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Troïlus et Cressida

ACTE TROISIÈME

François Guizot translation

SCÈNE I

Troie.—Appartement du palais de Priam.

PANDARE, UN VALET.

PANDARE.—Ami! je vous prie, un mot, n'êtes-vous pas de la suite du jeune seigneur Pâris?

LE VALET.—Oui, monsieur, quand il marche devant moi.

PANDARE.—Vous dépendez de lui, veux-je dire?

LE VALET.—Monsieur, je dépends de mon seigneur.

PANDARE.—Vous dépendez d'un noble seigneur, il faut que je fasse son éloge.

LE VALET.—Le seigneur soit loué!

PANDARE.—Vous me connaissez: n'est-ce pas?

LE VALET.—Ma foi, monsieur, très-superficiellement.

PANDARE.—Ami, connaissez-moi mieux, je suis le seigneur Pandare.

LE VALET.—J'espère que je connaîtrai mieux votre honneur.

PANDARE.—C'est ce que je désire.

LE VALET.—Êtes-vous en état de grâce?

(On entend une musique dans l'intérieur.)

LE VALET.—Je ne la connais qu'en partie, seigneur, c'est une musique en parties.

PANDARE.—Connaissez-vous les musiciens?

LE VALET.—En entier, monsieur.

PANDARE.—Pour qui jouent-ils?

LE VALET.—Pour ceux qui les écoutent, monsieur.

PANDARE.—Pour le plaisir de qui, ami?

LE VALET.—Pour le mien, monsieur, et celui des amateurs de musique.

PANDARE.—Par les ordres de qui, veux-je dire, ami?

PANDARE.—Ami, nous ne nous entendons pas l'un l'autre; je suis trop poli, et toi trop malin; à la requête de qui les musiciens jouent-ils?

LE VALET.—Voilà une question qui va droit au but, celle-là; ma foi, monsieur, à la requête de Pâris mon maître, qui est là en personne; et avec lui, la Vénus mortelle, le coeur de la beauté, l'âme invisible de l'amour.

PANDARE.—Qui, ma nièce Cressida?

LE VALET.—Non, monsieur:—Hélène, n'avez-vous donc pu la reconnaître à ses attributs?

PANDARE.—Il me paraît, l'ami, que tu n'as pas vu la belle Cressida.—Je viens pour parler à Pâris de la part du prince Troïlus; je lui ferai un assaut de politesses et de compliments; car mon affaire bout.

LE VALET.—Une affaire bouillie! C'est une phrase à l'étuvée, ma foi!

(Entrent Pâris et Hélène. Suite.)

PANDARE.—Bel avenir à vous, seigneur et à toute cette belle compagnie! Que de beaux désirs, dans une belle mesure, les accompagnent tous! et surtout vous, belle reine! Que de beaux songes soient le doux oreiller de votre sommeil!

HÉLÈNE.—Cher seigneur, vous êtes plein de belles paroles.

PANDARE.—C'est votre beau plaisir de le dire, aimable princesse.—Beau prince, voilà de la bonne musique interrompue.

PARIS.—C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et sur ma vie, vous en renouerez le fil de nouveau; vous la raccommoderez avec une pièce de votre invention.—Hélène, il a une voix pleine d'harmonie.

PANDARE.—Non, madame, en vérité.

HÉLÈNE.—Oh! seigneur...

PANDARE.—Rauque, en vérité; rauque, vraiment.

PARIS.—Bien dit, seigneur.—Oui, je sais que c'est là votre excuse de temps en temps.

PANDARE.—Chère princesse, j'aurais affaire au seigneur Pâris.—(A Pâris.) Seigneur, voulez-vous m'accorder la faveur de vous dire un mot?

HÉLÈNE.—Non; cette défaite ne nous éconduira pas: nous vous entendrons chanter, certainement.

PANDARE.—Allons, belle princesse, vous me raillez.—(A Pâris.) Mais vraiment, comme je vous le dis, seigneur,—mon cher seigneur, mon estimable ami, votre frère Troïlus...

HÉLÈNE.—Seigneur Pandare, mon doux seigneur...

PANDARE.—Allons, poursuivez, charmante princesse, poursuivez.—(A Pâris)...se recommande à vous dans les termes les plus affectueux.

HÉLÈNE.—Vous ne nous priverez pas de notre mélodie.—Si vous le faites, que notre mélancolie retombe sur votre tête.

PANDARE.—Douce princesse, chère princesse; oh! c'est une charmante princesse, en vérité!

HÉLÈNE.—...Et rendre triste une douce princesse, c'est une grande insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est inutile; vous n'y gagnerez rien, en vérité; oh! je ne m'embarrasse pas de ces propos. Non, non.

PANDARE, à Pâris.—...Et, seigneur, il vous prie, si le roi l'invite au souper, de vous charger de l'excuser.

HÉLÈNE.—Seigneur Pandare...

PANDARE.—Que dit mon aimable reine, ma très-aimable reine?

PARIS.—Quel projet a-t-il en tête? Où soupe-t-il ce soir?

HÉLÈNE.—Non; mais, seigneur...

