A RENNES
Reading edition
DU 7 AOÛT AU 9 SEPTEMBRE 1899
DANS LA TOURMENTE
Rennes, 6 août 1899.
Un départ tel qu’il ne s’en vit jamais, dans le chaos tumultueux des êtres, des choses, des éléments, sous un ciel apocalyptique embrasé, tout zébré de foudres hurlantes !
Des cris de délivrance accueillant le vent survenu ; des cris de terreur, une galopade de fuite, des cris de colère à la gare ; dans la cour de Bretagne, une mêlée sans nom de bêtes, de véhicules, de gens : la bataille pour avancer, pour arriver !
Puis, sept heures durant, dans cette vraie nuit de Walpurgis, le train filant parmi les nuées, un paysage de flammes, l’horizon chevauché de zig-zags, de furieuses rafales secouant, tordant, courbant les arbres échevelés !
Enfin le jour qui naît, la Bretagne grise et noire, austère et plate, maisons basses, arbres rabougris, faces fermées.
L’aube toute pâle, comme morose, à regret blanchit le ciel...
Et une vision subsiste, ineffaçable pour moi désormais. Sur le fond vitré du hall de départ — un fond de Sinaï fulgurant, aveuglant, parmi les clameurs de la ville en épouvante et le fracas du ciel en détresse — une silhouette d’homme se découpant, se dressant, une face impassible pétrie de force et d’intelligence que bleuit le reflet des éclairs : c’est Bernard Lazare, c’est le porteur de torche qui part pour Rennes où s’achève l’œuvre que tout seul, voici trois ans, il entreprit.
LES BONS GÎTES
« On ne peut rien concevoir de plus abject que ces universitaires... »
M. ED Drumont.
(Libre Parole, 9 août, 1899.)
Au beau temps des premiers chrétiens, alors que pourchassés, bannis, contraints, sous peine de mort à devoir cacher leur croyance, les néophytes voyageaient, pour leurs nécessités personnelles ou le besoin de la propagande, ils ne descendaient pas à l’hôtellerie.
Car, si l’on eût su leur foi, on eût refusé de les recevoir, ou bien ils y auraient couru mille risques inutiles.
Alors, sur ses tablettes, un des diacres, un frère, une sœur quelconque en la religion nouvelle, inscrivait quelques mots, remis au voyageur. Celui-ci partait, arrivait au but de ses pas, frappait à l’huis de la demeure étrangère.
— Qui es-tu ?
— Chrétien.
— D’où viens-tu ?
— Du royaume des ténèbres.
— Où vas-tu ?
— Vers la claire lumière d’amour, le resplendissement de la Justice, le rayonnement de la Vérité !
— Qui t’envoie ?
— Quelqu’un que je connais à peine, vers toi que je ne connais pas. Lis. Et tu m’enverras de même, s’il est nécessaire, à la prochaine étape... chacune de mes enjambées tressant le maillon qui relie, d’une chaîne immuable et invisible, sur le sol en proie aux barbares, tous les disciples du Supplicié !
Or, voilà qu’après dix-neuf siècles, bientôt vingt, la coutume se renouvelle. Quiconque ici, à Rennes, en se gênant, en se serrant, en expédiant à la campagne femme et enfants, a pu faire place en son logis, à quelque familier nouveau, obscur ou célèbre, n’a point hésité.
Cette ville est devenue comme le pôle, la Mecque vers qui tendent des espoirs, des enthousiasmes dont on ne peut se faire idée. Quiconque, parmi les intellectuels généralement pauvres et passionnés, possédait le prix du transport, ou a trouvé à l’emprunter, est arrivé — s’en remettant, pour le reste, au hasard !
Beaucoup logent chez l’ouvrier, le « bleu » qui a ouvert sa porte toute grande. Il m’a été dit, à ce sujet, un mot admirable, par un jeune camarade à qui je demandais son adresse pour l’inscrire :
— Ah ! c’est que voilà, je ne la sais pas !
— Comment ?
— Non. Je suis arrivé au petit jour avec un autre qui avait une lettre. J’ignore le nom de notre hôte et j’ai oublié, en sortant, de regarder celui de la rue. Quand je retrouverai mon compagnon, sur la place, il me dira tout cela...
N’est-ce pas très émouvant, dans son évangélique simplicité ? C’était l’habitude anarchiste, depuis bien des années. Les événements l’ont étendue. Dans le rapprochement qui s’est effectué entre les « abjects » érudits et le peuple, ceux-là ont été gagnés par la noble contagion hospitalière de celui-ci.
Vienne qui voudra en nos demeures ! Nous avons donné nos signatures, notre verbe, nos personnes... voici maintenant nos logis !
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Et les vieux maîtres sont descendus chez les anciens élèves aujourd’hui maîtres à leur tour ; et des amis jusque-là ignorés ont pris place, comme des parents qui reviennent, parmi les gros livres, au calme foyer.
M. Dottin, professeur de grammaire et de philologie, héberge les Havet ; M. Basch, professeur de littérature étrangère, donne asile à Jaurès, MM. Giry et Psichari ; M. Aubry, professeur de droit, attend MM. Trarieux et Painlevé ; M. Sée, professeur d’histoire, loge MM. Hérold, Auguste Molinier et Henri de Bruchard ; M. Jacques Cavalier, professeur de chimie, a pris chez lui Henry Leyret.
Voilà pour les officiels, sans compter le surplus d’hôtes que l’on attend encore, les Monod, etc.
Tandis que monsieur Vignols a offert et abandonné sa villa au colonel Picquart, à Edmond Gast, au docteur Paul Reclus.
Et j’ai fait, comme un pèlerinage, visite à ces maisons, tant pour en connaître les habitants que pour savoir — hors la logique et l’esprit d’examen inhérents à l’étude — ce qui avait pu les déterminer à une attitude si particulière, étant donnés les anciennes prudences traditionnelles de l’Université et les terribles assujettissements de la vie de province.
Puis la Libre Parole, à l’occasion de cette même attitude, les ayant traités de « clique » et d’ivrognes (sans compter de vendus), il me paraissait naturel de m’assurer, de visu, de leur profonde abjection.
Et j’ai commencé, par le cadet, le dernier venu dans la pléiade, comme âge, comme nomination, comme arrivée, le plus tard marié, le plus tard père de famille : Jacques Cavalier, professeur de chimie.
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Dans une maison modeste, un intérieur fort simple, comme il sied au début de la vie à des êtres qu’attend l’avenir, à une mentalité toute absorbée par les grands problèmes extérieurs.
Sur le tapis, un bébé joufflu qui se roule, se dresse, retombe sans mot dire, avec l’invincible patience des naissantes volontés. Au mur, un portrait d’homme : Georges Cavalier qui fut le camarade de Jules Vallès au pays latin ; Georges Cavalier qui fut Pipe-en-Bois, mais qui fut aussi (on a parfois négligé de le dire) un ingénieur du plus haut mérite, un spécialiste de réelle expérience et de vaste savoir.
Sa veuve demeura seule avec quatre enfants, aujourd’hui élevés et dignes de son vaillant effort maternel : deux filles dans l’instruction, l’aîné des fils dans l’industrie, le plus jeune que voici devant moi.
C’est un être d’énergie et de persévérance, il n’y a pas à s’y tromper, avec sa face brune aux méplats accentués, ses cheveux drus et ras, sa barbe en fer à cheval courte et couleur d’encre, ses yeux flambants. En tout lui est quelque chose d’ascétique et de violent, mais d’une violence calme, si l’on peut accorder ces deux mots, réfléchie, disciplinée.
Sur la nef de l’église en face de qui donnent les croisées, son geste se détache précis, absolu. Il explique que de voir Scheurer-Kestner, le savant qu’il vénère et le citoyen qu’il estime, se lancer dans cette voie de la revision, l’a induit, non par puérile imitation mais par virile confiance, à pareil geste.
Il dit sa foi républicaine ; tandis qu’à la paroi voisine une lithographie de M. Grévy évoque le souvenir du seul Président, avant M. Loubet, qui ait été, de fait et d’allures, sincèrement républicain.
Il proclame son amour du Droit, sa haine de la Force ; alors qu’épinglé non loin, le placard des Défenseurs de Dreyfus affiche ostensiblement, illustre, en quelque sorte, le texte de ses déclarations.
Et je connais, peu à peu, toute l’histoire, toute l’odyssée de cette poignée d’hommes, décidés, coûte que coûte, à s’affirmer pour l’exactitude contre le mensonge, comme s’il s’agissait d’une vérité scientifique.
Ce fut Andrade, le professeur de mathématiques, aujourd’hui à Montpellier, qui, le premier, sans rien dire à personne, écrivit la belle lettre que l’on sait, qui lui valut les huées, les cris de mort, le déplacement.
Ensuite, dès le début de l’adresse à Zola, signèrent MM. Basch, Aubry, Sée, Cavalier, et le placide Weiss, Alsacien, professeur de physique, depuis expédié à Lyon.
Après, M. Dottin, non seulement catholique fervent, mais pratiquant, ainsi que tous les siens, envoya son adhésion aux listes pour Picquart...
Depuis, ç’a a été la bataille, tous les écœurements, toutes les calomnies ; mais, en revanche, le rapprochement avec les travailleurs manuels, les ouvriers de fabriques, d’usines, d’ateliers, mains rugueuses et cœurs nets ; les conférences à la Bourse du Travail — toute une découverte de sensations fortes et saines, joies imprévues !
Nous ne leur demandons rien. Nous ne sommes pas, nous ne serons jamais candidats. Toute notre ambition est dans la communion des idées qu’enfin nous vivions en un monde où l’action soit la sœur du rêve.
J’écoute le jeune professeur qui parle au nom de tous, avec émotion, avec respect. La voilà donc réveillée de sa torpeur, la Mère au bois dormant, la vieille Université qui n’était plus qu’un mandarinat, et redevient l’École des consciences !
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Une rue étroite, gazonneuse, où les voitures ne passant point, car elle s’achève en sente, pour dégringoler vers la ville. Les murs gris sont crêtés de lierre ; une odeur de glycine flotte très doucement dans l’air, où le soleil pâle a des reflets de miel.
Derrière la porte, un roulis de tambour ! ! !
Informations prises, c’est le troisième petit Dottin qui manifeste ses sentiments militaires. Mais quand on lui demande ce que c’est que les soldats, il répond, la frimousse entendue :
— C’est de la musique.
Heureux âge, qui ignore l’aboi meurtrier des canons, et s’en tient à l’éternuement sonore des cymbales, au rythme tonitruant de la grosse caisse !
Mais dans le cabinet de travail où d’énormes bouquins de Beyle soubassent la croisée, voici le père de cet innocent.
Tête ronde, le teint clair, des yeux de clair regard, le sourire facile sous une moustache blonde, éminemment pondéré d’accent, de mimique, un grand air de bonté native et peut-être timide, tel m’apparaît M. Dottin.
De sa voix tranquille, il me raconte pourquoi il ne voulut point se presser, ayant scrupule d’agir avant que sa conviction fût absolue. Ce qui le détermina, lui chrétien, lui catholique, ce fut l’antisémitisme, doctrine de haine et de proscription. Il y vit aussi l’abolition de tout progrès, le recul en arrière, « un danger pour la République ».
Alors, lui et sa femme, très vaillamment, acceptèrent les ruptures mondaines qui, dans la Rennes bien pensante, s’imposaient, après un tel « scandale ». Peut-être s’en consolèrent-ils dans la satisfaction du devoir accompli, et de songer que le Pape lui-même, recommandant aux fidèles le respect du régime actuel, se trouvait, non moins qu’eux, en quarantaine et suspect.
Quant aux élèves de M. Dottin — élèves des Lettres — ils lui demeurèrent fidèles et respectueux.
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Une maison large, aisée, souriante, que précède un jardin fleuri, dans le faubourg rustique : une femme qui semble épandre autour d’elle la bonté et la joie ; une fillette éclatante de fraîcheur, un garçonnet exquis, un homme dans la force de l’âge, robuste et fin, aux yeux pleins d’ironie : nous sommes chez M. Aubry, le professeur de droit.
Imaginez M. Bergeret — l’immortel Bergeret, d’Anatole France — heureux en famille... et ce sera presque cela.
Il commence, comme le forgeron de Coppée :
Mon histoire, Messieurs les juges, sera brève...
