LES QUINZE JOURNÉES DE L’AFFAIRE ZOLA
Reading edition
DU 7 AU 23 FÉVRIER 1898
LES QUINZE JOURNÉES DE L’AFFAIRE ZOLA
I
LA JOURNÉE DES PRÉLIMINAIRES
7 février.
De cette cohue ; de ces six heures d’audience, dans une atmosphère de four à plâtre ; de tout l’appareil de la justice se déployant, aujourd’hui, en grande solennité ; de cette buée où les prunelles luisent comme feux dans le brouillard ; du spectacle des physionomies, des attitudes, des mimiques célèbres ou inconnues, émergeant, parce que proches, des limbes bleutées, des lointains confus ; de tout le décor, et ses accessoires, et son personnel, et ses personnages, deux visions me demeurent à jamais incrustées dans la mémoire.
C’est d’abord une poignée d’hommes, menus comme des fourmis, gravissant, dans une solitude encensée de clameurs diverses, l’énorme escalier de la place Dauphine. La clarté blanche, sur la pierre blanche, souligne de rayons les degrés. C’est une ascension dans la lumière...
En tête, le pas nerveux, mais les épaules lasses, un homme qui devance les autres vers le Capitole idéal où tout immondice sera le fumier dont fleurira plus tard sa gloire !
... Puis, le restant du jour, devant ce même homme — le coupable, le criminel, l’accusé ! — comme un vol de papillons bleus qui s’abat, en essaim de feuilles azurées, qui s’amoncèlent, s’éparpillent, tombent, couvertes et recouvertes encore, lui apportant le respect, l’estime, l’admiration des quatre coins du monde !
De l’étranger ? Hé ! oui. De France aussi. Mais beaucoup de nous autres, méprisables « intellectuels », avons l’audace de nous sentir infiniment plus compatriotes de Tolstoï, de Bjœrnson, de Nieuwenhuis, de Mœterlink, de Christie Murray, de Mark Twain, de Carducci, etc., que d’Eyraud ou de Marchandon... nés français.
Nous n’imaginons pas la Patrie sans Justice et sans Vérité. Dans le bagage légué par les âges distancés, nous entendons choisir : augmenter le patrimoine de Beauté et de Progrès ; rejeter loin les vieux errements, les traditions homicides, les vestiges de barbarie, les aveuglements imbéciles, les tortionnaires préjugés !
Ah ! nous sommes de vrais bandits !...
Ce sentiment est si vif que son impulsion dépasse, ici, le fond de l’affaire. Sur les mille signataires que voilà, pour une seule dépêche, combien d’indécis encore, quant à l’innocence de Dreyfus ? Sans doute plusieurs ; peut-être beaucoup.
Mais ce qui détermine les suffrages, ce qui les emporte dans un courant d’enthousiasme inouï, c’est, en la personne de Zola, riche, célèbre, et sacrifiant sa popularité, son repos, son bien, à sa croyance, la manifestation, devenue rarissime, de l’esprit d’initiative.
Hé ! quoi, un contemporain, un individu de notre époque veule et ménageuse a osé cela ! Et lequel !
Ou n’en revient pas — et on admire.
Par contre, pour l’adversaire, le scandale s’en accroît, la haine s’en aggrave : il s’agit de lui faire expier, en huées, les bravos décernés jadis ; de récupérer le plus possible du fruit légitime de son labeur ; de se payer même sur sa peau... si l’occasion s’en présente !
On ne peut nier son talent : quinze années de suite : on le proclama. On ne peut même pas inculper sa probité, dire qu’il est vendu.
On l’essaie pourtant. En cette salle, des gens qui n’ont pas l’air d’aliénés vous glissent à l’oreille le chiffre « deux millions ! »
C’est dit sans rire, posément. Oh ! l’incommensurable sottise humaine
Cependant, vu l’insuccès, on se rabat sur l’orgueil.
Et lui, tranquille, épluche ses grands ou petits bleus ; bonhomme ; agacé seulement par le formalisme des préliminaires.
A ses côtés, se détachent la haute silhouette blonde de Labori ; la fine silhouette brune d’Albert Clemenceau ; la face de Mogol, creusée et passionnée de Georges Clemenceau.
C’est la première fois que je vois son cadet à la barre. Et ce m’est plaisir de constater son succès. Sobre, précis, d’une justesse d’arguments si évidente, qu’elle est appréciable même aux profanes, ne disant pas un mot de trop, et disant bien ce qu’il veut dire, sous une forme concise et élégante, il apporte, à la vie judiciaire, les merveilleuses qualités, l’aisance d’expression, l’acuité d’accent, la rageuse éloquence, la griffe et le croc qui ont fait de son aîné, dans la vie politique, un des premiers orateurs de ce temps.
Lui et Labori, d’ailleurs, se complètent au mieux. Un emballé, un réfléchi : l’attelage est bon !
Sous le Christ, c’est le crâne en pomme et le visage «n boule de M. le Président Delegorgue — tout rond. Dans l’entre-fenêtre, c’est la figure tirée, maussade et morne de M. l’avocat-général Van Cassel — tout long.
Dans les couloirs, Esterhazy rôde, fui de tous, comme un chien galeux.
Dans le prétoire, c’est (après l’interrogatoire des prévenus, Perrenx et Zola) le tirage au sort des jurés ; la lecture de la plainte du Ministre de la Guerre, servant d’acte d’accusation qui, retient quinze lignes sur quinze pages ; l’exposé du ministère public ; la demande d’instruction des experts.
Celle-ci est formulée par un avocat dont on ne voit pas la figure, à peine un coin de moustache, et qui baragouine avec une voix de décapité parlant.
O rencontres du sort ! Revanches du destin ! C’est M. Cabanes, ex-substitut à Montbrison, qui demanda — et obtint — la tête de Ravachol !
Voici ensuite épistolairement l’effrénée dérobade des témoins militaires.
Le Président a refusé l’autorisation de comparaître au général Billot; lequel l’a refusée au général Mercier ; lequel l’a refusée à X... ; lequel l’a refusé à Z.... etc. Ça peut aller comme cela jusqu’au caporal de garde !
M. le commandant du Paty de Clam se récuse...
— Sa présence est indispensable, dit Me Labori d’une voix tranchante, comme changée, d’une voix blanche que nuance quelque chose d’indéfinissable. Il nous le faut : son audition s’impose.
Et il dépose des conclusions dans ce sens.
Mais M. Van Cassel semble tenir non moins à l’abstention de M. du Paty de Clam. Et il sollicite le rejet des conclusions.
— Quelle passion de lumière, en toute cette affaire !... s’exclame ironiquement Labori.
Et il spécifie, quant au témoin tant disputé (objet présentement d’une plainte de M. le lieutenant-colonel Picquart), quels faits le relient étroitement à la cause présente. Les deux officiers fréquentaient la famille de Comminges. Sur les deux dépêches signées l’une « Speranza », l’autre « Blanche », adressées, à Tunis, à M. le lieutenant-colonel Picquart, dans l’intention évidente de lui nuire et de le compromettre, l’une est attribuée à un tiers, l’autre fut attribuée à mademoiselle Blanche de Comminges.
Or, c’était un faux. M. Picquart en accuse M. du Paty de Clam, d’où la plainte.
On avait quelques raisons de méfiance.
Pour faire rendre à la famille de Comminges une correspondance que détenait M. du Paty de Clam, il fallut l’autorité de M. le général Davout et l’intervention de M. Lozé, alors préfet de police. Encore tout ne fut-il pas rendu d’un coup. Il avait été gardé une lettre, au pouvoir, était-il objecté, d’une tierce personne, en demandant 500 francs.
C’était une dame voilée qui, en 1892, s’en dessaisissait au Cours-la-Reine ! Que l’on se rappelle, en 1898, la dame voilée de M. Esterhazy, au même lieu, dans les mêmes conditions — et l’on verra qu’elle est de l’état-major !
D’autres témoignages sont également requis par la défense et l’audience s’achève dans le calme qui sied à de tels débats.
Néanmoins, quelques aboyeurs ayant été apostés à la grande grille, la voiture de Zola quitte par le quai des Orfèvres. On distingue par la vitre, débordant de la pochette, comme un immense bouquet bleu : les cinq cents télégrammes arrivés cet après-midi.
Des camelots passent criant les journaux où, d’ores et déjà, le nom, l’adresse et la profession des jurés sont désignés à l’attention publique : la croix blanche sur les portes !
Non loin, en face de la Tour de l’Horloge, boulevard du Palais, au flanc du Tribunal de Commerce, une affiche est apposée. C’est la réhabilitation de Pierre Vaux, innocent, mort au bagne, condamné par erreur il y a quarante-sept ans, — « chose jugée », dont a triomphé la Justice.
II
LA JOURNÉE DU BÂILLON
8 février.
Une phrase qui tombe et retombe, avec l’absolutisme mécanique d’un piston de machine : « La question ne sera pas posée. »
Elle hache tout le débat, le martèle, le seconde ; indique bien, par la répétition du rythme en leit-motiv, quels sont l’accord impérieux des volontés, l’harmonie tacite entre les complicités et les effrois.
Dans l’assistance, M. Henri Rochefort, ricanant, dévisage Émile Zola; s’efforce à surprendre s’il souffre ; et si sa dignité saigne, et si sa fierté défaille...
Madame Dreyfus comparait, si étonnamment ressemblante d’allure générale, avec ses bandeaux plats, son air de réserve, à madame Carnot, plus jeune.
Que son mari soit ou ne soit pas coupable, elle et les enfants sont bien réellement des victimes. Elle n’est pas de ma religion, pas de ma race même, si l’on veut : mais les Chinois non plus, qu’on m’a fait racheter jadis par le Sou de la Sainte-Enfance, ni les noirs, sur qui m’ont fait tant pleurer Bernardin de Saint-Pierre et Beecher Slowe, n’étaient point de ma race ! Et si je n’aime pas plus la couleur de leur peau que je n’aime, en général, l’esprit juif, ce ne m’était pas raison à approuver qu’on les suppliciât !
Et c’est vraiment une suppliciée, cette pseudoveuve, au nom déshonoré ! Ici même, aujourd’hui, cela se continue. Elle a dû affronter tous les regards, traverser toutes les malveillances pour venir à la barre, immobile, muette, tiraillée entre la défense et l’accusation, l’une voulant qu’elle parle et l’autre qu’elle se taise.
Elle est vêtue de noir, presque de deuil ! Sa jaquette d’astrakan, cependant bien simple, offusque quelques charitables « aryennes ». L’une se penche et dit à sa voisine, exprès assez haut, sur le passage de la malheureuse, pour être entendue d’elle :
— C’est, sans doute, la dernière pelisse de son mari ! (sic.)
M. Esterhazy, hier présent, aujourd’hui absent, par lettre déclare qu’il estime n’avoir pas à répondre à la citation de M. Zola, « simple particulier », suivant « une voie révolutionnaire ».
Ah ! celui-là !... je le rappelle, c’est de l’avoir vu juger, au Cherche-Midi, que j’ai commencé de croire à l’innocence de Dreyfus !
M. Leblois dépose, fluet, mince, desservi par la faiblesse de son aspect et la débilité de son accent. Toutefois, aucune variante n’infirme ses dires, très nets, très formels : quant aux faits pour lesquels Georges Picquart, son ami, recourut à lui comme avocat : le piège des télégrammes « Blanche » et « Speranza. »
Et Marcel Prévost tient M. Leblois, son compagnon presque d’enfance, pour une des âmes les plus scrupuleuses qu’il soit possible de rencontrer. Il soutient de faits ses affirmations ; cite, à l’appui de ses dires toute une carrière de devoir, de dévouement et d’abnégation.
M. Scheurer-Kestner, robuste, haut, droit comme un sapin des Vosges sous la neige de Noël, se dresse à son tour à la barre. Il a bien l’aspect sombre et sain des arbres de là-bas ; et sa voix est profonde et grave comme le vent qui s’engouffre dans les défilés.
On lui reproche de ne pas être espiègle : on a raison. Mais était-il nécessaire qu’il le fût ?
Avec lui, l’Alsace, le protestantisme, sont en suspicion : l’une et l’autre s’étant passionnées pour cette cause. Il est des gens qu’il fait rêver de dragonnades ailleurs que dans les Cévennes... les fervents de Saint-Barthélemy !
Remarquez cela : quiconque n’est pas catholique, ici, est suspect.
