← Table of contents
Un Pélerin d'Angkor

Note (retour) — PÈLERIN D'ANGKOR (continued 2)

Reading edition

Pour feuilleter la vénérable revue démodée, je me suis assis près de la fenêtre ouverte. Le soleil de fin octobre s'abaisse sur cette plaine de l'Aunis que j'aperçois par-dessus les toitures proches et les remparts. A l'horizon extrême, il y a encore ces mêmes bois qui voisinent avec ceux de la Limoise et dont la ligne de contours n'a pas été changée. Dans le lointain des prairies, la Charente dessine sa mince traînée qui brille,--et jadis elle représentait pour moi la porte de l'inconnu, cette rivière par où les navires s'en allaient aux pays exotiques, aux «colonies»; mais où donc me mènerait-elle à présent, vers quels Océans que je n'aie pas explorés?... Dans la revue posée sur mes genoux, je découvre des images qui ne m'avaient pas frappé ou dont j'avais perdu le souvenir: voici bien le grand masque de Brahma, avec son expression moqueuse, tel qu'il m'apparut un soir dans la forêt d'ombre, multiplié d'une façon effarante et me regardant du haut des Tours à quatre visages; je ne me doutais pas qu'il fût resté tant d'années à me guetter ici, sur une étagère poudreuse, parmi les bibelots intimes de mon enfance. Sur la page que je tourne ensuite, voici trois Apsâras des bas-reliefs, avec leurs gorges rondes copiées sur des modèles qui palpitaient il y a mille ans; elles me ramènent à l'esprit le ballet des rois de Pnom-Penh qui fut comme l'apothéose terminant mon pèlerinage: tout un scintillement d'or, de couleur et de lumière à peine possible à concevoir ici, au milieu de ce cadre apaisé d'une arrière-saison en ma province natale, pendant que volent autour de moi les dernières guêpes d'un été. Mes yeux distraits vont des feuillets que je parcours à l'horizon, doré en tristesse par ce soleil couchant. Si rien n'a changé dans mon musée d'autrefois, tout également est resté pareil dans ces quartiers de ma ville de plus en plus désuète, d'où la vie maritime peu à peu se retire: les mêmes pans de murs, garnis des mêmes jasmins et des mêmes lierres, les mêmes toits en tuiles romaines jaunis par la rouille du temps, les mêmes cheminées dont je reconnais si bien tous les profils sur le ciel de cette fin d'une journée d'automne. Les arbres des jardins, qui étaient déjà vieux quand je commençais la vie, n'ont pas sensiblement vieilli depuis. Les grands ormeaux des remparts, qui étaient déjà séculaires, sont là toujours, formant une aussi magnifique ceinture avec leurs mêmes cimes vertes.5 Et quand tout s'est conservé immuable dans les entours, comment imaginer, admettre que l'on est soi-même non loin de finir, tout simplement parce que l'on atteindra bientôt le nombre d'années compté sans merci à la moyenne des existences! Mon Dieu, finir, quand on ne sent rien en soi qui ait changé, et que le même élan vous emporterait vers l'aventure, vers l'inconnu s'il en restait quelque part! Est-ce possible, hélas! devant cet humble mais immuable décor qui devrait pourtant, à ce qu'il semble, vous envelopper d'une protection, vous imprégner un peu de sa faculté de durer, devant tout cela qui si aisément s'éternise, avoir été un enfant pour qui le monde va s'ouvrir, avoir été celui qui vivra, et ne plus être que celui qui a vécu!...

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings