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Troïlus et Cressida

ACTE DEUXIÈME

François Guizot translation

SCÈNE I

Camp des Grecs.

Entrent AJAX et THERSITE.

AJAX.—Thersite?

THERSITE.—Agamemnon...—S'il avait des boutons par tout le corps, généralement?

AJAX.—Thersite?

THERSITE.—Et si ces boutons donnaient? Supposons que cela fût, le général ne donnerait-il pas, alors? Ne serait-ce pas un amas d'ulcères?

AJAX.—Chien!

THERSITE.—Alors il sortirait de lui du moins quelque chose, et jusqu'à présent je ne lui vois rien produire.

AJAX.—Toi, fils d'un chien-loup, ne peux-tu pas m'entendre? Eh bien, voyons si tu me sentiras.

(Il le frappe.)

THERSITE.—Que la peste de Grèce te saisisse, seigneur, métis à l'esprit de boeuf.

AJAX.—Parle donc, levain chanci, réponds; je te battrai jusqu'à ce que tu deviennes un bel homme.

THERSITE.—C'est moi plutôt qui te raillerai jusqu'à ce que tu aies de l'esprit et de la piété; mais je crois que ton cheval aura plus tôt appris une oraison par coeur, que tu n'auras pu apprendre une prière sans livre. Tu peux frapper, le peux-tu? Que la rouge peste te saisisse pour tes âneries!

AJAX.—Excrément de crapaud, apprends-moi l'objet de la proclamation.

THERSITE.—Penses-tu que je sois sans sentiment pour me frapper de la sorte?

AJAX.—La proclamation!

THERSITE.—Tu es, je crois, proclamé fou.

AJAX.—Ne me.... Porc-épic, ne me.... La main me démange.

THERSITE.—Je voudrais que tu fusses tourmenté de démangeaisons de la tête aux pieds, et que ce fût moi qui fusse chargé de te gratter; je ferais de toi le plus dégoûtant galeux de la Grèce. Quand tu es sorti pour quelque expédition, tu es aussi lent à frapper qu'un autre.

AJAX.—La proclamation, te dis-je.

THERSITE.—Tu murmures et tu t'emportes à chaque instant contre Achille; et tu es aussi plein d'envie contre sa grandeur, que Cerbère contre la beauté de Proserpine; oui, voilà ce qui te fait aboyer après lui.

AJAX.—Madame Thersite!

THERSITE.—Tu devrais le battre, lui.

THERSITE.—Il te mettrait en miettes avec son poing, aussi aisément qu'un matelot brise son biscuit.

AJAX, en le frappant de nouveau.—Comment! infâme mâtin?

THERSITE.—Courage! courage!

THERSITE.—Oui, va, va, seigneur à l'esprit détrempé: tu n'as pas plus de cervelle dans la tête, qu'il n'y en a dans mon coude. Un ânon pourrait t'en remontrer, méchant et vaillant baudet; tu es venu ici pour rosser les Troyens, et tous ceux qui ont quelque esprit te vendent et t'achètent comme un esclave de Barbarie; si tu prends l'habitude de me battre, je commencerai à t'anatomiser depuis les talons, et je te dirai ce que tu es, pouce par pouce, masse sans entrailles, oui!

AJAX.—Chien!

THERSITE.—Méchant seigneur!

AJAX, le battant.—Roquet!

THERSITE.—Idiot de Mars! continue, brutal, continue, chameau! continue.

(Entrent Achille et Patrocle.)

ACHILLE.—Quoi, qu'y a-t-il donc, Ajax? pourquoi le maltraiter ainsi? Thersite, voyons, de quoi s'agit-il?

THERSITE.—Vous le voyez là, n'est-ce pas?

ACHILLE.—Oui; de quoi s'agit-il?

THERSITE.—Voyons, regardez-le.

ACHILLE.—Oui, eh bien! de quoi s'agit-il?

THERSITE.—Mais considérez-le bien.

ACHILLE.—Eh bien! c'est ce que je fais.

THERSITE.—Mais non, vous ne le considérez pas bien; car, pour qui que vous le preniez, c'est Ajax.

ACHILLE.—Je le sais bien, fou.

