LES RESSOURCES DE QUINOLA
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COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN PROSE, ET PRÉCÉDÉE D’UN PROLOGUE.
Représentée sur le second Théâtre-Français (ODÉON), le samedi 10 mars 1842.
PRÉFACE
Quand l’auteur de cette pièce ne l’aurait faite que pour obtenir les éloges universels accordés par les journaux à ses livres, et qui peut-être ont dépassé ce qui lui était dû, les Ressources de Quinola seraient une excellente spéculation littéraire; mais, en se voyant l’objet de tant de louanges et de tant d’injures, il a compris que ses débuts au théâtre seraient encore plus difficiles que ne l’ont été ses débuts en littérature, et il s’est armé de courage pour le présent comme pour l’avenir.
Un jour viendra que cette pièce servira de bélier pour battre en brèche une pièce nouvelle, comme on a pris tous ses livres, et même sa pièce intitulée Vautrin, pour en accabler les Ressources de Quinola.
Quelque calme que doive être sa résignation, l’auteur ne peut s’empêcher de faire ici deux remarques.
Parmi cinquante faiseurs de feuilletons, il n’en est pas un seul qui n’ait traité comme une fable, inventée par l’auteur, le fait historique sur lequel repose cette pièce des Ressources de Quinola.
Longtemps avant que M. Arago ne mentionnât ce fait dans son histoire de la vapeur, publiée dans l’Annuaire du Bureau des longitudes, l’auteur, à qui le fait était connu, avait pressenti la grande comédie qui devait avoir précédé l’acte de désespoir auquel fut poussé l’inventeur inconnu qui, en plein seizième siècle, fit marcher par la vapeur un navire dans le port de Barcelone, et le coula lui-même en présence de deux cent mille spectateurs.
Cette observation répond aux dérisions qu’a soulevées la prétendue supposition de l’invention de la vapeur avant le marquis de Worcester, Salomon de Caus et Papin.
La deuxième observation porte sur l’étrange calomnie sous laquelle presque tous les faiseurs de feuilletons ont accablé Lavradi, l’un des personnages de cette comédie, et dont ils ont voulu faire une création hideuse. En lisant la pièce, dont l’analyse n’a été faite exactement par aucun critique, on verra que Lavradi, condamné pour dix ans aux présides, vient demander sa grâce au roi. Tout le monde sait combien les peines les plus sévères étaient prodiguées dans le seizième siècle pour les moindres délits, et avec quelle indulgence sont accueillis dans le vieux théâtre les valets dans la position où se trouve Quinola.
On ferait plusieurs volumes avec les lamentations des critiques qui, depuis bientôt vingt ans, demandaient des comédies dans la forme italienne, espagnole ou anglaise: on en essaye une; et tous aiment mieux oublier ce qu’ils ont dit depuis vingt ans plutôt que de manquer à étouffer un homme assez hardi pour s’aventurer dans une voie si féconde, et que son ancienneté rend aujourd’hui presque nouvelle.
N’oublions pas de rappeler, à la honte de notre époque, le hourra d’improbations par lequel fut accueilli le titre de duc de Neptunado, cherché par Philippe II pour l’inventeur, hourra auquel les lecteurs instruits refuseront de croire, mais qui fut tel, que les acteurs, en gens intelligents, retranchèrent ce titre dans le reste de la pièce. Ce hourra fut poussé par des spectateurs qui, tous les matins, lisent dans les journaux le titre de duc de la Victoire, donné à Espartero, et qui ne pouvaient pas ignorer le titre de prince de la Paix, donné au dernier favori de l’avant-dernier roi d’Espagne. Comment prévoir une pareille ignorance? Qui ne sait que la plupart des titres espagnols, surtout au temps de Charles-Quint et de Philippe II, rappellent la circonstance à laquelle ils furent dus.
Orendayes prit le titre de la Paz, pour avoir signé le traité de 1725.
Un amiral prit celui de Transport-Real, pour avoir conduit l’Infant en Italie.
Navarro prit celui de la Vittoria après le combat naval de Toulon, quoique la victoire eût été indécise.
Ces exemples, et tant d’autres, sont surpassés par le fameux ministre des finances, négociant parvenu, qui prit le titre de marquis de Rien-en-Soi (l’Ensenada).
En produisant une œuvre faite avec toutes les libertés des vieux théâtres français et espagnol, l’auteur s’est permis une tentative appelée par les vœux de plus d’un organe de l’opinion publique et de tous ceux qui assistent aux premières représentations: il a voulu convoquer un vrai public, et faire représenter la pièce devant une salle pleine de spectateurs payants. L’insuccès de cette épreuve a été si bien constaté par tous les journaux, que la nécessité des claqueurs en reste à jamais démontrée.
L’auteur était entre ce dilemme, que lui posaient les personnes expertes en cette matière: introduire douze cents spectateurs non payants, le succès ainsi obtenu sera nié; faire payer leur place à douze cents spectateurs, c’est rendre le succès presque impossible. L’auteur a préféré le péril. Telle est la raison de cette première représentation, où tant de personnes ont été mécontentes d’avoir été élevées à la dignité de juges indépendants.
L’auteur rentrera donc dans l’ornière honteuse et ignoble que tant d’abus ont creusée aux succès dramatiques; mais il n’est pas inutile de dire ici que la première représentation des Ressources de Quinola fut ainsi donnée au bénéfice des claqueurs, qui sont les seuls triomphateurs de cette soirée, d’où ils avaient été bannis.
Pour caractériser les critiques faites sur cette comédie, il suffira de dire que sur cinquante journaux qui tous, depuis vingt ans, prodiguent au dernier vaudevilliste tombé cette phrase banale: La pièce est d’un homme d’esprit qui saura prendre sa revanche, aucun ne s’en est servi pour les Ressources de Quinola, que tous tenaient à enterrer. Cette remarque suffit à l’ambition de l’auteur.
Sans que l’auteur eût rien fait pour obtenir de telles promesses, quelques personnes avaient d’avance accordé leurs encouragements à sa tentative, et celles-là se sont montrées plus injurieuses que critiques; mais l’auteur regarde de tels mécomptes comme les plus grands bonheurs qui puissent lui arriver, car on gagne de l’expérience en perdant de faux amis. Aussi, est-ce autant un plaisir qu’un devoir pour lui que de remercier publiquement les personnes qui lui sont restées fidèles comme monsieur Léon Gozlan, envers lequel il a contracté une dette de reconnaissance; comme monsieur Victor Hugo, qui a, pour ainsi dire, protesté contre le public de la première représentation, en revenant voir la pièce à la seconde; comme monsieur de Lamartine et madame de Girardin, qui ont maintenu leur premier jugement malgré l’irritation générale. De telles approbations consoleraient d’une chute.
Lagny, 2 avril 1842.
PERSONNAGES DU PROLOGUE.
PHILIPPE II.
LE CARDINAL CIENFUEGOS, grand inquisiteur.
LE CAPITAINE DES GARDES.
LE DUC D’OLMÉDO.
LE DUC DE LERME.
ALFONSO FONTANARÈS.
QUINOLA.
UN HALLEBARDIER.
UN ALCADE DU PALAIS.
UN FAMILIER DE L’INQUISITION (personnage muet.)
LA REINE D’ESPAGNE.
LA MARQUISE DE MONDÉJAR.
PERSONNAGES DE LA PIÈCE.
DON FRÉGOSE, vice-roi de Catalogne.
LE GRAND INQUISITEUR.
LE COMTE SARPI, secrétaire de la vice-royauté.
DON RAMON, savant.
AVALOROS, banquier.
MATHIEU MAGIS, Lombard.
LOTHUNDIAZ, bourgeois.
ALFONSO FONTANARÈS.
LAVRADI, QUINOLA, ou valet.
MONIPODIO, ancien miquelet.
COPPOLUS, marchand de métaux.
CARPANO, serrurier (personnage muet.)
ESTEBAN, ouvrier.
GIRONE, autre ouvrier.
L’HOTE du Soleil d’or.
UN HUISSIER.
UN ALCADE.
MADAME FAUSTINA BRANCADORI.
MARIE LOTHUNDIAZ.
PAQUITA, camériste de madame Faustina.
L’action se passe en 1588.
LES RESSOURCES DE QUINOLA
PROLOGUE
La scène est à Valladolid, dans le palais du roi d’Espagne. Le théâtre représente la galerie qui conduit à la chapelle. L’entrée de la chapelle est à gauche du spectateur, celle des appartements royaux est à droite. L’entrée principale est au fond. De chaque côté de la principale porte, il y a deux hallebardiers.
Au lever du rideau, le capitaine des gardes et trois seigneurs sont en scène. Un alcade du palais est debout au fond de la galerie. Quelques courtisans se promènent dans le salon qui précède la galerie.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE CAPITAINE DES GARDES, QUINOLA, enveloppé dans son manteau, UN HALLEBARDIER.
LE HALLEBARDIER. Il barre la porte à Quinola.
On n’andre bointe sans en affoir le troide. Ki ê dû?
QUINOLA, levant la hallebarde.
Ambassadeur. (On le regarde.)
LE HALLEBARDIER.
T’où?
QUINOLA. Il passe.
D’où! Du pays de misère.
LE CAPITAINE DES GARDES.
Allez chercher le majordome du palais pour rendre à cet ambassadeur-là les honneurs qui lui sont dus. (Au hallebardier.) Trois jours de prison.
QUINOLA, au capitaine.
Voilà donc comment vous respectez le droit des gens! Écoutez, Monseigneur, vous êtes bien haut, je suis bien bas, avec deux mots, nous allons nous trouver de plain-pied.
LE CAPITAINE.
Tu es un drôle très-drôle.
QUINOLA le prend à part.
N’êtes-vous pas le cousin de la marquise de Mondéjar?
LE CAPITAINE.
Après?
QUINOLA.
Quoiqu’en très-grande faveur, elle est sur le point de rouler dans un abîme... sans sa tête.
LE CAPITAINE.
Tous ces gens-là font des romans!... Écoute; tu es le vingt-deuxième, et nous sommes au dix du mois, qui tente de s’introduire ainsi près de la favorite, pour lui soutirer quelques pistoles. Détale... ou sinon...
QUINOLA.
Monseigneur, il vaut mieux parler à tort vingt-deux fois à vingt-deux pauvres diables, que de manquer à entendre celui qui vous est envoyé par votre bon ange; et vous voyez, qu’à peu de chose près (il ouvre son manteau), j’en ai le costume.
LE CAPITAINE.
Finissons, quelle preuve donnes-tu de ta mission?
QUINOLA lui tend une lettre.
Ce petit mot, remettez-le vous-même pour que ce secret demeure entre nous, et faites-moi pendre si vous ne voyez la marquise tomber en pâmoison à cette lecture. Croyez que je professe, avec l’immense majorité des Espagnols, une aversion radicale pour... la potence.
LE CAPITAINE.
Et si quelque femme ambitieuse t’avait payé ta vie pour avoir celle d’une autre?
QUINOLA.
Serais-je en guenilles? Ma vie vaut celle de César. Tenez, Monseigneur (il décachète la lettre, la sent, la replie, et la lui rend), êtes-vous content?
LE CAPITAINE, à part.
J’ai le temps encore. (A Quinola.) Reste là, j’y vais.

IMP. S. RAÇON.
QUINOLA. LE CAPITAINE.
Croyez que je professe, avec l’immense majorité des Espagnols, une aversion radicale pour ... la potence.
(RESSOURCES DE QUINOLA.)
SCÈNE II.
QUINOLA, seul, sur le devant de la scène, en regardant le capitaine.
Marche donc! O mon cher maître, si la torture ne t’a pas brisé les os, tu vas donc sortir des cachots de la s... la très-sainte inquisition, délivré par votre pauvre caniche de Quinola! Pauvre!... qui est-ce qui a parlé de pauvre? Une fois mon maître libre, nous finirons bien par monnoyer nos espérances. Quand on a su vivre à Valladolid, depuis six mois sans argent, et sans être pincé par les alguazils, on a de petits talents qui, s’ils s’appliquaient à... autre chose, mèneraient un homme où... ?... ailleurs enfin! Si nous savions où nous allons, personne n’oserait marcher... Je vais donc parler au roi, moi, Quinola. Dieu des gueux! donne-moi l’éloquence... de... d’une jolie femme, de la marquise de Mondéjar...
SCÈNE III.
QUINOLA, LE CAPITAINE.
LE CAPITAINE, à Quinola.
Voici cinquante doublons que t’envoie la marquise pour te mettre en état de paraître ici convenablement.
QUINOLA. Il verse l’or d’une main dans l’autre.
Ah! ce rayon de soleil s’est bien fait attendre! Je reviens, Monseigneur, pimpant comme le valet de cœur, dont j’ai pris le nom; Quinola pour vous servir, Quinola, bientôt seigneur d’immenses domaines où je rendrai la justice, dès que... (à part) je ne la craindrai plus pour moi.
SCÈNE IV.
LES COURTISANS, LE CAPITAINE.
LE CAPITAINE, seul sur le devant de la scène.
Quel secret ce misérable a-t-il donc surpris? ma cousine a failli perdre connaissance. Il s’agit de tous ses amis, a-t-elle dit. Le roi doit être pour quelque chose dans tout ceci. (A un seigneur.) Duc de Lerme, y a-t-il quelque chose de nouveau dans Valladolid?
LE DUC DE LERME, bas.
Le duc d’Olmédo aurait été, dit-on, assassiné ce matin, à trois heures, au petit jour, à quelques pas du jardin de l’hôtel Mondéjar.
LE CAPITAINE.
Il est bien capable de s’être fait un peu assassiner pour perdre ainsi ma cousine dans l’esprit du roi, qui, semblable aux grands politiques, tient pour vrai tout ce qui est probable.
LE DUC DE LERME.
On dit que l’inimitié du duc et de la marquise n’est qu’une feinte, et que l’assassin ne peut pas être poursuivi.
LE CAPITAINE.
Duc, ceci ne doit pas se répéter sans une certitude, et ne s’écrirait alors qu’avec une épée teinte de mon sang.
LE DUC DE LERME.
Vous m’avez demandé des nouvelles... (Le duc se retire.)
SCÈNE V.
LES MÊMES, LA MARQUISE DE MONDÉJAR.
LE CAPITAINE.
Ah! mais voici ma cousine! (A la marquise.) Chère marquise, vous êtes encore bien agitée. Au nom de notre salut, contenez-vous, on va vous observer.
LA MARQUISE.
Cet homme est-il revenu?
LE CAPITAINE.
Mais comment un homme placé si bas peut-il vous causer de telles alarmes?
LA MARQUISE.
Il tient ma vie dans ses mains; plus que ma vie, car il tient aussi celle d’un autre qui, malgré les plus habiles précautions, excite la jalousie...