PANDARE.—Que dit ma belle reine? Mon cousin se brouillera avec vous; il ne faut pas que vous sachiez où il soupe.

HÉLÈNE.—Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida l'usurpatrice.

PARIS.—Eh bien! je ferai ses excuses au roi.

PANDARE.—Oui, mon noble seigneur.—(A Hélène.) Pourquoi disiez-vous Cressida? Oh! non, la pauvre usurpatrice est malade.

PARIS.—Ah! je devine.

PANDARE.—Vous devinez? eh! que devinez-vous? Donnez-moi un instrument.—Allons, voyons, belle princesse.

HÉLÈNE.—Oh! cela est bien bon de votre part.

PANDARE.—Ma nièce est horriblement amoureuse d'une chose que vous possédez, belle reine.

HÉLÈNE.—Elle est à elle, seigneur, pourvu que ce ne soit pas mon seigneur Pâris.

HÉLÈNE.—Une réconciliation, après une brouillerie, pourrait des deux en faire trois.

PANDARE.—Allons, allons, je ne veux pas en entendre davantage là-dessus; je vais vous chanter une chanson.

HÉLÈNE.—Oui, oui, je vous en prie; sur mon honneur, mon digne seigneur, vous préludez bien.

PANDARE.—Oui, oui, vous pouvez, vous pouvez...

HÉLÈNE.—Que l'amour soit le sujet de votre chanson. Ah! l'amour nous perdra tous. O Cupidon! Cupidon! Cupidon!

PANDARE.—L'amour! oui, ce sera lui, d'honneur.

PARIS.—Oh! oui, bon; l'amour, l'amour, rien que l'amour.

PANDARE.—En vérité, cela commence ainsi...

L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour, Car, oh! l'arc de l'amour Perce chevreuils et chevrettes; Le trait tue Lorsqu'il blesse; Mais il chatouille toujours la blessure. Ces amants s'écrient: Oh! oh! Ils meurent; Mais ce qui semble blesser à mort Se change en oh! oh! en ah! ah! eh! De sorte que l'amour mourant vit toujours, Oh! oh! un moment; mais ah! ah! ah! Oh! oh! on gémit en disant: Ah! ah! ah! Eh! oh!

HÉLÈNE.—De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez.

PARIS.—Il ne se nourrit que de colombes, l'Amour; et cela échauffe le sang, et le sang chaud engendre de brûlants désirs, et les brûlants désirs produisent de brûlants effets, et ces brûlants effets sont l'amour.

PANDARE.—Est-ce là la génération de l'Amour? Un sang chaud, de chauds désirs, de chauds effets; comment donc? ce sont des vipères; l'amour est-il une génération de vipères?—Mon cher seigneur, qui est-ce qui est en campagne aujourd'hui?

PARIS.—Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, et tous les braves de Troie. J'aurais bien désiré m'armer aussi aujourd'hui; mais mon Hélène ne l'a pas voulu.—Comment se fait-il que mon frère Troïlus n'y ait pas été?

HÉLÈNE.—Il y a quelque chose qui lui fait faire la moue.—Vous savez tout, seigneur Pandare.

PANDARE.—Non, ma tendre et douce reine.—Je brûle de savoir quel succès ils ont eu aujourd'hui.—(A Pâris.) Vous vous rappellerez les excuses de votre frère.

PARIS.—Ponctuellement.

PANDARE.—Adieu, belle princesse.

(Il sort.)

(On sonne la retraite.)

HÉLÈNE.—Ne m'oubliez pas auprès de votre nièce.

PANDARE.—Je m'en souviendrai, belle princesse.

PARIS.—Ils sont revenus du champ de bataille: allons au palais de Priam complimenter les guerriers. Chère Hélène, il faut que je vous prie d'aider à désarmer notre Hector; les boucles rebelles de son armure, une fois touchées de cette charmante main blanche, obéiront plus vite qu'au tranchant de l'acier, ou à la force des muscles grecs. Vous serez plus puissante que tous ces rois insulaires pour désarmer le grand Hector.

HÉLÈNE.—Je serai fière, Pâris, de le servir: oui, ce qu'il recevra de moi en hommages me donnera plus de droits au prix de la beauté que ce que j'en possède, et même m'embellira encore.

PARIS.—O ma chère, je t'aime au delà de toute idée.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Troie.—Les jardins de Pandare.

PANDARE, UN VALET DE TROÏLUS.

PANDARE.—Eh bien, où est ton maître? est-il chez ma nièce Cressida?

LE VALET.—Non seigneur, il vous attend pour l'y conduire.

(Entre Troïlus.)

PANDARE.—Ah! le voilà qui vient.—Eh bien? eh bien?

TROÏLUS, au valet.—Drôle, éloigne-toi.

(Le valet sort.)

PANDARE.—Avez-vous vu ma nièce?

TROÏLUS.—Non, Pandare, je me promène auprès de sa porte, comme une ombre étrangère sur les bords du Styx en attendant la barque. O vous, soyez mon Caron, et transportez-moi rapidement à ces champs fortunés, où je pourrai me reposer mollement sur ces couches de lis destinées à celui qui en est digne. O cher Pandare, arrachez à l'amour ses ailes peintes, et volez avec moi vers Cressida.

