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Un Pélerin d'Angkor

PÈLERIN D'ANGKOR (continued 2)

Reading edition

Il fait déjà intolérablement chaud, d'une chaleur humide et malsaine, saturée des exhalaisons de la terre grasse et des plantes fougueuses. Dans les rais de soleil qui çà et là traversent les feuillées, on voit des insectes danser en rond, et leurs petits corps à reflets de métal jettent des feux. Les moustiques, porteurs de la fièvre, tourbillonnent partout, en nuages de fine poussière. Des papillons, au corps trop léger pour leurs longues ailes de soie, volent à la dérive, comme s'ils étaient le jouet du moindre souffle, puis vont s'abattre sur quelque singulière fleur d'ombre, aux nuances pâlies. Et tant d'oiseaux, qui s'enfuient devant nous, semblent des fusées bleues ou rouges, que nous lancerions au passage dans cette demi-obscurité de dessous bois.

Au bout d'une heure à peu près, la muraille à créneaux de la ténébreuse ville d'Angkor-Thôm est là devant nous, sans que la voûte des arbres en soit interrompue, et nous mettons pied à terre, toujours dans la nuit verte, devant cette Porte de la Victoire au-dessus de laquelle sourit un colossal visage humain à chevelure de lianes.

Les remparts franchis, c'est par les sentiers plus vagues, à travers la brousse plus épaisse, que nous continuons de nous avancer.

Une demi-heure de marche environ, dans cette forêt semée de débris, qui est le linceul d'une ville et où chaque pierre porte la trace d'une antique sculpture, où des cailloux que l'on ramasse dans l'herbe représentent un masque humain. Et puis nous voici en présence d'un informe amas de rochers, d'une sorte de montagne sur laquelle les figuiers des ruines déploient superbement leurs grands parasols verts: c'est là. Ces rochers furent érigés jadis par la main des hommes; ils sont factices, ils sont les restes de l'un des plus prodigieux temples du monde.

La destruction en est stupéfiante; comment ces masses ont-elles pu se déjeter ainsi, se pencher, crouler, se confondre en chaos? Il y a des tours qui semblent avoir glissé d'un seul bloc; tout d'une pièce, elles sont descendues de leurs soubassements. Et les lourdes terrasses ont fléchi. Et le sol a monté alentour; l'humus, au cours des siècles, a commencé d'escalader les larges escaliers pour essayer de tout engloutir.

Les grandes figures de Brahma, «les vieilles dames débonnaires», si sournoises et peu rassurantes l'autre soir dans le crépuscule, je les retrouve là partout au-dessus de ma tête, avec ces sourires qui tombent sur moi, d'entre les fougères et les racines. Elles sont bien plus nombreuses que je croyais; jusque sur les tours les plus lointaines, j'en aperçois toujours, coiffées de couronnes et le cou ceint de colliers. Mais, en plein jour, combien elles ont perdu de leur pouvoir effarant! Ce matin elles semblent me dire: «Nous sommes bien mortes, va, et bien inoffensives; ce n'est pas d'ironie que nous sourions ainsi les paupières closes; non, c'est parce que nous avons à présent la paix sans rêves...»

Le temple dont les méconnaissables ruines sont devant moi représente la conception prime-sautière, naïve et farouchement puissante d'un peuple à part, sans analogue au monde et sans voisins: le peuple khmer, rameau détaché de la grande race aryenne, qui vint s'implanter ici par aventure et s'y développa loin de la souche originelle, séparé de tout par d'immenses étendues de forêts et de marécages. Vers le neuvième siècle, environ quatre cents ans plus tôt qu'Angkor-Vat, ce sanctuaire, plus énorme et plus rude, était dans toute sa gloire. Pour essayer de se représenter ce que fut sa magnificence terrible, il faut d'abord, par la pensée, le déblayer de la forêt, supprimer l'inextricable enlacement de ces racines, et de ces branchages verdâtres aux mouchetures blanches qui sont pour ainsi dire les tentacules du figuier des ruines; non plus dans cette éternelle nuit verte, mais à air libre, en plein ciel, il faut redresser les tours à quatre visages--environ cinquante tours!--les replacer d'aplomb sur leur monstrueux piédestal, qui avait trois gradins comme le piédestal d'Angkor-Vat. Imaginer ensuite, aux environs, beaucoup d'espace vide permettant de voir de loin l'écrasante stature d'ensemble; reconstituer les terrasses successives, les marches, les somptueuses avenues qui menaient ici et que bordaient tant de colonnes, de balustres, de divinités, de monstres effondrés aujourd'hui dans l'herbe.

Ces tours, avec leurs formes trapues et leurs rangs superposés de couronnes, on pourrait les comparer en silhouette, à de colossales pommes de pin, mises debout. C'était comme une végétation de pierre qui aurait jailli du sol, trop impétueuse et trop touffue: cinquante tours de taille différente qui s'étageaient, cinquante pommes de pin fantastiques, groupées en faisceau sur un socle grand comme une ville, accolées presque les unes aux autres et faisant cortège à une tour centrale plus géante, de soixante ou soixante-dix mètres, qui les dominait, la tête fleurie d'un lotus d'or. Et, du haut de l'air, ces quatre visages, qu'elles avaient chacune, regardaient aux quatre points cardinaux, regardaient partout, entre les pareilles paupières baissées, avec la même expression d'ironique pitié, le même sourire; ils affirmaient, ils répétaient d'une façon obsédante l'omniprésence du dieu d'Angkor. Des différents points de l'immense ville, on ne cessait de voir ces figures aériennes, les unes de face, les autres de profil ou de trois quarts, tantôt sombres sous les ciels bas chargés de pluie, tantôt ardentes comme du fer rouge quand se couchait le soleil torride, ou bien bleuâtres et spectrales par les nuits de lune, mais toujours là et toujours dominatrices. Aujourd'hui cependant leur règne a passé: dans la verdâtre pénombre où elles se désagrègent, il faut presque les chercher des yeux, et le temps approche où on ne les reconnaîtra même plus.

