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Théâtre

LE FAISEUR (continued 2)

Reading edition

MÉRICOURT.

Comme ça!...

DE LA BRIVE.

C’est un peu leste! mais je me lasse de la vie fainéante... Je le vois! le plus court chemin pour amasser du bien, c’est encore de travailler!... Mais... notre malheur, à nous autres, est de nous sentir aptes à tout et de n’être en définitive bons à rien! Un homme comme moi, capable d’inspirer des passions et de les justifier, ne peut pas être commis ni soldat. La société n’a pas créé d’emploi pour nous. Eh bien! je ferai des affaires avec Mercadet. C’est un des plus grands faiseurs. A nous deux, nous remuerons le monde commercial. Tu es bien sûr qu’il ne peut pas donner moins de cent cinquante mille francs à sa fille?

MÉRICOURT.

Mon cher, d’après la tenue de madame Mercadet... enfin... tu la vois à toutes les premières représentations, aux Bouffes, à l’Opéra, elle est d’une élégance!...

DE LA BRIVE.

Mais je suis assez élégant, et je n’ai...

MÉRICOURT.

C’est vrai, mais vois... tout annonce ici l’opulence. Oh! ils sont très-bien!

DE LA BRIVE.

C’est la splendeur bourgeoise... du cossu, ça promet...

MÉRICOURT.

Puis la mère a des principes solides! à quarante ans, elle a des scrupules! Depuis dix-huit mois je n’ai rien vu dans sa conduite qui ne soit très... convenable. As-tu le temps de conclure?

DE LA BRIVE.

Je me suis mis en mesure. J’ai gagné hier au club de quoi faire les choses très-bien pour la corbeille: je donnerai quelque chose, et je devrai le reste...

MÉRICOURT.

Sans me compter, à quoi montent tes dettes?

DE LA BRIVE.

Une bagatelle! Cent cinquante mille francs que mon beau-père fera réduire à cinquante mille! Il me restera donc cent mille francs et c’est de quoi lancer une première affaire. Je l’ai toujours dit: je ne deviendrai riche que lorsque je n’aurai plus le sou.

MÉRICOURT.

Mercadet est un homme fin, il te questionnera sur ta fortune, es-tu bien préparé?

DE LA BRIVE.

N’ai-je pas la terre de la Brive? trois mille arpents de terre dans les Landes, qui vaut trente mille francs, hypothéquée de quarante-cinq mille, et qui peut se mettre en action pour en extraire n’importe quoi, au chiffre de cent mille écus?... Tu ne te figures pas ce qu’elle m’a rapporté, cette terre!

MÉRICOURT.

Ton nom, ta terre et ton cheval sont à deux fins.

DE LA BRIVE.

Pas si haut!

MÉRICOURT.

Ainsi, tu es bien décidé?...

DE LA BRIVE.

D’autant plus que je veux être un homme politique...

MÉRICOURT.

Au fait, tu es bien assez habile pour cela.

DE LA BRIVE.

Je serai d’abord journaliste.

MÉRICOURT.

Toi qui n’as pas écrit deux lignes.

DE LA BRIVE.

Il y a les journalistes qui écrivent et ceux qui n’écrivent point. Les uns, les rédacteurs, sont les chevaux qui traînent la voiture; les autres, les propriétaires, sont les entrepreneurs; ils donnent aux uns de l’avoine, et gardent les capitaux. Je serai propriétaire. On se pose dans sa cravate! On dit: —«La question d’Orient... question très-grave, qui nous mènera loin et dont on ne se doute pas!» On résume une discussion en s’écriant: —«L’Angleterre, monsieur, nous jouera toujours!» Ou bien on répond à un monsieur qui a parlé longtemps et qu’on n’a pas écouté: —«Nous marchons à un abîme. Nous n’avons pas encore accompli toutes les évolutions de la phase révolutionnaire!» A un ministériel: —«Monsieur, je pense que sur cette question il y a quelque chose à faire.» On parle fort peu, on court, on se rend utile, on fait les démarches qu’un homme au pouvoir ne peut pas faire lui-même... On est censé donner le sens des articles... remarqués!... Et puis, s’il le faut absolument... eh bien! l’on trouve à publier un volume jaune sur une utopie quelconque, si bien écrit, si fort, que personne ne l’ouvre, et que tout le monde dit l’avoir lu! On devient alors un homme sérieux, et l’on finit par se trouver quelqu’un au lieu d’être quelque chose!

MÉRICOURT.

Hélas! ton programme a souvent eu raison de notre temps.

DE LA BRIVE.

