M. DUCRAY-DUMINIL, (continued 2)
Reading edition
»Madame du Sézil court dans sa chambre; Michel et sa mère la suivent; en une minute la caisse est ouverte, et un billet tout ouvert frappe d'abord les yeux de la veuve; elle y lit:
«Ne rougissez pas femme estimable et chère, ne rougissez pas d'accepter ces légères marques de la tendresse d'un homme qui vous chérira jusqu'au tombeau. Ces faibles présens ne peuvent humilier que celle qui a mis un prix à sa vertu: la vôtre, que j'ai outragée, est encore intacte et pure, puisque vous l'avez défendue. Vous faites mon malheur, et vous ajoutez à mes remords, si vous supposez au don de ces bagatelles un autre motif que celui de la reconnaissance, et de l'amour dont je brûle toujours pour vous.... Je ne puis vous voir, hélas! un obstacle insurmontable me sépare de vous peut-être pour toujours!.... Mais, en vous écrivant quelquefois, j'aurai du moins le bonheur de m'entretenir avec vous, et mes regrets seront moins douloureux. Adieu: le hasard seul m'a fait découvrir votre retraite; n'en changez pas, et sur-tout ne dévoilez pas notre secret aux gens chez qui vous avez pris un asyle. J. R.»
»Madame du Sézil qui, dès les premiers mots de la mère Michel, s'était doutée de la main qui lui faisait des présens, avait eu d'abord l'idée que cette femme la trahissait, et s'entendait peut-être avec l'inconnu; mais les derniers mots de cette lettre lui prouvèrent qu'elle se trompait: le hasard en effet sert toujours les amans; il se pouvait que l'inconnu eût découvert sa retraite: elle ne se cachait point dans le quartier, et elle y portait le même nom sous lequel elle était peut-être connue de l'étranger. Notre belle veuve était d'ailleurs confiante et bonne; elle prit donc le parti de dire à ses hôtes qu'en effet cette caisse lui venait de la Provence; puis elle les pria de la laisser seule, ce qu'ils firent sur-le-champ. Madame du Sézil, émue et confuse, fit soudain l'inventaire de sa caisse: des étoffes de tous genres, des bijoux, et sur-tout de l'or, voilà ce qu'elle y trouva. Il faut que cet homme soit bien riche, se dit-elle.... Elle éprouvait toujours une certaine répugnance à accepter; mais enfin elle ne pouvait restituer, il fallait donc garder: c'est ce qu'elle fit.
»J'abrège maintenant l'espace de temps qui s'écoula depuis ce moment, jusqu'à l'époque où madame du Sézil donna le jour à une fille charmante, qu'elle nomma Adèle. Elle avait répandu le bruit que cet enfant était de son époux: tout le monde le crut, et cette femme intéressante voulut remplir, envers sa fille, tous les devoirs de la maternité; elle la nourrit de son lait, et l'éleva avec le plus grand soin, comme avec la tendresse la plus touchante. L'ame finit par se faire aux grands chagrins; madame du Sézil s'habitua insensiblement à une position, qui lui avait paru si critique dans le commencement, qu'elle s'imaginait succomber bientôt sous le poids de la honte, du repentir et du chagrin. Toujours même zèle, mêmes soins, mêmes égards de la part de la mère Michel et de son fils; toujours des lettres et des présens de l'inconnu, qui ne se nommait jamais, et qui même avait l'air d'ignorer qu'il fût père. Madame du Sézil formait quelquefois le projet de quitter son asyle trop connu de l'étranger, et de se soustraire à ses bienfaits dans quelque endroit écarté qu'il ne pût découvrir; mais elle était sans fortune, sans ressources; eh puis elle était mère: les présens de l'inconnu n'avaient plus rien qui pût l'humilier: elle les rendait à sa fille, ces présens d'un père coupable; elle ne rougissait plus, en songeant que ce qu'il croyait donner à l'amour, devenait le juste tribut de la nature.
»Quinze ans s'étaient écoulés dans la pratique des devoirs maternels, et, pendant ce temps, il s'était passé quelques événemens chez madame du Sézil. La mère Michel était morte, et son fils, qui ne pouvait se séparer de sa chère maîtresse, ainsi qu'il appelait la belle veuve, avait pris un petit cabinet dans le haut de la maison, tandis que madame du Sézil avait loué pour son compte, et meublé à son goût, les quatre pièces qui formaient le logement de la mère Michel. Madame du Sézil était chez elle, et Michel la servait; il ne faisait plus de commissions, Michel; il était le domestique, le confident, et l'ami de la veuve et de sa fille. La jeune Adèle grandissait en beauté, en vertus et en talens; sa mère lui avait donné tous les maîtres propres à faire une brillante éducation; elle avait de l'esprit, du jugement et de la raison; c'était, en un mot, un chef-d'œuvre de la nature. Je l'ai connue, mes amis, je l'ai aimée.... Ah! pardonnez les pleurs qui coulent de mes yeux, c'est le juste tribut des regrets que je dois à sa cendre. Me voici bientôt à ses propres aventures.... Mais je vous dois encore quelques détails sur la mère, l'intéressante madame du Sézil.
»Vous êtes sans doute étonnés, ainsi que je le fus moi-même lorsque ses malheurs me furent racontés par elle, de ce que l'inconnu trouva le moyen, pendant près de seize années, de pourvoir, même d'une manière magnifique, aux dépenses de la mère et de la fille, sans chercher une seule fois l'occasion de les voir. Vous êtes surpris aussi de ce que madame du Sézil ne fit aucune démarche pour connaître enfin l'homme mystérieux de qui dépendait son sort et celui de sa fille; je vous éclaircirai bientôt vos doutes sur le premier point. Quant à la résignation de la belle veuve, je vous dirai qu'elle était le fruit de l'habitude et de la délicatesse. Les lettres de l'inconnu étaient toujours si tendres, touchantes, que madame du Sézil ne pouvait attribuer son silence sur son nom et sa fortune, qu'à un obstacle bien puissant qui l'enchaînait, et qu'il ne dépendait pas de lui de surmonter. Quelle apparence en effet, s'il eût pu se faire connaître, qu'il ne l'eût pas fait, tandis qu'il accablait cette famille de bienfaits, toujours offerts avec délicatesse et d'une manière détournée! Dans ses dernières lettres, il hasardait de parler de sa fille, ce qui prouvait à la veuve qu'il était instruit; mais il ne le faisait jamais qu'avec les plus grands ménagemens, comme s'il craignait d'offenser la vertu de madame du Sézil, en lui rappelant une nuit d'erreur, qu'il n'appelait que le seul tort de sa jeunesse. Les personnes qui venaient de sa part remettre ses lettres ou ses présens à la veuve, ne se présentaient jamais que lorsqu'elle était absente, elle et sa fille. C'était toujours Michel qui les recevait, et qui attribuait, ou feignait d'attribuer ces dons aux parens que sa maîtresse disait avoir dans la Provence. Depuis quelque temps madame du Sézil n'était plus dupe de la prétendue crédulité de Michel; elle le soupçonnait fortement d'être dans la confidence du père d'Adèle, et de le connaître même particulièrement; mais, délicate et fière, elle eût cru offenser l'inconnu, elle eût cru se dégrader elle-même, en forçant un domestique à violer un secret qui lui avait été confié; elle en admirait davantage ce bon serviteur, et ne faisait aucune tentative pour obtenir un éclaircissement qui peut-être, en nuisant à l'homme généreux dont elle dépendait, aurait pu détourner la source des bienfaits qu'il répandait journellement sur elle et sur sa fille. Avec cela sa fille ignorait le secret de sa naissance: Adèle se croyait, comme tout le monde se l'imaginait, la fille de M. du Sézil, qui avait perdu la vie quelques mois avant qu'elle eût vu le jour. Des démarches, des explications arrachées, auraient forcé cette tendre mère à faire à sa fille d'autres explications dont elle aurait eu trop à rougir et que d'ailleurs l'âge et le sexe de l'enfant ne permettaient pas qu'elle lui fît.
»Toutes ces raisons sont sans doute assez fortes pour motiver la résignation de madame du Sézil, et pour m'engager à passer sur-le-champ au récit d'événemens plus sérieux, et dans lesquels la mère de mon Victor va jouer un rôle important, mais bien douloureux».
Ici madame Wolf se reposa quelque temps. Le baron la força, ainsi que Victor et Clémence, à prendre quelques rafraîchissemens, dont ils avaient tous besoin après tant de fatigues, et qu'il partagea avec eux. Ensuite madame Wolf reprit son récit ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant.
CHAPITRE VII.
NOUVEAUX TROUBLES, NOUVEAUX VOYAGES.
«Madame du Sézil n'avait pas d'autre consolation que sa fille, qui réunissait toutes les qualités physiques et morales qu'on peut désirer à quinze ans. Adèle était grande, très-forte, et la meilleure amie de sa mère. La lecture, la musique, et les petits ouvrages du sexe, occupaient les momens de ces deux êtres vertueux: ils n'étaient qu'eux deux, pour ainsi dire, dans la nature, ou plutôt ils ne faisaient qu'un; mais leur bonheur ne devait pas être de longue durée, ou du moins il allait être traversé par une catastrophe terrible, inattendue.
»Des voisins, amis de madame du Sézil, lui offrent deux places dans une loge qu'ils ont louée pour aller, ce soir même, voir jouer une pièce de Molière au théâtre des comédiens ordinaires du roi, rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Madame du Sézil n'avait pas été deux fois au spectacle depuis ses malheurs, et sa fille n'avait pas non plus un goût très décidé pour ce genre d'amusement. En général on les voyait rarement dans un endroit public: leur goût les portait vers la campagne; elles aimaient les fêtes champêtres; et c'était au loin qu'elles allaient rêver, lire, causer, ou admirer la nature. Cependant les places qu'on leur offrait étaient attrayantes: on donnait le Misanthrope, et ce chef-d'œuvre qu'elles connaissaient d'ailleurs, était trop dans leurs principes, pour qu'elles manquassent l'occasion de l'admirer. Nos dames vont donc dans la loge de leurs voisins: le spectacle commence, et elle y prêtent la plus constante attention. Cependant, dans la loge en face d'eux était une femme de condition, très-parée, surchargée de rouge et de diamans, qui, depuis long-temps, fixait la veuve et sa fille avec une curiosité mêlée de dépit. À côté d'elle était un homme d'une quarantaine d'années, qui, de son côté, lorgnait la loge de nos dames, et paraissait mettre, à les regarder, l'intérêt le plus vif. La vieille marquise, car c'en était une, se lève tout-à-coup, avant que son cavalier ait le temps de s'informer du sujet qui la trouble. Elle descend précipitamment, remonte avec un vieillard, reparaît dans une autre loge voisine de celle où elle était, fixe de nouveau la loge de nos dames, et fait une question à l'oreille du vieillard. L'homme de quarante ans entend celui-ci répondre distinctement à la marquise: Ce sont elles. Le cavalier sort aussi de sa loge, fait le tour, et vient à celle où nos dames, ignorant ce qui se passait, n'étaient livrées uniquement qu'au spectacle.... Madame du Sézil entend frapper doucement à sa loge: elle ouvre; le cavalier, troublé, ne peut que lui dire ce peu de mots: Retirez-vous.... prenez garde d'être suivies; ne craignez rien; demain je vous expliquerai ce mystère.
»Le cavalier est sorti soudain en refermant la porte de la loge; mais madame du Sézil reste frappée du coup le plus violent.... Cet homme qui vient de lui parler, ses traits, sa voix! elle l'a reconnu, c'est lui, c'est l'inconnu, c'est le père de son Adèle!.... Elle jette un cri, et s'évanouit. Sa fille, ses amis, dans la plus grande inquiétude, la transportent hors de la loge: elle recouvre ses sens; mais elle se rappelle l'ordre qu'on vient de lui donner, et demande à rentrer chez elle. On lui obéit, on la ramène dans son appartement, où chacun lui demande la cause de son trouble; elle ne peut la dire; elle prie en grace qu'on la laisse seule; sa fille, sa tendre fille qui baigne ses mains des larmes de la tendresse, est elle-même repoussée. Les amis se retirent, Adèle rentre dans une autre pièce, où elle se livre à ses inquiétudes, et madame du Sézil seule, repasse dans sa mémoire toutes les circonstances de cette étonnante aventure. Quoi! c'est lui! oh! c'est bien lui! Voilà cet homme qu'elle n'a connu que six jours, et qu'elle n'a pas revu depuis seize ans! Mais qu'a-t-il voulu dire? Qu'y a-t-il? Quel danger peut courir madame du Sézil? Demain, a-t-il dit, il expliquera ce mystère! Grand Dieu! le malheur est-il arrivé de nouveau? va-t-il fondre sur la tête innocente d'une mère vertueuse?.... Prenez garde d'être suivies!.... Elle appelle sa fille: Adèle?—Ma mère, ma tendre mère! eh bien! êtes-vous un peu calmée?—Oui, ma fille; écoute: crois-tu que quelqu'un nous ait suivies tout-à-l'heure?—Je ne crois pas, maman; à moins que cette méchante dame....—Quelle dame?....