Pour orner ces murailles du Bayon, des bas-reliefs sans fin, des enroulements de toute sorte ont été conçus avec une exubérante prodigalité. Et ce sont aussi des batailles, des mêlées en fureur, des chars de guerre, des processions interminables d'éléphants, ou des groupes d'Apsâras, de Tévadas aux pompeuses couronnes; sous la mousse, tout cela s'efface et meurt. La facture en est plus enfantine, plus sauvage qu'à Angkor-Vat, mais l'inspiration s'y révèle plus violente, plus tumultueuse. Et une telle profusion déconcerte; à notre époque de mesquinerie versatile, on arrive à peine à comprendre ce que furent la persévérance, la richesse, la foi, l'amour du grandiose et de l'éternel, chez ce peuple disparu.

Sous la tour centrale au lotus d'or, à une vingtaine de mètres au-dessus de la plaine, se cache le Saint des Saints, un réduit obscur, étouffé comme une casemate dans l'épaisseur de la pierre. On y arrivait de plusieurs côtés, par tout un jeu de galeries convergentes, lugubres autant que des chambres sépulcrales. Mais l'accès aujourd'hui en est difficile et dangereux, tant il y a eu d'éboulements aux abords. On sent que l'on est là sous la forêt--puisque la forêt couvre même les tours--sous le réseau multiple et innombrable des racines. Il y fait presque noir; une eau tiède y suinte de toutes les parois, sur quelques dieux fantômes qui n'ont plus de bras ou qui n'ont plus de tête; on y entend glisser des serpents, fuir d'imprécises bêtes rampantes, et les chauves-souris s'éveillent, protestent en vous fouettant de leurs membranes rapides que l'on n'a pas vues venir. Aux temps brahmaniques, ce Saint des Saints a dû être un lieu où les hommes tremblaient, et des siècles de délaissement n'en ont pas chassé l'effroi; c'est bien toujours le refuge des antiques mystères; les bruits que des bêtes furtives y faisaient quand on y est entré cessent dès que l'on ne bouge plus, et tout retombe aussitôt dans on ne sait quelle horreur d'attente, à forme par trop silencieuse.

Dans la forêt d'ombre, quantité d'autres ruines s'indiquent, en amas disjoints et bouleversés, sous les belles ramures triomphantes: débris de palais, de temples, de piscines où se baignaient des hommes et des éléphants; ils attestent encore la splendeur de cet empire des Khmers, qui brilla pendant mille cinq cents ans, ignoré de l'Europe, et puis s'éteignit après un brusque déclin, épuisé par tant de batailles contre le Siam, l'Annam, ou même la grande Chine immémoriale et stagnante.

Pour mes yeux d'Occidental, c'est surtout une impression d'incompréhensible et d'inconnu qui se dégage de ces choses mortes. La moindre sculpture, le moindre linteau sur un portique, le moindre de ces couronnements imitant des flammes, sont pour me causer une stupeur, comme la révélation d'un monde lointain et hostile. Des monstres, en pierre verdâtre, assis dans des poses de chien et coiffés à la mode sans doute de quelque planète sans communication avec la nôtre, m'accueillent avec des regards par trop étranges, avec des rictus jamais vus même dans les vieux sanctuaires chinois d'où j'arrive: «Nous ne te connaissons pas, me disent-ils. Nous sommes des conceptions à jamais inassimilables pour toi. Que viens-tu faire chez nous? Va-t'en!» Du reste, à mesure que le soleil monte et flamboie davantage au-dessus de la voûte épaisse des branches, une lourdeur progressive ralentit nos pas; nous marchons comme enveloppés de plus en plus par une sorte d'agressive poussière, dansante et scintillante, qui est un tourbillon de moustiques, et c'est avec une lassitude un peu fiévreuse que nous continuons d'errer dans cette forêt des sombres enchantements. Assez! Il est l'heure de nous replier vers la Porte de la Victoire, pour rentrer avant midi dans l'enclos d'Angkor-Vat.

L'heure brûlante est proche quand nous sommes abrités à nouveau sous ce toit des pèlerins, où s'entend du matin au soir, comme une incantation, la psalmodie des bonzes en robe jaune.

Et, après le repas de midi, l'irrésistible langueur tropicale revient comme chaque jour nous engourdir. Mieux vaut alors quitter notre hangar où l'on étouffe et, malgré la morsure du soleil, franchir les quelque dix mètres qui me séparent des premières galeries du temple: dans l'ombre et l'humidité perpétuelles des plafonds de pierre je trouverai peut-être un semblant de fraîcheur; que l'on étende là pour moi une natte, après avoir balayé une place en un point où la voûte ne sera pas trop tapissée de chauves-souris, et je dormirai sur les dalles relativement froides, en me couvrant la figure d'un éventail pour me garantir de ce qui pourrait tomber d'en haut.

Cependant le sommeil est lent à m'anéantir, parce que je me suis couché au pied même de l'immense bas-relief des batailles et que, malgré moi, mes yeux alourdis s'y intéressent longuement: tourmente silencieuse; fureur des grandes luttes passées et oubliées, tueries que chantèrent les poètes du Ramayana, mais dont personne ne se souvient plus; confusion de bras et de jarrets musculeux, choc de l'armée des Géants contre celle du Roi des Singes, chars de guerre écrasant des blessés par centaines... Dans l'ombre du lieu, tout cela qui est noirâtre et comme verni d'humidité, s'éclaire par endroits de demi-lueurs frisantes, et ainsi les reliefs s'accentuent, un peu de vie revient aux rictus effacés, aux contorsions mortes. J'ai perdu la notion de l'énorme masse architecturale d'alentour, mais je me sens devenu intime avec ceux des guerriers ou des guerrières qui se débattent à toucher ma tête... Tout près, une Apsara me sourit dans la mêlée; c'est elle que je perçois comme dernière image; quelques minutes encore je vois luire sa belle gorge que l'on dirait moite, où semble perler une sueur tiède... et puis c'est fini, je sombre dans l'inconscience...

J'ai dormi une heure peut-être, quand l'un de mes Siamois m'apporte les cartes de trois visiteurs. Des noms français!... Oui, il faut les faire entrer,--et ici même, dans ma salle de réception splendide; mais c'est bien la dernière chose que j'aurais attendue: recevoir des visites à Angkor!