LE CAPITAINE.
Du roi... Aurait-il donc fait assassiner le duc d’Olmédo, comme on le dit.
LA MARQUISE.
Hélas... je ne sais plus qu’en penser... Me voilà seule, sans secours... et peut-être bientôt abandonnée.
LE CAPITAINE.
Comptez sur moi... Je vais être au milieu de tous nos ennemis, comme le chasseur à l’affût.
SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDENTS, QUINOLA.
QUINOLA.
Je n’ai plus que trente doublons, mais je fais de l’effet pour soixante... Hein! quel parfum? La marquise pourra me parler sans crainte...
LA MARQUISE, montrant Quinola.
Est-ce là notre homme?
LE CAPITAINE.
Oui.
LA MARQUISE.
Mon cousin, veillez à ce que je puisse causer sans être écoutée... (A Quinola.) Qui êtes-vous, mon ami?
QUINOLA, à part.
Son ami! Tant qu’on a le secret d’une femme, on est toujours son ami. (Haut.) Madame, je suis un homme au-dessus de toutes les considérations et de toutes les circonstances.
LA MARQUISE.
On va bien haut ainsi!
QUINOLA.
Est-ce une menace ou un avis?
LA MARQUISE.
Mon cher, vous êtes un impertinent!
QUINOLA.
Ne prenez pas la perspicacité pour de l’impertinence. Vous voulez m’étudier avant d’en venir au fait, je vais vous dire mon caractère: mon vrai nom est Lavradi. En ce moment, Lavradi devrait être en Afrique pour dix ans, aux présides, une erreur des alcades de Barcelone, Quinola est la conscience, blanche comme vos belles mains, de Lavradi. Quinola ne connaît pas Lavradi. L’âme connaît-elle le corps? Vous pourriez faire rejoindre l’âme — Quinola, au corps — Lavradi, d’autant plus facilement que ce matin, Quinola se trouvait à la petite porte de votre jardin, avec les amis de l’aurore qui ont arrêté le duc d’Olmédo...
LA MARQUISE.
Que lui est-il arrivé?
QUINOLA.
Lavradi profiterait de ce moment plein d’ingénuité, pour demander sa grâce; mais Quinola est gentilhomme.
LA MARQUISE.
Vous vous occupez beaucoup trop de vous...
QUINOLA.
Et pas assez de lui... c’est juste. Le duc nous a pris pour de vils assassins, nous lui demandions seulement, d’un peu trop bonne heure, un emprunt hypothéqué sur nos rapières. Le fameux Majoral qui nous commandait, vivement pressé par le duc, a été forcé de le mettre hors de combat par une petite botte dont il a le secret.
LA MARQUISE.
Ah! mon Dieu!...
QUINOLA.
Le bonheur vaut bien cela, Madame.
LA MARQUISE, à part.
Du calme, cet homme a mon secret.
QUINOLA.
Quand nous avons vu que le duc n’avait pas un maravédis, — quelle imprudence! — on l’a laissé là. Comme j’étais de tous ces braves gens le moins compromis, on m’a chargé de le reconduire; en remettant ses poches à l’endroit, j’ai trouvé le billet que vous lui avez écrit; et, en m’informant de votre position à la cour, j’ai compris...
LA MARQUISE.
Que ta fortune était faite?
QUINOLA.
Du tout... que ma vie était en danger.
LA MARQUISE.
Eh bien?
QUINOLA.
Vous ne devinez pas? Votre billet est entre les mains d’un homme sûr, qui, s’il m’arrivait le moindre mal, le remettrait au roi. Est-ce clair et net?
LA MARQUISE.
Que veux-tu?
QUINOLA.
A qui parlez-vous? à Quinola ou à Lavradi?
LA MARQUISE.
Lavradi aura sa grâce. Que veut Quinola? entrer à mon service?
QUINOLA.
Les enfants trouvés sont gentilshommes: Quinola vous rendra votre billet sans vous demander un maravédis, sans vous obliger à rien d’indigne de vous, et il compte que vous vous dispenserez d’en vouloir à la tête d’un pauvre diable qui porte sous sa besace le cœur du Cid.
LA MARQUISE.
Comme tu vas me coûter cher, drôle?
QUINOLA.
Vous me disiez tout à l’heure: mon ami.
LA MARQUISE.
N’étais-tu pas mon ennemi?
QUINOLA.
Sur cette parole, je me fie à vous, Madame, et vais vous dire tout... Mais là... ne riez pas... vous le promettez... Je veux...
LA MARQUISE.
Tu veux?
QUINOLA.
Je veux... parler au roi... là, quand il passera pour aller à la chapelle; rendez-le favorable à ma requête.
LA MARQUISE.
Mais que lui demanderas-tu?
QUINOLA.
La chose la plus simple du monde, une audience pour mon maître.
LA MARQUISE.
Explique-toi, le temps presse.
QUINOLA.
Madame, je suis le valet d’un savant; et, si la marque du génie est la pauvreté, nous avons beaucoup trop de génie, Madame.
LA MARQUISE.
Au fait.
QUINOLA.
Le seigneur Alfonso Fontanarès est venu de Catalogne ici pour offrir au roi notre maître le sceptre de la mer. A Barcelone, on l’a pris pour un fou, ici pour un sorcier. Quand on a su ce qu’il promet, on l’a berné dans les antichambres. Celui-ci voulait le protéger pour le perdre, celui-là mettait en doute notre secret pour le lui arracher: c’était un savant; d’autres lui proposaient d’en faire une affaire: des capitalistes qui voulaient l’entortiller. De la façon dont allaient les choses, nous ne savions que devenir. Personne assurément ne peut nier la puissance de la mécanique et de la géométrie, mais les plus beaux théorèmes sont peu nourrissants, et le plus petit civet est meilleur pour l’estomac: vraiment, c’est un défaut de la science. Cet hiver, mon maître et moi, nous nous chauffions de nos projets et nous remâchions nos illusions... Eh bien! Madame, il est en prison, car on l’accuse d’être au mieux avec le diable; et malheureusement, cette fois, le saint-office a raison, nous l’avons vu constamment au fond de notre bourse. Eh bien! Madame, je vous en supplie, inspirez au roi la curiosité de voir un homme qui lui apporte une domination aussi étendue que celle que Colomb a donnée à l’Espagne.
LA MARQUISE.
Mais depuis que Colomb a donné le nouveau monde à l’Espagne, on nous en offre un tous les quinze jours!
QUINOLA.
Ah! Madame, chaque homme de génie a le sien. Sangodémi, il est si rare de faire honnêtement sa fortune et celle de l’État, sans rien prendre aux particuliers, que le phénomène mérite d’être favorisé.
LA MARQUISE.
Enfin, de quoi s’agit-il?
QUINOLA.
Encore une fois! ne riez pas, Madame! Il s’agit de faire aller les vaisseaux sans voiles, ni rames, malgré le vent, au moyen d’une marmite pleine d’eau qui bout.
LA MARQUISE.
Ah! çà, d’où viens-tu? Que dis-tu? Rêves-tu?
QUINOLA.
Et voilà ce qu’ils nous chantent tous! Ah! vulgaire, tu es ainsi fait que l’homme de génie qui a raison dix ans avant tout le monde, passe pour un fou pendant vingt-cinq ans. Il n’y a que moi qui croie en cet homme, et c’est à cause de cela que je l’aime: comprendre, c’est égaler.
LA MARQUISE.
Que, moi, je dise de telles sornettes au roi?
QUINOLA.
Madame, il n’y a que vous dans toute l’Espagne à qui le roi ne dira pas: taisez-vous!
LA MARQUISE.
Tu ne connais pas le roi, et je le connais, moi! (A part.) Il faut ravoir ma lettre. (Haut.) Il se présente une circonstance heureuse pour ton maître: on apprend en ce moment au roi la perte de l’Armada: tiens-toi sur son passage et tu lui parleras.
SCÈNE VII.
LE CAPITAINE DES GARDES, LES COURTISANS, QUINOLA.
QUINOLA, sur le devant.
Il ne suffit donc pas d’avoir du génie et d’en user, car il y en a qui le dissimulent avec bien du bonheur, il faut encore des circonstances: une lettre trouvée qui mette une favorite en péril, pour obtenir une langue qui parle, et la perte de la plus grande des flottes, pour ouvrir les oreilles à un prince. Le hasard est un fameux misérable! Allons! dans le duel de Fontanarès avec son siècle, voici pour son pauvre second le moment de se montrer!... (On entend les cloches, on porte les armes.) Est-ce un présage du succès? (Au capitaine des gardes.) Comment parle-t-on au roi?
LE CAPITAINE.
Tu t’avanceras, tu plieras le genou, tu diras: Sire!... Et prie Dieu de conduire ta langue. (Le cortége défile.)
QUINOLA.
Je n’aurai pas la peine de me mettre à genoux, ils plient déjà, car il ne s’agit pas seulement d’un homme, mais d’un monde.
UN PAGE.
La reine!
UN PAGE.
Le roi! (Tableau.)
SCÈNE VIII.
PRÉCÉDENTS, LA REINE, LE ROI, LA MARQUISE DE MONDÉJAR, LE GRAND INQUISITEUR, TOUTE LA COUR.
PHILIPPE II.
Messieurs, nous allons prier Dieu qui vient de frapper l’Espagne. L’Angleterre nous échappe, l’Armada s’est perdue et nous ne vous en voulons point: amiral (il se tourne vers l’amiral), vous n’aviez pas mission de combattre les tempêtes.
QUINOLA.
Sire! (Il plie un genou.)
PHILIPPE II.
Qui es-tu?
QUINOLA.
Le plus petit et le plus dévoué de vos sujets, le valet d’un homme qui gémit dans les prisons du saint-office, accusé de magie pour vouloir donner à Votre Majesté les moyens d’éviter de pareils désastres...
PHILIPPE II.
Si tu n’es qu’un valet, lève-toi. Les grands doivent seuls ici fléchir devant le roi.
QUINOLA.
Mon maître restera donc à vos genoux.
PHILIPPE II.
Explique-toi promptement: le roi n’a pas dans sa vie autant d’instants qu’il a de sujets.
QUINOLA.
Vous devez alors une heure à un empire. Mon maître, le seigneur Alfonso Fontanarès, est dans les prisons du saint-office...
PHILIPPE II, au grand inquisiteur.
Mon père, (le grand inquisiteur s’approche) que pouvez-vous nous dire d’un certain Alfonso Fontanarès?
LE GRAND INQUISITEUR.
C’est un élève de Galilée, il professe sa doctrine condamnée, et se vante de pouvoir faire des prodiges en refusant d’en dire les moyens. Il est accusé d’être plus Maure qu’Espagnol.
QUINOLA, à part.
Cette face blême va tout gâter... (Au roi.) Sire, mon maître, pour toute sorcellerie, est amoureux fou, d’abord de la gloire de Votre Majesté, puis d’une fille de Barcelone, héritière de Lothundiaz, le plus riche bourgeois de la ville. Comme il avait ramassé plus de science que de richesse en étudiant les sciences naturelles en Italie, le pauvre garçon ne pouvait réussir à épouser cette fille que couvert de gloire et d’or... Et voyez, Sire, comme on calomnie les grands hommes: il fit, dans son désespoir, un pèlerinage à Notre-Dame-del-Pilar, pour la prier de l’assister, parce que celle qu’il aime se nomme Marie. Au sortir de l’église, il s’assit fatigué, sous un arbre, s’endormit, la madone lui apparut et lui conseilla cette invention de faire marcher les vaisseaux sans voiles, sans rames, contre vent et marée. Il est venu vers vous, Sire: on s’est mis entre le soleil et lui, et après une lutte acharnée avec les nuages, il expie sa croyance en Notre-Dame-del-Pilar et en son roi. Il ne lui reste que son valet assez courageux pour venir mettre à vos pieds l’avis qu’il existe un moyen de réaliser la domination universelle.
PHILIPPE II.
Je verrai ton maître au sortir de la chapelle.
LE GRAND INQUISITEUR.
Le roi ne court-il pas des dangers?
PHILIPPE II.
Mon devoir est de l’interroger.
LE GRAND INQUISITEUR.
Le mien est de faire respecter les priviléges du saint-office.
PHILIPPE II.
Je les connais. Obéis et tais-toi. Je te dois un otage, je le sais... (Il regarde.) Où donc est le duc d’Olmédo?
QUINOLA, à part.
Aïe! aïe!
LA MARQUISE, à part.
Nous sommes perdus.
LE CAPITAINE DES GARDES.
Sire, le duc n’est pas encore... arrivé...
PHILIPPE II.
Qui lui a donné la hardiesse de manquer aux devoirs de sa charge? (A part.) Il me semble que l’on me trompe. (Au capitaine des gardes.) Tu lui diras, s’il arrive, que le roi l’a commis à la garde d’un prisonnier du saint-office. (Au grand inquisiteur.) Donnez un ordre.
LE GRAND INQUISITEUR.
Sire, j’irai moi-même.
LA REINE.
Et si le duc ne vient pas?...
PHILIPPE II.
Il serait donc mort. (Au capitaine.) Tu le remplaceras dans l’exécution de mes ordres. (Il passe.)
LA MARQUISE, à Quinola.
Cours chez le duc, qu’il vienne et se comporte comme s’il n’était pas mourant. La médisance doit être une calomnie...
QUINOLA.
Comptez sur moi, mais protégez-nous. (Seul.) Sangodémi! le roi m’a paru charmé de mon invention de Notre-Dame-del-Pilar, je lui fais vœu... de quoi?... Nous verrons après le succès.
Le théâtre change et représente un cachot de l’inquisition.
SCÈNE IX.
FONTANARÈS, seul.
Je comprends maintenant pourquoi Colomb a voulu que ses chaînes fussent mises près de lui dans son cercueil. Quelle leçon pour les inventeurs! Une grande découverte est une vérité. La vérité ruine tant d’abus et d’erreurs, que tous ceux qui en vivent se dressent et veulent tuer la vérité: ils commencent par s’attaquer à l’homme. Aux novateurs, la patience! j’en aurai. Malheureusement, ma patience me vient de mon amour. Pour avoir Marie, je rêve la gloire et je cherchais... Je vois voler au-dessus d’une chaudière un brin de paille. Tous les hommes ont vu cela depuis qu’il y a des chaudières et de la paille; moi j’y vois une force; pour l’évaluer, je couvre la chaudière, le couvercle saute et il ne me tue pas. Archimède et moi, nous ne faisons qu’un! il voulait un levier pour soulever le monde: ce levier, je le tiens, et j’ai la sottise de le dire: tous les malheurs fondent sur moi. Si je meurs, homme de génie à venir qui retrouveras ce secret, agis et tais-toi. La lumière que nous découvrons, on nous la prend pour allumer notre bûcher. Galilée, mon maître, est en prison pour avoir dit que la terre tourne, et j’y suis pour la vouloir organiser. Non! j’y suis comme rebelle à la cupidité de ceux qui veulent mon secret; si je n’aimais pas Marie, je sortirais ce soir, je leur abandonnerais le profit, la gloire me resterait... Oh! rage... La rage est bonne pour les enfants: soyons calme, je suis puissant. Si du moins j’avais des nouvelles du seul homme qui ait foi en moi? Est-il libre, lui qui mendiait pour me nourrir... La foi n’est que chez le pauvre, il en a tant besoin!
