LES RESSOURCES DE QUINOLA (continued 2)
Reading edition
QUINOLA.
C’est que pour rester à vos côtés, je dois disparaître.
FONTANARÈS.
Et pourquoi?
QUINOLA.
Et les huissiers donc? J’ai fait, pour vous et pour moi, cent écus d’or de dettes commerciales, qui ont pris la forme, la figure et les pieds des recors.
FONTANARÈS.
De combien de malheurs se compose donc la gloire?
QUINOLA.
Allons! ne vous attristez pas. Ne m’avez-vous pas dit qu’un père de votre père était allé, il y a quelque cinquante ans, au Mexique avec don Cortez: a-t-on eu de ses nouvelles?
FONTANARÈS.
Jamais.
QUINOLA.
Vous avez un grand-père?... vous irez jusqu’au jour de votre triomphe.
FONTANARÈS.
Veux-tu donc me perdre?
QUINOLA.
Voulez-vous me voir aller en prison et votre machine à tous les diables?
FONTANARÈS.
Non!
QUINOLA.
Laissez-moi donc vous faire revenir ce grand-père de quelque part: ce sera le premier qui sera revenu des Indes.
SCÈNE VI.
LES MÊMES, MONIPODIO.
QUINOLA.
Eh! bien?
MONIPODIO.
Votre infante a la lettre.
FONTANARÈS.
Qu’est-ce que don Ramon?
MONIPODIO.
Un imbécile.
QUINOLA.
Envieux?
MONIPODIO.
Comme trois auteurs sifflés. Il se donne pour un homme étonnant.
QUINOLA.
Mais, le croit-on?
MONIPODIO.
Comme un oracle. Il écrivaille, il explique que la neige est blanche parce qu’elle tombe du ciel, et soutient contre Galilée que la terre est immobile.
QUINOLA.
Vous voyez bien, Monsieur, qu’il faut que je vous défasse de ce savant-là? (A Monipodio.) Viens avec moi, tu vas être mon valet.
SCÈNE VII.
FONTANARÈS, seul.
Quelle cervelle cerclée de bronze résisterait à chercher de l’argent en cherchant les secrets les mieux gardés par la nature, à se défier des hommes, les combattre et combiner des affaires? deviner sur-le-champ le mieux en toute chose, afin de ne pas se voir voler sa gloire par un don Ramon, qui trouverait le plus léger perfectionnement, et il y a des don Ramon partout. Oh! je n’ose me l’avouer... Je me lasse.
SCÈNE VIII.
FONTANARÈS, ESTEBAN, GIRONE ET DEUX OUVRIERS. Personnages muets.
ESTEBAN.
Pourriez-vous nous dire où se cache un nommé Fontanarès?
FONTANARÈS.
Il ne se cache point, le voici: mais il médite dans le silence. (A part.) Où est donc Quinola? il sait si bien les renvoyer contents. (Haut.) Que voulez-vous?
ESTEBAN.
Notre argent! Depuis trois semaines nous travaillons à votre compte: l’ouvrier vit au jour le jour.
FONTANARÈS.
Hélas! mes amis, moi je ne vis pas.
ESTEBAN.
Vous êtes seul, vous, vous pouvez vous serrer le ventre. Mais nous avons femme et enfants. Enfin, nous avons tout mis en gage...
FONTANARÈS.
Ayez confiance en moi.
ESTEBAN.
Est-ce que nous pouvons payer le boulanger avec votre confiance?
FONTANARÈS.
Je suis un homme d’honneur.
GIRONE.
Tiens! et nous aussi nous avons de l’honneur.
ESTEBAN.
Portez donc nos honneurs chez le Lombard, vous verrez ce qu’il prêtera dessus.
GIRONE.
Je ne suis pas un homme à talent, moi! on ne me fait pas crédit.
ESTEBAN.
Je ne suis qu’un méchant ouvrier, mais si ma femme a besoin d’une marmite, je la paye, moi!
FONTANARÈS.
Qui donc vous ameute ainsi contre moi?
GIRONE.
Ameuter? Sommes-nous des chiens?
ESTEBAN.
Les magistrats de Barcelone ont rendu une sentence en faveur de maîtres Coppolus et Carpano, qui leur donne privilége sur vos inventions. Où donc est notre privilége, à nous?
GIRONE.
Je ne sors pas d’ici sans mon argent.
FONTANARÈS.
Quand vous resterez ici, y trouverez-vous de l’argent? d’ailleurs, restez, bonsoir. (Il prend son chapeau et son manteau.)
ESTEBAN.
Oh! vous ne sortirez pas sans nous avoir payés.
(Mouvement chez les ouvriers pour barrer la porte.)
GIRONE.
Voici une pièce que j’ai forgée, je la garde.
FONTANARÈS.
Misérable! (Il tire son épée.)
LES OUVRIERS.
Oh! nous ne bougerons pas.
FONTANARÈS, fondant sur eux.
Oh!... (Il s’arrête et jette son épée.) Peut-être Avaloros et Sarpi les ont-ils envoyés pour me pousser à bout. Je serais accusé de meurtre et pour des années en prison. (Il s’agenouille devant la madone.) O mon Dieu! le talent et le crime seraient-ils donc une même chose à tes yeux? Qu’ai-je fait pour souffrir tant d’avanies, tant d’insultes et tant d’outrages? Faut-il donc d’avance expier le triomphe? (Aux ouvriers.) Tout Espagnol est maître dans sa maison.
ESTEBAN.
Vous n’avez pas de maison. Nous sommes ici au Soleil-d’Or; l’hôte nous l’a bien dit.
GIRONE.
Vous n’avez pas payé votre loyer, vous ne payez rien!
FONTANARÈS.
Restez, mes maîtres! j’ai tort: je dois.
SCÈNE IX.
LES MÊMES, COPPOLUS et CARPANO.
COPPOLUS.
Monsieur, je viens vous annoncer qu’hier les magistrats de Barcelone m’ont, jusqu’à parfait payement, donné privilége sur votre invention, et je veillerai à ce que rien ne sorte d’ici. Le privilége comprend la créance de mon confrère Carpano, votre serrurier.
FONTANARÈS.
Quel démon vous aveugle? Sans moi, cette machine, ce n’est que du fer, de l’acier, du cuivre et du bois; avec moi, c’est une fortune.
COPPOLUS.
Oh! nous ne nous séparerons point.
(Les deux marchands font un mouvement pour serrer Fontanarès.)
FONTANARÈS.
Quel ami vous enlace avec autant de force qu’un créancier? Eh bien! que le démon reprenne la pensée qu’il m’a donnée.
TOUS.
Le démon!
FONTANARÈS.
Ah! veillons sur ma langue, un mot peut me rejeter dans les bras de l’inquisition. Non, aucune gloire ne peut payer de pareilles souffrances.
COPPOLUS, à Carpano.
Ferons-nous vendre?
FONTANARÈS.
Mais, pour que la machine vaille quelque chose, encore faut-il la finir, et il y manque une pièce dont voici le modèle.
(Coppolus et Carpano se consultent.)
Cela coûterait encore deux cents sequins.
SCÈNE X.
LES MÊMES, QUINOLA, en vieillard centenaire, une figure fantastique, dans le genre de Callot, MONIPODIO, en habit de fantaisie, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR.
L’HOTE DU SOLEIL-D’OR, montrant Fontanarès.
Seigneur, le voici.
QUINOLA.
Et vous avez logé le petit-fils du capitaine Fontanarès dans une écurie! la république de Venise le mettra dans un palais! Mon cher enfant, embrassez-moi? (Il marche vers Fontanarès.) La sérénissime république a su vos promesses au roi d’Espagne, et j’ai quitté l’arsenal de Venise, à la tête duquel je suis, pour... (A part.) Je suis Quinola.
FONTANARÈS.
Jamais paternité n’est ressuscitée plus à propos...
QUINOLA.
Quelle misère!... voilà donc l’antichambre de la gloire.
FONTANARÈS.
La misère est le creuset où Dieu se plaît à éprouver nos forces.
QUINOLA.
Qui sont ces gens?
FONTANARÈS.
Des créanciers, des ouvriers qui m’assiégent.
QUINOLA, à l’hôte.
Vieux coquin d’hôte, mon petit-fils est-il chez lui?
L’HOTE.
Certainement, Excellence.
QUINOLA.
Je connais un peu les lois de Catalogne, allez chercher le corrégidor pour me fourrer ces drôles en prison. Envoyez des huissiers à mon petit-fils, c’est votre droit; mais restez chez vous, canaille! (Il fouille dans sa poche) Tenez! allez boire à ma santé. (Il leur jette de la monnaie.) Vous viendrez vous faire payer chez moi.
LES OUVRIERS.
Vive Son Excellence! (Ils sortent.)
QUINOLA, à Fontanarès.
