M. DUCRAY-DUMINIL, (continued 3)
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»Ainsi me parlait Adèle. Adèle était prévenue, aveuglée par l'amour! Je renonçai au projet de lui faire entendre raison, et même à celui de l'engager à fuir son séducteur. Elle pleurait, elle parlait de son père qu'elle ne reverrait jamais, des mânes de sa vertueuse mère qu'elle outrageait dans son tombeau: elle sentait tout le poids de sa chaîne; mais elle était déterminée à la porter. Malheureuse! elle me forçait à la consoler, quand mon seul projet était de l'éclairer.
»Que vous dirai-je enfin? Nous partîmes à minuit, et nous quittâmes pour jamais la France, où nous abandonnions un père, qui bientôt devait accuser sa fille, m'accuser moi-même, et mourir de douleur.... Nous n'étions que quatre dans la voiture: Roger, sa mère, mon Adèle et moi. Mon Adèle, faible et souffrante encore, me faisait craindre à tout moment qu'elle ne pût supporter les fatigues du voyage. Elle les souffrit enfin, et je vous abrégerai tous les détails fastidieux d'une route longue et souvent coupée par des repos, pour vous faire arriver avec nous à Vienne en Autriche, où nous séjournâmes quelque temps. Roger, qui avait pris un tel ascendant sur nous, que d'un seul regard il nous subjuguait, nous avertit que nous partirions sous quelques jours pour Prague, où il comptait se fixer. Tant que nous fûmes à Vienne, nous ne le vîmes presque point; il sortait avant le jour, et ne rentrait que le soir, souvent très-fatigué, et presque toujours accompagné de quelques étrangers avec lesquels il s'enfermait pendant une partie de la nuit. Cette conduite qui confirmait mes horribles soupçons, fit aussi trembler son épouse; elle lui en fit des reproches: il lui répondit qu'en temps et lieu elle saurait ses secrets. Nous partîmes enfin pour Prague, où nous passâmes huit jours, pendant lesquels Roger se conduisit comme à Vienne. Pour cette fois Adèle, qui dissimulait ses terreurs avec moi, m'ouvrit tout-à-fait son cœur; elle m'avoua, en versant un torrent de larmes, qu'elle craignait que ce que je lui avais dit en France ne fût que trop vrai. Ce n'était pas le moment de lui faire des reproches de son peu de confiance, je fis tous mes efforts pour la rassurer; mais le moment approchait qui devait éclaircir tous nos doutes.
»Une nuit, nuit d'horreur et d'effroi, Roger nous éveilla brusquement. Il faut partir, nous cria-t-il, et vous préparer à un nouveau genre de vie.... Nous frémissons.... À peine habillées, il nous fait monter, sans dire un seul mot, dans une espèce de chaise à porteurs. Une troupe d'hommes à cheval, et armés jusqu'aux dents, nous entoure: Roger lui-même se met à leur tête, et, après plusieurs heures de marche, nous arrivons dans une forêt. Un souterrain devient notre asyle, et Roger nous annonce qu'il est nommé chef d'une troupe d'indépendans. Adèle, tremblante, a la naïveté de lui demander l'explication de ce mot; il la lui donne en riant, et le rideau qui voilait ses crimes tombe tout-à-fait devant nos yeux.
»Je ne vous peindrai point notre douleur, celle d'Adèle sur-tout, dont la crédulité nous avait toutes deux entraînées dans cet abîme.... Il n'y avait plus de moyen d'en sortir! Nous étions tout-à-fait en sa puissance, nous étions perdues sans ressource!.... La prétendue mère de Roger n'était plus qu'une vieille femme qui servait la troupe; l'ecclésiastique lui-même était le chef d'une de ses brigades. Adèle avait été trompée, je m'en étais apperçue; mais son peu de confiance en moi, et ma tendresse pour elle nous avaient égarées toutes deux. Il n'était plus possible de compter sur la protection de M. de Rosange, ma lettre était encore dans mon portefeuille; et quand il l'aurait reçue, aurait-il eu des droits, en pays étranger, sur un homme qui faisait trembler tous ceux qui osaient l'approcher?