Il récite, de mémoire, les lettres du général Gonse au colonel Picquart ; qu’à l’insu de ce dernier lui a communiquées M. Leblois, et que l’Aurore a publiées ce matin. Une phrase fait tressaillir l’auditoire : « Au point où vous en êtes arrivé de votre enquête, il ne s’agit pas d’éviter la lumière, bien entendu, mais il s’agit de savoir comment l’on arrivera A LA MANIFESTATION DE LA VÉRITÉ. »
Et Georges Picquart de répondre avec une rare intuition :
Mon général,
» Je vous ai déjà averti que nous courions à un grand scandale, à un gros bruit où nous n’aurons pas le beau rôle si nous ne prenons pas les devants. Le numéro de l’Éclair d’aujourd’hui confirme mes appréhensions : car, si nous attendons encore, le scandale est là : nous n’arriverons pas avant. »
M. Casimir-Perier ex-président de la République, lequel n’a pas dédaigné d’obéir à la convocation légale méprisée et déclinée par tant de témoins militaires, se fait acclamer pour une parole qui, à cet égard, en veut dire long :
— Je suis un simple citoyen au service de la justice de mon pays.
Pour le reste, il se retranche derrière le secret professionnel.
M. de Castro, sans rien savoir sur le fac-similé du bordereau publié par le Matin, a reconnu de suite, aucune hésitation n’étant permise, l’écriture de Walsin-Esterhazy.
Et nous sortons. On se bat dans les couloirs. Le calme d’hier ne pouvait durer : « c’était scandaleux. » On y a paré.
Le Palais se trouve soudain envahi par une cohue qui m’est familière. Il y a là-dedans des visages de connaissance — les « allumeurs » — qui, sous mon regard, détournent les yeux, gênés. Pourquoi ? Les pauvres diables ! Il faut bien que tout le monde mange !
Mais il ne faudrait point non plus que, par conscience, ou y prenant goût, ils écharpent tout à fait Zola. Ses amis l’ont poussé dans le vestiaire Bosc ; tandis que quelques énergumènes assomment un tout jeune homme, un isolé, M. Genty, préparateur d’examens, accusé par eux, malgré qu’il s’en défende énergiquement, d’avoir crié : « A bas la France ! »
Mais il a crié « Vive Zola ! » — Et il fallait bien justifier les coups ! Ceci fera école.
Et soudain, Zola réapparaît, entouré de sa poignée de fidèles. Malgré tout ce qu’on peut lui dire, myope, gauche, pâle, mais le menton têtu, il se dirige vers la porte de la façade, en haut du grand escalier.
La foule l’encombre ; et aussi la cour ; et aussi le boulevard, trottoirs et chaussées, jusqu’à l’Hôtel-Dieu !
Il y fonce, il y sombre. Le ciel est bas, le jour expire. Vous souvient-il, dans Salammbô, du dernier chapitre : Mathô descendant un escalier comme celui-ci sous les coups de la populace ?
On y songe... et on tremble. Moins pour lui, encore, que pour l’honneur de ce pays ! D’ici, c’est seulement son sillage furieux qui est indice de sa présence. Une voiture qu’entourent les agents ; un cheval qui se cabre, puis part au galop...
— A mort, Zola ! A l’eau ! A la Seine !
O France !
III
LA JOURNÉE DES GÉNÉRAUX
9 février.
Voilà que c’est changé, que les grands chefs arrivent ; qu’un papillotement de pourpre et d’or reluit sous le jour faux.
Qu’en restera-t-il ? On ne sait... Une injure du général Gonse aux « robins » de la défense ; l’équivoque d’une négation du général Mercier s’appliquant non à l’existence de la pièce secrète communiquée hors séance aux juges du 1er Conseil de Guerre — sur ce point l’ex-ministre refuse de se prononcer, sans s’apercevoir que, tel, le silence est affirmatif — mais à l’allégation qu’il en aurait parlé à qui que ce soit.
Puis, encore, sa parole de soldat, hors et, pense-t-il, au-dessus de toute discussion, que Dreyfus était un traître « justement et légalement condamné ».
Et c’est tout. Pas assez pour nous convaincre, après tant d’irrégularités et de mystères ; pas assez pour imposer silence au besoin d’examen et d’investigation.
Entre la double haie de municipaux, immobiles, qui font passage, du prétoire à la porte du corridor, M. le général Le Mouton de Boisdeffre, chef de l’État-Major de l’armée, s’avance.
Il a une couronne de comte dans le fond de son képi ; la taille très droite, le crâne très chauve, le parler circonspect.
Ainsi qu’il sied à un guerrier qui commanda, je crois, trois mois dans l’active, et fit le restant de sa carrière dans les ambassades, il est, à la fois, distingué, vain et puéril.
Présentement, il fait l’autruche ; s’imagine qu’il s’abrite dans un silence partiel et éphémère.
Lui tirer une parole est métier de puisatier : le pauvre Labori y sue sang et eau !
Tantôt il s’abrite derrière le secret professionnel, dont il a fait réserve en son serment. Tantôt il se retranche derrière l’arrêt de la Cour, restreignant la preuve. Il décline, rompt, échappe, glisse entre les doigts.
Et, de tout ce qu’on lui demande, il ne sait rien, jamais rien ! Sur le document chipé aux bureaux de la Guerre ; rentré dans les cartons par l’entremise de la Dame voilée et d’Esterhazy ; que celui-ci qualifiait de « libérateur » et dont le Ministère a délivré reçu ; « M. le témoin », comme dit Labori, en un malin lapsus, ou ne peut parler, ou ignore.
Jamais on n’aurait supposé que situation si haute comportât telle absence d’informations !
Le général Gonse, petit, boulot, la bouche en O, le nez en croquignole, a l’air bourru et bonhomme d’un gardien de square.
Il est rageur.
A Labori, qui le questionne, il décoche ce coup de boutoir :
— Ce sont des traquenards, çà !
Tumulte, cris, évacuation de la salle, suspension de l’audience, intervention de Me Ployer, le bâtonnier, excuses. Après, on est tout à fait des bons amis.
Le commandant Lauth, face plate et dure, maxillaire anguleux, physionomie fermée, vient témoigner d’intentions qu’il crut saisir de la part de son ancien chef, le lieutenant-colonel Picquart, quant à l’identification d’écriture et le timbrage postal du petit bleu qui mit sur la piste d’Esterhazy.
Seulement, un mot nous laisse rêveur « falsification de clichés ». Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Falsification d’épreuves, on comprendrait. Mais de clichés ! Alors que sur la plaque, la moindre retouche apparaît, visible, indéniable ! Les « photographes » de l’assistance s’entreregardent, éberlués, interrogateurs...
Le lieutenant-colonel Henry, comme par hasard, est en mission depuis hier. Oh ! oh ! Les défenseurs, âprement, insistent pour qu’on le fasse revenir.
Et voici Gribelin, pauvre être, sûrement honnête, sûrement dévoué, borné comme une pioche, et qui détient, paraît-il, tous les secrets de la défense. C’est-à-dire qu’il a la clef de l’armoire, de ce coffre-fort bizarre d’où les documents voltigent, vont, viennent, comme oiseaux d’une cage ouverte, tantôt dans le giron de la Dame voilée, tantôt sur le poing d’Esterhazy, qui, contre reçu, les ramène à la volière !
Gribelin, pour tous renseignements de temps et d’heure et de détails, quant à la communication qu’il aurait surprise, d’un dossier, par Georges Picquart à M. Leblois, s’en tient à ceci : « La lampe était allumée ». Rien ne l’en fera sortir. Il se cantonne, dans cette observation psychologique, avec la plus touchante obstination. Cette lampe est son phare, son étoile ; elle l’absorbe et l’hypnotise.
— La lampe était allumée !
Si bien que le président, tout à l’heure, par un lapsus qui coupera, de rire, la solennité des débats, le prendra pour le lampiste !
Le général Mercier, on le connaît : il a le physique d’un bottier de régiment ! Les cheveux cirés, trop noirs, le nez en croc, il s’en est tenu aux réponses citées plus haut.
M. Trarieux, dans le crépuscule s’harmonisant à merveille avec sa silhouette mélancolique, sa parole sereine, dit comment MM. Scheurer-Kestner et Leblois l’amenèrent à partager leur conviction. Il raconte aussi comment dans l’original d’un des documents reproduits par la presse, il y avait seulement l’initiale D... (cette canaille de D...) et que l’on mit Dreyfus.
Car, avec lui, un fait nouveau, et d’une importance capitale, apparaît.
En 1894, alors que Dreyfus vient d’être arrêté, et que le public n’en sait encore rien, des indiscrétions émanant certainement des bureaux de la Guerre (ne pouvant provenir que de là) sont commises envers la presse afin de rendre les faits publics et le scandale inévitable.
En 1896, alors que l’enquête du colonel Picquart, avec l’assentiment de ses chefs, va peut-être aboutir, les mêmes indiscrétions, ne pouvant émaner que du même lieu et des mêmes gens, sont à nouveau perpétrées dans l’intention non moins évidente d’effrayer, d’enrayer, en provoquant une effervescence d’opinion.
Mais la nuit survenue interrompt la déposition de l’ancien Garde de sceaux.
— « Le Garde des faux ? », prononce Gribelin, qui blèse...
IV
LA JOURNÉE DES « ARTISANS »
10 février.
Invisible à l’épaule des universitaires, visible à l’épaule des défenseurs, la bande d’hermine se hérisse contre le bord frisé des chapeaux de généraux.
Cela n’a rien à voir avec la patrie, ni même avec l’armée, comme tiennent à le faire accroire les profiteurs de malentendus. Il s’agit simplement d’un état d’esprit différent ; d’un antagonisme cérébral, entre les intellectuels comme l’archiviste Gribelin, par exemple, M. Esterhazy, le problématique du Paty de Clam, le casuistique général Gonse — pour prendre quatre échantillons de types divers et les « demi-intellectuels », selon l’adorable expression de Barrès, qui répondent aux noms peu connus d’Anatole France, d’Émile Zola, de Clemenceau, de Duclaux, de Grimaux, de Séailles, etc., etc., etc.
L’homme qui tue s’accorde mal avec l’homme qui pense ; et peut-être encore moins bien avec l’homme qui guérit.
Dans les locaux d’attente, où il semblerait que deux castes éloignées auraient pu s’estimer heureuses du contact facilitant des échanges d’idées et quelques aperçus nouveaux de part et d’autre, la sélection s’est opérée, d’un coup, à la première rencontre : pékins ici, militaires là.
Les témoins se sont partagé les salles. Il y a le coin des éperons, où l’on fume ; et le coin des lunettes, où l’on cause. Et l’on se regarde plutôt en chiens de faïence.
C’est la même chose dans le prétoire, la caractéristique de tout le débat. Et ce ne sont point les cannes brandies, les poings fermés, les menaces de mort, qui peuvent y rien changer, bien au contraire ! Il n’est tel réactif aux fiertés que l’injonction, et le piment d’un quelconque péril.
La mise en lumière de deux figures, sous des aspects opposés pareillement énigmatiques ; l’illégalité du procès de 1894 s’affirmant plus encore (du Paty de Clam, Henry ; l’obligation du mutisme imposée à M. Salles) : tel est le bilan du jour.
Après que M. Trarieux a eu terminé son éloquent témoignage, le commandant Forzinetti, ex-directeur du Cherche-Midi, révoqué parce que coupable d’avoir révélé sa foi en l’innocence de Dreyfus, s’est avancé à la barre, appelé, prêtant serment, entendant M. Delegorgue refuser de lui transmettre la question de Labori... et s’éloignant comme il était venu, mal d’aplomb, héros en disgrâce, recousu, retapé, raccommodé en maints endroits comme un invalide de la belle époque, sur ses pauvres jambes sept fois fracturées !
Ce qui a entraîné la renonciation de la défense à tout le groupe dit des aveux.
C’est alors que, tonsuré comme un jeune moine, raide comme un soldat de bois, saccadé comme un automate, le monocle incrusté sous l’arcade sourcilière, au pas de parade prussienne, un témoin est venu se camper devant la Cour, décomposant, par à-coups brusques et précipités, le salut militaire, d’abord à elle, ensuite, après demi-volte, au jury.
Un rire nerveux, puis un malaise ont successivement couru l’auditoire. C’était l’ « ouvrier diabolique » dont a parlé Zola dans l’article qui l’amène ici : le spirite, l’occultiste, le valseur pour tables, l’instructeur judiciaire de l’affaire Dreyfus : M. le lieutenant-colonel marquis du Paty de Clam.
Que cet être maladif (même s’il n’est point malade) ; que ce « sujet » évidemment favorable à l’observation scientifique ; que ce nerveux, cet obsédé, susceptible, dans une enceinte civile, de démonstrations odieuses, excentriques, capables de provoquer l’hilarité, ait été UN JUGE — cela, c’était à frémir !