Notre dernier doublon! c’est la réclame.
SCÈNE XI.
LES MÊMES, moins L’HOTE et LES OUVRIERS.
QUINOLA, aux deux négociants.
Quant à vous, mes braves, vous me paraissez être de meilleure composition, et avec de l’argent, nous serons d’accord.
COPPOLUS.
Excellence, nous serons alors à vos ordres.
QUINOLA.
Voyons ça, mon cher enfant, cette fameuse invention dont s’émeut la république de Venise? Où est le profil, la coupe, les plans, les épures?
COPPOLUS, à Carpano.
Il s’y connaît, mais prenons des informations avant de fournir.
QUINOLA.
Vous êtes un homme immense, mon enfant! Vous aurez votre jour comme le grand Colombo. (Il plie un genou.) Je remercie Dieu de l’honneur qu’il fait à notre famille. (Aux marchands.) Je vous paye dans deux heures d’ici... (Ils sortent.)
SCÈNE XII.
QUINOLA, FONTANARÈS, MONIPODIO.
FONTANARÈS.
Quel sera le fruit de cette imposture?
QUINOLA.
Vous rouliez dans un abîme, je vous arrête.
MONIPODIO.
C’est bien joué! Mais les Vénitiens ont beaucoup d’argent, et pour obtenir trois mois de crédit, il faut commencer par jeter de la poudre aux yeux: de toutes les poudres, c’est la plus chère.
QUINOLA.
Ne vous ai-je pas dit que je connaissais un trésor, il vient...
MONIPODIO.
Tout seul? (Quinola fait un signe affirmatif.)
FONTANARÈS.
Son audace me fait peur.
SCÈNE XIII.
LES MÊMES, MATHIEU MAGIS, DON RAMON.
MATHIEU MAGIS.
Je vous amène don Ramon, sans l’avis duquel je ne veux plus rien faire.
DON RAMON, à Fontanarès.
Monsieur, je suis ravi d’entrer en relations avec un homme de votre science. A nous deux nous pourrons porter votre découverte à sa plus haute perfection.
QUINOLA.
Monsieur connaît la mécanique, la balistique, les mathématiques, la dioptrique, caloptrique, statique... stique.
DON RAMON.
J’ai fait des traités assez estimés.
QUINOLA.
En latin?
DON RAMON.
En espagnol.
QUINOLA.
Les vrais savants, Monsieur, n’écrivent qu’en latin. Il y a du danger à vulgariser la science. Savez-vous le latin?
DON RAMON.
Oui, Monsieur.
QUINOLA.
Eh bien! tant mieux pour vous.
FONTANARÈS.
Monsieur, je révère le nom que vous vous êtes fait; mais il y a trop de dangers à courir dans mon entreprise pour que je vous accepte: je risque ma tête, et la vôtre me semble trop précieuse.
DON RAMON.
Croyez-vous donc, Monsieur, pouvoir vous passer de don Ramon, qui fait autorité dans la science?
QUINOLA.
Don Ramon? le fameux don Ramon, qui a donné les raisons de tant de phénomènes qui, jusqu’ici, se permettaient d’avoir lieu sans raison.
DON RAMON.
Lui-même.
QUINOLA.
Je suis Fontanarési, le directeur de l’arsenal de la république de Venise, et grand-père de notre inventeur. Mon enfant, vous pouvez vous fier à Monsieur; dans sa position, il ne saurait vous tendre un piége: nous allons tout lui dire.
DON RAMON.
Ah! je vais donc tout savoir.
FONTANARÈS.
Comment?
QUINOLA.
Laissez-moi lui donner une leçon de mathématiques, ça ne peut pas lui faire de bien, mais ça ne vous fera pas de mal. (A don Ramon.) Tenez, approchez! (Il montre les pièces de la machine.) Tout cela ne signifie rien; pour les savants, la grande chose...
DON RAMON.
La grande chose?
QUINOLA.
C’est le problème en lui-même. Vous savez la raison qui fait monter les nuages?
DON RAMON.
Je les crois plus légers que l’air.
QUINOLA.
Du tout! ils sont aussi pesants, puisque l’eau finit par se laisser tomber comme une sotte. Je n’aime pas l’eau, et vous?
DON RAMON.
Je la respecte.
QUINOLA.
Nous sommes faits pour nous entendre. Les nuages montent autant parce qu’ils sont en vapeur, qu’attirés par la force du froid qui est en haut.
DON RAMON.
Ça pourrait être vrai. Je ferai un traité là-dessus.
QUINOLA.
Mon neveu formule cela par R plus O. Et comme il y a beaucoup d’eau dans l’air, nous disons simplement O plus O, un nouveau binôme.
DON RAMON.
Ce serait un nouveau binôme?
QUINOLA.
Ou, si vous voulez, un X.
DON RAMON.
X, ah! je comprends.
FONTANARÈS.
Quel âne!
QUINOLA.
Le reste est une bagatelle. Un tube reçoit l’eau qui se fait nuage par un procédé quelconque. Ce nuage veut absolument monter, et la force est immense.
DON RAMON.
Immense, et comment?
QUINOLA.
Immense... en ce qu’elle est naturelle, car l’homme... saisissez bien ceci, ne crée pas de forces...
DON RAMON.
Eh bien! alors comment?...
QUINOLA.
Il les emprunte à la nature; l’invention, c’est d’emprunter... Alors... au moyen de quelques pistons, car en mécanique... vous savez...
DON RAMON.
Oui, Monsieur, je sais la mécanique.
QUINOLA.
Eh bien! la manière de communiquer une force est une niaiserie, un rien, une ficelle comme dans le tourne-broche...
DON RAMON.
Ah! il y a un tourne-broche?
QUINOLA.
Il y en a deux, et la force est telle qu’elle soulèverait des montagnes qui sauteraient comme des béliers... C’est prédit par le roi David.
DON RAMON.
Monsieur, vous avez raison, le nuage, c’est de l’eau...
QUINOLA.
L’eau, Monsieur?... Eh! c’est le monde. Sans eau, vous ne pourriez... c’est clair. Eh bien! voilà sur quoi repose l’invention de mon petit-fils: l’eau domptera l’eau. O plus O, voilà la formule.
DON RAMON.
Il emploie des termes incompréhensibles.
QUINOLA.
Vous comprenez?
DON RAMON.
Parfaitement.
QUINOLA, à part.
Cet homme est horriblement bête. (Haut.) Je vous ai parlé la langue des vrais savants...
MATHIEU MAGIS, à Monipodio.
Qui donc est ce seigneur si savant?
MONIPODIO.
Un homme immense auprès de qui je m’instruis dans la balistique, le directeur de l’arsenal de Venise, qui va vous rembourser ce soir pour le compte de la république.
MATHIEU MAGIS.
Courons avertir madame Brancador, elle est de Venise. (Il sort.)
SCÈNE XIV.
LES PRÉCÉDENTS, moins Mathieu Magis, LOTHUNDIAZ, MARIE.
MARIE.
Arriverai-je à temps?...
QUINOLA.
Bon! voilà notre trésor.
(Lothundiaz et don Ramon se font des civilités, et regardent les pièces de la machine au fond du théâtre.)
FONTANARÈS.
Marie, ici!
MARIE.
Amenée par mon père. Ah! mon ami, votre valet en m’apprenant votre détresse...
FONTANARÈS, à Quinola.
Maraud!
QUINOLA.
Mon petit-fils!
MARIE.
Oh! il a mis fin à mes tourments.
FONTANARÈS.
Et qui donc vous tourmentait?
MARIE.
Vous ignorez les persécutions auxquelles je suis en butte depuis votre arrivée, et surtout depuis votre querelle avec madame Brancador. Que faire contre l’autorité paternelle? elle est sans bornes. En restant au logis, je douterais de pouvoir vous conserver, non pas mon cœur, il est à vous en dépit de tout, mais ma personne...
FONTANARÈS.
Encore un martyre!
MARIE.
En retardant le jour de votre triomphe, vous avez rendu ma situation insupportable. Hélas! en vous voyant ici, je devine que nous avons souffert en même temps des maux inouïs. Pour pouvoir être à vous, je vais feindre de me donner à Dieu: j’entre ce soir au couvent.
FONTANARÈS.
Au couvent? Ils veulent nous séparer. Voilà des tortures à faire maudire la vie. Et vous, Marie, vous, le principe et la fleur de ma découverte! vous, cette étoile qui me protégeait, je vous force à rester dans le ciel. Oh! je succombe. (Il pleure.)
MARIE.
Mais en promettant d’aller dans un couvent, j’ai obtenu de mon père le droit de venir ici: je voulais mettre une espérance dans mes adieux, voici les épargnes de la jeune fille, de votre sœur, ce que j’ai gardé pour le jour où tout vous abandonnerait.
FONTANARÈS.