THERSITE.—Oui, mais ce fou ne se connaît pas lui-même.

AJAX.—C'est pour cela que je te bats.

ACHILLE.—Eh bien! quoi?

THERSITE.—Je dis que cet Ajax...

(Ajax s'avance pour le frapper de nouveau; Achille se met entre eux deux.)

ACHILLE.—Allons, bon Ajax...

THERSITE.—N'a pas autant d'esprit...

(Ajax veut se débarrasser des bras d'Achille.)

ACHILLE.—Allons, je vous tiendrai.

THERSITE.—... Qu'il en faudrait pour boucher le trou de l'aiguille d'Hélène, pour laquelle il vient combattre.

ACHILLE.—Paix, fou.

THERSITE.—Je voudrais avoir la paix et le repos; mais ce fou ne le veut pas: tenez, c'est lui, le voilà; voyez-le bien.

AJAX.—O damné roquet! je te...

ACHILLE.—Voulez-vous lutter d'esprit avec un fou?

THERSITE.—Non, je vous en réponds; car l'esprit d'un fou ferait honte au sien.

PATROCLE.—Point d'injures, Thersite.

ACHILLE.—Quel est donc le sujet de la querelle?

AJAX.—J'ai dit à cette vile chouette de m'apprendre l'objet de la proclamation, et il se met à me railler.

THERSITE.—Je ne suis pas ton valet.

AJAX.—Allons, va, va.

THERSITE.—Je sers ici en volontaire.

ACHILLE.—Quoi! à moi aussi, Thersite?

THERSITE.—Il y a Ulysse et le vieux Nestor, dont l'esprit était moisi avant que vos grands-pères eussent des ongles à leurs orteils..., qui vous accouplent au joug comme deux boeufs de charrue, et vous font labourer cette guerre.

ACHILLE.—Quoi? que dis-tu là?

THERSITE.—Oui, vraiment. Ho! ho! Achille! ho! ho! Ajax! ho! ho!

AJAX.—Je te couperai la langue.

THERSITE.—Peu m'importe: je parlerai encore autant que vous après.

PATROCLE.—Allons, plus de paroles, Thersite; paix!

THERSITE.—Moi, je me tiendrai en paix, quand le braque d'Achille me dira de me taire.

ACHILLE.—Voilà pour vous, Patrocle.

THERSITE.—Je veux vous voir pendus, comme deux bourriques, avant que je rentre jamais dans vos tentes; je me tiendrai là où il y a un peu d'esprit, et je quitterai la faction des fous.

(Il sort.)

PATROCLE.—Un bon débarras.

ACHILLE.—Voici ce qu'on a publié dans toute l'armée: qu'Hector, demain vers la cinquième heure du soleil, viendra, avec un trompette, entre nos tentes et les murs de Troie, défier au combat quelque chevalier qui aura du coeur et qui osera soutenir,... je ne sais quoi. C'est de la sottise, adieu!

AJAX.—Adieu? Qui lui répondra?

ACHILLE.—Je n'en sais rien; on l'a mis en loterie, autrement il connaîtrait déjà son homme.

AJAX.—Ah! vous voulez parler de vous.—Je vais en apprendre davantage.

SCÈNE II

Troie.—Appartement du palais de Priam.

PRIAM, HECTOR, TROÏLUS, PARIS et HÉLÉNUS.

PRIAM.—Après la perte de tant d'heures, de discours et de sang, Nestor vient encore nous dire au nom des Grecs: «Rendez Hélène, et tous les dommages: honneur, perte de temps, voyages, dépenses, blessures, amis, et tout l'amas de biens précieux que cette guerre vorace a consumés dans son sein brûlant, seront mis de côté.»—Hector, qu'en dites-vous?

HECTOR.—Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, quant à ce qui me touche particulièrement, néanmoins, vénérable Priam, il n'y a pas de dame parmi celles dont les entrailles sont les plus tendres et les plus susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête qu'Hector à s'écrier: Qui peut prévoir la suite? Le mal de la paix, c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais une défiance modeste est nommée le fanal du sage, la sonde qui pénètre jusqu'au fond de tout ce qu'il y a de pire. Qu'Hélène parte. Depuis que la première épée a été tirée pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers égorgés, chaque dixième victime nous était aussi précieuse qu'Hélène: je parle des nôtres; si nous avons perdu tant de fois le dixième des nôtres pour conserver un bien qui ne nous appartient pas, ce bien porterait mon nom qu'il n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le motif qui nous fait refuser de la rendre?