SCÈNE X.
LE GRAND INQUISITEUR, UN FAMILIER, FONTANARÈS.
LE GRAND INQUISITEUR.
Eh! bien mon fils? vous parliez de foi, peut-être avez-vous fait de sages réflexions. Allons, évitez au saint-office l’emploi de ses rigueurs.
FONTANARÈS.
Mon Père, que souhaitez-vous que je dise?
LE GRAND INQUISITEUR.
Avant de vous mettre en liberté, le saint-office doit être sûr que vos moyens sont naturels...
FONTANARÈS.
Mon père, si j’avais fait un pacte avec le mauvais esprit, me laisserait-il ici?
LE GRAND INQUISITEUR.
Vous dites une parole impie: le démon a un maître, nos auto-da-fé le prouvent.
FONTANARÈS.
Avez-vous jamais vu un vaisseau en mer! (Le grand inquisiteur fait un signe affirmatif.) Par quel moyen allait-il?
LE GRAND INQUISITEUR.
Le vent enflait ses voiles.
FONTANARÈS.
Est-ce le démon qui a dit ce moyen au premier navigateur?
LE GRAND INQUISITEUR.
Savez-vous ce qu’il est devenu?
FONTANARÈS.
Peut-être est-il devenu quelque puissance maritime oubliée... Enfin mon moyen est aussi naturel que le sien: j’ai vu comme lui dans la nature une force, et que l’homme peut s’approprier, car le vent est à Dieu, l’homme n’en est pas le maître, le vent emporte ses vaisseaux, et ma force à moi est dans le vaisseau.
LE GRAND INQUISITEUR, à part.
Cet homme sera bien dangereux. (Haut.) Et vous refusez de nous la dire!...
FONTANARÈS.
Je la dirai au roi, devant toute la cour; personne alors ne me ravira ma gloire ni ma fortune.
LE GRAND INQUISITEUR.
Vous vous dites inventeur, et vous ne pensez qu’à la fortune. Vous êtes plus ambitieux qu’homme de génie.
FONTANARÈS.
Mon père, je suis si profondément irrité de la jalousie du vulgaire, de l’avarice des grands, de la conduite des faux savants, que..... si je n’aimais pas Marie, je rendrais au hasard ce que le hasard m’a donné.
LE GRAND INQUISITEUR.
Le hasard!
FONTANARÈS.
J’ai tort. Je rendrais à Dieu la pensée que Dieu m’envoya.
LE GRAND INQUISITEUR.
Dieu ne vous l’a pas envoyée pour la cacher, nous avons le droit de vous faire parler... (A son familier.) Qu’on prépare la question.
FONTANARÈS.
Je l’attendais.
SCÈNE XI.
LE GRAND INQUISITEUR, FONTANARÈS, QUINOLA, LE DUC D’OLMÉDO.
QUINOLA.
Ça n’est pas sain, la torture.
FONTANARÈS.
Quinola! et dans quelle livrée!
QUINOLA.
Celle du succès, vous serez libre.
FONTANARÈS.
Libre? Passer de l’enfer au ciel, en un moment?
LE DUC D’OLMÉDO.
Comme les martyrs.
LE GRAND INQUISITEUR.
Monsieur, vous osez dire ces paroles ici!
LE DUC D’OLMÉDO.
Je suis chargé, par le roi, de vous retirer cet homme des mains, et je vous en réponds...
LE GRAND INQUISITEUR.
Quelle faute!
QUINOLA.
Ah! vous vouliez le faire bouillir dans vos chaudières pleines d’huile, merci! Les siennes vont nous faire faire le tour du monde... comme ça! (Il fait tourner son chapeau.)
FONTANARÈS.
Embrasse-moi donc, et dis-moi comment...
LE DUC D’OLMÉDO.
Pas un mot ici...
QUINOLA.
Oui, (il montre les talons de l’inquisiteur) car les murs ont ici beaucoup trop d’intelligence. Venez. Et vous, monsieur le duc, courage! Ah! vous êtes bien pâle, il faut vous rendre des couleurs; mais ça me regarde.
La scène change et représente la galerie du palais.
SCÈNE XII.
LE DUC D’OLMÉDO, LE DUC DE LERME, FONTANARÈS, QUINOLA.
LE DUC D’OLMÉDO.
Nous arrivons à temps!
LE DUC DE LERME.
Vous n’êtes donc pas blessé?
LE DUC D’OLMÉDO.
Qui a dit cela? La favorite veut-elle me perdre? Serais-je ici comme vous me voyez? (A Quinola.) Tiens-toi là pour me soutenir...
QUINOLA, à Fontanarès.
Voilà un homme digne d’être aimé...
FONTANARÈS.
Qui ne l’envierait? On n’a pas toujours l’occasion de montrer combien l’on aime.
QUINOLA.
Monsieur, gardez-vous bien de toutes ces fariboles d’amour devant le roi... car le roi, voyez-vous...
UN PAGE.
Le roi!
FONTANARÈS.
Allons, pensons à Marie!
QUINOLA, voyant faiblir le duc d’Olmédo.
Eh bien? (Il lui fait respirer un flacon.)
SCÈNE XIII.
LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, LA REINE, LA MARQUISE DE MONDÉJAR, LE CAPITAINE DES GARDES, LE GRAND INQUISITEUR, LE PRÉSIDENT DU CONSEIL DE CASTILLE, TOUTE LA COUR.
PHILIPPE II, au capitaine des gardes.
Notre homme est-il venu?
LE CAPITAINE.
Le duc d’Olmédo, que j’ai rencontré sur les degrés du palais, s’est empressé d’obéir au roi.
LE DUC D’OLMÉDO, un genou en terre.
Le roi daigne-t-il pardonner un retard... impardonnable.
PHILIPPE II le relève par le bras blessé.
On te disait mourant... (il regarde la marquise) d’une blessure reçue dans une rencontre de nuit.
LE DUC D’OLMÉDO.
Vous me voyez, Sire.
LA MARQUISE, à part.
Il a mis du rouge!
PHILIPPE II, au duc.
Où est ton prisonnier?
LE DUC D’OLMÉDO, montrant Fontanarès.
Le voici...
FONTANARÈS, un genou en terre.
Prêt à réaliser, à la très-grande gloire de Dieu, des merveilles pour la splendeur du règne du roi mon maître...
PHILIPPE II.
Lève-toi, parle; quelle est cette force miraculeuse qui doit donner l’empire du monde à l’Espagne?
FONTANARÈS.
Une puissance invincible, la vapeur... Sire, étendue en vapeur, l’eau veut un espace bien plus considérable que sous sa forme naturelle, et pour le prendre elle soulèverait des montagnes. Mon invention enferme cette force: la machine est armée de roues qui fouettent la mer, qui rendent un navire rapide comme le vent, et capable de résister aux tempêtes. Les traversées deviennent sûres, d’une célérité qui n’a de bornes que dans le jeu des roues. La vie humaine s’augmente de tout le temps économisé. Sire, Christophe Colomb vous a donné un monde à trois mille lieues d’ici; je vous le mets à la porte de Cadix, et vous aurez, Dieu aidant, l’empire de la mer.
LA REINE.
Vous n’êtes pas étonné, Sire?
PHILIPPE II.
L’étonnement est une louange involontaire qui ne doit pas échapper à un roi. (A Fontanarès.) Que me demandes-tu?
FONTANARÈS.
Ce que demanda Colomb, un navire et mon roi pour spectateur de l’expérience.
PHILIPPE II.
Tu auras le roi, l’Espagne et le monde. On te dit amoureux d’une fille de Barcelone. Je dois aller au delà des Pyrénées, visiter mes possessions, le Roussillon, Perpignan. Tu prendras ton vaisseau à Barcelone.
FONTANARÈS.
En me donnant le vaisseau, Sire, vous m’avez fait justice; en me le donnant à Barcelone, vous me faites une grâce qui change votre sujet en esclave.
PHILIPPE II.
Perdre un vaisseau de l’État, c’est risquer ta tête. La loi le veut ainsi...
FONTANARÈS.
Je le sais, et j’accepte.
PHILIPPE II.
Eh bien! hardi jeune homme, réussis à faire aller contre le vent, sans voiles ni rames, ce vaisseau comme il irait par un bon vent. Et toi, — ton nom?
FONTANARÈS.
Alfonso Fontanarès.
PHILIPPE II.
Tu seras don Alfonso Fontanarès, duc de... Neptunado, grand d’Espagne...
LE DUC DE LERME.
Sire... les statuts de la Grandesse.....
PHILIPPE II.
Tais-toi, duc de Lerme. Le devoir d’un roi est d’élever l’homme de génie au-dessus de tous, pour honorer le rayon de lumière que Dieu met en lui.
LE GRAND INQUISITEUR.
Sire...
PHILIPPE II.
Que veux-tu?
LE GRAND INQUISITEUR.
Nous ne retenions pas cet homme parce qu’il avait un commerce avec le démon, ni parce qu’il était impie, ni parce qu’il était d’une famille soupçonnée d’hérésie; mais pour la sûreté des monarchies. En permettant aux esprits de se communiquer leurs pensées, l’imprimerie a déjà produit Luther, dont la parole a eu des ailes. Mais cet homme va faire, de tous les peuples, un seul peuple; et, devant cette masse, le saint-office a tremblé pour la royauté.
PHILIPPE II.
Tout progrès vient du ciel.
LE GRAND INQUISITEUR.
Le ciel n’ordonne pas tout ce qu’il laisse faire.
PHILIPPE II.
Notre devoir consiste à rendre bonnes les choses qui paraissent mauvaises, à faire de tout un point du cercle dont le trône est le centre. Ne vois-tu pas qu’il s’agit de réaliser la domination universelle que voulait mon glorieux père... (A Fontanarès.) Donc, grand d’Espagne de première classe, et je mettrai sur ta poitrine la Toison-d’Or: tu seras enfin grand-maître des constructions navales de l’Espagne et des Indes... (A un ministre.) Président, tu expédieras aujourd’hui même, sous peine de me déplaire, l’ordre de mettre à la disposition de cet homme, dans notre port de Barcelone, un vaisseau à son choix, et... qu’on ne fasse aucun obstacle à son entreprise.
QUINOLA.
Sire...
PHILIPPE II.
Que veux-tu?
QUINOLA.
Pendant que vous y êtes, accordez, Sire, la grâce d’un misérable nommé Lavradi, condamné par un alcade qui était sourd.
PHILIPPE II.
Est-ce une raison pour que le roi soit aveugle?
QUINOLA.
Indulgent, Sire, c’est presque la même chose.
FONTANARÈS.
Grâce pour le seul homme qui m’ait soutenu dans ma lutte.
PHILIPPE II, au ministre.
Cet homme m’a parlé, je lui ai tendu la main; tu expédieras des lettres de grâce entière...
LA REINE, au roi.
Si cet homme (elle montre Fontanarès) est un de ces grands inventeurs que Dieu suscite, Don Philippe, vous aurez fait une belle journée.
PHILIPPE II, à la reine.
Il est bien difficile de distinguer entre un homme de génie et un fou; mais si c’est un fou, mes promesses valent les siennes.
QUINOLA, à la marquise.
Voici votre lettre, mais, entre nous, n’écrivez plus.
LA MARQUISE.
Nous sommes sauvés.
La cour suit le roi qui rentre.
SCÈNE XIV.
FONTANARÈS, QUINOLA.
FONTANARÈS.
Je rêve... Duc! grand d’Espagne! la Toison-d’Or!
QUINOLA.
Et les constructions navales? Nous allons avoir des fournisseurs à protéger. La cour est un drôle de pays, j’y réussirais: que faut-il? de l’audace! j’en puis vendre; de la ruse? et le roi qui croit que c’est Notre-Dame-del-Pilar... (il rit) qui... Eh bien! à quoi donc pense mon maître?
FONTANARÈS.
Allons!
QUINOLA.
Où?
FONTANARÈS.
A Barcelone.
QUINOLA.
Non... au cabaret... Si l’air de la cour donne bon appétit aux courtisans, il me donne soif, à moi... Et après, mon glorieux maître, vous verrez à l’œuvre votre Quinola; car ne nous abusons pas: entre la parole du prince et le succès, nous rencontrerons autant de jaloux, de chicaniers, d’ergoteurs, de malveillants, d’animaux crochus, rapaces, voraces, écumeurs de grâces, vos charençons enfin! que nous en avons trouvés entre vous et le roi.
FONTANARÈS.
Et pour obtenir Marie, il faut réussir.
QUINOLA.
Et pour nous donc?
FIN DU PROLOGUE.
ACTE PREMIER
LA SCÈNE SE PASSE A BARCELONE.
Le théâtre représente une place publique. A gauche du spectateur, des maisons parmi lesquelles est celle de Lothundiaz qui fait encoignure de rue. A droite, se trouve le palais où loge madame Brancadori, dont le balcon fait face au spectateur et tourne. On entre par l’angle du palais à droite et par l’angle de la maison de Lothundiaz.
Au lever du rideau il fait encore nuit; mais le jour va poindre.
SCÈNE PREMIÈRE.
MONIPODIO, enveloppé dans un manteau, assis sous le balcon du palais Brancadori. QUINOLA se glisse avec des précautions de voleur, et frôle Monipodio.
MONIPODIO.
Qui marche ainsi dans mes souliers?
QUINOLA, déguenillé comme à son entrée au prologue.
Un gentilhomme qui n’en a plus.
MONIPODIO.
On dirait la voix de Lavradi.
QUINOLA.
Monipodio!... je te croyais... pendu.
MONIPODIO.
Je te croyais roué de coups en Afrique.
QUINOLA.
Hélas! on en reçoit partout.
MONIPODIO.
Tu as l’audace de te promener ici?
QUINOLA.
Tu y restes bien. Moi, j’ai dans ma résille mes lettres de grâce. En attendant un marquisat et une famille, je me nomme Quinola.
MONIPODIO.
A qui donc as-tu volé ta grâce?
QUINOLA.
Au roi.
MONIPODIO.
Tu as vu le roi? (il le flaire) et tu sens la misère...
QUINOLA.
Comme un grenier de poëte. Et que fais-tu?
MONIPODIO.
Rien.
QUINOLA.
