me livrer aux plus mortelles inquiétudes! Qui êtes-vous, de grace, qui êtes-vous?—Je vous le répète, madame, je suis un honnête homme, incapable de vous faire le moindre mal, au désespoir de vous causer ce déplaisir; mais il le faut, oui, madame, il faut que je reste ici jusqu'à demain matin.—Mais quelle raison?....—C'est mon secret.... Couchez-vous, madame, je vous en conjure, et cessez de craindre.—Non, monsieur, je resterai près de vous; oh! je vous promets que je veillerai aussi.—Faites ce qu'il vous plaira....
»Je ne vous peindrai point ma situation, mon cher voisin; vous devez vous en faire une idée. Je pris donc mon parti, quoique toujours tremblante. Je multipliai les lumières, et je m'assis, en fixant l'inconnu dont les moindres gestes me glaçaient d'effroi.... Jamais femme s'est-elle trouvée dans une circonstance pareille!....
»L'inconnu ne me dit plus mot; il lut et relut plusieurs lettres sur lesquelles il parut verser quelques larmes; il en couvrit même une des baisers les plus tendres: ensuite, il écrivit; puis enfin il me demanda des ciseaux que je lui donnai. Alors, je le vis se couper tous les cheveux, jusqu'à la peau. Une fiole, qu'il avait dans sa poche, lui servit à teindre sa barbe, ses sourcils, et à se faire des rides: en un mot, il devint bientôt tellement méconnaissable, que moi-même je crus voir un vieillard vénérable, au lieu d'un homme beau et assez jeune encore, qui s'était offert à mes regards. Je le fixais en silence, et mon étonnement redoublait: il n'eut pas l'air de s'en appercevoir, et ne m'adressa pas une parole jusqu'au moment où, voyant paraître le jour, il entendit qu'on commençait à aller et venir dans la rue. Alors, il tira de sa poche une bourse pleine d'or qu'il répandit sur la cheminée. Madame, me dit-il du ton le plus doux et le plus reconnaissant, vous êtes la femme la plus respectable que je connaisse. Vous m'avez rendu un service signalé!.... Si vous en connaissiez toute l'étendue, vous sentiriez que je ne puis jamais en perdre le souvenir. Une affaire d'honneur me force à fuir mon pays. On me poursuivait moi-même, hier soir, au moment où ces deux misérables vous insultaient. Je n'ai pu voir une femme dans un tel embarras, sans lui prêter le secours de mon bras. Je ne sais comment moi-même je n'ai pas été arrêté, ayant eu l'imprudence de vous accompagner; mais enfin, vous m'avez offert de monter chez vous, et soudain j'ai pensé que cet asyle pourrait me soustraire à toutes les perquisitions. Si je vous avais dit mon secret, si je vous avais priée doucement de me donner l'hospitalité, vous ne l'auriez peut-être point fait, dans la crainte de vous trouver compromise dans mon infortune. J'ai préféré un moyen, brusque peut-être, qui a pu vous effrayer, ce dont je suis désespéré; mais il m'a servi au moins, et maintenant je ne cours plus aucun danger. Daignez accepter cet or, madame, comme une faible marque de ma reconnaissance, et permettez-moi de me retirer.
»En prononçant ces mots, qui me calment sans doute, mais qui redoublent ma surprise, il remet ma clef à ma porte, l'ouvre, et descend précipitamment en emportant ses pistolets, et laissant ici son épée, que vous voyez encore sur cette chaise. Eh bien! mon voisin, que dites-vous de cela»?
»La dame se tut, et tu penses bien, mon cher Victor, que je trouvai son aventure très-neuve et très-singulière. Elle ne m'intéressait pourtant que relativement à cette bonne dame qui était encore toute affectée de la grande frayeur qu'elle avait éprouvée. Eh quoi! madame, lui dis-je, vous n'avez pas pu faire parler cet homme, découvrir ce qu'il est, ce qu'il fait?—Non, mon voisin: cependant, le hasard m'a servie très-favorablement, et je crois tenir une partie de son secret. Ce matin, en m'occupant de mon ménage, que j'ai encore eu la force de faire, j'ai trouvé par terre ces deux lettres, qui sans doute sont tombées de la poche de l'inconnu, sans qu'il s'en apperçût: c'est pour cela, mon voisin, que j'ai pris la liberté de vous faire appeler; c'est pour que vous les lisiez, et que vous me disiez ensuite ce que je dois en faire.