--Je devrais rester, me disent-ils, car la forêt est pleine de ruines inconnues; en plus des grands temples où tout le monde vient, on trouve un peu partout, au bord des rivières ou des marécages, quantité de monuments en terre cuite, d'un art plus singulier, remontant au quatrième siècle ou aux premiers âges du vaste empire khmer.

--Mais non, je persisterai à partir aujourd'hui, au déclin du soleil. D'abord il y a les éléphants du bon roi Norodon avec lesquels j'ai pris rendez-vous pour après-demain à Kampong-Luong. Et puis, surtout, comment oublierais-je que je ne suis en somme qu'un modeste aide de camp dont la permission est limitée et que je dois rentrer, dans les délais voulus, à bord du cuirassé qui m'attend à Saïgon?

J'ai donné l'ordre de préparer le départ pour cinq heures. Et, pendant que l'on attelle mes charrettes à bœufs, pendant que l'on replie mon bagage, une dernière fois je monte au temple.

Aucun déluge n'est tombé depuis cette nuit, pour désaltérer les plantes suspendues, mouiller les monceaux de pierres, et en ce moment c'est une intolérable chaleur de braise qui émane des terrasses, des murailles, des sculptures sur lesquelles le soleil vient de darder tout le jour; mais les divines Apsâras, qui depuis des siècles ont l'habitude d'être ainsi brûlées de rayons, me sourient pour l'adieu, sans se départir de leur aisance ni de leur gracieuse ironie coutumière.--En prenant congé d'elles, je ne m'imaginais pas que bientôt, par le fastueux caprice du roi de Pnom-Penh, j'allais les revoir, une nuit, au son évocateur des vieilles musiques de leur temps; les revoir non plus mortes, avec ces sourires pétrifiés, mais en pleine vie et jeunesse; non plus avec ces gorges de grès rigide, mais avec de palpitantes gorges de chair, et coiffées de véritables tiares d'or, et constellées de véritables pierreries...

Le soleil est déjà bas et commence d'éclairer rouge quand mon petit cortège de charrettes se met en marche, s'éloignant pour toujours d'Angkor, par l'avenue dallée, entre les broussailles aux fleurs blanches qui embaument le jasmin. Après les larges fossés pleins de roseaux et de lotus, après le pont, les derniers portiques et les grands serpents à sept têtes gardiens du seuil, voici le sentier du départ qui se présente à nous: il plonge sous des arbres, prêts à nous cacher aussitôt le mystérieux temple. Je me retourne alors pour jeter derrière moi un regard d'adieu. Ce pèlerinage, que depuis mon enfance j'avais souhaité faire, est donc maintenant une chose accomplie, tombée dans le passé comme y tombera demain ma brève existence humaine, et jamais plus je ne reverrai se dresser dans le ciel les grandes tours étranges. Je ne puis même pas, cette dernière fois, les suivre longtemps des yeux, car la forêt tout de suite se referme sur nous, amenant soudain le crépuscule.

Vers sept ou huit heures, nous sommes rentrés au village siamois de Siem-Reap, au bord de la rivière, dans la région des grandes palmes. Il fait nuit noire, et les gens, qui circulent demi-nus sous les voûtes d'arbres, s'éclairent en agitant des brandons enflammés, comme il est aussi d'usage aux Indes, à la côte du Malabar. Ils s'empressent à nous accueillir, et nous installent au bord de l'eau dans la maisonnette des voyageurs pèlerins, qui a l'air d'avoir des échasses tant elle est haut perchée sur pilotis.

X

Dimanche, 1er décembre 1901.

Une heure encore en charrettes à bœufs, le long de la petite rivière, à la fraîcheur de l'extrême matin, traversant des villages édéniques, parmi des palmes et des guirlandes de lianes fleuries.

En un point de la berge, nous attendait le sampan qui nous avait amenés, le grand sampan dont la toiture est en forme de couvercle de cercueil. Alors, quittant nos attelages, nous commençons de redescendre au fil de l'eau, frôlés par les joncs, les graminées gigantesques. D'abord des marais, de plus en plus inondés. Et puis, la forêt noyée, qui nous enlève le peu d'air respirable, en nous enveloppant de son ombre empoisonnée; une heure et demie à l'aviron, pour traverser le presque sombre dédale, naviguant à mi-hauteur des arbres énormes, parmi les branches emmêlées de lianes. C'est vers midi seulement que nous échappons à l'oppression de cette forêt, et que le grand lac, s'ouvrant enfin devant nous, déroule à nos yeux, tout à coup éblouis, l'étendue d'une mer d'étain luisant.

La mouche à vapeur qui doit me ramener au Cambodge est là, seule, amarrée aux branches de ce semblant de rivage, comme perdue au milieu de ce désert de verdure et d'eau chaude. Qu'on allume les feux et partons dès qu'il sera possible.

Tout l'après-midi, tout le soir se passent à glisser, d'un mouvement rapide et monotone, sur ce lac qui aujourd'hui n'a pas de limites visibles, tant il dégage de brume, pour estomper l'horizon; le soleil semble le vaporiser, le boire,--un soleil tout embué d'humidité lui aussi presque trouble, mais sournois et terrible. Pas un souffle nulle part, et une tension électrique à en mourir. Notre course dessine sur l'eau morne des rides toujours pareilles qui se font et se défont en silence; nous naviguons sur je ne sais quel métal fondu, sans doute trop nonchalant ou trop lourd pour bruire comme de l'eau ordinaire; et ainsi nous berçons au passage des compagnies de pélicans, posés en longues bandes d'un blanc rose, qui dorment et qui se dérangent à peine à notre approche. Partout, somnolence et torpeur, sous une lumière à la fois excessive et diffuse. De temps à autre il se joue devant nous des fantasmagories pour nous effrayer; c'est vers l'Ouest toujours; nous voyons des choses sombres qui surgissent dans le lointain presque aussi vite que monteraient les fumées d'un volcan; elles enténèbrent tout un côté du ciel, elles prennent des nuances de cuivre, elles affectent des airs de rochers qui croulent, de montagnes qui vont s'ébouler en chaos: ébauches d'orages qui n'éclatent pas, mais qui tout aussitôt se transforment, s'atténuent et disparaissent comme les visions des rêves.