C’est bientôt fait; si ça te donne des rentes, je me sens du goût pour ta profession.
MONIPODIO.
J’étais bien incompris, mon ami! Traqué par nos ennemis politiques...
QUINOLA.
Les corrégidors, alcades et alguazils.
MONIPODIO.
Il a fallu prendre un parti.
QUINOLA.
Je te devine: de gibier, tu t’es fait chasseur!
MONIPODIO.
Fi donc! je suis toujours moi-même. Seulement, je m’entends avec le vice-roi. Quand un de mes hommes a comblé la mesure, je lui dis: Va-t’en! et s’il ne s’en va pas, ah! dame! la justice... Tu comprends... Ce n’est pas trahir?
QUINOLA.
C’est prévoir...
MONIPODIO.
Oh! tu reviens de la cour. Et que veux-tu prendre ici?
QUINOLA.
Écoute? (A part.) Voilà mon homme, un œil dans Barcelone. (Haut.) D’après ce que tu viens de me dire, nous sommes amis comme...
MONIPODIO.
Celui qui a mon secret doit être mon ami...
QUINOLA.
Qu’attends-tu là comme un jaloux? Viens mettre une outre à sec et notre langue au frais dans un cabaret: voici le jour...
MONIPODIO.
Ne vois-tu pas ce palais éclairé par une fête? Don Frégose, mon vice-roi, soupe et joue chez madame Faustina Brancadori.
QUINOLA.
En vénitien, Brancador. Le beau nom! Elle doit être veuve d’un patricien.
MONIPODIO.
Vingt-deux ans, fine comme le musc, gouvernant le gouverneur, et (ceci entre nous) l’ayant déjà diminué de tout ce qu’il a ramassé sous Charles-Quint dans les guerres d’Italie. Ce qui vient de la flûte...
QUINOLA.
A pris l’air. L’âge de notre vice-roi?
MONIPODIO.
Il accepte soixante ans.
QUINOLA.
Et l’on parle du premier amour! Je ne connais rien de terrible comme le dernier, il est strangulatoire. Suis-je heureux de m’être élevé jusqu’à l’indifférence? Je pourrais être un homme d’État...
MONIPODIO.
Ce vieux général est encore assez jeune pour m’employer à surveiller la Brancador; elle me paye pour être libre; et... comprends-tu comment je mène joyeuse vie en ne faisant pas de mal?
QUINOLA.
Et tu tâches de tout savoir, curieux, pour mettre le poing sous la gorge à l’occasion. (Monipodio fait un signe affirmatif.) Lothundiaz existe-t-il toujours?
MONIPODIO.
Voilà sa maison, et ce palais est à lui: toujours de plus en plus propriétaire.
QUINOLA.
J’espérais trouver l’héritière maîtresse d’elle-même. Mon maître est perdu!
MONIPODIO.
Tu rapportes un maître?
QUINOLA.
Qui me rapportera plusieurs mines d’or.
MONIPODIO.
Ne pourrais-je entrer à son service?
QUINOLA.
Je compte bien sur ta collaboration ici... Écoute, Monipodio? nous revenons changer la face du monde. Mon maître a promis au roi de faire marcher un des plus beaux vaisseaux, sans voiles, ni rames, contre le vent, plus vite que le vent.
MONIPODIO, après avoir tourné autour de Quinola.
On m’a changé mon ami.
QUINOLA.
Monipodio, souviens-toi que des hommes comme nous ne doivent s’étonner de rien. C’est petites gens. Le roi nous a donné le vaisseau, mais sans un doublon pour l’aller chercher; nous arrivons donc ici avec les deux fidèles compagnons du talent: la faim et la soif. Un homme pauvre, qui trouve une bonne idée, m’a toujours fait l’effet d’un morceau de pain dans un vivier: chaque poisson vient lui donner un coup de dent. Nous pourrons arriver à la gloire, nus et mourants.
MONIPODIO.
Tu es dans le vrai.
QUINOLA.
A Valladolid, un matin, mon maître, las du combat, a failli partager avec un savant qui ne savait rien... je vous l’ai mis à la porte avec une proposition en bois vert que je lui ai démontrée, et vivement.
MONIPODIO.
Mais, comment pourrons-nous gagner honnêtement une fortune?
QUINOLA.
Mon maître est amoureux. L’amour fait faire autant de sottises que de grandes choses; Fontanarès a fait les grandes choses, il pourrait bien faire les sottises. Il s’agit, à nous deux, de protéger notre protecteur. D’abord, mon maître est un savant qui ne sait pas compter...
MONIPODIO.
Oh! prenant un maître, tu l’as dû choisir...
QUINOLA.
Le dévouement, l’adresse valent mieux pour lui que l’argent et la faveur; car pour lui la faveur et l’argent seront des trébuchets. Je le connais; il nous donnera ou nous laissera prendre de quoi finir nos jours en honnêtes gens.
MONIPODIO.
Eh! voilà mon rêve.
QUINOLA.
Déployons donc, pour une grande entreprise, nos talents jusqu’ici fourvoyés... Nous aurions bien du malheur si le diable s’en fâchait.
MONIPODIO.
Ça vaudra presque un voyage à Compostelle. J’ai la foi du contrebandier: je tope.
QUINOLA.
Tu ne dois pas avoir rompu avec l’atelier des faux monnayeurs, et nos ouvriers en serrurerie.
MONIPODIO.
Dame! dans l’intérêt de l’État...
QUINOLA.
Mon maître va faire construire sa machine, j’aurai les modèles de chaque pièce, nous en fabriquerons une seconde...
MONIPODIO.
Quinola?
QUINOLA.
Eh bien? (Paquita se montre au balcon.)
MONIPODIO.
Tu es le grand homme!
QUINOLA.
Je le sais bien. Invente, et tu mourras persécuté comme un criminel; copie, et tu vivras heureux comme un sot! Et d’ailleurs, si Fontanarès périssait, pourquoi ne sauverais-je pas son invention pour le bonheur de l’humanité?
MONIPODIO.
D’autant plus que, selon un vieil auteur, nous sommes l’humanité... Il faut que je t’embrasse...
SCÈNE II.
LES MÊMES, PAQUITA.
QUINOLA, à part.
Après une dupe honnête je ne sais rien de meilleur qu’un fripon qui s’abuse.
PAQUITA.
Deux amis qui s’embrassent, ce ne sont pas donc des espions...
QUINOLA.
Tu es déjà dans les chausses du vice-roi, dans la poche de la Brancador. Ça va bien! Fais un miracle! habille-nous d’abord; puis, si nous ne trouvons pas à nous deux, en consultant un flacon de liqueur, quelque moyen de faire revoir à mon maître sa Marie Lothundiaz, je ne réponds de rien... Il ne me parle que d’elle depuis deux jours, et j’ai peur qu’il n’extravague tout à fait...
MONIPODIO.
L’infante est gardée comme un homme à pendre. Voici pourquoi. Lothundiaz a eu deux femmes: la première était pauvre et lui a donné un fils. La fortune est à la seconde, qui en mourant a laissé tout à sa fille, de manière à ce qu’elle n’en puisse être dépouillée. Le bonhomme est d’une avarice dont le but est l’avenir de son fils. Sarpi, le secrétaire du vice-roi, pour épouser la riche héritière, a promis à Lothundiaz de le faire anoblir, et s’intéresse énormément à ce fils...
QUINOLA.
Bon! déjà un ennemi...
MONIPODIO.
Aussi faut-il beaucoup de prudence. Écoute, je vais te donner un mot pour Mathieu Magis, le plus fameux Lombard de la ville et à ma discrétion. Vous y trouverez tout, depuis des diamants jusqu’à des souliers. Quand vous reviendrez ici, vous y verrez notre infante.
SCÈNE III.
PAQUITA, FAUSTINE.
PAQUITA.
Madame a raison, deux hommes sont en vedette sous son balcon, et ils s’en vont en voyant venir le jour.
FAUSTINE.
Ce vieux vice-roi finira par m’ennuyer! il me suspecte encore chez moi pendant qu’il me parle et me voit.
SCÈNE IV.
FAUSTINE, DON FRÉGOSE.
DON FRÉGOSE.
Madame, vous risquez de prendre un rhume: il fait ici trop frais...
FAUSTINE.
Venez ici, Monseigneur. Vous avez foi, dites-vous, en moi; mais vous mettez Monipodio sous mes fenêtres. Cette excessive prudence n’est pas d’un jeune homme et doit irriter une honnête femme. Il y a deux sortes de jalousies: celle qui fait qu’on se défie de sa maîtresse, et celle qui fait qu’on se défie de soi-même; tenez-vous-en à la seconde.
DON FRÉGOSE.
Ne couronnez pas, Madame, une si belle fête par une querelle que je ne mérite point.
FAUSTINE.
Monipodio, par qui vous voyez tout dans Barcelone, était-il sous mes fenêtres, oui ou non? répondez sur votre honneur de gentilhomme.
DON FRÉGOSE.
Il peut se trouver aux environs, afin d’empêcher qu’on ne fasse un méchant parti dans les rues à nos joueurs.
FAUSTINE.
Stratagème de vieux général! Je saurai la vérité. Si vous m’avez trompée, je ne vous revois de ma vie! (Elle le laisse.)
SCÈNE V.
DON FRÉGOSE, seul.
Ah! pourquoi ne puis-je me passer d’entendre et de voir cette femme. Tout d’elle me plaît, même sa colère, et j’aime à me faire gronder pour l’écouter.
SCÈNE VI.
PAQUITA, MONIPODIO, en frère quêteur, DOÑA LOPEZ.
PAQUITA.
Madame me dit de savoir pour le compte de qui Monipodio se trouve là, mais... je ne vois plus personne.
MONIPODIO.
L’aumône, ma chère enfant, est un revenu qu’on se fait dans le ciel.
PAQUITA.
Je n’ai rien.
MONIPODIO.
Eh bien! promettez-moi quelque chose.
PAQUITA.
Ce frère est bien jovial.
MONIPODIO.
Elle ne me reconnaît pas, je puis me risquer. (Il va frapper à la porte de Lothundiaz.)
PAQUITA.
Ah! si vous comptez sur les restes de notre propriétaire, vous seriez plus riche avec ma promesse. (A la Brancador, qui paraît sur le balcon.) Madame, les hommes sont partis.
SCÈNE VII.
MONIPODIO, DOÑA LOPEZ.
DOÑA LOPEZ, à Monipodio.
Que voulez-vous?
MONIPODIO.
Les frères de notre Ordre ont eu des nouvelles de votre cher Lopez...
DOÑA LOPEZ.
Il vivrait?
MONIPODIO.
En conduisant la señorita Marie au couvent des Dominicains, faites le tour de la place, vous y verrez un homme échappé d’Alger qui vous parlera de Lopez.
DOÑA LOPEZ.
Bonté du ciel, pourrai-je le racheter?
MONIPODIO.
Sachez d’abord à quoi vous en tenir sur son compte: s’il était... musulman?
DOÑA LOPEZ.
Mon cher Lopez! je vais faire dépêcher la señorita. (Elle rentre.)
SCÈNE VIII.
MONIPODIO, QUINOLA, FONTANARÈS.
FONTANARÈS.
Enfin, Quinola, nous voilà sous ses fenêtres.
QUINOLA.
Eh bien! où donc est Monipodille, se serait-il laissé berner par la duègne? (Il regarde le frère.) Seigneur pauvre?
MONIPODIO.
Tout va bien.
QUINOLA.
Sangodémi, quelle perfection de gueuserie? Titien te peindrait. (A Fontanarès.) Elle va venir. (A Monipodio.) Comment le trouves-tu?
MONIPODIO.
Bien.
QUINOLA.
Il sera grand d’Espagne.
MONIPODIO.
Oh!... il est encore bien mieux...
QUINOLA.
Surtout, Monsieur, de la prudence, n’allez pas vous livrer à des hélas! qui pourraient faire ouvrir les yeux à la duègne.
SCÈNE IX.
LES PRÉCÉDENTS, DOÑA LOPEZ, MARIE.
MONIPODIO, à la duègne, en lui montrant Quinola.
Voilà le chrétien qui sort de captivité.
QUINOLA, à la duègne.
Ah! Madame, je vous reconnais au portrait que le seigneur Lopez me faisait de vos charmes... (Il l’emmène.)
SCÈNE X.
MONIPODIO, MARIE, FONTANARÈS.
MARIE.
Est-ce bien lui?
FONTANARÈS.
Oui, Marie, et j’ai réussi, nous serons heureux.
MARIE.
Ah! si vous saviez combien j’ai prié pour votre succès!
FONTANARÈS.
J’ai des millions de choses à vous dire; mais il en est une que je devrais vous dire un million de fois pour tout le temps de mon absence.
MARIE.
Si vous me parlez ainsi, je croirai que vous ne savez pas quel est mon attachement: il se nourrit bien moins de flatteries que de tout ce qui vous intéresse.
FONTANARÈS.
Ce qui m’intéresse, Marie, est d’apprendre, avant de m’engager dans une affaire capitale, si vous aurez le courage de résister à votre père, qui, dit-on, veut vous marier.
MARIE.
Ai-je donc changé?
FONTANARÈS.
Aimer, pour nous autres hommes, c’est craindre! vous êtes si riche, je suis si pauvre. On ne vous tourmentait point en me croyant perdu, mais nous allons avoir le monde entre nous. Vous êtes mon étoile! brillante et loin de moi. Si je ne savais pas vous trouver à moi au bout de ma lutte, oh! malgré le triomphe, je mourrais de douleur.
MARIE.
Vous ne me connaissez donc pas? Seule, presque recluse en votre absence, le sentiment si pur qui m’unit à vous depuis l’enfance a grandi comme... ta destinée! Quand ces yeux qui te revoient avec tant de bonheur seront à jamais fermés; quand ce cœur qui ne bat que pour Dieu, pour mon père et pour toi, sera desséché, je crois qu’il restera toujours de moi sur terre une âme qui t’aimera encore! Doutes-tu maintenant de ma constance?
FONTANARÈS.
Après avoir entendu de telles paroles, quel martyre n’endurerait-on pas!
SCÈNE XI.
LES PRÉCÉDENTS, LOTHUNDIAZ.
LOTHUNDIAZ.
Cette duègne laisse ma porte ouverte...
MONIPODIO, à part.
Oh! ces pauvres enfants sont perdus! ..... (A Lothundiaz.) L’aumône est un trésor qu’on s’amasse dans le ciel.
LOTHUNDIAZ.
Travaille, et tu t’amasseras des trésors ici-bas. (Il regarde.) Je ne vois point ma fille et sa duègne dans leur chemin.
(Jeu de scène entre Monipodio et Lothundiaz.)
MONIPODIO.
L’Espagnol est généreux.
LOTHUNDIAZ.