PANDARE.—Promenez-vous dans ce verger. Je vais l'amener ici à l'instant.

(Pandare sort.)

TROÏLUS, seul.—Je suis tout étourdi; l'attente me donne des vertiges. Le plaisir que je goûte déjà en imagination est si doux qu'il enchante tous mes sens. Qu'arrivera-t-il donc lorsque je m'abreuverai à longs traits du céleste nectar de l'amour? La mort, je le crains; une mort d'évanouissement, une volupté trop exquise, trop pénétrante, trop exaltée dans sa douceur pour la capacité de mes facultés grossières. Je le crains beaucoup; je crains aussi de perdre le sentiment net de ma joie, comme dans une bataille où l'on charge pêle-mêle l'ennemi en déroute.

(Pandare rentre.)

PANDARE.—Elle s'apprête, elle va être ici tout à l'heure. C'est à présent qu'il faut vous aider de tout votre esprit: elle rougit aussi fort, sa respiration est aussi courte que si elle était épouvantée par un esprit. Je vais l'aller chercher. Oh! c'est la plus jolie friponne.—Elle ne respire pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir.

(Pandare sort.)

TROÏLUS.—Le même trouble s'empare de mon sein: mon pouls bat plus vite que le pouls de la fièvre; et toutes mes facultés perdent leur usage, comme un vassal en rencontrant à l'improviste les yeux du monarque.

(Pandare vient avec Cressida.)

TROÏLUS.—Vous m'avez ôté l'usage de la parole, madame.

PANDARE.—Les paroles ne payent aucune dette: donnez-lui des effets. Mais elle vous en ôterait aussi les facultés, si elle mettait leur activité à l'épreuve. Quoi! on se becquète encore? Nous y voilà.—En témoignage de quoi, les deux parties mutuellement... Entrez, entrez: je vais faire faire du feu.

(Pandare sort.)

CRESSIDA.—Voulez-vous vous promener, seigneur?

TROÏLUS.—O Cressida! oh! combien de fois je me suis souhaité où je suis!

CRESSIDA.—Souhaité, seigneur? Les dieux le veuillent! ô seigneur!

TROÏLUS.—Qu'ils veuillent quoi? Où tend cette jolie apostrophe? quel limon ma douce dame aperçoit-elle dans la source de notre amour?

CRESSIDA.—Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte a des yeux.

TROÏLUS.—La crainte fait un démon d'un chérubin; jamais la crainte ne voit la vérité.

CRESSIDA.—L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante la guide, marche d'un pas plus sûr que l'aveugle raison, qui, sans crainte, trébuche. En craignant le dernier des malheurs, on s'en préserve souvent.

CRESSIDA.—Non? ni rien de monstrueux?

TROÏLUS.—Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous faisons voeu de verser des torrents de larmes, de vivre au milieu des flammes, de dévorer les rochers, d'apprivoiser les tigres, croyant qu'il est plus difficile à notre amante d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous de triompher des travaux qu'elle nous impose; voilà, madame, ce qu'il y a de monstrueux dans l'amour: c'est que la volonté est infinie, et que le pouvoir est borné; le désir est immense, et l'exécution esclave des limites.

CRESSIDA.—On dit que les amants jurent d'exécuter plus de choses qu'ils ne peuvent en accomplir, et cependant qu'ils tiennent en réserve un pouvoir qu'ils n'emploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un homme et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait un homme. Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté des lièvres ne sont-ils pas des monstres?

TROÏLUS.—Y a-t-il des gens pareils? Nous n'en sommes pas. Mesurez vos louanges sur l'épreuve que vous faites de nous, accordez-nous le degré de mérite que nous témoignons; notre tête restera nue jusqu'à ce que le mérite la couronne; nulle perfection à venir ne recueillera d'éloges anticipés; ne nommons point le mérite avant sa naissance; et lorsqu'il sera né, ses titres seront modestes; peu de paroles et beaucoup de foi. Voilà ce que Troïlus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance, et tout ce que la vérité pourra dire de plus vrai ne sera pas plus sincère que Troïlus.

CRESSIDA.—Voulez-vous entrer, seigneur?

(Pandare revient.)

PANDARE.—Quoi, vous rougissez encore? N'avez-vous donc pas fini de jaser ensemble?

CRESSIDA.—Eh bien! toutes les folies que je fais, je vous les consacre.

PANDARE.—Je vous en rends grâces: oui, si le seigneur Troïlus a un fils de vous, vous me le donnerez: soyez-lui fidèle; et s'il vous délaisse, c'est moi que vous gronderez.

TROÏLUS.—Vous connaissez à présent nos otages; la parole de votre oncle et ma foi constante.

PANDARE.—Oh! j'engagerai sans crainte ma parole pour elle aussi: les filles de notre famille sont longtemps à se laisser faire l'amour; mais une fois gagnées, elles sont constantes; ce sont de vrais glouterons, je puis vous l'assurer; elles s'attachent là où on les jette.

CRESSIDA.—La hardiesse commence à me venir, et me rend le courage, prince Troïlus; je vous ai aimé nuit et jour depuis de bien longs mois.