Pas une barque en vue, pas une jonque, nous sommes seuls sur ce lac sans bords. A travers toutes ces inconsistances du ciel et de l'eau, où ne s'indique jamais un point de repère, notre pilote--un Siamois--se dirige d'instinct sans doute, comme font les oiseaux voyageurs. Au crépuscule cependant, quand il s'agit de trouver l'entrée du grand fleuve dans lequel nous devons nous engager, il est perplexe, il hésite et change de route. Aucun danger d'ailleurs, mais seulement le risque d'être retenus là jusqu'au lever du jour.

Voici la nuit qui tombe, moite et languide, et nous ne savons plus guère où nous sommes. L'eau n'a toujours pas de contours précis. Des masses noires, qui sont des nuées d'orages traînant sur le lac, simulent çà et là des rives proches; nous voyons surgir des fantômes de montagnes, des fantômes de forêts.

De vagues étoiles, embuées aussi comme était le soleil, se dégagent enfin des brumes pour nous conduire; le pilote croit s'y reconnaître et nous continuons notre marche à toute vitesse... Une secousse violente! Le bateau se cabre et s'arrête, en même temps qu'éclate un fracas de branches brisées. Une masse d'ombre, qu'il avait prise pour un de ces nuages trompeurs, était réellement la berge; nous nous y sommes jetés, l'avant en plein dans les arbres, et, de la secousse, mille bestioles qui dormaient dans la verdure tombent comme une pluie sur nous, sauterelles, scarabées, lézards ou mauvais petits serpents... Machine en arrière, et nous nous dégageons, sans avoir de mal; c'était de la vase molle et de frêles palétuviers. Le Siamois d'ailleurs n'avait manqué l'entrée du fleuve que de quelques mètres, et maintenant nous y voici, sûrs de notre marche, qui s'accélère, aidée par le courant. C'est bien le Mékong, et tout est pour le mieux. Allons dormir.

XI

Lundi, 2 décembre 1901.

Vers trois heures cette nuit, sous un déluge où se déversaient toutes les nuées d'hier, nous sommes venus nous amarrer parmi les roseaux du grand fleuve, près de ce village de Kampong-Luong, le lieu de la rive me rapprochant le plus de certain temple, dédié aux mânes de la reine mère du Cambodge, qui est là-bas dans la grande brousse et où je veux faire en passant un pèlerinage.

A présent, à la pointe de l'aube, des pas formidables me réveillent... Ils font trembler la berge voisine et s'accompagnent d'une musique de branches qui s'écrasent. Par le sabord, ouvert près de ma tête, je regarde quels pesants visiteurs m'arrivent. Le jour à peine naissant m'indique un fouillis de roseaux et d'arbustes mouillés, qui semblent d'un vert déjà trop intense pour si peu de lumière, de même que le sol paraît déjà trop rouge. Et voici, dans ce décor de l'extrême matin, des bêtes colossales qui surgissent, s'ébattent avec des gaietés lourdes, ébranlant la terre... On croirait quelque scène des premiers âges du monde... Des éléphants! Sans nul doute les quatre éléphants promis; ils arrivent, ponctuels au rendez-vous; quatre hommes vêtus de blanc les suivent, leur parlent avec douceur, et, d'un ordre donné presque à voix basse, les immobilisent là juste en face de moi.

Quand les bons éléphants sont sellés, ayant chacun sur la nuque un conducteur accroupi et sur le dos un palanquin semblable à une cabane cambodgienne, on m'invite à prendre place, avec mon interprète et mes deux serviteurs. Nous partons à la file, chacun de nous dans sa maisonnette oscillante. D'abord le village à traverser. Ensuite le marché où s'agite un petit monde jaune, arrivé de la brousse voisine à pied ou en charrette; on vend des fruits, des graines, des poulets et de bizarres poissons du Mékong; nos éléphants, avertis de l'effroi qu'ils vont causer, ne marchent plus ici qu'à petits pas discrets; mais, comme toujours, tous les bœufs, tous les buffles s'enfuient devant la bête souveraine, et il y a des mannequins chavirés, des jattes de lait renversées, du tumulte, des cris.

Après ce groupement isolé de vie humaine, nous plongeons pour deux ou trois heures dans la grande brousse où, sur notre chemin, nous ne rencontrerons plus personne. Ce n'est pas la forêt d'ombre comme au Siam; non, la brousse, cette brousse indo-chinoise, inextricable, toujours pareille, inutile et infinie. Nous suivons d'étroits sentiers, sur une terre d'un rouge de sanguine, entre deux rideaux d'arbustes d'un vert trop éclatant. Des feuillages qui nous sont étrangers nous emprisonnent de plus en plus dans leur multitude compacte: toute une végétation éternellement arrosée, éternellement surchauffée, qui cependant n'arrive pas à jaillir en futaie puissante, mais demeure plutôt chétive, molle, d'une exubérance malsaine. Du haut de nos palanquins, nous voyons parfois des déploiements illimités de cette triste verdure-là, qui dit l'exil et qui sent la fièvre.

Au premier plan, devant soi, toujours la nuque de bronze du cornac, et par instants deux énormes oreilles grises qui se soulèvent pour battre l'air comme des éventails. On est royalement bien dans la maisonnette balancée, à l'abri du soleil de feu, cheminant d'une façon si solide et sûre, d'un pas qui ne bronchera jamais, avec une tranquillité qu'aucun obstacle n'aura la force de troubler. Et cependant, à la longue, on a le cœur serré par la monotonie de cette brousse, qui se referme derrière vous en silence, sans cesse, sans merci, à mesure que l'heure passe...

