PÈLERIN D'ANGKOR
Reading edition
I
Je ne sais pas si beaucoup d'hommes ont comme moi depuis l'enfance pressenti toute leur vie. Rien ne m'est arrivé que je n'aie obscurément prévu dès mes premières années.
Les ruines d'Angkor, je me souviens si bien de certain soir d'avril, un peu voilé, où en vision elles m'apparurent! Cela se passait dans mon «musée» d'enfant, très petite pièce, en haut de ma maison familiale, où j'avais réuni beaucoup de coquillages, d'oiseaux des îles, d'armes et de parures océaniennes, tout ce qui pouvait me parler des pays lointains. Or il était décidé tout à fait à cette époque, par mes parents, que je resterais près d'eux, que jamais je n'irais courir le monde, comme mon frère aîné qui venait de mourir là-bas en Extrême-Asie.
Ce soir-là donc, écolier toujours inattentif, j'étais allé m'enfermer au milieu de ces choses troublantes, pour flâner plutôt que de finir mes devoirs, et je feuilletais des papiers jaunis, revenus de l'Indo-Chine dans les bagages de mon frère mort. Des carnets de notes. Deux ou trois livres chinois. Ensuite un numéro de je ne sais quelle revue coloniale où était contée la découverte de ruines colossales perdues au fond des forêts du Siam; il y avait une image devant laquelle je m'arrêtai saisi de frisson: de grandes tours étranges que des ramures exotiques enlaçaient de toutes parts, les temples de la mystérieuse Angkor! Pas un instant d'ailleurs je ne doutai que je les connaîtrais, envers et contre tous, malgré les impossibilités, malgré les défenses.
Pour y songer mieux, j'allai m'accouder à la fenêtre de mon «musée», celle de toute la maison d'où l'on voyait le plus loin; il y avait d'abord les vieux toits du tranquille voisinage, puis les arbres centenaires des remparts, au delà enfin la rivière par où les navires s'en vont à l'Océan.
Et j'eus cette fois la prescience très nette d'une vie de voyages et d'aventures, avec des heures magnifiques, presque un peu fabuleuses comme pour quelque prince oriental, et aussi des heures misérables infiniment. Dans cet avenir de mystère, très agrandi par mon imagination enfantine, je me voyais devenant une sorte de héros de légende, idole aux pieds d'argile, fascinant des âmes par milliers, adoré des uns, mais suspecté et honni des autres. Pour que mon personnage fût plus romanesque, il fallait qu'il y eût une ombre à la renommée telle que je la souhaitais... Cette ombre, que serait-ce bien?... Quoi de chimérique et d'effarant?... Pirate peut-être... Oui, il ne m'eût pas trop déplu d'être soupçonné de piraterie, tout là-bas, sur des mers à peine connues...
Ensuite m'apparut mon propre déclin, mon retour au foyer, bien plus tard, le cœur lassé et les cheveux blanchissants. Ma maison familiale serait restée pareille, pieusement conservée,--mais çà et là, percées dans les murs, des portes clandestines conduiraient à un palais de Mille et une Nuits, plein des pierreries de Golconde, de tout mon butin fantastique. Et, comme la Bible était en ce temps-là mon livre quotidien, j'entendais murmurer dans ma tête des versets d'Ecclésiaste sur la vanité des choses. Rassasié des spectacles de ce monde, tout en rentrant, vieilli, dans ce même petit musée de mon enfance, je disais en moi-même: «J'ai tout éprouvé, je suis allé partout, j'ai tout vu, etc...»--Et, parmi tant de phrases déjà tristement chantantes qui vinrent alors me bercer à cette fenêtre, l'une, je ne sais pourquoi, devait rester gravée dans mon souvenir, celle-ci: «Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les grandes ruines d'Angkor...»
Un coup de sifflet, à la fois impérieux et doux, me fit soudain redevenir le petit enfant soumis qu'en réalité je n'avais pas cessé d'être. Il partait d'en bas, de la cour aux vieux murs enguirlandés de plantes. Je l'aurais reconnu entre mille: c'était l'appel coutumier de mon père, chaque fois que j'étais légèrement en faute. Et je répondis: «Je suis là-haut dans mon musée. Que veux tu, bon père? Que je descende?»
Il avait dû entrer dans mon bureau et jeter les yeux sur mes devoirs inachevés.
--Oui, descends vite, mon petit, finir ta version grecque, si tu veux être libre après dîner pour aller au cirque.
(J'adorais le cirque; mais je peinais cette année-là sous la férule d'un professeur exécré que nous appelions le Grand-Singe-Noir, et mes devoirs trop longs n'étaient jamais finis.)
Donc, je descendis m'atteler à cette version. La cour, nullement triste pourtant, entre ses vieux petits murs garnis de rosiers et de jasmins, me sembla trop étroite, trop enclose, et je jugeai trop nébuleux, un peu sinistre même, le crépuscule d'avril qui y tombait à cette heure: j'avais en tête le ciel bleu, l'espace, les mers,--et les forêts du Siam où s'élèvent, parmi des banians, les tours de la prodigieuse Angkor.
II
Samedi, 23 novembre 1901.
Environ trente-cinq ans plus tard.
Une pluie chaude, pesante, torrentielle, se déverse de nuages plombés, inonde les arbres et les rues d'une ville coloniale qui sent le musc et l'opium. Des Annamites, des Chinois demi-nus circulent empressés, à côté de soldats de chez nous qui ont la figure pâlie sous le casque de liège. Une mauvaise chaleur mouillée oppresse les poitrines; l'air semble la vapeur de quelque chaudière où seraient mêlés des parfums et des pourritures.
Et c'est Saïgon,--une ville que je ne devais jamais voir, et dont le nom seul jadis me paraissait lugubre, parce que mon frère (mon aîné de quinze ans) était allé, comme tant d'autres de sa génération, y prendre les germes de la mort.
Aujourd'hui, il m'est depuis longtemps familier, ce Saïgon d'exil et de langueur; je crois même que je ne le déteste plus. Quand j'y étais venu pour la première fois--déjà un peu sur le tard de ma vie--combien j'avais trouvé son accueil tristement étrange et hostile! Mais je me suis fait à son ciel plombé, à l'exubérance de ses malsaines verdures, à la bizarrerie chinoise de ses fleurs, à son isolement au milieu de plaines d'herbages semées de tombeaux, aux petits yeux de chat de ses femmes jaunes, à tout ce qui est sa grâce morbide et perverse. D'ailleurs, je m'y sens déjà des souvenirs, comme un semblant de passé; j'y ai presque aimé, j'y ai beaucoup souffert. Et dans son cimetière immense, envahi d'herbes folles, j'ai conduit plusieurs de mes camarades de campagne.
A mes précédents séjours, nous étions sur un perpétuel qui-vive, pendant des expéditions de guerre, en Annam, au Tonkin ou en Chine; impossible de trouver le temps d'une profonde plongée dans l'intérieur du pays, vers ces ruines d'Angkor. Mais enfin, pour une fois, à Saïgon me voilà au calme; notre action maritime étant terminée dans le golfe de Pékin, le lourd cuirassé que j'habite est certainement amarré ici pour plus d'un mois, contre le quai nostalgique, près de cet arsenal morne et quasi abandonné où le sol est rouge comme de la sanguine sous des feuillées trop magnifiquement vertes.
Et c'est ce soir, après de si longues années d'attente, que je pars cependant pour ma visite aux grandes ruines. La pluie tombe sur Saïgon, diluvienne comme d'habitude; tout ruisselle d'eau chaude. Une voiture m'emmène au chemin de fer (il commence banalement, mon voyage) et fait jaillir à flots une boue rougeâtre, sur les torses nus des passants ou sur leurs habits de toile blanche. Autour de la gare, des quartiers où l'on se croirait en pleine Chine, bien plutôt qu'en une colonie française.
Le train part. Dans les wagons, on étouffe malgré l'arrosage de l'averse. Au crépuscule, qui est plus hâtif sous les épais nuages, il nous faut traverser d'abord de mélancoliques étendues d'herbe, que jalonnent tant de vieux mausolées chinois couleur de rouille; toute la Plaine des Tombeaux, où déjà l'on y voit gris; n'était cette chaleur persistante, le soir de novembre sur ce steppe exotique serait pareil aux plus brumeux soirs de chez nous. Et ensuite la nuit nous prend, dans l'infini des rizières...
Après deux heures de course, le train s'arrête; nous sommes à Mytho et c'est la tête de ligne, la fin de ce modeste petit chemin de fer colonial. Ici, changement à vue, comme il arrive en ces régions; tous les nuages ont fondu au ciel, et le bleu nocturne s'étend limpide, merveilleux, avec son semis d'étoiles. Nous sommes auprès d'un grand fleuve tranquille, le Mékong; pour me porter d'abord au Cambodge, en remontant ces eaux, une mouche à vapeur doit m'attendre par là, non loin. La route qui m'y conduit, le long de la berge, est comme l'avenue d'un parc soigné; mais les arbres, qui la couvrent de leurs branches, sont plus grands que les nôtres, et les lucioles y font danser partout leurs feux légers. Paix et silence; le lieu serait adorable, sans cette lourdeur de l'air toujours, et ces senteurs alanguissantes. Quelques lumières, en ligne parmi la verdure, indiquent les rues, les allées plutôt, de l'humble ville provinciale qui fut tracée d'un seul coup sur la plaine unie. Et comment dire la tristesse, le recueillement songeur, pendant les nuits, de ces coins de France, de ces semblants de patrie égarés au milieu de la grande brousse asiatique, isolés de tout, même de la mer... Par petits groupes, des soldats en vêtements de toile blanche font dans ce chemin leur monotone promenade des soirs, et, en les croisant, je distingue des voix qui ont l'accent de Gascogne, d'autres de ma province natale; pauvres garçons, que des mamans anxieuses attendent au foyer trop lointain, et qui vont consumer ici une ou deux des plus belles années de leur vie! Peut-être y laisseront-ils de ces métis, qui peu à peu infiltrent le sang français à cette inassimilable race jaune: ensuite ils rentreront chez eux, anémiés pour longtemps par ce climat; ou bien n'y rentreront pas, mais s'en iront dormir avec des milliers d'autres dans la terre rouge de ces cimetières,--qui sont inquiétants d'être si vastes et si envahis d'herbes folles...
La mouche à vapeur appareille dès que je suis à bord; nous commençons à remonter le Mékong, suivant de près les rives où les arbres tendent comme un rideau intensément noir, et où les lucioles continuent leur danse d'étincelles. Avant d'atteindre la lisière des forêts du Siam, j'aurai à traverser tout l'État du Cambodge; mais je m'arrêterai à Pnom-Penh, la capitale du bon roi Norodon, où j'arriverai dans la nuit de demain.
III
Dimanche, 24 novembre 1901.
Mon petit bateau à vapeur toute la nuit a refoulé le courant du fleuve majestueux, et marché vers le Nord. Le lever du jour nous trouve continuant la même navigation paisible, le long de cette brousse indo-chinoise dont les interminables rideaux étaient si noirs sous les étoiles, mais sont devenus si éclatants sous le soleil. Des bananiers, des cocotiers, des palétuviers, des bambous, des joncs, serrés les uns aux autres en masse compacte et sans fin. A première vue, on croirait qu'il est inhabité, ce pays; à mieux regarder, cependant, on s'aperçoit combien son opulent manteau vert est déjà sournoisement travaillé en dessous par le microbe humain. De distance en distance, des espèces de foulées, comme en tracent les fauves, débouchent de dessous bois et vont au fleuve; c'est elles qui dénoncent d'abord la présence des villages; quand on passe tout auprès, des puanteurs animales viennent se mêler aux senteurs des plantes; de pauvres cabanes se révèlent, blotties parmi les branches, et des hommes apparaissent, bien humbles et comme négligeables sous l'éternelle verdure souveraine. Annamites grêles, au torse couleur de safran. Jeunes filles souvent gracieuses de corps et de visage, mais repoussantes dès qu'elles sourient, à cause de ces dents laquées de noir qui font ressembler leur bouche à un trou sombre. Une très petite humanité enfantine et déjà vieillotte qui n'a guère évolué depuis l'ancêtre préhistorique, et que la puissante flore tropicale dissimule depuis des siècles dans ses feuillées.