De Montjuich, peut-être. On se les imagine tels : ad majorem Dei gloriam !
Ainsi l’avais-je déterminé, après l’avoir entrevu au Cherche-Midi. Et je ne m’en dédis pas. Il est bien de la race de ces dilettantes pour qui la douleur des autres est condiment à leur propre jouissance ; qui aiment la musique et les cris des patients, les petits vers et les grandes hécatombes : fils de Néron, neveux de Torquemada, perpétués à travers les siècles !
Il ne dit rien, s’en va, il a passé. L’impression reste ineffaçable...
M. de Comminges apparaît, disparaît. Et M. le lieutenant-colonel Henry lui succède. Sa main levée prête serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, sans haine et sans crainte...
Une sorte de colosse trapu, épais et lourd ; congestionné, dit-il, par la fièvre ; et qui, de fait dans cette atmosphère tropicale, semble grelotter sous sa lourde capote. Les cheveux, taillés en brosse, la moustache sont bruns ; le regard, sans flamme, a cependant comme une lueur madrée. Le torse penché sur la barre, étayé de ses fortes mains, il tend l’oreille, un pli d’attention entre les sourcils durs ; ne répond qu’à bon escient, comme s’il traversait un gué, aux pierres oscillantes.
Ce que l’on comprend le mieux, c’est qu’il se considérait comme le successeur moral du colonel Sandherr, en fonctions lors de l’affaire Dreyfus ; comme l’héritier direct de ses intentions ; comme le gardien de la « chose jugée » et des intérêts du Bureau, contre toute expertise ultérieure susceptible d’éclaircir le mystère de 1894.
Le chef d’ensuite, le lieutenant-colonel Picquart, du seul fait d’être sur la trace, était l’ennemi.
Il le hait : cela se sent, se devine, se perçoit dans le choix des termes et jusque dans l’emploi des silences...
M. Besson d’Ormescheville, le rapporteur de l’affaire Dreyfus, des chaussons de lisière aux pieds, un képi sur une face ouatée de flocons blancs, s’avance, salue, se retire.
— La question ne sera pas posée.
Après lui s’égrène ainsi, muettement, le groupe dit du premier Conseil de guerre. Le commandant Ravary, qui fut le rapporteur du second, lors du procès Esterhazy, confirme que le document « libérateur », renvoyé par ce dernier, était bien la pièce secrète « Ce canaille de D... » ; puis, en veine d’abandon, déclare délibérément qu’il n’a pas enquêté sur les promenades anormales dudit papier — faute de temps — ce qui soulève quelque surprise.
M. le général de Pellieux, petit, grisonnant, l’air troupier, doué d’une rare intelligence et d’une facilité d’élocution non moins remarquable, sent où le bât blesse quant à son rôle personnel : vient tenter d’expliquer le néant de son action envers Esterhazy, et en profite pour renouveler le réquisitoire que fut le rapport Ravary contre le colonel Picquart.
Et quand Albert Clemenceau lui demande pourquoi il a fait perquisitionner chez Picquart témoin, plutôt que chez Esterhazy accusé, il va jusqu’à répondre :
— C’était inutile. On y avait CAMBRIOLÉ depuis huit mois.
— Pardon ! objecte le défenseur. Un an s’était écoulé depuis lors.
Quel acharnement ils déploient tous après celui-là !
M. le commandant Pauffin de Saint-Maurel, galamment, vient s’offrir ensuite en holocauste : prendre sur lui sa visite et ses confidences à M. Rochefort.
Puis encore un défilé muet, civil cette fois : le groupe dit des anciens ministres, MM. Dupuy, Guérin, Delcassé, Leygues, Poincaré, Develle.
— La question ne sera pas posée.
M. Thévenet, lui, parle, et de façon bien lucide, bien péremptoire. En réplique à MM. Ravary et de Pellieux, il démontre la nonchalance de l’instruction contre Esterhazy, devant entraîner forcément l’acquittement... comme par ordre. Spirituellement, il souligne le roman de la Dame voilée, si soigneusement laissé dans l’ombre.
M. Salles, avocat, est aux pieds du tribunal. C’est lui qui reçut, d’un des juges de 1894, l’aveu de l’illégalité commise ; le transmit à Me Demange.
— La question ne sera pas posée.
Et tandis que le public s’écoule, on nous rapporte que le brave Forzinetti, dans les couloirs, rencontrant Lebrun-Renaud, s’est haussé, sur ses jambes sept fois « reboutées », jusqu’aux revers du paletot de l’autre, les a empoignés en criant :
— Un journal prétend que vous avez déclaré avoir reçu des aveux. Vous m’avez dit le contraire il y a six mois. C’est donc que vous êtes un f... menteur.
V
LA JOURNÉE DE L’OFFICIER BLEU
11 février.
J’ai dit ce qu’on admirait en Zola, hors même l’objet de son geste, c’est-à-dire l’esprit d’initiative. Aujourd’hui se manifeste, sous l’uniforme, un état d’âme encore plus exceptionnel et dont se justifie l’espèce de respect admiratif, de vénération enthousiaste dont on l’environne : l’esprit de renoncement.
Zola, quoi qu’il arrive, condamné, appauvri, proscrit, demeure, où qu’il aille, le Maître incontesté, cher aux penseurs de tout l’univers civilisé.
Et, s’il n’a la fortune, il a l’aisance.
Georges Picquart, lui, n’a rien que sa solde et n’est rien que soldat. A quarante-trois ans, le plus jeune colonel de l’armée française, chevalier de la Légion d’honneur, aimant son métier, chanceux jusqu’au miracle, le voilà qui répudie ses bonheurs, abdique ses espoirs, se dépouille de tout ce qui est sa vie même, sa raison d’être — plutôt que d’aller à l’encontre de la Justice et de la Vérité !
Demain, il ne sera plus rien.
A moins qu’il ne consente à se soumettre, à renier ses imprudences, à se taire. Par une dernière faveur, on lui en laisse la latitude.
Il est prisonnier au Mont-Valérien. Mais la décision du conseil d’enquête, au-dessus de son front, demeure en suspens. Cela dépendra, évidemment, de son attitude ici.
Et on ne la sent influencée d’aucune préoccupation personnelle ; seulement le souci de ne rien faire qui ne soit correct.
Aussi, comme on le hait ! Comme il est en butte au particulier acharnement des amis de l’ombre.
Quiconque souhaite dissiper les ténèbres devient immédiatement, pour eux, chair à supplice ! Dreyfus a disparu derrière Zola, comme cible aux haines ; Zola, forcément passif, a disparu derrière les défenseurs — une aimable personne, madame P..., femme d’un député, je précise, ne déclarait-elle pas, l’autre jour, dans le fond de la salle, devant des auditeurs qui ont précieusement enregistré le propos, QUE L’ON DEVRAIT ÉCARTELER LABORI ? — et les avocats disparaissent aujourd’hui devant le témoin : cet officier dont on aimerait tant souiller l’uniforme, arracher les galons, la croix, tordre le sabre, jeter à l’eau pour prouver le respect et l’amour qu’on a de l’arme, de l’insigne et de l’habit, de l’armée enfin !
Tout d’abord, on lui ménage une entrée.
De peur sans doute que l’impression, sur l’assistance, ne soit trop scandaleusement favorable, MM. Gonse, Gribelin et Lauth, sont revenus répéter, préciser, aggraver toutes leurs imputations malveillantes.
Le premier était morose, parce qu’on doutait de Gribelin « qui détient tous les secrets de la défense nationale » (ne détiendrait-il pas rien que la clef du contenant, plutôt, comme un caissier fidèle ?) ; le troisième était morne, parce que contraint à la récidive... et Gribelin était très triste, parce que la lampe n’était pas allumée !
Celui-là, au moins, veut la lumière !
M. de Pellieux, en outre, au cours de sa défense au second conseil de guerre, a dû essuyer une hautaine apostrophe de Zola :
— Chacun sert la patrie à sa façon, par l’épée ou par la plume. M. de Pellieux a, sans doute, gagné de grandes victoires : j’ai gagné les miennes ! Par mes œuvres, la pensée française a été portée aux quatre coins du monde. Entre le nom de Pellieux et celui d’Émile Zola, la postérité choisira.
C’était plutôt dur...
Soudain, une apparition ! Ceux qui veulent, n’assistant pas au procès, s’imaginer le colonel Picquart, n’ont qu’à ouvrir les collections de journaux illustrés, vers 1878-79.
Cet adolescent ? Cet exilé ? Ce mort ? Hé ! oui, voyez le profil !
C’est le portrait vivant — le visage allongé et mélancolique, l’expression lasse, comme lointaine — du Prince Impérial, peu avant l’exode du Zoulouland.
L’apparence d’excessive jeunesse, qui fait que ses quarante-trois ans en débarquent aisément treize, rapprochent encore la copie du modèle.
De face, la ressemblance s’atténue ; mais, de profil, elle est saisissante ! Renouard, l’admirable dessinateur que l’on sait, à qui j’en fais la remarque, le constate comme moi.
Le geste est rare ; la voix, imprécise d’abord, ne tarde pas à se poser. Mais l’accent en demeure d’une inaltérable douleur, raisonnable pourrait-on dire, dans la justesse du ton et la simplicité.
Et ce qui frappe le plus en lui, c’est le contraste avec tous ceux de sa profession qui ont jusqu’ici paru à cette place. Il est « autre » extraordinairement méditatif, mélancolique, artiste... « intellectuel », hélas !
On s’explique leur hostilité. Elle est naturelle, elle est légitime, elle est justifiée.
Calme, essentiellement réfléchi, le lieutenant-colonel Picquart conte son odyssée : comment le petit bleu qui attira son attention sur Esterhazy ayant été communiqué au ministère par le même agent qui y avait apporté jadis le bordereau, ce lui fut une sérieuse garantie d’origine.
Puis il dit ce que nous savons déjà, son enquête avec l’assentiment des chefs toujours ; l’exclamation de M. Bertillon devant l’écriture Esterhazy : « Ah ! cette fois, ce n’est plus la similitude (écriture Dreyfus), c’est l’identité ! » ; sa conviction grandissante ; l’exactitude des fac-similés du bordereau publié dans la presse ; dès lors l’affolement d’Esterhazy — et les innombrables secrets rapprochements tendant établir la culpabilité de ce dernier !
Il nous répète aussi l’histoire des lettres Speranza, des petits bleus destinés à le compromettre ; il souligne cette anomalie de la Libre Parole des 15, 16, 17 novembre, signalant, le mercredi, des faits passés en Afrique, dont le récit, par correspondance, ne devait arriver à Paris que le vendredi.
C’est le comble de l’information !
Il dit encore l’étrange manière dont il fut traité ; la perquisition faite chez lui, témoin (alors qu’on ne perquisitionnait pas chez l’accusé !) hors sa présence ; toutes les calembredaines dont il eut la stupeur de rencontrer la répercussion en l’esprit du général de Pellieux ; toutes les amertumes dont il fut abreuvé.
Mais s’il en témoigne quelque surprise attristée, il s’en tient au récit strict. Pas une plainte, pas une velléité de blâme ni de révolte. Il objectera même à Labori, sur une interrogation, qu’il ne peut être relevé de son silence que par M. le général Billot.
Ce n’est guère là l’attitude d’un « casseur de vitres », ainsi qu’on l’avait obligeamment annoncé.
Ce que M. Lauth lui impute à crime — l’effacement des déchirures sur reproductions photographiques — on l’a fait pour le bordereau ! on le fait toujours, pour éviter de préciser la source des trouvailles. Moi qui ne suis qu’une femme, et qu’une profane, j’ai bien compris !
L’original, reconstitué, recollé, reste intact : s’il y a matière à juger, on juge d’après. Mais les fac-similés nécessaires à répartir, pour recherches complémentaires, sont, autant que possible « départicularisés ».
Il n’a parlé de ses recherches — et cela seulement à cause de l’intrigue qu’il sentait nouer autour de lui— à son avocat-conseil, Me Leblois, qu’en juin 1897 ; il ne lui a jamais communiqué de dossiers secrets, de quelque nature qu’ils puissent être ; il n’a point souvenir de l’incident du cachet de poste dont il aurait voulu faire dater le petit bleu Esterhazy ; quant aux « cambriolages » chez celui-ci, ils se sont bornés, l’appartement étant à louer en l’absence du locataire, à deux visites d’agent, dans une période de six semaines.
Que nous voilà loin des racontars !
Et comme on s’explique les chaleureux applaudissements qui ont escorté le témoin !
⁎ ⁎ ⁎
C’est à la reprise d’audience que le débat est devenu pathétique; quand, par brèves répliques, souvent lentes à formuler (car le lieutenant-colonel Picquart dans l’excessif souci de ne rien dire de trop, prenait le temps de réfléchir), le complot contre sa sûreté, peut-être même davantage, est apparu au grand jour.
La mission ? Problématique. En tout cas, pas indispensable. Et elle le mène à Gabès, au fin fond de la Tripolitaine, et elle l’eût menée bien plus loin encore, bien plus loin, sans l’intervention spontanée du général Leclerc, souhaitant de nouveaux ordres à son endroit.
Puis sont venues les confrontations, avec MM. Gribelin et Lauth. Les contradictions que l’on sait, seront tranchées demain, sans doute, par la recomparution du lieutenant-colonel Henry.
Quant à MM. de Pellieux et Ravary, l’un a entendu contester de la façon la plus formelle, au nom du droit, des textes, la légalité de la perquisition faite rue de Villarceau ; l’un et l’autre ont dû convenir que soit pour l’enquête, soit pour le rapport, ils s’étaient contentés, sans plus approfondir, de la version Esterhazy.
On écoute, et lorsqu’ensuite, le commandant Ravary, ingénument, riposte à Albert Clemenceau : « Notre justice n’est pas la vôtre » on est préparé à l’aveu — personne ne songe à s’en émouvoir ni à s’en récrier.
C’est par une longue ovation au colonel Picquart que s’est terminée la première partie de l’audience. Mais l’exaspération de certains ne saura pas se contenir : entre temps, on dénonce, on calomnie, on assassine !
Des avocats s’étant mêlés, pour ou contre, à ladite ovation, un zélé (on sait son nom) court désigner les premiers au bâtonnier. Un officier supérieur ayant protesté d’une voix forte : « Mais crier vive Picquart, c’est crier à bas l’armée ! » on s’empresse de détacher les quatre derniers mots et d’attribuer l’exclamation, ainsi dénaturée à un assistant.
C’est aussi exact, cependant, que le fameux : « A bas la France ! » que ne clama jamais le malheureux Genty, roué de coups et dégommé de son emploi sous ce prétexte.
Enfin, à la levée de séance, dans le cadre de la porte, en cette enceinte même, un jeune avocat, le fils de M. Courot, conseiller à la Cour, s’étant permis de crier : « Vive l’armée, mais pas vivent ses chefs ! » un compagnon de M. Rivals s’est précipité sur lui et, à coups d’une canne que l’on pourrait qualifier gourdin, lui a massacré le visage.
Le sang coulait, les municipaux ont dû dégainer pour prévoir de pires agressions.
Voilà où on en est. Et le plus drôle, c’est que les cadets, ayant davantage le droit, parce que la représentant, de parler au nom de l’ « active », n’en usent pour brimer personne, alors que leurs aînés, messieurs mûrs, de la réserve, se montrent d’une intolérance aussi bruyante que ridicule.
C’est une variante au couplet de la Marseillaise :
Nous entrerons dans la carrière Quand nos cadets n’y seront plus !
Odieux, oui ! Mais combien encore plus ridicules !
VI
LA JOURNÉE DE LA RÉVISION
12 février.
Aujourd’hui s’est produit le choc prémédité entre les colonels Henry et Picquart ; et si ce dernier n’avait éventé l’embûche, c’était un dégradant pugilat dans l’enceinte même des lois.
Aujourd’hui, entre ces murs, habitués cependant à l’éloquence, Jaurès a fait retentir les plus magnifiques accents dont puisse vibrer une bouche humaine.
Aujourd’hui enfin, Zola, quoi qu’il doive advenir de lui-même, a reçu la récompense de son acte, le fruit de son effort : l’inéluctable, à travers tous obstacles, s’est accompli !
Une condamnation interviendrait, une violence serait commise, on le retrancherait, momentanément, par la prison, du nombre des humains, on l’enverrait tout de bon au fond de la Seine, que cela ne changerait point d’un iota le résultat obtenu.
Ce qui se murmurait s’est dit ; ce qui se disait sans consécration est investi d’un caractère officiel et juridique ; nous serions tous massacrés demain, nous, les anxieux de vérité, que dans un an, que dans dix ans, nos continuateurs n’auraient qu’à ramasser le legs immuable à travers les événements.
Il fallait une base légale à la demande de revision : on l’a.
L’illégalité commise en 1894 et que M. le président Delegorgue, il faut le reconnaître, s’est employé infatigablement à ne point laisser mettre en cause, — alors qu’elle filtrait, par tous les pores de la présente action — a été proclamée, en pleine audience ; à la barre des témoins, par Me Demange, saisi, à son tour, de cette prestesse de riposte dont M. le général Mercier ne saurait avoir, seul, l’heureux apanage.
De l’irréparable a surgi, malgré le bâillon, et sous la menace; l’irrégularité entachant, annulant le verdict d’autrefois, a passé du domaine extérieur dans l’action judiciaire ; du verbe, qui vole, dans l’écrit, qui reste.
De plus, on a éclairci la fameuse question du timbre, à qui M. Lauth, d’une part, et M. Gribelin, de l’autre, semblaient attacher une importance !...
Comme cela encore s’est simplifié !
Le bordereau, le petit bleu (on ne l’a pas oublié, de même origine) ainsi que beaucoup de pièces d’une provenance particulière, arrivent toujours en morceaux.
Le bordereau fut recollé, le petit bleu l’est aussi.
— En combien de morceaux ? interroge Me Clemenceau.
— Une soixantaine, répond M. Lauth.
— Quelle étendue avait le plus grand ?
— Un centimètre carré.
— Quel est le procédé de reconstitution ?
— Des bandes de papier pelure, très mince et très transparent.
— Appliquées comment. ?
— Sur l’envers.
— Alors, s’écrie le défenseur, comment le cachet de la poste eût-il pu être apposé du même côté ; extérieurement, sans toucher, par quelque point, à ces emplâtres, dont les plus distantes étaient éloignées de quelques millimètres, sans que le papier, témoignant de l’opération précédemment accomplie, ne s’interposât entre le signe et la surface même du document ?
Cela est net. Si l’on y ajoute que n’ayant pas été saisi chez Esterhazy, où il eût pu être retrouvé, normalement, timbré et déchiré, le petit bleu, intercepté à la poste, eût été produit, nécessairement timbré et intact, on comprendra sans peine que, recueilli où il fut subtilisé, c’était émietté et non timbré qu’il devait être. Pas une minute, le chef d’état-major ne s’y fût trompé.
Alors ? Quel eût été l’intérêt du lieutenant-colonel Picquart à cette impossible et inutile fraude ?
Cela est de toute logique. Mais, à la fin de leur carrière, ni Lauth, ni Gribelin n’auront encore compris !
Mais voilà que se produit un incident de tel ordre qu’il prête matière à réflexion.
Sans s’y attendre précisément, sans en deviner la nature, on pressentait que, d’une manière quelconque, il y aurait diversion. Le calme du lieutenant-colonel Picquart, sa volonté de correction, ses paroles, ses silences, son attitude le servaient trop bien pour qu’il ne fût pas essayé de l’en faire sortir.
Et soudain, sur une contradiction, là, dans le prétoire, à cette barre soi-disant respectée, ce cri éclate :
— Vous en avez menti !
C’est M. Henry, rouge, gros, court, apoplectique, la mâchoire tendue, les yeux flamboyants, l’aspect d’un sanglier forcé dans sa bauge, qui vient d’ainsi outrager le colonel Picquart.
Cependant, le bras levé sur la face aux yeux de haine ne s’est point abattu. Par un suprême, un surhumain effort de volonté, il est retombé vers la barre tandis que d’une pâleur de cire, les dents serrées, l’insulté répliquait seulement, respectueux de soi-même, du lieu, et du commun habit :
— Vous n’avez pas le droit de dire cela !
Puis, aux jurés, d’une voix frémissante :
— Vous les avez vus ! Henry, du Paty de Clam, Gribelin, Lauth, les artisans de l’affaire précédente. Moi, j’ai pensé qu’il fallait suivre ma conscience. J’ai été outragé, par des journaux payés, pendant des mois, sans pouvoir me défendre. Je sais que j’exposais ma carrière et peut-être demain serai-je chassé de cette armée que j’aime, à laquelle j’ai donné vingt-cinq ans de ma vie ! Cela ne m’a pas arrêté, parce que je devais chercher la vérité et la justice. J’ai cru rendre ainsi un plus grand service à mon pays et à l’armée. J’ai fait mon devoir d’honnête homme.
Et il a expliqué l’état d’esprit du 2e Bureau, quant à la condamnation de Dreyfus, l’Arche sainte ; il a montré Henry, du Paty de Clam, Lauth, Gribelin, plus ou moins, suivant leurs capacités, exécuteurs testamentaires de Sandherr et PRÊTS À TOUT plutôt que de laisser toucher à l’œuvre commune, légitime ou non...
En réponse, M. le général Gonse (je l’ai vu), a allongé une tape amicale dans le dos de M. Henry qui a dit:
— Allons-y !
Et ce qu’avait insinué M. Lauth, il l’a repris à son compte avec plus d’insistance : que n’ayant pas reçu personnellement le petit bleu, il le supposait de l’invention de ses chefs d’alors.
Oh ! les haines de subordonnés, que même l’égalité survenue n’apaise pas !
Il a dit aussi : « Jamais la pièce « Canaille de D. » n’a eu de rapport avec l’affaire Dreyfus, jamais, jamais ! »
Cependant, à la reproduction, on y compléta le nom !
A sa suite, le général Gonse a protesté contre le sobriquet de Gonse-Pilate que lui a décerné un journal, au sujet de l’envoi du subordonné devenu encombrant vers les parages de Gabès.
Puis, Me Demange, si amusant au sens pittoresque du mot, avec sa physionomie fine, comme masquée de robustesse, en redingote, ce qui, dans l’endroit, paraissait anormal ; la langue assez preste pour déjouer — oh ! par inadvertance — la vigilance du président, a lâché dans un chassé-croisé de demandes et réponses, éclatant comme feux d’artifices, la confidence de M. Salles.
Dans son rapport, M. le commandant Ravary avait déclaré que Dreyfus avait été condamné légalement.
— Légalement ?
— Non. Une violation de la loi avait été commise.
— Le témoignage de M. de Salles ?
— Oui.
— La pièce secrète ?
— Oui.
— Communiquée aux juges hors la défense et l’accusé ?
— Mais oui ! Puisque, moi, je n’ai jamais vu que le bordereau !
Et le fait était établi !
M. Ranc le souligne ironiquement, dans l’hommage qu’il rend à Zola. M. Pierre Quillard traduit quelles furent nos impressions, à tous, aux récentes audiences du Cherche-Midi.
Et c’est le tour de Jaurès.
Oh ! la superbe harangue, tout enflammée de généreuse colère et d’une maîtrise de déduction incomparable !
Emporté par son élan, il finit par s’adosser au tribunal pour s’adresser à l’auditoire ; et sa voix, son geste, sa force d’argumentation, l’irrésistible magie de sa phrase, domptent quiconque est capable d’en ressentir la puissante beauté.
Lui aussi assistait à ce mémorable procès Esterhazy !
Et il dit sa stupeur du huis-clos, quant aux expertises d’écriture ; de l’attitude prise envers le lieutenant-colonel Picquart — cette substitution sans précédents du témoin à l’accusé !
Il dit l’absence d’enquête, quant à la dame voilée, quant au document, soustrait par qui, rapporté comment ? Pourquoi n’a-t-on pas arrêté Esterhazy le restituant — si on ne le lui avait pas fait tenir, non comme une cartouche, mais comme un cordial ?
C’est d’une beauté d’éloquence et d’une puissance de logique qui forcent même les adversaires à l’admiration, presque à l’enthousiasme.
Et quand il conclut à la suprématie de la défaite dans la vérité sur la victoire dans le mensonge ou l’erreur, vraiment le prétoire est devenu le Forum.
C’est là-dessus qu’il aurait fallu lever la séance, et non sur l’exhibition, trop comique pour n’être pas un peu pénible, du pauvre M. Bertillon.
Il est fonctionnaire ; il « brûle » de parler, mais il ne le peut.