Puis, tout de suite :
— Ce qui m’a amené à penser ce que je pense, à faire ce que j’ai fait, à être ce que je suis ? Mais c’est mon bon sens ! Dès que j’ai vu l’acte d’accusation imbécile de d’Ormescheville, puis l’acte d’accusation non moins imbécile de Ravary, j’ai été fixé !... Cependant, il faut être juste, dire tout. Si je lisais le Temps, d’habitude, pour être renseigné, je lisais aussi, à titre d’observation sur la mentalité adverse, l’Intransigeant et la Libre Parole. C’est à ces feuilles que je dois la plénitude de ma conviction. La preuve par le contraire, ce n’est pas un paradoxe, c’est une opération courante.
A propos de courir, comment marche-t-il, Monsieur le professeur, votre nouveau petit élève ?
— Qui ça ?
— M. le commandant Carrière.
Une lueur fugace s’échappe d’entre les cils, aggrave de malice éphémère la bonhomie du visage rond où, sous la moustache, l’angle de la lèvre se crispe en un effort de gravité.
— Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui faire passer d’examen : ce sera pour novembre. Mais rien de défavorable, sur son zèle universitaire, n’a circulé en ville, que je sache, ou n’est venu jusqu’à moi.
Or, voilà justement que M. Sée arrive, avec sa gracieuse femme et un gentil blondinet. M. Auguste Molinier (dont la déposition témoigne de tant de maîtrise, au procès Zola) les accompagne.
Je profite de l’occasion pour obtenir de lui quelques renseignements personnels. Portant binocle, la barbe blonde, la physionomie alsacienne et volontiers souriante, M. Sée, qui est israélite, m’édifie en quelques mots.
Ce qui m’a conduit à examiner mieux le cas de Dreyfus et à préjuger de son innocence, c’est d’abord l’intérêt que l’antisémitisme avait à sa perte, ensuite la brochure de Bernard Lazare.
Puis on cause, on échange des vues, dans ce milieu si parfaitement simple, si profondément intelligent et érudit. De nobles espérances, des aperçus quant aux temps nouveaux sont exprimés, avec l’horreur de tout ce qui est barbare, vulgaire, vil ou vénal...
C’est ça, la « clique » ? Je n’ai pas encore rencontré d’ivrognes. Mais il me reste encore à voir M. Basch. Après tout, c’est peut-être bien lui, l’ivrogne ?
Allons-y !
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Avez-vous parfois découvert, dans la réalité, la maison de vos rêves, le logis où, comme Mignon, on eût aimé naître, aimer, mourir ; la vieille demeure aux murs épais, aux corridors inégaux, toute baignée de clarté, toute drapée de vignes ; grille sur la route, ferme derrière, allée de tilleuls menant à l’ancienne chapelle, jardin ombreux, verger aux arbres croulants, perrons herbus, lourds volets et petits carreaux, rendez-vous de chasse, ex-prieuré, sorte de Charmettes, enfin, qu’eût respecté la Révolution ?
Si oui, vous devinerez ce qu’est, sur la route de Fougères, le Gros-Chêne, l’habitation de M. Basch.
Des légendes couraient sur le « château », resté fermé et vide, parce que hanté, prétendaient les commères, lorsqu’il y a quatorze ans, le locataire actuel le visita.
Quelle âme y revenait ? On ne sait trop. Celle de Volney, disaient les uns, le château de Maurepas communiquant avec le Gros-Chêne par un souterrain qui permettait au proscrit d’alterner entre ses deux refuges. Celle de Napoléon III, disaient les autres, qui, simple prince, et prince sans argent, logea dans cette demeure et fit des dettes en ville — détail qui rend la version de son séjour tout à fait vraisemblable ?
Encore une fois, on l’ignore. Le spectre, si spectre il y eut, plus galant que certains paladins dont je parlerai tout à l’heure, se fit sans doute scrupule de faire pâlir d’effroi la grâce radieuse de la nouvelle châtelaine. Puis quatre beaux enfants survinrent dont les cris eurent mis en fuite tous les esprits de ténèbres.
Et le bonheur régna ici, treize années durant.
M. Basch me conte ces choses d’une voix nuancée et aisée, dans le cabinet tapissé de livres où l’image de Gambetta fait pendant à un admirable profil de Gœthe vieilli.
J’observe le maître de céans, tandis qu’il parle.
Il vaut la haine. Elle lui convient comme un gant. C’eût été outrage qu’il ne la recueillît point — la haine succulente, savoureuse, délicieuse, hommage enivrant et involontaire à la cuistrerie, de la muflerie !
Car il est bien un patricien de la pensée, un intellectuel, un « esthète »... tous les termes injurieux dont se revanche la vulgarité lui sont applicables.
De taille moyenne, mince, brun, la barbe noire et la main blanche également soignées, élégant sans effort, éloquent sans emphase, il se trouve fatalement, comme Picquart, désigné à l’exécration de tous les disgraciés, de tous les estropiés de corps ou d’esprit.
Une seule chose, en lui, prête à rire, mais là, bien : l’envie folle qu’il eut d’être militaire, toutes les peines qu’il prit pour aboutir — né en Hongrie, venu en France à l’âge de deux ans, naturalisé dès que la loi le permit — à être le seul professeur de son âge, de sa promotion, qui, ne bénéficiant ni de la loi de 1889, ni même de l’engagement décennal, serait appelé, en cas de guerre, sous les drapeaux !
Bien entendu, on le traite de cosmopolite et de sans-patrie !
Ce que j’avance là, j’en ai eu la preuve sous les yeux, entre les mains ; ce ne sont point paroles à la légère.
M. Basch, élevé au lycée Condorcet ; sorti premier pour la licence ; boursier pour l’agrégation grâce à Caro ; francisé le 9 décembre 1887 (rappelez-vous que le Code interdit toute démarche avant la majorité de l’intéressé), voulant être soldat à toute force et doublement dispensé, ne pouvait que s’engager dans la Légion étrangère.
Or, il était marié et père de deux enfants : cela valait un peu d’hésitation.
Il préféra demander un tour de faveur au ministre de la guerre d’alors, lequel était M. de Freycinet, qui lui fit (par lettre en possession du destinataire) répondre de se présenter dès l’ouverture d’une période d’examen.
Ceci date d’il y a des années : aucune période d’examen ne s’ouvrit ; on annonce que la chose va se produire incessamment
Las d’attendre, le jeune professeur tira au sort.
Si je m’attarde sur ce point, c’est parce que je songe combien ils furent abusés, les étudiants qui s’en furent devant le Palais des Facultés, barrer la route au maître s’en allant faire son cours.
Dans la matinée, un groupe, sous ses fenêtres, était déjà venu l’avertir :
— Tu n’iras pas faire ton cours ! A bas Basch ! A bas Basch !
A la croisée, l’interpellé se pencha :
— D’abord, je vous défends de me tutoyer ! Ensuite, changez donc votre cri ; vous avez l’air de gâteux ! Criez Basch à l’eau ! c’est bien plus euphonique. Quant à mon cours, nous verrons ça !
Ils se dispersèrent. A l’heure habituelle, sur son passage, M. Basch trouva deux de ses collègues, de sentiment absolument opposé, mais qui méritent l’hommage pour leur noble intervention : MM. Rainaud et Jordan. Plus, M. Dottin (c’était bien avant le procès Zola, au moment de la lettre d’Andrade ; il n’avait pas encore pris position).
— N’allez pas par là : ils vous tueront !
— Ah ! par exemple !
Notez que la Vilaine, le quai, longent la façade du Palais. Basch s’engagea sous les cannes levées, parmi les clameurs d’ « A mort les Juifs ! » Derrière, les trois collègues s’efforçaient de le rejoindre, de le protéger. Il fut sauvegardé, sauvé par le prestige du courage ; entra, fit son cours, ressortit par la grande porte, regagna à pied sa maison, dans le lointain faubourg.
Ceci, je le tiens de témoins.
Alors, on attendit la nuit. Un millier d’individus s’en furent silencieusement de la ville, puis se précipitèrent sur la demeure où il n’y avait qu’un homme, quelques femmes, des enfants.
On m’a assuré que trois prêtres en robe marchaient en avant de la colonne. Je ne voudrais pas le croire : ce serait trop hideux !
La foule se rua sur les grilles, qui résistèrent. On tenta alors de forcer d’autres issues. En désespoir de cause, les fenêtres furent lapidées, trouées : des pierres comme les deux poings, conservées en reliques, attestent de la sauvagerie, du désir de tuer des assaillants.
Par miracle, à la fin ils se lassèrent, s’en furent.
C’était sous le ministère Dupuy : on n’ouvrit même pas d’enquête, pour connaître bien moins les acteurs que les instigateurs de ces honteux exploits.
Aujourd’hui, les bons gîtes sont en paix. Rennes, paisible ainsi qu’il sied au prétoire sur lequel le monde a les yeux fixés, ne saurait plus admettre que rien troublât cette majesté qui l’honore, et l’hospitalité qu’elle-même accorde aux délégués de l’angoisse universelle.
AU CONSEIL DE GUERRE L’HOMME
Rennes, 7 août.
Dans la splendeur du jour accru, montant, de minute en minute, par larges nappes blanches que commence à ambrer le soleil, des faces anxieuses, serrées, tendues vers un point de la vaste salle.
Sur l’estrade, des ors, de la pourpre, des plumes bougeuses, des éclairs d’acier — toute la pompe belliqueuse, tout l’orgueil et le déploiement de la Force, en grand apparat.
Mais rien ne prévaut, dans l’attention, sur cette porte, derrière laquelle, s’il ne se passe rien, habite le souffle court d’un homme qui espère et qui tremble, qui veut et qui craint...
Avez-vous vu des courses de taureaux ? Avez-vous observé la furieuse attente de la foule, penchée vers l’huis du toril ? Il y a de tout là-dedans : quelque effroi, du désir, un âpre besoin d’émotion, de l’intérêt, de la curiosité, de la fièvre, un élan éperdu vers des péripéties nouvelles.
Ainsi étaient les auditeurs aujourd’hui.
Soudain, tourne le battant... Des « Chut ! » impératifs, une ondulation dans les rangs, puis le silence — un silence inouï ! Sur le seuil, comme ivre de lumière après tant de ténèbres, l’homme s’est arrêté, oscille, dirait-on, sous le trop lourd poids d’une joie écrasante. Mais cela dure l’instant d’un éclair. Et il fonce, tête baissée, dans l’enceinte du Conseil.
Je le vois bien, je le dévisage ardemment, ainsi qu’on fait d’une énigme ; ainsi qu’Œdipe, sur la route de Thèbes, dut faire du Sphinx aux yeux aigus.
Et bien des choses, de cette contemplation, m’apparaissent compréhensibles, distinctes.
Ce n’est pas la victime traditionnelle, vibrante, dont les protestations, dont la véhémence éveilleraient les morts dans leur tombeau. Rien d’en dehors ni la physionomie, ni le geste, ni le mot !
Il manque de la banalité nécessaire à l’emploi, il déconcerte, il déroute : la seule pitié ne s’y reconnaît plus ! Il n’a pas la voix de violoncelle fêlé, la mimique enveloppante, l’attitude désolée ou rebelle qui sied au rôle, attire et subjugue l’ordinaire compassion.
Il est net, précis, posé, maître de soi, ce forçat, avec une force d’âme incroyable, un dédain du cabotinage qui le privera de bien des sympathies faciles, qui lui aliénera, évidemment, les sentimentalités à fleur de peau.
C’est un Polytechnicien dans toute la force du terme, un chiffre, un X, un esprit méthodique et précis, un être algébrique et discipliné.
Un militaire : aussi plein de respect envers ses chefs, de déférence... je dirai presque de réglementaire ingénuité !
Mais pour qui sait regarder, pour qui sait pénétrer au tréfonds des consciences, quel drame en cet être de si calme aspect ! Il est deux signes d’émotion qui ne sauraient tromper, car il n’est pas au pouvoir du « sujet » de les annuler ou de les modifier : le mouvement machinal de l’angle des maxillaires, une sorte de ruminement qui broie le sanglot, et, à la nuque, au bas des cheveux, le frisson qu’ont les chevaux sous la piqûre du taon.
Or, cet accusé d’allure placide retient, contient un désespoir inouï, une somme de douleurs qui dépasse l’endurance humaine ! Son physique est terne, sa voix est blanche — mais ses cheveux aussi sont devenus blancs de tant d’indescriptibles souffrances, et son regard, derrière l’éclat du binocle, semble vitrifié dans les pleurs.
Les premières syllabes qu’il prononce constituent son cri éternel : « Je suis innocent ! Mon colonel, je vous jure que je suis innocent ! »
Et la sensiblarde que je suis, se dégageant de la mise en scène habituelle du mélo, sait presque gré à ce malheureux d’être si peu pareil aux innocents de théâtre ; d’élever le débat et la portée de nos actes par une dissemblance qui ajoute à notre intervention, même le désintéressement intellectuel.