Beaucoup de pirogues sur ce fleuve, des pirogues faites chacune d'un tronc d'arbre creusé. Et, partout contre les berges, des engins primitifs pour la pêche, sortes de claies en jonc, en bambou, affectant diverses formes singulières; la plupart ressemblent à d'énormes cocons et sortent à peine du fouillis vert pour ne plonger qu'à moitié dans l'eau; presque l'on s'imaginerait voir les chrysalides d'où naissent ces bonshommes jaunes: sortes de vers, de mites, qui rongent ici l'admirable revêtement des plaines. Et, en plus de tant de pièges tendus, il y a les innombrables oiseaux pêcheurs, aux longues pattes, au long cou, au long bec cruel toujours prêt à saisir. Hommes et échassiers guettent ces myriades de vies silencieuses, rudimentaires, qui passent dans le fleuve; de toute antiquité leur chair s'est nourrie de la chair plus froide des poissons.
Plus d'une fois mon pilote s'égare, dans la monotonie de ses rives sans cesse pareilles; il s'engage dans des petits affluents trompeurs, bordés toujours des mêmes rideaux de verdure. Et là nous nous échouons, il faut rebrousser chemin.
Sur le soir, le type humain change. Ces rares habitants des berges, entrevus dans les roseaux, ont le type plus hindou, plus aryen; les yeux sont grands et droits, avec des sourcils bien dessinés; des moustaches ombragent les lèvres des hommes. Les habitations changent en même temps, se font plus hautes, élevées sur pilotis. Nous ne sommes plus en Cochinchine; nous venons d'entrer au Cambodge.
Et, à une heure après minuit, nous nous amarrons à un quai, devant la ville de Pnom-Penh qui dort sous les étoiles.
IV
Lundi, 25 novembre 1901.
L'air, ici, est déjà moins accablant qu'à Saïgon, moins chargé d'électricité et de vapeur d'eau. On se sent mieux vivre.
Et une mélancolie tout autre émane de cette ville, qui est perdue dans l'intérieur des terres, qui n'a ni grands navires, ni matelots, ni animation d'aucune sorte. Voici relativement peu d'années que le roi Norodon a confié son pays à la France, et déjà tout ce que nous avons bâti à Pnom-Penh a pris un air de vieillesse, sous la brûlure du soleil; les belles rues droites que nous y avons tracées, et où personne ne passe, sont verdies par les herbes; on croirait l'une de ces colonies anciennes, dont le charme est fait de désuétude et de silence...
Aujourd'hui cependant se trouve être le troisième jour de la traditionnelle «fête des eaux», et, le soir, quand le soleil tourne au rouge de cuivre, les bords du grand fleuve tout à coup s'animent. Dans l'une des jonques royales, dont l'avant représente l'énorme tête d'un monstre de rêve cambodgien, j'assiste, en compagnie d'une vingtaine de Français et de Françaises en résidence d'exil à Pnom-Penh, au défilé des longues pirogues de course; elles passent dans des remous furieux d'écume, menées par des hommes demi-nus qui pagayent debout en de belles attitudes, s'excitant par des cris.
V
Mardi, 26 novembre 1901.
A l'écart, sur la rive du fleuve, les vastes quartiers du roi s'étendent, environnés de silence; avec leurs préaux dénudés, ils forment comme une sorte de clairière au milieu de ce pays, à côté de cette ville que les arbres envahissent, et les chemins de terre rougeâtre qui les entourent sont criblés de larges empreintes par la promenade quotidienne des éléphants.
Aujourd'hui, au premier soleil de six heures et demie du matin, errant seul, je franchis la porte d'une cour de ce palais, une cour qui est très grande et pavée de blanc; au milieu, isolée dans ce vide si clair, une svelte pagode blanche et or, dont le toit se hérisse de pointes d'or, et, isolés aussi sur les côtés de cette petite solitude, deux hauts clochetons d'or étonnamment aigus, que supportent des rocailles garnies d'orchidées et de mille plantes rares. Je n'aperçois personne nulle part. Mais le silence ici prend une forme spéciale; un bruissement s'y mêle, en sourdine, sans le troubler, une vague musique aérienne que l'on ne définit pas tout de suite,--et c'est le concert des petites sonnettes argentines suspendues à chaque pointe des clochetons et des toits; le moindre souffle qui passe les fait tinter doucement.
Elle est toute neuve, cette pagode; elle éblouit par la blancheur de ses marbres, et ses ors étincellent. Ses fenêtres ont des couronnements d'or qui, sur le fond neigeux des murailles, se découpent comme de nettes joailleries et finissent en pointe de flèche. Quant à ses toits, couverts de céramiques dorées, ils ont des cornes à tous les angles, mais des cornes très, très longues, qui s'inclinent, se redressent, menacent en tous sens! A côté de ces cornes-là, celles des pagodes chinoises vraiment paraîtraient rudimentaires, à peine poussées; on dirait que plusieurs taureaux géants ont été décoiffés pour orner l'étrange temple.--Les différents peuples de race jaune restent hantés depuis des siècles par cette conception des toitures cornues sur leurs édifices religieux; mais ce sont les Cambodgiens qui les dépassent tous en extravagance...
Des pas s'approchent, des pas lourds... Ah! trois éléphants!... Sans prendre garde à moi ils traversent la cour, avec des airs entendus, empressés, comme des gens qui savent ce qu'ils ont à faire. Le bruit de leur marche et des sonnettes pendues à leur collier trouble une minute le concert éolien qui tombe discrètement d'en haut, et puis, dès qu'ils ont passé, revient ce musical silence, qui est adorable ici, dans la pureté et la quasi-fraîcheur du matin.
Les portes ouvertes de la pagode m'invitent à entrer.
A son plafond, à ses murailles, des ors trop vifs brillent partout, et mon pas résonne sur des plaques d'argent bien neuves, dont elle est entièrement dallée. Il y a donc encore à notre époque des pays où l'on songe à construire de tels sanctuaires!...
Presque aussitôt, par une porte différente, quatre petites créatures m'apparaissent, toutes jeunes, toutes menues, les cheveux coupés ras comme des garçons, et une fleur de gardénia piquée sur l'oreille. Les belles soies qui les couvrent, dessinant leurs gorges à peine formées, indiquent des femmes du palais,--sans nul doute des ballerines, puisqu'il n'y a guère que cela, paraît-il, à la cour du vieux roi Norodon. Au mouvement que je fais pour me retirer, elles répondent par un gentil signe timide, qui signifie: «Restez donc, vous ne nous gênez pas.» Et je les remercie d'un salut. Cette courtoisie humaine, que l'on nous a apprise aux deux bouts opposés du monde et dont nous venons de faire vaguement l'échange, est d'ailleurs notre seule notion commune... J'avais déjà rencontré dans ma vie bien des femmes-poupées, bien des femmes-bibelots, mais pas encore des Cambodgiennes chez elles, et je regarde celles-ci évoluer sur les dalles d'argent à pas silencieux, avec tant de grâce aisée et naïve; leurs torses, tous leurs membres ont dû être assouplis dès l'enfance par ces longues danses rituelles, qui sont d'usage ici, aux fêtes et aux funérailles. Qui les amène si matin vers ce temple, quel chagrin puéril? Et quelles sortes de prières peuvent bien formuler leurs petites âmes, qui en ce moment se révèlent anxieuses dans leurs yeux?...
La chaleur est déjà lourde quand je reviens au quartier des Français, pour chercher l'ombre à bord de mon petit bateau amarré contre la berge. Accablement et silence, dans ces rues si bien tracées mais vides, où l'herbe envahit les trottoirs. A part quelques forçats cambodgiens, tout nus, l'air nonchalant et heureux, qui arrosent les pelouses des jardins aux bizarres fleurs, je ne rencontre plus personne: la ville du roi Norodon va s'endormir jusqu'à la tombée du jour, sous l'éblouissement de son soleil. Et décidément ce petit coin de France, qui est venu se greffer là, ne semble pas viable, tant il a pris, en peu d'années, un air de vétusté et d'abandon.
A trois heures de l'après-midi, je fais appareiller pour continuer mon voyage vers les ruines d'Angkor, en remontant le cours du Mékong.
Aussitôt disparaît Pnom-Penh. Et la grande brousse asiatique recommence de nous envelopper entre ses deux rideaux profonds, en même temps que se révèle, partout alentour, une vie animale d'intensité fougueuse. Sur les rives, que nous frôlons presque, des armées d'oiseaux pêcheurs se tiennent au guet, pélicans, aigrettes et marabouts. Parfois des compagnies de corbeaux noircissent l'air. Dans le lointain, se lèvent des petits nuages de poussière verte, et, quand ils s'approchent, ce sont des vols d'innombrables perruches. Çà et là, des arbres sont pleins de singes, dont on voit les longues queues alignées pendre comme une frange à toutes les branches.
De loin en loin, des habitations humaines, en groupe perdu. Toujours un fuseau d'or les domine, pointant vers le ciel: la pagode.
Mes hommes ayant demandé de s'approvisionner de fruits pour la route, je fais arrêter, à l'heure du crépuscule, contre un grand village bâti sur pilotis tout au bord du fleuve. Des Cambodgiens souriants s'avancent aussitôt, pour offrir des cocos frais, des régimes de bananes. Et, tandis que les marchés se discutent, une énorme lune rouge surgit là-bas, sur l'infini des forêts.
La nuit vient quand nous nous remettons en route. Cris de hiboux, cris de bêtes de proie; concert infini de toutes sortes d'insectes à musique, qui délirent d'ivresse nocturne dans les inextricables verdures.
Et puis, sur le tard, les eaux s'élargissent, tellement que nous ne voyons plus les rives: nous entrons dans le lac immense, formé ici chaque année, après la saison des pluies, par le puissant fleuve qui périodiquement inonde les plaines basses du Cambodge et une partie des forêts du Siam. Pas un souffle de brise. Comme sur de l'huile, nous traçons, en glissant sur ce lac de la fièvre, des plissures molles, que la lune argente. Et l'air tiède, que nous fendons vite, est encombré par des nuées de bestioles étourdies, qui s'assemblent en tourbillon à l'appel de nos lanternes et s'abattent en pluie sur nous: moucherons, moustiques, éphémères, scarabées ou libellules.
Vers minuit, alors que nous venions de nous endormir, fenêtres ouvertes et demi-nus, tout à coup nous arrive un essaim d'énormes scarabées noirs, bardés de piquants comme des châtaignes, mais d'ailleurs inoffensifs, qui se promènent en hâte, explorant notre poitrine et nos bras.
VI
Mercredi, 27 novembre 1901.
Sur le lac, grand comme une mer, voici le lever du soleil. Et en quelques minutes tout se colore. A l'horizon de l'Est, l'air limpide devient tout rose, et une ligne d'un beau vert chinois indique la continuation sans fin de la forêt noyée. Par contraste, du côté de l'Ouest--où la rive est trop lointaine pour être vue--il y a des amoncellements de choses sombres, chaotiques, terrifiantes, qui pèsent sur les eaux; des choses qui se tiennent debout, ainsi que des blocs de montagnes, et se découpent aussi nettes que des cimes réelles dans le ciel pur, mais que l'on dirait prêtes à des écroulements formidables comme ceux des fins de monde; l'ensemble de tout cela est raviné, creusé, tourmenté, avec des ténèbres dans les replis, avec des rougeurs de cuivre sur les saillies. Et juste au-dessus, comme posée, la vieille lune morte, la grande pleine lune couleur d'étain, commence à pâlir devant ce soleil qui surgit en face. Tout ce côté de l'Ouest serait à ne pas regarder, à faire peur, si l'on ne savait ce que c'est: un orage, d'aspect cent fois plus terrible que les nôtres, qui couve avec un air de dormir, et vraisemblablement n'éclatera pas.
C'est de là que nous étaient venues, sur la fin de la nuit, cette chaleur et cette sorte de tension électrique si énervantes; avec l'habitude de ces climats, nous avions deviné, avant de le voir, qu'il y avait quelque part dans l'air un épouvantail de ce genre. Mais voici que cela se déforme, s'atténue, cesse de donner l'illusion de la consistance, et on respire mieux à mesure que tout achève de se dissoudre: des nuages quelconques à présent; bientôt après, de simples vapeurs, qui restent pour embrumer chaudement la partie occidentale de cette petite mer, où nous passons seuls.
Pas une jonque en vue; pas plus de trace de l'homme qu'avant son apparition dans la faune terrestre. Mais çà et là de longues traînées, d'un blanc rosé, font des marbrures sur les eaux verdâtres saturées de matières organiques, et ce sont des compagnies de pélicans qui dorment et se laissent flotter.