»Passons rapidement sur les tableaux horribles qui frappèrent nos yeux pendant près de trois ans que nous passâmes à gémir au milieu d'une troupe de brigands, qui changeaient à tout moment de repaire, et des mains desquels il était impossible d'échapper.... Depuis quinze mois Adèle était devenue mère, et les soins qu'elle donnait à son enfant pouvaient seuls adoucir un peu l'amertume de notre position. Je dois dire que Roger adorait toujours Adèle, et qu'il chérissait son fils: c'est lui qui avait fait faire ce portrait, que je possède, au fond d'une boîte d'or, où vous l'avez vu, appuyé contre un arbre, et regardant Adèle qui nourrit son fils. Le monstre avait fait écrire au bas: Je sais aussi connaître la nature. Adèle, désolée, avait ajouté à cette boîte l'autre portrait où l'on voit, sur le berceau de son fils, ces mots: Un malheureux de plus! Adèle détestait ce scélérat, et ne le voyait que pour lui reprocher sa séduction et ses crimes. Roger était violent, et malgré sa passion pour mon amie, il la menaçait souvent de lui arracher la vie, si elle persistait dans la haine qu'elle paraissait lui avoir vouée: l'infortunée alors lui découvrait son cœur, en lui disant: Frappe! je préfère la mort au crime de vivre avec toi.
»Voilà les scènes douloureuses qui se répétaient tous les jours sous mes yeux.
»Adèle savait que Roger ne chérissait son fils que dans l'intention d'en faire par la suite un brigand tel que lui. Cette pensée la faisait frémir ainsi que moi. J'ai vu même, oui, j'ai vu des momens de désespoir où cette mère égarée était sur le point de poignarder son fils, à la seule pensée qu'il pourrait devenir un scélérat comme son père!.... Osons, lui dis-je un jour, osons dérober cette innocente créature au crime qui l'entoure et qui l'attend: auras-tu le courage, ô mon amie! de te priver de cet enfant, pour qu'il soit vertueux?
»Adèle m'embrasse, et me répond qu'elle sacrifiera tout, son amour, ses droits de mère, pour le bonheur de son fils; et dès cet instant, je cherche les moyens de le soustraire à son père. Adèle, épuisée par la douleur, n'avait plus qu'une existence fragile: à tout moment je craignais de la voir expirer dans mes bras. Son fils, très-faible pour son âge, avait eu besoin jusqu'à ce moment du lait maternel; mais il pouvait maintenant s'en passer; et s'il perdait sa mère, je prévoyais que je ne pourrais jamais l'arracher des mains de son père, qui l'éleverait dans ses affreux principes. Adèle ne pouvait point se sauver de la forêt, à peine pouvait-elle se soutenir sur un siége, et d'ailleurs elle était trop surveillée par Roger, trop connue des brigands: moi, je ne pouvais l'abandonner. Je me déterminai donc à livrer l'enfant au premier étranger; mais comment en trouver un assez sûr?.... Le hasard me servit. Sur la fin d'une nuit d'orage, j'apperçus un homme endormi dans un des obscurs souterrains qui communiquaient à ceux que nous occupions dans la forêt de Kingratz, où nous étions alors. Cet homme endormi, c'était vous, monsieur le baron; au milieu d'un rêve qui agitait vos sens, vous parliez d'enfant, d'adoption; j'examinai vos traits, ils portaient tous les signes de la probité: la plus douce confiance vient rafraîchir mes sens. Oui, me dis-je, voilà l'étranger généreux que je cherche.... J'écris sur des tablettes, et me retire; un instant après je viens chercher votre réponse, et la porte à mon Adèle. Cette tendre mère frémit d'abord de l'idée d'être séparée de son enfant mais bientôt les fortes raisons qui lui commandent cette privation l'emportent sur la tendresse maternelle: elle me laisse la maîtresse de conduire cette intrigue secrète et délicate.