»Ici la jeune Adèle rapporte à sa mère les observations que ses amis ont faites, et qu'ils lui ont confiées avant de se retirer, sur une dame qui a beaucoup regardé leur loge, qui est sortie, puis rentrée avec un vieillard, etc. Adèle ajoute que le particulier qui est venu parler à l'oreille de sa mère, était placé à côté de cette dame si curieuse, et qu'on le croit même son mari.—Son mari! s'écrie madame du Sézil, en cachant sa tête de ses deux mains: ah! malheureuse Adèle!....
»Adèle ne peut comprendre le sens de cette exclamation: elle s'efforce de consoler sa mère, que le mot son mari vient de plonger dans le plus grand désordre. Allons, dit-elle, il n'y a que Michel qui puisse m'expliquer ce mystère: fais-le venir, ma fille.
»Adèle appelle Michel; il n'y est point; elle demande si on l'a vu dans la maison: on lui répond qu'un domestique, tout essoufflé, est venu le chercher, et que Michel a chargé le portier de dire qu'il ne rentrerait peut-être pas de la nuit, pour une affaire pressante qui concernait madame, et qu'il lui confierait demain. Adèle vient rendre ses propres expressions à madame du Sézil, dont l'inquiétude et la douleur redoublent. Il faut qu'elle se détermine à passer la nuit entière dans l'incertitude la plus cruelle, sans pouvoir attendre d'autres éclaircissemens que des événemens, qui doivent être funestes, si elle en croit ses pressentimens, qui ne l'ont jamais abusée.
»Adèle respecte le secret de sa mère; elle n'ose la prier de le verser dans son sein; mais cette tendre mère lui dit souvent: Tu sauras tout, mon Adèle, hélas! je vois bien qu'il faut que tu saches tout!.... Mais demain.... attends.... attendons toutes deux!.... Si nous sommes menacées de quelque accident, il ne nous abandonnera pas; non, il ne doit, il ne peut pas nous abandonner!...
»Tous ces mots entrecoupés de sanglots, sont autant d'énigmes pour la sensible Adèle; cependant elle se décide, ainsi que sa mère, à attendre les événemens, et toutes deux passent une nuit cruelle, agitée, sans pouvoir se reposer.
»Le lendemain matin, une voiture brillante s'arrête à la porte cochère. Une dame en descend; elle monte, et se présente du ton le plus courroucé à madame du Sézil. C'est la dame d'hier soir qui les examinait tant, Adèle la reconnaît. Savez-vous qui je suis, dit cette dame à madame du Sézil?—Non, madame.—Je suis marquise, et femme d'un homme qui mène avec vous la conduite la plus scandaleuse.—Avec moi, madame!—Oui, oui, vous le connaissez bien, vous savez bien qui je veux dire.—Mais je n'entends rien....—Voilà le petit ménage que mon mari soutient en ville! Et cette petite fille, c'est la sienne sans doute; on m'avait vanté sa figure, moi, je n'y vois rien que de très-commun.
»Je vous passe, mes amis, les expressions injurieuses dont se servit la vieille irritée; je ne vous peindrai pas la surprise, l'effroi d'Adèle, non plus que le trouble et la douleur de sa mère. Qu'il vous suffise de savoir qu'après avoir fait une scène épouvantable à madame du Sézil, la vieille sortit en la menaçant d'obtenir, avant la fin du jour, un ordre pour la mettre, ainsi que sa fille, dans une maison de force.
»On ne peut pas se faire une idée de l'état cruel dans lequel notre belle veuve fut plongée après le départ de la marquise. Elle perdit connaissance; puis elle reprit ses sens pour maudire le jour fatal où elle rencontra l'inconnu; ensuite elle recommanda sa fille à la providence qui, jusques-là, avait pris soin d'elles. Incapable de réfléchir ni de prévenir le coup fatal dont on la menaçait, madame du Sézil ne pouvait que se livrer à l'excès de sa douleur, lorsque Michel entra pâle et défait. Ah! Michel, lui dit sa maîtresse en sanglotant, qu'as-tu fait? tu m'as abandonnée!—Non, madame; mais les momens sont chers, daignez me répondre: Est-elle venue?—Oui, Michel, elle est venue; mais quelle est cette femme altière; et que signifie ce mystère?—Je ne songerai à vous l'expliquer que lorsque je vous aurai mises toutes deux en lieu de sûreté. Allons, madame, rappelez votre courage; une chaise m'attend là-bas, il faut y monter sur-le-champ, il faut céder aux vœux d'un homme qui vous adore, et qui veut vous protéger contre les injustes violences de sa femme.—De sa femme, grand Dieu!
»Michel charge une valise des effets les plus précieux de madame du Sézil, qui le regarde sans songer à l'aider. Cependant elle pense au portrait de l'inconnu, elle le prend, l'examine avec une expression douloureuse; puis elle le montre à sa fille, en lui disant du ton le plus ému: Voilà ton père, mon Adèle!... c'est le particulier que tu as vu hier soir!.... Tu n'es pas le fruit de l'hymen, tu n'es pas même celui de l'amour; car ta mère a été trompée, séduite: ah Dieu! que ne suis-je morte la veille de ce jour fatal!....
»Adèle étonnée, attendrie, prend le portrait, le considère; puis elle embrasse sa mère en fondant en larmes. Ma tendre mère, lui dit-elle, et tu m'avais caché!....—Devais-je rougir à tes yeux, mon Adèle!.... Mais le destin, le cruel destin m'y force!.... La scène de cette femme violente.... Qu'aurais-tu pensé de moi!....
»Pendant ce court entretien, qui se termine par des effusions de tendresse entre la mère et la fille, Michel a tout préparé pour le départ. Il est temps, madame; il est temps, daignez me suivre.
»Madame du Sézil noyée dans les larmes, faible, et soutenue par sa fille, monte avec elle dans la chaise: c'est Michel qui les conduit, il fouette ses chevaux, et fend l'air. Michel est le postillon de notre veuve, il est impossible qu'elle lui parle en route, qu'elle tire de lui la moindre explication. Elle ne sait où elle va, l'infortunée; mais elle a confiance en Michel, il ne peut la trahir, la livrer à ses ennemis. Ce fut dans la voiture que madame du Sézil raconta à sa fille les détails de sa courte liaison avec l'étranger, ainsi que l'histoire de sa naissance, et le secret de son existence, que les bienfaits de l'inconnu avaient jusqu'à présent rendue aisée et même heureuse. Adèle ne pouvait revenir de sa surprise, elle brûlait du desir de voir cet homme extraordinaire, et finissait par embrasser sa mère, par rassembler toutes les facultés de son cœur et de son esprit pour consoler cette mère désolée. Michel courut pendant l'espace d'environ cinq heures sans s'arrêter. Il était quatre heures du soir, lorsqu'il descendit de cheval, au milieu de la grande rue d'une ville de province, dont nos voyageurs ignoraient le nom. Michel donne le bras à ces dames, et leur dit: Voilà la retraite sûre et tranquille que vous devez désormais habiter.
»La porte d'une maison simple, mais commode s'ouvre; une femme, jeune encore, et d'un extérieur décent, paraît: Entrez, mesdames, dit-elle à nos voyageuses, je vous attendais....
»Tout ceci paraît un rêve à madame du Sézil, qui reste bien plus étonnée, lorsque Michel, après avoir dit à la maîtresse de la maison: Je vous recommande mes chères maîtresses que je reverrai bientôt, remonte sur son cheval, et disparaît avec la chaise qui les a amenées, et dont il a retiré la valise.
»Je ne vous peindrai point le silence inquiet et douloureux de madame du Sézil et de sa fille; vous devez vous en faire une idée, si vous vous mettez un instant à leur place.
»Madame Germain, c'est le nom de leur nouvelle hôtesse, ne néglige rien pour rassurer ses deux aimables compagnes qu'elle voit tremblantes et dans un trouble difficile à décrire. Soyez tranquilles, mesdames, leur dit-elle, daignez m'accorder votre confiance, vous êtes parfaitement en sûreté chez moi.—Je le crois, madame, répond la belle veuve; mais, de grace, veuillez nous apprendre où nous sommes, et par quel ordre nous sommes conduites ici?—Je vais satisfaire à toutes vos questions, madame. Vous êtes ici à Dreux, petite ville de Beauce, éloignée tout au plus de dix-sept lieues de Paris. Quant à moi, je m'appelle madame Germain, et l'honneur d'avoir l'estime et l'amitié de M. le marquis de Rosange.—Du marquis de Rosange, s'écrie madame du Sézil, en se rappelant l'ancien bienfaiteur de son époux! du marquis de Rosange! Quoi! vous connaissez ce vieillard respectable?—Ce vieillard, dont vous parlez, madame, n'est plus depuis dix ans; c'est son fils qui a la bonté de m'estimer, et qui brûle, depuis seize ans, pour vous de l'amour le plus tendre et le plus constant.—Ciel! mon inconnu?...—N'est autre que le marquis Jules de Rosange, fils du bienfaiteur de votre époux, que vous veniez implorer à Paris, lorsqu'il vous arriva l'aventure de Breteuil.—Qu'entends-je, grand Dieu! si son père a su que la veuve de son protégé s'était déshonorée!....—Jamais, madame; ce secret n'est connu que du marquis, de moi et de votre fidèle Michel.... Mais je vois que j'ajoute encore au trouble qui vous agite: daignez prendre quelque nourriture, ensuite je me ferai un devoir d'éclaircir tous vos doutes.
»Madame Germain fit servir le dîner; et nos dames, rassurées par le ton obligeant et les manières franches de leur hôtesse, mangèrent un peu, mais sans goût et sans appétit; elles avaient éprouvé depuis vingt-quatre heures trop de révolutions. Madame Germain ne cessait de leur dire, soyez tranquilles, mesdames, la femme qui vous poursuit ne saurait découvrir votre retraite, et d'ailleurs j'espère qu'elle n'aurait aucuns droits chez moi.—Mais quelle est cette femme?—C'est son épouse.—Comment a-t-il pu épouser une autre que celle qu'il aimait?—C'est lui qui vous expliquera cela; car vous le verrez bientôt.—Nous le verrons!—Oui, du moins il m'a fait prévenir de l'attendre sous quelques jours.—Ô bonheur!.... Mais comment avez-vous su, madame?—C'est ce que je vais vous apprendre. J'étais autrefois femme de confiance de la mère du marquis qui m'avait élevée: mon mari était aussi au service de cette famille estimable. Devenue veuve, j'ai prié ma maîtresse de me permettre de vivre tranquillement du fruit de mes épargnes: elle y a consenti, et ses bienfaits ajoutés à ce que je possédais déjà, m'ont permis d'acheter cette maison où je vis, depuis dix ans, sans faste, mais dans une honnête aisance. Le marquis, qui a des terres dans cette province, avait la bonté de se reposer de temps en temps chez moi, lorsque ses affaires l'appelaient dans ses possessions: il avait hérité de la tendresse de sa mère pour moi, et en vingt occasions il avait éprouvé que j'étais digne de sa confiance. Ce fut au commencement de ce printemps qu'il me raconta son aventure avec vous et les suites qu'elle avait eues. Il m'ajouta qu'il vous adorait, qu'il chérissait sa fille, quoiqu'il fût privé du bonheur de vous voir par des motifs puissans, mais que son seul espoir était de se réunir un jour à vous deux, et de réparer les torts de l'amour et du destin. Mon épouse, me dit-il ensuite, a des soupçons; un domestique m'a trahi, j'en suis sûr; vous connaissez l'humeur altière de la marquise, elle est capable de tout pour se venger d'une femme qu'elle croit bien plus sa rivale qu'elle ne l'est en effet. Si jamais elle parvient à découvrir la retraite de ma fille et de sa mère, permettez-moi, madame Germain, de les cacher dans votre maison, promettez-moi de leur donner un asyle sûr, secret, et de leur accorder une part de cet attachement que vous me prouvez tous les jours.... Je lui promis de seconder ses moindres vœux à cet égard, et depuis ce temps, je ne le vis plus.... Cette nuit, je dormais profondément, lorsque vers deux heures du matin, je fus réveillée en sursaut par un bruit extraordinaire: on frappait à ma porte à coups redoublés: c'était Michel, que j'introduisis après qu'il se fut fait bien connaître. Je n'avais jamais vu Michel; mais le marquis m'en avait parlé comme d'un homme sûr et probe qu'il avait placé auprès de vous. Michel me remit une lettre dans laquelle le marquis me racontait l'aventure arrivée au spectacle, et me priait de tenir sur-le-champ la parole que je lui avais donnée de recevoir chez moi les deux dames auxquelles il s'intéressait: à l'instant, dis-je à Michel, amène-les-moi, ces deux personnes infortunées dont je brûle d'adoucir les chagrins.... Michel est parti à cheval comme il était venu, et je lui dois le bonheur de vous posséder en ce moment.