Mais nous en voyons d’éclatantes preuves! Pour vous appeler au partage du pouvoir, on ne vous demande pas aujourd’hui ce que vous pouvez faire de bien, mais ce que vous pouvez faire de mal! Il ne s’agit pas d’avoir des talents, mais d’inspirer la peur! On est très-craintif en politique, à cause des tas de linge sale qu’on a dans des petits coins, et qu’on ne peut pas blanchir... Je connais parfaitement notre époque. En dînant, en jouant, en faisant des dettes, je faisais mon cours de droit politique; j’étudiais les petits coins: aussi, le lendemain de mon mariage, aurai-je un air grave, profond, et des principes! Je puis choisir. Nous avons en France une carte de principes aussi variée que celle d’un restaurateur. Je serai socialiste. Le mot me plaît. A toutes les époques, mon cher, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout des ambitions! Avant 1789, on se disait économiste; en 1805, on était libéral. Le parti de demain s’appelle social, peut-être parce qu’il est insocial: car en France, il faut toujours prendre l’envers du mot pour en trouver la vraie signification!...

MÉRICOURT.

Tu plaçais tes dissipations à gros intérêts.

DE LA BRIVE.

Tu as dit le mot.

MÉRICOURT.

Mais, entre nous, tu n’as que le jargon du bal masqué, qui passe pour de l’esprit auprès de ceux qui ne parlent pas. Comment feras-tu, car il faut un peu de savoir?...

DE LA BRIVE.

Mon ami, dans toutes parties, en commerce, en sciences, dans les arts, dans les lettres, il faut une mise de fonds, des connaissances spéciales, et prouver sa capacité. Mais en politique, mon cher, l’on a tout et l’on est tout avec un seul mot...

MÉRICOURT.

Lequel?

DE LA BRIVE.

Celui-ci: «Les principes de mes amis... L’opinion à laquelle j’appartiens.» —Cherchez!...

SCÈNE VI.

Les Mêmes, MINARD, ils se saluent.

MINARD.

Monsieur est sans doute monsieur de la Brive?

DE LA BRIVE.

Oui, monsieur.

MÉRICOURT.

C’est le petit jeune homme dont nous a parlé la femme de chambre, et qui fait la cour à l’héritière.

DE LA BRIVE.

A l’héritage...

MÉRICOURT.

Et qu’on a refusé pour toi... (De la Brive lorgne Minard.)

MINARD.

Vous êtes heureux, monsieur; vous avez les priviléges de la richesse: une jeune personne vous plaît, vous l’épousez...

DE LA BRIVE.

Permettez-moi de croire, monsieur, que, sans aucune fortune, j’aurais encore des chances personnelles...

MINARD.

Ah! si j’avais votre fortune!...

MÉRICOURT, à de la Brive.

Pauvre garçon! il n’aurait pas grand’chose.

MINARD.

Je ne céderais certes à personne ce trésor de grâce et de perfection; vous avez pour vous l’autorité d’un père.

DE LA BRIVE.

Et vous, monsieur!...

MINARD.

Ah! monsieur, malheureusement je n’ai rien que mon amour pour mademoiselle Julie.

SCÈNE VII.

Les Mêmes, MERCADET, il écoute un moment.

DE LA BRIVE.

Monsieur, je ne vois pas en quoi je puis alors vous être utile ou agréable.

MINARD.

Monsieur, puisque le hasard fait que nous nous rencontrons, je me sens la force de vous dire: Rendez-la riche et heureuse.

MERCADET, à part.

Riche? Que dit-il? Il peut tout compromettre! (Il se montre.)

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Il est amusant, ce petit jeune homme; il faut l’encourager, car si ma femme est trop laide!...

MERCADET.

Bonjour, mon cher Méricourt, avez-vous vu ma femme? (A de la Brive.) Ces dames vous font attendre? Ah!... les toilettes!... (Il regarde Minard.) Monsieur Minard, je vous croyais homme de bon goût, et nous nous sommes assez nettement expliqués.

MINARD.

Pardon! monsieur.

MERCADET.

La passion explique bien des choses, mais il est certaines délicatesses qui ne doivent jamais être foulées aux pieds...

MINARD.

Je vous comprends, monsieur.

MÉRICOURT, à Mercadet.

Oh! il n’est pas dangereux!

MERCADET, bas à Minard.

Vous n’êtes pas assez chagrin. (Haut.) Adieu, mon cher? (Bas.) Allons donc! un soupir.

MINARD, aux jeunes gens.

Adieu, messieurs! (A Mercadet.) Soyez indulgent, monsieur, pour un homme qui perd son bonheur!... (Mercadet le conduit.)

SCÈNE VIII.

Les Mêmes, moins MINARD.

MERCADET.

Pauvre jeune homme! j’ai peut-être été sévère, et je le plains, il adore ma fille! Que voulez-vous? Il n’a que dix mille livres de rentes et une place...

DE LA BRIVE.

On ne va pas loin avec cela!

MERCADET.

On végète! Ah! il avait bien deviné tout ce que vaut Julie; et, comme il a de l’entregent, il avait mis ma femme de son parti; mais il a le défaut d’être orphelin du vivant de son père et de sa mère, dont il se soucie plus qu’ils ne se soucient de lui. Dans cette situation-là, je ne comprends pas qu’on s’attaque à la fille d’un homme qui connaît les affaires.