Jusqu'au milieu du jour, nous continuons de cheminer sur le lac inerte, qui a des luisances d'étain poli. A l'horizon de l'Est, une espèce de moutonnement vert se prolonge sans fin, toujours semblable à lui-même: grands arbres, qui baignent jusqu'aux branches et dont les dômes seulement émergent encore. Ce n'est qu'un faux rivage, puisque sous la verdure le lac ne cesse de s'étendre à d'imprécises distances; ce n'est que la limite des eaux plus profondes, où la végétation perdrait pied.
Trente lieues, quarante lieues de forêt noyée défilent ainsi, tant que dure notre course paisible vers le Nord. Zone immense, inutilisable en cette saison pour l'homme, mais réservoir prodigieux de vie animale; ombrages pleins d'embûches de guets-apens, de griffes, de becs féroces, de petites dents venimeuses, de petits dards aiguisés pour les piqûres mortelles. Des ramures plient sous le poids des graves marabouts au repos; des arbres sont si chargés de pélicans que, de loin, on les croirait tout fleuris de grandes fleurs pâlement roses.
Aux instants où nous naviguons en frôlant presque cette forêt au vert éternel, les hôtes des branches s'épeurent, prennent leur vol. Et alors, de près, nous voyons des écheveaux de lianes, comme dévidés sur les arbres, les rattachant les uns aux autres, tellement que tout cela se tient pour ne former qu'une seule masse indémêlable.
A une heure, nous prenons notre mouillage, à l'ombre, dans une petite baie, enclose de folle verdure. C'est, paraît-il, le point où doivent venir me chercher les grands sampans commandés d'avance au chef du plus prochain village sur la route d'Angkor; la mouche à vapeur qui m'a conduit jusque-là ne pourrait du reste s'avancer davantage sous bois.
Ils apparaissent vers six heures du soir, ces sampans à toiture, sortant l'un après l'autre de dessous les lianes en fouillis. Le grand soleil rouge vient de se coucher quand j'y prends place, avec mon serviteur français, mon interprète cambodgien, mon boy chinois, notre petit bagage de nomades. Et nous commençons de nous enfoncer à l'aviron dans le dédale des arbres, au cœur de la forêt noyée qui se referme sur nous, tandis que la nuit vient nous envelopper, presque soudaine, sans crépuscule.
La région que nous allons traverser n'est que pendant six mois par an transformée en lac; bientôt les eaux se retireront, laissant reparaître la terre qui va hâtivement se couvrir d'herbages. Et les hommes reviendront bâtir des huttes pour la saison sèche, ramenant leurs troupeaux et suivis de l'inévitable cortège des tigres et des singes; la vie pastorale reprendra pied ici, jusqu'aux pluies prochaines.
Tous ces grands arbres, immergés jusqu'à la naissance des branches, simulent dans l'obscurité nos chênes ou nos hêtres; on dirait un pays inondé de nos climats, s'il n'y avait cette chaleur lourde, ces excès de senteurs, ces excès de bruissements partout, cette pléthore de sève et de vie. Le ciel s'est de nouveau rempli de nuées d'orage et l'air redevient accablant. Nuit sans étoiles et sans lune. Dans cette zone, point de silhouettes de palmes. Les énormes touffes noires, qui se suivent en procession indéfinie sur notre passage, rappellent les cimes de nos arbres, bien qu'elles soient d'essences inconnues; on les voit, malgré la nuit, se dédoubler dans le miroir obscurci des eaux, et leurs vagues images renversées suffisent à maintenir pour nous le sentiment de l'inondation, de l'anormal, du cataclysme. A tout instant nous heurtons les feuillées épaisses, d'où retombent sur nos épaules des lézards qui dormaient, des éphémères par myriades, des petits serpents ou bien des sauterelles. Souvent nos rameurs s'égarent, s'interpellent en lugubres cris asiatiques, et changent de route. Les ruines auxquelles nous allons faire visite sont vraiment bien gardées, par une telle forêt...
Au bout de deux heures cependant nous réussissons à sortir de dessous bois, pour entrer dans un marécage, parmi des herbes géantes. Là, sommeille une rivière très étroite, dont nous commençons à remonter le cours, frôlés par les joncs, les plantes de toute sorte. Nuit de plus en plus noire. Au passage, nous faisons lever de grands oiseaux qui s'effarent, ou bien une loutre, ou quelque biche que l'on entend fuir avec des bonds légers. Et vers dix heures enfin, tandis que nos bateliers continuent de ramer sans arrêt, nous nous étendons sous nos moustiquaires, pour dormir aussitôt d'un confiant sommeil.
VII
Jeudi, 28 novembre 1901.
Environ deux heures du matin. Nous sommes réveillés, mais délicieusement et à peine, par une musique lente, douce, jamais entendue et si étrange... Ce n'est ni très loin, ni très près... Des flûtes, des tympanons, des cithares; on dirait aussi des carillons de clochettes, et des gongs argentins rythmant la mélodie en sourdine. En même temps nous percevons que le bruit des rames a fait trêve, que le sampan ne marche plus. Donc, nous voici au terme de notre voyage par eau, et amarrés sans doute contre la rive pour débarquer ensuite au lever du soleil. La musique persiste, monotone, répétant toujours les mêmes phrases, qui ne fatiguent pas mais qui bercent. Et nous nous rendormons bientôt, ayant dit en nous-mêmes, pendant ces minutes d'un demi-réveil: «C'est bon, nous sommes arrivés au Siam, devant quelque village, et il y a fête nocturne... dans la pagode... en l'honneur des dieux d'ici...»
Six heures et demie du matin. Réveil encore, mais pour tout de bon cette fois, car il fait jour; entre les planches qui nous abritent, nous voyons filtrer des rais de lumière rose. La musique n'a pas cessé, toujours douce et pareille, mêlée maintenant à l'aubade sonore des coqs, aux bruits de la vie diurne qui revient.
Et c'est un enchantement de regarder au dehors! Si la végétation de la forêt noyée, sur laquelle nos yeux s'étaient fermés, rappelait celle de nos climats, ici la plus extravagante flore tropicale s'éploie en toutes sortes de palmes, de grandes plumes vertes, de grands éventails verts. Nous sommes devant un village, sur une petite rivière aux berges de fleurs. A travers les roseaux, le soleil levant jette partout ses flèches d'or. Des maisonnettes de chaume, sur pilotis, s'alignent le long d'un sentier de sable fin. Des gens demi-nus, sveltes, aux torses cuivrés, circulent parmi la verdure. Ils passent et repassent, un peu pour nous voir, mais les regards sont discrets, souriants et bons. Les fleurs embaument: une odeur de jasmin, de gardénia, de tubéreuse. Dans la pure lumière qui renaît, ce naïf va-et-vient matinal semble une scène des vieux âges où l'homme avait encore la tranquillité. Et puis, habitués comme nous l'étions à la laideur des filles d'Annam, qui n'y voient qu'entre des paupières bridées, par deux petits trous obliques, combien cela nous change et nous repose d'arriver au milieu d'une population qui ouvre ses yeux à peu près comme nous ouvrons les nôtres!
Arrivent maintenant mes charrettes à bœufs, commandées depuis hier au chef du district; cinq charrettes, car il n'y a place dans chacune que pour une seule personne, tout contre le dos du cocher. Elles ressemblent à des espèces de mandolines qui seraient posées sur des roues et que l'on aurait attelées par leur long manche, courbé en proue de gondole.
Il faut se hâter de partir, afin d'arriver à Angkor avant le midi brûlant. Et le voyage commence en suivant l'étroite rivière par un sentier de sable bordé de roseaux et de fleurs; c'est sous une colonnade de hauts cocotiers d'où retombent des guirlandes de lianes, fleuries en grappes. Il fait une fraîcheur matinale exquise, sous ces grandes palmes; nous traversons des villages, tranquilles et jolis comme à l'âge d'or, où les gens nous regardent passer avec des sourires de bienveillance timide. La race semble de plus en plus mélangée de sang indien, car beaucoup de jeunes filles ont de grands yeux noirs, ombrés comme ceux des bayadères.
Halte au bout d'une heure à Siem-Reap, presque une ville, mais tout à fait siamoise, avec ses maisonnettes toujours perchées sur pilotis, et sa pagode qui se hérisse de cornes d'or. Il y a cependant un petit bureau de poste, tout campagnard, où l'on peut affranchir ses lettres avec des timbres à l'effigie du roi Chulalongkorn. Et un petit bureau de télégraphe, car on m'apporte une dépêche ainsi conçue: «Résident supérieur de Pnom-Penh à gouverneur de Siem-Reap. Vous prie faire prévenir M. Pierre Loti qu'il trouvera quatre éléphants à Kompong-luong à son retour.» C'est à souhait; les quatre éléphants, je les avais fait demander au bon roi Norodon, afin de pouvoir me rendre, après le pèlerinage d'Angkor, à la pagode où reposent les cendres de la reine mère du Cambodge, au milieu des bois.
Après Siem-Reap, nos charrettes à bœufs quittent la rivière, pour tourner dans un autre chemin de sable qui plonge en pleine forêt. Alors c'est fini tout à coup des grandes plumes vertes au-dessus de nos têtes; toute cette végétation de cocotiers et d'arékiers se localisait au bord de l'eau; nous pénétrons sous des feuillages qui ressemblent à ceux de nos climats, seulement les arbres qui les portent seraient un peu des géants à côté des nôtres. Malgré tant d'ombre, la chaleur, à mesure que monte le soleil, devient de minute en minute plus accablante. Suivant le vague sentier, à travers la futaie démesurée et la brousse impénétrable, nos charrettes sautillent, au trot de nos bœufs, entre deux rangées de buissons ou de fougères. Et les singes prudents grimpent au plus haut des branches.
C'est au bout de deux heures environ de cette course en forêt que la ville fabuleuse tout à coup se révèle à nos yeux, quand déjà nous nous sentions pris par le sommeil, à force de cahots, de bercement et de chaleur.
Devant nous voici de l'espace libre qui se développe; un marais envahi par les herbes et les nénufars; puis toute une vaste coupée, pour nous dégager enfin de ces bois où nous cheminions enfermés. Et plus loin, au delà de ces eaux stagnantes, voici des tours ayant forme de tiare, des tours en pierre grise, de prodigieuses tours mortes qui se profilent sur le ciel pâli de lumière! Oh! je les reconnais tout de suite, ce sont bien celles de la vieille image qui m'avait tant troublé jadis, un soir d'avril, dans mon musée d'enfant... Donc, je suis en présence de la mystérieuse Angkor!
Cependant je n'ai pas l'émotion que j'aurais attendue. Il est trop tard sans doute dans ma vie, et j'ai déjà vu trop de ces débris du grand passé, trop de temples, trop de palais, trop de ruines. D'ailleurs, tout cela est comme estompé sous l'éblouissement du jour; on le voit mal, parce qu'il fait trop clair. Et puis, surtout, midi approche, avec sa lassitude, avec son invincible somnolence.
Ces enceintes colossales et ces tours, qui viennent de nous apparaître comme quelque mirage de la torride chaleur, ce n'est pas la ville même, mais seulement Angkor-Vat, son principal temple,--auprès duquel nous devons camper pour ce soir. La ville, Angkor-Thom, on nous dit qu'elle gît plus loin, immense et imprécise, ensevelie sous la forêt tropicale.
Pour conduire à cette basilique-fantôme, un pont des vieux âges, construit en blocs cyclopéens, traverse l'étang encombré de roseaux et de nénufars; deux monstres, rongés par le temps et tout barbus de lichen, en gardent l'entrée; il est pavé de larges dalles qui penchent et, par places, on le dirait près de crouler dans l'eau verdâtre. Au pas de nos bœufs, nous le traversons, presque endormis; à l'autre bout s'ouvre une porte, surmontée de donjons comme des tiares, et flanquée de deux gigantesques serpents cobras qui se redressent, éployant en éventail leurs sept têtes de pierre.
Et, cette porte franchie, nous voici en dedans de la première enceinte, qui a plus d'une lieue de tour: une morne solitude enclose, simulant un jardin à l'abandon; des broussailles, enlacées de jasmins qui embaument, et d'où l'on voit çà et là surgir des débris de tourelles, des statues qui ferment les yeux, ou bien des têtes multiples de grands cobras sacrés. Le soleil nous brûle, maintenant que nous avons quitté l'ombre des épaisses ramures. Une avenue dallée de pierres grises allonge devant nous sa ligne fuyante, s'en va droit jusqu'au sanctuaire, dont la masse gigantesque domine à présent toutes choses; avenue sinistre, passant au milieu d'un petit désert trop mystérieux, et pour mener à des ruines, sous un soleil de mort. Mais, plus nous approchons de ce temple, que nous pensions voué au définitif silence, plus il semble qu'une musique douce arrive à nos oreilles,--qui sont un peu troublées, à dire vrai, par la fiévreuse chaleur et le besoin de dormir... C'est bien une musique pourtant, distincte du concert des insectes et du grincement de nos chariots; c'est quelque chose comme une lente psalmodie humaine, à voix innombrables... Qui donc peut chanter ainsi dans ces ruines, et malgré les lourdeurs accablantes de midi?...