»Madame du Sézil remercia son hôtesse de l'explication importante qu'elle venait de lui faire; puis elle parut inquiète de ce que Michel venait de la quitter si brusquement. Madame Germain lui répondit: Le marquis, tremblant qu'il ne vous arrivât quelque accident en route, avait donné ordre à ce domestique de revenir sur-le-champ, à Paris, lui rendre compte du succès de votre voyage. Et d'ailleurs il a des arrangemens à prendre relativement à votre maison, aux effets que vous avez laissés dans votre appartement. Ne craignez rien, encore une fois, femme intéressante; et vous, jeune personne digne d'une mère aussi estimable, aidez-moi à dissiper ses inquiétudes; vous êtes toutes deux chez une amie, une tendre amie, qui fera tout pour mériter que vous l'appeliez par la suite de ce doux nom.
»La veuve et sa fille embrassèrent madame Germain, qui mêla quelques larmes de sensibilité à celles que ses amies répandaient en abondance: ensuite on conduisit les voyageuses dans leur appartement, où on les laissa libres de se livrer, sans témoins, à leurs réflexions.
»Maintenant, monsieur le baron, belle Clémence, et toi, mon cher Victor, voulez-vous me permettre de faire une courte digression? Voulez vous connaître plus particulièrement cette madame Germain, qui commence à jouer un rôle assez important dans cette histoire? Regardez moi, vous la voyez devant vous.... Wolf est un nom supposé que j'ai pris à une époque que vous connaîtrez.... Oui, je suis cette madame Germain, qui a connu ton aïeule, Victor, qui t'a reçu dans ses bras, qui t'a remis dans ceux du respectable baron de Fritzierne; enfin je suis cette madame Germain qui a fermé les yeux à ta malheureuse mère, moissonnée dans sa tendre jeunesse, comme la violette du printemps. C'est ma maison que le marquis de Rosange avait choisie pour soustraire aux regards de la jalousie deux personnes auxquelles il était attaché par les plus doux liens. J'étais prévenue sur les graces et les vertus de ces deux aimables femmes; mais leur excellent caractère, leurs malheurs, le charme de leur entretien, tout me pénétra bientôt pour elles d'une amitié si vive, si constante, que les preuves que j'eus le bonheur d'en donner par la suite, ne coûtèrent rien à mon cœur».
Ici, madame Germain (nous ne l'appellerons plus madame Wolf) fut interrompue par le baron de Fritzierne, qui lui prouva son estime dans les termes les plus flatteurs: la jeune Clémence embrassa cette femme sensible, et Victor ému, attendri, ne put que se jeter sur une de ses mains, qu'il couvrit des douces larmes de la reconnaissance.
Madame Germain remercia ses amis de l'intérêt qu'ils lui prouvaient; puis elle reprit ainsi son intéressante narration.
CHAPITRE VIII.
L'AMOUR ET L'HYMEN.
«Madame du Sézil, retirée avec sa fille, ne put s'empêcher d'admirer la providence, qui assigne à chaque individu une destinée qu'il ne peut fuir. Quoi! s'écria-t-elle, mon inconnu qui s'est caché à mes regards depuis seize ans, cet étranger sensible et généreux qui a su faire les plus grands sacrifices pour réparer une seule faute, c'est le fils du bienfaiteur de mon époux, c'est le jeune Jules dont M. du Sézil m'a parlé autrefois avec tant d'intérêt, l'ami de son enfance, le compagnon de ses jeux, de ses moindres plaisirs!....
»La veuve relit les lettres, que depuis long-temps elle reçoit de l'inconnu: aucune n'est signée; mais toutes sont souscrites d'un J. et d'un R. ce qui fait bien Jules Rosange. Elle s'étonne de ne l'avoir point deviné; mais elle s'abuse, il était impossible que sa pensée s'arrêtât sur un jeune homme qu'elle ne connaissait que de nom, et qu'elle ne pouvait pas supposer se rencontrer sur la même route qu'elle avait à parcourir, dans la même voiture qu'elle a choisie. Les choses les plus simples sont souvent tellement éloignées de la vraisemblance, qu'il y aurait de la folie à vouloir leur trouver des rapprochemens.
»Adèle et sa mère attendaient le marquis avec la plus vive impatience: lui seul pouvait leur donner des explications indispensables sur bien des points qu'elles ne comprenaient pas encore; mais vœux inutiles! le marquis, qu'on attendait sous peu de jours, ne vint pas; un mois s'écoula sans qu'on entendît parler de lui, sans qu'on vît revenir le fidèle Michel lui-même. L'inquiétude, la douleur, et la révolution violente qu'avaient causée à madame du Sézil l'entrevue du spectacle et la scène affreuse de la vieille marquise, tout avait altéré sa santé à un point qu'un médecin, appelé, déclara que l'infortunée avait tout au plus huit jours à vivre. Sa fille et moi, nous ne quittions pas le chevet de son lit, nous lui prodiguions les soins les plus empressés; mais nous ne pouvions calmer le vif desir qu'éprouvait la veuve de voir Rosange, de mourir dans ses bras! Dans le transport de son cerveau, elle l'appelait à grands cris, elle croyait le voir, lui reprochait sa fatale destinée, et retombait dans un accablement qui faisait craindre pour ses jours. Adèle ne savait que pleurer et implorer le ciel pour sa tendre mère: moi, je m'occupais des soins que l'état de mon amie exigeait, et je ne pouvais concevoir le retard ni le silence du marquis. Enfin, un jour que madame du Sézil était un peu plus tranquille, je vois s'arrêter à ma porte une calèche couverte; le cœur me bat, je cours, et reconnais sur-le-champ le domestique qui est derrière: c'est Michel! ô bonheur! s'il accompagne le marquis, nous allons rendre à la vie une femme infortunée! c'est Rosange en effet qui descend, se précipite dans mes bras, et me demande son amie. Votre absence, lui dis-je, a pensé lui coûter la vie: elle est encore très-mal; mais aussi pourquoi avez-vous tant tardé?....—Une forte raison, des embarras multipliés, me répond le marquis; je vous conterai tout cela, madame Germain; mais où est mon amie, je viens faire son bonheur.
»Je me hâte d'aller annoncer à madame du Sézil la plus heureuse nouvelle; le marquis m'a suivie, il est déjà dans la chambre, au lit de madame du Sézil, qui jette un cri de surprise et d'émotion. Le marquis, effrayé de la pâleur et de l'état languissant de l'infortunée, recule quelques pas, examine sa fille, et la presse contre son sein avec la plus vive tendresse. Quel moment pour ces trois amis! comme ils avaient soupiré après ce moment fortuné, et combien il leur avait coûté!.... Rosange, lui dit madame du Sézil d'une voix faible, la voilà, ta fille, la voilà; hélas! pourra-t-elle jamais t'appeler son père!—Elle le peut, réplique vivement le marquis, elle le peut dès aujourd'hui: oh! recouvre ta santé, femme adorable, et apprends la nouvelle la plus heureuse!.... Je suis libre, et je viens t'offrir ma main.—Quoi! votre épouse?—Elle n'est plus, et sa mort me rend à mes premiers liens, à mes premières affections. Deviens ma femme, ô mon amie, et donne à ta fille un père, un rang estimé, et quelque fortune!
»Vous peignez-vous, mes amis, l'impression que cette nouvelle inattendue produisit sur nous toutes. Madame du Sézil ne peut prononcer un mot; mais son front est coloré, ses yeux brillent de l'espoir du bonheur; elle saisit la main de Rosange, qu'elle presse sur son cœur: Adèle est dans les bras de son père, et moi je supplie ce dernier de nous faire le récit d'un événement aussi heureux pour ma tendre amie. La malade, qui était un peu revenue de son trouble, était en état de l'entendre. Le marquis ne se refusa point à satisfaire notre curiosité: nous prîmes tous des siéges, et le marquis commença ainsi:
«Le marquis de Rosange, mon père, était un des hommes les plus favorisés de la nature du côté du cœur et de l'esprit. Grand guerrier, fin politique, son génie l'avait rapproché du souverain, à qui il avait même rendu les plus grands services. Je me souviens toujours de lui avoir entendu raconter que combattant un jour aux côtés du jeune roi, notre grand monarque actuel Louis xiv, mon père et le comte de Bellemare, son ami, avaient eu le bonheur de sauver la vie deux fois à leur prince. Ce jeune roi, reconnaissant et sensible, prit sur-le-champ le plus grand intérêt à Rosange et à Bellemare, qui ne se quittèrent plus. Dans les troubles civils, ces deux amis furent toujours du même parti, et ne contribuèrent pas peu, par leur courage et leur prudence, à borner les prétentions de ceux qui soufflaient sur notre malheureuse France le feu de la discorde. Louis xiv leur disait souvent: Je vous marierai tous deux de ma main, messieurs, et s'il naît de l'un de vous une fille et de l'autre un garçon, je veux, je veux absolument qu'ils soient unis un jour, pour que le généreux sang qui coule dans vos veines reste toujours dans la même famille!....
»Ces touchantes promesses ne furent pas sans effet. Le roi fit bientôt épouser au comte de Bellemare mademoiselle de Sancy, fille de l'un de ses généraux, et à mon père, il donna mademoiselle de la Guiche, fille de la première dame d'honneur de la reine. Louis, en faveur de ces mariages, donna aux deux amis des terres, des châteaux; mais, fidèle au vœu qu'il avait formé de voir unir un jour les enfans des quatre époux, il exigea, en cas que le caprice ou les passions de ces enfans les éloignassent d'une union qu'il desirait; il exigea, dis-je, que les biens de celui qui refuserait passassent à la famille de l'autre; j'entends par ces biens, ceux seulement qui venaient de ses largesses. Tout fut donc ainsi décidé, arrangé et signé. Bientôt madame de Bellemare donna le jour à une fille, et ce ne fut que plus de dix ans après que M. de Rosange eut un fils. Quelque différence d'âge qui se trouvât entre les jeunes gens, le projet d'union n'en fut pas moins suivi. Les deux pères, enchantés, firent savoir cette nouvelle au roi, qui partagea leur satisfaction. J'étais donc destiné, dès ma naissance, à mademoiselle de Bellemare, et l'on m'habituait tellement à la voir un jour mon épouse, que dans mon enfance, en jouant avec elle, quoiqu'elle eût dix ans de plus que moi, je ne l'appelais que ma petite femme, et qu'elle me répondait en me nommant son petit mari.
»Cependant, en grandissant, je remarquais que le caractère de ma petite femme était aigre, impérieux, et qu'il annonçait beaucoup de dispositions à la méchanceté: je ne l'aimais pas; mais n'ayant point de passion dans le cœur, habitué d'ailleurs à obéir aux volontés de mes parens, instruit aussi des arrangement pris pour cette union par le roi, qui m'accablait de bontés, je me préparais à mon hymen sans crainte comme sans plaisir. À l'âge de vingt ans, mon père voulut me faire voyager pendant deux ou trois ans, afin de me donner la connaissance des hommes et des peuples. Je partis donc au grand regret de mademoiselle de Bellemare, et accompagné d'un seul instituteur qui avait élevé mon enfance. Je ne vous ferai point ici l'histoire de mes nombreux voyages; il vous suffira de savoir qu'après avoir vu l'Angleterre, j'arrivai à Calais, où je trouvai une lettre pour moi chez un de mes correspondans. Elle était de mon père; il m'ordonnait de revenir bien vîte, attendu que le roi voulait m'unir lui-même à mademoiselle de Bellemare avant de partir pour les frontières d'Allemagne, où il allait commander ses armées en personne. Je devais, disait-il, m'arrêter à Chantilly, où je trouverais des domestiques et des chevaux qui avaient ordre de me conduire, sans débotter, à son château de Rosange, situé à quelques lieues de Paris, où il était depuis deux mois avec la famille Bellemare, et où l'hymen devait se faire aussi-tôt mon arrivée. Cette précipitation qu'on mettait à former un lien où je prévoyais la perte de mon bonheur et de ma liberté, m'attrista; avec cela, mon digne instituteur était tombé dangereusement malade chez le correspondant où j'étais descendu. Je ne pouvais partir sans lui, l'abandonner. Je restai donc quelques jours, après avoir écrit à mon père pour lui faire part de l'obstacle qui m'arrêtait. Mon vieil ami mourut, je lui fis rendre les derniers devoirs; après quoi je me préparai à partir. L'ennui que j'éprouvais, le desir que j'avais d'éloigner encore mon arrivée, tout me porta à faire comme les écoliers (passez-moi cette comparaison), qui prennent le plus long chemin pour revenir à leur pension. Je me mis donc dans une voiture publique, qui devait rester huit jours au moins en route: je ne puis pas bien me rappeler aujourd'hui les motifs, dignes de ma jeune tête sans doute, qui m'engagèrent à voyager ainsi: peut-être était-ce ma destinée qui me poussait à prendre ce parti, car l'homme est plutôt maîtrisé par la fatalité qu'il ne l'est par sa propre volonté!
