A RENNES (continued 2)
Reading edition
Il ne tombe pas sous l’action de la loi qui châtie le parjure en justice, mais il devrait être mis sous le jet de la douche qui calme les imaginations vagabondes.
Tandis que se formulaient, d’un accent insinuant, d’une voix mielleuse, telles infamies, des mots de colère étaient crachés en riposte des bancs de la presse.
Et il n’a fallu rien moins que l’apparition et le laïus du « petit père Carrière », pour détendre les esprits et dérider les fronts.
Car il nous reposa.
Lent d’expression, bavard de gestes, bref dans l’ensemble, il nous fut la bonne oasis où l’on fait halte. Son discours se résume en ceci : « Rien n’est certain, tout est possible. Je ne suis compétent en rien, mais laissons tout de côté — et condamnez ! »
Mais si le verbe se résume, la mimique demeure intraduisible, d’une puissance comique inimaginable. Gémier, dans la salle, les yeux hors de la tête, regardait, notait.
Jamais en accord avec la phrase, traçant dans l’espace, sans aucune sorte de motif, des courbes, des ronds, des parenthèses, les mains papillonnantes du commandant Carrière allaient, venaient, tourbillonnaient, semblaient attraper les mots, comme des mouches, entre le pouce et l’index.
D’autres fois, abandonnées, les phalanges défaillantes, la paume en l’air, elles laissaient tomber des vérités premières, sous lesquelles, friands d’éloquence, nous tendions nos tabliers.
Mais, le plus souvent, sur quelque clavier invisible, les doigts exécutaient les trilles, les « traits » de quelque sonate impétueuse ; plaquaient des accords ; tricotaient des chromatiques, s’égaraient en de vagues arpèges.
Ce fut une bien jolie séance de harpe !
Seulement, sur cet air-là, de pauvres gens s’en vont au bagne — ce qui m’empêche d’y prendre goût !
HEURES D’ANGOISSE
Rennes, 8 septembre 1899.
6 heures matin.
Dès l’aube, une fièvre, par les rues endormies. Le soleil se lève sur un déploiement de forces qui, pour Paris, serait minime, mais qui, dans ce cadre étroit, apparaît formidable.
Le pavé herbu résonne sous le pas lourd des fantassins, que rythme le sursaut des armes ; sous la marche cassante des chevaux, qu’accompagne, en heurts légers de cymbales, le choc des sabres contre les éperons.
Campements ici, campements là ; armes en faisceaux, montures en groupes. Rue du Pré-Botté, une jument tire sournoisement, du bout des dents, une salade de derrière la voiture d’un maraîcher.
Des silhouettes falotes de camelots errent, déplacées, pourchassées, devant l’entrée, jusque sous le porche de l’église de Tous-les-Saints.
8 heures.
Comment a-t-on pu parvenir jusqu’ici, dans la salle, à travers tant de barrages, tant de postes, un tel filtre de surveillance ?
Je ne m’en plains pas : on a raison. J’ai toujours préféré les mesures préventives aux répressions tardives, conséquemment incohérentes et barbares.
Puis, dans l’état d’esprit où nous sommes, rien, véritablement, ne nous est plus : que le dénouement de l’aventure — en tant que pitié pour l’homme — et reprise (cette étape accomplie, sous la même impulsion, vers des buts davantage reculés) de la marche en avant. D’autres souffrent et invoquent, au loin, tourmentés par d’identiques abus, tortionnés par les pareils bourreaux.
Aussi l’on écoute Me Demange avec une sympathique impatience. Une telle hâte nous possède, une telle tension de notre être est vers la conclusion, que l’on écoute, comme en un rêve, défiler les périodes et les arguments.
10 heures.
Dans la cour, pendant la suspension d’audience, plus de gravité, moins d’abandon qu’à l’ordinaire. Quelque chose de solennel plane, assourdit les tons, raidit les maintiens. Cependant, les propos échangés sont de haute importance.