Quand nous sommes au pied même des écrasantes masses de pierres sculptées, des terrasses, des escaliers, des tours qui pointent dans le ciel, nous rencontrons le village d'où montent ces prières chantées: parmi quelques hauts palmiers frêles, des maisonnettes sur pilotis, en bois et en nattes, très légères, avec d'élégantes petites fenêtres festonnées, qui se garnissent aussitôt de têtes curieuses, pour nous voir venir. Ce sont des personnages au crâne rasé, tous uniformément vêtus d'une robe couleur citron et d'une draperie couleur orange. Ils chantent à demi-voix et nous regardent sans interrompre leur litanie tranquille.
Très singulier village, où il n'y a point de femmes, point de bétail, point de cultures; rien que ces chanteurs, jaunes de figure et vêtus en deux nuances de jaune. Environ deux cents bonzes du Cambodge et du Siam, préposés à la garde des ruines sacrées, vivent là dans les continuelles prières, psalmodiant nuit et jour devant l'amas des blocs titanesques accumulés en montagne.
Tout de même l'arrivée de nos charrettes, de nos bœufs, de nos bouviers, interrompt un instant leur monotone rêve. Pour nous faire accueil, deux ou trois d'entre eux descendent des maisonnettes perchées, et, le crâne luisant sous le soleil, s'avancent à notre rencontre, sans hâte et à l'aise, dans cette chaleur qui tombe d'aplomb sur la terre et que la terre renvoie plus malsaine et plus mouillée.
Nous campons là sur des nattes, derrière nos mousselines hâtivement tendues, heureux de pouvoir enfin nous allonger, à cinq ou six pieds au-dessus de la terre où rampent les serpents, heureux de sentir nos têtes protégées par un vrai toit, qui donne, sinon de la fraîcheur, du moins de l'ombre épaisse. Et, cherchant l'ombre aussi, nos bœufs se couchent sous notre maison, contre le sol humide et chaud.
S'il y avait de l'air, il nous en viendrait de partout, même d'en bas, puisque le plancher est à jour; mais il n'y en a nulle part, à cette heure où tout est brûlant, immobile et languide. La torpeur méridienne achève d'éteindre les bruits, de figer les choses; l'éternelle psalmodie des bonzes, le murmure même des insectes semblent mettre une pédale sourde et se ralentir. A travers la mousseline comme à travers une brume, nous continuons de voir, tout près, tout près, les énormes soubassements du temple, dont nous devinons les tours se perdant là-haut, dans de l'incandescence blanche. La lourdeur et le mystère de ces grandes ruines qui emplissent la moitié du ciel, m'inquiètent davantage à mesure que mes yeux se ferment; et c'est seulement lorsque le sommeil est près de me faire sombrer dans l'inconscience que je reconnais bien comme accompli mon souhait de jadis, que je me sens tout à fait arrivé à Angkor...
Je dois avoir dormi deux ou trois heures, quand par degrés la conscience me revient... Qu'est-ce donc que je rêvais? Cela se passait dans un pays sans nom où il faisait tristement sombre; près de moi, sur une plage blanchâtre, le long d'une mer confuse et noire, s'agitaient des silhouettes humaines,--que peut-être j'ai aimées au cours de quelque existence précédente; qui sait, car mon cœur se serre un peu quand la grande lueur réelle, tout à coup revenue, les chasse dans le non-être sans retour... Où suis-je bien?... Sur quelle région de la Terre se rouvrent mes yeux?... Il fait chaud, d'une chaleur molle, comme si je m'étais couché au-dessus d'une vasque d'eau bouillante... De l'ombre sur ma tête. Mais, autour de moi, encadrées par ces espèces de franges qui retombent de la toiture en roseaux, des choses proches éclatent dans une lumière trop vive: ce sont des feuillages inondés de soleil et d'interminables alignements de pierres grises, dont la réverbération m'éblouit. Et puis dans l'air il y a des chants, comme des plaintes, sur un rythme inconnu.--Ah! les litanies des bonzes.--Et ces pierres grises?--Oui, je me rappelle: les assises colossales dés ruines... Je dormais depuis midi au pied du grand temple d'Angkor, dans cette clairière qui est gardée par des fossés et des petits murs, et que, de toutes parts, en silence, la forêt tropicale environne de ses épais linceuls verts.
Trois heures et demie, l'instant où chacun s'éveille ici, après l'accablement diurne. Sous le plancher à claire-voie, j'entends les bœufs qui se relèvent, les bouviers qui recommencent à parler. Les mouches bourdonnent en crescendo et les bonzes psalmodient plus fort.
Aucun nuage au ciel, aucune menace. Toute la voûte resplendit, pâlement bleue, au-dessus des énormes tours. Sans doute l'arrosage tropical va faire trêve encore pour ce soir. Que l'on attelle donc à nouveau les charrettes: au lieu d'entrer dans le temple, j'irai plutôt voir la ville, là-bas sous le suaire des arbres. Elle est loin, cette ville ensevelie. Tandis qu'il y a dix mètres à peine entre ma maisonnette suspendue et les marches qui mènent aux premières galeries du sanctuaire; il me sera toujours facile de m'y rendre, sous n'importe quelle ondée.
Avec les mêmes grincements de roues, la même lenteur berçante, nous retraversons le bocage enclos, ensuite le portique du seuil, le pont où se tiennent en sentinelle les grands serpents à sept têtes.
Et, par les vagues sentiers de brousse, nous nous replongeons sous le couvert infini de la forêt. Alors la chaleur, qui continue de peser aussi lourdement sur nos épaules, se fait tout à coup ombreuse et mouillée; des tourbillons de moustiques nous enveloppent, et nous respirons cette malaria spéciale qui donne la fièvre des bois.
Nous cheminions depuis une heure à travers la futaie ininterrompue, parmi les fleurs étranges, quand enfin les remparts de la ville se dressent devant nous, toujours en pleine nuit verte, sous l'enlacement des ramures. Ils étaient défendus jadis par des fossés de cent mètres de large, que la terre et les feuilles mortes achèvent de combler, et ils avaient plus de quatre lieues de pourtour. On croirait à présent des rochers, tant ils sont hauts et frustes, déformés par le travail patient des racines, envahis par les broussailles et les fougères. Et la «Porte de la Victoire», sous laquelle nous allons passer, on dirait, au premier aspect, l'entrée d'une caverne frangée de lianes...
A des époques imprécises, cette ville, depuis des siècles ensevelie, fut une des splendeurs du monde. De même que le vieux Nil, avec son limon seul, avait fait éclore dans sa vallée une civilisation merveilleuse, ici le Mékong, épandant chaque année ses eaux, avait déposé de la richesse et préparé l'empire fastueux des Khmers. C'est vraisemblablement à l'époque d'Alexandre le Macédonien qu'un peuple émigré de l'Inde vint s'implanter sur les bords de ce grand fleuve, après avoir subjugué les indigènes craintifs (des hommes à petits yeux, adorateurs du serpent). Les conquérants amenaient à leur suite les dieux du brahmanisme, les belles légendes du Ramayana, et, à mesure que croissait leur opulence sur ce sol fertile, ils élevaient partout des temples gigantesques, ciselés de mille figures.
Plus tard--quelques siècles plus tard, on ne sait trop, car l'existence de ce peuple s'est beaucoup effacée de la mémoire des hommes--les puissants souverains d'Angkor virent arriver, de l'Occident, des missionnaires en robe jaune, porteurs de la lumière nouvelle dont s'émerveillait le monde asiatique: le Bouddha, devancier de son frère Jésus, venait d'éclairer l'Inde, et ses envoyés se répandaient vers l'Extrême-Asie, pour y prêcher cette même morale de pitié et d'amour que les disciples du Christ avaient récemment donnée à l'Europe. Alors les farouches temples de Brahma devinrent des temples bouddhiques; les statues de leurs autels changèrent d'attitude et baissèrent les yeux avec des sourires plus doux.
Il semble que, sous le bouddhisme, la ville d'Angkor connut l'apogée de sa gloire. Mais l'histoire de son rapide et mystérieux déclin n'a pas été écrite, et la forêt envahissante en garde le secret. Le petit Cambodge actuel, conservateur de rites compliqués au sens perdu, est un dernier débris de ce vaste empire des Khmers, qui depuis plus de cinq cents ans a fini de s'éteindre sous le silence des arbres et des mousses...
Donc, à travers l'ombre, nous arrivons à la «Porte de la Victoire», qui d'abord nous semblait l'entrée d'une grotte. Cependant elle est surmontée de monstrueuses figures de Brahma, que nous cachaient les racines enlaçantes, et, de chaque côté, dans des espèces de niches, sous les feuillées, se tiennent embusqués d'informes éléphants à trois têtes.
Au delà de cette porte, couronnée de sombres visages, nous pénétrons dans ce qui fut la ville immense. Il faut le savoir, car, à l'intérieur des murailles, la forêt se prolonge, aussi ombreuse, aussi serrée, éployant aussi haut ses ramures séculaires. Nous quittons là nos charrettes pour nous avancer à pied par des sentiers à peine tracés, des foulées de bête fauve; comme guide, j'ai mon interprète cambodgien, qui est un familier des ruines; à sa suite, nos pas s'étouffent dans l'herbe, et nous n'entendons que le glissement discret des serpents, la fuite légère des singes.
Cependant de méconnaissables débris d'architecture apparaissent un peu partout, mêlés aux fougères, aux cycas, aux orchidées, à toute cette flore de pénombre éternelle qui s'étale ici sous la voûte des grands arbres. Quantité d'idoles bouddhiques, petites, moyennes ou géantes, assises sur des trônes, sourient au néant; on les avait taillées dans la pierre dure et elles sont restées, chacune à sa même place, après l'écroulement des temples, qui devaient être en bois sculpté; presque toujours de pieux pèlerins leur ont construit des toits en chaume pour les abriter contre les averses d'orage; on leur a même brûlé des baguettes d'encens et apporté des fleurs; mais il n'y a point de bonzes habitant à leurs côtés, à cause de la terrible «fièvre des bois» qui ne permet pas de dormir sous l'épaisseur des cimes vertes, et, même aux époques des grands pèlerinages, on les laisse passer leurs nuits dans la solitude.
Voici où furent des palais, voici où vécurent des rois prodigieusement fastueux,--de qui l'on ne sait plus rien, qui ont passé à l'oubli sans laisser même un nom gravé sur une pierre ou dans une mémoire. Ce sont des constructions humaines, ces hauts rochers qui, maintenant, font corps avec la forêt et que des milliers de racines enveloppent, étreignent comme des pieuvres.
Car il y a un entêtement de destruction même chez les plantes. Le Prince de la Mort, que les Brahmes appellent Shiva, celui qui a suscité à chaque bête l'ennemi spécial qui la mange, à chaque créature ses microbes rongeurs, semble avoir prévu, depuis la nuit des origines, que les hommes tenteraient de se prolonger un peu en construisant des choses durables; alors, pour anéantir leur œuvre, il a imaginé, entre mille autres agents destructeurs, les pariétaires, et surtout ce «figuier des ruines» auquel rien ne résiste.
C'est le «figuier des ruines» qui règne aujourd'hui en maître sur Angkor. Au-dessus des palais, au-dessus des temples qu'il a patiemment désagrégés, partout il déploie en triomphe son pâle branchage lisse, aux mouchetures de serpent, et son large dôme de feuilles. Il n'était d'abord qu'une petite graine, semée par le vent sur une frise ou au sommet d'une tour. Mais, dès qu'il a pu germer, ses racines, comme des filaments ténus, se sont insinuées entre les pierres pour descendre, descendre, guidées par un instinct sûr, vers le sol, et, quand enfin elles l'ont rencontré, vite elles se sont gonflées de suc nourricier, jusqu'à devenir énormes, disjoignant, déséquilibrant tout, ouvrant du haut en bas les épaisses murailles; alors, sans recours, l'édifice a été perdu.