»J'étais né avec des passions brûlantes, mais qui ne s'étaient fixées encore sur aucun objet: je vois madame du Sézil, je la vois et l'adore!.... Le feu de l'amour coulait dans mes veines au lieu de sang, et si elle eût bien examiné mes yeux, si elle eût eu plus d'expérience, de connaissance du cœur humain, elle se serait apperçue de mon ardeur, qui s'exhalait à tout moment malgré moi. Je dis malgré moi, car je voulais me contenir. Comment pouvais-je en effet exprimer ma tendresse à une veuve en larmes, qui ne pensait qu'à l'époux qu'elle venait de perdre, qui n'existait que pour chérir sa mémoire!.... Tant de vertus, tant d'amour pour un autre, m'enflammaient davantage, mais me forçaient au silence.... Dans la même voiture était une jeune personne qui paraissait très-liée avec un militaire qui l'accompagnait: Claire, c'était son nom, avait remarqué le feu de mes yeux; elle se douta de mon amour, et m'en plaisanta; ce fut à Abbeville que j'eus l'imprudence de lui confier qu'il me fallait mourir si j'étais obligé de renoncer à ma passion. Claire et son ami se mirent à rire de ce qu'ils appelèrent ma naïveté; ils me donnèrent les conseils les plus pernicieux, et embrasèrent tellement mes sens, que je leur promis de suivre leurs avis; tout était arrangé, il ne fallait plus qu'une auberge commode où nous pussions exécuter notre joli petit plan. Cette auberge favorable se présenta à Breteuil. Vous vous rappelez mon amie, que le soldat et le prêtre se mirent à boire en soupant, et nous forcèrent de suivre leur exemple: ceci entrait dans nos projets. Claire avait mis dans votre verre une poudre narcotique que j'avais achetée à Amiens.... Elle devait vous procurer un sommeil profond, ce qui arriva sans doute; car lorsque vous fûtes endormie, la trop officieuse Claire m'ouvrit votre porte, se retira, et vous ne savez que trop à quel excès je fus coupable!....
»Quand mon crime fut consommé, je rentrai dans la chambre où nous nous étions retirés, le prêtre, le militaire et moi: le bon ecclésiastique était si fort endormi qu'il ne s'était pas apperçu de mon absence; pour le militaire, qui n'avait pas perdu son temps, puisque Claire était venue le trouver, il renvoya cette fille, et me demanda en riant des nouvelles de ma victoire. Je ne pus lui répondre, tant j'étais troublé: effet singulier du remords dans un cœur égaré, mais vertueux! J'éprouvais une confusion dont je ne pouvais me défendre; et un nouveau sentiment, plus doux, plus conforme à mes principes, à mon éducation, l'amour sensible et délicat prenait dans mon cœur une place qu'il ne devait plus quitter. On a toujours prétendu que la jouissance était le tombeau de l'amour; j'éprouvais un effet tout contraire: mon sang s'était rafraîchi, ma tête s'était calmée; ma raison avait fait taire la voix impérieuse des sens, je me rappelais vos larmes, vos prières, et le plus vif intérêt m'attachait à vous. Je me regardais comme un monstre indigne de l'estime des honnêtes gens, de ma propre estime; je ne savais quelle conduite tenir, quels sacrifices faire pour expier mon crime, pour regagner votre tendresse; car je ne doutais pas que vous n'eussiez quelque amitié pour moi; j'avais un peu d'amour-propre et beaucoup d'amour, l'illusion m'était permise. Oui, me dis-je, je veux l'aimer, l'adorer toujours; mais quand et comment lui prouver ce nouveau sentiment qui ne peut l'irriter; j'ignore son nom, quoiqu'elle m'ait appris ses malheurs et le motif qui la guide à Paris.... Au moins je dois lui demander pardon de mon crime, je le dois; je ne pourrais vivre chargé de sa haine.
»Ces réflexions m'avaient agité tout le reste de la nuit. Au jour je rentre chez vous comme un homme égaré, dans l'intention déplacée de tomber à vos genoux, de vous exprimer mes regrets, je jette un regard sur vous; un doux sommeil rafraîchissait votre sang; je le respecte ce sommeil, partage de l'innocence, et vais me retirer.... Une lettre commencée frappe mes regards sur une table; j'ose y porter la main, et j'y lis:
»La veuve désolée du jeune du Sézil est passée à l'hôtel de M. le marquis de Rosange, pour prier ce respectable bienfaiteur de son époux, de lui permettre de verser des larmes dans son sein paternel. C'est à Calais que la mort l'a séparée de l'époux le plus estimable. Depuis quelque temps il se plaignait d'une indisposition, à laquelle on aurait dû....
»Votre lettre, que vous n'aviez pas finie, ne contenait que ce peu de mots; mais il suffisait pour m'éclairer, et pour me faire détester davantage mon crime. J'avais déshonoré la veuve du protégé de mon père, la veuve de l'ami de mon enfance; car votre époux orphelin, élevé par les soins de mon père qui avait connu ses parens, était mon frère et mon compagnon de jeux, et je venais d'outrager sa mémoire!.... Non, me dis-je, je ne l'abandonnerai jamais cette femme vertueuse! l'orgueil, l'intérêt et la protection vont me faire contracter des nœuds forcés; mais ceux de l'amour seront plus sacrés, quoique plus secrets. J'éviterai l'occasion de la voir, puisque ma main étant au pouvoir d'une autre, ma présence ne pourrait que faire rougir ma tendre amie: elle et moi, nous sommes aussi trop délicats pour entretenir un commerce scandaleux que l'hymen m'interdit. Pourquoi donc la reverrai-je? Pour m'exposer au danger de troubler mon ménage? Non: qu'elle soit accablée de mes bienfaits; mais que mes traits s'effacent de sa mémoire, qu'elle ignore jusqu'à mon nom! il lui rappellerait son époux, et aggraverait ma faute. Acquittons à jamais la dette de l'amour; mais évitons, par l'absence, les piéges qu'il pourrait tendre à l'hymen....
»Ce parti était bizarre; mais il était sage, et j'osai le croire délicat. C'est pour commencer mon plan de conduite que je substituai un billet de moi à votre lettre que je gardai: l'hôtesse fut mise dans mes intérêts; et à force d'argent, je m'attachai le militaire, amant de Claire. Ce jeune homme, après s'être entendu avec Claire, partit avec moi à cheval, et je le chargeai de vous devancer d'auberge en auberge, jusqu'à Paris, d'y suivre vos pas, et de me rendre compte de vos moindres démarches. Ce jeune homme était moins vicieux qu'étourdi; ce fut lui qui chargea le petit garçon de l'auberge de Clermont de vous remettre mon portrait, que j'avais fait faire à Londres, à l'insu de mon père, dans l'intention d'en faire un présent à mademoiselle de Bellemare. Ce fut lui qui, connaissant la mère Michel et son fils, mit ces bonnes gens dans mes intérêts, et vint ensuite à Rosange, me dire le lieu de votre retraite. Lorsque Michel se trouva à la porte du roulage, dans le fauxbourg Saint-Denis, il y était exprès: c'était la première fois de sa vie qu'il jouait le rôle de commissionnaire. Mon confident, le militaire, était à deux pas qui vous montra du doigt à Michel, et lui fit signe que vous étiez la personne qu'il attendait. Quand Michel vous proposa son logement, que vous acceptâtes, c'était par mon ordre, tout était prévu, arrangé, et tout réussit au gré de mes souhaits.
»Pendant ce temps, j'étais chez mon père, où je m'enchaînais par politique à un objet qui m'était devenu odieux; mais la protection de mon roi, ma fortune, la tendresse de mon père, tout était attaché à ce fatal hymen. Je me mariai donc, et j'eus une véritable furie attachée à mes pas; cette femme, soit par jalousie, soit par méchanceté, ne me laissait pas sortir un moment sans elle, ou sans avoir, dans mes propres domestiques, un espion de ma conduite. Vous jugez combien je tremblais qu'elle vous découvrît! je m'étais débarrassé du jeune militaire, qui seul pouvait instruire ma femme; je donnai à ce jeune homme de l'avancement à l'armée, où, depuis, j'ai toujours eu soin de lui. Michel et sa mère étaient dans ma confidence; mais ces êtres étaient si probes, si fidèles!.... Dupré, mon valet-de-chambre, homme sur qui je pouvais aussi compter, était chargé de vous porter les faibles présens que je pouvais vous faire: il s'entendait à merveille avec Michel qui, de temps en temps, venait me rendre compte de l'état de votre santé, ou de celui de vos affaires.
»Rien n'égala la joie de la mère Michel et de son fils, quand vous leur apprîtes que vous alliez devenir mère: le bon Michel vint sur-le-champ m'apprendre cette agréable nouvelle, qui changea soudain tous mes projets. Je n'avais point d'enfant de la marquise, je me décidai à n'en jamais avoir de cette femme altière, qui prit, de-là, l'occasion de s'imaginer que j'avais quelque intrigue cachée. Je fus plus épié par elle; mais la guerre que je fis, les différentes places que le roi m'avait données, m'obligeant à des voyages fréquens, j'eus mille prétextes pour me défendre de céder à l'hymen ce dont l'amour, à qui je n'avais sacrifié qu'une fois, m'avait bien récompensé par le don précieux de la paternité. Depuis seize ans, je vous ai vue cinq à six fois, ô mon amie; j'ai aussi vu mon Adèle; mais dans des endroits publics, où l'on m'avertissait que vous alliez, et où il vous était impossible de me distinguer dans la foule. Quelles douces émotions j'éprouvai, sur-tout en admirant ma fille, le modèle de son sexe, par ses graces et ses rares qualités!.... Combien je vous vouais de reconnaissance, mon amie! combien je vous remerciais d'être mère, quand je ne pouvais, envers mon enfant, remplir les tendres devoirs d'un père!
»Enfin le moment du malheur approchait. Dupré, mon valet-de-chambre, était âgé; il tomba malade, et bientôt ses jours furent comptés par les médecins. Je ne sais quelle fausse délicatesse saisit ce vieillard, qui était dévot; il prie la marquise de passer chez lui, et lui raconte que depuis environ quinze ans, il porte de temps en temps, de l'argent et des bijoux précieux à une femme que son maître entretient: c'est ainsi qu'il vous peint; car il ignore les rapports qui m'unissent à vous, je ne lui en ai jamais fait la confidence. Il semble que ce vieillard timoré attende cet aveu pour expirer: il meurt, et n'a pas même le temps de dire votre adresse à la marquise; mais cette femme irritée se rappelle que Dupré vient de lui dire que Bernard, l'intendant, connaît la maîtresse de son mari; Dupré la lui a montrée un jour à la promenade. La marquise fait venir Bernard et le questionne. Bernard convient qu'il a vu l'inconnue; qu'il la reconnaîtrait bien; mais, comme il n'a jamais eu une grande confiance dans les caquets des domestiques, il n'a pas pensé à demander à Dupré des renseignemens sur l'adresse ou le nom de cette femme: ce sont ses expressions.