DE LA BRIVE.

Vous n’êtes pas homme à donner une fille riche et spirituelle au premier venu.

MERCADET.

Non, certes. Mais, monsieur, avant que ces dames ne viennent, nous pouvons traiter les affaires sérieuses.

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Voilà la crise!

MERCADET.

Aimez-vous bien ma fille?

DE LA BRIVE.

Passionnément.

MERCADET, à part.

Ceci va mal. (Haut.) Passionnément!... C’est trop pour être heureux en ménage.

MÉRICOURT, à de la Brive.

Tu vas trop loin. (A Mercadet.) Mon ami adore la musique, et la voix de mademoiselle Julie l’a transporté.

MERCADET.

Monsieur a entendu ma fille? Mais où?...

DE LA BRIVE.

Chez un banquier, ancien quelque chose...

MERCADET.

Ah! Verdelin!...

DE LA BRIVE.

Verdelin.

MÉRICOURT.

Oui, Verdelin.

DE LA BRIVE.

Elle a tant d’âme, mademoiselle Julie!...

MERCADET.

Oh! il n’y a que l’âme et l’idéal. Je suis de mon époque. Je conçois cela, moi! L’idéal, fleur de la vie! Monsieur, c’est un effet de la loi des contrastes. Comme jamais il n’y a eu plus de positif dans les affaires, on a senti le besoin de l’idéal dans les sentiments. Ainsi, moi, je vais à la Bourse et ma fille se jette dans les nuages. Elle est d’une poésie!... oh! elle est toute âme! Vous êtes, je le vois, de l’école des lacs...

DE LA BRIVE.

Non, monsieur.

MERCADET.

Comment alors aimez-vous Julie, si vous ne cultivez pas l’idéal?

MÉRICOURT, à de la Brive.

Trouve-lui des raisons.

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Attends! (A Mercadet.) Monsieur, je suis ambitieux...

MERCADET.

Ah! c’est mieux.

DE LA BRIVE.

Et j’ai vu en mademoiselle Julie une personne très-distinguée, pleine d’esprit, douée de charmantes manières, qui ne sera jamais déplacée en quelque lieu que me porte ma fortune; et c’est une des conditions essentielles à un homme politique.

MERCADET.

Je vous comprends! On trouve toujours une femme, mais il est très-rare qu’un homme qui veut être ministre ou ambassadeur rencontre (disons le mot, nous sommes entre hommes?) sa femelle!... Vous êtes un homme d’esprit, monsieur...

DE LA BRIVE.

Monsieur, je suis socialiste.

MERCADET.

Quelque nouvelle entreprise?... Mais parlons d’intérêts, maintenant...

MÉRICOURT.

Il me semble que cela regarde les notaires.

DE LA BRIVE.

Monsieur a raison, cela nous regarde bien davantage!

MERCADET.

Monsieur a raison.

DE LA BRIVE.

Monsieur, je possède pour toute fortune la terre de la Brive: elle est dans ma famille depuis cent cinquante ans, et n’en sortira jamais, je l’espère.

MERCADET.

Aujourd’hui peut-être vaut-il mieux avoir des capitaux. Les capitaux sont sous la main. S’il éclate une révolution, et nous en avons vu bien des révolutions, les capitaux nous suivent partout; la terre, au contraire, la terre paye alors pour tout le monde, elle reste là comme une sotte à recevoir les impôts, tandis que le capital s’esquive. Mais ce ne sera pas un obstacle. Quelle est son importance?

DE LA BRIVE.

Trois mille arpents, sans enclaves.

MERCADET.

Sans enclaves?...

MÉRICOURT.

Que vous ai-je dit?

MERCADET.

Monsieur!...

DE LA BRIVE.

Un château...

MERCADET.

Monsieur!...

DE LA BRIVE.

Des marais salants qu’on pourrait exploiter dès que l’administration voudra le permettre, et qui alors donneraient des produits énormes!...

MERCADET.

Monsieur!... pourquoi nous sommes-nous connus si tard!... Cette terre est donc au bord de la mer?...

DE LA BRIVE.

A une demi-lieue.

MERCADET.

Elle est située?...

MÉRICOURT.

Près de Bordeaux...

MERCADET.

Vous avez des vignes?...

DE LA BRIVE.

Non, monsieur, non heureusement, car on est très-embarrassé de placer ses vins: et puis la vigne veut tant de frais!... Non, ma terre exige peu de frais... Elle fut plantée en pins par mon grand-père, homme de génie qui eut l’esprit de se sacrifier à la fortune de ses enfants... Ah! j’ai le mobilier que vous me connaissez...

MERCADET.

Monsieur, un moment! Un homme d’affaires met les points sur les i.

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Aïe! aïe!

MERCADET.

Vos terres, vos marais, car je vois tout le parti qu’on peut tirer de ces marais! On peut former une société en commandite pour l’exploitation des marais salants de la Brive! Il y a là plus d’un million, monsieur.

DE LA BRIVE.