La forêt, toujours la forêt, et toujours son ombre, son oppression souveraine. On la sent hostile, meurtrière, couvant de la fièvre et de la mort; à la fin, on voudrait s'en évader, elle emprisonne, elle épouvante... Et puis, les rares oiseaux qui chantaient viennent de faire silence, et qu'est-ce que c'est que cette obscurité soudaine? Il n'est pas l'heure cependant; il doit y avoir autre chose que l'épaisseur des verdures, là-haut, pour rendre les sentiers si sombres... Ah! un tambourinement général sur les feuillées, une averse diluvienne! Au-dessus des arbres, nous n'avions pas vu que tout à coup le ciel devenait noir. L'eau ruisselle, se déverse à torrents sur nos têtes; vite, réfugions-nous là-bas, près d'un grand Bouddha songeur, à l'abri de son toit de chaume.
Cela dure longtemps, l'hospitalité forcée de ce dieu,--et c'est infiniment triste, dans le mystère de dessous bois, au baisser du jour.
Quand le déluge enfin s'apaise, il serait temps de sortir de la forêt pour ne pas s'y laisser surprendre par la nuit. Mais nous étions presque arrivés au Bayon, le sanctuaire le plus ancien d'Angkor et célèbre par ses tours aux quatre visages; à travers la futaie semi-obscure, on l'aperçoit d'ici, comme un chaos de rochers. Allons quand même le voir.
En pleine mêlée de ronces et de lianes ruisselantes, il faut se frayer un chemin à coups de bâton pour arriver à ce temple. La forêt l'enlace étroitement de toutes parts, l'étouffe et le broie; d'immenses «figuiers des ruines», achevant de le détruire, y sont installés partout jusqu'au sommet de ses tours qui leur servent de piédestal. Voici les portes; des racines, comme des vieilles chevelures, les drapent de mille franges; à cette heure déjà tardive, dans l'obscurité qui descend des arbres et du ciel pluvieux, elles sont de profonds trous d'ombre devant lesquels on hésite. A l'entrée la plus proche, des singes qui étaient venus s'abriter, assis en rond pour tenir quelque conseil, s'échappent sans hâte et sans cris; il semble qu'en ce lieu le silence s'impose. On n'entend que de furtifs bruissements d'eau: les feuillages et les pierres qui s'égouttent après l'averse.
Le guide cambodgien insiste pour partir; nous n'avons pas de lanternes à nos charrettes, dit-il, et il faut rentrer avant l'heure du tigre. Soit, allons-nous-en; mais nous reviendrons, exprès pour ce temple infiniment mystérieux.
Tout de même, avant de m'éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure,--et je frémis tout à coup d'une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d'en haut sur moi,... et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille,... et puis trois, et puis cinq, et puis dix; il y en a partout, et j'étais surveillé de toutes parts... Les «tours à quatre visages!» Je les avais oubliées, bien qu'on m'en eût averti... Ils sont de proportions tellement surhumaines, ces masques sculptés en l'air, qu'il faut un moment pour les comprendre; ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque; on dirait des vieilles dames discrètement narquoises. Images des dieux qu'adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l'histoire; images auxquelles, depuis des siècles, ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes pluies dissolvantes n'ont pu enlever l'expression, l'ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine...
Nos bœufs trottent bon train pour le retour, comme devinant qu'il faut sortir avant la nuit de cette forêt, mouillée d'eau chaude, qui déjà se fait obscure presque soudainement, sans crépuscule. Et le souvenir des trop grandes vieilles dames, qui sourient là-bas derrière nous, discrètes au-dessus des amas de ruines, continue de me poursuivre pendant cette fuite sautillante et cahotée à travers la brousse.
Quand je retrouve enfin l'air libre, devant les larges fossés de nénufars, à l'entrée du pont cyclopéen, le ciel déblayé a repris une limpidité de cristal, et c'est l'instant où commencent à palpiter les étoiles. Au bout de la clairière réapparue, les tours du temple d'Angkor-Vat se dressent très haut; elles ne sont plus, comme à midi, pâlies par un excès de soleil, presque nébuleuses; d'une netteté violente, à présent, elles découpent à l'emporte-pièce, sur fond d'or vert, leurs silhouettes de tiares à plusieurs rangs de fleurons, et une grande étoile, l'une des premières allumées, scintille au-dessus, magnifiquement... Alors revient chanter en moi la phrase enfantine de jadis: «Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les grandes ruines d'Angkor.»
Après l'étouffement des voûtes d'arbres, après la forêt pleine d'embûches, on a déjà une impression de sécurité et de «chez soi» à rentrer dans l'immense enclos du temple où les broussailles n'ont guère plus que la taille humaine et où l'avenue dallée s'en va droite et sûre vers un semblant de village. Le chant des bonzes est aussi là pour me faire accueil, et quand je remonte par la petite échelle dans ma maisonnette sur pilotis et sans murailles, tout cela me semble hospitalier.
C'est à nuit close, précédé d'un Siamois porteur de torche, que je franchis enfin le seuil de ce temple colossal d'Angkor-Vat. J'avais cependant pris mon parti de n'y commencer mon pèlerinage que demain au lever du jour; mais il est là, si voisin, surplombant presque de sa masse terrible mon logis frêle!
Quelques marches de granit à monter et m'y voici, dans une première galerie infiniment longue qui a l'intimidante sonorité des cavernes et qui en avait d'abord le silence, mais qui tout de suite s'emplit de bruissements...
C'est la galerie extérieure, celle qui forme un carré de deux cent cinquante mètres de côté et qui entoure, comme un somptueux chemin de ronde, tout l'enchevêtrement étage des constructions centrales... Les dalles y sont feutrées d'on ne sait quoi de mou qui s'écrase sous les pas en répandant une odeur de musc et de fiente. Et, aux bruissements de l'arrivée, s'ajoutent à présent des petits cris aigus qui se propagent devant nous dans ces lointains si obscurs...
La torche en passant me révèle, sur les parois d'un gris sombre, une mêlée inextricable de guerriers qui gesticulent avec fureur; tout le long du chemin, un bas-relief ininterrompu déroule à perte de vue des batailles, des combattants par milliers, des éléphants caparaçonnés, des monstres, des chars de guerre... Je ne prétends pas m'aventurer cette nuit dans le dangereux dédale du milieu, dans le temple proprement dit, mais au moins voudrais-je en faire le tour, par ces galeries si droites, qui semblent si faciles, et continuer de suivre jusqu'au bout le déroulement du bas-relief... Cependant ils me troublent, ces petits cris aigus qui se multiplient en concert, comme poussés par des milliers de rats, au-dessus de ma tête!... Et puis, là-haut, en guise de pierres de voûte, ne dirait-on pas un tremblotement d'étoffes noires?... Oh! les adorables créatures inscrites çà et là aux parois, sans doute pour reposer les yeux de la longue bataille: un lotus à la main, elles se tiennent deux par deux, ou trois par trois, calmes et souriantes sous leurs tiares archaïques. Et ce sont les Apsaras divines des théogonies hindoues. Avec amour, les artistes d'autrefois ont ciselé et poli leurs gorges de Vierges... Qui dira ce qu'est devenue la cendre des belles sur qui furent copiés ces torses parfaits?... Horreur! voici que les voûtes s'abaissent vers nous, ou du moins les tremblotantes étoffes noires qui y paraissent suspendues!... Elles descendent à toucher nos cheveux, on sent le vent qu'elles font comme à grands coups d'éventail... Des corps poilus, agitant très vite de longues membranes chauves... Et c'était cela qui criait là-haut comme des rats... Nous sommes frôlés de toutes parts... D'énormes chauves-souris, en nuage, en avalanche, affolées, agressives!... Elles vont éteindre notre pauvre lumière falote. Sauve qui peut! Courons vers les portes... Ce temple, évidemment, ne veut pas qu'on le profane aux heures solennelles de la nuit.
Au dehors, paix soudaine, sérénité du ciel et splendeur des étoiles. Nous arrêtons notre course de fuite pour respirer délicieusement; il y a des jasmins qui embaument l'air, et la tranquille psalmodie des bonzes, après ces milliers de cris à nos oreilles, semble une musique exquise. Toutes ces figures tourmentées qui peuplaient les murailles et tous ces attouchements d'ailes affreuses!... De quel cauchemar nous venons de sortir!...
Du reste, c'est l'heure enchantée dans ces régions, l'heure où le brasier du soleil s'est éteint et où la rosée mauvaise n'a pas commencé de mouiller toutes choses. Dans l'immense clairière au milieu de laquelle trône le temple, et que défendent des fossés et des murs, on a une impression de sécurité parfaite, malgré l'ambiance et les grandes forêts. Les tigres ne franchissent point les ponts de pierre, bien que les portiques n'en soient plus jamais fermés; à part quelques singes curieux, toutes les bêtes des bois respectent le bocage enclos où des hommes habitent et chantent.
Et la grande avenue est là, qui s'en va devant moi, droite et sûre, blanchâtre dans la nuit, entre les touffes sombres des arbustes aux senteurs de jasmin et de tubéreuse; sans but, je me mets à cheminer doucement sur ses dalles, m'éloignant du temple, entendant de moins en moins le chant des bonzes qui par degrés se perd, derrière ma route, dans l'infini silence.
J'ai marché, marché, et voici les fossés aux lotus, avec le pont de sortie que gardent les serpents à sept têtes. La forêt, sur l'autre rive, dresse très haut son rideau noir; elle m'attire, avec son sommeil et son mystère. Sans y entrer, si j'allais seulement jusqu'à l'orée de ses futaies pleines de nuit où tant d'oreilles aux aguets doivent déjà m'entendre... Et je passe avec précaution le portique, m'assurant de chaque dalle où mon pied s'appuie comme à tâtons; en pareille obscurité, ce pont est imposant à franchir.
Mais il me semble que j'entends courir derrière moi à pas légers... Des hommes ou des singes?... Avant que j'aie eu le temps de me retourner, je me sens pris par la main, oh! très gentiment, et deux silhouettes humaines surgissent qui veulent me retenir. Tout de suite je les reconnais: deux de mes braves Siamois, conducteurs de bœufs; que me veulent-ils? Pour nous expliquer, nous ne savons aucun mot commun dans aucune langue. Mais ils me font signe que c'est téméraire d'aller plus loin: il y a des embûches, et il y a des bêtes avec des dents, qui mordent. Alors, soit, je me laisse ramener par eux.
Ils me conduisent en un coin d'élection où d'autres naïfs bouviers, également de mon cortège, sont étendus à fumer des cigarettes en prenant le frais. C'est sur le mur d'enceinte, bas et large, qui forme terrasse au-dessus des fossés de défense. Il paraît que je dois m'étendre aussi; sur le sol ce serait impossible, à cause de tous les venins sournois qui rampent dans l'herbe; mais, sur ces vieilles dalles bien nettes, on ne risque rien. L'un d'eux enlève le vêtement mince qui couvrait son torse de cuivre, le roule en peloton et en fait un oreiller pour ma tête; après quoi il faut allumer une de leurs cigarettes qui a je ne sais quelle agréable et anesthésiante odeur d'herbe brûlée. Nous ne pouvons pas causer, bien entendu; mais--sans doute parce que le silence, ici, a quelque chose de trop terrible--un des jeunes bouviers entonne en fausset très doux une petite chanson à dormir qui semble la plainte de quelque Esprit des ruines; rien qu'à l'écouter je me sens très loin, dans un pays d'inconnu et d'incompréhensible. Et de même les constellations, qui, au-dessus de ma tête renversée, scintillent sur le bleu noir de l'infini, me font à leur manière un permanent signal d'exil: la Grande Ourse, qui trônait à demeure dans nos nuits de France, semble avoir glissé dans le ciel; elle est presque tombée sous l'horizon, et, du côté inverse, je vois briller, très indicatrice, la Croix du Sud.
C'était, au premier abord, une sensation délicieuse de reposer ainsi, demi-nu, se confiant à la tiédeur égale et caressante d'une atmosphère qui ne peut à aucun moment se refroidir et où l'on sait que jamais ne se lèvera un souffle trop vif. Mais les instants de bien-être sont comptés en ces climats; autour de nous un petit susurrement, discret pour commencer, s'enfle de minute en minute et se généralise: les moustiques s'assemblent, ayant flairé de loin l'odeur inusitée de la chair. Et puis déjà la toile dont je suis vêtu s'amollit, s'imbibe d'humidité: l'éternelle mouillure de ces régions, qui avait fait trêve une heure ou deux, reparaît à présent sous forme de rosée. Nous sommes saupoudrés de gouttelettes d'eau; il faut revenir chercher un abri au pied du grand temple, dans le hameau des bonzes chanteurs, au hangar de pèlerins.