Et qu’ai-je besoin, sans vous, de gloire, de fortune, et même de la vie?
MARIE.
Acceptez ce que peut, ce que doit vous offrir celle qui sera votre femme. Si je vous sais malheureux et tourmenté, l’espérance me quittera dans ma retraite, et j’y mourrai, priant pour vous!
QUINOLA, à Marie.
Laissez-le faire le superbe, et sauvons-le malgré lui. Chut! je passe pour son grand-père. (Marie donne son aumônière à Quinola.)
LOTHUNDIAZ, à don Ramon.
Ainsi, vous ne le trouvez pas fort?
DON RAMON.
Lequel? Oh! lui! c’est un artisan qui ne sait rien et qui sans doute aura volé ce secret en Italie.
LOTHUNDIAZ.
Je m’en suis toujours douté, comme j’ai raison de résister à ma fille et de le lui refuser pour mari.
DON RAMON.
Il la mettrait sur la paille. Il a dévoré cinq mille sequins et s’est endetté de trois mille, en huit mois, sans arriver à un résultat! Ah! parlez-moi de son grand-père. Voilà un savant du premier ordre, et il a fort à faire avant de le valoir. (Il montre Quinola.)
LOTHUNDIAZ.
Son grand-père?...
QUINOLA.
Oui, Monsieur, mon nom de Fontanarès s’est changé, à Venise, en celui de Fontanarési.
LOTHUNDIAZ.
Vous êtes Pablo Fontanarès?
QUINOLA.
Pablo, lui-même.
LOTHUNDIAZ.
Et riche?
QUINOLA.
Richissime.
LOTHUNDIAZ.
Touchez là, Monsieur, vous me rendrez donc les deux mille sequins que vous empruntâtes à mon père.
QUINOLA.
Si vous pouvez me montrer ma signature, je suis prêt à y faire honneur.
MARIE, après une conversation avec Fontanarès.
Acceptez pour triompher, ne s’agit-il pas de notre bonheur?
FONTANARÈS.
Entraîner cette perle dans le gouffre où je me sens tomber.
(Quinola et Monipodio disparaissent.)
SCÈNE XV.
LES MÊMES, SARPI.
SARPI, à Lothundiaz.
Vous et avec votre fille, Seigneur Lothundiaz?
LOTHUNDIAZ.
Elle a mis pour prix de son obéissance à se rendre au couvent, de venir lui dire adieu.
SARPI.
La compagnie est assez nombreuse pour que je ne m’offense point de cette condescendance.
FONTANARÈS.
Ah! voilà le plus ardent de mes persécuteurs. Eh bien! Seigneur, venez-vous mettre de nouveau ma constance à l’épreuve?
SARPI.
Je représente ici le vice-roi de Catalogne, Monsieur, et j’ai droit à vos respects. (A don Ramon.) Êtes-vous content de lui?
DON RAMON.
Avec mes conseils, nous arriverons.
SARPI.
Le vice-roi espère beaucoup de votre savant concours.
FONTANARÈS.
Rêvé-je? Voudrait-on me donner un rival?
SARPI.
Un guide, Monsieur, pour vous sauver.
FONTANARÈS.
Qui vous dit que j’en aie besoin?
MARIE.
Alfonso, s’il pouvait vous faire réussir?
FONTANARÈS.
Ah! jusqu’à elle qui doute de moi.
MARIE.
On le dit si savant!
LOTHUNDIAZ.
Le présomptueux! il croit en savoir plus que tous les savants du monde.
SARPI.
Je suis amené par une question qui a éveillé la sollicitude du vice-roi: vous avez depuis bientôt dix mois un vaisseau de l’État, et vous en devez compte.
FONTANARÈS.
Le roi n’a pas fixé de terme à mes travaux.
SARPI.
L’administration de la Catalogne a le droit d’en exiger un, et nous avons reçu des ministres un ordre à cet égard. (Mouvement de surprise chez Fontanarès.) Oh! prenez tout votre temps: nous ne voulons pas contrarier un homme tel que vous. Seulement, nous pensons que vous ne voulez pas éluder la peine qui pèse sur votre tête, en gardant le vaisseau jusqu’à la fin de vos jours.
MARIE.
Quelle peine?
FONTANARÈS.
Je joue ma tête.
MARIE.
La mort! et vous me refusez.
FONTANARÈS.
Dans trois mois, comte Sarpi, et sans aide, j’aurai fini mon œuvre. Vous verrez alors un des plus grands spectacles qu’un homme puisse donner à son siècle.
SARPI.
Voici votre engagement, signez-le. (Fontanarès va signer.)
MARIE.
Adieu, mon ami! Si vous succombiez dans cette lutte, je crois que je vous aimerais encore davantage.
LOTHUNDIAZ.
Venez, ma fille, cet homme est fou.
DON RAMON.
Jeune homme! lisez mes traités.
SARPI.
Adieu, futur grand d’Espagne.
SCÈNE XVI.
FONTANARÈS, seul sur le devant de la scène.
Marie au couvent, j’aurai froid au soleil. Je supporte un monde, et j’ai peur de ne pas être un Atlas... Non, je ne réussirai pas, tout me trahit. Œuvre de trois ans de pensée et de dix mois de travaux, sillonneras-tu jamais la mer?... Ah! le sommeil m’accable... (Il se couche sur la paille.)
SCÈNE XVII.
FONTANARÈS, endormi, QUINOLA et MONIPODIO, revenant par la petite porte.
QUINOLA.
Des diamants! des perles et de l’or! nous sommes sauvés.
MONIPODIO.
La Brancador est de Venise.
QUINOLA.
Il faut donc y retourner, fais venir l’hôte, je vais rétablir notre crédit.
MONIPODIO.
Le voici.
SCÈNE XVIII.
LES MÊMES, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR.
QUINOLA.
Or çà! monsieur l’hôte du Soleil-d’Or, vous n’avez pas eu confiance dans l’étoile de mon petit-fils.
L’HOTE.
Une hôtellerie, seigneur, n’est pas une maison de banque.
QUINOLA.
Non, mais vous auriez pu par charité ne pas lui refuser du pain. La sérénissime république de Venise m’envoyait pour le décider à venir chez elle, mais il aime trop l’Espagne! Je repars comme je suis venu, secrètement. Je n’ai sur moi que ce diamant dont je puisse disposer. D’ici à un mois, vous aurez des lettres de change. Vous vous entendrez avec le valet de mon petit-fils pour la vente de ce bijou.
L’HOTE.
Monseigneur, ils seront traités comme des princes qui ont de l’argent.
QUINOLA.
Laissez-nous. (Sort l’hôte.)
SCÈNE XIX.
LES MÊMES, moins L’HOTE.
QUINOLA.
Allons nous déshabiller. (Il regarde Fontanarès.) Il dort! cette riche nature a succombé à tant de secousses: il n’y a que nous autres qui sachions nous prêter à la douleur, il lui manque notre insouciance. Ai-je bien agi en demandant toujours le double de ce qu’il fallait? (A Monipodio.) Voici le dessin de la dernière pièce, prends-le. (Ils sortent.)
SCÈNE XX.
FONTANARÈS endormi, FAUSTINE, MATHIEU MAGIS.
MATHIEU MAGIS.
Le voici!
FAUSTINE.
Voilà donc en quel état je l’ai réduit! Par la profondeur des blessures que je me suis ainsi faites à moi-même, je reconnais la profondeur de mon amour. Oh! combien de bonheur ne lui dois-je pas pour tant de souffrances!
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
Le théâtre représente une place publique. Au fond de la place, sur des tréteaux, au pied desquels sont toutes les pièces de la machine, s’élève un huissier. De chaque côté de ces tréteaux, il y a foule. A gauche du spectateur, un groupe composé de Coppolus, Carpano, l’hôte du Soleil-d’Or, Esteban, Girone, Mathieu Magis, don Ramon, Lothundiaz. A droite, Fontanarès, Monipodio et Quinola caché dans un manteau derrière Monipodio.
SCÈNE PREMIÈRE.
FONTANARÈS, MONIPODIO, QUINOLA, COPPOLUS, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR, ESTEBAN, GIRONE, MATHIEU MAGIS, DON RAMON, LOTHUNDIAZ, L’HUISSIER; Deux groupes de peuple.
L’HUISSIER.
Messeigneurs, un peu plus de chaleur! il s’agit d’une chaudière où l’on pourrait faire un olla-podrida pour le régiment des gardes-vallones.
L’HOTE.
Quatre maravédis.
L’HUISSIER.
Personne ne dit mot, approchez, voyez, considérez!
MATHIEU MAGIS.
Six maravédis.
QUINOLA, à Fontanarès.
Monsieur, l’on ne fera pas cent écus d’or.
FONTANARÈS.
Sachons nous résigner.
QUINOLA.
La résignation me semble être une quatrième vertu théologale, omise par égard pour les femmes.
