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Vers la lumière... impressions vécues

LE SECOND PROCÈS D’ÉMILE ZOLA

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VERSAILLES, 23 MAI 1898

LE SECOND PROCÈS D’ÉMILE ZOLA

Personne à la gare du Havre, pas davantage à la gare de Versailles (rive droite) où se morfondent dans la cour, sous un soleil cuisant, quatre gendarmes à cheval et une douzaine de sergots.

Personne n’a l’air rébarbatif ; il semblerait que l’indolence de la ville :

... Cette Palmyre où dort la royauté !

ait gagné les plus belliqueux.

On se salue, on se fait des révérences, des petits sourires : on est tout à fait grand siècle.

Dans la salle à manger de l’hôtel des Réservoirs où, naïve, je m’en suis allée déjeuner pour avoir une vision de veillée d’armes, nous sommes juste quatre... en trois groupes ! M. Edmond Ployer, l’éminent bâtonnier de l’Ordre, l’avocat du Conseil de guerre — hélas ! — avec son secrétaire, M. Aubépin ; M. Arthur Meyer qu’une guêpe malavisée a pris pour une rose et à qui elle a piqué le doigt ; votre servante — et c’est tout !

Dans l’immense hall tout blanc, on a l’air de jouer aux quatre coins.

J’y jouerais bien, moi ! Mais les autres sont des gens graves. Et puis, c’est l’ « ennemi » : alors on se tient !

Deux œufs, un soupçon de galantine et une tasse de café (ceci pour bien établir mon détachement relatif des choses de ce monde) et me voilà devant le Palais de Justice.

Des reporters en masse, des camarades faisant le lézard en plein midi, mais notant ce qui se passe, assez fiévreusement.

Zola, Labori, les deux Clemenceau, Bruneau et Desmoulins sont arrivés, peu avant, tous les six en automobile ; à la grande stupeur des badauds, à la grande fureur des manifestants.

Car il y a des manifestants : deux bonnes douzaines. La mission algérienne n’est pas encore de retour ; mais le manque de discernement des électeurs, et la clôture de la foire aux candidats, ont créé des loisirs à quelques personnes qui les viennent utiliser ici.

On les voit circuler avec animation — et avec Esterhazy !

Celui-ci semble particulièrement nerveux. L’ordonnance de non-lieu rendue par M. le juge d’instruction Bertulus, et qui lui attribue définitivement, sans nul recours, la lettre où, après avoir souhaité de finir « comme capitaine de uhlans en sabrant des Français », il termine : « Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres, voilà une fête que je rêve. Ainsi soit-il ! » ladite constatation, sans appel, paraît l’avoir jeté hors des gonds.

Il médite évidemment quelque chose... mais quoi ?

Attenterai-je à l’honneur de l’armée, offenserai-je la majesté du drapeau, en osant dire que le grand jour ne convient pas au genre de beauté de M. Walsin-Esterhazy ?

Avec son paletot jaune, son gilet vert, son nez en bec, il a l’air, sauf respect, d’un vieil ara déplumé.

Autour de lui quelques-uns, que l’on connaît, se ramassent, accordent leurs sifflets pour la sortie. Car on ne siffle pas des lèvres ou dans une clef. L’élan des sentiments, la spontanéité de la manifestation, s’atteste par le petit instrument de métal que chacun a apporté de Paris, dans son gousset.

C’est ce qu’on appelle avoir de la précaution !

⁎ ⁎ ⁎

La salle d’assises est exiguë, mais paraît plus vaste, d’être si lumineuse. On dirait un atelier de peintre, à cause des deux grands vitrages qui la recouvrent de la tribune du fond, au-dessus de l’entrée, où l’on s’imaginerait mieux un orgue que du public.

Mais sur la table à modèle, c’est le tribunal... Ici, également dans mon respect incommensurable pour la magistrature, je ne me permettrai aucune critique envers la plastique de ces messieurs. A peine oserai-je insinuer que Sarah Brown devait être mieux.

Et encore ! Peut-être cela dépend-il des goûts !

Les jurés, à mon sens, ont autrement de physionomie et d’allure que ceux de Paris, au précédent procès ; qui, si identiques de faciès, de crâne, si uniformément impassibles, donnaient l’impression, dans la pénombre, d’une double rangée de pots à fleurs sur une fenêtre de prison.

Seules les fleurs manquaient...

Aujourd’hui elles sont dans l’auditoire. Beaucoup de jolies femmes printanièrement élégantes : du rosé, du bleu, du mauve, piquant de notes délicates le vert clair des murs, selon la tradition de l’Art nouveau.

Un buste de République naturellement ridicule ; un cadran affreux ; un Christ dont la peinture est, tout de même, un peu trop délabrée, composent l’ameublement.

Voici Zola, Perrenx, Vaughan, Pasquelle, George et Albert Clemenceau, Desmoulins, Bruneau, Labori, ses secrétaires Hild et Monira.