Il n’est des nôtres que par l’immensité de son infortune, par la fatalité qui s’attacha à sa perte, par le déchaînement de tant de passions — et d’intérêts ! — conjurés pour le maintenir dans les fers.
Il est bien le ressort d’acier qui, ployant et ne brisant pas, devait réagir à brève échéance, et soulever le monde par sa détente. Il n’a pas voulu mourir, il n’a pas voulu s’abandonner aux suggestions de l’isolement, de l’exil, de la captivité. Il a su attendre...
Rien que cela est une force admirable.
Et son impassibilité, sous le clair jour, dans la tiède atmosphère de plus de bienveillance, a comme de vagues abandons. Une minute, ses jambes ont flageolé, son accent a pris de la vigueur ; il s’est, si l’on peut dire, « humanisé. »
Que ne se laisse-t-il aller tout à fait, sans fausse honte ! Que ne laisse-t-il, publiquement, crever son cœur gonflé de tant de misères !
Cela viendra, quand, forcément, les débats, se vont passionner. Aujourd’hui, ce raisonneur a eu, presque malgré soi, quelques vibrations. Demain fera le reste.
Au-dessus de sa tête, dans le soleil, un nom inscrit en lettres d’or scintillait doucement. Je me suis penchée pour mieux lire : c’était le nom d’Ernest Renan. Un peu plus loin, sur la muraille, se lisaient ceux de Lamennais et de la Chalotais...
L’Indulgence. La Révolte. La Justice. Une fois de plus ces trois puissances doivent révolutionner le monde — et le pauvre Lazare que voilà, dans son linceul à galons d’or tout neufs, leur doit d’émerger du sépulcre !
LE BYZANTINISME DU GÉNÉRAL MERCIER
J’accuse, enfin, le premier Conseil de guerre d’avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète.
(ÉMILE ZOLA.)
Rennes, 13 août, 1899.
Je voudrais que tous ceux que l’on a abusés, trompés, que l’on trompe et que l’on abuse encore, assistassent, par eux-mêmes, aux débats du Conseil de Guerre ; qu’ils pussent voir et toucher, comme saint Thomas, les vérités qu’on leur a dissimulées ou travesties.
Mais ainsi que toute une bibliographie existe, de notre côté, sur l’affaire Dreyfus, témoignant de notre souci, de notre scrupule, de notre désir à découvrir la solution du problème, tandis qu’il n’est, de l’autre part, qu’un seul livre là-dessus — le Procès Zola, de M. Georges Bonnamour, bien suggestif à consulter aujourd’hui — ainsi ce ne sont point des adversaires qui se sont montrés le plus empressés à venir ici, aux sources mêmes, chercher la précision et l’exactitude du fait.
Je le regrette. Car il n’est pas un être de bonne foi qui, ayant vu, ayant entendu, se trouvant donc en situation de contrôler les récits, les soi-disant comptes rendus de la plupart des feuilles nationalistes, ne demeurerait stupéfait, et quelque peu honteux, d’avoir accordé créance à de semblables... imaginations !
Heureusement, le document est là, qui peut parer à l’absence, permettre, à qui le voudra, en toute loyauté, de certaines épreuves.
Tenez, prenez non pas des textes plus ou moins falsifiés par la passion pour ou contre, mais des sténographies : celle du Procès Zola, celle de l’Enquête de la Cour de Cassation, tome I.
Dans celui-là, page 176, à la date du 9 février 1898, voyez la déposition de M. le général Mercier, lorsque pressé de questions par Labori, malgré les efforts du président Delegorgue, sur la communication de pièce secrète aux juges hors l’accusé et la défense, il s’en tira par des réponses dilatoires et hautaines.
Six feuillets, là, sont à relire. Il faut voir avec quelle morgue le militaire rappelle l’avocat à l’ordre : « Je crois que l’affaire Dreyfus n’est pas en question et qu’il est intervenu un arrêt de la Cour qui interdit de la mettre en question. »
Puis, après dépôt des conclusions tendant à la possibilité d’établir l’illégalité commise, et la déclaration retentissante du général Mercier : « Si j’avais à revenir sur le procès Dreyfus, puisqu’on me demande ma parole de soldat, ce serait pour dire que Dreyfus était un traître qui a été justement et légalement condamné », c’est la riposte ambiguë, byzantine, le démenti : « Ce n’est pas vrai ! » s’appliquant exclusivement à l’allégation que le témoin aurait parlé de la communication de pièce secrète et non au fond même du débat, au fait contesté.
Prenez, maintenant, le volume de l’Enquête, page 9. Ce n’est plus un simple avocat que l’ex-ministre de la Guerre morigène, mais un Président de la Chambre et tous les conseillers.
La question est posée, nette, précise. Voici les réponses :
« Je ne crois pas avoir à m’expliquer sur ce point... la demande de revision est limitée... c’est sciemment que M. le garde des sceaux n’a point relevé la communication qui aurait été faite de pièces secrètes... Je persiste dans ma déclaration : je ne crois pas que la Cour de cassation ait à s’occuper de cette question. »
Ceci à la date du 4 novembre 1898, donc neuf mois plus tard. Les deux fois, M. le général Mercier a levé la main devant le Christ, juré de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Samedi, troisième serment. Mais cette fois, il avoue. Dreyfus n’a pas été « légalement » condamné puisqu’il y eut communication de pièce secrète sur son ordre à lui — « ordre moral ».
Mais cela on en avait une telle certitude, ses silences mêmes (parjures par omission) avaient été si probants que la confession ne pouvait plus causer aucune surprise.
Ce qu’il y a eu de stupéfiant et d’un peu répugnant dans le témoignage, c’est son manque de crânerie, c’est cette affirmation de M. le général Mercier, qu’il n’a su, lui, de quelle manière son « ordre moral » avait été interprété, comment il avait été suivi, qu’en juin dernier, en juin 1899 !
A qui M. Mercier espère-t-il faire croire cela ? A qui fera-t-il admettre qu’en ces deux années de tourmente où, tant de fois, son nom fut prononcé, conspué, maudit, qu’après les débats du procès Zola, qu’après l’enquête, qu’après ces épreuves successives et de plus en plus troublantes, il ne fut pris que cet été du besoin d’être édifié !
Cela n’est pas vrai ! Et c’est une vilaine manœuvre que d’essayer de repasser à des subordonnés la responsabilité d’un acte accompli en tant que chef — et de vouloir qu’ils soient à la peine, n’ayant point participé au déshonneur !
Le parjure suffirait sans cette aggravation.
PAR DÉLÉGATION
Rennes, 14 août 1899.
Rien ne tient plus, tout s’efface — la confrontation entre M. Casimir-Perier et le général Mercier, la confusion de celui-ci et les dépositions suivantes, tout, tout ! — devant l’abominable attentat dont Labori est victime.
L’avocat ! Le défenseur !...
Il sortait de chez lui, allait à son devoir, sans prudence parce qu’il est brave, sans méfiance parce qu’il est bon, quand on lui tira lâchement par derrière (ô le chemin creux des chouanneries !) un coup de revolver.
Il fut atteint. Il tomba sur la berge, sanglant, à quelques mètres de sa maison. Sa pauvre jeune femme, avertie, se précipita, tandis que les enfants sans savoir, effrayés, criaient, pleuraient.
L’autre s’enfuyait, content... mais poursuivi par Gast et par Picquart.
Nous autres, nous venions d’arriver dans la salle du Lycée, quand la nouvelle nous parvint. J’ai vu des hommes réputés pour leur flegme sangloter muettement, les poings crispés.
Ils étaient là un tas de Ponce-Pilate à prendre des airs contristés, à se laver les mains de l’aventure.
Trop tard !
L’homme, quel qu’il soit, le fanatique, le fou qui a fait le geste, n’a été que leur instrument, leur délégué, leur serviteur ! Ils lui ont mis le doigt sur la gâchette aussi sûrement que s’ils lui avaient glissé effectivement, matériellement, l’arme dans la main.
Ils ne le voulaient pas ? Mais c’est bien entendu ! Ils ne le souhaitaient point ? Mais je le crois sans peine ! Il n’y a qu’à constater leur désarroi pour en être certain.
Seulement — il y a assez longtemps, mon Dieu, que je le répète ! — seulement quiconque a l’honneur de tenir une plume doit se rendre compte que le « métier » d’écrivain est aussi une mission ; que l’écrit, davantage encore que la parole, porte loin, porte profond.
Cette détonation n’est que l’écho bruyant des muettes instigations : la conclusion logique et féroce.
Et gênante aussi.
J’ai dit exactement la même chose dans le Cri du Peuple, il y a douze ans, par rapport à des événements d’autre sorte. Ma conviction n’a pas changé.
On sème, on récolte. Le germe tombe dans des esprits compréhensifs : il tombe aussi, il est exposé à tomber, dans des cerveaux incultes, volontiers sauvages, en qui le mot, à demi-saisi, évoque uniquement l’instinct barbare, la sauvage poussée des ignorances, des cruautés ancestrales.
Celui-là qui a tiré sur un avocat, sur un défenseur, il est le symbole de toute une foule abusée. C’est votre homme, c’est votre œuvre : regardez-les donc en face, ayez au moins la crânerie de ne les point renier !
Il a cru bien faire, ce misérable, empêcher — méditez bien ceci ! — Labori d’acculer Mercier à sa forfaiture.
Le complot, déjoué à Paris, devait avoir une répercussion, en même temps, à Rennes : ce coup de pistolet est comme la fusée qui éclate après que le feu d’artifice a raté.
Elle était quand même du bouquet !
RÉSULTAT
Rennes, 16 août 1899.
Hier, elle était curieuse, la lecture des journaux « bien pensants ». C’était à qui, de tous ces crocodiles, verserait le plus de pleurs ; à qui témoignerait davantage d’indignation à qui dirait le mieux : « C’est l’acte d’un fou. Tous les partis réprouveront » — et autres boniments !
On le connaît, le désaveu de paternité vis-à-vis du phénomène faisant honte à qui l’enfanta ; le déclinatoire envers les responsabilités trop lourdes ou périlleuses !
« Odieux attentat, crime d’un fou », dit la Patrie ; « Odieux attentat », répète le Soir. « Crime aussi absurde qu’odieux », déclare le Gaulois ; « Attentat imbécile, acte d’un fou », proclame l’Écho de Paris ; « Violence imbécile d’un fou », prononce l’Intransigeant. « Crime odieux », formule la Libre Parole — qui « fait des vœux pour le prompt rétablissement ». Et le Petit Journal est de même farine.
Alors, moi, songeant à mes collections de Paris, aux articles de journaux depuis deux ans recueillis et classés alphabétiquement, aux monceaux d’injures quotidiennes déversées sur Labori, je me demande quelle est la puissance de raisonnement, la force de logique des gens qui, goutte à goutte versant la haine, s’étonnent, s’effraient du résultat.
L’homme qui a tiré a cru bien faire ; a pensé abattre le monstre que vous lui aviez dépeint. Son geste n’est que le signe de sa crédulité ; le gage farouche de sa foi en votre sincérité. Ceci mène à Cela : c’est inéluctable !
J’étais là, hier, tandis qu’on plaçait sa civière dans la petite voiture d’ambulance qui devait l’amener vers un logis plus aéré, plus rustique. Sur la blancheur des draps, son visage de bonté et de force se détachait, dominant l’expression de la douleur pour sourire à tous. Sa voix encore nous encourageait. « Bonjour, Séverine ! Ils ne m’ont pas tué, vous voyez ! On vivra, pour combattre... et pour vaincre ! » Des larmes d’émotion et d’enthousiasme, devant cette belle vaillance, nous montaient aux yeux. Celui-là est vraiment un « professeur d’énergie ».
Et maintenant que tous se défendent d’avoir versé — inconsciemment, involontairement, c’est entendu, pour les uns, je le crois, pour les autres, je veux le croire — l’enivrement du meurtre dans le verre de l’assassin, je me rappelle le seul jour où je vis ce même front, tout pâle, se dresser au banc de la défense pour un incident d’ordre privé.
C’était dans la période où le Soir publiait les lettres de sa cuisinière, trop patriote pour s’abstenir de révéler les noirs complots qu’en servant à table elle avait surpris et qu’elle dénonçait, en même temps que son ex-maître, à l’indignation des citoyens ! C’était le temps où les nationalistes, tous les jours, traitaient Labori de « vendu, d’employé du Syndicat, de traître à la patrie, de danger public ».