Eh! laisse-moi, je suis Catalan et suis soupçonneux. (Il aperçoit sa fille et Fontanarès.) Que vois-je?... ma fille avec un jeune seigneur. (Il court à eux) On a beau payer des duègnes pour avoir le cœur et les yeux d’une mère, elles vous voleront toujours. (A sa fille.) Comment, Marie, vous, héritière de dix mille sequins de rente, vous parlez à... Ai-je la berlue?... c’est ce damné mécanicien qui n’a pas un maravédis. (Monipodio fait des signes à Quinola.)
MARIE.
Alfonso Fontanarès, mon père, n’est plus sans fortune, il a vu le roi.
LOTHUNDIAZ.
Je plains le roi.
FONTANARÈS.
Seigneur Lothundiaz, je puis aspirer à la main de votre belle Marie.
LOTHUNDIAZ.
Ah!...
FONTANARÈS.
Accepterez-vous pour gendre le duc de Neptunado, grand d’Espagne et favori du roi? (Lothundiaz cherche autour de lui le duc de Neptunado.)
MARIE.
Mais c’est lui, mon père.
LOTHUNDIAZ.
Toi! que j’ai vu grand comme ça, dont le père vendait du drap, me prends-tu pour un nigaud?
SCÈNE XII.
LES MÊMES, QUINOLA, DOÑA LOPEZ.
QUINOLA.
Qui a dit nigaud?
FONTANARÈS.
Pour cadeau de noces, je vous ferai anoblir, et ma femme et moi, nous vous laisserons constituer, sur sa fortune, un majorat pour votre fils...
MARIE.
Eh bien! mon père?
QUINOLA.
Eh bien! Monsieur?
LOTHUNDIAZ.
Oh! c’est ce brigand de Lavradi.
QUINOLA.
Mon maître a fait reconnaître mon innocence par le roi.
LOTHUNDIAZ.
M’anoblir est alors chose bien moins difficile...
QUINOLA.
Ah! vous croyez qu’un bourgeois devient grand seigneur avec les patentes du roi? Voyons. Figurez-vous que je suis marquis de Lavradi. Mon cher, prête-moi cent ducats?
LOTHUNDIAZ.
Cent coups de bâton! Cent ducats?... le revenu d’une terre de deux mille écus d’or.
QUINOLA.
Là! voyez-vous?... Et ça veut être noble! Autre chose. Comte Lothundiaz, avancez deux mille écus d’or à votre gendre, pour qu’il puisse accomplir ses promesses au roi d’Espagne.
LOTHUNDIAZ, à Fontanarès.
Et qu’as-tu donc promis?
FONTANARÈS.
Le roi d’Espagne, instruit de mon amour pour votre fille, vient à Barcelone voir marcher un vaisseau sans rames ni voiles, par une machine de mon invention, et nous mariera lui-même.
LOTHUNDIAZ, à part.
Ils veulent me berner. (Haut.) Tu feras marcher les vaisseaux tout seuls, je le veux bien, j’irai voir ça. Ça m’amusera. Mais je ne veux pas pour gendre d’homme à grandes visées. Les filles élevées dans nos familles n’ont pas besoin de prodiges, mais d’un homme qui se résigne à s’occuper de son ménage, et non des affaires du soleil et de la lune. Être bon père de famille est le seul prodige que je veuille en ceci.
FONTANARÈS.
A l’âge de douze ans, votre fille, Seigneur, m’a souri comme Béatrix à Dante. Enfant, elle a vu d’abord un frère en moi; puis, quand nous nous sommes sentis séparés par la fortune, elle m’a vu concevant l’entreprise hardie de combler cette distance à force de gloire. Je suis allé pour elle en Italie, étudier avec Galilée. Elle a, la première, applaudi à mon œuvre, elle l’a comprise! elle a épousé ma pensée avant de m’épouser moi-même; elle est ainsi devenue pour moi le monde entier: comprenez-vous maintenant combien je l’idolâtre?
LOTHUNDIAZ.
Et c’est justement pour cela que je ne te la donne pas! Dans dix ans, elle serait abandonnée pour quelque autre découverte à faire...
MARIE.
Quitte-t-on, mon père, un amour qui a fait faire de tels prodiges?
LOTHUNDIAZ.
Oui, quand il n’en fait plus.
MARIE.
S’il devient duc, grand d’Espagne et riche?...
LOTHUNDIAZ.
Si! si! si!... Me prends-tu pour un imbécile? Les si sont les chevaux qui mènent à l’hôpital tous ces prétendus découvreurs de mondes.
FONTANARÈS.
Mais voici les lettres par lesquelles le roi me donne un vaisseau.
QUINOLA.
Ouvrez donc les yeux! Mon maître est à la fois homme de génie et joli garçon; le génie vous offusque et ne vaut rien en ménage, d’accord; mais il reste le joli garçon: que faut-il de plus à une fille pour être heureuse?
LOTHUNDIAZ.
Le bonheur n’est pas dans ces extrêmes. Joli garçon et homme de génie, voilà deux raisons pour dépenser les trésors du Mexique. Ma fille sera madame Sarpi.
SCÈNE XIII.
LES MÊMES, SARPI sur le balcon.
SARPI, à part.
On a prononcé mon nom. Que vois-je? l’héritière et son père, à cette heure, sur la place!
LOTHUNDIAZ.
Sarpi n’est pas allé chercher un vaisseau dans le port de Valladolid, il a fait avancer mon fils d’un grade.
FONTANARÈS.
Par l’avenir de ton fils, Lothundiaz, ne t’avise pas de disposer de ta fille sans son consentement; elle m’aime, et je l’aime. Je serai dans peu (Sarpi paraît.) l’un des hommes les plus considérables de l’Espagne, et en état de me venger...
MARIE.
Oh! contre mon père?
FONTANARÈS.
Eh bien! dites-lui donc, Marie, tout ce que je fais pour vous mériter.
SARPI.
Un rival?
QUINOLA, à Lothundiaz.
Monsieur, vous serez damné.
LOTHUNDIAZ.
D’où sais-tu cela?
QUINOLA.
Ce n’est pas assez: vous serez volé, je vous le jure.
LOTHUNDIAZ.
Pour n’être ni volé, ni damné, je garde ma fille à un homme qui n’aura pas de génie, c’est vrai, mais du bon sens...
FONTANARÈS.
Attendez, du moins.
SARPI.
Et pourquoi donc attendre?
QUINOLA, à Monipodio.
Qui est-ce?
MONIPODIO.
Sarpi.
QUINOLA.
Quel oiseau de proie!
MONIPODIO.
Et difficile à tuer, c’est le vrai gouverneur de Catalogne.
LOTHUNDIAZ.
Salut, monsieur le secrétaire! (A Fontanarès.) Adieu, mon cher, votre arrivée est une raison pour moi de presser le mariage. (A Marie.) Allons, rentrez, ma fille. (A la duègne.) Et vous, sorcière, vous allez avoir votre compte.
SARPI, à Lothundiaz.
Cet hidalgo a donc des prétentions?
FONTANARÈS, à Sarpi.
Des droits! (Marie, la duègne, Lothundiaz sortent.)
SCÈNE XIV.
MONIPODIO, SARPI, FONTANARÈS, QUINOLA.
SARPI.
Des droits?... Ne savez-vous pas que le neveu de Fra-Paolo Sarpi, parent des Brancador, créé comte au royaume de Naples, secrétaire de la vice-royauté de Catalogne, prétend à la main de Marie Lothundiaz? En se disant y avoir des droits, un homme fait une insulte à elle et à moi.
FONTANARÈS.
Savez-vous que, depuis cinq ans, moi, Alfonso Fontanarès, à qui le roi, notre maître, a promis le titre de duc de Neptunado, la grandesse et la Toison-d’Or, j’aime Marie Lothundiaz, et que vos prétentions à l’encontre de la foi qu’elle m’a jurée, seront, si vous n’y renoncez, une insulte et pour elle et pour moi?
SARPI.
Je ne savais pas, Monseigneur, avoir un si grand personnage pour rival. Eh bien! futur duc de Neptunado, futur grand, futur chevalier de la Toison-d’Or, nous aimons la même femme; et si vous avez la promesse de Marie, j’ai celle du père; vous attendez des honneurs, j’en ai.
FONTANARÈS.
Tenez, restons-en là. Ne prononcez pas un mot de plus, ne vous permettez pas un regard qui puisse m’offenser... vous seriez un lâche. Eussé-je cent querelles, je ne veux me battre avec personne qu’après avoir terminé mon entreprise, et répondu par le succès à l’attente de mon roi. Je me bats en ce moment seul contre tous. Quand j’en aurai fini avec mon siècle, vous me retrouverez... près du roi.
SARPI.
Oh! nous ne nous quitterons pas.
SCÈNE XV.
LES MÊMES, FAUSTINE, DON FRÉGOSE, PAQUITA.
FAUSTINE, au balcon.
Que se passe-t-il donc, Monseigneur, entre ce jeune homme et votre secrétaire? descendons.
QUINOLA, à Monipodio.
Ne trouves-tu pas que mon homme a surtout le talent d’attirer la foudre sur sa tête?
MONIPODIO.
Il la porte si haut!
SARPI, à don Frégose.
Monseigneur, il arrive en Catalogne un homme comblé, dans l’avenir, des faveurs du roi, notre maître, et que Votre Excellence, selon mon humble avis, doit accueillir comme il le mérite.
DON FRÉGOSE, à Fontanarès.
De quelle maison êtes-vous?
FONTANARÈS, à part.
Combien de sourires semblables n’ai-je pas déjà dévorés. (Haut.) Excellence, le roi ne me l’a pas demandé. Voici d’ailleurs sa lettre et celle de ses ministres... (Il remet un paquet.)
FAUSTINE, à Paquita.
Cet homme a l’air d’un roi.
PAQUITA.
D’un roi qui fera des conquêtes.
FAUSTINE, reconnaissant Monipodio.
Monipodio! sais-tu quel est cet homme?
MONIPODIO.
Un homme qui va, dit-on, bouleverser le monde.
FAUSTINE.
Ah! voilà donc ce fameux inventeur dont on m’a tant parlé.
MONIPODIO.
Et voici son valet.
DON FRÉGOSE.
Tenez, Sarpi, voici la lettre du ministre, je garde celle du roi. (A Fontanarès.) Eh bien! mon garçon, la lettre du roi me semble positive. Vous entreprenez de réaliser l’impossible! Quelque grand que vous vous fassiez, peut-être devriez-vous, dans cette affaire, prendre les conseils de don Ramon, un savant de Catalogne, qui, dans cette partie, a écrit des traités fort estimés...
FONTANARÈS.
En ceci, Excellence, les plus belles dissertations du monde ne valent pas l’œuvre.
DON FRÉGOSE.
Quelle présomption! (A Sarpi.) Sarpi, vous mettrez à la disposition du cavalier que voici le navire qu’il choisira dans le port.
SARPI, au vice-roi.
Êtes-vous bien sûr que le roi le veuille?
DON FRÉGOSE.
Nous verrons. En Espagne, il faut dire un Pater entre chaque pas qu’on fait.
SARPI.
On nous a d’ailleurs écrit de Valladolid.
FAUSTINE, au vice-roi.
De quoi s’agit-il?
DON FRÉGOSE.
Oh! d’une chimère.
FAUSTINE.
Eh! mais, vous ne savez donc pas que je les aime?
DON FRÉGOSE.
D’une chimère de savant que le roi a prise au sérieux, à cause du désastre de l’Armada. Si ce cavalier réussit, nous aurons la cour à Barcelone.
FAUSTINE.
Mais nous lui devrons beaucoup.
DON FRÉGOSE, à Faustine.
Vous ne me parlez pas si gracieusement, à moi! (Haut.) Il s’est engagé sur sa tête à faire aller comme le vent, contre le vent, un vaisseau sans rames ni voiles...
FAUSTINE.
Sur sa tête? Oh! mais, c’est un enfant!
SARPI.
Et le seigneur Alfonso Fontanarès compte sur ce prodige pour épouser Marie Lothundiaz.
FAUSTINE.
Ah! il aime...
QUINOLA, tout bas, à Faustine.
Non, Madame, il idolâtre.
FAUSTINE.
La fille de Lothundiaz!
DON FRÉGOSE.
Vous vous intéressez à lui bien subitement.
FAUSTINE.
Quand ce ne serait que pour voir la cour ici, je souhaite que ce cavalier réussisse.
DON FRÉGOSE.
Madame, ne voulez-vous pas venir prendre une collation à la villa d’Avaloros? Une tartane vous attend au port.
FAUSTINE.
Non, Monseigneur, cette fête m’a fatiguée, et notre promenade en tartane serait de trop. Je n’ai pas comme vous l’obligation de me montrer infatigable; la jeunesse aime le sommeil, trouvez bon que j’aille me reposer.
DON FRÉGOSE.
Vous ne me dites rien sans y mettre de la raillerie.
FAUSTINE.
Tremblez que je ne vous traite sérieusement! (Faustine, le gouverneur et Paquita sortent.)
SCÈNE XVI.
AVALOROS, QUINOLA, MONIPODIO, FONTANARÈS, SARPI.
SARPI, à Avaloros.
Il n’y a plus de promenade en mer.
AVALOROS.
Peu m’importe, j’ai gagné cent écus d’or. (Sarpi et Avaloros se parlent.)
FONTANARÈS, à Monipodio.
Quel est ce personnage?
MONIPODIO.
Avaloros, le plus riche banquier de la Catalogne; il a confisqué la Méditerranée à son profit.
QUINOLA.
Je me sens plein de tendresse pour lui.
MONIPODIO.
C’est notre maître à tous!
AVALOROS, à Fontanarès.
Jeune homme, je suis banquier; et si votre affaire est bonne, après la protection de Dieu et celle du roi, rien ne vaut celle d’un millionnaire.
SARPI, au banquier.
Ne vous engagez à rien... à nous deux, nous saurons bien nous en rendre maîtres.
AVALOROS, à Fontanarès.
Eh bien! mon cher, vous viendrez me voir. (Monipodio lui prend sa bourse.)
SCÈNE XVII.
MONIPODIO, FONTANARÈS, QUINOLA.
QUINOLA.
Vous vous faites dès l’abord de belles affaires?
MONIPODIO.
Don Frégose est jaloux de vous.
QUINOLA.
Sarpi va vous faire échouer!
MONIPODIO.
Vous vous posez en géant devant des nains qui ont le pouvoir! Attendez donc le succès pour être fier! On se fait tout petit, on s’insinue, on se glisse.
QUINOLA.
La gloire?... mais, Monsieur, il faut la voler.
FONTANARÈS.
Vous voulez que je m’abaisse?
MONIPODIO.
Tiens! pour parvenir.
FONTANARÈS.