MONIPODIO.
Tais-toi, la justice est sur tes traces, et tu serais déjà pris, si tu ne passais pour être un des miens.
L’HUISSIER.
C’est le dernier lot, Messeigneurs. Allons, personne ne dit mot? Adjugé pour dix écus d’or, dix maravédis, au seigneur Mathieu Magis.
LOTHUNDIAZ, à don Ramon.
Eh bien! voilà comment finit la sublime invention de notre grand homme! il avait, ma foi, bien raison de nous promettre un fameux spectacle.
COPPOLUS.
Vous pouvez en rire, il ne vous doit rien.
ESTEBAN.
C’est nous autres, pauvres diables, qui payons ses folies.
LOTHUNDIAZ.
Rien, maître Coppolus? Et les diamants de ma fille que le valet du grand homme a mis dans la mécanique!
MATHIEU MAGIS.
Mais on les a saisis chez moi.
LOTHUNDIAZ.
Ne sont-ils pas dans les mains de la justice? et j’aimerais mieux y voir Quinola, ce damné suborneur de trésors.
QUINOLA.
O ma jeunesse, quelle leçon tu reçois! Mes antécédents m’ont perdu.
LOTHUNDIAZ.
Mais si on le trouve, son affaire sera bientôt faite, et j’irai l’admirer donnant la bénédiction avec ses pieds.
FONTANARÈS.
Notre malheur rend ce bourgeois spirituel.
QUINOLA.
Dites donc féroce.
DON RAMON.
Moi, je regrette un pareil désastre. Ce jeune artisan avait fini par m’écouter, et nous avions la certitude de réaliser les promesses faites au roi; mais il peut dormir sur les deux oreilles: j’irai demander sa grâce à la cour en expliquant combien j’ai besoin de lui.
COPPOLUS.
Voilà de la générosité peu commune entre savants.
LOTHUNDIAZ.
Vous êtes l’honneur de la Catalogne!
FONTANARÈS. (Il s’avance.)
J’ai tranquillement supporté le supplice de voir vendre à vil prix une œuvre qui devait me mériter un triomphe... (Murmures chez le peuple.) Mais ceci passe la mesure. Don Ramon, si vous aviez, je ne dis pas connu, mais soupçonné l’usage de toutes ces pièces maintenant dispersées, vous les auriez achetées au prix de toute votre fortune.
DON RAMON.
Jeune homme, je respecte votre malheur; mais vous savez bien que votre appareil ne pouvait pas encore marcher, et que mon expérience vous était devenue nécessaire.
FONTANARÈS.
Ce que la misère a de plus terrible entre toutes ces horreurs, c’est d’autoriser la calomnie et le triomphe des sots.
LOTHUNDIAZ.
N’as-tu donc pas honte dans ta position de venir insulter un savant qui a fait ses preuves? Où en serais-je si je t’avais donné ma fille? tu me mènerais, et grand train, à la mendicité, car tu as déjà mangé en pure perte dix mille sequins! Hein? le grand d’Espagne est aujourd’hui bien petit.
FONTANARÈS.
Vous me faites pitié.
LOTHUNDIAZ.
C’est possible, mais tu ne me fais pas envie: ta tête est à la merci du tribunal.
DON RAMON.
Laissez-le: ne voyez-vous pas qu’il est fou?
FONTANARÈS.
Pas encore assez, Monsieur, pour croire que O plus O soit un binôme.
SCÈNE II.
LES MÊMES, DON FRÉGOSE, FAUSTINE, AVALOROS, SARPI.
SARPI.
Nous arrivons trop tard, la vente est finie...
DON FRÉGOSE.
Le roi regrettera d’avoir eu confiance en un charlatan.
FONTANARÈS.
Un charlatan, Monseigneur? Dans quelques jours, vous pouvez me faire trancher la tête; tuez-moi, mais ne me calomniez pas; vous êtes placé trop haut pour descendre si bas.
DON FRÉGOSE.
Votre audace égale votre malheur. Oubliez-vous que les magistrats de Barcelone vous regardent comme complice du vol fait à Lothundiaz? La fuite de votre valet prouve le crime, et vous ne devez d’être libre qu’aux prières de Madame. (Il montre Faustine.)
FONTANARÈS.
Mon valet, Excellence, a pu, jadis, commettre des fautes, mais depuis qu’il s’est attaché à ma fortune, il a purifié sa vie au feu de mes épreuves. Par mon honneur, il est innocent. Les pierreries saisies au moment où il les vendait à Mathieu Magis, lui furent librement données par Marie Lothundiaz, de qui je les ai refusées.
FAUSTINE.
Quelle fierté dans le malheur! rien ne saurait donc le faire fléchir.
SARPI.
Et comment expliquez-vous la résurrection de votre grand-père, ce faux intendant de l’arsenal de Venise? car, par malheur, Madame et moi nous connaissons le véritable.
FONTANARÈS.
J’ai fait prendre ce déguisement à mon valet pour qu’il causât sciences et mathématiques avec don Ramon. Le seigneur Lothundiaz vous dira que le savant de la Catalogne et Quinola se sont parfaitement entendus.
MONIPODIO, à Quinola.
Il est perdu!
DON RAMON.
J’en appelle... à ma plume.
FAUSTINE.
Ne vous courroucez pas, don Ramon, il est si naturel que les gens, en se sentant tomber dans un abîme, y entraînent tout avec eux!
LOTHUNDIAZ.
Quel détestable caractère!
FONTANARÈS.
Avant de mourir, on doit la vérité, Madame, à ceux qui nous ont poussé dans l’abîme! (A don Frégose.) Monseigneur, le roi m’avait promis la protection de ses gens à Barcelone, et je n’y ai trouvé que la haine! O grands de la terre, riches, vous tous qui tenez en vos mains un pouvoir quelconque, pourquoi donc en faites-vous un obstacle à la pensée nouvelle? Est-ce donc une loi divine qui vous ordonne de bafouer, de honnir ce que vous devez plus tard adorer? Plat, humble et flatteur, j’eusse réussi! Vous avez persécuté dans ma personne ce qu’il y a de plus noble en l’homme! la conscience qu’il a de sa force, la majesté du travail, l’inspiration céleste qui lui met la main à l’œuvre, et... l’amour, cette foi humaine, qui rallume le courage quand il va s’éteindre sous la bise de la raillerie. Ah! si vous faites mal le bien, en revanche, vous faites toujours très-bien le mal! Je m’arrête... vous ne valez pas ma colère.
FAUSTINE, à part, après avoir fait un pas.
Oh! j’allais lui dire que je l’adore.
DON FRÉGOSE.
Sarpi, faites avancer des alguasils, et emparez-vous du complice de Quinola. (On applaudit, et quelques voix crient: Bravo.)
SCÈNE III.
LES MÊMES, MARIE, LOTHUNDIAZ.
Au moment où les alguasils s’emparent de Fontanarès, Marie paraît en novice, accompagnée d’un moine et de deux sœurs.
MARIE LOTHUNDIAZ, au vice-roi.
Monseigneur, je viens d’apprendre comment, en voulant préserver Fontanarès de la rage de ses ennemis, je l’ai perdu: mais on m’a permis de rendre hommage à la vérité: j’ai remis moi-même à Quinola mes pierreries et mes épargnes. (Mouvement chez Lothundiaz.) Elles m’appartenaient, mon père, et Dieu veuille que vous n’ayez pas un jour à déplorer votre aveuglement.
QUINOLA, se débarrassant de son manteau.
Ouf, je respire à l’aise!
FONTANARÈS. Il plie le genou devant Marie.
Merci, brillant et pur amour par qui je me rattache au ciel pour y puiser l’espérance et la foi; vous venez de sauver mon honneur.
MARIE.
N’est-il pas le mien? la gloire viendra.
FONTANARÈS.
Hélas! mon œuvre est dispersée en cent mains avares qui ne la rendraient que contre autant d’or qu’elle en a coûté. Je doublerais ma dette et n’arriverais plus à temps. Tout est fini.
FAUSTINE, à Marie.
Sacrifiez-vous, et il est sauvé.
MARIE.
Mon père? et vous, comte Sarpi? (A part.) J’en mourrai! (Haut.) Consentez-vous à donner tout ce qu’exige la réussite de l’entreprise faite par le seigneur Fontanarès? à ce prix, je vous obéirai, mon père. (A Faustine.) Je me dévoue, Madame!
FAUSTINE.
Vous êtes sublime, mon ange. (A part.) J’en suis donc enfin délivrée!
FONTANARÈS.
Arrêtez, Marie! j’aime mieux la lutte et ses périls, j’aime mieux la mort que de vous perdre ainsi.
MARIE.
Tu m’aimes donc mieux que la gloire? (Au vice-roi.) Monseigneur, vous ferez rendre à Quinola mes pierreries. Je retourne heureuse au couvent: ou à lui, ou à Dieu!