C'est sous ce hangar, et protégé par son petit autel à Bouddha, que je vais enfin m'endormir. Les pilotis m'éloignent du sol où courent les bêtes venimeuses, et une mousseline tendue est ma protection contre les bêtes qui volent. Autour de moi s'installent les bouviers jaunes de ma suite; comme ils n'ont pas de moustiquaire, il décident de se relayer pour entretenir jusqu'au matin, sous le plancher à claire-voie de notre logis, un grand feu d'herbes qui nous enveloppera tous d'un nuage protecteur. Et, bercé par les chants bouddhiques, je m'abîme bientôt dans le sommeil, au milieu d'une odorante fumée.
VIII
Vendredi, 29 novembre 1901.
Éveillé à l'aube, par le crescendo matinal des psalmodies. Il y a eu tant d'humidité, tant de rosée que, malgré le toit de chaume, tout est mouillé autour de moi et sur moi, comme après une averse.
A la quasi-fraîcheur de l'extrême matin, je monte à nouveau les premiers degrés du temple entre les rampes frustes, rongées par les pluies des siècles. Et, me souvenant des chauves-souris gardiennes, j'entre avec un excès de précautions, sans faire plus de bruit qu'un chat. Elles dorment toutes là-haut, mes ennemies d'hier au soir, la tête en bas, pendues par les griffes au plafond de pierre, et simulant à cette heure des myriades de petits sacs en velours sombre. Me voici dans la place sans qu'elles aient bougé; je reconnais la galerie, aux sonorités de caveau, que décore à perte de vue l'interminable bas-relief des batailles; cependant, comme elle se révèle cette fois d'ensemble, fuyant en perspective toute droite, elle me paraît encore plus infiniment longue; un demi-jour verdâtre remplace tout à coup ici la belle lumière qui naissait dehors; ainsi que dans les souterrains, on y sent une odeur de moisissure, mais que domine la puanteur musquée des fientes de chauves-souris, déposées en couche sur le sol, comme si, de la voûte, il pleuvait constamment des graines brunes.
Pour éclairer le déploiement du bas-relief, qui couvre toute la paroi intérieure de la galerie, des fenêtres de distance en distance ouvrent sur le bocage d'alentour, donnant une lumière atténuée que verdissent les feuillages et les palmes. Très somptueuses fenêtres d'ailleurs: elles s'encadrent de si délicates ciselures que l'on croirait des dentelles plaquées sur la pierre, et elles ont des barreaux annelés qui semblent des colonnettes de bois, précieusement travaillées au tour, mais qui sont en grès, comme le reste des murailles.
Ce bas-relief, qui prolonge sa mêlée de personnages, sur une longueur d'un kilomètre, aux quatre faces du temple, s'inspire de l'une des plus antiques épopées conçues par les hommes d'Asie,--ces Aryens nos ancêtres.
«Jadis, à l'âge appelé Kuta, vivaient les fils de Kyacyapa, qui étaient d'une force et d'une beauté surhumaines. Deux sœurs leur avaient donné le jour, Diti et Aditi. Mais les fils d'Aditi étaient dieux, tandis que les fils de Diti étaient démons.
»Un jour qu'ils s'étaient réunis en conseil pour chercher un moyen de se soustraire à la vieillesse et à la mort, ils décidèrent de cueillir toutes ces plantes des bois que l'on nomme des simples, de les jeter dans la mer de lait, et ensuite de baratter la mer; il en résulterait un magique breuvage qui vaincrait la mort et les rendrait à jamais vigoureux et beaux.
»Ils firent donc une baratte avec une montagne, une corde avec le grand serpent sacré Vasouki, et se mirent à baratter sans trêve.
»Bientôt, des eaux remuées, sortirent les Apsaras, danseuses et courtisanes célestes qui étaient d'une incomparable beauté. Elles devinrent les femmes des demi-dieux Gandharwas et donnèrent naissance à la race des singes.
»Ensuite sortit en personne la belle Varouni, fille de l'Océan, que les fils d'Aditi prirent pour épouse. Enfin, à la surface de la mer, on vit se former le breuvage merveilleux qui devait triompher de la mort. Mais, pour le posséder, une guerre d'extermination commença entre les fils de Diti et les fils d'Aditi. Et les fils d'Aditi furent les vainqueurs.»
Tel est le thème résumé du Ramayana, cette légende ancestrale venue jusqu'à nous grâce au pieux Valmiki, saint ermite de la montagne qui a pris soin, dans la nuit des temps, de la transcrire et de la fixer en un poème de vingt-cinq mille distiques.
Le barattement de la mer de lait occupe à lui seul un panneau de plus de cinquante mètres de long. Viennent ensuite les batailles des démons et des dieux, ou celles des singes contre les mauvais esprits de l'île de Ceylan qui avaient enlevé à Rama la belle Sita son épouse.
Tous ces tableaux, qui jadis étaient peints et dorés, ont pris, sous les suintements de l'humidité éternelle, une triste couleur noirâtre avec, par places, des luisances de chose mouillée. En outre, jusqu'à portée humaine, le bas-relief (qui a cinq mètres de haut) est usé par le frottement séculaire des doigts,--car, aux époques de pèlerinage, toute la multitude se fait un devoir de le toucher. Çà et là, dans les parties qu'éclairent les belles fenêtres aux colonnes torses, on voit encore des traces de coloriage sur les vêtements ou les figures; et, parfois, aux tiares des Apsâras, un peu d'or épargné par le temps continue de briller. En m'avançant, je ne cesse d'épier là-haut les gardiennes veloutées; les dalles sonnent creux, et, quand mon pas fait trop de bruit, quelques paires de membranes chauves se déplient; une chauve-souris s'étire, en éveille une autre, et un remuement commence; alors je m'immobilise, comme pétrifié, jusqu'à ce que tout se rendorme.
Ce qui est incompréhensible, c'est que la muraille à personnages semble d'un seul morceau sur des centaines de mètres de longueur; il faut regarder de tout près pour découvrir les jointures des pierres énormes qui ont été mises à la file sans le secours d'aucun ciment et ajustées avec une précision rigoureuse, comme dans les monuments de l'antiquité égyptienne.
Au milieu de chaque face du quadrilatère, un portique s'ouvre dans ce chemin de ronde et donne accès à la cour centrale où s'élève la pagode proprement dite, le prodigieux amas de grès sculpté escaladant le ciel bleu. Là, j'hésite à pénétrer, intimidé peut-être, ou fatigué d'avance, par un tel enchevêtrement d'escaliers, de terrasses et de tours, par une telle complication de lignes, une telle lourdeur dans le silencieux ensemble. Plutôt que d'entrer, je m'attarde encore à suivre le bas-relief du pourtour.
Dans la galerie du quatrième côté, rencontre de deux enfants-bonzes,--robe jaune citron et draperie jaune orange. Que viennent-ils faire là avec une brouette, une pelle et un balai? Ah! tout bonnement ramasser de la fiente de chauve-souris pour fumer quelque petit jardin monacal. Et combien de milliards d'insectes mangés en l'air représentent ces tas de graines brunes, dans leur brouette, qui vont servir à féconder des fleurs, lesquelles nourriront d'autres insectes, lesquels seront mangés par d'autres chauves-souris!
Mais ils commencent à faire trop de bruit, ces jeunes bonzes--quoiqu'ils en fassent à peine--car, là-haut, les dormeuses de velours s'éveillent.
Pour éviter leurs ailes chauves, par l'un des portiques je me jette décidément dans la cour centrale. Et, ainsi, après avoir tourné longtemps autour du chaos embroussaillé des sanctuaires, j'y aborde enfin, avec brusquerie, d'un élan de fuite.
C'est à un instant où la lumière baisse tout à coup, comme si le soleil subissait quelque grande éclipse. Au-dessus des amas de terrasses, de portiques et d'escaliers, qu'enchevêtrent des verdures fougueuses, les nuages viennent d'étendre soudain une voûte de ténèbres; une pluie diluvienne va encore se déverser sur ces ruines. Et toutes les bêtes qui habitent là sous les feuillées ou dans les trous des murailles font silence, attentives à ce qui va tomber.
Ce temple est un des lieux du monde où les hommes ont entassé le plus de pierres, accumulé le plus de sculptures, d'ornements, de rinceaux, de fleurs et de visages. Ce n'est pas simple comme les belles lignes de Thèbes ou de Baalbeck. C'est déroutant de complication aussi bien que d'énormité. Des monstres gardent tous les perrons, toutes les entrées; les divines Apsâras, en groupes répétés indéfiniment, se montrent partout entre les lianes retombantes. Et, à première vue, rien ne se démêle; on ne perçoit que désordre et profusion dans cette colline de blocs ciselés, au faîte de laquelle ont jailli les grandes tours.
Mais, dès que l'on observe un peu, une symétrie parfaite s'affirme au contraire du haut en bas. La colline de sculptures forme une pyramide carrée, à trois gradins, dont la base a plus d'un kilomètre de pourtour, et c'est sur le troisième de ces gradins, tout en haut, que se trouve sans doute le lieu saint par excellence. Il faut donc monter--je m'y attendais--monter, par des marches roides et déjetées, entre les Apsâras souriantes, les lions accroupis, les serpents sacrés étalant comme un éventail leurs sept têtes, et les verdures languides qu'aucun souffle en ce moment ne remue, monter en hâte, pour avoir le temps d'arriver avant que l'ondée commence. En venant ici, ce matin, j'avais prévu que cette ascension se ferait sous le soleil et le ciel bleu, avec des souffles d'air agitant les branches, avec partout des bruits d'oiseaux, d'insectes ou de reptiles en fuite devant mes pas. Mais ces mornes immobilités m'intimident; je n'étais pas préparé à ce silence d'attente, ni à ce ciel noir... Non, mon arrivée n'éveille aucun mouvement, aucun bruit, et même je ne perçois plus qu'à peine, au lointain, le chant de ces bonzes qui psalmodient sans trêve aux pieds du temple.
Cependant me voici sur la première des trois plates-formes. Et là se dresse devant moi le second étage, d'une hauteur double de celle du premier, m'offrant des escaliers plus abrupts, plus gardés par des sourires ou des rictus de pierre. Il est entouré sur ses quatre faces d'une galerie voûtée, sorte de cloître immense et pompeusement superbe, avec cet excès de ciselures, ces portiques trop couronnés d'étranges frontons, avec ces fenêtres trop étroites dont les barreaux de grès, déjà trop massifs, se rapprochent comme pour mieux vous emprisonner. Délabrement extrême partout. A l'intérieur, décoration plus simple que dans les couloirs d'en bas; il y fait humide, sombre, et on y sent une intolérable odeur de chauve-souris: elles garnissent la voûte, ces dormeuses suspendues!... A cette hauteur, on n'entend plus rien de la litanie des bonzes, et le silence est si profond que l'on ose à peine marcher.
Seconde plate-forme entourée comme la première de son cloître aux façades aussi ouvragées que les plus patientes broderies. Là, on aurait le droit de se croire presque arrivé; mais voici que le troisième étage surgit, d'une hauteur double de celle du second, et le monumental escalier qui y mène, avec ses marches usées où l'herbe pousse, est roide à donner le vertige; les dieux sans doute veulent se faire plus inaccessibles à mesure que l'on essaie de s'en rapprocher. Vraiment on dirait que le temple grandit, s'allonge, s'étire vers le ciel obscur, et c'est un peu comme dans ces rêves fatigants où l'on s'acharne vers un but qui s'enfuit... Il doit y en avoir quatre, de ces escaliers que les Apsâras surveillent, un sur chacune des faces de l'énorme piédestal; mais je n'ai pas le temps de choisir le meilleur, car l'ombre des nuages s'épaissit toujours et l'ondée est proche. Je monte, en courant presque, et la forêt, la forêt souveraine, semble monter en même temps que moi; elle commence à déployer de toutes parts son cercle à l'horizon comme une mer.