A défaut de révélations, il stupéfie l’assistance par un schéma qui résume son expertise graphologique ; le schéma, en vertu duquel Dreyfus fut condamné — et où l’on distingue un escargot, un cœur, des flèches, une forgerie, des bastions, un chemin de ronde et une inscription, entre autres: « Feu partout ! »
Les jurés, auxquels on a passé des exemplaires, contemplent, retournent ; un, même, regarde au travers.
La nuit tombe : « Araignée du soir, espoir ! »
Cependant que deux généraux (j’aurai la générosité de ne les point nommer), s’imaginant tout de bon qu’il s’agit d’un plan stratégique, prennent en mépris l’infortuné Bertillon qui se tortille à la barre, comme en proie à de violentes tranchées.
— Quel âne ! dit l’un, doctoralement. Non, mais, croyez-vous, quel âne !...
VII
LA JOURNÉE DES AUGURES
13 février.
Elle débute bien ! La Libre Parole de ce matin a, sous ce titre « Le défenseur de Zola, » publié le filet suivant :
« L’Intransigeant posait hier cette indiscrète question :
« Un de nos lecteurs nous demande si nous connaissons, au barreau de Paris, un avocat d’origine germanique, naturalisé Français, qui a épousé une juive anglaise, et dont le père, resté Allemand, est présentement inspecteur dans une compagnie de chemins de fer d’outre-Rhin. »
» Cette question vise-t-elle Me Labori, le théâtral défenseur de Zola ?
» Ce qui est certain, c’est que, comme tous ceux qui, de près ou de loin, ont trempé dans le complot anti-français, Me Labori a des attaches étrangères.
» Il a, en effet, épousé une demoiselle Ockey, protestante anglaise, après son divorce avec M. de Pachmann, un Allemand si je ne me trompe, dont elle a deux enfants, que leur père vient visiter dans leur nouvelle famille.
» Je ne donne ce renseignement qu’afin d’établir que Me Labori a pu subir des influences qui ne sont pas précisément nationalistes, me gardant bien de l’imiter en faisant intervenir des femmes qui n’ont rien à faire dans le débat. »
C’est Labori qui en donne lecture, lui-même, au début de l’audience, d’une voix calme, mais infiniment dégoûtée. Puis il ajoute :
» — Je ne me livrerai à aucun commentaire. Je répondrai par des faits, pour l’unique et dernière fois :
» Je ne suis pas naturalisé Français. Je suis né à Reims d’un père français.
» Ma femme n’est pas israélite.
» M. de Pachmann, que personnellement je ne connais pas, est Russe, natif d’Odessa, et même sénateur russe.
» Mon père est Alsacien. Depuis quarante-cinq ans il est au service de la Compagnie de l’Est. En 1870, il a été chargé des opérations d’embarquement des troupes au camp de Châlons. En 1871, il a été délégué pour reprendre des mains des Prussiens le service des chemins de fer et ce n’est pas là où il a fait le moins preuve de son patriotisme. Depuis 1871, il est chargé d’organiser la défense nationale dans sa section, d’accord avec la section technique du ministère de la guerre.
» En 1891, il était décoré de la Légion d’honneur spontanément, sur la proposition du quatrième bureau du ministère de la guerre et du général de Boisdeffre, qui lui a envoyé une lettre de félicitations. Vous apprécierez, par cela, ce que valent certaines attaques. »
L’impression ressentie est si vive, que Jaurès maintenant, contre un démenti télégraphique de M. Papillaud, le propos qu’il a affirmé tenir de celui-ci : « Lorsque le Matin a publié le fac-similé du bordereau, m’a dit Esterhazy, je me suis senti perdu » ; que la fin de comparution de l’infortuné Bertillon ; que les dépositions de MM. Hubbard, Yves Guyot (traitant le jugement d’Esterhazy de « parodie de justice ») passent dans une sorte de brouhaha.
Mais M. Bertillon a ouvert le défilé des grotesques, des experts professionnels, jurés, patentés, assermentés — sur la foi desquels on condamne le pauvre monde ! A part deux ou trois hommes raisonnables, et même fins, discernables d’emblée, à quelles exhibitions fantastiques n’allons-nous pas assister ?
S’ils se peuvent regarder sans rire, c’est tant mieux pour eux ! Mais nous autres, infortunés profanes, quelle que soit la majesté du lieu et la gravité des circonstances, il nous a été impossible, maintes fois, de garder notre sérieux.
Comment en serait-il autrement ? M. Bertillon, samedi, avait rendu cette sentence : « On ne saurait se fier à des preuves seulement graphiques ». M. Teyssonnières, lundi, fait cette proclamation :
« La graphologie, c’est le sabre de M. Prudhomme ! » Hier aussi, M. Charavay formule cet aveu : « L’expertise d’écritures est insuffisante à motiver une condamnation. »
— Et voilà pourquoi votre fille est muette ! comme dit le bon Sganarelle.
Mais ils sont tout de même d’accord, ces experts, à reconnaître que leur science imprécise, contradictoire, ne peut être qu’indicatrice et nullement déterminante.
On ne l’ignore pas ; on leur sait gré d’en convenir ; mais le régal de malice n’est que plus fécond par la récidive, et davantage apprécié.
Voilà d’abord M. Teyssonnières, aberré de vanité, gonflé d’importance, et que hante à blanc, dans le vide, la monomanie de l’incompatibilité. Seigneur ! qu’il est prolixe, et diffus, et solennel Il croit que « c’est arrivé » ; pour de vraies insignifiances se défend contre des imputations que personne ne formule ; s’étend en considérations kilométriques sur des faits tout personnels. Il paraît qu’à l’entendre, son gendre et le frère d’icelui se sont précipités dans le camp adverse ; qu’aussi M. Trarieux et M. Scheurer-Kestner, sur production de ses données graphologiques, ont subi le même effet de conversion à rebours.
Une idée le possède : qu’on a voulu le corrompre. Veinard ! Ces choses-là n’arriveraient pas à ceux qu’on traite de « vendus ! » Mais qui a voulu le corrompre ? Ah ! cela il ne le sait pas !... Qui, selon lui, fut l’intermédiaire ? M. Crépieux-Jamin.
Comment M. Grépieu-Jamin, cette hermine, l’ex-dentiste de M. Drumont, et que celui-ci soutint mordicus, jadis, au cours de 1895, en tant qu’ « aryen pur » contre ce demi-intellectuel, ce « cosmopolite » de Lombroso ?
Pas possible !...
Et le pourquoi de la corruption ? Ici, nous tombons dans le fantastique. C’est en 1897 que cette tentative est esquissée, pour un rapport fait en 1894, et alors que l’auteur n’était chargé d’aucune nouvelle expertise ! ! !
On ne l’en fera pas démordre — c’est sa gloire ! Comme aussi l’aventure de son dossier d’expertise renfermant le fac-similé du bordereau, qui, le seul non encore restitué aux Archives de la Guerre, volage autant que le « document libérateur », égaré avant l’indiscrétion commise au bénéfice du Matin, se retrouva par miracle rentré au bercail, derrière une porte, peu après...
Quels mystérieux inconnus pouvaient l’y avoir déposé ? (La suite au prochain numéro.)
M. Trarieux, avec un bon sens un peu dédaigneux, réfute ces pauvres commérages.
Rien n’est plus drôle que d’entendre l’ancien ministre, de sa voix posée, détailler ces insanités !
Toutefois, Labori est parvenu à extraire de M. Teyssonnières que les caractères du bordereau étaient « d’une écriture naturelle, modifiée par les circonstances. »
C’est toujours ça !
M. Charavay, petit, chevelu, barbu, gai comme tout, dans son infirmité occasionnelle, s’exprime par signes et par syllabes gutturales. Si l’abbé de l’Épée revenait, l’adoption serait immédiate.
Mais il a un roulis d’épaules joyeux quand on lui parle du colimaçon du collègue. Et il s’en va sans avoir rien dit, décochant seulement la flèche du Parthe que j’ai signalée plus haut.
Après lui, ce sont MM. Pelletier, Gobert, qui se refusèrent, en 1894, à reconnaitre, dans le bordereau, la main d’Alfred Dreyfus.
Naturellement, plus que jamais :
— La question ne sera pas posée.
Et voilà le Trio des Experts, bouffe, inénarrable, dépassant l’opérette et même la féerie, les Minos, Eaque et Rhadamante d’offenbachique mémoire !
Couard, un colosse dont la tête est tout en menton. Le reste n’a l’air que d’un accessoire, d’une annexe, d’un superflu, d’un luxe : le couvercle de l’encrier, le bout de l’œuf à la coque qu’a décapité le couteau. Quand il parle, mâchant les mots dans son formidable appareil buccal, vous prend une inquiétude de cauchemar : il semble que le maxillaire se déclanche, et que la partie inférieure ne pourra jamais remonter, va demeurer là, bayante, sur le thorax.
Belhomme : M. de Lacretelle ressuscité, ou Latude affranchi. Haut, voûté, des yeux foncés dans une face poudreuse coiffé, barbifié de toiles d’araignées ; jaunâtre, passé, déteint, il apparaît vénérable, vétuste et décevant, comme une fiole vide retrouvée dans une cave, et revêtue de la poussière des ans.
Varinard : un roquet hargneux, petiot, jeunet, rageur, le pas cassant, la voix coupante — ah ! mais !
Sans trop manquer à la majesté du lieu, on se tord. Et le départ s’opère très tranquillement. Cinq cents personnes, guère plus, aux abords du Palais.
VIII
LA JOURNÉE DES SAVANTS
15 février.
« Pions, mandarins, scribes, rabbins, byzantins, cuistres, buveurs d’encre ; baladins des cinq continents de l’Institut, quand ils ne sont pas Belges ou Suisses » ainsi seront traités, d’après les notes que prend Georges Bonnamour, les hommes dont s’honore universellement la science et qui vont venir défiler ici : Paul Meyer, directeur de l’École des Chartes, Auguste et Émile Molinier, Célerier, Bourmont, Louis Franck, Grimaux, Louis Havet.
C’est que tous, sans exception, chacun selon son mode de travail, conclueront que le bordereau est de Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterhazy.
Alors, ce sont des saltimbanques...
Après qu’a reparu un moment le Trio des Masques ; que le général Gonse est venu confirmer le dire du commandant Ravary (manque de temps pour tirer au clair la promenade du « document libérateur ») ; après que M. Crépieux-Jamin est venu affirmer, aux rires de l’assistance, que jamais il n’avait eu même la pensée d’attenter à l’incorruptibilité de M. Teyssonnières — lequel était le seul d’ailleurs, à l’estimer cent mille francs ! — M. Paul Meyer, de noir vêtu, les yeux vifs, les sourcils touffus, la barbe grisonnante avant que de témoigner, a demandé la parole pour un fait personnel :
Ayant été, dans la France Juive, qualifié de « fils de juif allemand », voilà ce qu’il tenait à répondre.
— Je suis né à Paris, de parents français. J’ai été baptisé à Notre-Dame ; j’ai fait ma première communion à Saint-Sulpice ; j’ai confirmé à Saint-Sulpice ; j’ai même été élève du catéchisme de persévérance à Saint-Sulpice jusqu’à l’âge de seize ans.
Il y avait bien de l’ironie et du dédain, dans sa voix...
Quant à sa déposition, c’est une pure merveille de lucidité, de logique et d’érudition. Les plus ignorants en mesuraient l’ampleur.
Il explique aux jurés comme quoi le report, d’après photographie, sur zinc, dit « gillotage », employé pour le fac-similé du Matin, ne permet aucune falsification. Des altérations y sont possibles, par l’écrasement, à l’usage, mais c’est tout. De là à parler de faux, il y a loin !
Sans doute, le témoin qui s’est servi de cette expression — notez que c’est M. de Pellieux ! — « n’est pas habitué à formuler sa pensée avec précision. »
Quant au bordereau lui-même, il est, à n’en pas douter, de l’écriture d’Esterhazy. Est-il « de sa main, » selon l’équivoque derrière laquelle se sont abrités les récents experts ! Sur ceci, aucune hypothèse négative n’a paru vraisemblable à M. Paul Meyer. Mais il est un moyen de faire lever tous ces doutes. Si la communication de l’original du bordereau est jugée impossible, qu’on verse au dossier les clichés photographiques sur lesquels toute retouche est visible.
Hé bien ! mais, que devient le cliché « falsifié » du commandant Lauth ?
Enfin M. Paul Meyer conclut :
— Si l’on refuse de faire cette preuve, je saurai à quoi m’en tenir.
Je serais bien étonné qu’on la fît !
Car M. Molinier, professeur l’École des Chartes, se réclamant de vingt-cinq ans d’expertise, vient affirmer qu’en son âme et conscience, et sous nulle réserve, le bordereau est l’œuvre d’Esterhazy.