Nous faisons la halte méridienne dans une vieille bonzerie, au pied de la petite montagne qui sert de piédestal au mausolée des rois cambodgiens. Ici, il y a de l'eau courante, de vrais grands arbres et c'est un coin paradisiaque au milieu du désert de mauvaise verdure. Une vaste salle en bois rougeâtre, au toit contourné, n'ayant guère pour murailles que des stores de roseau, et décorée d'immenses images bouddhiques, sur papier de riz, qui sont pendues aux piliers. Nous nous y installons sur des nattes, très dignement accueillis par deux ou trois vieillards bonzes, et par une grand'mère bonzesse aux cheveux blancs tondus ras, dont la figure parcheminée porte cent ans. Nos éléphants ont été lâchés dans la brousse, où ils vont manger pour leur dîner quelques jeunes arbres. En marchant sur la pointe du pied, la vénérable vieille dame au religieux costume jaune nous apporte des oreillers, de forme carrée, pour appuyer notre tête, ou pour nous accouder; elle ne dit rien, et rien ne bouge dans ses traits que figèrent tant d'années d'un mysticisme inintelligible à nos âmes... Après le repas de midi nous nous endormons étendus sur des nattes, dans une sorte de paix monacale très particulière, entendant le bruit du ruisseau voisin qui donne une illusion de fraîcheur.

Vers trois heures et demie, le réveil, pour nos gens comme pour nous-mêmes, et je commande de rappeler nos éléphants, car il est l'heure de se remettre en route.

Cette montagne qui surplombe la bonzerie est l'une de ces fantaisies géologiques jetées çà et là au milieu des régions basses du Cambodge; un de ces petits cônes abrupts, isolés, inattendus, que l'on appelle ici des pnôm: presque tous sont sacrés et servent de base à un lieu de prière. Celui-ci, déjà très pointu par lui-même, est exagéré encore par le mausolée qui le couronne, et qui est plus pointu, plus effilé, qu'aucune de nos flèches de cathédrale;--c'est donc là-haut que dorment, au milieu de cette jungle à tigres et à singes, le plus près possible du ciel plein d'orages, les vieux rois cambodgiens. Les cendres de la reine mère viennent d'y être montées récemment, après une crémation accomplie suivant des rites immémoriaux, avec un cérémonial de danses et de musiques remontant sans nul doute à l'époque d'Angkor.

Il faut une heure environ pour arriver de la bonzerie à la pagode consacrée aux mânes de cette vieille princesse, et but de mon pèlerinage. C'est au baisser du soleil que nous l'apercevons, dans une sorte de clairière au milieu de la brousse. Parmi des palmiers hauts et frêles, dont les plumets verts dominent la jungle d'alentour, elle nous apparaît tout illuminée des feux de Bengale du couchant, doucement éclatante de dorures ternies comme une vieille orfèvrerie précieuse; elle se mire dans un étang solitaire parsemé d'îlots de lotus roses; elle a naturellement de longues cornes d'or, qui partent en tous sens des angles de la toiture; elle est posée sur un piédestal à trois gradins, au bord duquel des monstres aux attitudes moqueuses éclatent de rire, d'un effrayant rire de tête de mort. Et, entendant venir nos éléphants, des bonzes, vêtus de jaune-citron et drapés de jaune-orange, ouvrent les portes, puis s'arrêtent en groupes étages sur les marches du seuil. C'est une vision intacte des vieux âges de l'Asie, qui nous attendait dans le silence de ce lieu perdu et dans le rayonnement rouge du soir.

Au dire de mon interprète, il serait plus discret de ma part et plus élégant de ne pas demander aux bonzes, qui n'oseraient me le refuser, la permission de visiter l'intérieur de la pagode. Sans descendre de mon palanquin, je me bornerai donc à en faire lentement le tour.

C'est l'art d'Angkor que l'on retrouve ici, déchu évidemment de ses proportions colossales, trop cherché peut-être, trop maniéré, mais d'une étrangeté tellement exquise! Là-bas, les énormes murailles étaient couvertes de broderies de pierre. Ici, sous cette toiture fantasque à grandes cornes d'or, on dirait la pagode toute tendue d'un vieux brocart somptueux, qui scintille sous les rayons mourants du soleil--et c'est un réseau de minutieuses ciselures en stuc doré, où se mêlent des parcelles de cristal imitant des rubis et des émeraudes. Quant aux portes, qui brillent d'un éclat différent et plus bleuâtre, elles sont en mosaïque de nacre.

Nos éléphants, comme s'ils avaient compris que nous voulions regarder sans hâte, font le tour des terrasses avec une majesté somnolente. L'une après l'autre, chacune des statues postées sur les rebords nous adresse au passage sa grimace d'ironie; elles ont des corps d'homme, mais des figures d'épouvantail; elles représentent les Esprits gardiens des seuils éternels; leur présence suffit à indiquer un lieu mortuaire et à commander le recueillement; toutes se tiennent les jambes écartées, les mains posées sur les genoux pliés, ayant l'air de se baisser ainsi pour mieux rire--rire des fragilités humaines sans doute, rire de la naissance et rire de la mort... Ainsi que les parois de la pagode, tous les monstres en sentinelle sont couverts de ciselures dorées et de facettes de cristal, qui leur font des costumes de grand apparat, un peu défraîchis, il est vrai, par les ans, et tachetés de moisissure grise; quant à leurs visages, ils nous sont déjà connus; ils ont été copiés sur les bas-reliefs millénaires d'Angkor-Vat. Mais pourquoi ces attitudes convulsées par le rire macabre, dans ce lieu de l'apaisement suprême? Pour nous, quel abîme de mystère, qu'une telle conception des tombeaux!...

Quand nous avons fini de contourner la pagode, quand nous revenons devant les portes de nacre, il n'y a plus que les ors de la toiture, ses courbes un peu chinoises et ses longues cornes qui brillent d'un éclat ardent; le soleil achève de se noyer dans les verdures sans fin de la plaine; il n'illumine plus les murailles, et nous voyons ces vieux brocarts, déjà fanés par les pluies de beaucoup de saisons, s'éteindre en des nuances rares, où miroitent, par places seulement, des espèces de broderies de cristal. Les bonzes, pour nous faire honneur, sont restés sur les marches. Et tout cela--pagode, personnages en robe jaune qui ne bougent pas, esprits funéraires qui rient au bord des terrasses en s'appuyant des mains sur leurs genoux écartés--se reflète dans les eaux mortes de l'étang, où les lotus, fleurs du plein jour, commencent de rapprocher et de fermer leurs larges pétales roses parce que l'ombre du soir approche. Sur ces magnificences surannées, on sent de plus en plus descendre, avec le crépuscule, la paix des isolements profonds.