Bon pour un Sarpi! Je dois tout emporter de haute lutte. Mais que voyez-vous entre le succès et moi? Ne vais-je pas dans le port choisir une magnifique galère?
QUINOLA.
Ah! je suis superstitieux en cet endroit. Monsieur, ne prenez pas de galère!
FONTANARÈS.
Je ne vois aucun obstacle.
QUINOLA.
Vous n’en avez jamais vu! Vous avez bien autre chose à découvrir. Eh! Monsieur, nous sommes sans argent, sans une auberge où nous ayons crédit, et si je n’avais rencontré ce vieil ami qui m’aime, car on a des amis qui vous détestent, nous serions sans habits...
FONTANARÈS.
Mais elle m’aime! (Marie agite son mouchoir à la fenêtre.) Tiens, vois, mon étoile brille.
QUINOLA.
Eh Monsieur, c’est un mouchoir! Êtes-vous assez dans votre bon sens pour écouter un conseil?... Au lieu de cette espèce de madone, il vous faudrait une marquise de Mondéjar! une de ces femmes à corsage frêle, mais doublé d’acier, capables par amour de toutes les ruses que nous inspire la détresse, à nous... Or, la Brancador...
FONTANARÈS.
Si tu veux me voir laisser tout là, tu n’as qu’à me parler ainsi! Sache-le bien: l’amour est toute ma force, il est le rayon céleste qui m’éclaire.
QUINOLA.
Là, là, calmez-vous.
MONIPODIO.
Cet homme m’inquiète! il me paraît mieux posséder la mécanique de l’amour que l’amour de la mécanique.
SCÈNE XVIII.
LES MÊMES, PAQUITA.
PAQUITA, à Fontanarès.
Ma maîtresse vous fait dire, Seigneur, que vous preniez garde à vous. Vous vous êtes attiré des haines implacables.
MONIPODIO.
Ceci me regarde. Allez sans crainte par les rues de Barcelone; quand on voudra vous tuer, je le saurai le premier.
FONTANARÈS.
Déjà?
PAQUITA.
Vous ne me dites rien pour elle.
QUINOLA.
Ma mie, on ne pense pas à deux machines à la fois!... Dis à ta céleste maîtresse que mon maître lui baise les pieds. Je suis garçon, mon ange, et veux faire une heureuse fin. (Il l’embrasse.)
PAQUITA lui donne un soufflet.
Fat!
QUINOLA.
Charmante! (Elle sort.)
SCÈNE XIX.
LES MÊMES, moins PAQUITA.
MONIPODIO.
Venez au Soleil-d’Or, je connais l’hôte, vous aurez crédit.
QUINOLA.
La bataille commence encore plus promptement que je ne le croyais.
FONTANARÈS.
Où trouver de l’argent?
QUINOLA.
On ne nous en prêtera pas, mais nous en achèterons. Eh! que vous faut-il?
FONTANARÈS.
Deux mille écus d’or.
QUINOLA.
J’ai beau évaluer le trésor auquel je songe, il ne saurait être si dodu.
MONIPODIO.
Ohé! je trouve une bourse.
QUINOLA.
Tiens, tu n’as rien oublié. Eh! Monsieur, vous voulez du fer, du cuivre, de l’acier, du bois... toutes ces choses-là sont chez les marchands. Oh! une idée! Je vais fonder la maison Quinola et compagnie, si elle ne fait pas de bonnes affaires, vous ferez toujours la vôtre.
FONTANARÈS.
Ah! sans vous, que serais-je devenu?
MONIPODIO.
La proie d’Avaloros.
FONTANARÈS.
A l’ouvrage donc! l’inventeur va sauver l’amoureux. (Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
Un salon du palais de madame Brancador.
SCÈNE PREMIÈRE.
AVALOROS, SARPI, PAQUITA.
AVALOROS.
Notre souveraine serait-elle donc vraiment malade?
PAQUITA.
Elle est en mélancolie.
AVALOROS.
La pensée est-elle donc une maladie?
PAQUITA.
Oui, mais vous êtes sûr de toujours bien vous porter.
SARPI.
Va dire à ma chère cousine que le seigneur Avaloros et moi nous attendons son bon plaisir.
AVALOROS.
Tiens, voici deux écus pour dire que je pense...
PAQUITA.
Je dirai que vous dépensez. Je vais décider Madame à s’habiller. (Elle sort.)
SCÈNE II.
AVALOROS, SARPI.
SARPI.
Pauvre vice-roi! il est le jeune homme, et je suis le vieillard.
AVALOROS.
Pendant que votre petite cousine en fait un sot, vous déployez l’activité d’un politique, vous préparez au roi la conquête de la Navarre française. Si j’avais une fille, je vous la donnerais. Le bonhomme Lothundiaz n’est pas un sot.
SARPI.
Ah! fonder une grande maison, inscrire un nom dans l’histoire de son pays: être le cardinal Granvelle ou le duc d’Albe.
AVALOROS.
Oui! c’est bien beau. Je pense à me donner un nom. L’empereur a créé les Fugger princes de Babenhausen, ce titre leur coûte un million d’écus d’or. Moi, je veux être un grand homme, à bon marché.
SARPI.
Vous! comment?
AVALOROS.
Ce Fontanarès tient dans sa main l’avenir du commerce.
SARPI.
Vous, qui ne vous attachez qu’au positif, vous y croyez donc?
AVALOROS.
Depuis la poudre, l’imprimerie et la découverte du nouveau monde, je suis crédule. On me dirait qu’un homme a trouvé le moyen d’avoir en dix minutes ici des nouvelles de Paris, ou que l’eau contient du feu, ou qu’il y a encore des Indes à découvrir, ou qu’on peut se promener dans les airs, je ne dirais pas non, et je donnerais...
SARPI.
Votre argent?
AVALOROS.
Non, mon attention à l’affaire.
SARPI.
Si le vaisseau marche, vous voulez être à Fontanarès ce qu’Améric est à Christophe Colomb.
AVALOROS.
N’ai-je pas là dans ma poche de quoi payer dix hommes de génie?
SARPI.
Comment vous y prendrez-vous?
AVALOROS.
L’argent, voilà le grand secret. Avec de l’argent à perdre, on gagne du temps; avec le temps tout est possible; on rend à volonté mauvaise une bonne affaire; et, pendant que les autres en désespèrent, on s’en empare. L’argent, c’est la vie; l’argent c’est la satisfaction des besoins et des désirs: dans un homme de génie, il y a toujours un enfant plein de fantaisies, on use l’homme et l’on se trouve tôt ou tard avec l’enfant: l’enfant sera mon débiteur, et l’homme de génie ira en prison.
SARPI.
Et où en êtes-vous?
AVALOROS.
Il s’est défié de mes offres, non pas lui; mais son valet, et je vais traiter avec le valet.
SARPI.
Je vous tiens: j’ai l’ordre d’envoyer tous les vaisseaux de Barcelone sur les côtes de France; et, par une précaution des ennemis que Fontanarès s’est fait à Valladolid, cet ordre est absolu et postérieur à la lettre du roi.
AVALOROS.
Que voulez-vous dans l’affaire?
SARPI.
Les fonctions de grand maître des constructions navales?...
AVALOROS.
Mais que reste-t-il donc alors?
SARPI.
La gloire.
AVALOROS.
Finaud!
SARPI.
Gourmand!
AVALOROS.
Chassons ensemble, nous nous querellerons au partage. Votre main? (A part.) Je suis le plus fort, je tiens le vice-roi par la Brancador.
SARPI, à part.
Nous l’avons assez engraissé, tuons-le; j’ai de quoi le perdre.
AVALOROS.
Il faudrait avoir ce Quinola dans nos intérêts, et je l’ai mandé pour tenir conseil avec la Brancador.
SCÈNE III.
LES MÊMES, QUINOLA.
QUINOLA.
Me voici comme... entre deux larrons; mais ceux-ci sont saupoudrés de vertus et caparaçonnés de belles manières. On nous pend, nous autres!
SARPI.
Coquin! tu devrais, en attendant que ton maître les fasse aller par d’autres procédés, conduire toi-même les galères.
QUINOLA.
Le roi, juste appréciateur des mérites, a compris qu’il y perdrait trop.
SARPI.
Tu seras surveillé.
QUINOLA.
Je le crois bien, je me surveille moi-même.
AVALOROS.
Vous l’intimidez, c’est un honnête garçon. Voyons? tu t’es fait une idée de la fortune.
QUINOLA.
Jamais, je l’ai vue à de trop grandes distances.
AVALOROS.
Et quelque chose comme deux mille écus d’or...
QUINOLA.
Quoi? plaît-il? J’ai des éblouissements. Cela existe donc, deux mille écus d’or? Être propriétaire, avoir sa maison, sa servante, son cheval, sa femme, ses revenus, être protégé par la Sainte-Hermandad, au lieu de l’avoir à ses trousses; que faut-il faire?
AVALOROS.
M’aider à réaliser un contrat à l’avantage réciproque de ton maître et de moi.
QUINOLA.
J’entends! le boucler. Tout beau, ma conscience! Taisez-vous, ma belle, on vous oubliera pour quelques jours, et nous ferons bon ménage pour le reste de ma vie.
AVALOROS, à Sarpi.
Nous le tenons.
SARPI, à Avaloros.
Il se moque de nous! il serait bien autrement sérieux.
QUINOLA.
Je n’aurai sans doute les deux mille écus d’or qu’après la signature du traité?
SARPI, vivement.
Tu peux les avoir auparavant.
QUINOLA.
Bah! (Il tend la main.) donnez!
AVALOROS.
En me signant des lettres de change... échues.
QUINOLA.
Le Grand Turc ne présente pas le lacet avec plus de délicatesse.
SARPI.
Ton maître a-t-il son vaisseau?
QUINOLA.
Valladolid est loin, c’est vrai, monsieur le secrétaire; mais nous y tenons une plume qui peut signer votre disgrâce.
SARPI.
Je t’écraserai.
QUINOLA.
Je me ferai si mince que vous ne pourrez pas.
AVALOROS.
Eh! maraud, que veux-tu donc?
QUINOLA.
Ah! voilà parler d’or.
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, FAUSTINE et PAQUITA.
PAQUITA.
Messieurs, voici Madame.
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS, moins PAQUITA.
QUINOLA va au-devant de la Brancador.
Madame, mon maître parle de se tuer s’il n’a son vaisseau que le comte Sarpi lui refuse depuis un mois; le seigneur Avaloros lui demande la vie en lui offrant sa bourse, comprenez-vous?... (A part.) Une femme nous a sauvés à Valladolid, les femmes nous sauveront à Barcelone. (Haut et à la Brancador.) Il est bien triste!
AVALOROS.
Le misérable a de l’audace.
QUINOLA.
Et sans argent, voilà de quoi vous étonner.
SARPI, à Quinola.
Entre à mon service.
QUINOLA.
Je fais plus de façons pour prendre un maître.
FAUSTINE, à part.
Il est triste! (Haut.) Eh quoi! vous Sarpi, vous Avaloros, pour qui j’ai tant fait, un pauvre homme de génie arrive, et au lieu de le protéger, vous le persécutez... (Mouvement chez Avaloros et Sarpi.) Fi!... fi!... vous dis-je. (A Quinola.) Tu vas bien m’expliquer leurs trames contre ton maître.
SARPI, à Faustine.
Ma chère cousine, il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour deviner quelle est la maladie qui vous tient depuis l’arrivée de ce Fontanarès.
AVALOROS, à Faustine.
Vous me devez, Madame, deux mille écus d’or, et vous aurez encore à puiser dans ma caisse.
FAUSTINE.
Moi! Que vous ai-je demandé?
AVALOROS.
Rien, mais vous acceptez tout ce que j’ai le bonheur de vous offrir.
FAUSTINE.
Votre privilége pour le commerce des blés est un monstrueux abus.
AVALOROS.
Je vous dois, Madame, deux mille écus d’or.
FAUSTINE.
Allez m’écrire une quittance de ces deux mille écus d’or que je vous dois, et un bon de pareille somme, que je ne vous devrai pas. (A Sarpi.) Après vous avoir mis dans la position où vous êtes, vous ne seriez pas un politique bien fin, si vous ne gardiez mon secret.
SARPI.
Je vous ai trop d’obligations pour être ingrat.
FAUSTINE, à part.
Il pense tout le contraire, il va m’envoyer le vice-roi furieux. (Sort Sarpi.)
SCÈNE VI.
LES MÊMES, moins SARPI.
AVALOROS.
Voici, Madame.
FAUSTINE.
C’est très-bien.
AVALOROS.
Serons-nous encore ennemis?
FAUSTINE.
Votre privilége pour les blés est parfaitement légal.
AVALOROS.
Ah! Madame.
QUINOLA, à part.
Voilà ce qui s’appelle faire des affaires.
AVALOROS.
Vous êtes, Madame, une noble personne, et je suis...
QUINOLA, à part.
Un vrai loup-cervier.
FAUSTINE, en tendant le bon à Quinola.
Tiens, Quinola, voici pour les frais de la machine de ton maître.
AVALOROS, à Faustine.
Ne lui donnez pas, Madame, il peut le garder pour lui. Et d’ailleurs, soyez prudente, attendez...
QUINOLA, à part.
Je passe de la Torride au Groënland: quel jeu que la vie!
FAUSTINE.
Vous avez raison. (A part.) Il vaut mieux que je sois l’arbitre du sort de Fontanarès. (A Avaloros.) Si vous tenez à vos priviléges, pas un mot.
AVALOROS.
Rien de discret comme les capitaux. (A part.) Elles sont désintéressées jusqu’au jour où elles ont une passion. Nous allons essayer de la renverser, elle devient trop coûteuse.
SCÈNE VII.
FAUSTINE, QUINOLA.
FAUSTINE.
Tu dis donc qu’il est triste?
QUINOLA.
Tout est contre lui.
(Il se fait un jeu de scène entre Faustine et Quinola à propos du bon de deux mille écus qu’elle tient à la main.)
FAUSTINE.
Mais il sait lutter?
QUINOLA.
Voici deux ans que nous nageons dans les difficultés, et nous nous sommes vus quelquefois à fond: le gravier est bien dur.
FAUSTINE.
Oui, mais quelle force, quel génie!
QUINOLA.
Voilà, Madame, les effets de l’amour.
FAUSTINE.
Et qui maintenant aime-t-il?
QUINOLA.
Toujours Marie Lothundiaz!
FAUSTINE.
Une poupée!
QUINOLA.
Une vraie poupée!
FAUSTINE.
Les hommes de talents sont tous ainsi...
QUINOLA.
De vrais colosses à pied d’argile!
FAUSTINE.
... Ils revêtent de leurs illusions une créature et ils s’attrappent: ils aiment leur propre création, les égoïstes!