»Je pris les lettres, et je les lus; la première paraissait être de l'inconnu: la voici, je l'ai toujours gardée, ainsi que la réponse. Je vais te les lire, mon fils, et tu vas connaître l'homme qui avait fait une si belle peur à ma bonne voisine».
«Lâche Dutervil! tu m'as ravi l'objet que j'adorais! tu as arraché Émilie des bras de son père, des miens! Homme sans honneur et sans délicatesse, dis-moi, dis-moi en quel lieu tu as caché cette beauté qui doit verser des torrens de larmes, puisqu'elle m'aime, et qu'elle te déteste! Son père, son amant, tout ce qui la chérit la réclame, et nous sommes tous prêts à implorer l'assistance des loix pour te forcer à nous la rendre. Ose descendre dans la plaine où je t'attends? ose venir franchement t'expliquer avec moi si tu ne crains ma juste vengeance? Viens, scélérat, viens, et rends la vie à l'infortuné Valsange».
Voici la réponse:
«Vous m'accusez à tort d'avoir enlevé la belle Émilie; je ne sais, comme vous, ce qu'elle est devenue, et je pleure, comme son père, comme Valsange, sur les égaremens de cette jeune imprudente, qui sans doute aura cédé aux vœux de quelque indiscret, en vous trompant, vous, qu'elle devait épouser, et moi qui l'adorais sans espoir. Voilà ma justification. Si elle ne vous satisfait pas, je suis prêt à vous donner toutes celles que vous exigerez de moi. Dutervil».
»Tout cela n'avait rien appris de positif à ma bonne voisine, et néanmoins ces lettres furent pour moi un trait de lumière; car la dernière était de la main de Verdier, oui de Verdier, notre capitaine, qui sans doute avait pris un faux nom pour réussir dans quelque intrigue amoureuse. Je savais d'ailleurs, de sa propre bouche, qu'il aimait la fille d'un conseiller au parlement, qui demeurait dans le marais; il m'avait appris qu'il jouait, auprès du père, le rôle d'un homme bien né et fort riche; qu'enfin, son Émilie était promise à un nommé Valsange, et que lui, Verdier, se promettait de la soustraire un jour à son père et à son amant. C'est sans doute, me dis-je, ce qu'il a fait: Valsange aura rejoint le prétendu Dutervil, et il l'aura fait tomber sous ses coups. Voilà ce qu'il est naturel de présumer dans une affaire aussi obscure. Je ne balançai point sur le parti que j'avais à prendre. Je priai ma voisine de me prêter ces deux lettres, l'assurant que j'allais faire toutes les informations possibles sur les deux personnes qui les avaient écrites, et lui promettant de l'instruire bientôt du succès de mes démarches.
»Tu sens bien, mon fils, que je promettais là ce que je n'avais pas intention de tenir. La lettre de Verdier était trop importante pour notre compagnie, pour que je la laissasse errer dans les mains d'une autre, au risque de la voir tomber entre les mains de la justice. Je sortis donc, et j'attendis avec impatience la nuit qui devait me réunir à mes camarades que je voulais instruire de tout. Elle arriva, cette nuit tant désirée, et je me hâtais de me rendre au bois de Boulogne, où je trouvai le conseil assemblé. Je comptais lui apprendre quelque chose, et c'était lui qui tenait déjà le fil de toute cette intrigue. À mon arrivée, on me remit un paquet à mon adresse et cacheté. Je l'ouvris, et reconnaissant encore l'écriture de Verdier, je lus à haute voix ce qu'il contenait: Voici ce que j'y trouvai.