Troisième plate-forme carrée, ayant de même son cloître de bordure, aux façades ciselées plus magnifiquement encore. En haut-relief sur les murailles, toujours les Apsâras qui se tiennent par groupes, m'accueillant avec des sourires de moquerie discrète, les yeux à demi clos. A cet étage supérieur, où j'atteins la base des grandes tours et les portes mêmes du sanctuaire, je dois être à plus de trente mètres au-dessus des plaines. Maintenant l'illusion se fait inverse: il me semblerait plutôt que c'est le temple qui vient de s'affaisser dans la forêt; à le voir d'ici, on le dirait submergé, noyé au milieu de la verdure; au-dessous de moi, trois assises graduées de cloîtres, des portiques à haute couronne, des voûtes somptueuses, à peine infléchies par les siècles, ont comme plongé dans les arbres, dans la muette étendue des arbres dont les cimes, au loin et à perte de vue, simulent des ondulations de houle...
La pluie! Quelques premières gouttes, étonnamment larges et pesantes, pour avertir. Et puis, tout de suite, le tambourinement général sur les feuilles, des torrents d'eau qui s'abattent en fureur. Alors, par un portique, dont le fronton surchargé imite des flammes et des cornes, j'entre en courant m'abriter enfin dans ce qui doit être le sanctuaire même.
J'attendais une salle immense où je serais seul, et ce n'est encore qu'une galerie infiniment longue, mais étroite, oppressante, sinistre,--où je frémis presque de rencontrer, dans le demi-jour de l'averse et des fenêtres trop grillées, beaucoup de monde immobile, du monde mangé par les vers, des dieux-cadavres, des dieux-fantômes, assis ou effondrés le long des parois.
La plupart ont la taille humaine, mais quelques-uns sont géants, et d'autres sont nains; il y en a d'un gris terreux, il y en a d'une rougeur sanguinolente, et çà et là des dorures, comme aux masques des momies, brillent encore sur certains visages; beaucoup n'ont plus de mains, plus de bras, plus de tête, et un amas de fiente de chauve-souris enfle leur dos, déforme leurs épaules... Oh! Dès qu'on lève les yeux, quel dégoût! Ici, plus encore qu'en bas, elles tapissent entièrement les plafonds de pierre, ces petites pochettes en velours qui pendent accrochées par des griffes et que le moindre bruit déplierait toutes pour en faire un tourbillon d'ailes... Intérieurement les épaisses parois noirâtres, dépourvues de tout dessin, disparaissent à moitié sous de fines draperies, comme des crêpes funéraires, qui sont l'œuvre d'araignées innombrables. Au dehors, on entend l'averse qui fait rage, tout est inondé, tout ruisselle en cascades. On respire de la vapeur chaude, à la fois fétide et musquée. Dans cette longue galerie, on se sent trop enfermé par le rapprochement des murailles aussi bien que par l'énormité des fuseaux de grès masquant les ouvertures;--et cependant le cercle de l'horizon, aperçu entre ces barreaux des fenêtres, maintient la notion de l'altitude: on n'oublie pas que l'on domine, du haut de cette sorte de prison aérienne, l'infini de la forêt mouillée.
Le voilà donc ce sanctuaire qui hantait jadis mon imagination d'enfant et où je ne suis monté qu'après tant de courses par le monde, quand c'est déjà le soir de ma vie errante! Il me fait lugubre accueil; je ne m'étais pas représenté ces torrents de pluie, cet enfermement parmi les toiles d'araignée, ni ma solitude de cette heure au milieu de tant de dieux-fantômes. Il y a surtout un personnage là-bas, rougeâtre comme un cadavre écorché, dont les pieds s'émiettent de vermoulure et qui, pour ne pas choir encore, s'appuie de travers contre la muraille, renversant à demi son visage aux lèvres rongées: c'est de lui, semble-t-il, qu'émanent tout le silence et toute l'indicible tristesse du lieu.
Prisonnier là tant que va durer l'orage, d'abord je m'approche d'une fenêtre, instinctivement, pour chercher plus d'air, échapper à l'odeur des chauves-souris. Et, entre les rigides barreaux fuselés, je regarde dévaler au-dessous de moi la masse architecturale que je viens de gravir. Aux flancs des ruines, toutes les verdures fléchissent et tremblent, accablées par le tumultueux arrosage; les légions d'Apsâras, les grands serpents sacrés et les monstres accroupis aux seuils d'escaliers, semblent courber la tête sous le déluge quotidien qui, depuis des saisons sans nombre, les use à force de les laver. On entend de plus en plus l'eau crépiter, fuir par mille ruisseaux.
Pour discerner le plan d'ensemble de cette troisième et plus haute plate-forme, il faudrait pouvoir sortir; mais la lumière continue de baisser, comme si c'était le crépuscule au lieu du matin, l'horizon des forêts s'embrume tout à fait sous les rideaux plus opaques de la pluie,--donc cela durera bien une heure. Force m'est de rester à l'abri, et, dans cette persistante pénombre d'éclipse, me sentant suivi par les sourires cadavéreux de toute cette assemblée de Bouddhas qui me regardent, je m'avance vers ce qui doit être le centre et le cœur même d'Angkor-Vat.
Je marche doucement sur les couches de poussière et de fiente semées de plumes de hibou. Les grosses araignées velues, qui ont tissé les multiples draperies, se tiennent immobiles et au guet.
En plus de ce qui tombe sans cesse de la voûte, des petits tas de fleurs flétries et d'encens brûlé s'élèvent devant toutes les idoles, attestant qu'on les vénère toujours. Pourquoi cependant ne pas les épousseter un peu quand on vient leur faire visite? Et puis, dans quel désordre on les a laissées! Les petites, les grandes, les colossales, pêle-mêle comme après une déroute. A l'époque indéterminée du sac de la ville et du pillage du temple, on a dû les renverser toutes et les traîner à terre. Plus tard, la piété des Siamois les a remises debout, autant que possible, mais en groupement quelconque le long des murailles, celles en grès dur ou celles en bois vermoulu qui s'émiettent au moindre contact, celles qui n'ont plus de couleur, ou celles qui ont encore des robes rouges et des visages dorés. (Et, de crainte d'en oublier une seule dans leurs hommages, les pèlerins qui viennent ici passent des heures, paraît-il, à parcourir les galeries sans fin où elles reposent.) Statues bouddhiques, déjà plusieurs fois centenaires, elles furent cependant des nouvelles venues, des intruses toutes neuves dans ce temple d'un culte beaucoup plus ancien; mais, après avoir supplanté les images de Brahma, dieu primitif d'Angkor, les voici qui tombent à leur tour, détruites par le temps.
Les dalles sont assez feutrées d'immondices et de cendre pour assourdir mon pas, et, sans que les milliers de petites oreilles m'entendent là-haut, je puis m'acheminer vers le fond plus obscur de la galerie, entre les deux rangs de personnages muets. Ce fond, c'était jadis le Saint des Saints, le lieu où devait trôner le Brahma suprême; mais il a été muré en des temps que l'on ne sait plus.
Et, devant ce mur--qui sans doute enferme encore l'idole terrible et peut-être la conserve aussi intacte qu'une momie dans son sarcophage--un Bouddha très gigantesque, dominateur et doux, est venu depuis des siècles s'asseoir, croisant les jambes et fermant à demi ses yeux baissés; depuis tant de siècles que les araignées l'ont patiemment drapé de mousselines noires pour éteindre ses dorures et que les chauves-souris ont eu le temps d'amonceler sur lui leur fiente en épais manteau. La peuplade des horribles petites bêtes somnolentes forme à cette heure au-dessus de son front comme un dais capitonné de peluche brune, et la pluie, qui s'obstine à ruisseler dehors, lui joue sa plaintive musique de chaque jour. Mais son visage penché, que je distingue malgré l'ombre, conserve ce même sourire qui se retrouve sur toutes les images de Lui, depuis le Thibet jusqu'à la Chine: le sourire de la Grande Paix, obtenue par le Grand Renoncement et la Grande Pitié.
Le soir, quand je remonte au temple, après avoir dormi en bas, à ses pieds, dans le hangar des pèlerins, pendant les heures trop brûlantes, le soir, on n'imaginerait jamais qu'il a plu à torrents toute la matinée. Au ciel, c'est une splendeur bleue que l'on croirait immuable; la terre a eu vite fait de boire l'eau surabondante; le soleil torride a séché les arbres de la forêt et les verdures qui s'accrochent aux ruines. Tout est lumineux, calme et chaud, bien plus encore que dans nos plus belles journées d'été. Les Apsâras, les monstres, les bas-reliefs à demi effacés, les amas de grandes pierres défuntes, baignent à présent dans une sorte d'ironique et morne magnificence. Et les milliers de petits envahisseurs du sanctuaire, ceux qui volent, ceux qui courent ou ceux qui rampent, viennent de se remettre à butiner après s'être cachés pendant l'averse; on entend bruire partout des serpents, des lézards, chanter des tourterelles et des oiselets, miauler des chats sauvages; de larges papillons se promènent, semblables à des découpures de soie précieuse, et des mouches par myriades, en corselet de velours ou d'or vert, mêlent à la psalmodie des bonzes leur murmure comme un bourdonnement de cloches lointaines. Seules, les chauves-souris, les obsédantes chauves-souris, principales maîtresses d'Angkor-Vat, dorment toujours à l'ombre perpétuelle, collées sous les voûtes des cloîtres.
Avec le temps et l'abandon, chacune des assises superposées du temple est devenue une sorte de jardin suspendu où les immenses feuilles des bananiers se mêlent aux touffes blanches d'un jasmin très odorant, fleuri en bouquets. Tout cela et mille autres plantes exotiques et de longues herbes folles, tout cela, après avoir fait semblant de mourir sous les coups de fouet de la pluie, s'est relevé plus vigoureux et d'une fraîcheur plus éclatante, parmi la décrépitude des pierres.
Sans me presser cette fois, puisque aucun nuage ne menace, je monte les degrés ardus qui conduisent en haut chez les dieux! Oh! les gracieuses et exquises ciselures jetées à profusion partout! Ces enroulements, ces feuillages, ces rinceaux--comment s'expliquer cela?--ils ressemblent à ceux qui apparurent chez nous à l'époque de François Ier et des Médicis; pour un peu l'on serait tenté de croire, s'il n'y avait impossibilité, que les artistes de notre Renaissance seraient venus chercher leurs modèles sur ces murailles,--qui, de leurs jours cependant, dormaient déjà depuis trois ou quatre centenaires au milieu de forêts tout à fait insoupçonnées de l'Europe.
Je monte sans hâte, éclairé par un soleil d'éblouissement et de mort. Oh! combien de symboles effroyables, échelonnés sur cette pénible route ascendante! Partout des monstres, des combats de monstres; partout le Naga sacré, traînant sur les rampes son long corps onduleux, et puis dressant en épouvantail ses sept têtes vipérines! Les Apsâras, qu'elles sont jolies et souriantes sous leurs coiffures de déesses, avec pourtant toujours cette expression de sous-entendu et de mystère qui ne rassure pas... Très parées, ayant des bracelets, des colliers, des bandeaux de pierreries, de hautes tiares pointues ou des touffes de plumes, elles tiennent entre leurs doigts délicats, tantôt une fleur de lotus, tantôt d'énigmatiques emblèmes; toutes celles que l'on peut atteindre en passant ont été si souvent caressées, au cours des siècles, que leurs belles gorges nues luisent comme sous un vernis,--et ce sont les femmes qui, pendant les pèlerinages, les touchent passionnément pour obtenir d'elles la grâce de devenir mères. Dans leurs niches brodées de ciselures, elles demeurent adorables. Quel dommage que leurs pieds les déparent, toujours énormes, comme aux bas-reliefs de l'Égypte, et toujours inscrits de profil quand les jambes sont de face; mais aussi ils commandent la méditation recueillie, ces pieds si maladroits, en attestant que les belles déesses furent l'œuvre d'une humanité très primitive dont l'art se débattait encore contre les difficultés du dessin, contre l'incompréhension du raccourci. Ce qu'en outre ils ignoraient, les fastueux architectes d'Angkor-Vat, c'est la grande voûte développée; les ancêtres ne leur avaient appris que celle qui se fait en encorbellement et qui, par suite, reste étroite et lourde. Aussi n'ont-ils pu construire que des galeries étouffantes, superposer des cloîtres et des cloîtres, étager des gradins massifs, amonceler des blocs par-dessus des blocs. Et ce temple est sans doute, avec celui du Bayon effondré dans la forêt proche, la plus pesante montagne de pierres que les hommes aient osé entreprendre, depuis les pyramides de Memphis.
Après chaque assise franchie, on a le répit d'un instant à l'ombre, dans l'humidité chaude du cloître de bordure.