»Il y avait, parmi les brigands, un jeune homme, jadis doué de quelques talens, et qui m'inspirait plus de confiance que les autres; c'était lui qui avait fait le portrait d'Adèle, celui qui couvre la boîte à double fond que vous connaissez; je le mis dans mes intérêts, et je n'eus pas lieu de m'en repentir. Ce fut lui qui veilla sur vous pour vous garantir des attaques de ses camarades; ce fut lui qui vous porta l'enfant dans le souterrain; pauvre petit innocent! je l'avais richement habillé. J'avais mis au fond de sa barcelonnette le portrait que sa malheureuse mère avait fait faire, à Dreux, pour le marquis de Rosange; mais pour son nom et sa naissance, je ne pouvais les confier à l'étranger qui s'en chargeait, il l'eût repoussé loin de lui!....
»Ce fut encore mon fidèle confident qui vous conduisit par le bras, la troisième fois que vous vîntes à la forêt, et qui vous fit entrer chez Adèle, où, sans lumière, vous remîtes l'enfant sur le sein maternel. Vous savez toutes les particularités de votre adoption, je ne vous les répéterai point; il me suffit d'avoir éclairci ce qui pouvait se rencontrer d'obscur dans votre récit. Heureusement que vous ne revîntes point le lendemain avec l'enfant; car il n'aurait plus retrouvé sa mère. Le barbare Roger, troublé par quelques inquiétudes que lui donnent les troupes de l'empereur qui l'investissent, entre chez Adèle; il lui demande à embrasser son fils. Tu ne le reverras plus, lui répond avec fierté mon amie. Je l'ai soustrait à tes infâmes projets; il ne sera point un monstre tel que toi.—Malheureuse! où est-il?—Je l'ignore.—Eh quoi! je ne reverrai plus mon fils!—Jamais! et si quelque homme généreux n'avait pas voulu s'en charger, mon fils eût péri; pour lui épargner l'exemple et les crimes de son père, ce fer lui eût percé le sein.
»Adèle montre à Roger un poignard qu'elle tenait caché. Roger, furieux, s'écrie: À ton fils, barbare! tu aurais pu l'immoler; tiens, meurs toi-même, mère dénaturée, meurs!....
»Le monstre saisit le poignet d'Adèle, encore armé du fer meurtrier, le tourne vers le sein de cette femme éperdue, et se sert de la main même de l'infortunée pour la poignarder. Je jette un cri terrible, et déjà l'assassin est sorti pour aller commettre de nouveaux forfaits.... Je cherche tous les secours que je peux trouver, et je les prodigue à mon amie, qui, baignée dans son sang, n'a pas encore perdu l'usage de la parole. Je meurs, me dit-elle, plus malheureuse que ma mère, mais aussi plus coupable! C'est moi, moi qui ai dirigé le coup affreux qui me tue aujourd'hui; je me suis perdue, et j'ai perdu avec moi la plus tendre amie. J'ai fait mon malheur ensemble et le tien, ô Sophie! Jure-moi, jure-moi, sur ce fer encore sanglant, de ne révéler à personne mes fatales erreurs; jure-moi que sur-tout mon père, le vertueux, le généreux Rosange, les ignorera toujours! J'ai déshonoré son nom, qu'il m'a donné avec la bonté la plus touchante. Que mes fautes, que mes malheurs, tout s'ensevelisse avec moi dans la tombe! Ne fais point rougir le front d'un père de l'association honteuse que sa fille a formée avec le plus vil des scélérats! Sophie! oh! prononce le serment que j'exige; il adoucit mes remords, il me plonge seule et toute entière dans la tombe!....