Entre temps ont été lues les dépositions recueillies par commission rogatoire auprès de mademoiselle Blanche de Comminges et de madame de Boulancy. Dans cette dernière, il est cité des phrases d’une lettre d’Esterhazy dans le goût de la correspondance publiée par le Figaro.
Il y est dit :
1° Que le général Saussier est un clown, et chez nous (les Allemands) nous le mettrions dans un cirque;
2° Que si les Prussiens arrivaient jusqu’à Lyon, ils pourraient jeter leurs fusils en gardant leurs baguettes pour chasser les Français devant eux.
· · · · · · · · · ·
M. Molinier, frère du précédent témoin de ce nom, archiviste paléographe vient, lui aussi, déclarer quelle complète similitude existe entre le bordereau et l’écriture d’Esterhazy.
M. Célerier de même et aussi M. Bourmont.
La déposition, ou mieux la démonstration de M. Louis Franck, avocat du barreau de Bruxelles, est des plus intéressantes.
Chacun des jurés a reçu une feuille où sont reproduits le bordereau, une lettre de Dreyfus, une lettre d’Esterhazy. Tandis que le démonstrateur, sur le tableau noir, trace à la craie le signe graphique dont il traite, les assistants peuvent vérifier, sur le spécimen en leur possession, les ressemblances signalées.
Tout l’abécédaire y passe ; et, sans la moindre complication inutile, sans technicité fatigante, l’opération s’effectue, la preuve se dégage absolument.
Et M. Louis Franck d’une voix forte, atteste, jure.
Ces deux écritures émanent d’une seule et même personne : celui qui a écrit le bordereau ne peut être que M. Esterhazy !
Le témoignage de M. Grimaux, professeur honoraire à l’École de médecine, professeur à l’École polytechnique, a été bien poignant.
Tout vibrant de patriotisme, le vieillard qui fut, à l’École polytechnique, l’instructeur de tant de nos officiers ; qui, en 1870, abandonna un poste à l’abri du danger pour venir prendre sa part du péril, a des accents d’émotion qui font frissonner la salle en racontant quelle pression, quelle intimidation furent exercées contre lui.
Le général Billot, tout d’abord, présenta un décret de révocation au Conseil des Ministres. Il ne le retira que devant la résistance de ses collègues.
Ensuite M. Billot, il y a un mois, écrivit au général commandant l’École polytechnique pour lui demander « si M. Grimaux n’avait pas pris part à des manifestations hostiles contre l’armée ».
— Moi ! crie le vieux savant que les larmes étouffent, moi, moi !
Et, dans un mouvement d’aussi belle éloquence, ma foi, que l’évocation des ancêtres de Don Ruy Gomez, il appelle à soi tous les siens tombés sur les champs de bataille... depuis le grognard de Napoléon qui fut son aïeul, jusqu’au pauvre enfant qui fut son neveu récemment tué au Soudan.
Puis il dit comment, dénoncé par la Libre Parole (qui, huit mois auparavant, l’avait traité de « juif renégat passé au protestantisme », alors qu’il est catholique) il fut menacé, après trente-quatre ans de service, d’être révoqué pour avoir, en si noble et si nombreuse compagnie, signé la pétition qui demandait à la Chambre de maintenir la garantie légale du citoyen.
Une ovation est faite à M. Grimaux, car son témoignage qu’on voulait empêcher, ainsi fait envers et contre tous, est un acte de courage civique dont peu de gens seraient capables.
Avant de quitter le prétoire, il a tenu à serrer la main de Zola, qu’il voyait pour la première fois — comme on a l’autre jour, devant moi, présenté le colonel Picquart à l’auteur de Germinal.
Quel drôle de « syndicat » tout de même, où l’on ne se rencontre qu’après l’action !
C’est M. Havet, professeur au Collège de France, qui a succédé. Quel dommage qu’il parle ainsi, en fin de séance, alors que la fatigue alourdit les cerveaux ! Car ce qu’il dit est de premier ordre, comme puissance de déduction.
Au point de vue graphique, orthographique, grammatical, il n’a pas une seconde d’hésitation : le bordereau est d’Esterhazy.
Il démonte les phrases, en explique le mécanisme, et, de la contexture des textes, fait surgir la conviction. Dreyfus écrivait le français très correctement. Le bordereau, les lettres d’Esterhazy, sont de même tournure, ont la même marque de fabrique.
— C’est pensé en langue étrangère, dit M Havet. Et, ma foi, quand on songe aux lettres à madame de Boulancy, il y paraît !
Paris est pacifique, il semble se ressaisir. Mais les intéressés supporteront-ils cela ?
IX
LA JOURNÉE DE LA MENACE
16 février.
Comme l’on pouvait s’y attendre, voilà le sabre tombé dans la balance, et l’emportant de tout son poids ! La Force n’aime pas la controverse, atteinte à sa suprématie !
Une légère discussion au début, entre Leblois et M. de Pellieux (celui-ci s’appliquant à démontrer, par la nature des pièces énumérées dans le bordereau, qu’Esterhazy n’en pouvait être l’auteur), a amené le général, très discret, très expert, à employer un argument oratoire dont le sens et l’intention n’échapperont à personne — pas même aux intéressés qu’on suppose un peu trop simples, à la fin !
Personne ne souhaite la guerre, tout le monde la craint : en Allemagne comme en France. Mais de là à supporter que le spectre en soit tiré de l’armoire aux Croquemitaines et intervienne soit dans la presse dite patriote, soit dans des harangues forcenées, soit ici, aux débats, dès qu’est supposée la moindre velléité d’indépendance, ah ! non !
Le jour où quelque pauvre diable, chauffé à blanc, attenterait à la paix du monde, on s’expliquerait là-dessus, pour savoir qui lui a glissé, dans la main, la trique ou le caillou.
Mais, quant aux jurés, c’est suffisant que, tous les jours, leurs noms, professions et adresses soient publiés — et, sans doute, bientôt après et selon leur verdict, la façon de s’en servir ! — sans qu’un officier supérieur y vienne joindre l’avis que « le danger est peut-être plus proche qu’on ne le croit » et que « c’est à la boucherie » que l’on conduira leur fils !
Sous-entendu : si vous admettez qu’on puisse douter de l’infaillibilité des chefs ; si vous acquittez M. Zola.
Si ce n’est pas ce qui s’appelle une grande manœuvre, je veux bien être pendue !
Les petites manœuvres de M. Teyssonnières, moins brillantes, n’ont pu éblouir personne et ont jeté un vilain jour sur le tréfonds de son âme.
Savez-vous ce qu’il a fait ?
On sait que, rayé du tableau des experts pour irrégularité grave, il dut à M. Trarieux d’être inscrit ailleurs, de pouvoir gagner sa vie, d’être, au point de vue de la fonction, en quelque sorte réhabilité.
Comment a-t-il reconnu cela ? On se rappelle que lundi, à cette même place, devant la barre, débordant de componction, il protestait que sa « reconnaissance ne finirait qu’avec ses jours. »
Hé ! bien, la correspondance de son bienfaiteur, il s’en est allé mardi la livrer à la Libre Parole et il en est résulté un article on ne peut plus outrageant pour l’ex-objet de sa gratitude.
Quel brave homme, ce Teyssonnières, la noble conscience et l’excellent cœur !
Du coup, M. Trarieux se fâche ; combat la fausseté de ces assertions; communique, à la Cour, des lettres dont le président donne lecture et qui, par leur date, par leur texte, établissent le non-fondé des imputations qu’inspira le témoin.
Celui-ci est contraint à le reconnaitre publiquement, à désavouer le dit article, à en décliner la responsabilité ! Il n’en est que l’instigateur, pas l’auteur ; il n’a fait que fournir les lettres, les matériaux, et indiquer l’interprétation à leur donner.
C’est déjà bien !
Sans compter que, précédemment, M. Scheurer-Kestner l’a obligé, aussi, à convenir d’une inexactitude dont l’étrangeté mérite attention.
Le 11 juillet, lors de la deuxième et dernière visite que lui fit l’expert, l’honorable sénateur, ne s’occupant que de la corrélation entre l’écriture de Dreyfus et celle du bordereau, ignorait totalement le nom et jusqu’à l’écriture de M. Esterhazy, lesquels devaient lui être révélés seulement en novembre. Il ne pouvait donc en parler à M. Teyssonnières.
Or, celui-ci, qui tient paraît-il un journal de ses impressions et aventures quotidiennes, y a introduit à cette date, soit quatre mois à l’avance, au sujet des spécimens d’écritures consultés en cette entrevue, le nom d’Esterhazy.
— Qui vous l’avait appris ? interroge le défenseur.
— La rumeur publique...
— Oui-dà ? Et la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus est du 18 novembre !
Maintenant, voici ensemble M. Paul Meyer et M. le général de Pellieux.
Celui-ci n’est pas une bête : il s’en faut !
Tant qu’il s’est senti sur son terrain, drapeau, chapeau, honneur, valeur, il a profité de l’avantage. Mais maintenant, il sent que ça glisse et ne s’aventure qu’avec prudence.
Tandis que le savant, avec sa bonhomie un peu narquoise, se meut à l’aise ; observe doucement qu’en pareille matière « les déclarations retentissantes » ne sont de rien. Lui, qui sait à peine distinguer entre la vallée de Barcelonnette et la vallée de la Meuse, s’il avait des troupes à y placer, il serait bien malheureux et « gafferait », c’est sûr. Ses yeux pétillent de malice, derrière les vitres de son lorgnon...
Puis, dès un accord sur la presque exactitude du fac-similé du Matin, le duel s’engage.
Il n’est pas long. A la quatrième reprise, le militaire est désarmé. M. Paul Meyer s’est contenté de réitérer la même question :
— Comment expliquez-vous que le fac-similé de 1896, presque conforme, d’après vous, à l’original, reproduise l’écriture d’Esterhazy, dont personne alors ne parlait ?
C’est le coup du journal de Teyssonnières ! Tout le monde, par double vue et sortilège, avait pressenti Esterhazy !
Mais ces assauts, si intéressants qu’ils puissent être, se ressentaient du préambule : de la menace formulée par M. de Pellieux, et aussi de l’effet produit par le lapsus qui lui avait fait dire, parlant de Dreyfus « Coupable, ou non. »
Soit, la confrontation de M. Paul Meyer, avec l’illustre Couard (lequel a apporté un rapport sur la substitution de l’étendard de Jeanne Hachette, à Beauvais, pour établir que le bordereau n’est pas d’Esterhazy !), et où le professeur s’est contenté de dire à l’élève, avec une bonhomie malicieuse, « qu’il n’était pas gentil » ; la très intéressante déposition technique de M. Paul Moriaud, regardé de travers, parce que Suisse, comme hier, l’avait été son émule d’égal mérite, M. Louis Franck, parce que Belge — sont demeurées au second plan devant la gravité de cette intervention armée, usant de la peur comme moyen d’intimidation.
Jugez donc en paix, bons jurés ! Tâchez de maintenir l’équilibre entre le respect de votre conscience et le souci de votre sécurité.
Dehors, personne toujours. On n’a pas encore eu le temps de prévenir...
X
LA JOURNÉE DU « COUP DE MASSUE »
17 février.
Une séance inénarrable, telles que durent être les assises du tribunal révolutionnaire ; un auditoire soulevé de passions diverses, échangeant des invectives, tout prêt d’en venir aux mains — et, pour les quelques rares observateurs en possession de leur calme, doués d’un peu de philosophie, un spectacle de démence dont les mots ne sauraient que faiblement rendre l’inanité.
Que s’est-il donc passé ?
Ceci.
Depuis le début du procès, l’élément militaire est outré d’avoir à comparaître et à répondre, d’être assimilé, sous le joug de la loi commune, à l’élément civil.
De jour en jour, cette exaspération n’a fait que grandir. Habitués à exercer une autorité presque sans limites, à ne rencontrer jamais aucune sorte de résistance, les officiers ont pris toute question pour une offense et toute réserve dubitative pour un outrage personnel.
Les commentaires de la presse, les manifestations de l’auditoire, les potins de corridor, ont envenimé le malentendu, préparé l’éclat.
Toutefois, quel qu’en fût leur énervement, les généraux avaient supporté, sans briser les vitres, les confrontations avec des « pékins ». Mais, aujourd’hui, ils se sont rencontrés à la barre, contradictoirement, avec un subordonné, leur égal devant la justice !
De quelque façon respectueuse que le soldat remplit son devoir de citoyen, on s’imagine sans peine les révoltes de la hiérarchie, les colères de l’autorité !