»Ainsi la marquise sait tout, et ne sait rien: c'est à moi qu'elle s'adresse alors, et n'en est pas plus avancée, quelque violente que soit la scène qu'elle me fait.... Mais c'est au spectacle qu'elle est tout-à-fait instruite. Elle voit mes regards fixés sur vous avec intérêt; cette méchante femme conçoit des soupçons, fait venir Bernard, qui vous reconnaît, et sort furieuse pour mettre ses gens à votre poursuite; j'ai le temps de vous prévenir, soins inutiles! Vous êtes suivie, je l'apprends, et j'envoie chercher Michel. Mon ami, lui dis-je, il faut sauver ta maîtresse; cours à Dreux, crève tous mes chevaux, porte cette lettre à madame Germain, qui, j'espère, voudra bien donner un asyle à la mère et à la fille: tu reviendras soudain les chercher, et ne perdras pas un moment pour les conduire dans le sein de l'amitié.
»Voilà le mystère de l'absence de Michel, lorsque vous rentrâtes chez vous, au sortir du spectacle; il a suivi mes ordres, et la marquise s'est vu arracher ses victimes sans pouvoir les découvrir. La rage et la fureur se sont emparées du cœur de cette femme, qui, dans l'impuissance de se venger, a pris le parti de tomber malade et de mourir de dépit. Voilà ce qui a retardé mon départ et celui de Michel; car je n'avais plus que ce fidèle serviteur à qui je pusse me confier; il m'était utile à Paris, pour vous avertir des moindres événemens, en cas qu'il en arrivât d'une nature à m'y retenir long-temps. Tel est le récit exact des événemens qui m'ont conduit enfin à la liberté, et qui me permettent aujourd'hui de reprendre mes premiers liens, les seuls faits pour fixer mon cœur, jaloux de se livrer à tous les sentimens que font éprouver l'amour et la nature».
CHAPITRE IX.
SUITES D'UNE PROMENADE SOLITAIRE.
«Quand M. de Rosange eut fini de parler, Adèle se jeta une seconde fois dans ses bras; pour madame du Sézil, elle ne put résister à l'excès du bonheur qui venait terminer ses maux. Après avoir balbutié quelques exclamations, elle tomba dans une faiblesse qui nous fit craindre pour sa vie. Nous nous retirâmes, et le médecin qui arriva bientôt, nous apprit qu'il désespérait des jours de cette tendre amie. Vous vous peignez notre douleur, et sur-tout celle du marquis, qui se reprochait sa mort, et craignait de ne pouvoir réparer tous les maux qu'il avait causés. Mais il avait une fille, le marquis; il lui devait un nom, un état dont sa malheureuse mère n'avait pu jouir. Le marquis prit son parti; il mit dans ses intérêts le respectable curé de Saint-Pierre, à qui il confia ses fautes et le projet qu'il avait formé. En conséquence le bon curé vint trouver madame du Sézil; et, après l'avoir préparée par degrés à la mort, qui s'avançait à grands pas, il la pria de permettre que le marquis lui donnât sa main pour le bonheur et la fortune de sa fille, à qui elle se devait à ses derniers momens. Madame du Sézil montra en cette occasion une fermeté au-dessus de son sexe; elle consentit à tout.... Ce fut donc au pied du lit de douleur que se contracta l'acte le plus saint, le plus auguste, le plus utile, puisqu'il réparait une faute, et donnait à une fille vertueuse une existence civile. Je vous abrégerai les détails de cette triste cérémonie, qui arracha des larmes de tous les yeux qui en furent témoins; je vous dirai seulement qu'un notaire fut mandé, et que tout fut fait dans les formes, et avec la plus grande sûreté pour Adèle. Madame du Sézil avait renoncé à l'espoir de jouir de cet hymen brillant; elle sentit s'avancer sa fin sans la craindre, et bientôt elle expira dans nos bras, résignée et satisfaite d'avoir fait au moins le bonheur de sa fille....
»Qu'on ne me demande pas la nature d'une maladie cruelle qui venait de la plonger si précipitamment dans le tombeau: on sait qu'il y a des momens où un saisissement seul suffit pour causer à notre sexe des maux irréparables!...... L'infortunée venait de périr enfin, et le deuil le plus sombre remplaçait la tranquillité de ma maison...... Le marquis, inconsolable, passa quelques jours avec nous; puis il nous laissa Michel, et retourna à Paris, où l'appelaient des arrangemens de famille relatifs aux biens et aux parens de sa première femme; je dis de sa première femme, car il venait d'être veuf deux fois en huit jours; mais la perte qu'il avait faite en madame du Sézil lui était bien plus sensible que la première. Il partit donc en me recommandant sa fille. J'ai encore affaire, m'a-t-il dit, à M. de Bellemare et à sa femme; ils demeurent chez moi. Quand j'aurais eu le bonheur de conserver ma chère du Sézil, je n'aurais pu l'emmener sur-le-champ à Paris, déclarer hautement mon nouvel hymen, et présenter aux parens de ma première épouse une seconde femme et une grande fille toute élevée. Tout cela m'aurait demandé du temps et des ménagemens; je vous aurais priée, madame Germain, de donner encore, au moins pendant six mois, un asyle chez vous à la mère de mon Adèle; veuillez rendre le même service la fille de votre amie; je la confie à vos soins, à votre vertu; veillez sur ses jeunes passions, tenez-lui lieu de l'appui qu'elle a perdu; qu'elle retrouve enfin en vous toute la tendresse et toute la surveillance d'une mère! Aussi-tôt que j'aurai terminé des affaires d'intérêt, trop longues peut-être pour mon impatience, je vous redemanderai ce trésor inappréciable, et j'espère que vous voudrez bien alors quitter votre solitude, pour accompagner, près de moi, votre élève, et lui servir d'amie pendant toute sa vie!
»Je remerciai M. de Rosange de la confiance qu'il me témoignait, et je lui promis de faire oublier à sa fille chérie qu'elle fut éloignée de ses parens. Adèle embrassa son père en versant un torrent de larmes, et cette séparation fut presqu'aussi douloureuse que celle qui nous avait privés pour jamais de l'infortunée du Sézil.
»Après avoir donné quelque temps à la douleur, aux regrets, je songeai à cultiver dans Adèle les heureux talens qu'elle possédait, et, pour cela, je lui fis voir un peu la société. Par-tout elle était adorée: rien en effet n'était plus aimable que mademoiselle de Rosange. C'était le cœur et l'esprit de sa mère, avec plus de graces, plus de beauté et plus de talens. Elle avait un caractère assez sérieux, mais elle n'était ni triste, ni timide; elle savait faire briller tous ses avantages sans nuire à ceux des autres, sans vanité comme sans faiblesse; mais ce qui la distinguait particulièrement, c'était une franchise et une confiance qui prenaient leur source dans un cœur pur et sensible. Cette qualité me faisait trembler pour son bonheur; je me disais souvent: Si elle aime un jour, elle aimera trop, et peut-être sans distinguer si l'objet de sa tendresse en sera digne! Elle avait devant les yeux l'exemple de sa mère, et je m'appliquais à lui en fournir d'autres de passions malheureuses: vains efforts! Toutes mes précautions devaient rester sans effets, et il était écrit que le seul malheur que je redoutais pour elle devait lui arriver.
»Huit mois s'étaient écoulés, pendant lesquels nous avions reçu plusieurs lettres du marquis. Dans ses dernières, il nous marquait qu'il nous engageait à prendre patience, que débarrassé bientôt de la famille Bellemare, il ne songeait plus qu'à rendre sa maison et son château de Rosange dignes de recevoir sa fille; tous ces arrangemens pouvaient lui coûter quelques mois, au bout desquels il se ferait un devoir et un bonheur de présenter sa fille à ses amis, et de déclarer sa naissance. Ces lettres, toujours pleines de tendresse, faisaient notre consolation: nous entrevoyions le bonheur, et l'espoir seul pouvait nous faire supporter l'absence d'un homme qui nous était également cher à toutes deux. Adèle, pour surprendre agréablement son père, et lui faire un présent, le seul qu'il pût accepter de sa fille, venait de se faire peindre; elle se faisait une fête de lui présenter elle-même son portrait, et de lui chanter, en s'accompagnant de sa basse de viole, trois couplets qu'elle avait faits à cette occasion. Je crois me les rappeler; si vous n'y trouvez pas, mes amis, un grand talent, comme poète, au moins ils vous offriront des idées simples, vraies, et du sentiment.
ROMANCE. Père sensible, ami fidèle, Pour te faire un présent flatteur, Un présent digne de ton cœur, Un peintre a choisi ton Adèle; En faisant pour toi ce portrait, S'il a retracé mon jeune âge, S'il m'offre à tes yeux trait pour trait, Il est content de son ouvrage. Des talens de notre jeunesse Qu'un père aime l'accord touchant! Que l'art des vers, que l'art du chant Sont précieux pour sa tendresse! Pour le payer d'un doux retour, Aux yeux d'un père offrir l'image De l'enfant qui lui doit le jour, C'est lui présenter son ouvrage. Si la nature, en traits de flâme, Dans nos yeux mit le sentiment, Dans l'image de son enfant Un père découvre son ame. Si l'on distingue, en chaque trait, De quelques vertus l'assemblage, C'est encore, avec le portrait, Lui rendre deux fois son ouvrage.
»Ces couplets, dont Adèle avait fait aussi la musique, n'attendaient plus que l'arrivée de M. de Rosange, ainsi que le portrait, sur le cercle duquel ma jeune amie avait fait mettre A D L, Dreux, rue Parisis, 32. espèce de légende qui signifiait Adèle, à Dreux, rue Parisis, nº. 32....».
Ici, M. de Fritzierne interrompit madame Germain: Quoi! madame, ce portrait? c'est celui que je possède, c'est celui que j'ai trouvé dans la barcelonnette de l'enfant de la forêt?....—Oui, monsieur le baron, reprit madame Germain: c'est celui-là même. Il avait été fait pour un père, vous allez voir comme il passa dans d'autres mains coupables, criminelles.... Mais n'anticipons pas sur l'événement affreux et déchirant qu'il me reste à vous rapporter: je touche à l'histoire de la séduction la plus singulière! daignez me prêter toute votre attention.
«La ville de Dreux est bâtie dans un fond, entre deux collines: sur celle à droite est la collégiale, et une antique démolition qu'on appelle le château. On y voit encore plusieurs hautes tours, dans lesquelles Sully fit la première expérience de l'invention de la mine. L'autre colline à gauche, en venant de Houdan, offre un pays plat, cultivé et couvert au loin de villages et de hameaux. Au pied de cette colline serpente et murmure, au milieu des saules, la petite rivière de Blaise, qui fait tourner plusieurs moulins. C'est sur le sommet de cette colline, que les gens du pays appellent le Blerat, que nous avions l'habitude de nous promener tous les soirs, mon Adèle et moi. Elle aimait la solitude et les entretiens philosophiques: ses goûts étaient les miens, et tous deux nous jouissions du plaisir de nous communiquer nos pensées et nos moindres réflexions sur les lectures que nous avions faites dans la journée.
»Un soir que la conversation nous avait fait passer l'heure ordinaire de la retraite, nous remarquâmes dans ce lieu, ordinairement désert à cette heure, un jeune homme qui tourna plusieurs fois autour de nous, et nous examina avec une attention particulière. La lune était dans son plein, et donnait presque à cette soirée la clarté d'un beau jour; en sorte que l'on pouvait distinguer, non-seulement les objets, mais même les traits de la physionomie: l'affectation que mettait ce jeune homme à passer et repasser auprès de nous, nous effraya d'abord: l'inconnu cependant avait l'extérieur le plus décent, et l'on distinguait plutôt de l'égarement dans sa démarche que l'envie de nuire. J'engageai néanmoins tout bas ma jeune amie à doubler le pas. Elle était moins effrayée que moi: le jeune inconnu lui inspirait de l'intérêt; elle le supposait accablé d'un violent chagrin, et elle ne se trompait pas; car, pendant que marchions précipitamment, nous l'apperçûmes qui, s'éloignant de nous, descendait de la colline, et portait ses pas rapides vers les bords de la rivière. Plus tranquilles, mais curieuses, nous nous arrêtâmes en haut; émues par un pressentiment que l'inconnu pouvait être accablé par un désespoir concentré, la crainte fit bientôt place en nous à la terreur. L'inconnu s'arrête contre un saule; puis, il s'écrie avec l'accent du désespoir, et assez haut pour que nous puissions l'entendre: Oui, voilà le terme de tous mes maux! la mort, la mort! cette onde salutaire me l'offre, osons la puiser dans son sein! tu m'as abandonné, ô ma mère! ombre de mon amie, reçois le sacrifice d'une vie qui ne peut plus couler pour toi!....
»Il dit, et va se précipiter dans la rivière: Arrêtez, s'écrie involontairement Adèle!....