»Je le prononce en pleurant, ce serment sacré, et elle continue: Si jamais tu retrouves mon fils, sers-lui de mère, ô mon amie! mais ne lui raconte jamais mes malheurs! Qu'il ignore sa naissance: s'il est vertueux, elle ferait son supplice; mais si quelque hasard la lui fait découvrir, s'il doit à sa mère le malheur de sa vie entière, dis-lui qu'il ne la maudisse point, cette mère malheureuse! Si le sang d'un monstre coule dans ses veines, dis-lui que celui de sa mère peut en épurer la source, et qu'elle a expié, par sa mort, le crime de lui avoir donné la vie.
L'infortunée Adèle, satisfaite de la promesse que je venais de lui faire de ne révéler ses malheurs à personne, pas même à son père, vit s'avancer la mort sans effroi; elle en, adoucit les momens par quelques devoirs pieux; mais enfin elle expira vers le soir dans mes bras, et dans le moment même où j'entendis se livrer un combat sanglant dans les premiers souterrains de la forêt: c'est à ce combat que vous eûtes le bonheur de vous sauver, M. le baron. Roger, d'abord enveloppé par les troupes impériales, fut secouru à temps par les siens, et parvint à se réfugier dans l'intérieur des souterrains. À peine sorti du danger qu'il vient de courir, il demande des nouvelles d'Adèle: on ne lui répond point; il entre chez elle, et ne trouve plus qu'un cadavre; le désespoir et le remords égarent ses sens; il s'accuse, il maudit Je jour; il croit ranimer son amante du feu de ses lèvres brûlantes: elle est glacée!.... Il s'écrie: Qu'on cherche madame Germain! qu'on me la trouve! qu'elle me rende au moins mon fils! elle seule sait où il est, mon fils! qu'elle me le rende, et que sa vue me dédommage de la perte d'une femme que j'ai adorée, et dont la haine m'a porté au dernier degré de férocité!....
»Heureusement pour moi, j'avais fui ce lieu de douleur; et, guidée par mon fidèle confident, qui connaissait les routes de la forêt, j'étais déjà libre et en sûreté dans une chaumière isolée, et cachée à tous les regards. J'y passai une nuit cruelle, et mon guide, qui revint le lendemain, me dit que je n'avais plus d'autre parti à prendre que de quitter le pays. Roger était furieux de ma fuite; il voulait que je lui rendisse son fils, et jurait que par-tout, en tout temps, il me poursuivrait et me découvrirait. Voilà le motif des persécutions que j'ai éprouvées, et que j'éprouve encore de sa part. Je suis essentielle à son bonheur, dit-il toutes les fois qu'il croit me saisir; c'est qu'il espère que je lui donnerai des nouvelles de son enfant, le seul bien qu'il ambitionne après avoir perdu sa mère.
»Tel est, mes amis, le récit exact des aventures de mon amie, de la mère de Victor: j'ai dû vous les raconter, j'ai dû empêcher un parricide; j'ai fait mon devoir; c'est à vous, M. le baron, à prendre un parti digne d'une ame grande et généreuse comme la vôtre; nous attendons tout de votre cœur, et de votre tendresse pour votre fils adoptif, pour le fils de la malheureuse Adèle».
Fin d'une seule faute, Nouvelle.
CHAPITRE XII,
TRÈS-COURT, MAIS QUI PROMET.
Madame Germain, que nous n'appellerons plus madame Wolf, jugea à propos de terminer là son récit; elle pouvait avoir encore quelques aventures à raconter; mais ces aventures lui étaient particulières; elles n'avaient plus le même intérêt pour ses auditeurs, puisqu'il n'était plus question que de ses voyages, jusqu'au moment où elle revint en Hongrie. Ce fut alors qu'elle se chargea de l'orphelin Hyacinthe, fils d'un bon fermier qui lui avait donné l'hospitalité, et qu'il lui arriva, dans un chemin de traverse, l'aventure qui lui valut un asyle dans le château de Fritzierne. Elle n'avait changé de nom que pour se soustraire aux recherches de Roger, qui avait juré de l'atteindre en quelque lieu qu'elle se retirât; et par un effet funeste de la bizarrerie du sort, tout ce qu'elle avait fait pour s'éloigner de son tyran, l'avait justement ramenée au point d'où elle était partie; elle se retrouvait près de Roger, occupée de Roger, du souvenir de son épouse, des intérêts de son fils; enfin, tout ce qui lui était arrivé depuis seize ans ne lui paraissait plus qu'un songe qui trouble vos sens pendant une nuit agitée, et vous rend, au réveil, aux coups du sort qui vous accablait la veille.