LOTHUNDIAZ.
Est-il donc sorcier?
QUINOLA.
Cette jeune fille me ferait réaimer les femmes.
FAUSTINE, à Sarpi, au vice-roi et à Avaloros.
Ne le dompterons-nous donc pas?
AVALOROS.
Je vais l’essayer.
SARPI, à Faustine.
Tout n’est pas perdu. (A Lothundiaz.) Emmenez votre fille chez vous, elle vous obéira bientôt.
LOTHUNDIAZ.
Dieu le veuille! Venez, ma fille.
(Lothundiaz, Marie et son cortége, Don Ramon et Sarpi sortent.)
SCÈNE IV.
FAUSTINE, FRÉGOSE, AVALOROS, FONTANARÈS, QUINOLA, MONIPODIO.
AVALOROS.
Je vous ai bien étudié, jeune homme, et vous avez un grand caractère, un caractère de fer. Le fer sera toujours maître de l’or. Associons-nous franchement: je paye vos dettes, je rachète tout ce qui vient d’être vendu, je vous donne à vous et à Quinola cinq mille écus d’or, et, à ma considération, Monseigneur le vice-roi voudra bien oublier votre incartade.
FONTANARÈS.
Si j’ai, dans ma douleur, manqué au respect que je vous dois, Monseigneur, je vous prie de me pardonner.
DON FRÉGOSE.
Assez, Monsieur. On n’offense point don Frégose.
FAUSTINE.
Très-bien, Monseigneur.
AVALOROS.
Eh bien! jeune homme, à la tempête succède le calme, et maintenant tout vous sourit. Voyons, réalisons ensemble vos promesses au roi.
FONTANARÈS.
Je ne tiens à la fortune, Monsieur, que par une seule raison: épouserai-je Marie Lothundiaz?
DON FRÉGOSE.
Vous n’aimez qu’elle au monde?
FONTANARÈS.
Elle seule! (Faustine et Avaloros se parlent.)
DON FRÉGOSE.
Tu ne m’avais jamais dit cela. Compte sur moi, jeune homme, je te suis tout acquis.
MONIPODIO.
Ils s’arrangent, nous sommes perdus. Je vais me sauver en France avec l’invention.
SCÈNE V.
QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE, AVALOROS.
FAUSTINE, à Fontanarès.
Eh bien! moi aussi je suis sans rancune, je donne une fête, venez-y; nous nous entendrons tous pour vous ménager un triomphe.
FONTANARÈS.
Madame, votre première faveur cachait un piége.
FAUSTINE.
Comme tous les sublimes rêveurs qui dotent l’humanité de leurs découvertes, vous ne connaissez ni le monde, ni les femmes.
FONTANARÈS, à part.
Il me reste à peine huit jours. (A Quinola.) Je vais me servir d’elle...
QUINOLA.
Comme vous vous servez de moi!
FONTANARÈS.
J’irai, Madame.
FAUSTINE.
Je dois en remercier Quinola. (Elle tend une bourse à Quinola.) Tiens. (A Fontanarès.) A bientôt.
SCÈNE VI.
FONTANARÈS, QUINOLA.
FONTANARÈS.
Cette femme est perfide comme le soleil en hiver. Oh! j’en veux au malheur, surtout pour éveiller la défiance. Y a-t-il donc des vertus dont il faut se déshabituer?
QUINOLA.
Comment, Monsieur, se défier d’une femme qui rehausse en or ses moindres paroles. Elle vous aime, voilà tout. Votre cœur est donc bien petit qu’il ne puisse loger deux amours?
FONTANARÈS.
Bah! Marie, c’est l’espérance, elle a réchauffé mon âme. Oui, je réussirai.
QUINOLA, à part.
Monipodio n’est plus là. (Haut.) Un raccommodement, Monsieur, est bien facile avec une femme qui s’y prête aussi facilement que madame Brancador.
FONTANARÈS.
Quinola!
QUINOLA.
Monsieur, vous me désespérez! Voulez-vous combattre la perfidie d’un amour habile avec la loyauté d’un amour aveugle? J’ai besoin du crédit de madame Brancador pour me débarrasser de Monipodio, dont les intentions me chagrinent. Cela fait, je vous réponds du succès, et vous épouserez alors votre Marie.
FONTANARÈS.
Et par quels moyens?
QUINOLA.
Eh! Monsieur, en montant sur les épaules d’un homme qui voit comme vous, très-loin, on voit plus loin encore. Vous êtes inventeur, moi je suis inventif. Vous m’avez sauvé de... vous savez! Moi, je vous sauverai des griffes de l’envie et des serres de la cupidité. A chacun son état. Voici de l’or, venez vous habiller, soyez beau, soyez fier, vous êtes à la veille du triomphe. Mais, là, soyez gracieux pour madame Brancador.
FONTANARÈS.
Au moins, Quinola, dis-moi comment?
QUINOLA.
Non, Monsieur, si vous saviez mon secret, tout serait perdu, vous avez trop de talent pour ne pas avoir la simplicité d’un enfant. (Ils sortent.)
Le théâtre change et représente les salons de madame Brancador.
SCÈNE VII.
FAUSTINE, seule.
Voici donc venue l’heure à laquelle ont tendu tous mes efforts depuis quatorze mois. Dans quelques moments, Fontanarès verra Marie à jamais perdue pour lui. Avaloros, Sarpi et moi, nous avons endormi le génie et amené l’homme à la veille de son expérience, les mains vides. Oh! le voilà bien à moi comme je le voulais. Mais revient-on du mépris à l’amour? Non, jamais. Ah! il ignore que, depuis un an, je suis son adversaire, et voilà le malheur, il me haïrait alors. La haine n’est pas le contraire de l’amour, c’en est l’envers. Il saura tout: je me ferai haïr.
SCÈNE VIII.
FAUSTINE, PAQUITA.
PAQUITA.
Madame, vos ordres sont exécutés à merveille par Monipodio. La señorita Lothundiaz apprend en ce moment, par sa duègne, le péril où va se trouver ce soir le seigneur Fontanarès.
FAUSTINE.
Sarpi doit être venu, dis-lui que je veux lui parler. (Paquita sort.)
SCÈNE IX.
FAUSTINE, seule.
Écartons Monipodio! Quinola tremble qu’il n’ait reçu l’ordre de se défaire de Fontanarès; c’est déjà trop que d’avoir à le craindre.
SCÈNE X.
FAUSTINE, FRÉGOSE.
FAUSTINE.
Vous venez à propos, Monsieur, je veux vous demander une grâce.
DON FRÉGOSE.
Dites que vous m’en voulez faire une.
FAUSTINE.
Dans deux heures, Monipodio ne doit pas être dans Barcelone, ni même en Catalogne; envoyez-le en Afrique.
DON FRÉGOSE.
Que vous a-t-il fait?
FAUSTINE.
Rien.
DON FRÉGOSE.
Eh bien! pourquoi?...
FAUSTINE.
Mais parce que... Comprenez-vous?
DON FRÉGOSE.
Vous allez être obéie. (Il écrit.)
SCÈNE XI.
LES MÊMES, SARPI.
FAUSTINE.
Mon cousin, n’avez-vous pas les dispenses nécessaires pour célébrer à l’instant votre mariage avec Marie Lothundiaz?
SARPI.
Et par les soins du bonhomme, le contrat est tout prêt.
FAUSTINE.
Eh bien! prévenez au couvent des Dominicains, à minuit vous épouserez, et de son consentement, la riche héritière; elle acceptera tout, en voyant (bas à Sarpi) Fontanarès entre les mains de la justice.
SARPI.
Je comprends, il s’agit seulement de le venir arrêter. Ma fortune est maintenant indestructible! Et... je vous la dois. (A part.) Quel levier que la haine d’une femme!
DON FRÉGOSE.
Sarpi, faites exécuter sévèrement cet ordre, et sans retard. (Sarpi sort.)
SCÈNE XII.
LES PRÉCÉDENTS, moins SARPI.
DON FRÉGOSE.
Et notre mariage, à nous?
FAUSTINE.
Monseigneur, mon avenir est tout entier dans cette fête: vous aurez ma décision ce soir. (Fontanarès paraît.) (A part.) Oh! le voici. (A Frégose.) Si vous m’aimez, laissez-moi.
DON FRÉGOSE.
Seule avec lui.
FAUSTINE.
Je le veux!
DON FRÉGOSE.
Après tout, il n’aime que sa Marie Lothundiaz.
SCÈNE XIII.
FAUSTINE, FONTANARÈS.
FONTANARÈS.
Le palais du roi d’Espagne n’est pas plus splendide que le vôtre, Madame, et vous y déployez des façons de souveraine.
FAUSTINE.
Écoutez, cher Fontanarès.