Ouvrez donc la sténographie du Procès Zola, tome I, page 445, au débat de la septième audience, 13 février 1898. Ou mieux, remontez à cette date dans le présent volume.
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Il n’est pas à ajouter de commentaires. Mais l’on peut, sans trop d’invraisemblance, supposer que le scrupule était mince, pour un sectaire, de « tuer Dreyfus » à travers le « Prussien Labori ».
LES NÔTRES !
Rennes, 17 août, 1899.
Aujourd’hui, après le défilé de tous les byzantins à trois étoiles — ô Grande Muette, par eux devenue si bavarde ! — les nôtres ont commencé d’entrer dans l’action.
Bertulus, Picquart, le juge, le soldat, qui, au-dessus de toute discipline, au-dessus des intérêts de caste ou d’individus, mirent le respect de leur conscience, le souci de la vérité !
Après eux, ce sera le commandant Hartmann, le capitaine Freystætter, et Forzinetti, le doyen héroïque qui, sans savoir où il irait, ni ce qu’il deviendrait, sacrifia le gain de son courage, le prix de son effort, le poste où sa retraite avait trouvé honneurs et repos.
Tandis que Scheurer-Kestner, qui fit l’abandon de sa vice-présidence et du calme de sa vie ; tandis que le professeur Grimaux, qui risqua, perdit, la fonction occupée depuis tant d’années, et sa seule fortune, relèvent à peine du lit de souffrance où, de tant d’épreuves, s’abattit leur vieillesse troublée ; tandis que Labori, échappé tantôt à la maladie que lui valut le surmenage, retombe sous la balle d’un fanatique...
Ce sont là des actes volontaires, des périls sciemment encourus. Pas un de ces hommes, magistrat, officier, savant, fonctionnaire, qui n’ait su d’avance où il allait, ce qu’il faisait ; qui n’ait abdiqué, superbement, ses espoirs personnels à un idéal supérieur.
MM. Manau, Lœw, Bard, Ballot-Beaupré, âgés pour la plupart, s’étaient aussi offerts aux traits du soupçon, de l’injure, de la calomnie plutôt que de mentir à leur scrupule.
Et tant d’autres, dans l’Université, dans l’Armée, dans la Littérature, dans la Science, disgraciés, dépossédés, en suite du geste dont se proclamait la conviction !
Et Zola !
Ce sont les nôtres, comptez-les : le bataillon des intrépides pacifiques, de ceux que l’esprit de libre examen a amenés à discuter un dogme de plus, à se passionner — ces calmes ! — à se dévouer !
Aujourd’hui, sortant de l’audience, on n’était pas seulement content : on était fier. Le juge avait prononcé des paroles qu’un Séguier n’eût pas désavouées ; du soldat, Marcel Prévost avait pu dire : « Voilà le premier Ministre de la Guerre qu’on a entendu jusqu’ici. »
Mais, plus encore que l’autorité de l’accent ou la sûreté de la dialectique, c’était l’abnégation de Picquart, une fois de plus affirmée, qui remuait les cœurs.
Car il n’était plus l’oiseau bleu des légendes, le chef vêtu d’azur et chevronné d’argent. De la mort de ses rêves il avait pris le deuil ; et ses habits civils, « comme tout le monde », le pauvre monde, convenaient mieux à son âme nouvelle, affranchie...
Cependant il fut payé : je l’ai vu recevoir son salaire.
Quand il survint, le regard fixe, le front haut, les joues blêmes, de ce pas que je lui vis pour la première fois au Cherche-Midi, lors du simulacre du procès d’Esterhazy, alors qu’il marchait à l’outrage, à la persécution — à la gloire ! — je détournai de lui mes yeux pour observer Alfred Dreyfus.
Et je vis soudain (miracle plus touchant que ceux des légendes !), dans les prunelles comme vitrifiées par la douleur, monter quelque chose d’ineffable, d’indicible, l’expression d’abandon et de gratitude qu’aurait un crucifié pour celui qui le déclouerait !
Chez les autres, jusqu’ici, qui se sacrifia ? Où sont vos hosties vivantes ? Où sont vos héros ?
A LA FRANÇAISE ?
Rennes, 18 août 1899.
Sans aucun doute, j’ai la berlue: une terrible aberration m’a frappée. Car il est des gestes, des façons, dont la beauté patriotique, dont le sens national m’échappent absolument.
Lorsque — Labori tout sanglant gisant sur son lit de douleur — quelques nobles jeunes gens, à travers la capitale, s’égosillent à le conspuer ; lorsque M. Drumont, leur prophète, choisit cette minute pour manifester sa « répulsion » à la victime, et écrire « qu’elle est peut-être la plus odieuse figure de la bande de coquins et de sans-patrie qui affolent la France depuis deux ans, » (rappelez-vous qu’il s’agit d’un avocat exerçant sa mission de défenseur !) lorsque des personnes aussi anonymes qu’humaines menacent la malheureuse femme si éprouvée, et qui veille au chevet de son mari, de s’en prendre à leurs deux fillettes du miracle qui sauva le père, je demeure dépourvue d’admiration.
Sans entrer dans le domaine des grands sentiments et sans employer les grands mots, je dirai seulement que cela manque de chic... ou que cela s’agrémente d’un chic que je ne comprends pas.
J’ai tort, c’est évident. Le progrès a marché, qui change toutes choses, et la mode est maintenant aux agressions discrètes, évitant le scandale et le tapage des responsabilités.
On tue, je n’oserais dire « à l’anglaise », ne voulant aucunement outrager nos voisins, mais à la muette, dans un anonymat de bon goût, sobre, bien porté. Plus de ces rencontres vulgaires, où les adversaires, s’envisageant, pourraient se mesurer, s’affronter, se reconnaitre, par défi ou même par surprise.
Que l’arme soit à feu ou blanche, on tire, on fuit, on frappe, on fuit. C’est le dernier cri — le dernier cri de la victime !
Et cela point dans les Abruzzes, ni dans les défilés montagneux de la catholique Espagne. Fi donc ! Même en l’île où la vendetta règne on est bien trop arriéré, trop perdu dans un banditisme chevaleresque pour risquer de telles innovations.
Bon pour la France (aux Français !), bon pour Rennes, bon pour Paris !
Ici, c’est en plein dos, à bout portant, que notre pauvre Labori est frappé ; il entend aboyer le pistolet, en arrière, comme un chien lâche.
Là, c’est un passant, un ouvrier, Edouard Arcos, qui se permet, sur la voie publique, place Saint-Vincent-de-Paul, de lire les Droits de l’Homme. A ce spectacle, l’épée d’une canne nationaliste n’y tient plus, jaillit du fourreau et s’enfonce — « Tiens ! sale juif » — entre les épaules du mal pensant. Il tombe, l’arme récidive, un peu dans le flanc, cette fois : il faut bien varier ses plaisirs !
Et Arcos est emporté, râlant, à l’hôpital, où l’on annonce qu’il est près d’expirer.
Voilà donc la manière nouvelle. Serait-ce celle du prince d’Aurec, ô Lavedan ? J’avoue ne m’y pouvoir résoudre, la considérer sans enthousiasme... et même avec un peu de regret pour la coutume d’autrefois. L’épée, qui salue, m’apparaît toujours préférable à la rique, qui surprend.
J’entends bien que M. Max Régis propose deux millions d’Algériens pour venir conquérir la France ; seulement, jusqu’à nouvel ordre, j’en reste sur le bruit assez répandu que c’est la France qui a conquis l’Algérie et — qu’il lui plaît de demeurer en cette posture.
Que cette école se réclame du sire de Jarnac, qui fut un assez triste Français, ou du singulier ministre démissionnaire que fut le général Chanoine. Mais, pour Dieu, ne déshonorez pas la France galante et courtoise, fleur de chevalerie, en prétendant agir à la française !
COUP MANQUÉ !
Rennes, 22 août 1899.
Le voici revenu, de ce matin, ce beau type de notre race en qui s’incarne toute l’énergie de la défense, comme Me Demange en représente toute la réserve avisée.
L’attelage était démonté : le cheval d’expérience, le vieux routier qui connaît le chemin, les tournants et les abîmes, ne pouvait, malgré tout son zèle, suppléer le cheval d’élan. Ensemble, ils se complètent, s’apaisant ou se stimulant ; chacun suivant la parallèle où l’autre ne saurait mettre les pas.
On doit cet hommage à Demange. Car rien n’est plus beau qu’une conscience l’emportant sur un tempérament ; qu’une conviction dominant les tendances, les habitudes de toute une vie.
Celles-ci le devaient mettre contre nous, tout au moins le cantonner dans la prudence — et il est resté l’ouvrier de la première heure, fidèle à la tâche acceptée ! Et rien n’était plus touchant, ces derniers jours, que de le voir s’efforcer à tirer de milieu, à rétablir l’équilibre, tandis que le timon, devenu brancard, écorchait son pauvre cœur de chauvin épris des gloires anciennes !
Cette justice rendue, qui dira l’accueil fait à Labori ? Point de vivats, point de rumeurs. Les mains choquées en bravos semblaient seulement scander la palpitation des cœurs. Notre grand vécut là une agréable minute, tandis que sa jeune femme souriait, les cils trempés de pleurs de joie...
Et le voici, encore tout faible, les yeux creusés, la fièvre aux joues, mais vivant, Dieu du ciel, vivant !
Ceux qui n’ont pas traversé avec nous, dans cette salle aux issues gardées, l’instant qui suivit l’attentat, ne peuvent, ne pourront jamais comprendre, l’étendue de notre bonheur présent, mesuré à ce que fut notre désespoir.
On l’admirait, on l’estimait, on applaudissait à son courage et à son talent, mais personne, cela est bien certain, ne se doutait l’aimer ainsi. J’ai vu des hommes, des durs-à-cuire, renommés pour leur flegme, à la nouvelle du meurtre s’abattre sur une chaise et sangloter comme d’un deuil personnel qui vous frappe en plein cœur.
Ah ! sous tous les rapports on avait bien choisi, et l’assassin était bien stylé !
Mais ce pouvoir invisible en qui je crois, en qui j’espère, ne devait pas permettre qu’un tel sacrilège s’accomplit ; a fait dévier le plomb assassin.
Car, de nouveau, la haute silhouette se dresse, bien qu’appuyée à la table ; la voix retentit, sonore ; le masque, affiné par la typhoïde qui précéda, puis par la dernière secousse, s’avance, interrogateur.
En une matinée, tout a changé. Les questions seront posées quand même. Au banc... des compromis on chuchote, on se concerte. Le désarroi est au camp — en attendant la discorde, chacun tirant à soi pour se disculper.
Par deux fois, le général Mercier refuse d’indiquer la source des pièces qu’il détenait illégalement. Mais, du siège de la défense, comme tinte un glas, tombent des mots précis : le Code, la Loi, responsabilités, pénalités, serment de tout dire...
On a vu perler des gouttes de sueur à des fronts jusque-là impassibles, et qui se courbaient, comme ceux des conscrits sous la mitraille, devant le feu serré de l’argumentation.
C’est fini de rire et fini de fuir ! Que Dreyfus soit acquitté ou condamné, chacun des criminels en aura pour son grade : le coup est manqué, le sang a coulé pour rien !
L’OMELETTE
Rennes, 23 août, 1899.
On ne la fait pas sans casser d’œufs : c’est bien évident ! Et il était de grande prévoyance, l’assassin qui s’employa à éviter que le panier vînt aux mains de Labori.
Le panier — et la poêle !
Hier, il nous venait comme un sourire, quand le colonel Bertin-Mourot, d’une voix de commandement tout à fait comique en la circonstance, racontait que son entrevue avec M. Billot, Ministre de la Guerre, pour lui communiquer les doutes de M. Scheurer-Kestner, était coupée de l’appel affamé des officiers d’ordonnance : « Mon général, l’omelette est prête ! »
Pour sûr, elle l’était !
Nos confrères masculins ont le mépris de ces petits détails ; mais tout drame comporte son emblème, lequel est souvent un objet familier, voire vulgaire, soudainement promu au rang d’arme parlante.
Une lampe, c’est Gribelin ; un rasoir, c’est Henry ; des éperons sous une jupe, c’est du Paty ; un grattoir symbolise le 2e bureau ; un lacet — le cordon que le Grand-Turc envoie à ses disgraciés ! — c’est, dénoué, le point d’interrogation qui ondule sur les fins louches : la tombe de Lemercier-Picquart, la tombe de Lorimier, et même le cabanon de Lajoux.
L’omelette, c’est tout l’imbroglio. On la voit à l’origine, dans l’auberge de campagne où le général Billot fait halte ; où, pour la première fois, le scrupule civil se heurte à la sérénité militaire.