Je le sais bien, monsieur, il ne s’agit que de se le faire offrir.

MERCADET, à part.

Voilà un mot qui révèle une certaine intelligence. (Haut.) Mais avez-vous des dettes? Est-ce hypothéqué? car on peut posséder visiblement une terre dont la propriété se trouve appartenir secrètement à nos créanciers.

MÉRICOURT.

Vous n’estimeriez pas mon ami, s’il n’avait pas de dettes...

DE LA BRIVE.

Je serai franc, monsieur. Il y a pour quarante-cinq mille francs d’hypothèques sur la terre de la Brive...

MERCADET, à part.

Innocent jeune homme! (Haut.) Vous pouviez... (Il lui prend les mains.) Vous avez mon agrément, vous serez mon gendre, vous êtes l’époux de mon choix! Vous ne connaissez pas votre fortune!

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Mais cela va trop bien!

MÉRICOURT, à de la Brive.

Il a vu une spéculation qui l’éblouit.

MERCADET, à part.

Avec des protections, et on les achète, nous pourrons faire des salines. Je suis sauvé! (Haut.) Permettez-moi de vous serrer la main à l’anglaise. (Il lui donne une poignée de mains.) Vous réalisez tout ce que j’attendais de mon gendre. Je le vois, vous n’avez pas l’esprit étroit des propriétaires de la province, nous nous entendrons.

DE LA BRIVE.

Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que, de mon côté, je vous demande...

MERCADET.

Quelle sera la fortune de ma fille? Oh! elle se marie avec ses droits; sa mère lui fera l’abandon de ses biens (en nue propriété), une petite ferme qui n’a que deux cents arpents, mais elle est en pleine Brie, bien bâtie. Moi, je lui donne deux cent mille francs, dont je lui servirai la rente jusqu’à ce que vous ayez trouvé un placement sûr: car, jeune homme, il ne faut pas vous abuser, nous allons brasser des affaires; moi, je vous aime, vous me plaisez. Vous avez de l’ambition?...

DE LA BRIVE.

Oui, monsieur.

MERCADET.

Vous aimez le luxe, la dépense, vous voulez briller à Paris?...

DE LA BRIVE.

Oui, monsieur.

MERCADET.

Y jouer un rôle?

DE LA BRIVE.

Oui, monsieur.

MERCADET.

Oh! j’ai deviné cela en vous voyant passer: je connais les hommes. Vous avez la tenue de ceux qui se savent un avenir.

MÉRICOURT, à part.

Et qui l’escompteront toujours.

MERCADET.

Eh bien! déjà vieux, obligé de reporter mon ambition sur un autre moi-même, je vous laisserai le rôle brillant.

DE LA BRIVE.

Monsieur, j’aurais eu à choisir entre tous les beaux-pères de Paris, c’est à vous à qui j’aurais donné la préférence; vous êtes selon mon cœur.

MERCADET.

La jeunesse est faite pour le plaisir. Vous et ma fille, brillez! ayez un hôtel, des voitures, donnez des fêtes! Julie est une fille d’esprit, elle jouera ce rôle à merveille. Voyez-vous, n’imitons pas ces gens qui s’élèvent pour quelques jours et qui retombent aussitôt, espèces de fusées parisiennes... Que la fortune de votre femme soit inattaquable!...

MÉRICOURT.

Inattaquée.

DE LA BRIVE.

Si l’on ne réussit pas?

MERCADET.

Ou si l’on réussit trop...

DE LA BRIVE.

On a toujours du pain...

MERCADET.

Aujourd’hui, avoir du pain, c’est avoir trois chevaux dans son écurie, une maison montée; c’est pouvoir donner à dîner à ses amis, avoir une loge aux Bouffes.

DE LA BRIVE.

Ah! monsieur, permettez que je vous serre la main à l’anglaise... (Autre poignée de mains.) Vous comprenez la vie...

MERCADET, à part.

Mais ça va trop bien...

DE LA BRIVE, à part.

Il donne dans mon étang la tête la première.

MERCADET, à part.

Il accepte une rente.

MÉRICOURT, à de la Brive.

Es-tu content?

DE LA BRIVE.

Non. Je ne vois pas l’argent de mes dettes.

MÉRICOURT.

Attends! (A Mercadet.) Mon ami n’ose vous le dire, mais il est trop honnête homme pour vous le cacher, il a quelques petites dettes.

MERCADET.

Eh! parlez, monsieur, je comprends parfaitement ces choses-là... Voyons, des misères!... une cinquantaine de mille francs?

MÉRICOURT.

A peu près...

DE LA BRIVE.

A peu près.

MERCADET.

Ce sera comme un petit vaudeville à jouer entre votre femme et vous; oui, laissez-lui le plaisir de... D’ailleurs, nous les payerons... (A part.) En actions des salines de la Brive. (Haut.) C’est une misère! (A part.) Nous évaluerons l’étang cent mille francs de plus... Je suis sauvé!...

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Je suis sauvé!...