FONTANARÈS.
Cher?... Ah! Madame, vous m’avez appris à douter de ces mots-là!
FAUSTINE.
Vous allez enfin connaître celle que vous avez si cruellement insultée. Un affreux malheur vous menace. Sarpi, en agissant contre vous, comme il le fait, exécute les ordres d’un pouvoir terrible, et cette fête pourrait être, sans moi, le baiser de Judas. On vient de me confier qu’à votre sortie, et peut-être ici même, vous serez arrêté, jeté dans une prison, et votre procès commencera... pour ne jamais finir. Est-ce en une nuit qui vous reste que vous remettrez en état le vaisseau que vous avez perdu? Quant à votre œuvre, elle est impossible à recommencer. Je veux vous sauver, vous et votre gloire, vous et votre fortune.
FONTANARÈS.
Vous! et comment?
FAUSTINE.
Avaloros a mis à ma disposition un de ses navires, Monipodio m’a donné ses meilleurs contrebandiers; allons à Venise, la République vous fera patricien, et vous donnera dix fois plus d’or que l’Espagne ne vous en a promis... (A part.) Et ils ne viennent pas.
FONTANARÈS.
Et Marie? si nous l’enlevons, je crois en vous.
FAUSTINE.
Vous pensez à elle au moment où il faut choisir entre la vie et la mort. Si vous tardez, nous pouvons être perdus.
FONTANARÈS.
Nous?... Madame.
SCÈNE XIV.
LES MÊMES. Des gardes paraissent à toutes les portes. Un alcade se présente. SARPI.
SARPI.
Faites votre devoir!
L’ALCADE, à Fontanarès.
Au nom du roi, je vous arrête.
FONTANARÈS.
Voici l’heure de la mort venue!... Heureusement j’emporte mon secret à Dieu, et j’ai pour linceul mon amour.
SCÈNE XV.
LES MÊMES, MARIE, LOTHUNDIAZ.
MARIE.
On ne m’a donc pas trompée, vous êtes la proie de vos ennemis! A moi donc, cher Alfonse, de mourir pour toi, et de quelle mort? Ami, le ciel est jaloux des amours parfaites, il nous dit par ces cruels événements, que nous appelons des hasards, qu’il n’est de bonheur que près de Dieu. Toi...
SARPI.
Señora!
LOTHUNDIAZ.
Ma fille!
MARIE.
Vous m’avez laissée libre en cet instant, le dernier de ma vie! je tiendrai ma promesse, tenez les vôtres. Toi, sublime inventeur, tu auras les obligations de ta grandeur, les combats de ton ambition, maintenant légitime: cette lutte occupera ta vie; tandis que la comtesse Sarpi mourra lentement et obscurément entre les quatre murs de sa maison... Mon père, et vous, comte, il est bien entendu que, pour prix de mon obéissance, la vice-royauté de Catalogne accorde au seigneur Fontanarès un nouveau délai d’un an pour son expérience.
FONTANARÈS.
Marie, vivre sans toi?
MARIE.
Vivre avec ton bourreau!
FONTANARÈS.
Adieu, je vais mourir.
MARIE.
N’as-tu pas fait une promesse solennelle au roi d’Espagne, au monde! (Bas.) Triomphe! nous mourrons après.
FONTANARÈS.
Ne sois point à lui, j’accepte.
MARIE.
Mon père, accomplissez votre promesse.
FAUSTINE.
J’ai triomphé!
LOTHUNDIAZ.
(Bas.) Misérable séducteur! (Haut.) Voici dix mille sequins. (Bas.) Infâme! (Haut.) Un an des revenus de ma fille. (Bas.) Que la peste t’étouffe! (Haut.) Dix mille sequins que sur cette lettre, le seigneur Avaloros vous comptera.
FONTANARÈS.
Mais, Monseigneur, le vice-roi consent-il à ces arrangements?...
SARPI.
Vous avez publiquement accusé la vice-royauté de Catalogne de faire mentir les promesses du roi d’Espagne, voici sa réponse: (il tire un papier) une ordonnance qui, dans l’intérêt de l’État, suspend toutes les poursuites de vos créanciers, et vous accorde un an pour réaliser votre entreprise.
FONTANARÈS.
Je serai prêt.
LOTHUNDIAZ.
Il y tient! Venez ma fille: on nous attend aux Dominicains, et Monseigneur nous fait l’honneur d’assister à la cérémonie.
MARIE.
Déjà!
FAUSTINE, à Paquita.
Cours, et reviens me dire quand ils seront mariés.
SCÈNE XVI.
FAUSTINE, FONTANARÈS.
FAUSTINE, à part.
Il est là, debout comme un homme devant un précipice et poursuivi par des tigres. (Haut.) Pourquoi n’êtes-vous pas aussi grand que votre pensée? N’y a-t-il donc qu’une femme dans le monde?
FONTANARÈS.
Eh! croyez-vous, Madame, qu’un homme arrache un pareil amour de son cœur, comme une épée de son fourreau?
FAUSTINE.
Qu’une femme vous aime et vous serve, je le conçois. Mais aimer, pour vous, c’est abdiquer. Tout ce que les plus grands hommes ont tous et toujours souhaité: la gloire, les honneurs, la fortune, et plus que tout cela!... une souveraineté au-dessus des renversements populaires, celle du génie; voilà le monde des César, des Lucullus et des Luther devant vous!... Et vous avez mis entre vous et cette magnifique existence, un amour digne d’un étudiant d’Alcala. Né géant, vous vous faites nain à plaisir. Mais un homme de génie a, parmi toutes les femmes, une femme spécialement créée pour lui. Cette femme doit être une reine aux yeux du monde, et pour lui une servante, souple comme les hasards de sa vie, gaie dans les souffrances, prévoyante dans le malheur comme dans la prospérité; surtout indulgente à ses caprices, connaissant le monde et ses tournants périlleux; capable enfin de ne s’asseoir dans le char triomphal qu’après l’avoir, s’il le faut traîné...
FONTANARÈS.
Vous avez fait son portrait.
FAUSTINE.
De qui?
FONTANARÈS.
De Marie.
FAUSTINE.
Cette enfant t’a-t-elle su défendre? A-t-elle deviné sa rivale? Celle qui t’a laissé conquérir est-elle digne de te garder? Une enfant qui s’est laissée mener pas à pas à l’autel où elle se donne en ce moment... Mais, moi, je serais déjà morte à tes pieds! Et à qui se donne-t-elle? à ton ennemi capital qui a reçu l’ordre de faire échouer ton entreprise.
FONTANARÈS.
Comment n’être pas fidèle à cet inépuisable amour, qui, par trois fois, est venu me secourir, me sauver, et qui, n’ayant plus qu’à s’offrir lui-même au malheur, s’immole d’une main en me tendant de l’autre, avec ceci (il montre la lettre), mon honneur, l’estime du roi, l’admiration de l’univers.
(Entre Paquita qui sort après avoir fait un signe à Faustine.)
FAUSTINE, à part.
Ah! la voilà comtesse Sarpi! (A Fontanarès.) Ta vie, ta gloire, ta fortune, ton honneur sont enfin dans mes mains, et Marie n’est plus entre nous.
FONTANARÈS.
Nous! nous!
FAUSTINE.
Ne me démens point, Alfonse! j’ai tout conquis de toi, ne me refuse pas ton cœur! tu n’auras jamais d’amour plus dévoué, plus soumis et plus intelligent; enfin, tu seras le grand homme que tu dois être.
FONTANARÈS.
Votre audace m’épouvante. (Il montre la lettre.) Avec cette somme je suis encore seul l’arbitre de ma destinée. Quand le roi verra quelle est mon œuvre et ses résultats, il fera casser le mariage obtenu par la violence, et j’aime assez Marie pour attendre.
FAUSTINE.
Fontanarès, si je vous aime follement, peut-être est-ce à cause de cette délicieuse simplicité, le cachet du génie...
FONTANARÈS.
Elle me glace quand elle sourit.
FAUSTINE.
Cet or! le tenez-vous?
FONTANARÈS.
Le voici.
FAUSTINE.
Et vous l’aurais-je laissé donner, si vous l’aviez dû prendre? Demain, vous trouverez tous vos créanciers entre vous et cette somme que vous leur devez. Sans or, que pourrez-vous? Votre lutte recommence! Mais ton œuvre, grand enfant! n’est pas dispersée, elle est à moi: mon Mathieu Magis en est l’acquéreur, je la tiens sous mes pieds, dans mon palais. Je suis la seule qui ne te volera ni ta gloire, ni ta fortune, ne serait-ce pas me voler moi-même?
FONTANARÈS.
Comment, c’est toi, Vénitienne maudite!...
FAUSTINE.