— L’omelette est prête !
C’est le Mané, Thécel, Pharès, aux murs, blanchis de chaux de l’hôtellerie.
Après, on la retrouve, en prison, à la Santé, sur la table du colonel Picquart. Une simple distraction y a laissé choir, en éclats aigus, le verre de la lampe chère à Gribelin... et la lumière, affaiblie, vacille.
Aujourd’hui, dans la paume de Labori, on entend craquer les œufs. Quelques-uns n’ont déjà plus que leurs coquilles : des crânes angoissés qui feraient peine à voir s’il n’y avait une victime, et trop de machinations, trop de mensonges, trop de supplices agglomérés !
Cependant notre ancienne connaissance Auffray s’agite. Vous savez bien ? le chef de claque du procès Zola ; celui à qui du Paty écrivait pour « faire » la salle, quand, sous l’argumentation de la défense, l’État-major fléchissait ?
Il s’agissait d’obstruer le débat par les hurlements de l’auditoire, appuyant l’éternel refus de M. Delegorgue : « La question ne sera pas posée » ; d’empêcher le sacrilège de l’interrogation civile à l’omnipotente guerrière.
Ce fut fait en conscience. Zola, reprenant le mot de Voltaire, put, en toute exactitude, traiter de cannibales ceux qui criaient à mort, assommaient les républicains et menaçaient les femmes.
Le sang coula ; M. Esterhazy fut acclamé ; les officiers de réserve et de territoriale arborèrent l’uniforme : ce fut une bien jolie fête !
Ici, c’est moins facile. La circulaire du chef suprême de l’armée enjoignant à ses subordonnés de rester chez eux, semble avoir assuré la tranquillité des débats.
La tactique paraît devoir être la dignité ; l’abstention en masse et significative.
Quand on fut sur le point de lire la lettre-témoignage d’Esterhazy qui figure à l’Enquête de la Cour de cassation — Esterhazy ? Fi ! Pouah !... Oh ! les amours passées ? — noblement, en masse, l’élément militaire déserta le prétoire.
L’effet tout d’abord, fut perdu. Comme la température n’est pas très saine et que le changement d’habitudes indispose ici beaucoup de gens, on crut d’abord à un malaise général.
On les plaignit. Ce ne fut que lorsque M. Auffray « berger de ce troupeau » et quelques directeurs de journaux nationalistes leur emboîtèrent le pas que l’on comprit.
Alors, cela parut simplement ridicule, et fit sourire.
Tant mieux ! Toute manifestation de parti-pris nous sert ; démontrera qui s’obstine dans l’aveuglement, la surdité, l’erreur !
Cependant que d’œufs brisés d’ici-là, d’où — quelques-uns ayant été couvés — de bizarres poulets s’échappent et se mettent à courir.
Faudra-t-il donc, après l’omelette, s’occuper de la fricassée ?
LA PETITE BALLE
Rennes, 24 août 1899.
Labori intente un procès à M. Rochefort, à M. Drumont, à d’autres : encore il fait bien !— L’Intransigeant, la Libre Parole, la Patrie, ne cessant, non pas même d’insinuer, mais de proclamer, que l’attentat fut imaginaire et notre douleur comédie.
Il entend que l’on s’explique ; il ne lui convient pas d’être doublement victime, et, après avoir été blessé, d’être diffamé : il a raison.
Mais avant que de voir quelles ripostes triomphantes, quelles répliques péremptoires sont en réserve, regardons un peu, pour notre édification personnelle, en quels termes galants ces choses-là sont dites.
Voici d’abord M. Rochefort :
« Le précieux coup de revolver tiré sur M. Labori, et dont le secret reste d’autant plus impénétrable que la balle n’a pas pénétré... Nous demandons à voir la balle : on ne nous la montre pas non plus. Elle est restée dans les muscles et nulle menace n’arrive à l’en faire sortir. Si quelqu’un a pu avoir un avantage quelconque à tirer sur M. Labori avec un revolver peut-être chargé de gros sel, c’est certainement un agent du Syndicat ou du gouvernement. »
Maintenant voici M. Drumont, même thème, à propos de la démarche du docteur Doyen.
« Reclus refusera absolument de lui montrer la plaie, peut-être parce qu’il n’y en avait pas. »
Et l’Intransigeant évoque le souvenir de l’agression simulée contre Joly, sous la Fronde ; et la Libre Parole, tout de go dit:
« Chaque jour amène la conviction que ce fameux attentat a été machiné en vue d’un effet de théâtre, etc. »
Tandis que la Patrie — où M. Nicolas Massard, officier de réserve, en souvenir de M. Émile Massard, secrétaire de rédaction au Cri du Peuple, ferait mieux d’éviter les polémiques où il est question de revolver — procède par petits filets, pour aboutir aux mêmes conclusions.
Alors qu’en plus des témoignages de Gast, de Picquart ; de tous ceux, agents ou particuliers, qui ont ramassé Labori sanglant ; des docteurs Reclus, Brissaud, et du major dont le nom m’échappe, on apportera simplement à l’audience le rapport de M. le docteur Perrin des Touches, médecin-légiste du parquet de Rennes, fougueux nationaliste, qui fut appelé, par ses confrères, pour procéder à l’examen de la blessure, et l’épreuve radiographique que tira de celle-ci M. le docteur Delbet.
Rien que ça... le tribunal appréciera. 4
CONSEILS
Rennes, 25 août 1899.
Labori, qui empeste encore l’iodoforme — oh ! ces simulateurs ! — lutte pour échapper à cet autre péril mortel : la déposition de M. Bertillon !
Elle s’allonge, se développe, se contorsionne:
... se recourbe en replis tortueux.
Elle se complique de dessins, s’aggrave de reproductions : tout un attirail de torture graphologique savamment combiné. La défense, l’accusation, le tribunal, s’inclinent sur des spécimens. Ceux qui ne répriment pas un fou rire, les malheureux qui essaient de comprendre, baissent un front tôt congestionné.
Heureusement, il est des médecins dans la salle !
L’auditoire, épouvanté, par discrets exodes se disperse ; la presse s’évade. Dreyfus seul, en dépit de son état de faiblesse, mathématicien longtemps privé d’exercice, s’intéresse à cette spéciale démence, l’étudie, l’observe un — aliéniste aussi, non loin.
Moi, regardant ce Bertillon bertillonner, je pense au cerveau incomplet du père, privé de la circonvolution de Broca ; lequel cerveau, m’apprit-on jadis, repose, à titre de legs documentaire, au laboratoire d’anthropologie.
Je songe à l’atavisme qui pèse sur la pauvre humanité : que le docteur Jacques Bertillon est le produit sain de ce qui fut sain et fort dans la pensée paternelle — que celui-ci, ce maniaque incohérent et dangereux, en représente la partie creuse, le vide, le néant...
Puis, me remémorant toutes les folies qui se sont dites ici, toutes les abracadabrances qui tombèrent de bouches cependant moustachues, je note les lignes principales du discours que je tiendrai à mon fils lorsqu’il sera en âge d’aller au régiment.
« — Mon enfant, tu vas recevoir les plus sages avis. On va t’engager à la soumission, au zèle, à l’observance de toutes les vertus. Personnellement, toutes mes recommandations, toutes mes sollicitudes, toutes mes tendresses, se résumeront en trois mots : « Ne travaille pas ! »
» Garde-toi d’apprendre : vois où cela mène ! Si tu déploies tes connaissances, elles te feront des jaloux et serviront à t’accabler. Si tu les caches, alors que, par tes notes, on saura que tu les possèdes, elles témoigneront de ta sournoiserie et de tes mauvaises intentions.
» N’essaie d’aucune manière d’augmenter ta somme de savoir ; ne révèle pas des curiosités qui, pour n’être pas dans la norme, sont susceptibles de devenir dangereuses ; n’interroge, ni ne renseigne jamais tes camarades ; ne tente point d’échanger avec eux ni des idées, ni des observations ; ne fréquente point, ne coudoie jamais, dans le service ou hors de service, des gens s’appelant autrement que Dupont, Dubois, Dulong, enfin des noms à désinence bien française.
» Ton père t’a dit (je n’y insisterai pas) de ne jamais contracter aucune liaison, si éphémère soit-elle, avec une personne née hors de France, sans t’informer, au préalable, si quelqu’un de ses parents n’est point au service de l’Autriche. Ne l’oublie pas.
» Mais, si périlleuse que pourrait être une infraction à cette règle, c’est si peu de chose, en égard des dangers qu’entraînerait toute négligence à mes particulières prescriptions.
» Ne fais rien. Tu entends bien, mon enfant, ne fais rien. Ne t’expose pas aux inimitiés de la concurrence, aux haines de compétitions. Sois un doux crétin comme il y en a tant, prends le métier militaire ainsi qu’une profession où l’on arrive très bien par la force des choses et l’écoulement des minutes à l’ancienneté ! Ne te fais pas de bile, accomplis strictement le strict nécessaire : sois de ceux desquels on ne dit rien ; à qui une heureuse médiocrité assure le repos.
» Ainsi peut-être éviteras-tu le bagne : vois plutôt où le contraire a mené cet infortuné Dreyfus ! »
L’ÉCOLE DE PICQUART
Rennes, 26 août 1899.
— Qui va-t-on bien tenter d’assassiner ?
Ainsi l’on s’interrogeait, ce matin, au sortir de la séance où le capitaine Freystætter avait convaincu l’ex-général Mercier d’illégalité et d’usage de faux.
Car voici les coupables acculés, pris dans les rêts de leurs mensonges, dans le tissu de leurs infamies ! Comment, par quelle diversion échapper à la Loi qui attend, au gendarme qui guette, à l’opinion qui s’émeut ? Ou, simplement, par quels gestes sanguinaires, tenter de se défendre, essayer de se venger ? La fureur met de la folie dans des yeux d’ordinaire impassibles ; des poings se crispent — le rêve rouge d’Esterhazy, croyez-le bien, hante des cervelles...
Loin d’ici on ne peut savoir tout ce qui se trame dans l’ombre : les conciliabules de chaque après-midi pour préparer les témoignages du lendemain (chacun devant donner sa note, jouer son rôle, corroborer, appuyer, démentir, en raison de l’audience du matin) ; M. Cavaignac embusqué place de la Comédie, foyer de la résistance, centre de l’agitation ; M. Auffray, « l’un des jeunes conseils les plus écoutés du comte de Paris » jadis, veillant à la sécurité juridique de l’entreprise, fréquentant à toute heure chez l’ex-général Mercier... et le va-et-vient éperdu entre tous ces nids de réaction !
Comme intermède, le coup de revolver sur Labori, le coup de couteau ou la bombe que nous attendons pour demain !
Est-ce à dire que tels actes proviennent directement d’ici ? Aucunement. Ils ne sont qu’une résultante, un ricochet, le fait d’alliés remplis de zèle. L’esprit prétorien procède autrement : par masse — le pronunciamiento, Brumaire ou Décembre, les « coupes sombres » dans le bois sacré de la Pensée.
Cela, beaucoup y songent : on le lit, comme en un livre, dans leurs regards haineux...
Surtout quand une conscience s’affirme sous l’uniforme, quand un Picquart hier, un Freystætter aujourd’hui, un Hartmann demain, viennent, parce qu’ils sont soldats et suivant la conception qu’ils se sont faite du devoir professionnel, proclamer la vérité.
Car la beauté de l’exemple c’est d’être suivi ; c’est d’entraîner, dans la voie noble de l’abnégation et du désintéressement, des âmes peut-être hésitantes.
Georges Picquart aura connu, ce matin, en entendant le capitaine Freystætter témoigner, la plus pure joie qui lui puisse être récompense. Il n’est plus seul, dans ce grand combat : un compagnon de sa race a pris place à ses côtés, et Hartmann va bientôt les rejoindre.
Avenir, avancement, faveurs, ils auront tout sacrifié à l’obligation d’une vertu supérieure, à l’accomplissement d’une tâche qui semblait incompatible avec leur fonction.
Et je songe avec une fierté attendrie, qu’une femme, une jeune fille, présida aussi à la détermination du capitaine Freystætter ; que sa fiancée répondit à qui lui faisait observer les risques de telle attitude :
— Mieux vaut plus d’honneur et moins de galons !
Ainsi pensent les soldats du Droit, les jeunes chefs qui entendent que le glaive, dans la balance ne fausse pas l’arrêt de Justice !
CHEVALERIE
Rennes, 28 août 1899.