Mais un soleil de feu darde sur le dernier escalier, deux fois plus haut que le précédent, et le plus roide de tous, celui qui mène à la plate-forme extrême et paraît grimper au ciel. En vérité, ce doublement progressif des hauteurs, d'un étage à l'autre, est une trouvaille architecturale pour agrandir le temple par une illusion à laquelle on n'échappe pas; je l'éprouve ce soir, de même que je l'avais éprouvée ce matin sous les nuages sombres: c'est comme si la demeure des dieux, à mesure que l'on s'approche, vous fuyait en s'élevant dans les airs.
Elle est voulue aussi, et très habilement religieuse, cette décroissance successive de la décoration intérieure, plus on avance vers le Saint des Saints; j'avais déjà remarqué l'emploi de moyens pareils dans des temples brahmaniques de l'Inde,--en particulier dans ceux d'Ellora, où, après une débauche de sculptures le long des galeries basses, on finit par trouver le symbole suprême au fond d'une salle farouche aux parois grossières et nues; le lieu que le Divin habite ne devant plus rien contenir qui puisse détourner les visiteurs de l'adoration et de l'effroi.
Arrivé de nouveau jusqu'à la dernière des terrasses successives, je retrouve une galerie d'idoles-fantômes, comme celle où je m'étais réfugié pendant l'averse, et conduisant dans l'ombre à une porte scellée de pierres devant laquelle aussi un grand Bouddha, très doux, siège en veilleur. Mais ce n'est pas la même galerie que ce matin; je ne reconnais pas les personnages aux figures mangées qui l'habitent, et, du reste, j'y suis venu par des escaliers, des portiques différents.
Le soleil de cinq heures en ce moment rayonne dans ses ors un peu rougis du soir. Plus aucune trace du déluge de la matinée. Je puis me rendre compte maintenant que, sur cette plate-forme du sommet, il y a quatre galeries identiques, aussi longues, aussi peuplées d'hôtes funèbres, tendues des mêmes toiles d'araignées noires et ouatées au plafond des mêmes chauves-souris dormantes. Toutes les quatre forment une croix à branches égales et viennent aboutir au Saint des Saints qui marque le centre du temple-montagne. Mais, après une telle prodigalité d'ornementation dans les cloîtres d'en bas, ces plus hautes nefs--si brodées pourtant au dehors--ne présentent, à l'intérieur, que des piliers carrés à peine dégrossis, que des murailles rudes et frustes: c'est que l'on devait y entrer seulement pour la prière, après s'être dégagé l'esprit de tous les mirages de ce monde; elles étaient les seuils de l'Invisible et de l'Inexprimable, il n'y fallait donc plus rien pour rappeler nos vanités, nos luxes terrestres; et, dans leurs profondeurs obscures, derrière les pareils Bouddhas géants, leurs pareilles portes, aujourd'hui murées, ferment les quatre faces du réduit suprême,--où peut-être l'âme du vieux temple subsiste encore, ensevelie avec les quatre Brahmas terribles.
L'une de ces tours colossales à profil de tiare, qui apparaissent de si loin dans la plaine, s'élève au bout de chaque branche de la croix formée par les quatre nefs, et, au-dessus du Saint des Saints où ces nefs se rejoignent, une cinquième tour encore, la plus étonnante et la plus compliquée, surpassant toutes les autres, domine d'une hauteur d'environ soixante-dix mètres l'épais linceul vert de la forêt. D'après un lettré chinois, qui visita ce mystérieux empire à la veille de son déclin, vers le treizième siècle, et qui nous a laissé les seuls documents connus sur sa splendeur, cette tour centrale était couronnée d'un lotus d'or, si grand, que, de tous les points de la ville aujourd'hui ensevelie, on voyait briller en l'air sa fleur sacrée.
Dans la forêt qui m'entoure et qui, sous le ciel pur de ce soir, se précise nettement jusqu'au cercle de l'horizon, je n'avais pas remarqué ce matin quelques arbres à feuillage annuel, çà et là, qui sont jaunis ou dépouillés parce que décembre commence... C'est qu'en effet, pour venir ici, j'ai marché vers le Nord pendant trois ou quatre jours: ce pays donc n'est déjà plus absolument celui de l'immuable verdure, comme était la Cochinchine d'où j'arrive. Et malgré cette puissante chaleur tranquille, une impression inattendue d'automne, d'effeuillement comme dans les forêts de chez nous, vient augmenter pour moi tout à coup la mélancolie sans nom de ces ruines.
Je croyais être bien seul à errer jusqu'à la nuit dans les galeries hautes. Mais--tandis que je suivais des yeux, entre les massifs barreaux d'une fenêtre, le soleil qui, avant de s'éteindre, incendiait tout--des gens, derrière moi, arrivent à pas craintifs et veloutés, des vieillards portant barbiche blanche... Leurs costumes indiquent des pèlerins de la Birmanie. Devant chaque Bouddha ils font un salut, déposent une fleur et allument une baguette d'encens. Même aux plus informes débris tombés sur les dalles, ils adressent en passant une révérence, et, chaque fois que le lambeau est encore un peu reconnaissable--un bras, un torse vermoulu, une tête sans corps--ils s'arrêtent pour planter auprès, entre les joints du pavage, une de leurs baguettes allumées. Une fois de plus, donc, l'air fade et moisi, dans lequel ces figures ou ces vestiges achèvent de retourner à la poussière, s'emplit pour un moment d'une suave odeur.
L'un des pèlerins cependant, le chef de la bande, dit quelque chose qui doit signifier: «Hâtons-nous, la nuit approche et nous prendrait dans les ruines.» Alors, ils brusquent leurs dévotions, esquissent des révérences plus courtes; arrivés devant le grand Bouddha qui, au fond de la galerie, défend le sanctuaire muré, ils choisissent les places où la dorure de ses jambes est le plus éteinte, et, avec soin, ils y appliquent des feuilles d'or qu'ils tirent d'un portefeuille. Après quoi ils s'en vont; j'entends se perdre le bruit de leurs pas discrets qui redescendent les roides escaliers de pierre.
Leur départ a rendu tout à coup la solitude plus imposante et semble faire baisser plus vite le jour. D'ailleurs la plongée du soleil est si verticale et si rapide en ces régions presque sans crépuscule!
Déjà l'ombre envahit au-dessous de moi la masse architecturale, que je regarde comme à vol d'oiseau, et aussi toute l'étendue de la forêt enveloppante où bientôt vont s'ouvrir, innombrables, les yeux des bêtes nocturnes. Seules, deux tours, qui se dressent là dans mon voisinage, resplendissent encore comme des braises vives; les rayons rouges éclairent en apothéose leur architecture inconnue, qui n'est ni hindoue ni chinoise, qui ne ressemble à celle d'aucun autre pays de la terre; si les ornements des murailles, les rinceaux et les feuillages rappelaient notre Renaissance européenne, ces tours, au contraire, sont d'une étrangeté frappante: conception d'une race à part qui a jeté un vif éclat dans ce coin du monde, et puis qui a disparu sans retour. On dirait un peu des gerbes de tuyaux d'orgue au-dessus desquels on aurait posé, par rangs de taille, des couronnes à fleurons; il s'y mêle aussi des Apsâras, des dieux très bizarrement nimbés, des groupes de monstres. Dans le ciel, qui déjà change et tourne aux grisailles crépusculaires, tout cela reste éclatant pour quelques secondes encore: c'est du métal rougi au feu, ce sont les tours brûlantes d'on ne sait quel palais magique...
Jadis, à la place de cette mer de verdure, silencieuse à mes pieds, la ville d'Angkor-Thôm (Angkor-la-Grande) s'étendait au loin dans la plaine; il suffirait d'élaguer les branches touffues pour voir encore là-dessous reparaître des murailles, des terrasses, des temples, et se développer les longues avenues dallées que bordaient tant de divinités, de serpents à sept têtes, de clochetons, de balustres, effondrés aujourd'hui dans la brousse. La forêt profonde, la voilà redevenue ce qu'elle avait été depuis le commencement des âges, pendant des siècles incalculables; on n'y reconnaît plus l'œuvre de ces aventuriers hindous qui, environ trois cents ans avant notre ère, étaient venus y jeter la cognée, y déblayer l'espace d'une ville de près d'un million d'âmes; non, cela n'a duré qu'un millénaire et demi, cet épisode de l'empire des Khmers, autant dire une bien négligeable période, en comparaison des longévités du règne végétal; et c'est fini, la cicatrice s'est refermée, il n'y paraît rien; le figuier des ruines étale partout ses dômes de feuilles vertes.
De nos jours, il est vrai, d'autres aventuriers, venus d'un pays plus à l'Occident (le pays de France), troublent quelque peu la forêt éternelle, car ils ont fondé non loin d'ici un semblant de petit empire. Mais ce nouvel épisode manquera de grandeur, et surtout manquera de durée; bientôt, lorsque ces pâles conquérants auront laissé encore, dans la terre indo-chinoise, beaucoup des leurs--hélas! beaucoup de pauvres jeunes soldats irresponsables de l'absurde équipée--ils devront plier bagage et fuir; alors on ne verra plus guère dans cette région errer, comme je le fais, ces hommes de race blanche qui convoitent si follement de régir l'immémoriale Asie et d'y déranger toutes choses...
Les deux fantastiques donjons, quasi incandescents, que je regardais de cette fenêtre, se refroidissent singulièrement vite; se refroidissent par leur base, sans doute parce qu'elle plonge dans le temple, lequel plonge dans l'humide fouillis des arbres. Il n'y reste plus de feu rouge qu'à la pointe extrême, du feu qui tout de suite passe au violet et achève de s'éteindre.
La lumière de l'immense décor se meurt comme celle d'une lampe sur laquelle on a soufflé, et la forêt est déjà pleine d'ombre sous un ciel cendré où des phosphorescences jaunes et vertes indiquent seules le côté du couchant. Les Bouddhas autour de moi commencent à m'inquiéter; je crois qu'ils s'amusent à enfler davantage les épaules sous ces couches de fiente brune, qui les déforment comme de trop grosses pèlerines en fourrure.
Les ruines s'enveloppent d'une majesté soudaine, tellement que je me sens profanateur d'être encore là. Et puis, une épouvante inconnue sort des recoins les plus assombris où ces géants au dos voûté, ces nains bossus, prennent tout à fait l'air de fantômes; elle sort lentement, la sournoise épouvante; dans la galerie, elle se traîne comme une onde paresseuse vers la fenêtre où j'étais; mais je devine qu'elle va emplir le temple et que je n'y échapperai pas. Du reste, il faut s'en aller, descendre, pour ne pas être surpris par l'obscurité au milieu des escaliers aux marches glissantes entravées de lianes. Et, au-dessus de ma tête, voici des petits cris de rat qui se répondent le long des plafonds de grès sonore; c'est l'heure où toutes les membranes chauves vont se déplier pour danser la ronde en vertige autour du vieux sanctuaire, reprendre le tourbillonnement général de chaque soir, la grande chasse, le grand massacre des moucherons et des phalènes.
IX
Samedi, 30 novembre 1901.
Il y a eu déluge encore cette nuit de deux heures à quatre heures du matin et, bien que le chaume du toit nous ait fidèlement garantis, l'air est si imprégné d'eau que nous nous éveillons mouillés comme par l'averse même.
Cependant le jour se lève dans une pure splendeur; le ciel tout bleu ne se souvient plus de rien. Je fais donc atteler nos sautillantes petites charrettes, pour retourner dans la forêt et visiter ce temple du Bayon, que je n'ai fait qu'entrevoir avant-hier sous le pluvieux crépuscule.
Le soleil surgit à peine quand nous sortons du bocage enclos pour nous enfoncer, au trot de nos bœufs, dans la futaie profonde. Tout de suite l'ombre verte s'étend sur nos têtes et il se fait autour de nous un grand tapage d'oiseaux ou d'insectes en délire de joie matinale. Le long du sentier, au-dessus des impénétrables fourrés pleins de fougères, de cycas, d'orchidées, les arbres s'élancent gigantesques. Il en est de meurtris par les hommes--pourtant bien rares par ici et bien furtifs--qui les ont entaillés afin de recueillir, dans des pots en terre, je ne sais quelle essence précieuse, à la manière dont les Landais chez nous recueillent la résine de leurs pins. Il y en a d'autres dont le tronc est tout égratigné, jusqu'à deux mètres de haut, tout labouré de déchirures cruelles; et ce sont ceux que les tigres, maniaques autant que les chats, ont adoptés pour s'y étirer les pattes et s'y dégourdir les griffes, en se réveillant le soir après la longue sieste du jour.