TROÏLUS.—Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tardé si longtemps à se laisser vaincre?

CRESSIDA.—Dites à paraître vaincue; mais j'étais vaincue, seigneur, depuis le premier coup d'oeil que je... Pardonnez-moi... Si j'en avoue trop, vous deviendrez tyran. Je vous aime à présent; mais jusqu'à présent, pas au point de n'être pas maîtresse de mon amour.—Ah! d'honneur, je ne dis pas vrai; mes pensées étaient comme des enfants sans lisière, devenus trop mutins pour obéir à leur mère.—Voyez comme nous sommes folles! Pourquoi ai-je bavardé? Qui sera discret pour nous, lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret à nous-mêmes? Mais, quoique je vous aimasse bien, je ne vous recherchais pas, et cependant, je le jure, je souhaitais alors être un homme, ou bien que les femmes eussent le privilége qu'ont les hommes de parler les premiers. Mon ami, dites-moi de me taire, car dans l'enchantement où je suis, je dirai vivement des choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez: votre silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse le secret le plus profond de mon âme.—Fermez-moi la bouche.

TROÏLUS.—Je le veux bien (il l'embrasse), quoiqu'il en sorte une douce musique.

PANDARE.—C'est fort joli, en vérité.

CRESSIDA.—Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n'avais pas l'intention de demander un baiser. Je suis honteuse.—O ciel! qu'ai-je fait?—Pour cette fois, je veux prendre congé de vous, seigneur.

TROÏLUS.—Congé, chère Cressida?

PANDARE.—Congé! Oh! si vous prenez congé avant demain matin...

CRESSIDA.—Je vous en prie, permettez-moi...

TROÏLUS.—Qui est-ce qui vous importune, madame?

CRESSIDA.—Seigneur, ma propre compagnie.

TROÏLUS.—Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.

CRESSIDA.—Laissez-moi m'en aller et essayer: j'ai une partie fâcheuse, qui s'abandonne elle-même pour être la dupe d'un autre.—Je voudrais m'en aller! Où est donc ma raison? Je ne sais ce que je dis.

TROÏLUS.—On sait bien ce qu'on dit quand on parle avec tant de sagesse.

TROÏLUS.—Ah! que je voudrais pouvoir penser qu'il est au pouvoir d'une femme (et si cela est possible, je le crois de vous) d'entretenir toujours son flambeau et les feux de l'amour; de conserver sa constance pleine de vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive à sa beauté extérieure par une âme qui se renouvelle plus promptement que le sang ne s'appauvrit! ou si je pouvais être convaincu que mon dévouement et ma fidélité pour vous peuvent rencontrer leur égale dans une tendresse pure sans alliage; oh! que je serais alors élevé au-dessus de moi-même! Mais, hélas! je suis aussi vrai que la simplicité de la vérité, et plus simple que la vérité dans son enfance.

CRESSIDA.—Je lutterai de constance avec vous.

TROÏLUS.—O combat vertueux, lorsque la vertu lutte avec la vertu, à qui vaudra le mieux! Les vrais amants, dans les siècles futurs, attesteront leur foi par le nom de Troïlus. Lorsque dans leurs vers, remplis de protestations, de serments et de grandes comparaisons, ils auront épuisé toutes les figures, qu'ils les auront usées à force de les répéter; après qu'ils auront juré que leur coeur est aussi fidèle que l'acier, aussi constant que les plantes le sont à la lune, que le soleil l'est au jour, la tourterelle à sa compagne, le fer à l'aimant, la terre à son centre; après toutes ces comparaisons, je serai cité comme le modèle le plus célèbre de fidélité: Fidèle comme Troïlus, telle sera la conclusion de leurs vers pour les rendre sacrés.

CRESSIDA.—Puissiez-vous être prophète! Si je suis perfide, ou que je m'écarte de la fidélité de l'épaisseur d'un cheveu, quand le temps vieilli se sera oublié lui-même, quand les gouttes de pluie auront usé les murs de Troie, que l'aveugle oubli aura englouti les cités, et que des États puissants seront effacés de la terre et réduits à la poussière du néant, qu'alors la mémoire, remontant au milieu des filles infidèles, d'infidélité en infidélité, me reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura dit: Aussi perfide que le renard l'est à l'agneau, le loup au veau de la génisse; le léopard au chevreuil, ou la marâtre à son fils, qu'alors on ajoute, pour toucher au coeur même de la perfidie: Aussi perfide que Cressida!

PANDARE.—Allons, voilà un marché fait: scellez-le, scellez-le; je servirai de témoin. Je tiens ici votre main, et voici celle de ma nièce: si jamais vous devenez infidèles l'un à l'autre, après toutes les peines que j'ai prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux entremetteurs soient jusqu'à la fin du monde appelés de mon nom; qu'on les appelle tous des Pandares, que tous les hommes inconstants soient appelés des Troïlus, toutes les femmes perfides des Cressida, et tous les intrigants d'amour des Pandare! dites tous deux: Amen!

TROÏLUS.—Amen!

CRESSIDA.—Amen!