SCÈNE IX.

Les Mêmes, MADAME MERCADET, JULIE.

MERCADET.

Voici ma femme et ma fille.

MÉRICOURT.

Madame, permettez-moi de vous présenter monsieur de la Brive, un jeune homme de mes amis, qui a pour mademoiselle votre fille une admiration...

DE LA BRIVE.

Passionnée...

MERCADET, à de la Brive.

Vous aimez les Espagnoles, je le vois. Hein! quel teint! une véritable Andalouse, qui saura résister aux tempêtes de la vie!... Il n’y a que les brunes...

DE LA BRIVE.

J’aurais craint une blonde!...

MERCADET.

Ma fille est tout à fait la femme qui convient à un homme politique...

DE LA BRIVE, il lorgne Julie.

(A Mercadet.) Parfaitement bien mise. (A madame Mercadet.) Telle mère! telle fille! Madame, je mets mes espérances sous votre protection.

MADAME MERCADET.

Présenté par monsieur Méricourt, monsieur ne peut être que le bienvenu.

JULIE, à sa mère.

Quel fat!...

MERCADET, à sa fille.

Puissamment riche! Nous serons tous millionnaires! Et un garçon excessivement spirituel. Allons! soyez aimable, il le faut.

JULIE.

Que voulez-vous que je dise à un dandy que je vois pour la première fois et que vous me donnez pour mari?

DE LA BRIVE.

Mademoiselle veut-elle me permettre d’espérer qu’elle ne sera pas contraire à mes vœux?

JULIE.

Mon devoir est d’obéir à mon père.

DE LA BRIVE, à part.

Fière comme une laide; il faut faire plus de frais pour ces femmes-là que pour des duchesses.

JULIE, à part.

Il est bien fait, il est riche, pourquoi me rechercherait-il? il y a là-dessous quelque mystère.

DE LA BRIVE, à part.

Allons! (Haut, à Julie.) Mademoiselle, les jeunes personnes ne sont pas toujours dans les secrets des sentiments qu’elles inspirent! voici deux mois que j’aspire au bonheur de vous offrir mes hommages.

JULIE.

Qui plus que moi, monsieur, peut se trouver flattée d’exciter l’attention?

MADAME MERCADET, à sa fille.

Il est fort bien.

JULIE.

Ma mère, laissez-moi savoir si je puis être heureuse en épousant ce monsieur.

MERCADET, à Méricourt.

Vous pouvez compter sur ma reconnaissance, monsieur. Nous vous devons notre bonheur, car celui de notre fille est le nôtre.

MADAME MERCADET.

Monsieur de la Brive nous fera sans doute, ainsi que son ami, le plaisir d’accepter à dîner sans cérémonie...

MERCADET.

La fortune du pot. (A de la Brive.) Vous serez indulgent!...

MADAME MERCADET.

Monsieur de Méricourt, voulez-vous venir voir le tableau que nous devons mettre en loterie? (A Julie.) Nous allons te laisser causer un peu avec lui.

JULIE.

Merci! ma mère.

MADAME MERCADET.

Monsieur Mercadet?...

MERCADET, à de la Brive.

Elle est romanesque comme toutes les jeunes personnes qui ont du cœur et de l’imagination: ainsi, prenez le chemin de la poésie.

DE LA BRIVE, à Mercadet.

Le romanesque est la grammaire des sentiments modernes, je pourrais l’écrire. En deux mots, c’est l’art de cacher l’action sous la phrase...

MERCADET, en s’en allant.

Il est très-fort, ce jeune homme!

SCÈNE X.

DE LA BRIVE, JULIE.

JULIE.

Monsieur, ne trouvez pas étrange qu’une pauvre fille comme moi vous demande des preuves d’affection: mais ma défiance m’est commandée par la connaissance que j’ai de moi-même, de mon peu d’attraits...

DE LA BRIVE.

Cette modestie est déjà un attrait, mademoiselle!...

JULIE.

Si j’avais cette beauté merveilleuse qui fait éclore de soudaines passions, je trouverais des motifs à votre recherche: mais, pour m’aimer, il faut connaître mon cœur, et nous nous voyons pour la première fois...

DE LA BRIVE.

Mademoiselle, il est des sympathies inexplicables...

JULIE.

Ainsi, vous m’aimez sans savoir pourquoi?...

DE LA BRIVE.

Le jour qu’on se l’explique, l’amour existe-t-il? Ce n’est le plus beau des sentiments que parce qu’il est involontaire. Ainsi la première fois que je vous ai vue...

JULIE.

Ah! ce n’est pas la première!...

DE LA BRIVE.

Comment! mademoiselle, mais il y a deux mois que je vous aime. Je vous ai entendue au dernier concert de monsieur Verdelin, et votre voix m’a révélé... toute une âme...

JULIE.

Qu’ai-je donc chanté? Vous en souvenez-vous?...

DE LA BRIVE, à part.

Ah diantre! (Haut.) Je ne me souviens que de l’impression, qui fut délicieuse...