QUINOLA, à part.
Absolument comme les femmes! (Haut.) Tenez, Madame, je voudrais, par un moyen honnête, que cette poupée fût au fond... non... mais d’un couvent.
FAUSTINE.
Tu me parais être un brave garçon.
QUINOLA.
J’aime mon maître.
FAUSTINE.
Crois-tu qu’il m’ait remarquée?
QUINOLA.
Pas encore.
FAUSTINE.
Parle-lui de moi.
QUINOLA.
Mais alors il parle de me rompre un bâton sur le dos. Voyez-vous, Madame, cette fille...
FAUSTINE.
Cette fille doit être à jamais perdue pour lui.
QUINOLA.
Mais s’il en mourait, Madame?
FAUSTINE.
Il l’aime donc bien!
QUINOLA.
Ah! ce n’est pas ma faute! De Valladolid ici, je lui ai mille fois soutenu cette thèse, qu’un homme comme lui devait adorer les femmes, mais en aimer une seule! jamais...
FAUSTINE.
Tu es un bien mauvais drôle! Va dire à Lothundiaz de venir me parler et de m’amener lui-même ici sa fille: (A part.) Elle ira au couvent.
QUINOLA, à part.
Voilà l’ennemi, elle nous aime trop pour ne pas nous faire beaucoup de mal. (Quinola sort en rencontrant don Frégose.)
SCÈNE VIII.
FAUSTINE, FRÉGOSE.
FRÉGOSE.
En attendant le maître, vous tâchiez de corrompre le valet.
FAUSTINE.
Une femme doit-elle perdre l’habitude de séduire?
FRÉGOSE.
Madame, vous avez des façons peu généreuses: j’ai cru qu’une patricienne de Venise ménagerait les susceptibilités d’un vieux soldat.
FAUSTINE.
Eh! Monseigneur, vous tirez plus de parti de vos cheveux blancs qu’un jeune homme ne le ferait de la plus belle chevelure, et vous y trouvez plus de raisons que de... (Elle rit.) Quittez donc cet air fâché.
FRÉGOSE.
Puis-je être autrement en vous voyant vous compromettre, vous que je veux pour femme? N’est-ce donc rien qu’un des plus beaux noms de l’Italie à porter?
FAUSTINE.
Le trouvez-vous donc trop beau pour une Brancador?
FRÉGOSE.
Vous aimez mieux descendre jusqu’à un Fontanarès.
FAUSTINE.
Mais s’il peut s’élever jusqu’à moi? quelle preuve d’amour! D’ailleurs, vous le savez par vous-même, l’amour ne raisonne point.
FRÉGOSE.
Ah! vous me l’avouez.
FAUSTINE.
Vous êtes trop mon ami pour ne pas savoir le premier mon secret.
FRÉGOSE.
Madame!... oui, l’amour est insensé! je vous ai livré plus que moi-même!... Hélas! je voudrais avoir le monde pour vous l’offrir. Vous ne savez donc pas que votre galerie de tableaux m’a coûté presque toute ma fortune?...
FAUSTINE.
Paquita!
FRÉGOSE.
Et que je vous donnerais jusqu’à mon honneur.
SCÈNE IX.
LES MÊMES, PAQUITA.
FAUSTINE, à Paquita.
Dis à mon majordome de faire porter les tableaux de ma galerie chez don Frégose.
FRÉGOSE.
Paquita, ne répétez pas cet ordre.
FAUSTINE.
L’autre jour, m’a-t-on dit, la reine Catherine de Médicis fit demander à madame Diane de Poitiers les bijoux qu’elle tenait de Henri II: Diane les lui a renvoyés fondus en un lingot. Paquita va chercher le bijoutier.
FRÉGOSE.
N’en faites rien, et sortez. (Sort Paquita.)
SCÈNE X.
LES MÊMES, moins PAQUITA.
FAUSTINE.
Je ne suis point encore la marquise de Frégose, comment osez-vous donner des ordres chez moi?
FRÉGOSE.
C’est à moi d’en recevoir, je le sais. Ma fortune vaut-elle une de vos paroles? pardonnez à un mouvement de désespoir.
FAUSTINE.
On doit être gentilhomme jusque dans son désespoir; et le vôtre fait de Faustine une courtisane. Ah! vous voulez être adoré?... Mais la dernière Vénitienne vous dirait que cela coûte très-cher.
FRÉGOSE.
J’ai mérité cette terrible colère.
FAUSTINE.
Vous dites aimer? Aimer! c’est se dévouer sans attendre la moindre récompense; aimer! c’est vivre sous un autre soleil auquel on tremble d’atteindre. N’habillez pas votre égoïsme des splendeurs du véritable amour. Une femme mariée, Laure de Noves a dit à Pétrarque: Tu seras à moi sans espoir, reste dans la vie sans amour. Mais l’Italie a couronné l’amant sublime en couronnant le poëte, et les siècles à venir admireront toujours Laure et Pétrarque!
FRÉGOSE.
Je n’aimais déjà pas beaucoup les poëtes, mais celui-là, je l’exècre! Toutes les femmes jusqu’à la fin du monde le jetteront à la tête des amants qu’elles voudront garder sans les prendre.
FAUSTINE.
On vous dit général, vous n’êtes qu’un soldat.
FRÉGOSE.
Eh bien! en quoi puis-je imiter ce maudit Pétrarque?
FAUSTINE.
Si vous dites m’aimer, vous éviterez à un homme de génie, (mouvement de surprise chez don Frégose) oh! il en a, le martyre que veulent lui faire subir des Myrmidons. Soyez grand, servez-le! Vous souffrirez, je le sais, mais servez-le: je pourrai croire alors que vous m’aimez, et vous serez plus illustre par ce trait de générosité que par votre prise de Mantoue.
FRÉGOSE.
Devant vous, ici, tout m’est possible; mais vous ne savez donc pas dans quelles fureurs je tomberai tout en vous obéissant?
FAUSTINE.
Ah! vous vous plaindriez de m’obéir?
FRÉGOSE.
Vous le protégez, vous l’admirez, soit; mais vous ne l’aimez pas?
FAUSTINE.
On lui refuse le vaisseau donné par le roi, vous lui en ferez la remise, irrévocable, à l’instant.
FRÉGOSE.
Et je l’enverrai vous remercier.
FAUSTINE.
Eh bien! vous voilà comme je vous aime.
SCÈNE XI.
FAUSTINE, seule.
Et il y a pourtant des femmes qui souhaitent d’être hommes!
SCÈNE XII.
FAUSTINE, PAQUITA, LOTHUNDIAZ, MARIE.
PAQUITA.
Madame, voici Lothundiaz et sa fille. (Sort Paquita.)
SCÈNE XIII.
LES MÊMES, moins PAQUITA.
LOTHUNDIAZ.
Ah! Madame, vous avez fait de mon palais un royaume!...
FAUSTINE, à Marie.
Mon enfant, mettez-vous là près de moi. (A Lothundiaz.) Vous pouvez vous asseoir.
LOTHUNDIAZ.
Vous êtes bien bonne, Madame; mais permettez-moi d’aller voir cette fameuse galerie dont on parle dans toute la Catalogne. (Il sort.)
SCÈNE XIV.
FAUSTINE, MARIE.
FAUSTINE.
Mon enfant, je vous aime et sais en quelle situation vous vous trouvez. Votre père veut vous marier à mon cousin Sarpi, tandis que vous aimez Fontanarès.
MARIE.
Depuis cinq ans, Madame.
FAUSTINE.
A seize ans on ignore ce que c’est que d’aimer.
MARIE.
Qu’est-ce que cela fait, si j’aime?
FAUSTINE.
Aimer, mon ange, pour nous, c’est se dévouer.
MARIE.
Je me dévouerai, Madame.
FAUSTINE.
Voyons? renonceriez-vous à lui, pour lui, dans son intérêt?
MARIE.
Ce serait mourir, mais ma vie est à lui.
FAUSTINE, à part et en se levant.
Quelle force dans la faiblesse de l’innocence! (Haut.) Vous n’avez jamais quitté la maison paternelle, vous ne connaissez rien du monde ni de ses nécessités, qui sont terribles! Souvent un homme périt pour avoir rencontré soit une femme qui l’aime trop, soit une femme qui ne l’aime pas: Fontanarès peut se trouver dans cette situation. Il a des ennemis puissants; sa gloire, qui est toute sa vie, est entre leurs mains: vous pouvez les désarmer.
MARIE.
Que faut-il faire?
FAUSTINE.
En épousant Sarpi, vous assureriez le triomphe de votre cher Fontanarès; mais une femme ne saurait conseiller un pareil sacrifice; il doit venir, il viendra de vous. Agissez d’abord avec ruse. Pendant quelque temps, quittez Barcelone. Retirez-vous dans un couvent.
MARIE.
Ne plus le voir? Si vous saviez, il passe tous les jours à une certaine heure sous mes fenêtres, cette heure est toute ma journée.
FAUSTINE, à part.
Quel coup de poignard elle me donne! Oh! elle sera comtesse Sarpi!
SCÈNE XV.
LES MÊMES, FONTANARÈS.
FONTANARÈS, à Faustine.
Madame. (Il lui baise la main.)
MARIE, à part.
Quelle douleur!
FONTANARÈS.
Vivrai-je jamais assez pour vous témoigner ma reconnaissance! Si je suis quelque chose, si je me fais un nom, si j’ai le bonheur, ce sera par vous.
FAUSTINE.
Ce n’est rien encore! Je veux vous aplanir le chemin. J’éprouve tant de compassion pour les malheurs que rencontrent les hommes de talent, que vous pouvez entièrement compter sur moi. Oui, j’irais, je crois, jusqu’à vous servir de marche-pied pour vous faire atteindre à votre couronne.
MARIE tire Fontanarès par son manteau.
Mais je suis là, moi! (il se retourne) et vous ne m’avez pas vue.
FONTANARÈS.
Marie! Je ne lui ai pas parlé depuis dix jours. (A Faustine.) Oh! Madame, mais vous êtes donc un ange?
MARIE, à Fontanarès.
Dites donc un démon. (Haut.) Madame me conseillait d’entrer dans un couvent.
FONTANARÈS.
Elle!
MARIE.
Oui.
FAUSTINE.
Mais, enfants que vous êtes, il le faut.
FONTANARÈS.
Je marche donc de piéges en piéges, et la faveur cache des abîmes! (A Marie.) Qui donc vous a conduite ici?
MARIE.
Mon père!
FONTANARÈS.
Lui! est-il donc aveugle? Vous, Marie, dans cette maison.
FAUSTINE.
Monsieur!...
FONTANARÈS.
Ah! au couvent, pour se rendre maître de son esprit, pour torturer son âme!
SCÈNE XVI.
LES MÊMES, LOTHUNDIAZ.
FONTANARÈS.
Et vous amenez cet ange de pureté chez une femme pour qui don Frégose dissipe sa fortune, et qui accepte de lui des dons insensés, sans l’épouser...
FAUSTINE.
Monsieur!
FONTANARÈS.
Vous êtes venue ici, Madame, veuve du cadet de la maison Brancador, à qui vous aviez sacrifié le peu que vous a donné votre père, je le sais; mais ici vous avez bien changé...
FAUSTINE.
De quel droit jugez-vous de mes actions?
LOTHUNDIAZ.
Eh! tais-toi donc: Madame est une noble dame qui a doublé la valeur de mon palais.
FONTANARÈS.
Elle!... mais c’est une...
FAUSTINE.
Taisez-vous.
LOTHUNDIAZ.
Ma fille, voilà votre homme de génie, extrême en toutes choses et plus près de la folie que du bon sens. Monsieur le mécanicien, Madame est la parente et la protectrice de Sarpi.
FONTANARÈS.
Mais emmenez donc votre fille de chez la marquise de Mondéjar, de la Catalogne.
SCÈNE XVII.
FAUSTINE, FONTANARÈS.
FONTANARÈS.
Ah! votre générosité, Madame, était donc une combinaison pour servir les intérêts de Sarpi? Nous sommes quittes alors! adieu...
SCÈNE XVIII.
FAUSTINE, PAQUITA.
FAUSTINE.
Comme il était beau dans sa colère, Paquita!
PAQUITA.
Ah! Madame, qu’allez-vous devenir si vous l’aimez ainsi?
FAUSTINE.
Mon enfant, je m’aperçois que je n’ai jamais aimé, et je viens, là, dans un instant, d’être métamorphosée comme par un coup de foudre. J’ai, dans un moment, aimé pour tout le temps perdu? Peut-être ai-je mis le pied dans un abîme. Envoie un de mes valets chez Mathieu Magis le Lombard.
SCÈNE XIX.
FAUSTINE, seule.
Je l’aime déjà trop pour confier ma vengeance au stylet de Monipodio, car il m’a trop méprisée pour que je ne lui fasse pas regarder comme le plus grand honneur de m’avoir pour sa femme! Je veux le voir soumis à mes pieds, ou nous nous briserons dans la lutte.
SCÈNE XX.
FAUSTINE, FRÉGOSE.
FRÉGOSE.
Eh bien! je croyais trouver ici Fontanarès heureux d’avoir par vous son navire?
FAUSTINE.
Vous le lui avez donc donné? Vous ne le haïssez donc pas? J’ai cru, moi, que vous trouveriez le sacrifice au-dessus de vos forces. J’ai voulu savoir si vous aviez plus d’amour que d’obéissance.
FRÉGOSE.
Ah! Madame...
FAUSTINE.
Pouvez-vous le lui reprendre?
FRÉGOSE.
Que je vous obéisse ou ne vous obéisse pas, je ne sais rien faire à votre gré. Mon Dieu! lui reprendre le navire! mais il y a mis un monde d’ouvriers, et ils en sont déjà les maîtres.
FAUSTINE.
Vous ne savez donc pas que je le hais, et que je veux?...
FRÉGOSE.
Sa mort!
FAUSTINE.
Non, son ignominie.
FRÉGOSE.
Ah! je vais donc pouvoir me venger de tout un mois d’angoisses.
FAUSTINE.
Gardez-vous bien de toucher à ma proie, laissez-la-moi. Et d’abord, don Frégose, reprenez les tableaux de ma galerie. (Mouvement d’étonnement chez don Frégose.) Je le veux.
FRÉGOSE.
Vous refusez donc d’être marquise de...
FAUSTINE.
Je les brûle en pleine place publique, ou les fais vendre pour en donner le prix aux pauvres.
FRÉGOSE.
Enfin quelle est votre raison?
FAUSTINE.
J’ai soif d’honneur, et vous avez compromis le mien.
FRÉGOSE.
Mais alors acceptez ma main.
FAUSTINE.
Eh! laissez-moi donc.
FRÉGOSE.
Plus on vous donne de pouvoir, plus vous en abusez.