PANDARE.—Amen!—Et là-dessus, je vais vous montrer une chambre à coucher: et comme le lit ne parlera jamais de vos tendres combats, pressez-le à mort: allons, venez; et que Cupidon veuille procurer à toutes les filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre, et un Pandare pour tout préparer!

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Le camp des Grecs.

AGAMEMNON, ULYSSE, DIOMÈDE, NESTOR, AJAX, MÉNÉLAS et CALCHAS.

CALCHAS.—Princes, les circonstances présentes m'autorisent à parler et à réclamer la récompense du service que je vous ai rendu. Je dois remettre devant vos yeux, que, d'après mon talent de lire dans l'avenir, j'ai abandonné Troie à Jupiter; j'ai quitté mes biens, et encouru le nom de traître, je me suis exposé à un sort incertain, au lieu des avantages et de la fortune dont j'étais possesseur assuré; séparant de moi tout ce que l'habitude, les liaisons, la coutume et mon état avaient rendu agréable, familier à ma nature; pour vous rendre service, je suis devenu ici étranger, tout nouveau dans le monde, sans amis ni connaissances. Je vous prie donc de m'accorder aujourd'hui une légère faveur prise à l'avance sur les nombreuses promesses qui subsistent toujours, dites-vous, pour m'enrichir à l'avenir.

AGAMEMNON.—Que désires-tu de nous, Troyen? Expose ta demande.

AGAMEMNON.—Que Diomède le conduise à Troie et nous ramène Cressida: Calchas aura ce qu'il nous demande.—Noble Diomède, apprêtez-vous convenablement pour cet échange; et de plus, annoncez à Troie que si Hector veut demain qu'on réponde à son défi, Ajax est tout prêt.

DIOMÈDE.—Je me charge de tout ceci, et c'est un fardeau que je suis fier de porter.

(Diomède et Calchas sortent.)

(Achille et Patrocle sortent et paraissent devant leur tente.)

ULYSSE.—J'aperçois Achille à l'entrée de sa tente. Qu'il plaise à notre général de passer près de lui, d'un air indifférent, comme s'il l'avait oublié: et vous, princes, jetez tous sur lui un coup d'oeil vague et inattentif. Je passerai le dernier; il est probable qu'il me demandera pourquoi on le regarde d'un air si dédaigneux, pourquoi ces froids regards. S'il le fait, je saurai, par une dérision salutaire, expliquer vos dédains à son orgueil qui sera naturellement avide de m'écouter; cela peut être bon.—L'orgueil n'a pour se montrer d'autre miroir que l'orgueil: la souplesse des genoux entretient l'arrogance, et c'est le salaire de l'homme orgueilleux.

AGAMEMNON.—Nous allons exécuter votre dessein, et affecter un visage indifférent en passant devant lui. Que chacun de vous en fasse autant; et que personne ne le salue, ou plutôt qu'on le salue avec dédain; ce qui l'irritera bien plus que si on ne le regardait pas. Je vais passer le premier.

(Ils marchent tous.)

ACHILLE.—Quoi! le général vient-il me parler? Vous savez ma résolution; je ne combattrai plus contre Troie.

AGAMEMNON.—Que dit Achille? Nous veut-il quelque chose?

NESTOR, à Achille.—Voudriez-vous, seigneur, parler au général?

ACHILLE.—Non.

NESTOR, à Agamemnon.—Rien, seigneur.

AGAMEMNON.—Tant mieux.

ACHILLE, à Ménélas.—Bonjour, bonjour.

MÉNÉLAS.—Comment vous portez-vous? comment vous portez-vous?

(Ménélas sort.)

ACHILLE.—Quoi! cet homme déshonoré me mépriserait-il!

AJAX.—Comment vous va, Patrocle?

ACHILLE.—Bonjour, Ajax.

AJAX.—Hein!

ACHILLE.—Bonjour.

AJAX.—Oui, et bon lendemain aussi.

(Ajax sort.)

ACHILLE.—Que veulent dire ces gens-là? Est-ce qu'ils ne connaissent pas Achille?

PATROCLE.—Ils passent devant nous d'un air bien indifférent: ils avaient coutume de saluer, d'envoyer devant eux leurs sourires vers Achille, de lui adresser de gracieux sourires, et de l'aborder avec l'humilité qu'ils montrent au pied des saints autels.

ACHILLE.—Quoi! suis-je devenu pauvre tout à coup? Il est certain que la grandeur, une fois qu'elle est brouillée avec la fortune, doit se brouiller aussi avec les hommes. L'homme ruiné lit sa chute dans les yeux d'autrui aussitôt qu'il la sent lui-même; car les hommes, comme les papillons, ne déploient leurs ailes poudreuses que pendant l'été; et l'homme qui n'est que simplement homme ne reçoit aucun honneur; il n'est honoré que pour ses honneurs extérieurs, comme sa place, ses richesses, sa faveur, avantages dus au hasard aussi souvent qu'au mérite. Quand ces honneurs, étais glissants d'une amitié glissante comme eux, viennent à tomber, les uns entraînent l'autre, et tout périt ensemble dans la chute. Mais il n'en est pas ainsi de moi; la fortune et moi nous sommes amis; je jouis au plus haut degré de tout ce que je possédais, excepté des regards de ces hommes qui, à ce qu'il me paraît, trouvent en moi quelque chose qui n'est plus digne de ces regards complaisants qu'ils m'ont si souvent accordés. Voici Ulysse; je veux interrompre sa lecture.—Ulysse?