Madame Germain cessa donc de parler, et Victor attendri, se saisit encore une fois d'une de ses mains, qu'il couvrit de larmes et des baisers de la reconnaissance. Il appela cette femme généreuse sa seconde mère, et Clémence elle-même la remercia de lui avoir conservé son ami, et d'avoir soustrait ses premiers ans, au crime et au malheur qui assiégeaient son berceau. Madame Germain les embrassa tous deux, et les remercia de leur amitié, avec cette douce modestie que donne toujours l'assurance où l'on est que l'on n'a fait que son devoir.
Pour le baron, il garda quelque temps le silence, et le rompit enfin, pour faire quelques réflexions morales sur les événemens singuliers qui avaient fait le tourment de madame du Sézil, et celui de sa fille Adèle. Il appuya sur-tout, devant Clémence, sur les malheurs auxquels s'exposent les jeunes personnes qui, manquant de confiance envers leurs parens ou leurs amis, se livrent aveuglément au charme trompeur des passions, et ne calculent jamais les suites des fausses démarches auxquelles elles se laissent entraîner. L'amour, ajouta-t-il l'amour porte un bandeau sur ses yeux; c'est à la raison à le guider par la main c'est à la sagesse à régler ses pas et ses actions. Jeunes gens, jeunes gens! vous méprisez les sages conseils d'un père ou d'une mère tendre; mais vous aurez des enfans à votre tour, et vous serez obligés de leur dire ce que nous vous avons en vain répété mille fois; vos enfans ne vous écouteront peut-être pas plus que vous ne nous avez écoutés; car c'est le sort des ingrats de faire à leur tour des ingrats, et le ciel nous punit souvent dans nos enfans des chagrins que nous avons causés à notre vieux père....
Quand le baron eut prononcé ces mots, il se tourna vers Victor, qui devint tremblant comme un homme qui attend son arrêt. Le baron s'apperçut de son trouble, et se hâta de le faire cesser en lui prenant la main, et en lui disant avec le ton de la plus tendre affection: Mon cher Victor, mon cher fils, ne crains rien; ose lever les yeux sur un bienfaiteur, et non sur un juge rigide. Tes malheurs ne viennent point de toi, ta naissance n'est point ton crime; mais il est vrai qu'elle peut nuire à ton bonheur. Il est un moyen d'en réparer les torts: écoute-moi, je vais te dire le projet que j'ai formé, et dont je t'ai donné quelque idée avant que madame Germain commençât son intéressant récit. Écoute-moi bien; tu vas juger de toute ma tendresse pour toi, et du desir que j'éprouve de te voir l'époux de ma fille.—L'époux de Clémence, interrompit Victor! quoi! je pourrais espérer encore?....—Oui, tu le peux, mon ami, reprend le baron; mais prête-moi toute ton attention.