JULIE.

Monsieur, vous m’aimez donc, là, vraiment?...

DE LA BRIVE.

Mademoiselle, j’ai su que vous étiez une personne pleine de courage, douée d’une élévation rare dans les sentiments et dans les idées, instruite surtout; que vous sauriez créer un salon à Paris, être la compagne d’un homme politique, et, permettez-moi de vous le dire, toutes les femmes ne savent pas porter une haute fortune. Bien des parvenus ont été fort embarrassés de filles qu’ils avaient fait la faute d’épouser à l’aurore de leurs destinées; et sur l’océan politique, quand une femme n’est pas un puissant remorqueur, elle est un embargo! Je doutais de pouvoir rencontrer une femme qui pût comprendre et servir mon avenir, je vous ai vue et je me suis dit: Je puis être ambassadeur. Celle que j’aime sera la rivale des diplomates en corset que la Russie nous envoie!...

JULIE, à part.

Ils ont tous de l’ambition aujourd’hui!... (Haut.) Ainsi, vous êtes ambitieux et amoureux! Votre sympathie est doublée d’un raisonnement...

DE LA BRIVE, à part.

Elle n’est pas sotte! (Haut.) Mademoiselle, il y a tant de choses dans l’amour!...

JULIE.

Il y a tant de choses dans le vôtre, qu’il comprend sans doute le dévouement...

DE LA BRIVE.

Avant tout!...

JULIE.

Ainsi, ma famille?...

DE LA BRIVE.

Devient la mienne.

JULIE.

Rien ne vous arrêterait donc?

DE LA BRIVE.

Rien.

JULIE.

J’aime un jeune homme, monsieur.

DE LA BRIVE.

Je l’ai vu... et c’est ce qui m’avait donné, je vous l’avoue, des inquiétudes sur votre jugement: car ce petit jeune homme n’est pas votre fait du tout...

JULIE.

Vous vous trompez, monsieur, je ne puis renoncer à lui qu’en faveur d’un grand dévouement. Eh bien! si vous sauvez mon père de la ruine, je vous aimerai... j’oublierai cet amour que je croyais éternel, et je serai l’épouse la plus fidèle, la plus aimante, et je... (A part.) Ah! j’étouffe...

DE LA BRIVE, à part.

Elle m’a fait peur... mais elle me mène d’épreuves en épreuves, comme chez les francs-maçons... (Haut.) J’espère mériter par mon amour tout ce que les femmes doivent ordinairement sans condition à leurs maris. Mais cessez de mettre ainsi à l’épreuve une passion sincère. Mademoiselle, monsieur votre père et moi, nous nous sommes entendus sur toutes les questions d’intérêt...

JULIE.

Il vous a tout dit?...

DE LA BRIVE.

Tout!...

JULIE.

Vous le savez ruiné?...

DE LA BRIVE.

Ruiné!...

JULIE, à part.

Ah! je suis sauvée! (Haut.) Il doit environ trois cent mille francs.

DE LA BRIVE.

Il... doit... trois...

JULIE.

Où serait votre dévouement?

DE LA BRIVE, à part.

Le dévouement! c’est de l’épouser... Si elle croit que l’on peut se donner gratis un pareil vis-à-vis pour le reste de ses jours!...

JULIE.

N’en suis-je pas le prix?

DE LA BRIVE.

Méricourt est incapable de m’avoir...

JULIE.

Ah! vous ne m’aimez pas!...

DE LA BRIVE, à part.

Oh! j’ai donné dans cette invention de roman! (Haut.) Quand même votre père devrait des millions, je vous épouserais toujours, car je vous aime. Ah! vous jouez très-bien la comédie, et je ne m’en dédis pas: vous serez une délicieuse ambassadrice...

SCÈNE XI.

Les Mêmes, JUSTIN, PIERQUIN.

JUSTIN, à Julie.

Mademoiselle, monsieur Pierquin veut parler à monsieur votre père (Bas.) à propos de monsieur de la Brive, je crois.

JULIE.

Mon père est par là. (Elle montre les appartements.)

PIERQUIN.

Mademoiselle, je suis votre serviteur.

DE LA BRIVE.

Pierquin ici! (Il se retourne et va lorgner des tableaux.)

PIERQUIN, à part.

Oh! mais c’est mon Michonnin!... tout est perdu! Et moi qui, sachant qu’on le marie avec une héritière, venais pour ravoir ses lettres de change... Ce diable de Mercadet a du bonheur, il a su l’attirer chez lui!...

JULIE, à Pierquin.

Vous connaissez monsieur?

PIERQUIN.

Petite rusée! je vois que vous êtes du complot, et vous le gardez. (A part.) Oh! je devrais avoir une jolie nièce!

JULIE.

Qui est-ce?

PIERQUIN.

Michonnin! un débiteur introuvable. Ne le lâchez pas, je vais aller chercher un garde de commerce!

JULIE.

Pour monsieur de la Brive?