Là constatation d’une équivoque, d’une confusion, quant à la date du bordereau, est venue encore attiser l’incendie, mettre le feu aux poudres !
C’était après la fin de la démonstration de M. Moriaud ; la douce réapparition de Couard et de Varinard ; un retour agressif de M. de Pellieux ; les témoignages de MM. Géry et Héricourt, d’une science si approfondie et concluant ainsi que leurs collègues.
Quand, soudain d’une controverse apparut ceci : Tout le monde croyait, dans les bureaux de la guerre que le bordereau était d’avril ; les généraux, aujourd’hui, attestent qu’il est de fin septembre ; et le rapport d’Ormescheville le faisait remonter à février.
Que croire ? Qui trompe-t-on ici ?
On n’arrive même pas à savoir si le lieutenant-colonel Picquart fut, oui ou non, délégué au procès Dreyfus par le ministre de la Guerre. On n’obtient, des trois témoins, que l’assentiment du silence.
Quant au rapport d’Ormescheville, dont, paraît-il, la publication fut incomplète, le point s’éclaircira plus tard. 1
La contradiction flagrante relevée au sujet de la date du bordereau a passionné les esprits ; pendant la suspension d’audience, se tient un véritable meeting.
Mais quelle fureur de prosélytisme agite donc tous ce gens-là ! J’ai une petite idée, moi aussi, mais sans la démangeaison de la faire partager à personne. On ne convainc pas, dans le charivari des querelles, le tohubohu des gestes, la mise en scène des colères ou des indignations.
Tandis que des injures et presque des horions s’échangent, trois vers de Hugo me chantent en mémoire :
Oh ! je sais qu’ils feront des mensonges sans nombre, Pour s’évader des mains de la vérité sombre ! Qu’ils s’en iront en disant : « Ce n’est pas moi, c’est lui ! »
· · · · · · · · · ·
A la reprise d’audience, M. le général de Pellieux s’est avancé vers la barre.
— La défense a lu tout à l’heure, publiquement, un passage du rapport du commandant d’Ormescheville qui n’avait été lu en 1894 qu’à huis-clos.
» Je demande alors à parler... Je répéterai le mot si typique du colonel Henry ; on veut la lumière : « Allons-y ! »
» Au moment de l’interpellation Castelin, il s’est produit un fait que je tiens à signaler. On a eu, au Ministère de la Guerre, la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus. Et cette preuve, je l’ai vue !
» Au moment de cette interpellation, il est arrivé, au Ministère de la Guerre, un papier dont l’origine ne peut être contestée et qui dit — je vous dirai ce qu’il y a dedans : « Il va se produire une interpellation sur l’affaire Dreyfus. Ne dites jamais les relations que nous avons eues avec ce juif. »
» Je l’affirme sur mon honneur, et j’en appelle à M. le général de Boisdeffre pour appuyer ma déposition.
» Voilà ce que je voulais dire. »
Sur le visage de celui qui sait tout, quelque chose d’indéfinissable a passé. Et dans la foule des exclamations, des cris, des bravos, des défis, des insultes, nous demeurons irréductibles, méfiants, dans l’attente...
Labori, Clemenceau se dressent au banc de la défense :
— Cette pièce, qu’on l’apporte ! Le fait est postérieur au jugement de 1894. Il n’y a pas de huis-clos. Un document, quel qu’il soit, ne constitue pas une preuve, s’il n’a pas été discuté. Les affirmations, les paroles de soldat ne suffisent pas ! C’est trop d’équivoques à la fin.
Mais les généraux sont lancés.
— La revision ? s’écrie M. de Pellieux. La communication de la pièce secrète n’est pas prouvée !
— Si ! Si !
Ces cris jaillissent de toutes parts. Les exclamations, les interpellations se croisent :
— Demandez à M. de Salles !
— Hé ! bien, et Me Démange ?
— Et le distinguo du général Mercier ?
C’est un tumulte sans nom ! et comme Labori se refuse à continuer le débat avant que M. de Boisdeffre (qu’on est allé chercher) n’arrive; comme M. de Boisdeffre n’arrive pas, le président, très sagement, lève l’audience... sans que personne ou presque personne, se soit aperçu de l’entrée et de la sortie du témoin sensationnel : le commandant Esterhazy.
Extérieurement, la cohue du second jour, de nouveau mobilisée, racole les passants, s’adjoint les badauds, et hurle.
Vendredi ! qu’apportes-tu, paix ou guerre, dans les vingt-quatre plis de ton manteau ?
XI
LA JOURNÉE DU UHLAN
18 février.
Manu militari : c’est ainsi que tout se passe, désormais ; que la salle est emplie d’avance, rien que sur vue de l’uniforme ou de la carte du Cercle Militaire ; que les généraux, dont la parole prime la loi, ont toute licence pour enfreindre les arrêts de la Cour ; que le droit de réponse étant aboli ; que le sabre de Damoclès, par un nouvel ultimatum de M. de Boisdeffre, est suspendu à nouveau, au-dessus du front des jurés. — « Sans haine et sans crainte », dit la formule légale ! — et qu’un invisible tambour semble rouler, commande dans le sanctuaire des lois !
M. de Pellieux avait laissé échapper le mot, avant-hier : « J’en ai assez, à la fin ! »
On en a eu assez à la fin, de cette justice civile qui, malgré que bien zélée, avait, impuissante, laissé filtrer la lumière ; de cet Ordre des avocats exigeant d’un officier supérieur le respect du barreau ; de cet auditoire mi-partie, acclamant tantôt Mercier, tantôt Picquart.
On a mis bon ordre à cela.
L’assistance, maintenant, hue Labori, lorsqu’il prononce les mots d’équité et de droit ; M. Delegorgue mène l’affaire à la houzarde... les intellectuels qui viendront n’auront qu’à bien se tenir !
Même, si bous ne sommes pas sages, il ne faut point désespérer qu’une heureuse négligence laisse envahir le prétoire par les clients ameutés, encore actuellement en bas.
Tout peut arriver. M. Lannes de Montebello, indûment revêtu de la robe, tentera bien d’assommer notre confrère Paul Desachy, coupable d’avoir crié « Vive la République ! »
C’est que M. de Boisdeffre, accouru à la rescousse de M. de Pellieux, va non seulement confirmer son dire, quant à l’exactitude et l’authenticité de la fameuse pièce de 1896, mais encore amplifier sur son ultimatum aux jurés. Il ne parlera pas de boucherie, lui, mais de démission en masse de l’État-Major ; il dénouera son tablier tricolore et, le tendant aux douze pacifiques citoyens qui apprécient « sans crainte » et délibèrent « en liberté », il leur dira : « Voilà. Si vous n’avez pas confiance, vous n’avez qu’à parler ! »
Ses subordonnés, dans la salle, trépignent, en délire ; commencent à faire taire les « pékins ».
Nous sommes vraiment à un tournant de l’histoire, suivant l’heureuse expression de Labori. Le Ministère de la Guerre refuse, brutalement, toute communication légale des pièces dont il est le détenteur ; pour protéger madame de Boulancy, présente au Palais, à quelques mètres de là, contre son cousin Esterhazy, qui l’a menacée de mort, et qu’elle puisse venir témoigner, ni le président, ni l’avocat-général ne lui veulent accorder la protection de deux gardes.
Comme ils ont tous soif de la vérité !
Et ce que le colonel Picquart doit les exaspérer, avec son calme esprit d’examen, sa lucidité singulière ! Il vient préciser que Lauth et Gribelin avaient le mot de son armoire ; que le dossier complémentaire a circulé beaucoup plus qu’on ne l’a prétendu ; que la pièce « Cette canaille de D... », entre autres, a séjourné pendant assez longtemps au pouvoir de M. Du Paty de Clam.
N’était-ce pas, précisément, le « document libérateur » ?
— Il y a même telle de ces pièces dont il serait bon de vérifier l’authenticité. Il y en a une, notamment, qui est arrivée au Ministère à un moment bien déterminé, au moment où le commandant Esterhazy avait besoin d’être défendu, où il était devenu nécessaire de bien prouver que l’auteur du bordereau était un autre que lui. Eh bien ! elle est arrivée à point, paraît-il. On ne me l’a jamais montrée, mais on m’en a parlé, tout en ne voulant jamais me dire d’où elle venait. Mais je trouve que cette pièce, étant donné le moment où elle apparaissait, étant donnés surtout les termes dans lesquels elle était conçue, termes qui sont absolument invraisemblables, eh bien ! cette pièce, il y a lieu de la considérer comme un faux.
Labori se penche :
— Ne serait-ce pas celle qu’invoquait hier M. de Pellieux ?
— C’est celle dont a parlé M. le général de Pellieux ; s’il n’en avait pas parlé hier, je n’en aurais pas parlé aujourd’hui. C’EST UN FAUX !
Mais le général Gonse contredit, en ajoutant son attestation, quant à l’authenticité de ladite pièce, aux formelles affirmations de MM. de Pellieux et de Boisdeffre.
Et M. Esterhazy apparaît.
J’ai fait son portrait en janvier, ici même, lors de sa comparution devant le Conseil de guerre. Je n’ai que peu de traits à y ajouter.
Il semble encore plus « embusqué » que précédemment, dans tous les sens du mot plus hérissé de méfiance. Il a le bec crochu, le crâne chauve, la tête aplatie, la prunelle fugace des carnassiers à larges ailes.
Mais il ne plane pas...
Comme un oiseau de proie sur un perchoir, il va demeurer là, fixé à la barre, les paupières clignantes, un bref frisson aux épaules.
Que va-t-il répondre ? Rien.
Il ne répondra pas : il méprise Zola...
Me Tézenas a bien compris que c’était la seule tactique possible ; que même les oui, les non, auraient leurs dangers. Son subtil esprit l’a servi à merveille, et l’on ne peut qu’admirer l’ingéniosité du détour.
Mais la scène est shakespearienne, étouffante pour les assistants.
Me Albert Clemenceau, sans aucune sorte d’arrogance, s’élevant, par le ton, à la hauteur tragique de la situation, mais implacable comme un justicier, interroge, interroge, interroge.
Entre chaque question est une minute de silence, solennel, écrasant! Voilà qu’on en revient aux lettres, à celles qu’il a reconnues :
« Les Allemands mettront tous ces gens-là (les Français) à leur vraie place avant qu’il soit longtemps. »
« Voilà la belle armée de France ! C’est honteux !... Mais je ne partirai pas sans avoir fait à toutes ces canailles une plaisanterie de ma façon. »
« Nos grands chefs, poltrons et ignares, iront une fois de plus, peupler les prisons allemandes. »
« Le général Saussier est un clown que les Allemands mettraient dans des baraques de foire. »
« Si les Prussiens arrivaient jusqu’à Lyon, ils pourraient jeter leurs fusils en gardant les baguettes pour chasser les Français devant eux ».
Puis ceci, de vie privée, quant à l’amoureuse ayant cessé de plaire :
« Je la hais, tu peux m’en croire, et donnerais tout au monde pour être aujourd’hui à Sfax et l’y faire venir. Un de mes spahis, avec un fusil qui partirait comme par hasard, la guérirait à tout jamais ».
Enfin la lettre contestée, la seule, et sans que le fait encore ait été éclairci par des enquêtes et expertises contradictoires 2 :
« Ce peuple ne vaut pas la cartouche pour le tuer. Si ce soir on venait me dire que je serai tué demain, comme capitaine de Uhlans, en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux... Comme tout cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres !
» Voilà une fête que je rêve.
» Ainsi soit-il ! »
J’observe les officiers, là-bas. Pas un qui bronche, pas un qui bouge ! Ils semblent ne pas entendre, ne pas comprendre ces choses dont le cœur me bat à rompre, dont j’ai les tempes trempées de sueur !
Leur solidarité ne s’émeut pas ! Leur patriotisme accepte ! Il y a cependant là de braves gens, de nobles hommes ? A quoi pensent-ils donc ? A qui pardonneraient-ils ces blasphèmes ? Qu’y a-t-il donc entre cet homme et eux ?
Les officiers du 74e de ligne, ses collègues à Rouen, n’avaient pas telle résignation, rapporte Huret, en ce moment à la barre ; le tenaient pour suspect, le traitaient de « rastaquouère ».
Pas un traître, admettons — mais ces lettres ?
Ah ! bah ! boutade légère, fantaisie qui ne compte pas ! « Vive l’armée ! Vive Esterhazy ! » sont cris jumeaux. Pourquoi distinguer ? On le va porter en triomphe. « Saluez la victime ! » ordonnera un thuriféraire. Le prince Henri d’Orléans lui viendra serrer la main.