»Ce cri aigu déconcerte l'étranger, il se retourne: Qui que vous soyez, nous dit-il, anges du ciel, car ce n'est pas la voix d'une mortelle que je viens d'entendre, ô laissez-moi, laissez-moi mourir! Vous ne connaissez pas la douleur d'un fils qui a outragé sa mère, d'un amant qui a perdu l'amante qu'il chérissait!....
»L'étranger s'apperçoit que nous volons vers lui, pour l'empêcher d'exécuter son fatal dessein: Non, s'écrie-t-il, vous ne m'arracherez point à une mort que j'envie!....
»Il tire un pistolet, s'ajuste.... Le coup part, et nous voyons l'infortuné tomber sans mouvement....
»Qu'auriez-vous fait à notre place, mes amis? auriez-vous abandonné là ce malheureux?.... Peut-être nous blâmez-vous aussi intérieurement de nous être laissé entraîner si vîte par la pitié; mais est-il possible de résister à un premier mouvement de compassion pour un infortuné qui ne peut-être à craindre, puisqu'il n'en veut qu'à ses propres jours! Et d'ailleurs, les accens de sa voix sont si touchans! ses exclamations annoncent tant de sentiment, une si belle ame! il a parlé de son amie qu'il a perdue, de sa mère qu'il a outragée; il connaît donc l'amour et la tendresse filiale? Avec ces deux affections si pures, si délicates, peut-on inspirer quelque terreur? Non, on est à plaindre, on est intéressant, et l'on est fait pour attendrir tout le monde, sur-tout des femmes.
»Ah le malheureux! il est mort, m'écriai-je, en entraînant Adèle vers le chemin pour l'éloigner de cet affreux spectacle. Non, ma chère Sophie (c'était le nom qu'Adèle me donnait), non, mon amie, me répond-elle, il n'est que blessé: tiens, tiens, vois comme il se débat, le moindre secours pourrait le rendre à la vie. Oh! viens, viens, allons le soutenir un peu!....
»Je suis machinalement ma jeune amie: nous descendons à la hâte le côteau, et nous approchons du blessé, qui, levant sur nous des yeux pleine de larmes, nous dit, du ton le plus reconnaissant: Créatures célestes et sensibles, venez-vous me rendre à mes tourmens? Je voulais les ensevelir avec moi dans la tombe; mais mon bras mal-adroit a mal servi mon désespoir; je n'ai fait que m'effleurer légèrement la tête: je vous vois, vous m'empêchez d'achever un crime; peut-être, hélas! je vous devrai la vie, je vous devrai le malheur!
»Ces paroles m'attendrirent, et touchèrent encore plus profondément ma jeune amie, qui s'empressa de consoler l'étranger, de le rendre à la vie, à la raison. Le sang du jeune homme coulait abondamment; Adèle déchira son mouchoir, et s'empressa de panser sa blessure, qui était absolument à côté de la tempe gauche. Il nous remercia affectueusement, est nous pria de lui donner le bras jusqu'à son auberge; nous ne crûmes point devoir lui refuser ce léger service; il se leva, et nous le soutînmes toutes deux pendant le peu de chemin que nous avions à faire jusqu'à l'hôtel du Paradis où il demeurait, en face de la rue Parisis. Il ne put que sangloter et se plaindre en route, sans pouvoir nous donner aucuns détails sur les malheurs qui l'avaient porté à vouloir mourir: Adèle et moi nous étions très-curieuses de les connaître; il nous en promit le récit pour un autre moment. Arrivé chez lui, il nous pria de ne point ébruiter cette aventure, nous remercia encore des secours que nous lui avions accordés, et nous demanda notre adresse, en nous priant de permettre qu'il vînt nous rendre ses devoirs après son rétablissement.
»Peut-être aurais-je été assez prudente pour ne point lui indiquer ma maison; mais Adèle fut plus vive que moi, et lui dit, sans balancer, que nous demeurions rue Parisis, nº. 32. L'inconnu, satisfait, rentra, et nous revînmes chez nous, attristées de cette aventure, qui fut le sujet de notre conversation pendant le souper. Je crus m'appercevoir, et je dois le dire, dès le même soir, de la trace profonde que l'étranger avait laissée dans le cœur de ma sensible Adèle: elle en parlait avec feu et à tout moment. Il a tout au plus trente ans, cet homme-là, me disait-elle, n'est-ce pas, ma bonne amie, qu'il n'a que trente ans? Que ses yeux sont expressifs! que le son de sa voix est touchant! comme il est bien fait! quel bonheur qu'un coup de feu n'ait point détruit un ensemble aussi séduisant!
»Telles étaient les expressions de mon amie, et je vous avoue que je les entendis avec peine, sans leur supposer néanmoins toute la passion qu'elles avaient. Toute la nuit Adèle ne dormit point; l'image de l'inconnu vint troubler, ou plutôt charmer son insomnie. Le lendemain matin je m'apperçus de quelque altération dans ses traits; je lui en témoignai mon inquiétude; elle me dit que le triste tableau de la veille avait été présent à sa mémoire, et je me contentai de cette réponse. Je m'apperçus qu'elle parlait bas à Michel, et j'ai su depuis qu'elle l'avait envoyé à l'hôtel du Paradis pour savoir des nouvelles de l'étranger. Funeste inconséquence qui enfla l'amour-propre de ce dernier, et lui fit prendre tous les droits dont il abusa si étrangement par la suite. Quelques jours se passèrent sans qu'Adèle me parlât de l'inconnu; mais elle devint rêveuse, triste, ennuyée, et je fus assez aveugle pour ne pas me douter du motif de ce changement. Enfin le quatrième jour on annonça notre inconnu, et la joie brilla sur les traits de mon amie. L'étranger était parfaitement rétabli; il exalta beaucoup nos bontés pour lui, et nous fit, sur ses prétendus malheurs, un récit qui me parut un conte, tant était pressé et invraisemblable. Il était allemand; il se nommait Roger, baron de Walfein. Fixé en France avec sa mère (son père était mort à l'armée), il avait vu une beauté charmante qu'il avait adorée. Sa mère, à lui, ne voulant point consentir à l'unir à l'objet de son amour, il avait quitté sa mère: son amante l'avait suivi; mais devenue enceinte, l'infortunée venait de mourir en mettant au monde un enfant mort aussi. La douleur avait égaré les sens de Roger, qui n'osait plus revoir une mère, dont son absence faisait le tourment; et c'était dans l'intention de venger la nature et l'amour affligés, qu'il avait voulu se donner la mort au moment où nous avions été assez généreuses pour l'engager, et l'aider même à vivre, à souffrir.
»Je vous passe, mes amis, les voyages, les détails sans nombre dont Roger assaisonna sa longue narration; il vous suffira de savoir qu'elle me fit quelque peine. Au milieu de ses exclamations sentimentales je distinguai une immoralité choquante dans sa conduite, et j'étais fâchée que mon Adèle entendît des aventures faites pour blesser la délicatesse et la vertu. Que vous dirai-je? dès cette entrevue je jugeai l'homme, sans pourtant le croire aussi pervers qu'il l'était, et il me déplut souverainement. Hélas! pourquoi ma sensible amie ne fut-elle pas aussi clairvoyante que moi? elle se fut épargné bien des maux, à elle et à sa famille infortunée. Mais poursuivons».
CHAPITRE X.
ÉVÉNEMENS RAPIDES.
«Adèle, jeune et sans expérience, crut voir dans le baron de Walfein, un homme doué de toutes les vertus, et sur-tout un cœur fait pour aimer; elle, s'apperçut bien dès ce moment, ainsi qu'elle me l'avoua depuis, qu'elle éprouvait, pour ce jeune homme, un sentiment plus vif que celui d'un simple intérêt; mais elle ne s'en effraya point; et voyant que je ne partageais point son estime ni son admiration pour Roger, elle se détermina à dissimuler avec moi; conduite répréhensible sans doute, qu'elle n'aurait point tenue avec sa mère, ainsi qu'elle en est convenue, mais dont elle pouvait user envers moi qui lui étais étrangère, et qu'elle ne connaissait que depuis quelques mois. L'amour ne raisonne point; il détruit souvent les plus rares qualités, et la dissimulation, la feinte et le mensonge sont les premiers vices qu'il jette dans le cœur de l'innocence qu'il a subjuguée.
»Par l'effet d'une fatalité insurmontable, je tombai malade sur ces entrefaites, non dangereusement, mais assez pour m'aliter pendant une quinzaine de jours. Adèle profita de ce temps pour voir Roger; elle prétextait avec moi des promenades champêtres dont sa santé avait besoin, et sortait, mais accompagnée de Michel; car j'exigeais absolument qu'elle ne se promenât point seule. Elle fut donc obligée de mettre Michel dans ses intérêts: et ce bon garçon, entièrement dévoué à sa jeune maîtresse, qu'il avait vu naître; intéressé d'ailleurs par les marques d'affection, plus que par les présens qu'il recevait du perfide Roger, garda quelque temps le secret à mon imprudente amie, et se prêta ainsi à une intrigue dont il fut, hélas! la première victime. Les détails que je vais vous transmettre, je les ignorais alors; mais je dois vous les donner, pour vous rendre plus claire la marche des événemens.
»Ce fut donc pendant mon indisposition que ma jeune amie eut tout le temps de se lier avec Roger: tantôt ils se rencontraient à la promenade, tantôt c'était chez moi, où Roger ne manquait pas de venir s'informer de ma santé; tantôt enfin c'était à l'auberge même du séducteur, où mon Adèle ne craignait pas d'aller déjeûner, se croyant forte de la compagnie de Michel. Par-tout, chez moi, à la promenade, chez lui, le perfide Walfein saisissait l'occasion de parler d'amour à l'innocente Adèle, qui lui avouait franchement qu'elle l'aimait à son tour. J'ai perdu tout ce que j'adorais, lui disait souvent Roger, mais je le retrouve en vous; oui, vous m'offrez encore mieux que mon Émilie; vous seule pouvez me la faire oublier; vous seule êtes faite, dans la nature, pour livrer mon cœur à une flamme nouvelle, plus pure, plus violente que celle que j'ai ressentie pour Émilie. Ô Adèle, Adèle! que faut-il que j'espère?....
»Adèle lui répondait naïvement que, puisqu'il était noble et riche (il le disait, le monstre), rien n'empêchait qu'ils fussent unis. J'ai un père, ajoutait-elle, un père tendre et respectable à qui je dois tout.... Il va venir, ce tendre père, je l'attends incessamment; osez lui demander ma main, en lui peignant votre amour pour moi; je lui dirai, moi, que sans vous je ne puis exister. Il me chérit, mon père; il ne voudrait point laisser mourir son enfant; il nous unira. Mais, avant tout, il faut instruire mon amie, madame Germain, de notre tendresse mutuelle; nous lui devons cette marque d'estime, de confiance, et elle saura bien la reconnaître en appuyant notre demande auprès de mon père, qui a pour elle une sincère amitié.
»Ainsi parlait la naïve Adèle, et Roger cherchait toujours quelque prétexte pour différer cet indiscret aveu qu'elle voulait me faire. Il ne m'aimait pas, Roger: les scélérats sont pénétrans, ils devinent d'un coup-d'œil les gens qui ne sont pas leurs dupes, et auxquels ils n'ont aucun moyen d'en imposer. D'ailleurs, d'après la nature des projets qu'il méditait, il lui était bien plus facile d'abuser de la crédulité d'un enfant, que de tromper l'expérience d'une femme raisonnable qui lui paraissait avoir quelqu'esprit, de la droiture et du jugement. Il ne voulait point épouser, Roger, il ne voulait que séduire. Je dois convenir cependant qu'il aimait Adèle, qu'il l'adorait même; cet excès de passion, qui le surprenait lui-même, enflammait son sang, troublait sa raison, et le rendait capable de tout pour posséder l'objet de sa tendresse.
»Vous me demanderez peut-être comment Roger se trouvait là, dans une petite ville, et seul; vous voudriez que je vous dise ce qui l'y avait amené, ce qu'il y faisait, et sur-tout si le récit de ses premières amours, de sa mère abandonnée, &c. était vrai; c'est ce que j'ai toujours ignoré. Tout ce que j'ai su, c'est qu'il exerçait déjà depuis long-temps son infâme métier de brigand, mais en subalterne, et qu'au moment même où il filait la séduction la plus coupable avec ma malheureuse amie, il avait des relations coupables avec une troupe de voleurs qui infestaient alors la forêt d'Anet, située à trois lieues de Dreux: cette forêt sombre et touffue, qui avait servi autrefois aux mystères des druides, couvrait les crimes de ces scélérats, au milieu desquels Roger se trouvait toutes les nuits, ainsi que vous allez l'apprendre.