TROÏLUS.—Fi donc! fi donc! mon frère. Pesez-vous le prix et l'honneur d'un roi, d'un aussi grand roi que notre auguste père, dans la balance qui sert aux intérêts vulgaires? Voulez-vous calculer avec des jetons la valeur inappréciable de son mérite infini et entourer un corps immense d'une ceinture aussi étroite que les craintes et les raisons? Fi donc! ayez honte, au nom des dieux!

HÉLÉNUS.—Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si rarement la raison, vous qui en êtes si dépourvu. Faudrait-il donc que notre père gouvernât les affaires de son empire sans le secours de la raison, parce que votre discours, qui le lui conseille, en est dénué?

HECTOR.—Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous en coûte pour la garder.

TROÏLUS.—Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on y attache?

HECTOR.—Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice particulier; l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent autant de son prix réel que de l'opinion de celui qui le prise. C'est une folle idolâtrie, que de rendre le culte plus grand que le dieu; c'est un délire que de vouloir attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend.

CASSANDRE, de l'intérieur du théâtre.—Pleurez, Troyens, pleurez!

PRIAM.—Quel est ce bruit? d'où viennent ces cris sinistres?

TROÏLUS.—C'est notre folle de soeur: je reconnais sa voix.

CASSANDRE, dans l'intérieur.—Pleurez, Troyens!

HECTOR.—C'est Cassandre.

HECTOR.—Paix, ma soeur; paix!

CASSANDRE.—Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et vieillards ridés, tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, secondez tous mes clameurs. Payons d'avance la moitié du tribut immense de gémissements que nous prépare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez vos yeux aux larmes. Troie ne sera plus, et le superbe palais d'Ilion va tomber. Pâris, notre frère, est la torche embrasée qui nous consume. Pleurez, Troyens; criez: Hélène! Malheur! pleurez, pleurez: Troie est en feu, si Hélène ne s'en va!

(Elle sort.)

HECTOR.—Eh bien! jeune Troïlus, ces accents prophétiques de notre soeur n'excitent-ils aucun remords? Ou votre sang est-il si follement bouillant, que les conseils de la raison, ni la crainte d'un mauvais succès dans une mauvaise cause, ne puissent le modérer?

TROÏLUS.—Quoi! mon frère Hector, nous ne pouvons juger de la justice d'une entreprise sur l'issue que pourront lui donner les événements, ni laisser abattre le courage de nos âmes, parce que Cassandre est folle. Les transports de son cerveau malade ne peuvent pas dénaturer la bonté d'une cause que notre honneur à tous s'est engagé à faire triompher. Pour ma part, je n'y ai pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam; mais que Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune résolution qui laisse au plus faible courage de la répugnance à la soutenir et à combattre pour elle!

PARIS.—Autrement le monde pourrait taxer de légèreté mes entreprises aussi bien que vos conseils; mais j'atteste les dieux que c'est votre plein consentement qui a donné des ailes à mon inclination, et qui a étouffé toutes les craintes attachées à ce fatal projet; car que peut, hélas! mon bras isolé? Quelle défense y a-t-il dans la valeur d'un seul homme, pour soutenir le choc et la vengeance des ennemis que devait armer cette querelle? Et cependant, je proteste que si je devais moi seul en subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté, jamais Pâris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait dans sa poursuite.

PRIAM.—Pâris, vous parlez comme un homme enivré de voluptés: vous avez le miel, vous; mais ils goûtent le fiel: ainsi vous n'avez pas de mérite à être vaillant.

PARIS.—Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une pareille beauté apporte avec elle: je voudrais aussi effacer la tache de son heureux enlèvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne serait-ce pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour votre gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui sa possession, lâchement et par contrainte? Se peut-il qu'une idée aussi basse puisse prendre pied un moment dans vos âmes généreuses? Parmi les plus faibles courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour oser, et une épée à tirer, quand il est question de défendre Hélène: il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût mal employée, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet: je conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beauté, dont la vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'égale.