Voici, en uniforme, les plaignants : le général de Luxer, les colonels Ramel et Bougon, les lieutenants-colonels Gaudelette et Marsy, les commandants Privais et Leguay.

Voici Mes Ployer, Las Cases et Deligand, Me Aubépin.

Je n’aperçois pas, dans cette masse compacte et confuse, M. le lieutenant-colonel Picquart ; mais on ne saurait n’y pas voir M. Jules Auffray, avocat et chef de claque.

A-t-il exercé présentement ? Je n’en sais rien. L’assistance semble être dans les mêmes prix ; mais la garnison suffit à cela.

⁎ ⁎ ⁎

La Cour, messieurs !

On se lève, déférents...

Voici M. le Premier. Dieu ! qu’il ressemble à Saint-Germain ! C’est le même œil de malice et la même structure. Mais quant au verbe, il articule moins bien.

M. le conseiller Tardif, qui devait présider, sauf intervention de son chef hiérarchique. Il a l’air réfléchi et distingué.

Voici M. Doublet, juge au tribunal de Versailles, robe noire auprès des deux robes rouges ; comme M. le procureur de la République du crû sert d’ombre — et de second — à M. le procureur général Bertrand.

Oh ! comme il a l’air grinchu, celui-ci ! Je serais désolée de paraître rire d’une souffrance, même passée ; mais, tout le long de l’audience, il semblera avoir le pied encore happé dans l’ascenseur. On dirait un rat blanc, pris par la patte... et rageur !

Lecture du greffier ; appel des jurés de la session, dont deux absents : l’un excusé par certificat de médecin ; l’autre défaillant sans excuse et condamné, séance tenante, à deux cents francs d’amende, plus les frais.

Brieux qui est là dans l’auditoire observe, pour sa prochaine pièce sur le monde judiciaire ; Renouard dessine, imperturbable, la bouche narquoise, l’œil à l’affût.

Quelques propos sont échangés : puis, avant le tirage au sort du jury de jugement, Labori dépose des conclusions d’incompétence.

Sitôt le dernier mot tombé, comme un diable jaillit d’une boîte, au grand effroi des petits enfants, M. le Procureur général Bertrand se déploie d’un élan brusque.

Il est en colère — déjà ! Et quelque chose d’un peu comique se dégage, à surprendre, chez tous, cette préoccupation d’énergie. Nous qui sommes, justement, si prédisposés à la gentillesse !

— Ceci est une protestation, dit-il, et non pas un argument de droit. J’ai saisi la pensée qui vous anime. Vous avez uniquement exprimé le regret de ne pas pouvoir perpétuer ce débat, perpétuer cette agitation inutile et scandaleuse à laquelle on mettra un terme, je vous assure.

Brrrou !... Ça ne sera toujours pas avec des mots !

Puis la « vindicte publique » reprend, développe cette théorie qu’un article de journal est poursuivable non seulement au siège de sa rédaction, à son lieu d’origine, mais encore en tout endroit où il a pu pénétrer.

Entre temps, M. Bertrand a une phrase délicieuse, qui obtient un certain succès de gaieté :

— Vous demandez le jury parisien ? Vous n’êtes pas difficile !

On ne le lui fait pas dire !

Mais, chose bizarre, devant la véhémence de l’accusation, voilà que c’est Labori qui est calme annonce qu’il restera « silencieux le plus possible, modéré toujours ».

Les magistrats s’entreregardent : cette nouvelle attitude, ce Labori en sucre, ne leur dit rien qui vaille.

Ils se retirent, inquiets, délibèrent vingt minutes ; puis reviennent avec un arrêt de rejet.

Alors Labori demande cinq minutes, pour que MM. Zola et Perrenx aient le temps d’aller signer leur pourvoi en cassation.

Et, de nouveau, la Cour disparaît.

C’est amusant comme une partie d’échecs, ce jeu de la procédure, même si l’on est profane ! Dans le regard des vieux routiers de la toge, on en suit les péripéties.

⁎ ⁎ ⁎

Pendant l’entr’acte, Albert Clemenceau nous conte sa déplorable aventure. M. le président Périvier ne le veut admettre auprès de son frère qu’en civil ; M. le bâtonnier Ployer ne le veut voir au banc de la défense qu’en avocat ; et M. le général de Luxer le ferait immédiatement jeter dehors ou mettre dedans (peut-être bien les deux) s’il se présentait en tenue.

— Alors ?

— Mets-toi en chemise lui dit Jacquemaire. C’est vrai aussi ! Il ne peut pourtant pas venir en uhlan !

Mais trêve de plaisanteries : revoici le tribunal.

Cette mauvaise pièce de Labori, qui a un drôle de sourire, depuis le début, sous sa moustache, dépose les secondes conclusions que voici :

« Plaise à la Cour,

» Attendu qu’à la suite de l’arrêt de ce jour qui vient de rejeter l’exception d’incompétence soulevée in limine litis et sous toutes réserves par les concluants, ceux-ci se sont pourvus en cassation contre ledit arrêt, conformément à l’article 417 du Code d’instruction criminelle ;

» Attendu qu’aux termes de l’article 416 du Code d’instruction criminelle les pourvois formés contre les arrêts rendus sur la compétence ont un effet suspensif que ce principe est d’ailleurs proclamé par une jurisprudence constante ;

» Par ces motifs,

» Donner acte aux concluants de ce qu’ils se sont pourvus en cassation contre l’arrêt par lequel la cour a rejeté l’exception d’incompétence proposée ;

» Ordonner, en conséquence, qu’il sera sursis aux débats, dans les termes de l’article 416 du Code d’instruction criminelle jusqu’à l’arrêt de la Cour de cassation à intervenir sur le pourvoi ;

» Sous toutes réserves,

» Et ce sera justice. »

Cette fois, c’est la débandade, la déroute !

Les dépits éclatent, les impatiences trépignent... personne n’est plus maître de soi.

M. le Procureur général, d’une voix étranglée, déclare qu’il s’incline devant la loi — tiens pardi ! lui qui la représente — mais « que la cause est jugée ».

Labori, que l’énervement gagne, rappelle le ministère public (ça, c’est drôle) au respect de la légalité.

— Je conteste le droit à M. le procureur général de tenir ce langage, de dire que nous avons été condamnés par le jury de la Seine. Une condamnation ne tient pas quand elle a été obtenue illégalement. Or, tout le monde sait que, si la Cour de cassation a cassé sur une nullité de la plainte, sur la valeur de laquelle il pouvait exister des incertitudes, aucune incertitude au contraire ne peut exister sur la nécessité où l’on était de casser, à raison de l’intervention illégale de MM. de Boisdeffre et de Pellieux auxquels nous n’avons pu ni répondre ni poser des questions.

M. le Premier enlève la parole à Labori, après que celui-ci a fini de parler, et déclare qu’il n’y a rien au-dessus de la loi « pas même Zola ».

Puis tous s’en retournent dans la chambre des délibérations, pour statuer ; en reviennent avec un arrêt aux termes duquel, par application de l’article 416 du Code d’instruction criminelle ainsi conçu : « Art. 416. Le recours en cassation contre les arrêtés préparatoires ou d’instruction, ou les jugements en dernier ressort de cette qualité, ne sera ouvert qu’après l’arrêt du jugement définitif ; l’exécution volontaire de tels arrêts ou jugements préparatoires ne pourra en aucun cas être opposée comme fin de non-recevoir », la présente déposition ne s’appliquant point aux arrêts ou jugements rendus sur la compétence, il est sursis au débat jusqu’à ce que la cassation ait statué sur le pourvoi.

Comme pour donner un coup de boutoir, M. Périvier, à la fin de sa lecture, se tourne vers Labori :

— Vous avez ce que vous voulez, tant mieux !

Puis, aux jurés :

— Vous êtes libres. La Cour aussi va se séparer, puisque M. Zola ne veut pas accepter le débat.

⁎ ⁎ ⁎

Et nous revoici dans la rue.

En face, derrière une fenêtre grillée, on aperçoit Couard, l’expert. Que diable peut-il bien faire là ? Puis, en avant, le groupe de tantôt, M. Vervoort, M. Esterhazy, etc.

L’automobile, qui s’en retourne, provoque, en tant que moyen de déjouer tout complot, un accès de frénésie. C’est un joujou brutal et rapide : le coup de couteau qui pourrait trancher le jarret d’un cheval s’émousserait contre l’insensible armature ; et il en cuirait à qui se mettrait en travers !

Aussi, et bien que M. Esterhazy ait fait mine de s’élancer, la déception est-elle immense — et cocasse ! Du passage de Zola, il ne reste même plus un bouffée de fumée, qu’ils sont encore là, piteux, à menacer dans le vide.

A qui s’en prendre ? Comment utiliser cette noble ardeur ?

La Libre Parole, hier, désignait deux adresses où « retrouver » soit Zola, soit Picquart. On a suivi l’indication, guetté ce dernier. Une bande de voyous l’a assailli, injurié ; est montée ensuite sur l’impériale du wagon qu’il occupait, afin, le long du parcours, de l’escorter d’insultes.

C’était la revanche de la plainte portée par lui, non pas en diffamation où la preuve n’est pas admise, mais devant une juridiction où tout ce qui est insinué, articulé contre son honneur se pourrait établir — si c’était vrai !

Mais ils souhaitent la lumière, ceux-là, comme les chauves-souris souhaitent le jour !

Il viendra, n’ayez peur ! Chaque heure gagnée par ces chicaneries utiles marque un progrès fait, des esprits conquis, des cœurs ralliés... le temps est avec nous, comme l’avenir est à nous !

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