«Je suis mourant, mon ami, et cependant les cruels qui m'entourent se font un jeu cruel de prolonger, de ranimer même ma triste vie, pour le livrer au supplice infamant et cruel qu'on destine à ceux qui suivent notre fatale carrière. Je n'ai qu'un moment pour écrire, qu'un geolier séduit par moi, pour vous faire parvenir ma lettre, je me hâte de la remplir, et de vous faire part, en peu de mots, du malheur qui me poursuit, et qui peut retomber sur vous tous, si vous ne vous hâtez de vous y soustraire. Voici les faits:
»J'adorais Émilie, fille de M. de Sélinvil. Je m'étais introduit dans la maison du père sous le nom du chevalier Dutervil. J'avais, à m'entendre, des terres, des châteaux, et sur-tout une charmante maison de campagne à Vincennes. J'avais en effet loué une maison dans ce village, où j'espérais attirer Émilie, et l'enlever ensuite pour la soustraire à tous les yeux. Je n'y ai que trop bien réussi!... Émilie m'avait suivi, Émilie me préférait à un certain Valsange qui lui était promis en mariage. Ce Valsange, apprenant qu'Émilie a fui la maison de son père, se doute que j'ai pu contribuer à sa fuite. Il vient à Vincennes, me demande; on lui dit que je ne veux recevoir personne. Il s'arrête dans la plaine qui borde ma maison, m'écrit une lettre insultante, à laquelle je réponds par des subterfuges. Je n'entends plus parler de lui, je le crois bien loin, et sur le soir, je laisse Émilie seule pour me rendre au milieu de vous. Au détour d'une rue, un homme m'aborde, et tire l'épée sur moi; c'est Valsange! J'ai tout découvert, me dit-il, tu m'as ravi Émilie; prends donc ma vie que je ne puis plus supporter sans celle que j'aimais.
»Étourdi de cet abord imprévu, je me mets en défense; mais bientôt, je tombe baigné dans mon sang, et mon ennemi, qui me croit mort, cherche à se sauver. J'entends des cris, la garde accourt, je lui désigne mon assassin, et l'on se met à sa poursuite. J'ignore ce qu'il est devenu. Pour moi, les gens qui m'environnent, trop humains, hélas! m'enlèvent, me portent dans une maison où l'on appelle un commissaire qui m'interroge, me fouille, et découvre bientôt que je ne suis que ce Verdier, ce chef de voleurs, que la police cherche inutilement depuis si long-temps!... Je suis transporté, mourant, dans une étroite prison, où l'on a la cruauté de prendre soin de mes jours.... Voilà mon état, mes amis. J'attends maintenant la mort, et avant tout, les interrogatoires, les questions ordinaires, extraordinaires, toutes les tortures en un mot, que les hommes ont imaginées pour tourmenter leurs semblables. Je tiendrai ferme, je ne compromettrai personne; je vous le jure, mes amis, par les mânes de Walfein, mon patron, mon maître, qui m'a appris à mourir. Adieu: plaignez-moi, et sauvez-vous. Verdier Desgots».
»P.S. J'apprends à l'instant que Valsange, mon assassin, qui s'était coupé les cheveux, et se sauvait déguisé, dans la crainte d'être compromis pour avoir immolé un homme qu'il croyait gentilhomme, est revenu sur ses pas, quand il a su que je n'étais que le formidable Verdier. Il a aujourd'hui la lâcheté de se porter mon accusateur et de se joindre à ceux qui me poursuivent.... Émilie, la malheureuse Émilie s'est poignardée en apprenant le véritable nom de celui à qui elle avait donné son cœur!...»
»Cette lettre fit sur nous l'effet de la grêle qui détruit l'espoir du laboureur. Nous convînmes tous qu'il n'y avait pas un moment à perdre, et qu'il fallait à l'instant quitter Paris. Nous partîmes donc à la hâte, emportant avec nous nos effets les plus précieux, et nous fûmes nous réfugier dans la forêt d'Anet, forêt épaisse, inexpugnable en quelque façon, et qui avait servi autrefois à la célébration occulte des sombres mystères des Druides.
»C'était-là, mon fils, où l'amour vrai, l'amour pur et sincère, devait, pour la première fois, toucher mon cœur farouche, et m'asservir à la femme la plus belle, la plus estimable et la plus infortunée. J'arrive à l'histoire de ta mère, mon cher Victor, et je ne te cacherai aucun des moyens que j'employai pour la séduire, dussé-je redoubler ta haine et ton mépris pour moi; mais non, tu me sauras gré de ma franchise, et tu excuseras l'amour qui seul a fait mon crime, l'amour à qui tu dois ta naissance, et qui m'a rendu le plus heureux, le plus tendre des pères.
»Nous nous étions établis, ainsi que je te l'ai dit, dans la forêt d'Anet, où nous commencions à travailler avec quelques succès, et sans craindre les poursuites de la justice, poursuites inutiles dans une forêt où l'art et la nature nous favorisaient. Plusieurs de nous allaient souvent dans les villes ou villages voisins pour y connaître l'opinion qu'on avait de nous, ou les moyens qu'on pouvait prendre pour nous faire tomber dans quelque piége. Mes camarades m'avaient donné, à moi, la surveillance de la ville de Dreux; j'y avais pris un logement à l'auberge du Paradis, où je me faisais passer pour un infortuné qui voyageait pour chercher des consolations.
»Je remarquai, dans la rue Parisis, une jeune personne charmante, qui logeait dans une maison simple, mais propre, avec une femme un peu plus âgée qu'elle, et qui paraissait être sa parente ou son amie. Dès que je vis Adèle, je l'adorai; mais ne sachant comment m'introduire chez elle, ayant besoin d'ailleurs d'inspirer un intérêt prompt, une passion vive, pour ne point perdre, en soupirs, un temps que je devais à mes camarades, je me décidai à prendre un parti violent pour me faire remarquer. Les femmes, me dis-je, s'intéressent aisément et avec force à tout ce qui a l'air du malheur ou du désespoir d'amour: jouons une comédie, et voyons si la petite voudra y prendre un rôle.
»Mon projet bien conçu, je l'exécutai. Je savais qu'Adèle et sa compagne allaient se promener souvent sur le Bléra; je m'y trouvai un soir, et feignant de vouloir m'arracher la vie, je sus les attirer vers moi. Alors je leur fis un conte; j'étais un amant malheureux qui avait outragé une mère respectable, &c. &c. je ne me rappelle même plus tout ce que je leur débitai. Elles me crurent, et dès ce moment je jouai l'amant passionné auprès de la jeune personne, qui me rendit bientôt tendresse pour tendresse.
»Je m'étais apperçu que madame Germain n'était pas ma dupe; je savais d'ailleurs qu'Adèle était la fille naturelle d'un riche seigneur, de qui je ne pouvais espérer d'obtenir sa main. Je résolus de me cacher de madame Germain et d'enlever Adèle. Michel, leur domestique, était un honnête garçon, incapable de se laisser séduire par les présens, ni d'entrer dans mes vues. Je me l'attachai par l'extérieur de la probité, et sur-tout par des marques de la plus douce affection. Tous les jours le bon Michel m'amenait sa jeune maîtresse à l'insu de la duègne, qui d'ailleurs était tombée malade, heureusement pour moi; et toutes les nuits j'allais retrouver dans la forêt mes camarades, qui me reprochaient assez souvent l'inaction dans laquelle l'amour me tenait. Eh bien! leur dis-je un jour, il n'y a qu'un moyen de me rendre à mes travaux; aidez-moi à enlever Adèle; prêtez-vous à tous les rôles que je vous distribuerai pour m'assurer la possession de cette beauté, sans laquelle je ne puis vivre, et je vous promets de vous seconder comme je faisais autrefois. Ils me chérissaient tous; ils me promirent donc de faire tout ce que j'exigerais de leur amitié.
»Une circonstance fâcheuse vint ensuite hâter l'exécution de mes projets, et presser notre départ de France, départ qui me mit à la tête de la troupe, et me permit d'exécuter les plans de réforme que je préméditais depuis long-temps».
CHAPITRE XI.
AVEUX QUI SERVENT À ÉCLAIRCIR QUELQUES TRAITS OBSCURS.
«Depuis notre séjour dans la forêt d'Anet, la nuit la plus profonde couvrait à nos yeux le sort de notre capitaine Verdier, dont nous n'avions pas entendu parler. Un éclair affreux vint déchirer, cette nuit perfide, et nous annoncer la foudre qui, grondant sur nos têtes, était prête à nous frapper. J'apprends un jour, par un correspondant sûr, que Verdier venait de périr sur un échafaud, et, ce qui est le plus cruel, que ce lâche a eu la bassesse, avant de mourir, de nommer ses complices! Je suis le premier sur sa liste fatale, moi, le fils de son ancien ami; moi, son confident et son camarade le plus dévoué! On sait où je suis, et des satellites entourent déjà l'auberge du Paradis, au moment où j'apprends ces tristes nouvelles!... J'ai le bonheur de me sauver assez à temps pour n'être point arrêté, et j'arrive tout essoufflé à la forêt, où je me hâte de rallier mes compagnons.