TROÏLUS.—Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. Si nous n'étions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obéir à nos ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du sang troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, elle est un objet d'honneur et de renommée; un aiguillon puissant aux actions courageuses et magnanimes; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je présume que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trésors du monde entier, renoncer à la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette guerre.

HECTOR.—Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre Priam.—J'ai lancé un audacieux défi au milieu des Grecs factieux et languissants; il portera l'étonnement au fond de leurs âmes assoupies. J'ai été informé que leur grand général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Le camp des Grecs.—L'entrée de la tente d'Achille.

Entre THERSITE.

(Entre Patrocle.)

PATROCLE.—Qui appelle? Thersite! bon Thersite, entre donc, et viens railler.

THERSITE.—Si j'avais pu me souvenir d'une pièce d'or fausse, tu n'aurais pas échappé à mes réflexions. Mais peu importe: je te laisse à toi-même. Que la commune malédiction du genre humain, l'ignorance et la folie, abondent en toi! Que le ciel te fasse la grâce de te laisser sans mentor, et que la discipline n'approche pas de toi! Que la fougue de ton sang soit ton seul guide jusqu'à ta mort! Et alors, si celle qui t'ensevelira dit que tu es un beau corps, je veux jurer et jurer encore qu'elle n'a jamais enseveli que des lépreux. Amen!—Où est Achille?

PATROCLE.—Quoi, es-tu devenu dévot? Étais-tu là en prière?

THERSITE.—Oui; et que le ciel veuille m'entendre!

(Achille sort de sa tente.)

ACHILLE.—Qui est là?

PATROCLE.—Thersite, seigneur.

ACHILLE.—Où, où?—Te voilà venu? Pourquoi, toi, mon fromage, mon digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur ma table depuis tant de repas?—Allons; dis-moi ce qu'est Agamemnon?

THERSITE.—Ton commandant, Achille.—Allons, Patrocle, dis-moi ce qu'est Achille?

PATROCLE.—Ton chef, Thersite: dis-moi à ton tour, qu'es-tu, toi?

THERSITE.—Ton connaisseur, Patrocle: et dis-moi, Patrocle, qu'es-tu, toi?

PATROCLE.—Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur.

ACHILLE.—Oh! dis-le, dis-le.

THERSITE.—Je vais décliner toute la question: Agamemnon commande Achille; Achille est mon chef; je suis le connaisseur de Patrocle, et Patrocle est un fou.

PATROCLE—Comment, misérable!

THERSITE.—Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini.

ACHILLE.—Allons, c'est un homme privilégié.—Continue, Thersite.

THERSITE.—Agamemnon est un fou; Achille est un fou; Thersite est un fou; et, comme je l'ai dit ci-devant, Patrocle est un fou.

ACHILLE.—Prouve cela, allons!

THERSITE.—Agamemnon est un fou de prétendre commander Achille; Achille est un fou de se laisser commander par Agamemnon: Thersite est un fou de rester au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument fou.

PATROCLE.—Pourquoi suis-je fou?

THERSITE.—Demande-le à celui qui t'a fait: moi, il me suffit que tu le sois.—Regardez, qui vient à nous?

(Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomède et Ajax s'avancent vers la tente d'Achille.)

ACHILLE.—Patrocle, je ne veux parler à personne.—Viens avec moi, Thersite.

(Achille rentre dans sa tente.)

(Il s'en va.)

AGAMEMNON.—Où est Achille?

PATROCLE.—Dans sa tente: mais il est indisposé, seigneur.

AGAMEMNON.—Faites-lui savoir que nous sommes ici: il a brusqué nos députés; et nous mettons de côté nos prérogatives pour venir le visiter. Dites-le-lui, de crainte qu'il ne s'imagine peut-être que nous n'osons pas rappeler les droits de notre place, ou que nous ne savons pas ce que nous sommes.

PATROCLE.—Je lui dirai.

(Il sort.)