Il est l'heure de nous en aller, et le pas de nos éléphants redevient rapide pour le départ. Nous nous replongeons dans ces étroits sentiers, où tout le temps la verdure nous enserre et nous frôle. Une fois de plus la brousse se referme sur nous, l'éternelle brousse, se hâtant de nous cacher la clairière magique où, peut-être, rôde encore un peu l'âme incompréhensible d'une vieille reine d'Extrême-Asie.

Nuit noire, quand les bonnes bêtes géantes s'agenouillent pour nous déposer au village de ce matin, près de la berge. Le bateau nous attendait là sous pression, et je fais appareiller pour continuer de redescendre le Mékong. C'est l'époque de l'année où les eaux des lacs du Siam se déversent dans le grand fleuve, et nous partons de toute la vitesse de la machine, aidée de la vitesse du courant. Un peu après minuit, nous sommes de retour à Pnom-Penh, la ville presque coloniale française, et amarrés devant les jardins du gouverneur.

XII

Mardi, 3 décembre 1901.

A Pnom-Penh jusqu'au minuit suivant, après quoi il faudra se replier sur Saïgon, pour être rentré à bord dans les délais militaires. Pluie chaude et torrentielle tout le jour.

C'est ce soir, à neuf heures, que le vieux roi Norodon doit me recevoir. Le gouverneur ayant eu l'extrême bonté de lui dire que je n'étais pas un simple aide de camp, mais un «lettré de France», il paraît que ce sera une grande réception, où figurera le corps de ballet de la cour.

La pluie tombe encore en déluge quand la voiture du gouverneur vient me chercher pour me conduire au palais. Nuit étouffante, malgré l'arrosage à grande eau qui nous vient du ciel noir, et trajet sous des arbres confus, par des avenues obscures où rien ne semble vivre. Mais éblouissement de lumière à l'arrivée, quand des serviteurs se précipitent avec de larges parapluies asiatiques pour nous faire descendre, et nous protéger jusqu'à la salle de réception.

Elle est immense, cette salle, mais elle n'a pas de murailles, rien qu'un toit soutenu en l'air par de très hautes colonnes bleues. Dans des girandoles et sur des torchères cambodgiennes en argent--où naguère encore ne brûlaient que des mèches imbibées d'huile--la lumière électrique vient d'être récemment installée; un peu déconcertante ici, elle éclabousse avec brutalité la foule des princesses, des suivantes, des serviteurs, des musiciens, les cinq ou six cents personnes accroupies à terre sur des nattes: rien que des costumes blancs, des draperies blanches, et beaucoup de bras nus, de seins nus d'une couleur de bronze clair. L'orchestre, dès que nous paraissons, commence une musique d'Asie qui tout de suite nous emporte dans les lointains de l'espace et du temps. Elle est douce et puissante, donnée par une trentaine d'instruments en métal ou en bois sonore que l'on frappe avec des bâtons veloutés. Il y a des tympanons, des claquebois au clavier très étendu, et des carillons de petits gongs qui vibrent à la façon des pianos joués avec la pédale forte. La mélodie est triste infiniment, mais le rythme s'accélère en fièvre comme celui des tarentelles.

Sur une estrade, on nous fait asseoir près du lit de repos aux matelas dorés où le vieux roi infirme et presque moribond va venir s'étendre. Près de nous, sur une table également dorée, on a posé des coupes à champagne, et des boîtes en or rouge du Cambodge remplies de cigarettes. Nous dominons la salle, dont le milieu, tapissé de nattes blanches et assez vaste pour y faire manœuvrer un bataillon, reste vide: c'est là que le spectacle du ballet nous sera offert. Des potiches trop grandes, où trempent des feuillages nuancés comme des fleurs, sont posées au pied de chacune de ces colonnes bleues, qui laissent paraître dans leurs intervalles, au-dessus de la foule en vêtements clairs, le noir de la nuit pluvieuse, l'obscurité profonde du ciel; en ce moment elles laissent surtout paraître la pluie, qui s'abat en déluge plus furieux et dont les moindres gouttelettes, en passant dans cette vive lumière électrique, jettent tous les feux du prisme, brillent tellement qu'on croirait voir tomber des pierreries par milliers, des diamants en cascade. Deux portes là-bas donnent sur l'intérieur du palais, et c'est par là que vont arriver les ballerines. La chaleur reste accablante, malgré les larges éventails que des serviteurs ne cessent d'agiter au-dessus de nos têtes. Et partout des vols d'insectes, affolés par l'éclat des girandoles, tourbillonnent innombrables, moustiques, éphémères, scarabées bruissants ou grandes phalènes.

Le spectacle va donc commencer sans lui. La musique, tout à coup, se fait plus sourde et plus mystérieuse, comme pour annoncer quelque chose de surnaturel. L'une des portes du fond s'ouvre; une petite créature adorable et quasi chimérique se précipite au milieu de la salle: une Apsara du temple d'Angkor! Impossible d'en donner l'illusion plus parfaite; elle a les mêmes traits parce qu'elle est de la même race pure, elle a le même sourire d'énigme, les paupières baissées et presque closes, la même gorge de toute jeune vierge, à peine voilée sous un mince réseau de soie. Et son costume est scrupuleusement copié sur les vieux bas-reliefs, mais copié en joyaux vrais, en étoffes magnifiques; des espèces de gaines en drap d'or emprisonnent ses jambes et ses reins. Le visage tout blanc de fard et les yeux allongés artificiellement, elle porte une très haute tiare d'or, mouchetée de rubis, dont la pointe s'effile comme celle d'un toit de pagode, et, aux épaules, des espèces d'ailerons, de nageoires de dauphin, en or et pierreries. En or également et en pierreries, sa large ceinture, les anneaux qui ornent ses chevilles et ses bras nus couleur d'ambre un peu rose. Seule d'abord en scène, la petite Apsara des vieux âges, échappée du bas-relief sacré, fait des signes d'appel vers cette porte du fond--qui devient pour nous la porte des apparitions féeriques--et deux de ses sœurs accourent la rejoindre, deux nouvelles Apsâras, aussi étincelantes, les hanches moulées dans les mêmes gaines rigides, portant les mêmes tiares d'or et les mêmes ailerons d'or. Elles se prennent par la main toutes trois. Ce sont des reines d'Apsâras sans doute, car un trône a été préparé pour les faire asseoir. Mais elles échangent une mimique d'inquiétude, et recommencent des signes d'appel, toujours vers cette même porte... On était déjà émerveillé d'en voir trois. Est-ce que par hasard il en viendrait d'autres?... Et c'est par groupes qu'elles arrivent, dix, vingt, trente, parées en déesses comme les premières, tout le trésor du Cambodge est sur leurs têtes et sur leurs épaules charmantes.