Labori souffre, malgré tout, de sa blessure : je n’hésite pas à donner au meurtrier, aux instigateurs et aux complices du meurtre, la satisfaction d’apprendre qu’ils n’ont pas tout à fait échoué.
Si l’éminent docteur Reclus a mérité notre reconnaissance en interdisant l’approche opératoire à M. Doyen — le Doyen de la greffe du cancer ! — l’examen du médecin-légiste attaché au parquet de Rennes, le constat radiographique de la plaie et de l’emplacement du projectile ont, quels que soient la sonorité de sa voix, son empire sur soi-même, et sa force d’orgueil, bien fatigué Labori.
Il n’y tenait plus, loin du champ de bataille, comme ces éclopés valeureux qui s’échappent de l’ambulance pour aller encore combattre. Mais seuls quelques intimes sauront ce qu’il lui fallut de courage ; quelles souffrances encore poignent ses muscles, troublent ses nuits, le rappellent à l’ordre, douloureusement, dans l’envol inconscient du geste oratoire.
Tantôt il rougit, pâlit, se mord les lèvres ; ses yeux soudain s’enfoncent, et le biais des épaules, dont l’élancement s’atténue, révèle aux initiés que le duel persiste, sous la robe, entre la matière et la volonté.
La balle est là, entre les deux épaules, entre l’extrémité de l’omoplate, à un centimètre au plus, de la moelle épinière.
Ce fut du joli ouvrage, de main de maître : bien visé, bien exécuté. Celui-là qui l’accomplit en donna pour son argent au commanditaire. Un mouvement de côté, providentiel, empêcha uniquement la complète réussite ; et selon la légende du beau dessin d’Hermann-Paul, que la question fût posée.
M. le docteur Perrin de la Touche, nationaliste, membre, je crois, de la Patrie Française, a déposé, jeudi dernier son rapport entre les mains de l’autorité judiciaire.
Il y est dit que la blessure est de six millimètres de pourtour et cinq de rayonnement ecchymotique ; qu’elle est à la hauteur de la sixième vertèbre.
Les habits que portait notre ami ce matin-là, chemise, gilet, veston, troués et tachés de sang, sont déposés au greffe.
Cependant, voici la chanson que publie la Libre Parole et que reprennent en chœur les feuilles alliées.
Elle est d’un tour un peu vif ; mais c’est un document précieux quant à la chevalerie « bien française ».
Il paraît qu’ la s’main’ dernière, Un Dreyfusard très connu, Comm’ le général Brugère, A reçu du plomb dans... l’dos.
Refrain. As-tu vu Le trou d’ balle, le trou d’ balle, As-tu vu Le trou d’ balle à Labori ?
Toute la gendarmerie Cherch’ l’assassin inconnu Qu’a eu cette barbarie De blesser un homme au... dos
As-tu vu, etc.
A la terrible blessure L’Avocat a survécu, Quoiqu’ ce soit une chos’ bien dure Que d’avoir un’ balle dans l’... dos.
As-tu vu, etc.
On court chercher pour l’extraire L’éminent docteur Reclus ; Secondé par un confrère Il lui fait des fouill’s dans l’... dos
As-tu vu, etc.
M’sieur Doyen à la rescousse Accourt, mais... turlututu, Le blessé qu’avait la frousse N’ veut pas lui montrer son... dos.
As-tu vu, etc.
Bref, après tant de souffrance, L’avocat est revenu Prendre sa place à l’audience, En gardant sa ball’ dans l’... dos.
As-tu vu, etc.
Il a fait un’ bell’ harangue : Son bagout a reparu : Y a rien qui déli’ la langue Comm’ d’avoir un’ ball’ dans l’... dos.
As-tu vu, etc.
Cependant que Labori rentre du Conseil de guerre, la nuque pliée, le souffle rauque, sans force et sans voix.
Il repose quelques heures, une sueur de faiblesse aux tempes, d’un sommeil coupé de sursauts.
Après, il travaille encore son dossier qu’il collige, complète, vérifie. Et tout son esprit est tendu à ménager ses efforts, à « s’économiser » pour pouvoir le lendemain matin, à son poste, porter beau, claironner, étendre sa large manche, d’un geste ample, comme une aile, sur le malheureux qu’il défend !
Chansonnez donc, ô preux, son rôle, sa souffrance et son courage !
LE « PÈRE JOSUÉ »
Rennes, 29 août 1899.
Vous souvient-il dans les Gaîtés de l’Escadron, de Courteline, d’un type admirable : Hurluret, le capitaine, ronchonnot, et paternel, qui se perd dans les subtilités nouveau-jeu, mais qui aime ses hommes, et en est chéri ?
Il procède du commandant Hulot de Balzac ; des « Africains » d’Horace Vernet — et un peu aussi de ce capitaine Coignet dont les Cahiers resteront légendaires.
Il a peut-être moins d’envergure que le premier, que le dernier ; n’ayant point participé aux luttes épiques de l’Indivisible ou de l’Empire ; il ne s’élève point jusqu’à l’esthétique de Raffet, n’est que le descendant des héroïques grognards dont Charlet nous a laissé la silhouette...
Mais, tout de même, il a bu dans leur verre, et, par ses blessures, versé de leur sang !
Il est sorti du rang, à la force du mérite ; il a le mépris des freluquets d’écoles ; il se méfie des subtils dans l’armée tout comme ailleurs. Il va droit, net, ayant ses petites faiblesses, mais sans détours : le regard franc, la main loyale, le verbe haut... susceptible d’erreur et rien que d’erreur, incapable d’une bassesse ou d’une fourberie !
Hé ! bien, celui-là ressemble comme un frère au témoin d’aujourd’hui : à l’excellent homme que par dérision, les hermines du 2e bureau avaient surnommé le « père Josué » — M. le lieutenant-colonel Cordier.
Ah ! comme on comprend qu’ils l’eussent en horreur ! Regardez-les, pour la plupart ; regardez-le ! Ils ont des fronts de ruse et des mâchoires de haine : ils épiloguent, argutient, font des distinguo, coupent en quatre un cheveu de bonnet à poil ! Lui va comme un boulet de canon, comme la boule parmi les quilles.
Il ne dit pas : « Et allez donc ! » mais il reprend le « Allons-y ! »... et va si bien que tous les autres se démènent, se lèvent, protestent, comme s’ils étaient assis sur un cent de clous.
Et le « père Josué » dit tout ce qu’il veut dire ; met les points sur les i ; bouscule les petits pièges ; patauge à travers les toiles d’araignées ; le tout ponctué du poing sur la tablette de bois et d’un « Si v’ voulez ! » tout à fait réjouissant.
Il s’étonne qu’on ait fait reproche à Dreyfus « de n’avoir pas été, le jour de son mariage, digne de porter la fleur d’oranger » ; déclare, à propos des espionnes, « que des robes dans le service, il n’en faut pas » ; s’indigne contre le jeu de glaces et les deux paires d’oreilles aux écoutes, le jour de la dictée ; proclame que son antisémitisme n’allait pas jusqu’à vouloir la perte d’un juif innocent ; parle de soi-même, et des calomnies dont il fut l’objet, avec une bonhomie communicative qui lui conquiert la salle.
— Oui, je sais, on a dit et écrit Cordier : vieille bête, Ramollot, les petits verres, etc. Cela même a été publié dans le Moniteur officiel de ces Messieurs... mais je m’en f..., je suis un honnête homme !
On a presque applaudi. Et une rumeur approbative et rieuse a salué sa riposte au général Roget.
— M. Cordier a dit que ma déposition était fausse. Mais il n’a pas dit sur quels points ? Le ton était persuasif, le geste onctueux, le thorax bombait élégamment...
Ça n’a pas été long : le règlement s’est fait en cinq-sec.
— Sur tous !
Si bien qu’après l’intellectuel qu’est Georges Picquart ; qu’après l’espèce de héros wagnérien qu’est Freystætter, voilà qu’issu des légendes soldatesques, descendu du cadre des lithographies, un « troupier » selon le sentiment populaire se manifeste parmi les combattants de la vérité.
Ça a fait plaisir.
AUTRE BRAVE HOMME
Rennes, 30 août 1899.
M. Charavay ? Une barbe, avec un homme au fond !
J’en ai rencontré quelques-unes, de ces barbes-là ; et c’était presque toujours de la probité, du génie, de la conviction, qui gîtait au fond des broussailles — que l’homme s’appelât Baudin, le socialiste, Rodin, le sculpteur, ou Charavay, l’expert.
Souvent, elles décèlent une excessive timidité ; abritent des physionomies facilement effarouchables, et trop confiantes d’expression. A l’ombre du maquis, elles se sentent plus à l’aise, moins près et mieux gardées de la méchanceté humaine. Au-dessus, comme les étoiles en haut du bois, brillent des yeux de malice, de foi, ou de rêve — de bonté aussi !
C’est d’une de ces barbes-là, ainsi que, du taillis, s’échappe, au crépuscule, le plus pur chant d’oiseau, que vient de retentir la note la plus humaine qui ait été entendue jusqu’ici.
M. Charavay, qui est un érudit, un savant, n’a pas craint, lui, de reconnaître, de proclamer son erreur. Tourné vers la victime de la plus épouvantable méprise, puis du plus abominable complot que puisse concevoir la raison humaine, il a dit doucement, avec une inclinaison de tête qui était un salut :
— Je me suis trompé. C’est un grand soulagement pour ma conscience de pouvoir le déclarer devant tous.
Puis le petit homme barbu a redescendu les gradins avec autrement de majesté que M. Roget lui-même. Derrière ses lunettes rayonnait plus de lumière : quelque chose magnifiait ses yeux las de savant...
Tandis que nos prunelles, à nous, s’embuaient... et que certains témoins militaires ricanaient.
PIPELETS !
Rennes, 31 août 1899.
Non, vrai, je ne veux pas dire concierges, car j’ai connu trop de concierges sérieux, occupés uniquement du bon ordre de la maison et de l’entretien des escaliers.
Mais ça ! Le Dubreuil, le Mertian de Muller, le Moïse Blum dit colonel Fleur, tous les sous-... kutschs de Beaurepaire, et tous les sous-Lebrun-Renaud que nous avons vus défiler aujourd’hui ; tous les messieurs qui auraient reçu les confidences de Sganarelle, violé l’intimité de la chambre impériale, couru après l’introuvable secrétaire de « M. Alfred » ; tous ces militaires — « O soldats de l’An deux, ô guerres, épopées ! » qui ont entendu dire par Un tel qu’Un tel lui aurait dit que Dreyfus avoua (et qui le viennent répéter, imperturbables, sur l’estrade où, vêtu comme eux, après cinq ans d’épreuves, l’ancien frère d’armes apparaît supplicié !) tous ces commérages, tous ces potins, toutes ces cruautés, toutes ces vulgarités, c’est à faire lever le cœur !
En mon âme et conscience, de toutes mes faibles forces, de toute l’énergie de ma sincérité, je crois Alfred Dreyfus innocent ! Mais serait-il coupable, eût-il commis ce lâche forfait de vendre sa patrie, que mon horreur envers lui resterait atténuée de tout le dégoût que m’inspirent les autres.
Des hommes ! Des soldats !
On comprend que viennent là ceux qui, ayant réellement quelque chose à révéler de direct, de précis, croient que leur devoir est d’intervenir. Encore peut-être leur témoignage gagnerait-il à se restreindre aux faits plus qu’aux appréciations... et, s’il ne leur vient pas un mot de miséricorde, à ne point envenimer le débat, à ne point ajouter chacun sa pierre sur ce meurtri.
Mais que dire des échos de troisième, de quatrième degré ? Qui expliquera la mentalité spéciale qui pousse des hommes pas plus mauvais que d’autres, peut-être, pris isolément, à sortir du rang, de la neutralité ; à se mettre en avant pour coopérer à l’œuvre inexorable; à venir jouer un rôle dans la triste aventure ?
Certains s’y trouvèrent réduits. Seulement, qui dira les mobiles d’aucuns — et tout ce que des comparutions inexplicables dissimulent de basses, de laides spéculations ?
Au début, les témoins à charge ne pouvaient qu’être agréables aux grands chefs et aux Cinq ministres. C’est un peu changé... mais on ne s’y attendait pas. Du propos en l’air, aggravé, agrémenté, enjolivé, on avait fait un témoignage — tant répété qu’à la fin, soi-même on finissait par y croire.
On s’offrit, ou l’on fut pris. On fut cité ; et voilà que l’on vient s’asseoir, en uniforme, toutes décorations dehors, à côté de Savignaud ! égaux de Savignaud !
Commères de régiment, pies jacassantes, vous faites honte aux femmes !