Oui... Depuis que tu m’as insultée, ici, j’ai tout conduit: et Magis et Sarpi, et tes créanciers, et l’hôte du Soleil-d’Or, et les ouvriers! Mais combien d’amour dans cette fausse haine! N’as-tu donc pas été réveillé par une larme, la perle de mon repentir, tombée de mes paupières, durant ton sommeil, quand je t’admirais, toi, mon martyr adoré!
FONTANARÈS.
Non, tu n’es pas une femme...
FAUSTINE.
Ah! il y a plus qu’une femme, dans une femme qui aime ainsi.
FONTANARÈS.
... Et, comme tu n’es pas une femme, je puis te tuer.
FAUSTINE.
Pourvu que ce soit de ta main! (A part.) Il me hait!
FONTANARÈS.
Je cherche...
FAUSTINE.
Est-ce quelque chose que je puisse trouver?
FONTANARÈS.
... Un supplice aussi grand que ton crime.
FAUSTINE.
Y a-t-il des supplices pour une femme qui aime? Éprouve-moi, va!
FONTANARÈS.
Tu m’aimes, Faustine, suis-je bien toute ta vie? Mes douleurs sont-elles bien les tiennes.
FAUSTINE.
Une douleur chez toi devient mille douleurs chez moi.
FONTANARÈS.
Si je meurs, tu mourras... Eh bien! quoique ta vie ne vaille pas l’amour que je viens de perdre, mon sort est fixé.
FAUSTINE.
Ah!
FONTANARÈS.
J’attendrai, les bras croisés, le jour de mon arrêt. Du même coup, l’âme de Marie et la mienne iront au ciel.
FAUSTINE se jette aux pieds de Fontanarès.
Alfonso! je reste à tes pieds jusqu’à ce que tu m’aies promis...
FONTANARÈS.
Eh! courtisane infâme, laisse-moi. (Il la repousse.)
FAUSTINE.
Vous l’avez dit en pleine place publique: les hommes insultent ce qu’ils doivent plus tard adorer.
SCÈNE XVII.
LES MÊMES, FRÉGOSE.
DON FRÉGOSE.
Misérable artisan! si je ne te passe pas mon épée à travers du cœur, c’est pour te faire expier plus chèrement cette insulte.
FAUSTINE.
Don Frégose! j’aime cet homme: qu’il fasse de moi son esclave ou sa femme, mon amour doit lui servir d’égide.
FONTANARÈS.
De nouvelles persécutions, Monseigneur? vous me comblez de joie. Frappez sur moi mille coups, ils se multiplieront, dit-elle, dans son cœur. Allez!
SCÈNE XVIII.
LES PRÉCÉDENTS, QUINOLA.
QUINOLA.
Monsieur!
FONTANARÈS.
Viens-tu me trahir aussi, toi?
QUINOLA.
Monipodio vogue vers l’Afrique avec des recommandations aux mains et aux pieds.
FONTANARÈS.
Eh bien?
QUINOLA.
Soi-disant pour vous voler, nous avons à nous deux fabriqué, payé une machine, cachée dans une cave.
FONTANARÈS.
Ah! un ami véritable rend le désespoir impossible. (Il embrasse Quinola.)(A Frégose.) Monseigneur, écrivez au roi, bâtissez sur le port un amphithéâtre pour deux cent mille spectateurs; dans dix jours, j’accomplis ma promesse, et l’Espagne verra marcher un vaisseau par la vapeur, contre les vagues et le vent. J’attendrai une tempête pour la dompter.
FAUSTINE, à Quinola.
Tu as fabriqué une...
QUINOLA.
Non, j’en ai fabriqué deux, en cas de malheur.
FAUSTINE.
De quels démons t’es-tu donc servi?
QUINOLA.
Des trois enfants de Job: Silence, Patience et Constance.
SCÈNE XIX.
FAUSTINE, FRÉGOSE.
DON FRÉGOSE, à part.
Elle est odieuse, et je l’aime toujours.
FAUSTINE.
Je veux me venger, m’aiderez-vous?
DON FRÉGOSE.
Oui, nous le perdrons.
FAUSTINE.
Ah! vous m’aimez quand même, vous!
DON FRÉGOSE.
Hélas! après cet éclat, pouvez-vous être marquise de Frégose?
FAUSTINE.
Oh! si je le voulais...
DON FRÉGOSE.
Je puis disposer de moi; de mes aïeux, jamais.
FAUSTINE.
Un amour qui a des bornes, est-ce l’amour? Adieu, Monseigneur: je me vengerai à moi seule.
DON FRÉGOSE.
Chère Faustine!
FAUSTINE.
Chère?
DON FRÉGOSE.
Oui, bien chère, et maintenant et toujours! Dès cet instant, il ne me reste de Frégose qu’un pauvre vieillard qui sera malheureusement bien vengé par ce terrible artisan. Ma vie à moi est finie. Ne me renvoyez point ces tableaux que j’ai eu tant de bonheur à vous offrir. (A part.) Elle en aura bientôt besoin. (Haut.) Ils vous rappelleront un homme de qui vous vous êtes joué, mais qui le savait et qui vous pardonnait; car dans son amour, il y avait aussi de la paternité.
FAUSTINE.
Si je n’étais pas si furieuse, vraiment, don Frégose, vous m’attendririez; mais il faut savoir choisir ses moments pour nous faire pleurer.
DON FRÉGOSE.
Jusqu’au dernier instant, j’aurai tout fait mal à propos, même mon testament.
FAUSTINE.
Eh bien! si je n’aimais pas, mon ami, votre touchant adieu vous vaudrait et ma main et mon cœur; car sachez-le, je puis encore être une noble et digne femme.
DON FRÉGOSE.
Oh! écoutez ce mouvement vers le bien, et n’allez pas, les yeux fermés, dans un abîme.
FAUSTINE.
Vous voyez bien que je puis toujours être marquise de Frégose. (Elle sort en riant.)
SCÈNE XX.
FRÉGOSE, seul.
Les vieillards ont bien raison de ne pas avoir de cœur!
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
Le théâtre représente la terrasse de l’hôtel de ville de Barcelone, de chaque côté duquel sont des pavillons. La terrasse qui donne sur la mer est terminée par un balcon régnant au fond de la scène. On voit la haute mer, les mâts du vaisseau du port. On entre par la droite et par la gauche.
Un grand fauteuil, des siéges et une table se trouvent à la droite du spectateur.
On entend le bruit des acclamations d’une foule immense.
Faustine regarde, appuyée au balcon, le bateau à vapeur. Lothundiaz est à gauche, plongé dans la stupéfaction; don Frégose est à droite avec le secrétaire qui a dressé le procès-verbal de l’expérience. Le grand inquisiteur occupe le milieu de la scène.
SCÈNE PREMIÈRE.
LOTHUNDIAZ, LE GRAND INQUISITEUR, DON FRÉGOSE.
DON FRÉGOSE.
Je suis perdu, ruiné, déshonoré! Aller tomber aux pieds du roi, je le trouverais impitoyable.
LOTHUNDIAZ.
A quel prix ai-je acheté la noblesse! Mon fils est mort en Flandre dans une embuscade, et ma fille se meurt; son mari, le gouverneur du Roussillon, n’a pas voulu lui permettre d’assister au triomphe de ce démon de Fontanarès. Elle avait bien raison de me dire que je me repentirais de mon aveuglement volontaire.
LE GRAND INQUISITEUR, à don Frégose.
Le saint-office a rappelé vos services au roi; vous irez comme vice-roi au Pérou, vous pourrez y rétablir votre fortune; mais achevez votre ouvrage: écrasons l’inventeur pour étouffer cette funeste invention.
DON FRÉGOSE.
Et comment? Ne dois-je pas obéir aux ordres du roi, du moins ostensiblement.
LE GRAND INQUISITEUR.
Nous vous avons préparé les moyens d’obéir à la fois au saint-office et au roi. Vous n’avez qu’à m’obéir. (A Lothundiaz.) Comte Lothundiaz, en qualité de premier magistrat municipal de Barcelone, vous offrirez au nom de la ville une couronne d’or à don Ramon, l’auteur de la découverte dont le résultat assure à l’Espagne la domination de la mer.
LOTHUNDIAZ, étonné.
A don Ramon?
LE GRAND INQUISITEUR et DON FRÉGOSE.
A don Ramon.
DON FRÉGOSE.
Vous le complimenterez.
LOTHUNDIAZ.
Mais.....
LE GRAND INQUISITEUR.
Ainsi le veut le saint-office.
LOTHUNDIAZ, pliant le genou.
Pardon!
DON FRÉGOSE.
Qu’entendez-vous crier par le peuple? (On crie: vive don Ramon.)
LOTHUNDIAZ.
Vive don Ramon. Eh bien! tant mieux, je serai vengé du mal que je me suis fait à moi-même.
SCÈNE II.