»Ma santé se rétablissait, et j'ignorais cette trame infâme. Adèle, trop fidelle à suivre les mauvaises impressions qu'elle recevait de Roger sur mon compte, ne me parlait plus de lui que d'une manière très-indifférente; il venait souvent, mais ses entrevues n'avaient l'apparence que de visites de politesse. J'attendais toujours, avec impatience, l'arrivée du marquis de Rosange, qui ne pouvait plus tarder, et je me flattais qu'en emmenant sa fille à Paris, un nouveau genre de vie effacerait de la tête de mon amie les légères traces que le chevalier de Walfein avait pu y laisser. Vain projet! Tout mon espoir allait se renverser, et cela en vingt-quatre heures.
»Un soir que Michel venait de se promener, il apperçut beaucoup de monde autour de l'auberge du Paradis; il s'informe: on lui répond que depuis long-temps la police cherche un grand coupable, et qu'on a de violens soupçons sur le jeune étranger qui, depuis quelque temps, habite cette maison, et en sort toutes les nuits par goût, soi-disant, et pour méditer.
»Un coup de poignard n'aurait pas percé plus avant le cœur de Michel, que ne le fit cette nouvelle. C'est un archer même qui lui fait ce récit, et qui, pour le convaincre, lui montre le signalement du fameux voleur qu'il cherche, signalement qui s'accorde parfaitement avec celui de Roger!.... Michel frémit, et demande s'il est pris: il s'est sauvé, lui répond l'archer; mais il ne nous échappera pas!....
»Le pauvre Michel revient tout en tremblant à la maison. La terreur s'empare de ses sens; il redoute les liaisons qu'il a eues avec ce monstre, en lui conduisant Adèle; il ne veut point frapper cette dernière d'un coup aussi violent; c'est à moi, à moi qu'il réserve cette triste confidence et l'aveu de sa faute. Michel ne peut cependant se persuader que le chevalier de Walfein soit le malfaiteur qu'on cherche; mais si cela est, il est prudent d'avertir, d'arrêter sa jeune maîtresse sur le bord du précipice, et c'est ce qu'il va faire.
»Il était tard, j'avais embrassé mon Adèle, et j'allais me retirer dans mon appartement; Michel demande, tout bas, à m'y suivre, à me parler: il est tout défait, Michel; il m'effraie, je lui serre la main, en lui faisant signe de la tête que je suis prête à l'entendre. Il monte, je m'enferme avec lui; et, le cœur serré, comme accablée d'un funeste pressentiment, je lui dis d'un ton de voix étouffé: Qu'avez-vous à m'apprendre, Michel?.... Ah! madame, s'écrie-t-il, en se jetant à mes pieds, je suis perdu, j'ai abusé de votre confiance; j'ai fait le mal sans le vouloir, sans le savoir; mais il en est temps encore; sauvez-la, il en est temps, vous dis-je.—Sauvez-la! qui?....
»Alors Michel m'apprend tout ce que j'ignorais sur l'amour d'Adèle pour Roger, et leurs entrevues; il termine ce récit douloureux par la funeste découverte qu'il vient de faire, et me laisse accablée à la fois sous le poids de la honte, du remords et de la terreur! À peine revenue de mon trouble, je sens qu'il n'y a pas de temps à perdre pour réparer mon imprudence, sauver mon amie, et la mettre entre les bras d'un meilleur surveillant que moi, et je prends sur-le-champ mon parti.
»Nous devions justement, le lendemain, aller nous promener au parc d'Anet, fameux par les amours de Henri et de la belle Diane de Poitiers. C'était une partie arrangée et provoquée même par Adèle: nous devions partir le matin, et ne revenir que l'après-midi; non le soir, car, depuis quelque temps, on parlait beaucoup de vols et d'assassinats dans les environs; nous ne devions pas nous risquer, la nuit, dans une forêt qu'on disait n'être pas sûre même de jour. Je me détermine donc à ne point faire manquer la partie d'Anet, à ne rien dire à mon Adèle de ce que je sais; mais à quatre heures après-midi, Michel nous procurera une calèche bien attelée; nous y monterons nous deux mon amie, et sur-le-champ je prendrai la route de Paris: c'est dans la voiture que je parlerai à mon imprudente Adèle, étonnée sans doute du chemin que je lui ferai prendre; c'est alors que je lui montrerai l'abîme où elle allait se précipiter: si elle me remercie de la conduite que je tiens, je serai trop récompensée; si elle verse des larmes de regret, je braverai ses larmes, et je la conduirai chez son père, chez le marquis de Rosange, à qui je dévoilerai l'erreur de sa fille, et que je supplierai de me pardonner le peu de zèle que j'ai mis à surveiller le bien précieux qu'il m'avait confié; il n'y a que ce parti à prendre, et Michel à qui je donne des ordres en conséquence, sort, bien persuadé que mon projet est le seul qu'on doive exécuter dans une pareille circonstance.
Pénétrée de ces idées, je passe une nuit cruelle; mais le lendemain matin, je reprends ma fermeté, et sais me contraindre, au point d'embrasser mon Adèle avec autant de sérénité qu'à l'ordinaire: je me charge en secret d'une partie de mes effets les plus essentiels; j'emporte même aussi quelques effets d'Adèle, sans qu'elle s'apperçoive d'aucun déplacement, et nous montons dans une petite carriole couverte, destinée dans le pays à des promenades aux environs, et que mon fidèle Michel conduit.
»Adèle fut fort gaie pendant notre voyage, ce qui l'empêcha de remarquer que j'étais fort triste; mais je m'apperçus qu'obligée de traverser la forêt avec nous, elle changea de couleur, et sentit son cœur se serrer, funeste pressentiment du malheur qui nous y attendait tous. J'avais regardé jusqu'alors comme des contes les bruits qu'on répandait de vols et d'assassinats dans cette forêt, percée de plusieurs grandes routes, et d'ailleurs coupée par des petits bâtimens, rendez-vous de chasse des seigneurs qui s'y rendaient souvent; mais je devais revenir de mon erreur, et éprouver la funeste réalité de ce que je considérais comme des fables.
»À peine avions-nous fait une lieue dans la forêt d'Anet, que plusieurs coups de sifflet viennent frapper notre oreille. Une bande de scélérats sort des taillis, et entoure notre carriole avant que nous ayons le temps d'en descendre. Nous jetons des cris perçans, pendant que ces monstres s'emparent de Michel qu'ils contiennent. On nous somme de descendre, et l'on nous menace de nous brûler la cervelle, si nous résistons. Comment descendre; nous sommes presqu'évanouies toutes deux. On nous enlève, on nous porte à terre, et dans l'instant les brigands forment deux troupes, dont l'une s'empare d'Adèle, et l'autre veut m'entraîner au loin.... Me séparer de mon amie, plutôt mourir!.... tel est le cri que nous jetons ensemble, Adèle et moi.
»Pendant que les voleurs, qui n'écoutent point nos cris, nous séparent impitoyablement, ceux qui tenaient Michel, le lâchent par inadvertance: ce pauvre garçon, se voyant libre, et n'ayant point d'armes pour nous arracher des mains des monstres, veut courir vers le prochain hameau, en appelant du secours; deux hommes à cheval paraissent et s'opposent à sa fuite.... Quel est le premier? C'est Roger!.... Michel, qui le reconnaît aussi-bien que moi, s'écrie: Scélérat! on ne m'a donc point trompé! tu es capable de tous les forfaits!
»Roger paraît étonné; il court vers Adèle comme pour la défendre, et dans l'instant, celui qui suit Roger tire un coup de pistolet qui étend, sans mouvement, à ses pieds, le malheureux Michel!....
»Je le vois, je jette un cri, et je tombe sans connaissance dans les bras de mes satellites.
»Hélas! mes yeux ne revoient la lumière que pour être frappés de l'horreur d'un cachot obscur où l'on m'a jetée. Je crois mes sens en proie à l'illusion d'un songe funeste, j'examine, je palpe, je suis éveillée! Oui, c'est bien un souterrain où l'on m'a renfermée; j'y suis seule, seule hélas! Qu'est devenue ma malheureuse Adèle? Qui m'en a privée? a-t-elle perdu la vie comme mon fidèle Michel!.... Ou plutôt.... Dieux, quelle pensée douloureuse!.... L'infâme Roger s'en serait-il emparé? Serait-elle en sa puissance? serait-il, lui-même, le chef, ou le compagnon des misérables qui nous ont attaquées?....
»Je vous laisse, mes amis, calculer le nombre de réflexions cruelles qui vinrent m'assiéger. Je vous demande, s'il est une position plus triste, s'il est état plus déchirant!....
»À peine apperçois-je un rayon détourné du soleil qui vient d'éclairer tant d'horreurs!.... Je me livre à mes regrets, je gémis, je crie, je pleure, j'appelle.... Rien.... Un silence effrayant.... Je passe ainsi deux jours, livrée au plus violent désespoir, sans voir personne, sans autre nourriture qu'un pain grossier et une cruche d'eau, qu'on a déposés en même temps que moi dans cette obscure prison!....
»Enfin, on ouvre mon cachot.... Est-ce la mort qu'on m'apporte, dis-je d'un ton ferme? Non, me répond une voix affectueuse, c'est votre liberté, c'est le bonheur!
»Quelle voix! je la reconnais; oui, c'est celle de Roger. Quoi! m'écriai-je, vous ici, monsieur!—Oui, me répond Roger (car c'était lui); j'ai eu le bonheur de découvrir la prison où ces scélérats vous avaient plongée.... Ils ne sont plus, vous êtes libre, et je viens vous rendre à votre amie.—Adèle....—Est chez moi.—Chez vous!—Avec ma mère.—Votre....—Adèle est maintenant mon.... épouse.—Ciel! elle est?....—Sortez; une voiture nous attend; je vous conterai tout cela: mais allons la rejoindre; elle meurt d'impatience de vous embrasser.
»Étourdie plus que jamais de tant de coups qui viennent me frapper ensemble, entraînée d'ailleurs par le vif desir de revoir mon amie, mon imprudente Adèle, je monte, avec Roger qui me soutient, une vingtaine de degrés, et je me trouve, ô surprise! dans la même forêt d'Anet, à la porte d'un petit pavillon inhabité, et dont mon cachot ne formait qu'une espèce de cave ou de fondation. C'était-là, me dit Roger, que ces voleurs vous avaient renfermée; je les ai découverts, et je les ai fait mettre tous entre les mains de la justice; cette forêt en est purgée.
»Je ne pouvais lui répondre; je ne savais plus, s'il était vertueux ou criminel; je ne savais plus où j'étais moi-même.
»Nous montâmes ensemble dans sa calèche; il commençait à faire nuit: nous voyageâmes pendant plus d'une heure, et nous nous arrêtâmes, dans l'obscurité, à la porte d'une auberge isolée dans la campagne, mais hors de la forêt; et très-peu éloignée d'un village qu'on appercevait au loin.
»Il me raconta en route, que, passant par hasard dans la forêt d'Anet, au moment où les voleurs nous attaquèrent, il eut le bonheur au moins de sauver la vie à la jeune Adèle, ne pouvant m'arracher en même temps des mains des autres brigands qui se sauvèrent à son approche, et m'entraînèrent, évanouie, dans leur repaire. Je l'interrompis là, pour lui reprocher le meurtre de Michel.... Que me dites-vous là, s'écria-t-il! De quelle horreur m'accusez-vous? Ah ciel! moi!.... Ce pauvre garçon! je l'ai tant pleuré!.... C'est mon domestique qui, le voyant courir vers moi, le prit pour un des voleurs qui vous attaquaient, et lui cassa la tête, sans que j'eusse le temps de prévenir ce funeste accident! Enfin, continua-t-il, je mis la jeune Adèle, évanouie comme vous, sur mon cheval, et je la transportai dans cette maison, où je venais retrouver ma mère, ma respectable mère, qui courait, hélas! après un fils dont l'absence allait causer sa mort!.... Adèle, reconnaissante du service que je lui ai rendu, cédant d'ailleurs à la force de mon amour, aux sollicitations de ma mère, m'a donné la main.... Elle vous dira peut-être que j'ai employé quelques violences pour l'obtenir, cette main si chère; mais ne l'en croyez point: et d'ailleurs, un amour impétueux est un tyran qui subjugue, qui entraîne, et peu de femmes savent inspirer une pareille passion.