Ce pendant que l’on enjoint aux modérés criant « Vive la France » d’avoir à militariser leur acclamation ; et que l’on assomme, à tour de bras, ceux qui crient : « Vive la République ! »
Le geste est beau ! « Au comble de l’émotion, dit le Soir, un officier qui assistait à l’audience et se trouvait sur l’escalier n’a pu exprimer ses remerciements à la foule autrement qu’en lui envoyant des baisers. »
Comme dans les cirques, alors ?... aurait écrit Esterhazy.
Et Paris, après dîner, est envahi d’officiers de la réserve ou de la territoriale, dans les cafés où le bon esprit règne, venant s’offrir à l’ovation.
XII
LA JOURNÉE DES INTELLECTUELS
19 février.
Une petite séance courte, de déblayage pourrait-on dire ; aux fins d’arriver au réquisitoire, et, peut-être aussi, par une dernière épreuve, de parvenir à décourager cet admirable lutteur qu’est Labori.
Peine perdue ! Il n’est pas de ceux qui défaillent ou désertent ! Son œuvre est faite, d’ailleurs, elle est acquise. Il n’est plus question que de prolonger l’effort qui sera l’honneur de sa carrière, et peut-être — attendez les événements ! — la gloire de sa vie !
Les bons confrères peuvent ricaner « qu’il s’est cassé les reins » ; insinuer qu’il est malade quand il est calme, et qu’il est gris (j’ai moi-même entendu le propos), quand il est violent ; cette excellente madame P... peut souhaiter qu’on l’écartèle en place de Grève, il est de taille à supporter le poids des envies et le fardeau des haines.
C’est un « monsieur ».
Comme est un monsieur cet autre, svelte, fluet, impassible, que nous voyons pour la dernière fois à la barre, et qui répond au nom de lieutenant-colonel Picquart.
Lui aussi, comme Labori, comme M. Paul Meyer, comme M. Grimaux, demande à s’expliquer sur un incident personnel ; tient à montrer quels procédés de polémique furent employés pour le déconsidérer.
Le Petit Journal imprima qu’il était marié, divorcé, et faisait élever ses enfants en Allemagne. — Je ne suis pas marié ; je ne l’ai jamais été ; je n’ai pas d’enfants ; et, si j’en avais, ce n’est pas en Allemagne que je les ferais élever.
Lui, soldat, ne pouvait rectifier. Sa famille l’essaya. Il s’agissait de faits matériellement inexacts : toute réparation fut refusée.
M. de Pellieux, alors, s’avance : en civil. Il a quitté son uniforme, dit-il, parce que son rôle est terminé.
Mais le changement de harnais ne l’a pas rendu moins agressif. Et, se tournant peu à peu vers son subordonné en état de prévention, sous le coup d’une décision du Conseil d’enquête, donc doublement ligoté, et qu’a déjà provoqué à égalité de grade, mais non de situation, M. Henry, le général traite le colonel de Turc à Maure ; déclare son attitude étrange le qualifie de « Monsieur », — « un Monsieur qui porte encore l’uniforme de l’armée française et qui est venu ici, à la barre, accuser trois officiers généraux d’avoir fait un faux ou de s’en être servi ».
— Fait, non ! S’en être servi, et s’en servir, oui ! riposte Georges Picquart.
Et il ajoute, complétant sa pensée, en cri d’alarme, mais aussi en flèche du Parthe :
— Rappelez-vous les papiers Norton !
Picquart est hué ; de Pellieux, applaudi. C’est drôle que ce dernier ne soit pas offusqué par l’uniforme au dos d’Esterhazy !
M. le lieutenant-colonel Picquart salue et sort, comme dans la chanson de Ferny, ou mieux se case dans la salle.
Pas une fois, au cours de ces débats, et quelques occasions qu’on lui en ait pu fournir, il ne s’est départi de la correction, de la réserve absolue qu’il s’était juré d’observer. Mais aussi, s’il a encouru des inimitiés puissantes, il s’est assuré des sympathies inaliénables et énergiques.
M. Stock, l’éditeur, vient témoigner quant aux lettres de M. Esterhazy que lui communique son ami M. Autant fils. Puis il atteste la bonne foi de M. Zola ; dit tenir d’un des juges de Dreyfus « que des pièces furent montrées secrètement au Conseil ; qu’il peut en énumérer quatre ».
Vous pensez si le président le reconduit !
C’est le tour de M. Lalance, député protestataire au Reichstag.
— Au Reichstag ! Encore un étranger bafouille une vieille baderne, dans mes environs.
Évidemment : il est Alsacien. Mais on sait que cette origine est en baisse depuis l’intervention de M. Scheurer-Kestner.
Ce que dit M. Lalance ? Écoutez : c’est intéressant.
— Monsieur le Président, je prends la liberté de donner à messieurs les jurés quelques indications sur les origines de cette affaire. Je crois que c’est une question qui n’a pas été présentée ici et qui a quelque intérêt.
» J’ai connu les familles Sandherr et Dreyfus, c’est-à-dire celles de l’accusateur et de l’accusé ; j’ai vécu avec elles, je les ai vues de près. Sandherr père était un protestant qui s’était fait catholique ; il avait l’intolérance des néophytes.
» En 1870, au moment de la guerre, des bandes dirigées par lui parcouraient les rues en criant : « A bas les Prussiens de l’intérieur ! » Ces Prussiens, c’étaient les protestants et les juifs. Ces cris n’eurent aucun écho : les protestants, les juifs et les catholiques ont fait tous également leur devoir pendant et après la guerre. Il n’y a pas, en Alsace, de divisions religieuses, pas plus qu’il n’y a de divisions politiques. Lorsqu’en 1874, on fut appelé à envoyer des députés à Berlin, ce fut un juif qui proposa la candidature de l’évêque de Metz ; ce sont les curés qui ont fait nommer les députés protestants.
» M. le colonel Sandherr, que je connaissais depuis son enfance, était un bon militaire, un brave et loyal citoyen, mais il avait hérité de son père l’intolérance. De plus, en 1893, il fut atteint de la maladie cérébrale dont il devait mourir trois ans après.
» Il fut envoyé cette année-là à Bussang, dans les Vosges, pour y faire une cure. Pendant son séjour, il y eut, à Bussang, une cérémonie patriotique, la remise du drapeau au bataillon de chasseurs à pied. Tous les baigneurs s’y rendirent. Auprès d’eux, il y avait un juif, Alsacien sans doute, qui pleurait d’émotion.
» Le colonel Sandherr se retourna vers ses voisins et leur dit : « Je me méfie de ces larmes. » Ces messieurs lui demandèrent d’expliquer sa pensée, et ils lui dirent : « Nous savons qu’il y a dans l’armée des officiers juifs qui font bien leur devoir, qui sont patriotes et intelligents. » Le colonel Sandherr répondit « Je me méfie de tous les juifs. »
» Voilà l’homme, messieurs les jurés, qui a dirigé l’accusation. On peut supposer qu’il s’est laissé diriger par la passion plutôt que par la justice.
» Quant à la famille Dreyfus. »
Mais le président coupe court.
Et Labori donne lecture de la magnifique page que voici et dont le signataire est M. Gabriel Séailles, professeur de philosophie à la Sorbonne :
« Pourquoi j’ai signé ? Homme d’étude, je ne puis apporter ici que le témoignage d’une conscience libre et sincère. Après le procès de Dreyfus, l’idée ne m’est pas venue un instant de mettre en doute la légalité de l’arrêt rendu contre lui.
» Je ne voudrais pas diminuer l’initiative de M. Zola, mais ce n’est pas lui qui a ouvert le débat : c’est l’inconnu qui a transmis à un journal du matin le fac-similé du fameux bordereau.
» Ce jour-là, la question a été portée devant l’opinion publique. Il a été fait appel à la conscience de chacun de nous. On n’échappe pas à la logique des faits.
» D’autres événements ont surgi, d’autres documents nous ont été présentés. On nous a montré une écriture qui, de l’aveu de son auteur, offrait avec celle du bordereau une effrayante ressemblance ; nous avons assisté à un procès dont la marche nous a étonnés.
» Les témoins s’y changent en accusés. Nous avons lu un acte d’accusation qui nous a déconcertés, parce que nous y avons vainement cherché ce que nous croyions y trouver. On peut se condamner au silence, on ne peut s’empêcher de penser.
» En dépit que j’en eusse, mon esprit travaillait sur les données qui lui avaient été fournies et mes idées se résumaient en ce dilemme, de deux choses l’une, ou Dreyfus a été condamné sur le bordereau, c’est-à dire sans preuves, ou il a été condamné sur des pièces secrètes non communiquées à la défense, c’est-à-dire illégalement.
» Ce jugement presque involontaire m’est tombé lourdement sur le cœur. Si la loi, qui est notre garantie à tous, que nous pouvons avoir à invoquer demain, doit être toujours respectée, ne doit-elle pas l’être surtout quand, dans un individu, ce sont des milliers d’individus qu’on prétend condamner et déshonorer.
» Comment j’ai été amené à signer une protestation ? Le voici :
» Je venais de corriger une leçon de morale, faite par un étudiant. J’avais dit à ces jeunes gens ce que tous, j’en suis assuré, vous voulez qu’on leur dise : que la personne humaine est sacrée, que la justice est intangible, qu’elle ne peut être sacrifiée ni à la passion, ni à l’intérêt de quelque nom qu’on le décore.
» Pour la bonne foi de M. Zola, les épreuves même qu’il subit suffisent à l’attester ; il a agi avec son tempérament à la façon d’un homme qui est enfermé dans une chambre où l’air devient étouffant, se précipite sur la fenêtre et au risque de s’ensanglanter, enfonce la vitre pour faire un appel d’air et de lumière. »
C’est rudement beau ! Si beau que l’assistance daigne écouter, rend l’hommage involontaire du silence.
M. Duclaux, membre de l’Institut, directeur de l’Institut Pasteur, l’écrivain auquel sont dues les admirables Lettres d’un Solitaire que publia le Siècle, dit qu’il signa parce qu’il jugea utile « qu’un groupe d’hommes libres vînt attester que les débats du procès Esterhazy n’avaient pas dissipé l’obscurité du premier procès et qu’il était nécessaire de faire la lumière ».
M. Anatole France, membre de l’Académie française, l’incomparable styliste, l’incomparable ironiste, qui ne dédaigne pas de joindre à un subtil talent, d’insoupçonnées et exquises sensibilités, vient déclarer qu’à son avis Zola « a agi avec courage, pour la justice et la vérité, dans le sentiment le plus généreux ».
Et madame de Boulancy ?
Elle ne vient pas : elle a trop peur.
Et M. Thys ?
On y renonce : on lui ferait perdre son emploi.
Et M. Casella ?
On y renonce aussi. Quoique... Mais ça, l’avenir en décidera !
Et M. le général Billot ? Et M. Souffrain ?
C’est la Cour, cette fois, qui y renonce, par un arrêt. Le premier, du Conseil des ministres, n’aurait pas obtenu la permission de venir ; le second serait introuvable.
Et la lettre du « Uhlan » ?
Oh ! ça, la Cour n’y tient pas du tout, du tout ! Même l’autorisation du ministre de la guerre, quant à la communication de l’expertise, ne l’a pas décidée. Et par un arrêt encore, elle biffe ce détail négligeable du débat.
... Comment donc jugeait-on sous l’Empire ? Saint Delesvaux, ora pro nobis !
Ce soir, le carnaval commence : on ne se retrouvera que mardi. Une lassitude profonde, immense, est sur nous tous. Même le personnel de dehors, qui hurle moins...
XIII
LA JOURNÉE d’ÉMILE ZOLA
21 février.
Réquisitoire de M. Van Cassel : la pluie qui tombe ; succédané du rapport Ravary, à l’encontre du colonel Picquart ; et vraiment, fantaisie un peu bouffonne à l’égard de M. Émile Zola.
Je sais bien qu’en ce moment il n’y a pas d’Europe — nous seuls et c’est assez ! comme dans Médée — je n’ignore pas qu’il faut être vendu, traître et espion pour s’apercevoir que d’autres nations existent, et tenir compte de leur opinion.
Mais enfin, quand demain, après-demain, en Belgique, en Suisse, en Hollande, en Danemark, en Suède, en Roumanie, en Grèce, en Russie, pour ne parler que des puissances neutres ou amies, on lira rien que le début, les deux lignes préliminaires du laïus de l’avocat-général, je m’imagine la stupeur, le rire, la huée qui les accueilleront.