ULYSSE.—Eh bien! illustre fils de Thétis?

ACHILLE.—Que lisez-vous là?

ULYSSE.—Un étrange mortel m'écrit ici qu'un homme, quelque richement doué qu'il soit, quels que soient ses avantages intérieurs ou extérieurs, ne peut se vanter d'avoir ce qu'il a, et qu'il ne sent ce qu'il possède qu'en le voyant par autrui: ses vertus en brillant devant les autres les échauffent, et ils rendent à leur tour cette chaleur à l'homme dont elle est émanée.

ACHILLE.—Il n'y a rien d'étrange à cela, Ulysse. La beauté du visage n'est pas connue de celui qui le porte. C'est des yeux d'autrui qu'il apprend son prix; et l'oeil même, l'organe le plus pur du sentiment, ne peut se voir sans sortir de lui-même; mais oeil contre oeil se saluent l'un l'autre de leur forme respective; car la vue ne veut se replier sur elle-même qu'après avoir traversé l'espace; c'est là qu'elle s'unit à un miroir où elle peut se contempler: cela n'a rien d'étrange, Ulysse.

ULYSSE.—Je n'ai pas d'objections à la proposition, elle est familière; mais je m'étonne des conséquences qu'en tire l'auteur. Dans le développement de ses preuves, il démontre que l'homme ne possède rien en maître (quelles que soient ses richesses extérieures et intérieures) jusqu'au moment où il les communique aux autres; par lui-même il ne leur connaît aucun prix qu'après qu'il les a vues emprunter leur forme et leur valeur de l'approbation de ceux auxquels elles s'étendent: ainsi la voix est répercutée d'une voûte sonore; ainsi une porte d'acier placée en face du soleil reçoit et renvoie son image et sa chaleur. J'étais plongé là dedans, et j'en ai fait sur-le-champ l'application à Ajax; il est encore ignoré. Mais ô ciel, quel homme c'est! un vrai cheval qui porte un trésor qu'il ne connaît pas. O nature, que de choses qui sont viles à nos yeux, et qui deviennent précieuses par l'usage! Que de choses, au contraire, si fort estimées et qui sont d'une mince valeur! C'est demain que nous verrons par un exploit que le hasard du sort a fait tomber sur lui, Ajax devenu célèbre. O ciel, que de choses font quelques mortels, tandis que d'autres les laissent faire! Combien d'hommes se glissent dans le palais de la Fortune inconstante, tandis que d'autres font les idiots sous ses yeux! Ainsi un homme prospère aux dépens d'un autre, dont l'orgueil se repaît de lui-même dans une molle indolence! Il faut voir les chefs grecs! Ils frappent déjà sur l'épaule du lourd Ajax comme s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et si la fameuse Troie s'écroulait.

ACHILLE.—Je crois ce que vous dites là, car ils ont passé près de moi comme feraient des avares devant un mendiant; ils ne m'ont adressé ni une bonne parole, ni un regard. Quoi! mes exploits sont-ils oubliés?

ULYSSE.—Le Temps, seigneur, a sur son dos une besace, où il jette les aumônes qu'il va recueillant pour l'Oubli, qui est un géant, monstre d'ingratitude. Ces aumônes sont les bonnes actions passées; dévorées presque aussitôt qu'elles sont accomplies, oubliées dès qu'elles sont finies: la persévérance seule, cher seigneur, entretient l'honneur dans son éclat; avoir fait, c'est être passé de mode et suspendu à l'écart, ainsi qu'une cotte d'armes rouillée dans une décoration ridicule. Prenez le chemin qui s'offre à vous, car l'honneur voyage dans un défilé si étroit, qu'il n'y peut passer qu'un homme de front avec lui: gardez donc le sentier. L'émulation a mille enfants, qui se suivent et se pressent l'un l'autre. Si vous cédez, et que vous vous rangiez de côté hors de la route directe, semblables au flux qui entre dans le port, ils se précipiteront tous ensemble et vous laisseront derrière; vous resterez comme un brave cheval de bataille tombé au premier rang, et qui, foulé par l'arrière-garde, reste gisant et écrasé sous les pieds. Ainsi ce que les autres font dans le présent, quoique au-dessous de vos exploits passés, les surpassera nécessairement; car le Temps ressemble à un hôte du grand monde, qui serre froidement la main à l'ami qui s'en va, et qui, les bras étendus, comme s'il voulait prendre son vol, embrasse le nouveau venu. Toujours l'arrivée sourit, et l'adieu soupire en s'en allant. Oh! que la vertu ne cherche jamais la récompense de ce qu'elle a été. Beauté, esprit, naissance, force du corps, mérite des services, amour, amitié, bienfaisance, tout cela est le sujet du temps envieux et calomniateur. Un trait commun de la nature fait du monde entier une seule famille; tous, d'un accord unanime, prisent les hochets nouveaux, quoiqu'ils soient faits et formés avec les choses qui ne sont plus, et donnent plus de louanges à la poussière qui est un peu dorée qu'à l'or pur couvert de poussière. L'oeil présent admire l'objet présent; ainsi ne t'étonne pas, héros illustre et accompli, si tous les Grecs commencent à adorer Ajax: les objets en mouvement attirent bien plus la vue que ce qui ne remue pas. Tous les cris s'adressaient jadis à toi; ils te suivraient encore et pourraient te revenir encore si tu ne voulais pas t'ensevelir tout vivant, et enfermer ta réputation dans ta tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers combats encore, firent descendre de l'Olympe les dieux jaloux et ennemis, et rendirent le grand Mars séditieux.