ENFIN !
Rennes, 2 septembre 1899.
Peu d’interrogatoires ont été aussi suggestifs que celui du général Gonse, par Labori, ce matin, établissant que, sur deux lettres adressées au colonel Picquart après qu’il eut quitté le 2e bureau, et interceptées, l’une, la vraie, susceptible d’être réclamée par le destinataire sur avis de l’expéditeur, était parvenue à son adresse, l’autre, la fausse, destinée à compromettre l’ex-chef des renseignements, avait été retenue.
Cela prête à quelques réflexions... et de la sueur perlait sur le crâne du général Gonse.
Mais il en vint à d’autres tempes lorsque M. de Fonds-Lamothe précisa la fraude par omission commise envers la Chambre criminelle : le silence gardé sur la circulaire ministérielle du 17 mai avertissant les stagiaires qu’ils n’iraient point aux manœuvres, donc, détruisant, du même coup, l’appropriation du bordereau et sa date prétendue. La franchise des camps — la rude franchise des camps !
C’était dans la bouche de l’ex-militaire, présentement ingénieur, qu’on la retrouvait. Aussi M. Roget n’y put-il tenir. Bombant le torse, la face horizontale parallèle au plafond, le jabot gonflé, il s’avança.
Mais il avait affaire, cette fois, à forte partie. Ni son regard de haut, ni son verbe tranchant, ni sa présomption, ni sa jactance, ne pouvaient rien sur ce témoin résolu. Et pour la première fois, depuis tant de jours, les rôles furent intervertis.
M. Roget, pressé de questions du tac au tac, rompit, perdit pied. Le ton péremptoire de ses affirmations ne les garantit point des démentis, des rectifications. Il en plut, c’est le cas de dire, et comme grêle. Le « pékin » connaissait son affaire et l’homme n’avait pas froid aux yeux.
Plus d’une fois, en ce quart d’heure, le général Roget dut regretter que l’escorte de Déroulède n’ait pas été en nombre suffisant pour déterminer son cheval à changer de route, à tourner la tête du côté où l’on eût pu faire taire à sa guise les indiscrets, les « insolents ». Un instant même, en souvenir d’Henry, le général Roget essaya de la contradiction outrageante.
Peine perdue ! Inutiles efforts ! M. de Fonds-Lamothe poursuivit sa démonstration ; ne se laissa pas prendre à la feinte ; ne lâcha point la proie pour l’ombre ; ni le but pour le dérivatif.
Il négligea même de demander à M. Roget la raison de son encombrance ; comment il pouvait se faire qu’étranger au débat de 1894, étranger au débat de 1898, il intervînt en tout, pour tout, à propos de tout, porte-paroles d’accusés anonymes ; bavard de l’école de Trochu ; Pellieux un peu supérieur à celui de l’autre année, mais insupportable, finalement, au Conseil, à l’auditoire, à tous, par la morgue de son verbe et la fréquence de son apparition !
Le voilà « remisé » : ce n’est pas trop tôt !
On le reverra cependant encore, pendant les deux séances de témoignages qui vont commencer la semaine.
Avocat de l’état-major, du 2e bureau, de la mémoire glorieuse d’Henry, de tout le « fourbi », comme dirait le colonel Cordier, qui a abouti à ce beau gâchis, à tant d’intrigues vilaines, de machinations criminelles, il ne se retiendra pas d’élever la voix.
Mais M. de Fonds-Lamothe a donné un exemple qui sera imité. — Fini, le tonnerre !
On a vu que les foudres n’étaient que de fer-blanc !
SEMAILLES
Rennes, 3 septembre 1899.
Ne regrettez rien, vous qui êtes venus, qui savourez le morne ennui des « transplantés », loin des sites ou des meubles familiers, de la besogne journalière, et des êtres chéris. Même hors le but d’équité qui nous rassemble, regardez autour de vous — et comprenez la beauté, la force de l’action passive, de l’influence qui se dégage du principe sans que la volonté même y soit pour quelque chose.
Sentez la vieille ville bretonne, d’abord hostile — je ne parle pas, bien entendu, de la bande de jeunes sacripants qu’on nous lancera peut-être bientôt dessus, mais de la population honnête, sensée, dont l’autre est la honte et la terreur ; — sentez la détente qui se produit dans les esprits, qui bientôt gagnera les cœurs. Les regards se sont adoucis ; les faces austères se dérident sous une ombre de sourire ; des mains commencent de se poser dans nos mains tendues...
Qu’avons-nous fait pour cela ? Rien.
On a vu seulement que nous étions de braves gens ; que nous ne voulions de mal à personne ; que nous prêchions le calme ; que nous payions notre dû sans marchander. Les cochers, les commissionnaires, tout ce qui, déambulant, devient facteurs de nouvelles, ont pu voir, entendre, et redire que nous n’avions rien d’inhumain.
En ville, nous n’avons été ni arrogants, ni provocateurs.
Cela a surpris. Où donc étaient les « monstres » annoncés : les filous, les matamores, les escarpes du Syndicat ?
Une bonne femme, près de l’ancien domicile de Labori, une marchande ambulante, le troisième jour que j’étais ici, me contait ses peines et comment son établissement avait brûlé.
— Ça a été bien du malheur : la ruine, quoi ! Je ne crois pas qu’on ait mis le feu exprès. Il y avait bien un dreyfusard dans le pays... mais tout de même je ne crois pas.
Je lui dis :
— Je suis dreyfusarde.
Elle faillit en laisser choir son panier. — Vous, madame ? c’est pas possible. Avec un air doux comme ça.
Je restai encore cinq minutes, vulgarisant de mon mieux, pour lui être accessible, l’idéal supérieur que nous servons !
De loin, quand je l’eus quittée, je me retournai. Elle demeurait immobile, à la même place, les yeux fixés au sol, les mains croisées, pendantes sur son tablier. Un monde de pensées nouvelles se débattait, dans le vieux cerveau, sous la coiffe de tulle.
Et il en sera ainsi pour tous. Rappelez-vous l’admirable pièce de l’Année terrible, où Hugo dit aux Allemands : « Vainqueurs, vous êtes vaincus. Notre génie national vous enveloppe, vous cerne, vous imprègne. Vous importerez de la France en Allemagne. »
Ainsi en est-il aujourd’hui, sauf que c’est nous qui laisserons ici le germe de la justice, l’empreinte de la vérité, la noble fièvre d’enthousiasme et d’abnégation que charrient nos veines... et dont nous mourrons peut-être !
A Dieu-vat !
INCORRIGIBLES !
Rennes, 4 septembre 1899.
Tandis que M. le général Gonse bafouille et que M. le général Roget blêmit ; que les sous-Roget (Lauth, Yunck, Cuignet, etc.) jappent aux trousses de la défense, pour retarder sa marche en avant dans ce labyrinthe de mensonges souvent puérils, toujours odieux ; que des chefs militaires — « Face à l’ennemi ! » — font l’autruche ou font le zèbre pour échapper à la vérité ; celle-ci, tantôt lentement, tantôt par à-coups, surgit, se délivre des obstacles, se dégage des ténèbres, apparaît distincte et quelque peu brutale.
Elle ne fait pas honneur à ces messieurs ! En fait de bleus, il n’en est pas que de petits, dans l’affaire : au fond de son puits, et pour l’empêcher d’en sortir, la pauvre déesse a reçu de sérieuses raclées. Elle en porte les marques ; et déjà, sur ce qu’on voit d’elle, l’empreinte de quelques poignes apparaît. Demi-étranglée, demi-étouffée, c’est bataille encore pour la tirer à peu près sauve de leurs mains.
La séance d’aujourd’hui a été, sous ce rapport, particulièrement instructive.
Erreur (je tiens à demeurer courtoise) de M. le général Gonse, attribuant à M. Painlevé des propos que celui-ci déclare n’avoir jamais tenus, et contre lesquels, dès qu’il en eut connaissance, il s’inscrivit véhémentement.
Erreur de M. le général Roget, attribuant à M. Hadamard, dans une déposition signée, un degré de parenté avec Dreyfus autre que le réel, et aggravant de ce fait, très sérieusement, des charges contre l’accusé.
Déposition d’un rapport de M. Hennion sur l’agent Pommier... ce qui permit de déclarer celui-ci introuvable et d’éviter la discussion de son témoignage.
Production inattendue et sensationnelle d’un témoin extraordinaire, fourni par le colonel Moïse Blum, dit Fleur, et du même cru : du cru Quesnay — le premier témoin étranger aux débats et sur assignation du Président — ce qui, supprimant les scrupules ingénus et patriotiques de la défense, va lui permettre quelques ripostes variées et bien senties.
J’allais dire : oubli de verser au dossier une dépêche importante de notre ambassadeur à Rome, et escamotage d’une pièce non moins importante remise par M. de Freycinet à M. Cavaignac ; mais ce serait inexact, étant donnée la révélation stupéfiante que l’État-Major, ni à la Cour de Cassation, ni au Conseil de guerre, ne s’était résigné à tout donner, à tout livrer... avait gardé des munitions de réserve, une provision de hasard !
Personnellement, je le savais depuis quelque temps ; une allusion légère de M. Cuignet l’avait fait pressentir assez pour que M. le général Chamoin, représentant du Ministre de la Guerre, se fut mis en mesure de représenter ledit dossier à première requête des membres du Conseil — au cas où le pétard éclaterait.
Il a éclaté : c’est Labori qui y a mis le feu en questionnant le général Gonse... et ce pétard-là me fit tout l’effet d’une dernière cartouche !
Si l’effet en rate, c’est fini : il ne restera plus que la honte de la manœuvre, de cette série de manœuvres diverses d’aspect, mais aux mêmes fins si pareilles, si peu conformes à ce qu’on s’imagine de la franchise militaire, à ce qui est le génie français !
SUR LE PERCHOIR
Rennes, 5 septembre 1899.
— As-tu bien déjeuné, Carrière ?
Ainsi, volontiers, on interpellerait (sauf respect) M. le commissaire du gouvernement, juché sur sa chaise, en haut de l’estrade, à l’extrémité gauche du fer à cheval qui enclôt le prétoire.
Dans cette même cité, en effet, derrière l’Hôtel-de-Ville, au long d’une des rues les plus passantes, chez un concierge, je crois, est un vieux perroquet dont la forme, la physionomie, la mimique, la voix rappellent, d’étonnante façon, l’honorable M. Carrière.
Ils sont bâtis court, tous les deux ; ils ont le même bec sémite, le même petit crâne étroit ; ils ont le même accent impérieux, plaintif, rageur ; ils sont épaulés avec une identique irrégularité ; l’éperon évoque l’ergot — et le geste dont celui-ci se gratte la tête ne diffère pas du geste dont l’autre ramène son oreille en conque, ou réclame la parole : « Je proteste, je proteste ! »
L’emplumé dit : « Papa ! Maman ! Bonjour ! Bonsoir ! Portez arrrme ! Il est joli, joli, Coco ! »
Le déplumé procède par phrases un peu moins courtes, mais dont la portée ne diffère pas sensiblement. Il dit : « Non, non ! Oui, oui ! Le gouvernement s’oppose ! Il est impossible ! » ou parfois des aveux plus ingénus.
Mais leur destin, à tous deux, leur destin pareil, est de faire rire, dès qu’un son jaillit de leur gorge, dès que, par des pantomimes brèves, se traduit leur sentiment.
Ils sont comiques par essence, par état, par vocation, profondément comiques !
A tel point que toute appréciation envers eux ne saurait avoir d’amertume, reste empreinte, avec un peu de malice, d’indulgente bonhomie. Un voisin de l’unicolore m’a dit :
— Il est insupportable... mais si cocasse !
Un voisin du multicolore m’a dit :
— Il est... ou mieux, il n’est pas... enfin, vous me comprenez ? Mais il est tellement « rigolo ! »
Je laisse la responsabilité du terme, de sa familiarité plutôt, à qui le prononça. Je n’en retiens, je n’en adopte que le sens : le premier, joie du quartier ; le second, joie du procès !
De très spirituelles femmes, des hommes d’extrême intelligence, rappelés d’urgence par leurs affaires ou leurs plaisirs, se sont refusés à abandonner la partie avant que d’avoir goûté la dialectique de l’accusation ; ou se sont arrangés pour revenir à la date précise où elle retentira sous ces voûtes.
C’est un succès... d’avance ! Et je suis convaincue que l’événement ne déjouera pas les prévisions ; que, dans ce sombre drame, il y aura, au moins, une minute de détente heureuse, d’unanime hilarité — que, dans ce pays de France, depuis si longtemps sevré de la jovialité ancestrale, demain, du rire inextinguible des dieux, demain l’on rira.