Devant les trois reines assises, elles vont exécuter des danses rituelles, qui sont des danses presque sur place et plutôt des frémissements rythmés de tout leur être. Elles ondulent comme des reptiles, ces petites créatures sveltes, adorablement musclées et qui semblent n'avoir pas d'os. Parfois elles étendent les bras en croix, et alors l'ondulation serpentine commence dans les doigts de la main droite, remonte en suivant le poignet, l'avant-bras, le coude, l'épaule, traverse la gorge, se continue du côté opposé, suit l'autre bras et vient mourir aux extrêmes phalanges de la main gauche, surchargée de bagues.

Dans la vie réelle, ces petites ballerines exquises sont des enfants très gardées, souvent même des princesses de sang royal, que l'on n'a le droit ni d'approcher ni de voir. On les assouplit dès le début de la vie à ces mouvements qui ne paraissent pas possibles pour des membres humains; à ces poses si peu naturelles, qui cependant sont de tradition immémoriale dans ce pays, ainsi que l'attestent les personnages de pierre habitants des ruines.

Elles vont mimer à présent des scènes du Ramayana, telles que jadis elles furent inscrites dans le grès dur, aux bas-reliefs du temple ancestral. Et voici leurs beaux chars de guerre qui font leur entrée, copiés en petit sur ceux d'Angkor-Vat. Mais, par une convention naïve, les éléphants qui devraient les traîner ont été remplacés par des hommes, marchant à quatre pattes, tout nus et tout jaunes, coiffés de grosses têtes en carton avec trompes et oreilles articulées. Alors nous assistons à des épisodes gracieux ou tragiques, à des combats contre des monstres, surtout à des défilés de cortèges pour célébrer des victoires. On voit une petite reine de quatorze à quinze ans, très constellée, très fardée, idéale sur son char de guerre, poursuivie par les déclarations d'amour d'un jeune guerrier et les repoussant avec une grâce infiniment chaste; on voit mille choses délicates et charmantes, qui témoignent de l'art le plus affiné. Chaque fois qu'une théorie d'Apsâras se retire par l'une des portes du fond, une autre théorie apparaît à l'autre porte et vient lentement occuper la salle. Il en est quelques-unes, de ces petites fées tout en or, qui peuvent bien avoir sept ou huit ans, et qui défilent, peintes comme des idoles, casquées de trop hautes tiares, avec des ailerons de pierreries aux épaules, dignes et graves en des attitudes hiératiques.

Une chaleur de plus en plus lourde s'exhale de cette foule, qui se parfume au musc et aux fleurs; la pluie torrentielle continue d'emplir le fond du tableau avec son ruissellement de gemmes brillantes; de toute la brousse alentour, des myriades de bestioles ailées ne cessent de se précipiter vers les lustres et les torchères; il vient aussi de grandes chauves-souris et des oiseaux nocturnes; l'exubérante vie animale, dont l'air est rempli à l'excès, nous enveloppe et nous pénètre.

Maintenant voici le «Roi des Singes» qui arrive avec son masque d'or, grimaçant,--tel, il va sans dire, que je l'ai vu là-bas sculpté sur les murs des vieux temples. Lui aussi prend des poses qui ne sont pas naturelles, pas possibles (les poses des bas-reliefs, toujours); ses membres jeunes ont été de très bonne heure accommodés à ces exigences de la tradition. A sa suite, toute l'armée des Singes envahit la scène: petites filles encore, petites princesses masquées en épouvantail, mais dont les gorges naissantes se dessinent sous les précieuses soies légères. Et il s'agit, pour cette étonnante mais peu redoutable cohorte, d'aller délivrer la belle Sita, que des démons tiennent captive, très loin, dans une île... Nous sommes en plein Ramayana, et les mêmes spectacles évidemment devaient se donner à Angkor-Thôm, on devait y porter les mêmes costumes; cette soirée achève de nous faire concevoir ce que furent les splendeurs de la ville légendaire. Des temps que nous croyions à jamais révolus ressuscitent pour nos yeux; mais ce n'est pas une reconstitution étudiée qui les fait revivre; non, tout simplement rien n'a changé ici, au fond des âmes ni au fond des palais, depuis les âges héroïques. Malgré ses dehors si amoindris, ce peuple cambodgien déchu est resté le peuple khmer, celui qui étonna l'Asie d'autrefois par son mysticisme et son faste; on sait d'ailleurs qu'il n'a jamais perdu l'espoir de reconquérir sa grande capitale, ensevelie depuis des siècles sous les forêts du Siam,--et c'est toujours le Ramayana, l'épopée si ancienne et si nébuleuse, qui continue de planer sur son imagination et de guider son rêve.

Puisse la France, protectrice(?) de ce pays, comprendre que le ballet des rois de Pnom-Penh est un legs sacré, une merveille archaïque à ne pas détruire!...

Vers une heure du matin, dans la nuit noire et sous la pluie chaude, nous quittons le palais de Norodon, et je vais faire appareiller la mouche à vapeur qui m'attend. Je recommence à descendre le cours du Mékong, dans d'épaisses et pesantes ténèbres où s'évanouit pour moi la vision des petites fées du Ramayana.