ACHILLE.—J'ai de fortes raisons pour rester retiré dans ma tente.

ULYSSE.—Mais les raisons qui condamnent votre retraite sont encore plus puissantes et plus dignes d'un héros. On sait, Achille, que vous êtes amoureux d'une des filles de Priam.

ACHILLE.—Ah! on le sait?

ULYSSE.—Et cela doit-il vous étonner? La Providence qui, dans un État bien gouverné, connaît presque chaque grain d'or de Plutus, trouve le fond des plus insondables profondeurs; elle va se placer à côté de la pensée, et comme les dieux, elle dévoile celles qui sont muettes encore dans leur berceau. Il est dans l'âme d'un État un mystère où n'ose jamais pénétrer l'oeil de l'histoire, et qui a une opération, une influence plus divine que la voix ou la plume ne peuvent l'exprimer. Toute la correspondance que vous avez eue avec Troie nous est aussi parfaitement connue qu'à vous-même, seigneur; et il siérait beaucoup mieux à Achille de terrasser Hector que Polyxène; mais ce qui affligera le jeune Pyrrhus resté dans vos foyers, c'est, lorsque la renommée ira sonner la trompette dans nos îles, de voir toutes les jeunes Grecques chanter en dansant: Achille a séduit la soeur du grand Hector, mais notre illustre Ajax a bravement terrassé Hector. Adieu, seigneur, je vous parle en ami; un fou glisse sur la glace que vous devriez rompre.

(Ulysse sort.)

PATROCLE.—Je vous ai donnée le même conseil, Achille. Une femme impudente et masculine n'inspire pas plus de dégoût et de mépris qu'un homme efféminé au moment de l'action. Et moi, on me blâme de cela; les Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la guerre, et votre grande amitié pour moi, qui vous retiennent ainsi. Ami, réveillez-vous, et bientôt le faible et folâtre Cupidon détachera de votre cou ses bras amoureux, et vous le secouerez loin de vous comme le lion secoue de sa crinière une goutte de rosée.

ACHILLE.—Est-ce qu'Ajax combattra Hector?

PATROCLE.—Oui, et peut-être en recueillera-t-il beaucoup d'honneur.

ACHILLE.—Je le vois, ma réputation est en péril; ma renommée est dangereusement atteinte.

PATROCLE.—Prenez-y donc bien garde. Les blessures que l'homme se fait lui-même guérissent difficilement. L'omission d'un devoir indispensable nous met en butte aux coups du danger; et le danger, comme une fièvre contagieuse, nous saisit subtilement, même lorsque nous sommes nonchalamment assis au soleil.

ACHILLE.—Va, cher Patrocle; appelle Thersite. J'enverrai ce bouffon vers Ajax, et le chargerai d'inviter les chefs troyens à venir, après le combat, nous voir ici désarmés. J'ai une envie de femme, un désir dont je suis malade; c'est de voir le grand Hector dans ses habits de paix, de causer avec lui, et de contempler à satiété son visage.—(Apercevant Thersite.) Voici une peine épargnée.

(Entre Thersite.)

THERSITE.—Un prodige!

ACHILLE.—Quoi?

THERSITE.—Ajax erre çà et là dans la plaine, se cherchant lui-même.

ACHILLE.—Comment cela?

THERSITE.—Il doit se battre demain en combat singulier avec Hector; et il est si fier d'avance d'une bastonnade héroïque, qu'il extravague en ne disant rien.

ACHILLE.—Comment cela peut-il être?

THERSITE.—Eh! il marche à pas posés en long et en large comme un paon: il fait un pas, puis une pause. Il rumine, comme une hôtesse qui n'a d'autre arithmétique que sa tête pour inscrire son compte. Il se mord la lèvre avec un regard malin, comme s'il voulait dire: «Il y aurait de l'esprit dans cette tête, s'il en voulait sortir:» et oui, il y en a; mais il y est aussi caché, aussi froid que l'étincelle dans le caillou, dont elle ne jaillit que lorsque le caillou a été frappé. C'est un homme perdu sans ressource; car si Hector ne lui rompt pas le cou dans le combat, il se le rompra lui-même à force de vaine gloire. Il ne me reconnaît plus; je lui ai dit: Bonjour, Ajax. Il m'a répondu: Merci, Agamemnon. Que dites-vous de cet homme, qui me prend pour le général? Il est devenu un vrai poisson de terre, sans voix, un monstre muet. La peste soit de l'opinion! Un homme peut la porter dans les deux sens, à l'endroit et à l'envers, comme un pourpoint de cuir.