On discute le communiqué du Moniteur de l’Empire ; la reproduction, dans la partie officielle, du démenti que formulèrent M. de Bulow à la tribune du Reichstag, M. de Munster, ambassadeur, ici. C’est la réponse indirecte, et cependant formelle, du souverain au défenseur qui lui rendit cet hommage mérité de penser qu’un monarque était aussi un homme.
En ressentons-nous de la joie ?... Oui, si cela peut influer sur le sort du pauvre être, après qui s’acharnent tous les carnassiers de la haine. Mais, en même temps, une tristesse humiliée nous étreint le cœur. Il n’est tombé du dehors qu’une parole de miséricorde, il ne s’est fait qu’un geste samaritain, hélas ! — et c’est de là qu’il vient !
Alors, on se prend à espérer des choses folles : l’abandon de l’accusation, un élan de cœur ?
Ah ! poursuiveurs de chimères !
... Edgar Demange reprend sa plaidoirie.
Midi.
Le défenseur a terminé.
Cela va-t-il finir ? Allons-nous donc sortir d’ici le cœur allégé ?
Ce serait trop simple, trop beau. Jusqu’au seuil de l’enfer, jusqu’au geste d’évasion, il y aura en ceci d’atroces mesquineries. M. le commandant Carrière entend protester, réclame que la séance soit levée, puis reprise, afin que deux heures s’écoulent, que l’émouvante impression de la défense ait le temps de s’atténuer.
Bonne âme ! pitoyable vieillard !
3 heures.
M. le commandant Carrière n’a élevé la voix que pour tâcher encore de tuer la compassion dans le cœur des juges, requérir un arrêt implacable.
Me Demange adjure en quelques mots le Conseil d’être favorable; Dreyfus, d’une voix rauque, crie encore son innocence, et nous voilà dans la salle immense murmurants, anxieux, à bout de forces.
Les impatients sont dans la cour, s’agitent pour tromper leurs nerfs.
4 heures 50.
Le tribunal militaire rentre. Dix ans de détention, des circonstances atténuantes à cet innocent.
Soit ! nous acceptons.
La séance continue...
NOTRE ŒUVRE
Réponse à quelques-uns.
Du chagrin, oui, certes on peut en avoir — pour la patrie et pour l’humanité !
Que notre France soit ainsi avilie par ceux-là mêmes qui la prétendent défendre ; que certaines scélératesses d’âme soient possibles, se fassent visibles, comme la charogne qui remonte à la surface de l’eau, oui, telles choses sont faites pour provoquer la nausée et la mélancolie.
Mais ces sentiments-là sont du luxe, dans la bataille : on ne saurait s’y attarder, ni s’y amollir. Que nos sens se trouvent offusqués, que la fierté collective souffre, il importe peu à la continuité de l’effort, au courant ininterrompu d’énergie qui doit relier demain à hier.
Le vrai sentiment de la situation, l’orgueil nécessaire à retremper les muscles, le viatique, le réconfort, on le puisera dans l’examen de ce que nous avons obtenu — en dépit de quels obstacles !
Un homme était au bagne, interné dans des conditions illégales après avoir été jugé illégalement. Il était en proie à Lebon, à Deniel, à l’emmurement, au silence éternel, à la double boucle, aux mensonges crucifiants, seul, tout seul, aussi mort que les défunts dans le sépulcre !
Il ne devait plus jamais revoir la France, ni ses semblables, ni ses parents ! Sa femme était veuve, ses enfants orphelins : tous les pouvoirs sociaux, coalisés, avaient tracé la croix sur son nom. Il était rayé à jamais du nombre des vivants.
Bernard Lazare alluma la première torche, à laquelle d’autres flambeaux, ensuite, vinrent s’allumer. On était une poignée de précurseurs, dans les ténèbres, et la lumière devint cible à nous lapider.
Toutes les calomnies, tous les outrages, toutes les proscriptions nous les connûmes ! Les plus forts soutenaient les plus faibles : on n’abandonnait pas de blessés sur la route ; personne, jamais ne lâcha pied. Ainsi, lentement, on avança.