»Amis, leur dis-je d'une voix forte, nous sommes trahis par Verdier; on suit nos traces, et c'est par miracle, sans doute, que je viens d'échapper aux poursuites des gardes que ce monstre nous a envoyés avant de perdre, au milieu des supplices, une vie qu'il a souillée des plus grands forfaits. Il faut de la tête ici, mes amis, il faut agir, et sur-tout il faut nous réunir, nous serrer tous, afin d'opposer une résistance opiniâtre à ceux qui voudraient nous attaquer; mais on ne l'osera point, et nous avons tout le temps de prendre des mesures pour notre sûreté. Permettez-moi maintenant d'ouvrir un avis, un avis salutaire, le seul, je crois, qu'il nous reste à suivre. Je suis né en Allemagne près de la Bohême, dont je connais les vastes et sombres forêts. L'Allemagne, est un pays que nous n'avons pas encore visité; allons nous y établir; parcourons-la rapidement, amassons-y des trésors, et retournons ensuite dans les immenses forêts de la Bohême, où nous pourrons fonder une colonie, une ville même, comme fit jadis, en Italie, l'heureux Romulus, qui suivait notre profession. Laissons à des filoux, à des escrocs subalternes, les petits vols; voyons, agissons en grand, et prenons un nom distingué, noble, qui, mettant en repos notre conscience, nous rende intrépides, estimables même aux yeux du monde. Nous détestons les riches et les grands, parce que les riches et les grands sont les tyrans du pauvre et de l'homme obscur. Nous bravons l'empire des loix humaines, parce que les loix humaines sont toutes en faveur du puissant, et toutes contraires à la philosophie, à la religion naturelle. Que notre profession s'anoblisse; que notre titre pompeux, imposant, annonce nos principes et nos intentions; qu'on ne nous combatte plus comme de vils brigands, mais comme une formidable corporation; qu'on traite avec nous de puissance à puissance; en un mot, que nous soyons recommandables à nos propres yeux, et que le fils de famille ne rougisse plus d'entrer dans notre illustre corps. Je propose le nom d'Indépendans; est-il adopté?
»Oui, oui, s'écrient ensemble tous mes camarades! Je continue: Amis! que vous prouvez bien la pureté de vos intentions, la grandeur de votre ame! Oui, Indépendans, puisque ce nom vous plaît; vous êtes faits pour former une société à jamais célèbre. Je vous le prédis, vous vous trouverez grossis de tout ce qu'il y a d'hommes fiers, nés pour secouer le joug des préjugés et des tyrans de la terre; vous formerez une armée dont le plus grand d'entre vous sera le chef, et vous ferez pâlir, sur leurs trônes chancelans, les despotes de l'Europe. Indépendans, soyez justes maintenant, soyez magnanimes, et méritez le nom respectable que vous prenez. Ne persécutez pas le faible, le timide; donnez à celui qui n'a rien, prenez à celui qui possède trop; consolez l'infortuné, humiliez le superbe, écrasez le puissant, et vous serez bénis de toute la terre comme les amis, les défenseurs de l'humanité. Quel est celui qui ne voudrait partager vos travaux, cueillir vos lauriers et mériter votre estime? Quel est l'homme courageux qui ne brûlera entrer dans vos rangs, de combattre à vos côtés? Moi-même, je sens que mon ame s'élève: jusqu'à présent j'ai rougi de faire le plus vil des métiers; je n'ai travaillé qu'avec peine; je sentais là, là, dans mon cœur, ma conscience qui me reprochait une vie nuisible à la société; j'entendais sa voix me crier: Cesse de maltraiter ton semblable qui te repousse comme un brigand; sois généreux pour le faible; mais sois son vengeur, et tu n'auras plus de remords. Oh, mes amis! qu'il est beau d'abjurer une profession vile et dangereuse en soi, pour prendre le titre et les principes que dicte à l'homme fier la plus saine philosophie! Indépendans, choisissez-vous un chef maintenant, car il vous en faut un qui soit l'ame de vos pensées, et l'agent de vos moindres volontés: quel qu'il soit, ce chef que vous allez choisir, je baisse mon épée devant lui, et je lui jure respect et obéissance.