ACHILLE.—Il faut que tu sois mon ambassadeur près de lui, Thersite.

THERSITE.—Qui, moi?—Eh mais! il ne veut répondre à personne; il fait profession de ne pas répondre: parler est bon pour la canaille; lui, il porte sa langue dans son bras.—Je veux le contrefaire devant vous: que Patrocle me questionne; vous allez voir la scène d'Ajax.

ACHILLE.—Questionne-le, Patrocle; dis-lui: «Je prie humblement le vaillant Ajax d'inviter le très-valeureux Hector à venir désarmé dans ma tente, et de lui procurer un sauf-conduit pour sa personne, du très-magnanime, très-illustre, et six ou sept fois honorable général de l'armée grecque, Agamemnon, etc....» Dis cela.

PATROCLE.—Que Jupiter bénisse le grand Ajax!

THERSITE.—Hom!

PATROCLE.—Je viens de la part du brave Achille.

THERSITE.—Ah!

PATROCLE.—Qui vous prie humblement d'inviter Hector à venir sous sa tente.

THERSITE.—Hom?

PATROCLE.—Et d'obtenir pour lui un sauf-conduit d'Agamemnon!

THERSITE.—Agamemnon?

PATROCLE.—Oui, seigneur.

THERSITE.—Ah!

PATROCLE.—Quelle est votre réponse?

THERSITE.—Dieu soit avec vous: de tout mon coeur.

PATROCLE.—Votre réponse, seigneur?

THERSITE.—S'il fait beau demain, vers les onze heures, le sort se décidera pour l'un ou pour l'autre; mais il me payera cher avant de me tenir.

PATROCLE.—Votre réponse?

THERSITE.—Adieu, de tout mon coeur.

ACHILLE.—Mais il ne chante pas sur ce ton-là, n'est-ce pas?

THERSITE.—Non; il est hors de tous les tons, comme je vous le dis. Je ne sais pas quelle musique on trouvera dans son individu, quand Hector lui aura brisé la cervelle; mais je suis sûr qu'on n'en tirera rien, à moins que le ménétrier Apollon ne prenne ses nerfs pour en faire des cordes pour son luth.

ACHILLE.—Allons, il faut que tu lui portes une lettre sur-le-champ.

THERSITE.—Donnez-m'en donc une autre pour son cheval; car il est le plus intelligent des deux.

ACHILLE.—Mon âme est émue comme une fontaine troublée, et moi-même je n'en puis voir le fond.

(Achille et Patrocle sortent.)

THERSITE, seul.—Plût aux dieux que la fontaine de votre âme redevînt claire, pour qu'on pût y abreuver un âne; j'aimerais mieux être une tique sur un mouton que d'avoir cette stupide bravoure.

(Il sort.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 34: (retour) Jeu de mots sur grâce, titre que prennent les ducs en Angleterre.Note 2 · PANDARE.—Grâce34? Non, mon ami, honneur, seigneurie, voilà mes titres.—Quelle est cette musique?Note 3 · Note 35: (retour) Équivoque sur le verbe command, commander et commandement, si command est substantif.Note 4 · LE VALET.—A qui donnerais-je des ordres, seigneur35?Note 5 · Note 36: (retour) Hélène appelle Cressida l'usurpatrice, parce que sa beauté lui fait tort.Note 6 · PANDARE.—Oh! non, non, vous n'y êtes pas; vous en êtes bien loin; allez, l'usurpatrice est malade36.Note 7 · Note 37: (retour) C'est-à-dire ils sont brouillés.Note 8 · PANDARE.—Lui? non, elle ne veut pas de lui. Elle et lui font deux37.Note 9 · Note 38: (retour) Voyez l'Art du Fauconnier.Note 10 · Note 39: (retour) Le tiercelet est le mâle du faucon; du moins, en Angleterre, on entend toujours par faucon la femelle du tiercelet.Note 11 · PANDARE, à sa nièce.—Allons, venez. Pourquoi rougissez-vous? La pudeur est un enfant.—La voilà; répétez-lui maintenant tous les serments queNote 12 · Note 40: (retour) Allusion aux théâtres d'alors.Note 13 · TROÏLUS.—Ah! que ma belle Cressida ne conçoive aucune alarme! Dans toutes les scènes de l'amour on ne représente point de monstre40.Note 14 · Note 41: (retour) Amare et sapere vix à Deo conceditur. (Publius Syrus.)Note 15 · CRESSIDA.—Peut-être, seigneur, que j'ai montré plus de finesse que d'amour: et que je vous ai fait sans détour de si grands aveux pour amorcNote 16 · Note 42: (retour) Il y a dans le texte: Such a wrest in their affairs; wrest, instrument pour accorder les harpes, dit un commentateur.Note 17 · CALCHAS.—Vous avez un prisonnier troyen, nommé Anténor, pris d'hier. Troie attache un grand prix à sa personne. Vous avez plusieurs fois (et
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