Lors, le Destin se mit des nôtres. Ce qui devait nous desservir, nous servit, au contraire, puissamment. Aux heures critiques, survint le miracle. Les adversaires, comme par un doigt invisible, étaient marqués, frappés. Même les échecs apparents se transformaient en victoires, sans fanfares, mais d’une portée considérable.
De vingt, nous étions cent, puis mille... et, dès lors, à chaque démonstration publique, à chaque fait nouveau, le nombre des partisans de la Vérité grandissait. Le reflet de son miroir gagnait du terrain, envahissait, comme l’aube, des coins jusqu’alors obscurs, des consciences encore ténébreuses.
Nous avons tiré l’homme de son bagne, notre volonté a fait lever Lazare du tombeau. Rappelez-vous : on défiait que cela se fît jamais, sous peine d’une révolution générale ? Il a suffi de quatre douaniers et de quelques gendarmes, pour maintenir non pas la furie, mais la curiosité populaire dans de décentes limites.
On niait que l’esprit de caste ou de chapelle ait pu influer sur sa condamnation ? L’événement a montré Mercier essayant de renouveler, auprès des juges de 1899, le coup de la communication secrète de 1804. On a pu voir les généraux coalisés s’efforcer de sauver un des leurs aux dépens de l’innocent ; préférer l’impunité d’Esterhazy à la confession de l’erreur initiale, que couvrirent après tant de crimes !
La conquête morale est immense. En plein Forum, sous la lumière crue et cruelle du jour, le peuple, juge à son tour, a pu estimer certains de ses chefs ; jauger leur spéciale mentalité ; apprécier leur intempérance de langue et la puérilité de leurs manœuvres ; se rendre compte comment ces sous-Trochu le pourraient mener aux boucheries promises...
Cette évolution-là vaut deux révolutions car elle ne fut pas sanguinaire et affranchit les cerveaux.
FIN
NOTES
T A B L E
EN PRÉFACE VII
UN LÂCHE IX
Le procès d’Esterhazy (10-11 janvier 1898) 1
Le procès Dreyfus-Esterhazy (CHAP. Ier) 3
CHAP. II 21
Autour de l’énigme 29
L’ACCUSÉ 45
Les quinze journées de l’affaire Zola (du 7 au 23 février 1898.) 57
I. La Journée des Préliminaires 59
II. La Journée du Bâillon 67
III. La Journée des Généraux 74
IV. La Journée des « Artisans » 80
V. La Journée de l’Officier Bleu 88
VI. La Journée de la Revision 98
VII. La Journée des Augures 108
VIII. La Journée des Savants 116
IX. La Journée de la Menace 124
X. La Journée du « Coup de massue » 131
XI. La Journée du Uhlan 138
XII. La Journée des Intellectuels 147
XIII. La Journée d’Émile Zola 157
XIV. La Journée de Labori 189
XV. La Journée des « Cannibales » 202
LE SECOND PROCÈS D’ÉMILE ZOLA 213
LE TROISIÈME PROCÈS D’ÉMILE ZOLA 231
Le procès Zola-Judet 241
Autour d’un procès 248
L’AFFAIRE PICQUART ET LEBLOIS 261
LEMERCIER-PICARD 285
L’AFFAIRE DREYFUS EN CASSATION 303
CHAP. I 305
CHAP. II 317
CHAP. III 326
À RENNES 339
Dans la tourmente 341
Les bons gîtes 343
AU CONSEIL DE GUERRE — L’HOMME 362
Le Byzantinisme du général Mercier 368
Par délégation 373
Résultat 377
Les nôtres 381
A la Française ? 385
Coup manqué 389
L’omelette 393
La petite balle 398
Conseils 401
L’école de Picquart 405
Chevalerie 409
Le « Père Josué » 414
Autre brave homme 418
Pipelets ! 420
Enfin ! 423
Semailles 427
Incorrigibles 431
Sur le perchoir 435
Galant homme 438
Les Trois-Marches 442
Réquisitoires 450
Heures d’angoisse 454
Notre œuvre 459
Émile COLIN, IMPRIMEUR DE LAGNY (S.-ET-M.)