»Je me taisais, suffoquée par la colère et l'indignation; je ne pouvais concevoir Adèle, ni Roger, ni moi-même!.... Nous entrâmes enfin dans cette auberge, où, dans un appartement écarté, le spectacle le plus déchirant vint frapper mes yeux».
CHAPITRE XI.
EXPLICATION DES NUITS DE LA FORÊT.
«Que vois-je, sur un lit de douleur! mon Adèle presque expirante. Un ecclésiastique est à ses côtés; une vieille femme, sans doute la mère de Roger, lui soutient la tête et paraît sangloter. Ô mon amie, m'écriai-je, en me précipitant sur la main d'Adèle!
»Elle me reconnaît: J'allais mourir, me dit-elle, si je ne vous eusse vue. Vous voilà! vous m'êtes rendue!.... Oh! que vous avez dû souffrir, si, vous avez ressenti ce que j'ai éprouvé depuis notre séparation.—Chère et infortunée Rosange!....—Ma bonne Sophie!—Mon amie!—Prie-les de se retirer: leur présence m'importune.
»Roger verse quelques larmes, et emmène l'ecclésiastique dans une autre pièce: mais la vieille veut absolument rester; elle prétend que sa bru, que sa chère fille ne doit point avoir de secret pour elle. Cette vieille me paraît tellement ridicule, que je ne puis retenir un sourire de mépris dont elle s'apperçoit, et qui va la fâcher si son fils ne l'appelle. Elle sort, en murmurant entre ses dents, et nous laisse seules.
»T'a-t-il appris, Sophie, me dit Adèle?....—Quoi! dois-je croire, ô mon amie, que vous ayez pu consentir à épouser....—Il l'a fallu. Approche-toi, et juge de mon affreuse situation. Roger m'aime; oh! il m'aime de bonne-foi; et moi, je l'adore! que dis-je, oui je l'adorais! tu as ignoré jusqu'à présent ce fatal secret; pardonne, pardonne, ô mon amie! si j'ai fait une faute, une seule faute, hélas! j'entrevois que j'en serai bien punie. Il m'avait vanté souvent les sites du parc d'Anet; je desirais le voir: Eh bien! me dit-il, j'attends ma mère, tel jour; je dois même aller au-devant d'elle: choisissez ce jour-là pour votre promenade; nous nous y rencontrerons peut-être, et j'aurai encore le bonheur de vous voir!.... J'accepte le jour indiqué; je te presse, Sophie, de lier cette partie; tu y consens; et voilà que des voleurs nous attaquent dans la forêt. On te sépare de moi; un homme se présente, c'est Roger; il fond sur les brigands qui me tenaient: Scélérats! leur dit-il, lâchez votre proie, ou vous êtes morts!.... Je ne sais quelle terreur s'empare de ces misérables; ils se sauvent tous, et me laissent, sans mouvement, entre les bras de Roger qui s'empresse, ainsi que son domestique, de me secourir!.... J'ouvre les yeux, et je me trouve devant Roger qui me soutient, assis tous deux sur un cheval que son domestique mène doucement par la bride. Je demande Sophie; on m'apprend que je l'ai perdue, et l'on m'amène ici, livrée aux regrets les plus douloureux. Une femme se présente; une femme âgée et respectable, c'est la mère de Roger; elle veut me consoler, c'est en vain; je ne pense qu'à mon amie, et je pleure!.... Sur le soir on m'apprend la mort de mon pauvre Michel, tué par accident; pour le coup la fièvre s'empare de mon sang qu'elle brûle; on me met au lit, et le transport le plus violent vient agiter mon cerveau.... Hier matin, Roger entre dans cette chambre où sa mère m'avait gardée pendant la nuit; il était suivi d'un ecclésiastique. Roger s'approche de mon lit, tire un poignard.... Je frémis!.... Ne craignez rien, me dit-il, c'est contre mon sein seulement qu'est dirigée cette arme meurtrière, si vous vous refusez à mes vœux. Écoutez-moi, Adèle; je suis noble, mais je suis sans fortune; jamais votre père ne m'accordera votre main.... Donnez-la-moi, cette main précieuse, il me la faut. C'est en présence de ma mère, c'est entre les mains de ce ministre des autels que nous allons jurer de nous aimer comme époux! Adèle, pensez-y bien; je me perce à vos yeux de ce fer homicide, si vous ne consentez sur-le-champ à devenir mon épouse....
»Vous jugez de mon trouble, chère Sophie, continua mon amie! Eh quoi, barbare Roger! tu choisis le moment où, privée de mon amie!.... Est-il possible de persécuter plus cruellement une femme! Roger me presse toujours de consentir à cette union: il tourne le poignard contre son cœur; sa mère veut arrêter son bras: Laissez-moi, s'écrie-t-il, je meurs, si je ne l'obtiens!.... La mère tombe évanouie sur un siége; l'ecclésiastique me presse: Allons, mon enfant, me dit-il, c'est un homme qui vous adore! Voulez-vous être cause de sa mort!.... J'étais malade, ma Sophie: j'étais absorbée par la douleur, je croyais avoir perdue pour toujours!.... Je n'attendais moi-même que le trépas; je voyais un homme prêt à se tuer de désespoir, et je l'aimais!.... Eh bien! lui dis-je, prends donc ta victime: mais tu n'en jouiras pas long-temps; le tombeau te la dispute, et va t'en séparer bientôt.... À peine eus-je achevé ces mots, que la mère recouvre sa raison; Roger se précipite sur ma main qu'il couvre de baisers, et l'ecclésiastique se met à faire je ne sais quelle cérémonie très-courte, après laquelle il nous annonce que nous sommes mariés. Absorbée par tant de secousses à-la-fois, je tombe dans un profond assoupissement, pendant lequel j'ignore, hélas! jusqu'à quel point Roger a pu abuser de ses droits d'époux.... Le soir, je me trouve dans ses bras que je n'ai pas la force de repousser, et l'on me rend à la vie, à l'espoir, en m'apprenant qu'on a découvert les traces des brigands qui vous ont enlevée. Je presse, je supplie Roger; je lui annonce que je meurs s'il ne vous retrouve.... Il me le promet, et ce matin, il se met en route pour vous retirer des mains des malheureux qu'il a dû livrer à la justice. Je vous embrasse enfin, ma Sophie, et vous me revoyez mariée, hélas, loin de vous, sans le consentement de mon père, de mon père que je ne puis plus revoir, jamais!.... Oh! les traîtres, ils ont abusé de ma jeunesse, de mon inexpérience, de mon fol amour, de la faiblesse de ma santé, de tout, de tout! Je suis leur victime, leur esclave! Ils peuvent m'emmener par-tout, faire de moi tout ce qu'ils voudront: je ne leur demande qu'une grace, c'est de ne jamais me séparer de ma Sophie!
»Ainsi parla mon amie, et je vis au trouble de sa narration, au désordre de ses idées, que sa raison était un peu aliénée par tous les coups qu'on venait de lui porter. Vous jugez de l'excès de ma douleur et de mon indignation: je ne doutais pas un moment que la mère de Roger, et peut-être le prêtre lui-même, ne fussent supposés pour abuser de la crédulité d'une enfant. Je soupçonnai même le perfide Roger d'avoir arrangé le complot des voleurs dont il était peut-être parfaitement connu. Toutes ces idées se présentèrent en foule à mon imagination, et me pénétrèrent d'une secrète horreur; mais le mal était fait; mon amie était déjà assez accablée: pouvais-je ulcérer encore son cœur en lui faisant part de mes conjectures? c'eût été l'achever! Je me contentai, pour le moment, de la consoler, d'adoucir ses regrets, de veiller sur sa santé, de contribuer, par ma présence, qui lui était si chère, à son rétablissement, et je me promis d'attendre du temps et de mes remarques, pour être sûre de la perfidie de Roger, ainsi que de ses complices, d'en faire part alors à mon amie, et de prendre ensemble un parti.
»Lorsque je me trouvai seule avec Roger, je lui fis tous les reproches que méritait sa conduite, sans toutefois lui faire connaître les soupçons que je formais sur sa prétendue mère, et sur ses liaisons avec les voleurs de la forêt. Il convint, avec moi, qu'il avait choisi une circonstance peu favorable pour engager Adèle à lui donner sa main; mais il se rejeta sur la violence de son amour. Maintenant, ajouta-t-il, elle est ma femme; vous êtes son amie, je vous laisse libre de rester en France, ou de l'accompagner; mais je vous avertis que je l'emmène en Allemagne, ma patrie, et que nous partons après-demain.
»Roger se retire après ce peu de mots, et me laisse pétrifiée.... Il l'emmène en Allemagne, et sans revoir son père! Son père! qu'ai-je dit osera-t-elle se présenter à ses regards, l'oserai-je moi-même? n'est-ce pas à moi qu'il a confié sa fille? ne m'a-t-il pas rendue responsable de ses mœurs et de sa main dont elle a disposé?.... Jamais, jamais je ne pourrai supporter le poids de sa colère.... Que dois-je donc faire?.... accompagner par-tout mon Adèle, écrire à son père, et sur-tout tâcher de faire différer le départ de Roger. Ce parti pris, j'écris à monsieur de Rosange; je lui avoue la faute de sa fille, mes torts, et je lui fais part du voyage projeté par l'époux d'Adèle; cet époux perfide, je le lui nomme, et je l'engage à employer tout son crédit pour faire rompre ce mariage, sans doute illégal; je lui promets de lui donner souvent de nos nouvelles, et de lui faciliter tous les moyens de reprendre les droits qu'un père doit avoir sur sa fille.
»Quand cette lettre fut faite, je pris le parti d'attendre qu'il passât un voiturier quelconque pour l'en charger, n'osant pas la confier aux gens de Roger, gens d'assez mauvaise mine d'ailleurs, ni aux valets de l'auberge, dans la crainte qu'elle soit interceptée. Je ne dis pas non plus à mon amie que je venais d'écrire à son père, et, comme elle était très-faible, j'espérai gagner quelques jours auprès de Roger pour l'engager à différer son voyage. Vain espoir! Le même soir Roger rentra pâle, égaré et entièrement défait. Sa prétendue mère lui demanda ce qu'il avait, il ne lui répondit pas; mais il nous déclara à tous que cette nuit même nous partions pour l'Allemagne. En vain lui représentai-je qu'Adèle et moi nous avions des affaires à terminer en France, qu'il fallait absolument que je retournasse à ma maison de Dreux, où j'avais des effets précieux.... Retournez-y, me répondit-il brusquement: je n'ai pas besoin de vous; mais pour Adèle, elle ne me quittera pas: elle peut se passer d'ailleurs de vos effets et des siens; j'ai là-bas des moyens de fortune suffisans pour elle, pour vous et pour moi.
»Adèle lui fit à son tour mille objections qu'il n'écouta point; elle pleura, parla de son père; il lui tourna le dos, et fut s'enfermer avec huit à dix hommes d'une figure repoussante, et qui, comme lui, devaient faire, mais séparément, le voyage d'Allemagne. Quand je fus seule avec Adèle, je crus qu'il était temps de frapper les grands coups, afin de l'engager à fuir avec moi, à nous échapper des mains de Roger par tous les moyens possibles. Je lui fis donc part, et des renseignemens donnés à Michel sur un fameux voleur, à l'hôtel du Paradis, renseignemens qu'elle ignorait, et de toutes mes conjectures sur l'aventure de la forêt, sur la mère, sur l'ecclésiastique qui ne paraissait plus dans la maison, et que j'avais tout lieu de croire des gens supposés. Adèle m'écouta avec la plus grande attention: elle frémit d'abord; mais bientôt elle me calma, et chercha même à détruire tous mes soupçons. Que tu es injuste, me dit-elle, Sophie! peux-tu penser de pareilles horreurs d'un homme que je ne crois pas d'ailleurs très-délicat, mais que je jure être incapable de tant de bassesses! Les voleurs de la forêt, c'est lui qui les a chassés, qui m'a sauvée, arrachée de leurs mains, et tu supposes!.... Ah! Sophie, Sophie, je ne reconnais là ni ton cœur ni ta raison! Il est vrai que sa mère me paraît être une vieille folle, sans usage comme sans éducation; il est vrai aussi que Roger est un homme très-dissimulé, qu'on ne sait rien de ses affaires; que je n'ai jamais rien compris à son arrivée dans cette auberge, où se trouvent, à point nommé, sa mère et un ecclésiastique: il est encore vrai que tout est mystérieux dans sa conduite, comme dans le genre de monde qu'il fréquente; mais si cet homme est dissimulé, est-ce une raison pour le croire un vil scélérat? il m'aime, Sophie, et l'amour n'entre point dans le cœur des êtres dégradés par le crime.