PIERQUIN.

Michonnin, pour nous!

JULIE.

Ce monsieur n’est pas riche?

PIERQUIN.

Un gibier de Clichy, qui a ses meubles sous le nom d’un ami...

JULIE.

Ah! (Elle rit.)

PIERQUIN, à part.

Ah! Mercadet m’a volé. (A Julie.) Amusez-le, et votre père pourra me payer quarante-sept mille francs; car, une fois coffré, ce gaillard-là se fera délivrer par quelque belle dame. (Justin revient.)

JULIE, à part.

Marié et coffré, c’est trop d’un!

JUSTIN, à Pierquin.

Monsieur est occupé, vous le savez, du mariage de mademoiselle, et vous prie de l’excuser...

PIERQUIN.

Et avec qui?

JUSTIN.

Mais avec ce monsieur-là. (Il montre de la Brive.)

PIERQUIN.

Oh! (A part.) C’est marier deux faillites ensemble. Va-t-on rire à la Bourse!... J’y cours. (Il sort.)

SCÈNE XII.

JULIE, DE LA BRIVE.

JULIE.

Monsieur, vous nommez-vous Michonnin?...

DE LA BRIVE.

Oui, mademoiselle, c’est le nom de notre famille, mais nous avons fait comme tant d’autres, et, depuis dix ans, nous nous nommons de la Brive, en mettant un M devant, c’est plus joli. La Brive est une charmante petite terre achetée par mon grand-père...

JULIE.

Cet homme dit-il vrai en disant que vous avez des dettes?

DE LA BRIVE.

Oh! très-peu, des misères; je les ai déclarées à votre père...

JULIE.

Ainsi, monsieur, vous m’épouserez par amour? (A part.) Rions un peu. (Haut.) Et pour ma dot?

DE LA BRIVE.

Mademoiselle, vous trouverez en moi le mari le plus aimant, le plus aimable. Socialiste, occupé des intérêts les plus graves de la politique, et tout à mon ambition, je vous laisserai maîtresse de... de votre fortune...

JULIE.

Eh! monsieur, je suis sans fortune... (Mercadet paraît.)

SCÈNE XIII.

Les Mêmes, MERCADET.

MERCADET.

Ma fille, voilà donc l’effet de votre passion pour ce jeune Minard! elle vous pousse à calomnier votre père, à...

JULIE.

A éclairer monsieur Michonnin, qui, se trouvant perdu de dettes, ne doit pas, ne peut pas épouser une fille sans fortune...

MERCADET.

Monsieur se nomme Michonnin?

JULIE.

Michonnin de la Brive...

MERCADET.

Laisse-nous, ma fille...

JULIE, bas, à son père.

Pierquin est sorti pour faire arrêter monsieur; j’espère que vous ne le souffrirez pas. Quel rôle aurais-je joué?...

MERCADET tire sa montre.

Le soleil est couché! Pierquin a vu monsieur?

JULIE.

Oui.

MERCADET.

Le diable entre dans mon jeu. (Julie sort.)

SCÈNE XIV.

DE LA BRIVE, MERCADET.

DE LA BRIVE, à part.

La noce est faite. Je suis plus que socialiste, je deviens communiste!

MERCADET, à part.

Trompé comme à la Bourse! par Méricourt, l’ami de ma femme! C’est à ne plus se fier à Dieu!...

DE LA BRIVE, à part.

Soyons digne de nous-même!...

MERCADET, à part.

Il y a de la légèreté dans son fait. Prenons-le de haut. (Haut.) Monsieur Michonnin, votre conduite est plus que blâmable!...

DE LA BRIVE.

En quoi, monsieur? Ne vous ai-je pas dit que j’avais des dettes?

MERCADET.

Soit. On peut avoir des dettes; mais où est située votre terre?...

DE LA BRIVE.

Dans les Landes.

MERCADET.

Elle consiste?

DE LA BRIVE.

En sables plantés de sapins...

MERCADET.

De quoi faire des cure-dents?

DE LA BRIVE.

A peu près.

MERCADET.

Cela vaut?

DE LA BRIVE.

Trente mille francs.

MERCADET.

Et c’est hypothéqué de...

DE LA BRIVE.

Quarante-cinq mille.

MERCADET.

Vous avez eu ce talent-là?...

DE LA BRIVE.

Oui.

MERCADET.

Peste! ce n’est pas maladroit: et vos marais?...

DE LA BRIVE.

Touchent à la mer.

MERCADET.

Ainsi, c’est tout bonnement l’Océan?

DE LA BRIVE.

Les gens du pays ont eu la méchanceté de le dire, et mes emprunts se sont arrêtés net.

MERCADET.

Il eût été très-difficile de mettre la mer en actions.

DE LA BRIVE.

Oh! ce n’est pas la mer à boire!...

MERCADET.

Non, mais à faire avaler? Monsieur, entre nous, votre moralité me semble...

DE LA BRIVE.

Assez!

MERCADET.

Hasardée!...