Et après-demain il faudra être de retour à Saïgon, la ville au mauvais charme d'alanguissement et de mort, reprendre mon poste près de l'amiral, parmi mes compagnons d'exil; me recloîtrer entre les étouffantes murailles en fer de ce cuirassé, qui, depuis bientôt vingt-deux mois, vient de nous promener au milieu de toutes les houles des mers de Chine, mais qui sommeille, à présent, le long d'un quai morbide où la verdure des arbres est trop verte et le sol tristement rouge.

XIII

Octobre 1910.

Près de dix années encore ont passé sur ce pèlerinage. Et maintenant l'heure est venue très vite, à pas de loup, l'heure qui me semblait ne devoir jamais venir, l'heure crépusculaire de la vie où toutes les choses terrestres s'éloignent, diminuent, s'estompent en grisailles.

Après un peut-être dernier été lumineux passé en Orient, je suis rentré depuis ce matin dans ma maison familiale. Il fait beau aujourd'hui, dans ce coin de France où mes yeux s'ouvrirent, il fait calme sous un ciel bleu; mais le soleil, resté clair et chaud, a cependant un commencement de pâleur qui sonne le déclin de la saison, qui ajoute à la mélancolie de mon retour.

Et voici que le hasard me ramène dans ce réduit qui fut mon «musée» d'enfant,--une chambrette dont je ne songe pour ainsi dire jamais plus à ouvrir la porte, mais que je laisse subsister comme lieu de souvenir; les pauvres choses, qui me firent jadis tant songer à des pays lointains, s'y dessèchent et s'y émiettent dans leurs petites vitrines, comme des momies à l'abandon dans leur hypogée.

On y sent une odeur vieillotte de camphre, d'oiseaux empaillés, de je ne sais quoi de mort, et il y fait triste, ce soir, indiciblement... J'ouvre la fenêtre... Mais je crois que tout y est plus lugubre, au contraire, quand j'y ai fait pénétrer les rayons d'un soleil de soir d'octobre... Ah! une guêpe y est entrée en même temps... Oui, je me rappelle qu'autrefois il y venait aussi beaucoup de guêpes, car ce cabinet donne sur des jardins, de vieux jardins de province un peu trop enclos, mais dont les murs sont tapissés de vignes et de rosiers...

J'y pense tout à coup; ce numéro suranné d'une revue coloniale contenant les images qui furent les premières à me révéler les ruines d'Angkor, il doit être toujours là, derrière un rideau. Comment donc n'ai-je pas eu l'idée de le chercher à mon retour d'Extrême-Asie? Je vais tenter de le trouver, dans ce recoin, sous la poussière déposée comme une impalpable cendre.

Elle fut certainement décisive, l'influence qu'exerça ce musée sur l'orientation de ma vie. Il en va de même pour la plupart des hommes, simples jouets de leurs impressions initiales; des riens, longuement regardés au premier âge, suffisent pour infléchir, dans un sens ou dans un autre, toute la suite de leur destinée. Et ce soir--est-ce parce que je ne l'ai pas revu depuis de longs mois, ce minuscule musée--pour un peu ses sortilèges agiraient encore; les pauvres choses de ses étagères me donneraient presque l'inquiétude et le frisson de pays inconnus, vers lesquels m'évader et courir... Quel mouvement puéril! Mais c'est fini, tout cela; de l'inconnu, il n'en existe plus, et j'ai vidé la coupe des aventures!... Derrière cette vitre, tel oiseau éclatant qui me faisait rêver des «colonies», mais j'ai erré au plus impénétrable des forêts qu'il habita. Telle humble calebasse aux dessins barbares, que je considérais comme une précieuse curiosité; mais j'ai vécu parmi les noirs Yoloffs qui excellent à les graver ainsi, à l'ombre de leurs toits de roseaux, devant leurs horizons de sables. Telle pagaie accrochée contre le mur et qui évoquait pour moi les «sauvages des îles», mais les Polynésiens m'ont appris à manœuvrer les pareilles, en camaraderie avec eux, dans leurs pirogues balancées sur les houles du Grand Océan... Alors, vraiment, ce n'était que ça, le monde? Ce n'était que ça, la vie?...

Ah! j'ai retrouvé le numéro de la revue coloniale, révélateur d'Angkor. Sur le papier jauni, les images, combien elles sont imparfaites et maladroites, auprès des belles illustrations que l'on fait de nos jours; c'est qu'elles datent déjà d'un demi-siècle, hélas! Elles sont très fidèles cependant et voici bien les hauts donjons à silhouette de tiare, que maintenant j'ai contemplés en réalité, au soleil tropical ou sous les nuées des orages de là-bas. Dès que j'ai revu les si modestes gravures, tout de suite, bien entendu, les impressions de la première fois se représentent en foule à ma mémoire; même ces phrases emphatiques d'Ecclésiaste qui avaient chanté alors dans ma tête d'enfant, je les retrouve comme si elles étaient d'hier: «J'ai tout essayé, tout éprouvé... Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les ruines de la mystérieuse Angkor...»

Eh! Mais c'est aujourd'hui ce morne retour au foyer dont j'avais eu le pressentiment si net, le retour suprême, avec une âme très lasse et des cheveux blanchissants! Il n'y a pas d'illusion à se faire, c'est aujourd'hui, et le cycle de ma vie est clos...

Des guêpes encore viennent d'entrer, et des mouches bourdonnantes; devant les petites vitrines scellées et les petites choses mortes, elles décrivent leurs courbes folles; l'époque est proche cependant où elles vont s'endormir ou mourir; mais c'est par esprit de tradition elles aussi, sans doute, qu'elles ont tenu à reparaître gaiement dans ce lieu si longtemps fermé où elles avaient l'habitude, autrefois, de danser leurs rondes en ma compagnie. Les moindres bestioles, on le sait, refont éternellement les mêmes choses aux mêmes places, ainsi que les moindres mousses ou fleurettes sauvages revivent pendant des siècles dans le même coin des bois.

Et, de mes pèlerinages sans nombre, les futiles ou les graves, ce faible argument si peu nouveau est encore tout ce que j'ai rapporté qui vaille.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1452-1-12.

Notes in this chapter

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