ULYSSE.—Nous l'avons vu à l'entrée de sa tente; il n'est point malade.

AJAX.—Il l'est, mais du mal de lion; il est malade d'un coeur enflé d'orgueil: vous pouvez appeler cela mélancolie, si vous voulez l'excuser; mais, sur ma tête, c'est de l'orgueil. Et pourquoi donc, pourquoi donc? Qu'il nous en donne la raison.—Un mot, seigneur.

(Agamemnon et Ajax vont se parler à l'écart.)

NESTOR.—Quel est donc la cause qui excite Ajax à aboyer ainsi contre lui?

ULYSSE.—Achille lui a débauché son fou.

NESTOR.—Qui? Thersite?

ULYSSE.—Lui-même.

NESTOR.—Voilà donc Ajax qui va manquer de matière, s'il a perdu le sujet de son discours.

ULYSSE.—Non, vous voyez qu'Achille est devenu son sujet, à présent qu'il lui a pris le sien.

NESTOR.—Tant mieux, leur séparation entre plus dans nos voeux que leur faction, puisqu'un fou a pu la rompre!

ULYSSE.—L'amitié, dont la sagesse n'est pas le noeud, est aisément désunie par la folie; voici Patrocle qui revient.

(Patrocle revient.)

NESTOR.—Point d'Achille avec lui.

ULYSSE.—L'éléphant a des jointures, mais point pour la politesse: ses jambes sont pour son besoin, et non pour fléchir.

PATROCLE.—Achille me charge de vous dire qu'il est bien fâché, si quelque autre objet que celui de votre dissipation et de votre plaisir a porté Votre Grandeur, et sa noble suite, à venir à sa tente: il se flatte que tout le but de cette visite est votre santé, que c'est une promenade de l'après-dîner pour aider à la digestion.

AGAMEMNON.—Écoutez, Patrocle.—Nous ne sommes que trop accoutumés à ces réponses. Mais cette excuse qu'il nous envoie sur les ailes rapides du mépris n'échappe point à notre intelligence. Il a beaucoup de mérite, et nous avons beaucoup de raisons de lui en attribuer: cependant toutes ses vertus, que lui-même ne montre pas dans un jour glorieux, commencent à perdre de leur éclat à nos yeux; c'est un beau fruit servi dans un plat malsain, et qui pourrait bien se gâter sans qu'on en goûte. Allez, et répétez-lui que nous sommes venus pour lui parler; et vous ne ferez pas mal de lui dire que nous l'accusons d'un excès d'orgueil, et d'un défaut d'honnêteté. Il se croit plus grand dans son opinion présomptueuse qu'il ne le paraît au jugement du bon sens. Dites-lui que de plus dignes personnages que lui tolèrent la sauvage solitude qu'il affecte, dissimulent la force sacrée de leur autorité, souscrivent avec une humble déférence à sa bizarre supériorité, et épient ses mauvaises lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme si tout le cours de cette entreprise devait suivre la marée de ses caprices. Allez, dites-lui cela; et ajoutez que, s'il se met à un prix trop haut, nous nous passerons de lui; que, semblable à une machine de guerre qu'on ne peut transporter, il reste gisant et chargé de ce reproche public: «il faut ici du mouvement: cette machine ne peut aller à la guerre.» Nous préférons un nain actif à un géant endormi.—Dites-lui cela.

PATROCLE.—Je vais le faire, et je rapporterai sa réponse sur-le-champ.

(Patrocle sort.)

AGAMEMNON.—Sa seconde réponse ne nous satisfera pas. Nous sommes venus pour lui parler.... Ulysse, pénétrez dans sa tente.

(Ulysse sort.)

AJAX.—Hé! qu'est-il plus qu'un autre!

AGAMEMNON.—Il n'est pas plus qu'il ne se croit être.

AJAX.—Est-il autant? Ne pensez-vous pas qu'il croit valoir mieux que moi?

AGAMEMNON.—Sans aucun doute.

AJAX.—Et souscrirez-vous à cette opinion, et direz-vous: cela est vrai?

AGAMEMNON.—Non, noble Ajax; vous êtes aussi fort, aussi vaillant, aussi sage, aussi noble, beaucoup plus doux et beaucoup plus traitable que lui.