Il se fait un grand silence, et le baron continue: J'ai vu Roger, je l'ai vu assez pour me former, sur son caractère, une façon de penser que le récit de madame Germain vient encore de confirmer. Roger a de rares qualités au milieu des vices affreux qui le poussent vers le crime; Roger est ferme, entreprenant, courageux, actif, et même capable de quelques procédés généreux. Cet homme s'est fait une habitude de son état, mais il n'est pas possible qu'au fond de son cœur il ne souffre, il ne gémisse des extrémités auxquelles lui et ses gens se livrent journellement; il doit être las du brigandage, et peut-être la tranquillité, l'aisance et la pratique des devoirs sociaux, ne lui seraient-elles pas étrangères après vingt ans d'une vie troublée, agitée par la crainte, par les remords, et que l'échafaud a réclamée cent fois. Je ne sais si je m'égare, mais il me semble tout simple de croire que Roger, fatigué du crime, peut y renoncer, pour le calme de sa conscience et la sûreté de sa vieillesse; et encore, ce que ne pourraient point faire la raison ni le remords, il est possible que la nature l'obtienne de lui. Madame Germain nous a dit qu'il brûlait de retrouver son fils, et qu'il était disposé à l'accabler de toute la tendresse d'un père; il est possible qu'en calculant les tourmens que son horrible état cause à ce fils chéri, il y renonce, à cet état vil et flétrissant; il est possible qu'il renonce au crime pour assurer le bonheur de la vertu.... Va le trouver, Victor, rends-lui son fils pour un moment; dis-lui qu'il ne tient qu'à lui de se réunir pour sa vie au fils d'Adèle; dis-lui que tu adores ma fille, mais que tu n'obtiendras mon aveu pour l'unir à toi, que du moment où il aura quitté son infâme métier: j'oublierai ce qu'il fut en faveur de ce qu'il consentira à devenir; mais comme je sens qu'il me serait impossible de me lier avec un homme comme lui, ni de l'avoir sous mes yeux, je lui donnerai une terre que je possède à vingt lieues d'ici; il ira l'habiter sous un autre nom; et s'il tâche, par quelques vertus domestiques, de faire oublier Roger, je me ferai à mon tour illusion sur lui, sur ta naissance; et mon gendre, ainsi que son père, n'entendront jamais sortir de ma bouche le plus léger reproche. Qu'en penses-tu, Victor? puis-je faire davantage? En vérité, il me semble que c'est pousser un peu loin le mépris des préjugés, et même du point d'honneur qui doit présider à tous les établissemens des familles vertueuses. À mon âge, d'après ma conduite et mes principes, on tient un peu au respect humain, à tous les usages qui forment la bonne société, et qui lient entre eux tous les habitans d'une vaste contrée. Je te l'avais dit; que ton père fût indigent et sans naissance, peu m'importait; mais j'exigeais qu'il fût vertueux, et il ne l'est pas. Celui-là déroge vraiment qui s'allie au vice, et je ne puis.... je ne pouvais du moins donner ma fille au fils du plus grand coupable. Je fais encore un effort sur moi-même, et je le fais pour toi, pour toi que j'aime, et que je ne puis abandonner au désespoir de renoncer à une passion que j'ai nourrie moi-même dans ton sein.... Que ton père rentre dans la société dont il fut le fléau; qu'il change de nom et de mœurs; je ne le verrai point, mais je pourrai me dire: Roger n'est plus, et le père de Victor ne fait pas rougir mon front, ni celui de mes enfans. Va donc le trouver, Victor; aborde-le avec cette fermeté, ce noble orgueil, que doit conserver la vertu en présence du vice; attaque avec sensibilité son cœur paternel, si tu le trouves ouvert à tous les sentimens de la nature; ou bien, s'il est mort pour ces tendres sentimens, parle-lui comme un homme qui a le droit de reprocher à un autre homme de lui avoir fait un présent funeste en lui donnant la vie, puisqu'il a répandu sur cette existence malheureuse l'amertume, la honte et l'opprobre.
Le baron de Fritzierne se tait, et Victor se livre avec délices à l'espoir consolant qui vient tout-à-coup charmer ses souffrances. Ah! monsieur, s'écrie-t-il! que de bontés, que de tendresse! Quoi! vous voulez bien encore?.... Oui, monsieur, oui, je la soumettrai, cette ame fière et rebelle! Clémence, nous serons heureux!.... Je le verrai, il rougira, il me suivra; oh! oui, je réponds qu'il renoncera à tout pour moi, pour lui-même! Oui, Roger, ton fils te serrera dans ses bras, si tu réponds à ses vœux; ou, si tu lui résistes, il jure ici, par Clémence, qu'il deviendra ton plus cruel ennemi: tous les liens de la nature, il saura les rompre, si tu ne sais les resserrer! ces titres de père et de fils, si respectables quand ils sont liés par les mœurs, l'éducation et la reconnaissance, ne sont plus que de vains prestiges quand ils sont séparés par l'infamie! Tu me verras, Roger, et tu connaîtras la différence du sang qui coule dans nos veines; la voix du mien brûle de se faire entendre de toi, et j'en avouerai la source si je la trouve disposée à s'épurer.
Le baron, enchanté de cette exclamation de Victor, lui serre la main en le regardant avec tendresse. J'aime, mon fils, lui dit-il, j'aime cet élan généreux. Avec cette noble fierté, tu dois être sûr de ton succès; mais, je te l'avoue, je le veux tout entier, ce succès qui doit faire notre bonheur à tous. Point de capitulation avec les criminels; il faut qu'il te cède sur-le-champ, ou que tu renonces pour jamais à la main de Clémence. Le monstre pourrait temporiser, te garder près de lui, et.... ciel! quelle horreur! s'il allait nourrir l'espoir de te plonger dans ses excès, de former en toi un complice ou un successeur!.... Tu détournes tes yeux indignés, ton ame se soulève à un pareil soupçon; pardon, cher Victor! tu me connais, tu sais quelle estime j'ai pour tes principes, pour ta probité: elle est sûre, ta probité! elle saura résistera tous les genres de séduction.... Tu donneras quelques jours à un père, ou tu fuiras sur-le-champ un brigand; mais, je te le répète, et cette résolution de mon esprit est irrévocable, si tu ne réussis point, si Roger dédaigne mes offres et ton bonheur, tu ne reverras jamais ma fille. C'est à moi que tu viendras confier tes regrets, et c'est moi qui songerai alors à te faire une existence douce, mais loin de moi, loin de nous, et pour la vie!
Victor entend à peine ces derniers mots du baron, qui les prononce avec une fermeté froide, tranquille, et qui annonce un parti bien pris; Victor n'est occupé que des moyens qu'il prendra pour attaquer le cœur de Roger: il en trouve mille, dont le moindre est immanquable. Il est sûr de réussir, Victor; et Clémence, qui est intéressée autant que lui à cette importante négociation, partage son espoir, en voyant son air d'assurance. Pour madame Germain, elle se tait: elle ne peut deviner l'impression que fera sur Roger la vue de son fils, et craint de hasarder son jugement.
Ainsi, il est décidé que, demain, Victor ira trouver son père! quelle destinée l'attend dans le camp des brigands! quelles aventures le destin lui prépare-t-il dans ce repaire du crime et de la scélératesse! S'il n'obtient rien d'un vieillard inflexible, il est perdu, et ne retournera pas au château de Fritzierne pour en être banni; mais s'il parvient à changer le caractère de Roger, il devient heureux, et son roman finit.... Voyons, attendons les événemens qui vont se multiplier dans le volume suivant, et laissons tous nos héros prendre un moment de repos, après une nuit et une journée si agitées. Moi-même, que leurs malheurs ont singulièrement attendri, en les retraçant sous les yeux de mes lecteurs, je sens le sommeil peser sur ma paupière: ma veille a été longue; trois heures sonnent, la nuit s'enfuit devant l'aurore qui déchire ses voiles sombres; le jour naissant éclaire le sommet des maisons qui entourent mon simple manoir; la clarté vacillante de ma lumière pâlit devant les rayons lumineux qui annoncent le retour du soleil. C'est l'heure où l'homme de lettres quitte son manuscrit pour se livrer au repos; mais les tableaux qu'il vient de tracer vont se peindre à son imagination pendant son sommeil; et s'il a chanté la vertu, il est doux pour lui qu'un songe favorable le reporte encore au milieu de ses héros!
fin du tome second.