SCÈNE XXI.
FAUSTINE, seule.
Maîtresse d’un vice-roi! Oh! je vais ourdir, avec Avaloros et Sarpi, une trame de Venise.
SCÈNE XXII.
FAUSTINE, MATHIEU MAGIS.
MATHIEU MAGIS.
Madame a besoin de mes petits services?
FAUSTINE.
Qui donc êtes-vous?
MATHIEU MAGIS.
Mathieu Magis, pauvre Lombard de Milan, pour vous servir.
FAUSTINE.
Vous prêtez?
MATHIEU MAGIS.
Sur de bons gages, des diamants, de l’or, un bien petit commerce. Les pertes nous écrasent, Madame. L’argent dort souvent. Ah! c’est un dur travail que de cultiver les maravédis. Une seule mauvaise affaire emporte le profit de dix bonnes, car nous hasardons mille écus dans les mains d’un prodigue pour en gagner trois cents, et voilà ce qui renchérit ce prêt. Le monde est injuste à notre égard.
FAUSTINE.
Êtes-vous juif?
MATHIEU MAGIS.
Comment l’entendez-vous?
FAUSTINE.
De religion?
MATHIEU MAGIS.
Je suis Lombard et catholique, Madame.
FAUSTINE.
Ceci me contrarie.
MATHIEU MAGIS.
Madame m’aurait voulu...
FAUSTINE.
Oui, dans les griffes de l’Inquisition.
MATHIEU MAGIS.
Et pourquoi?
FAUSTINE.
Pour être sûre de votre fidélité.
MATHIEU MAGIS.
J’ai bien des secrets dans ma caisse, Madame.
FAUSTINE.
Si j’avais votre fortune entre les mains...
MATHIEU MAGIS.
Vous auriez mon âme.
FAUSTINE, à part.
Il faut se l’attacher par l’intérêt, cela est clair. (Haut.) Vous prêtez...
MATHIEU MAGIS.
Au denier cinq.
FAUSTINE.
Vous vous méprenez toujours. Écoutez: vous prêtez votre nom au seigneur Avaloros.
MATHIEU MAGIS.
Je connais le seigneur Avaloros, un banquier; nous faisons quelques affaires, mais il a un trop beau nom sur la place et trop de crédit dans la Méditerranée pour avoir jamais besoin du pauvre Mathieu Magis...
FAUSTINE.
Tu es discret, Lombard. Si je veux agir sous ton nom dans une affaire considérable...
MATHIEU MAGIS.
La contrebande?
FAUSTINE.
Que t’importe? Quelle serait la garantie de ton absolu dévouement?
MATHIEU MAGIS.
La prime à gagner.
FAUSTINE, à part.
Quel beau chien de chasse! (Haut.) Eh bien! venez, vous allez être chargé d’un secret où il y va de la vie, car je vais vous donner un grand homme à dévorer.
MATHIEU MAGIS.
Mon petit commerce est alimenté par les grandes passions: belle femme, belle prime.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
Le théâtre représente un intérieur d’écurie. Dans les combles, du foin; le long des murs, des roues, des tubes, des pivots, une longue cheminée en cuivre, une vaste chaudière. A gauche du spectateur, un pilier sculpté, où se trouve une Madone. A droite une table; sur la table, des papiers, des instruments de mathématiques. Sur le mur, au-dessus de la table, un tableau noir couvert de figures. Sur la table, une lampe. A côté du tableau, une planche sur laquelle sont des oignons, une cruche et du pain. A droite du spectateur, il y a une grande porte d’écurie; et, à gauche, une porte donnant sur les champs. Un lit de paille à côté de la Madone.
Au lever du rideau il fait nuit.
SCÈNE PREMIÈRE.
FONTANARÈS, QUINOLA.
Fontanarès, en robe noire serrée par une ceinture de cuir, travaille à sa table. Quinola vérifie les pièces de la machine.
QUINOLA.
Mais moi aussi, Monsieur, j’ai aimé! Seulement quand j’ai eu compris la femme, je lui ai souhaité le bonsoir. La bonne chère et la bouteille, ça ne vous trahit pas et ça vous engraisse. (Il regarde son maître.) Bon! il ne m’entend pas. Voici trois pièces à forger. (Il ouvre la porte.) Eh! Monipodille.
SCÈNE II.
LES MÊMES, MONIPODIO.
QUINOLA.
Les trois dernières pièces nous sont revenues, emporte les modèles, et fais-en toujours deux paires en cas de malheur.
(Monipodio fait signe dans la coulisse; deux hommes paraissent.)
MONIPODIO.
Enlevez, mes enfants, et pas de bruit, évanouissez-vous comme des ombres, c’est pire qu’un vol. (A Quinola.) On s’éreinte à travailler.
QUINOLA.
On ne se doute encore de rien.
MONIPODIO.
Ni eux, ni personne. Chaque pièce est enveloppée comme un bijou, et déposée dans une cave. Mais il faut trente écus.
QUINOLA.
Oh! mon Dieu!
MONIPODIO.
Trente drôles bâtis comme ça boivent et mangent comme soixante.
QUINOLA.
La maison Quinola et compagnie a fait faillite, et l’on est à mes trousses.
MONIPODIO.
Des protêts?
QUINOLA.
Es-tu bête? de bonnes prises de corps. Mais j’ai pris chez un fripier deux ou trois défroques qui vont me permettre de soustraire Quinola aux recherches des plus fins limiers, jusqu’au moment où je pourrai payer.
MONIPODIO.
Payer?... c’te bêtise!
QUINOLA.
Oui: j’ai gardé un trésor pour la soif. Reprends ta souquenille de Frère quêteur, et va chez Lothundiaz parlementer avec la duègne.
MONIPODIO.
Hélas! Lopez est tant de fois retourné d’Alger, que notre duègne commence à en revenir.
QUINOLA.
Bah! il ne s’agit que de faire parvenir cette lettre à la señorita Marie Lothundiaz. (Il lui donne une lettre.) C’est un chef-d’œuvre d’éloquence inspiré par ce qui inspire tous les chefs-d’œuvre, vois: nous sommes depuis dix jours au pain et à l’eau.
MONIPODIO.
Et nous donc? crois-tu que nous mangions des ortolans? Si nos hommes croyaient bien faire, ils auraient déjà déserté.
QUINOLA.
Veuille l’amour acquitter ma lettre de change, et nous nous en tirerons encore... (Monipodio sort.)
SCÈNE III.
QUINOLA, FONTANARÈS.
QUINOLA, frottant un oignon sur son pain.
On dit que c’est avec ça que se nourrissaient les ouvriers des pyramides d’Égypte, mais ils devaient avoir l’assaisonnement qui nous soutient: la foi... (Il boit de l’eau.) Vous n’avez donc pas faim, Monsieur? Prenez garde que la machine ne se détraque.
FONTANARÈS.
Je cherche une dernière solution...
QUINOLA, sa manche craque quand il remet la cruche.
Et moi j’en trouve une... de continuité à ma manche. Vraiment, à ce métier, mes hardes deviennent par trop algébriques.
FONTANARÈS.
Brave garçon! toujours gai, même au fond du malheur.
QUINOLA.
Sangodémi! Monsieur, la fortune aime les gens gais presque autant que les gens gais aiment la fortune.
SCÈNE IV.
LES MÊMES, MATHIEU MAGIS.
QUINOLA.
Oh! voilà notre Lombard; il regarde toutes les pièces comme si elles étaient déjà sa propriété légitime.
MATHIEU MAGIS.
Je suis votre très-humble serviteur, mon cher seigneur Fontanarès.
QUINOLA.
Toujours comme le marbre, poli, sec et froid.
FONTANARÈS.
Je vous salue, monsieur Magis. (Il se coupe du pain.)
MATHIEU MAGIS.
Vous êtes un homme sublime, et, pour mon compte, je vous veux toute sorte de bien.
FONTANARÈS.
Et c’est pour cela que vous venez me faire toute sorte de mal?
MATHIEU MAGIS.
Vous me brusquez! ça n’est pas bien. Vous ignorez qu’il y a deux hommes en moi.
FONTANARÈS
Je n’ai jamais vu l’autre.
MATHIEU MAGIS.
J’ai du cœur hors les affaires.
QUINOLA.
Mais vous êtes toujours en affaires.
MATHIEU MAGIS.
Je vous admire luttant tout deux.
FONTANARÈS.
L’admiration est le sentiment qui se fatigue le plus promptement chez l’homme. D’ailleurs vous ne prêtez pas sur les sentiments.
MATHIEU MAGIS.
Il y a des sentiments qui rapportent et des sentiments qui ruinent. Vous êtes animés par la foi, c’est très-beau, mais c’est ruineux. Nous fîmes, il y a six mois, de petites conventions: vous me demandâtes trois mille sequins pour vos expériences...
QUINOLA.
A la condition de vous en rendre cinq mille.
FONTANARÈS.
Eh bien?
MATHIEU MAGIS.
Le terme est expiré depuis deux mois.
FONTANARÈS.
Vous nous avez fait sommation, il y a deux mois, et raide, le lendemain même de l’échéance.
MATHIEU MAGIS.
Oh! sans fâcherie, uniquement pour être en mesure.
FONTANARÈS.
Eh bien! après?
MATHIEU MAGIS.
Vous êtes aujourd’hui mon débiteur.
FONTANARÈS.
Déjà huit mois, passés comme un songe! Et je viens de me poser seulement cette nuit le problème à résoudre pour faire arriver l’eau froide, afin de dissoudre la vapeur! Magis, mon ami, soyez mon protecteur, donnez-moi quelques jours de plus?
MATHIEU MAGIS.
Oh! tout ce que vous voudrez.
QUINOLA.
Vrai? Eh bien! voilà l’autre homme qui paraît. (A Fontanarès.) Monsieur, celui-là serait mon ami. (A Magis.) Voyons, Magis Deux, quelques doublons?
FONTANARÈS.
Ah! je respire.
MATHIEU MAGIS.
C’est tout simple. Aujourd’hui je ne suis plus seulement prêteur, je suis prêteur et copropriétaire, et je veux tirer parti de ma propriété.
QUINOLA.
Ah! triple chien.
FONTANARÈS.
Y pensez-vous?
MATHIEU MAGIS.
Les capitaux sont sans foi...
QUINOLA.
Sans espérance ni charité; les écus ne sont pas catholiques.
MATHIEU MAGIS.
A qui vient toucher une lettre de change, nous ne pouvons pas dire: «Attendez! un homme de talent est en train de chercher une mine d’or dans un grenier ou dans une écurie!» En six mois, j’aurais doublé mes petits sequins. Écoutez, Monsieur, j’ai une petite famille.
FONTANARÈS, à Quinola.
Ça a une femme!
QUINOLA.
Et si ça fait des petits, ils mangeront la Catalogne.
MATHIEU MAGIS.
J’ai de lourdes charges.
FONTANARÈS.
Vous voyez comme je vis.
MATHIEU MAGIS.
Eh! Monsieur, si j’étais riche, je vous prêterais... (Quinola tend la main) de quoi vivre mieux.
FONTANARÈS.
Attendez encore quinze jours.
MATHIEU MAGIS, à part.
Ils me fendent le cœur. Si ça me regardait, je me laisserais peut-être aller; mais il faut gagner ma commission, la dot de ma fille. (Haut.) Vraiment, je vous aime beaucoup, vous me plaisez...
QUINOLA, à part.
Dire qu’on aurait un procès criminel si on l’étranglait!
FONTANARÈS.
Vous êtes de fer, je serai comme l’acier.
MATHIEU MAGIS.
Qu’est-ce, Monsieur?
FONTANARÈS.
Vous resterez avec moi, malgré vous.
MATHIEU MAGIS.
Non, je veux mes capitaux, et je ferai plutôt saisir et vendre toute cette ferraille.
FONTANARÈS.
Ah! vous m’obligez donc à repousser la ruse par la ruse. J’allais loyalement!... Je quitterai, s’il le faut, le droit chemin, à votre exemple. On m’accusera, moi! car on nous veut parfaits! Mais j’accepte la calomnie. Encore ce calice à boire! Vous avez fait un contrat insensé, vous en signerez un autre, ou vous me verrez mettre mon œuvre en mille morceaux, et garder là (il se frappe le cœur) mon secret.
MATHIEU MAGIS.
Ah! Monsieur, vous ne ferez pas cela. Ce serait un vol, une friponnerie dont est incapable un grand homme.
FONTANARÈS.
Ah! vous vous armez de ma probité pour assurer le succès d’une monstrueuse injustice!
MATHIEU MAGIS.
Tenez, je ne veux point être dans tout ceci, vous vous entendrez avec don Ramon, un bien galant homme, à qui je vais céder mes droits.
FONTANARÈS.
Don Ramon?
QUINOLA.
Celui que tout Barcelone vous oppose.
FONTANARÈS.
Après tout, mon dernier problème est résolu. La gloire, la fortune vont enfin ruisseler avec le cours de ma vie.
QUINOLA.
Ces paroles annoncent toujours, hélas! un rouage à refaire.
FONTANARÈS.
Bah! une affaire de cent sequins.
MATHIEU MAGIS.
Tout ce que vous avez ici, vendu par autorité de justice, ne les donnerait pas, les frais prélevés.
QUINOLA.
Pâture à corbeaux, veux-tu te sauver!
MATHIEU MAGIS.
Ménagez don Ramon, il saura bien hypothéquer sa créance sur votre tête. (Il revient sur Quinola.) Quant à toi, fruit de potence, si tu me tombes sous la main, je me vengerai! (A Fontanarès.) Adieu, homme de génie. (Il sort.)
SCÈNE V.
FONTANARÈS, QUINOLA.
FONTANARÈS.
Ses paroles me glacent.
QUINOLA.
Et moi aussi! Les bonnes idées viennent toujours se prendre aux toiles que leur tendent ces araignées-là!
FONTANARÈS.
Bah! Encore cent sequins, et après la vie sera dorée, pleine de fêtes et d’amour. (Il boit de l’eau.)
QUINOLA.
Je vous crois, Monsieur, mais avouez que la verte espérance, cette céleste coquine, nous a menés bien avant dans le gâchis.
FONTANARÈS.
Quinola!
QUINOLA.
Je ne me plains pas, je suis fait à la détresse. Mais où prendre cent sequins? Vous devez à des ouvriers, à Carpano le maître serrurier, à Coppolus le marchand de fer, d’acier et de cuivre, à notre hôte qui, après nous avoir mis ici moins par pitié que par peur de Monipodio, finira par nous en chasser; nous lui devons neuf mois de dépenses.
FONTANARÈS.
Mais tout est fini!
QUINOLA.
Mais cent sequins?
FONTANARÈS.
Et pourquoi, toi si courageux, si gai, viens-tu me chanter ce De profundis?