AJAX.—Comment un homme peut-il être orgueilleux? Comment vient l'orgueil? Je ne sais pas ce que c'est que l'orgueil.

AGAMEMNON.—Votre jugement en est plus net, Ajax, et vos vertus en sont plus belles. L'homme orgueilleux se dévore lui-même. L'orgueil est son miroir, son héraut, son historien: et toute belle action qu'il vante lui-même, il en engloutit le mérite par sa louange même.

AJAX.—Je hais un homme orgueilleux, comme je hais la génération des crapauds.

NESTOR, à part.—Et cependant il s'aime lui-même: cela n'est-il pas étrange?

(Ulysse revient.)

ULYSSE.—Achille n'ira point au combat demain matin.

AGAMEMNON.—Quelle est son excuse?

ULYSSE.—Il n'en allègue aucune: mais il suit le penchant de sa propre humeur, sans attention, ni égard pour personne, obstiné dans sa présomption et sa propre volonté.

AGAMEMNON.—Pourquoi ne veut-il pas, cédant à notre honnête prière, sortir de sa tente et respirer l'air avec nous?

AGAMEMNON.—Qu'Ajax aille le trouver.—Mon cher seigneur, allez, et saluez-le dans sa tente; on dit qu'il fait cas de vous; et à votre prière il se laissera détourner un peu de son obstination.

NESTOR, à part.—A merveille: il touche l'endroit sensible!

DIOMÈDE, à part.—Et comme le silence d'Ajax savoure ces louanges!

AJAX.—Je vais à lui, je veux lui frapper le visage de mon gantelet.

AGAMEMNON.—Oh! non, vous n'irez pas.

AJAX.—S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai son orgueil.—Laissez-moi y aller.

ULYSSE.—Non, pour toute la valeur de ce qui dépend de cette guerre.

AJAX.—Un insolent, un misérable!

NESTOR, à part.—Comme il se dépeint lui-même!

AJAX.—Ne peut-il donc être sociable?

ULYSSE, à part.—C'est le corbeau qui crie contre la couleur noire.

AJAX.—Je tirerai du sang à ses humeurs.

AGAMEMNON, à part.—C'est le malade qui se fait ici le médecin.

AJAX.—Si tout le monde pensait comme moi....

ULYSSE, à part.—L'esprit ne serait plus à la mode.

AJAX.—Il n'en serait pas quitte à ce prix: il lui faudrait avaler nos épées auparavant. L'orgueil remportera-t-il la victoire?

NESTOR, à part.—Si cela était, vous en remporteriez la moitié.

ULYSSE, à part.—Il en aurait dix parts.

AJAX.—Je le pétrirai comme il faut, et je le rendrai souple.

NESTOR, à part, à Ulysse.—Il n'est pas encore assez échauffé: farcissez-le d'éloges, versez, versez, son ambition a soif.

ULYSSE, à Agamemnon.—Seigneur, vous vous tourmentez trop longtemps de ce désagrément.

NESTOR.—Notre illustre général, ne songez plus à cela.

DIOMÈDE.—Il faut vous préparer à combattre sans Achille.

ULYSSE.—Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du mal. Voici un vrai héros.—Mais ce serait le louer en face: je me tais.

NESTOR.—Et pourquoi cela? Il n'est pas jaloux comme Achille.

ULYSSE.—Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant que lui.

AJAX.—Un infâme chien se jouer de nous! Oh! que je voudrais qu'il fût Troyen!

NESTOR.—Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax....

ULYSSE.—S'il était orgueilleux.

DIOMÈDE.—Ou avide de louanges.

ULYSSE.—Oui, ou d'une humeur colère?

DIOMÈDE.—Ou bizarre et plein de lui-même.

NESTOR.—Oui, mon cher fils.

DIOMÈDE.—Laissez-vous guider par lui, seigneur Ajax.

ULYSSE.—Il est inutile de rester ici plus longtemps; le cerf Achille reste dans les taillis. Qu'il plaise à notre illustre général de convoquer son conseil de guerre. De nouveaux rois sont entrés dans Troie. Demain, nous devons faire face avec nos principales forces; et voici un guerrier!—Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur héros, Ajax fera raison au meilleur.