GALANT HOMME
Rennes, 6 septembre 1899.
Si le Seigneur, plein de sollicitude, n’eût pétri le visage de M. Lauth avec un peu de l’âme dudit ; n’eût mis sur cette face de « garçon de charrue », comme l’a qualifié un de nos dessinateurs les plus illustres, tous les stigmates de sa mentalité n’eût fait avancer ce masque, comme un épouvantait japonais, en avant du reste de l’individu, pour semer la répulsion et la terreur, on eût eu, aujourd’hui, la révélation d’une des plus vilaines cérébralités qui se puissent voir.
M. Cavaignac est sinistre, falot, incomplet : l’air d’un fœtus à moustache. M. Guignet ressemble à un carlin dévoré du « rouge », s’usant la peau à tous les angles, rogneux, hargneux, sournois, éternellement disposé à mordre. M. Jeannel, avec ses contorsions de mandibules, à ses sourcils en visière, justifie, de façon scandaleuse, la théorie de Darwin sur l’origine de l’espèce. Gribelin, moins disgracié, quoique de physionomie assez simplette, ignore par trop la haine du
... mouvement qui déplace la ligne
et, après s’être rongé consciencieusement les ongles des mains, fait redouter qu’il ne s’en prenne à ceux de ses pieds. M. Moïse Blum, dit le colonel Fleur, évoque l’idée d’un placeur pour bonnes...
Etc.
Mais nul n’a cette mâchoire, ce front, ce crâne, ces yeux, cette figure faite pour l’anthropométrie au point que l’infortuné M. Bertillon la guette, avec des frissons de zèle aux doigts !
Or M. Lauth, aujourd’hui, a, par un acte inqualifiable (je tiens en estime l’adjectif qui prête aux plus amples interprétations), soulevé l’indignation, la nausée publiques, au point qu’on l’a hué formidablement.
Il ne l’avait pas volé !
A cela, il pourrait objecter qu’il n’a fait que suivre un exemple illustre : celui du paladin sans reproche, du guerrier loyal qui, des lettres de femme ayant été trouvées dans la perquisition chez Georges Picquart, s’empressa de faire aviser le mari, homme pieux, bien pensant... et susceptible de venger à la fois son honneur et celui de l’armée.
Coup double !
M. Lauth, lui, pour se justifier d’avoir invité à dîner, en son home, ce même chef que, simultanément, il s’appliquait à desservir et à déshonorer, est venu arguer de l’invitation « en tas » ; puis a profité de l’occasion pour raconter que le colonel Picquart avait eu le « manque de tact » d’amener une personne qui... une personne que... enfin la personne dont il a été question dans un récent procès.
Même — ô abomination de la désolation ! — qu’elle s’assit en face de Mme Henry !
J’ai entendu peu de rumeurs aussi sincères, aussi spontanées, jaillir d’un auditoire. Malgré les foudres présidentielles, on rugissait.
Même certains étaient tout pâles, les poings crispés ; et des femmes avaient aux lèvres la moue des suprêmes dégoûts.
Pour un succès, M. le commandant Lauth, frais promu chevalier de la Légion d’Honneur, peut se vanter d’avoir eu un joli succès !
LES TROIS-MARCHES
Loin de la cité monastique, de la ville neuve aux mornes murailles blanches, de la vieille ville aux mornes murailles noires ; loin des couvents, loin des casernes ; loin de la Vilaine aux eaux troubles, qu’écrème, tous les matins, de ses immondices, dans une barque vétuste, l’employé que j’ai surnommé le « Marchand de charognes » ; loin des faces mortes et des regards dormants, est, sur la colline, dans les verdures baignées de clarté, faubourg d’Antrain, la bonne auberge des Trois-Marches.
C’est une pauvre demeure, très vieille, très propre, souriante, hospitalière.
La porte, au-dessus du triple degré de pierre, les fenêtres, le portail, donnent sur la route, face à des villas dont les jardins descendent vers l’Ille, toute frétillante et claire entre des peupliers.
Alentour, ce n’est que prairies encloses de haies après lesquelles foisonne, parfumé, le duvet de la clématite. Des vaches y pâturent, de petite taille, mais robustes et le pelage lustré.
Leur mufle frais de la fraîcheur de l’herbe, baveux de fils transparents comme du verre, s’appuie aux barrières de verdure pour regarder passer le voyageur.
Au crépuscule, elles mugissent, impatientes du retour à l’étable. Alors, un enfant, une femme les vient querir, une mince baguette à la main.
Et, par petits troupeaux, elles se répandent sur les routes, se hâtant vers la ferme ou le faubourg. Leurs cornes d’ombre se profilent sur la turquoise verdie du ciel où monte lentement le croissant d’or...
C’est alors que s’illuminent, dans la pénombre, les croisées des Trois-Marches ; que luit, au sommet de la double montée, l’étoile familière vers qui s’en vont, épris de lumière, anxieux de vérités nouvelles, des Mages du savoir, des Rois de l’éloquence et de bons Bergers anxieux de soustraire les brebis à l’abattoir !
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La salle est gaie, proprette, avec le luxe d’une cheminée en marbre noir, de quatre lithographies militaires aux murs, d’un bouquet sur la nappe de grosse toile blanche.
A deux pas, la grande cuisine, où, sous la direction de l’hôte, la surveillance de l’hôtesse, flambent les antiques fourneaux. La chère est bonne, mais simple. D’immenses pains, coupés par tranchés, fleurent bon le froment ; et le cidre met des reflets d’ambre au flanc des carafes rebondies.
Dans le jardin sont des tonnelles ; sous un ombreux couloir de platanes, des tables de bois rugueux flanquées de bancs. Au delà d’un préau à l’aire battue, surhaussée, adossée au mur de fond, une sorte de petite estrade couverte où, les jours de noces, les soirs de bal, perchent les ménétriers.
Elle fut tribune — le 14 juillet dernier. Des phrases ardentes, des appels frémissants en jaillirent pour célébrer l’espèce de nuit du 4 Août qui s’accomplissait là : l’abdication des préjugés universitaires, le renoncement des méfiances populaires, en une admirable communion.
Les isolés de la Tour d’ivoire descendaient, sortaient de leur refuge pour mettre leur main frêle, leur main nerveuse, dans la main placide, la main robuste des ouvriers.
Les savants donnaient des idées, supérieures parce que scientifiques ; les plébéiens offraient l’appui de leurs bras, de leur cœur, le pouvoir de l’action, sans quoi le rêve est stérile.
Basch, professeur de Lettres, Blondel, professeur de Droit, à la Faculté de Rennes ; Barrucand, le preneur du « Pain pour tous », Armand Dayot, tous deux venus de Paris pour propager la Parole nouvelle, montrèrent la République en danger ; réveillèrent les esprits ; agitèrent les consciences, semèrent de l’enthousiasme — autour du festin frugal, sous le clair soleil, la Marseillaise monta, gronda, battit des ailes...
Si bien que, vis-à-vis, de l’autre côté de la chaussée, dans la villa où, un peu plus tard, l’ex-ministre de la guerre, Mercier, devait être son hôte, M. le général en retraite de Saint-Germain sacra.
Même, il n’y put tenir. Comme on chantait, à Lyon, du maréchal de Castellane, sur le rythme de la batterie aux champs :
Voilà Saint-Germain qui passe, Tout petit, tout tortu, Tout ventru, tout mal f...ichu,
il fit, chapeau de paille sur l’oreille et canne en main, le verbe haut, l’œil rageur, la moustache hérissée, irruption dans la cuisine de l’auberge.
— Scrongnieugnieu, aurez-vous bientôt fini de nourrir toute cette bande-là ?
— Las, Monsieur le général, firent ensemble les hôteliers, de quoi faudrait-il vivre si l’on refuse des clients ?
La réponse était péremptoire. Le général s’ébroua et partit. Depuis, il lance seulement des œillades furibondes au passage, lorsque, dans le cadre des fenêtres, apparaît quelque visage de penseur.
Tandis que dans le chemin, face à face, une paire de chaises par-ci, une couple de chaises par-là, quadrille de l’autorité vigilante, quatre gendarmes veillent à la sécurité commune : soit Mercier, soit Picquart.
Des ombres aussi s’effacent contre les murs, agents attachés, pour leur sauvegarde, à la personne de quelques familiers des agapes journalières.
Quand les voitures ont fini de rouler, emmenant le contingent des invités occasionnels, et que la conversation fait halte, Pandore seul, du bruit de ses cent pas, aller et retour, rompt le silence.
Comme des prisonniers, ou des officiers supérieurs ayant droit à la sentinelle, on entend :
Un bruit de bottes, de bottes, de bottes...
Tragédie de Shakespeare qu’orchestre parfois Offenbach !
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Dans la salle close, les voilà tous assis : Picquart, Jaurès, Basch, Gabriel Monod, Gast, Leyret, Turot, Hild, Monira, Psichari, Viviani, Stock, Desmoulins, Barbet, etc. ; ceux qui passèrent : les docteurs Reclus, Brissaud, Widal ; ceux qui passent : Mirbeau, Laroche, Molinier, Havet, Corday, Navarre ; — hier, Pozzi, gloire universelle ; ce soir, Julien Benda, nouveau venu dans la notoriété demain, n’importe quel grand esprit d’où qu’il se soit orienté vers la lumière.
Les propos volent, spirituels ou passionnés, gais ou graves, s’élevant toujours, peu à peu, vers des conceptions supérieures. La belle voix de Jaurès claironne son rire — « Et ton rire, ô Kléber » — puissamment retentit. Georges Picquart, doucement, discute. Quelque savant disserte, établit la relation des effets aux causes, dans le débat qui nous occupe.
C’est un banquet de Girondins en liberté et pour qui la menace de la mort compterait moins encore qu’elle ne compta, jadis, à la Conciergerie.
On se moque de la laideur, et de la haine, et du mensonge, et de la force marchant contre le droit. On stigmatise d’un trait les défections, les défaillances.
Souvent, tous se taisent devant l’éloquence d’un seul. Il parle comme devaient parler les apôtres, alors que suspects, au fond des Catacombes, se réunissaient les premiers chrétiens. On écoute : la foi, le désir d’héroïsme vous gonflent le cœur.
Quelqu’un heurte à la porte : c’est, venant du Sud ou du Nord, de l’Est ou de l’Ouest, quelque pèlerin qui s’est acheminé vers cette table d’auberge où l’on rompt le pain de vérité.
Il entre, s’assied, se tait... Mais les sermons sont courts ; un mot de parisianisme brise le charme, modernise la bataille.
Alors on s’en va. Devant, derrière, les agents battent l’estrade, scrutent les haies, les recoins suspects. Les soirées, très douces, très lumineuses, prêtent à la songerie. De beaux vers vous chantent à la mémoire. En masse, on reconduit les plus menacés.
Les mains s’étreignent, on se sépare : dans quelques heures on se retrouvera, au pied de l’estrade où gît, raidi d’orgueil, ce crucifié décloué qu’est Dreyfus.
Et je pense qu’un jour, quelque destin que les dieux nous gardent, il y aura dans cette auberge, — comme dans celle de Saint-Jean-l’Hospice où Charles-Albert fit halte — une inscription disant que là se réunirent les défenseurs de la Justice, les tenants de la Vérité... et que nos enfants, puis leurs enfants, exprès venus, la regarderont songeurs, fiers d’être de notre sang !
RÉQUISITOIRES
Rennes, 7 septembre 1899.
Grâce à Dieu, notre bonheur a passé notre espérance — quand M. le Commissaire du Gouvernement a parlé !
Non qu’il ait été, le digne homme, méchant, venimeux ou perfide ! Tout le fiel de la séance devait passer par la bouche de feu le général Mercier. Vous souvient-il du coup de Lajoux, cet agent du service des renseignements, accusé de démence alors qu’il menaçait de scandale ; enlevé, interné huit jours dans un cabanon, puis expédié au loin, très loin ?
L’ancien ministre de la Guerre (dont le parti venait d’exhiber le Cernusky, convaincu d’aliénation mentale et de bien autres choses) a tenté de reprendre la manœuvre dont Lajoux fut autrefois victime, devinez contre qui ?... Contre le capitaine Freystætter : cet être d’équilibre admirable et de froide raison !
Ce n’est pas un témoin déloyal, oh ! non ! C’est seulement un bon loufoque, qui, sous l’influence du milieu, a fini par s’imaginer avoir vu, dans les pièces communiquées illégalement aux juges de 1894, la fausse traduction de la dépêche Panizzardi !