LES MÊMES, DON RAMON, MATHIEU MAGIS, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR, COPPOLUS, CARPANO, ESTEBAN, GIRONE, et tout le peuple.
Tous les personnages et le peuple forment un demi-cercle au centre duquel arrive don Ramon.
LE GRAND INQUISITEUR.
Au nom du roi d’Espagne, de Castille et des Indes, je vous adresse, don Ramon, les félicitations dues à votre beau génie. (Il le conduit au fauteuil.)
DON RAMON.
Après tout, l’autre est la main, je suis la tête. L’idée est au-dessus du fait. (A la foule.) Dans un pareil jour, la modestie serait injurieuse pour les honneurs que j’ai conquis à force de veilles, et l’on doit se montrer fier du succès.
LOTHUNDIAZ.
Au nom de la ville de Barcelone, don Ramon, j’ai l’honneur de vous offrir cette couronne due à votre persévérance et à l’auteur d’une invention qui donne l’immortalité.
SCÈNE III.
LES MÊMES, FONTANARÈS.
Il entre, ses vêtements souillés par le travail de son expérience.
DON RAMON.
J’accepte... (il aperçoit Fontanarès) à la condition de la partager avec le courageux artisan qui m’a si bien secondé dans mon entreprise.
FAUSTINE.
Quelle modestie!
FONTANARÈS.
Est-ce une plaisanterie?
TOUS.
Vive don Ramon!
COPPOLUS.
Au nom des commerçants de la Catalogne, don Ramon, nous venons vous prier d’accepter cette couronne d’argent, gage de leur reconnaissance pour une découverte, source d’une prospérité nouvelle.
TOUS.
Vive don Ramon!
DON RAMON.
C’est avec un sensible plaisir que je vois le commerce comprendre l’avenir de la vapeur.
FONTANARÈS.
Avancez, mes ouvriers. Entrez, fils du peuple, dont les mains ont élevé mon œuvre, donnez-moi le témoignage de vos sueurs et de vos veilles! Vous qui n’avez reçu que de moi les modèles, parlez, qui de don Ramon ou de moi créa la nouvelle puissance que la mer vient de reconnaître?
ESTEBAN.
Ma foi! sans don Ramon, vous eussiez été dans un fameux embarras.
MATHIEU MAGIS.
Il y a deux ans, nous en causions avec don Ramon, qui me sollicitait de faire les fonds de cette expérience.
FONTANARÈS, à Frégose.
Monseigneur, quel vertige a saisi le peuple et les bourgeois de Barcelone? J’accours au milieu des acclamations qui saluent don Ramon, moi, tout couvert des glorieuses marques de mon travail, et je vous vois immobile, sanctionnant le vol le plus honteux qui se puisse consommer à la face du ciel et d’un pays... (Murmures.) Seul, j’ai risqué ma tête. Le premier, j’ai fait une promesse au roi d’Espagne, seul je l’accomplis, et je trouve à ma place don Ramon, un ignorant! (Murmures.)
DON FRÉGOSE.
Un vieux soldat ne se connaît guère aux choses de la science, et doit accepter les faits accomplis. La Catalogne entière reconnaît à don Ramon la priorité de l’invention, et tout le monde ici déclare que sans lui vous n’eussiez rien pu faire; mon devoir est d’instruire Sa Majesté le roi d’Espagne de ces circonstances.
FONTANARÈS.
La priorité! oh! une preuve?
LE GRAND INQUISITEUR.
La voici! Dans son traité sur la fonte des canons, don Ramon parle d’une invention appelée tonnerre par Léonard de Vinci, votre maître, et dit qu’elle peut s’appliquer à la navigation.
DON RAMON.
Ah! jeune homme, vous aviez donc lu mes traités?...
FONTANARÈS, à part.
Oh! toute ma gloire pour une vengeance!
SCÈNE IV.
LES MÊMES, QUINOLA.
QUINOLA.
Monsieur, la poire était trop belle, il s’y trouve un ver.
FONTANARÈS.
Quoi?...
QUINOLA.
L’enfer nous a ramené, je ne sais comment, Monipodio altéré de vengeance, il est dans le navire avec une bande de démons, et va le couler si vous ne lui assurez dix mille sequins.
FONTANARÈS. Il plie le genou.
Ah! merci. Océan que je voulais dompter, je ne trouve donc que toi pour protecteur: tu vas garder mon secret jusque dans l’éternité. (A Quinola.) Fais que Monipodio gagne la pleine mer, et qu’il y engloutisse le navire à l’instant.
QUINOLA.
Ah çà! voyons, entendons-nous? qui de vous ou de moi perd sa tête?
FONTANARÈS.
Obéis!
QUINOLA.
Mais, mon cher maître...
FONTANARÈS.
Il va de ta vie et de la mienne.
QUINOLA.
Obéir sans comprendre; pour une première fois, je me risque. (Il sort.)
SCÈNE V.
LES MÊMES, moins QUINOLA.
FONTANARÈS, à don Frégose.
Monseigneur, laissons de côté la question de priorité qui sera facilement jugée; il doit m’être permis de retirer ma tête de ce débat, et vous ne sauriez me refuser le procès-verbal que voici, car il contient ma justification auprès du roi d’Espagne, notre maître.
DON RAMON.
Ainsi vous reconnaissez mes titres?...
FONTANARÈS.
Je reconnais tout ce que vous voudrez, même que O plus O est un binôme.
DON FRÉGOSE, après s’être consulté avec le grand inquisiteur.
Votre demande est légitime. Voici le procès-verbal en règle, nous gardons l’original.
FONTANARÈS.
J’ai donc la vie sauve. Vous tous ici présents, vous regardez don Ramon comme le véritable inventeur du navire qui vient de marcher par la vapeur en présence de deux cent mille Espagnols.
TOUS.
Oui... (Quinola se montre.)
FONTANARÈS.
Eh bien! don Ramon a fait le prodige, don Ramon pourra le recommencer (on entend un grand bruit); le prodige n’existe plus. Une telle puissance n’est pas sans danger; et le danger, que don Ramon ne soupçonnait pas, s’est déclaré pendant qu’il recueillait les récompenses. (Cris au dehors. Tout le monde retourne au balcon voir la mer.) Je suis vengé!
DON FRÉGOSE.
Que dira le roi?
LE GRAND INQUISITEUR.
La France est en feu, les Pays-Bas sont en pleine révolte, Calvin a remué l’Europe, le roi a trop d’affaires sur les bras pour s’occuper d’un vaisseau. Cette invention et la réforme, c’est trop à la fois. Nous échappons encore pour quelque temps à la voracité des peuples. (Tous sortent.)
SCÈNE VI.
QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE.
FAUSTINE.
Alfonse, je vous ai fait bien du mal!
FONTANARÈS.
Marie est morte, Madame: je ne sais plus ce que veulent dire les mots mal et bien.
QUINOLA.
Le voilà un homme.
FAUSTINE.
Pardonnez-moi, je me dévoue à votre nouvel avenir.
FONTANARÈS.
Pardon! ce mot est aussi effacé de mon cœur. Il y a des situations où le cœur se brise ou se bronze. J’avais naguère vingt-cinq ans; aujourd’hui, vous m’en avez donné cinquante. Vous m’avez fait perdre un monde, vous m’en devez un autre...
QUINOLA.
Oh! si nous tournons à la politique.
FAUSTINE.
Mon amour, Alfonso, ne vaut-il pas un monde?
FONTANARÈS.
Oui, car tu es un magnifique instrument et de destruction et de ruine. Maintenant, par toi je dompterai tous ceux qui jusqu’à présent m’ont fait obstacle: je te prends, non pour femme, mais pour esclave, et tu me serviras.
FAUSTINE.
Aveuglément.
FONTANARÈS.
Mais sans espoir de retour... tu le sais, il y a du bronze, là. (Il se frappe le cœur.) Tu m’as appris ce qu’est le monde! O monde des intérêts, de la ruse, de la politique et des perfidies, à nous deux maintenant!
QUINOLA.
Monsieur?
FONTANARÈS.
Eh bien?
QUINOLA.
En suis-je?
FONTANARÈS.
Toi, tu es le seul pour lequel il y ait encore une place dans mon cœur. A nous trois, nous allons...
FAUSTINE.
Où?
FONTANARÈS.
En France.
FAUSTINE.
Partons promptement; je connais l’Espagne, et l’on y doit méditer votre mort.
QUINOLA.
Les Ressources de Quinola sont au fond de l’eau; daignez excuser nos fautes, nous ferons sans doute beaucoup mieux à Paris. Décidément, je crois que l’enfer est pavé de bonnes inventions.
FIN DES RESSOURCES DE QUINOLA.

IMP. S. RAÇON.
JOSEPH. PAMÉLA.
Mais où allez-vous donc?..... Vous n’êtes ici ni dans la rue ni chez vous.
(PAMÉLA GIRAUD.)