AGAMEMNON.—Allons au conseil.—Laissons dormir Achille, les barques légères volent sur l'onde, tandis que les gros vaisseaux s'engravent.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 19: (retour) Cob loaf, pain lourd et raboteux.Note 2 · AJAX.—Masse lourde et informe19!Note 3 · Note 20: (retour) Une manière de donner la question à une sorcière, c'était de la placer sur une sellette les jambes liées en croix: la circNote 4 · AJAX.—Sellette à sorcière20!Note 5 · Note 21: (retour) Pie-mère, pia mater, sorte de membrane très-fine qui revêt immédiatement le cerveau.Note 6 · THERSITE, riant.—Là, là, là! les petites preuves d'esprit qu'il donne! voilà comme ses saillies ont les oreilles longues. Je lui ai rogné leNote 7 · Note 22: (retour) Under an impress, soumis à la presse militaire.Note 8 · Note 23: (retour) Encore le verbe to lie qui sert à l'équivoque to lie être couché, mentir.Note 9 · ACHILLE.—Ton dernier service était un service de patience; il n'était certainement pas volontaire; il n'y a point d'homme qui soit battu volNote 10 · THERSITE.—Oui-da?—Une grande partie de votre esprit gît aussi dans vos muscles, ou bien il y a des menteurs23. Hector sera une bonne captureNote 11 · Note 24: (retour) Make livers pale (rendent le foie blanc). La blancheur du foie était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi dans MacbNote 12 · TROÏLUS.—Vous êtes pour le sommeil et les songes, mon frère le prêtre; vous garnissez vos gants de raisons. Les voici, vos raisons: vous savNote 13 · Note 25: (retour) Hésione, soeur de Priam.Note 14 · TROÏLUS.—J'épouse aujourd'hui une femme, et mon choix est dirigé par mon penchant: mon inclination s'est enflammée par mes oreilles et mes yNote 15 · Note 26: (retour) Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, dei jussu non unquam credita Teucris. (Énéide, l. II, v. 246-47.)Note 16 · CASSANDRE entre en délire.—Pleurez, pleurez, Troyens! Prêtez-moi dix mille yeux, et je les remplirai de larmes prophétiques26.Note 17 · Note 27: (retour) On ne s'attendait guère A voir Aristote en cette affaire. (La Fontaine.)Note 18 · HECTOR.—Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux bien parlé; et vous avez raisonné sur l'affaire et la question maintenant en discussionNote 19 · Note 28: (retour) Bone-Ache, soit que l'on regarde ces douleurs ostéocopes comme un symptôme de la maladie ou comme la maladie elle-même, ilNote 20 · THERSITE.—Eh bien! Thersite? Quoi! tu te perds dans le labyrinthe de ta colère? Cet éléphant d'Ajax en sera-t-il quitte à ce prix?—Il me batNote 21 · Note 29: (retour) Ulcère qui sillonne en zigzag la peau.Note 22 · THERSITE.—Que de sottise, de jonglerie et de friponnerie il y a dans tout ceci! le sujet de la question est un homme déshonoré et une femme Note 23 · Note 30: (retour) Allusion aux taches mortelles des pestiférés.Note 24 · ULYSSE.—Il donne de l'importance aux plus petites choses, pour cela même qu'il se voit prié. Il est possédé de sa grandeur, et il ne se parlNote 25 · Note 31: (retour) Il y a dans le texte engraisser son orgueil.Note 26 · ULYSSE.—O Agamemnon, n'en faites rien. Nous consacrerons tous les pas d'Ajax quand ils s'éloigneront d'Achille. Ce chef altier qui nourrit sNote 27 · Note 32: (retour) Milon peut bien être cité ici après Aristote.Note 28 · Note 33: (retour) Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.Note 29 · ULYSSE.—Rends-en grâce au ciel, Ajax, ton caractère est formé: loue celui qui t'a engendré, celle qui t'a allaité: gloire à ton précepteur; Note 30 · AJAX.—Vous appellerai-je mon père33?
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