DE LA BRIVE.

Oh!... monsieur, si ce n’est qu’entre nous...

MERCADET.

Vous mettez, d’après une note que j’ai vue sur certains dossiers, tout votre mobilier sous le nom d’un ami, vous signez vos lettres de change Michonnin, et vous ne portez que le nom de la Brive.

DE LA BRIVE.

Eh bien! monsieur, après?

MERCADET.

Après?... On peut vous faire un fort méchant parti.

DE LA BRIVE.

Monsieur, n’allez pas trop loin, je suis votre hôte...

MERCADET.

Vous voulez, à l’aide de ces subterfuges, entrer dans une famille respectable, y abuser de la confiance d’un père et d’une mère... Vous avez feint d’aimer ma fille... (A part.) On peut exploiter ce garçon-là; il a de la tenue, il est élégant, spirituel... (Haut.) Vous êtes une...

DE LA BRIVE.

Ne dites pas le mot, il vous coûterait la vie...

MERCADET.

La vie! vous êtes mon hôte, monsieur...

DE LA BRIVE.

Après tout, monsieur, votre fille avait-elle une dot?

MERCADET.

Monsieur?...

DE LA BRIVE, à part.

Je le vaux bien et je suis le plus fort. (Haut.) Oui, monsieur, aviez-vous deux cent mille francs?...

MERCADET.

Les vertus de ma fille...

DE LA BRIVE.

Ah! vous n’aviez pas deux cent mille francs?... Et moi j’engagageais ma précieuse liberté! Ne suis-je pas un capital? Vous vouliez escroquer un gendre?...

MERCADET.

Le mot est fort.

DE LA BRIVE.

Vous le méritez.

MERCADET, à part.

Il a de l’aplomb!...

DE LA BRIVE.

Et, je le vois, vous abusiez de mon inexpérience. Je pourrais aussi me plaindre.

MERCADET.

L’inexpérience d’un homme qui emprunte sur des sables une somme de soixante pour cent au delà de leur valeur!...

DE LA BRIVE.

Avec du sable on fait du cristal.

MERCADET.

C’est une idée!

DE LA BRIVE.

Vous voyez, monsieur, que nos moralités se ressemblent! (Mouvement de Mercadet.) Ah! entre nous...

MERCADET, à part.

Je vais l’aplatir!... (Haut.) C’est ce qui vous trompe, monsieur: vous êtes mon débiteur, et je vous tiens. Ah! j’ai sur vous pour quarante-huit mille francs de lettres de change, intérêts et frais, à moi cédés par Pierquin, et je puis vous faire coffrer pendant cinq ans.

DE LA BRIVE.

Je serais alors votre hôte.

MERCADET.

Ah! vous le prenez sur ce ton-là! Mais vous vous moquez donc de votre dette, de votre signature?

DE LA BRIVE.

Et vous?

MERCADET, à part.

Voilà mon affaire! (Haut.) Dans quelle situation êtes-vous, là, vraiment?

DE LA BRIVE.

Désespérée... Méricourt me marie parce que je lui dois trente mille francs au delà de la valeur de mon mobilier.

MERCADET.

Compris. Je ne m’amuserai pas à vous faire de la morale; vous aimeriez mieux un billet de mille...

DE LA BRIVE.

Oh! soyez mon beau-père!...

MERCADET.

Non, nos deux misères feraient une trop grande pauvreté; mais écoutez-moi...

SCÈNE XV.

Les Mêmes, MADAME MERCADET.

MADAME MERCADET, à Mercadet.

Ce monsieur dîne-t-il toujours?...

MERCADET.

Certainement. Dans les circonstances difficiles, le dîner porte conseil. (A part.) Il faut que je le grise pour le connaître à fond.

DE LA BRIVE.

J’ai l’appétit de mon désespoir...

MERCADET.

Dînons!

MADAME MERCADET.

J’entends la voiture de Verdelin!

MERCADET.

Que dire à Verdelin?

SCÈNE XVI.

Les Mêmes, VERDELIN, JUSTIN en grande tenue.

JUSTIN.

Monsieur Verdelin.

VERDELIN, à Mercadet.

Je n’amène point madame Verdelin, et je ne sais même pas si je puis dîner avec toi.

MERCADET, à part.

Il est furieux. (Haut.) La main aux dames! (A sa femme.) Laisse-nous. (A Verdelin.) Eh bien! qu’as-tu?... (Madame Mercadet et Monsieur de la Brive sortent.)

VERDELIN.

Est-ce là ton gendre?

MERCADET.

Oui et non.

VERDELIN.

Voilà ce beau mariage?

MERCADET, à part.

Il sait tout! (Haut.) Ce mariage, mon cher Verdelin, n’a plus lieu, je suis trompé par Méricourt! Méricourt!... tu sais ce qu’il nous est? Mais...

VERDELIN.

Mais, il n’y a pas de mais... Tu m’as, ce matin, joué une de tes comédies, où ta femme et ta fille avaient un rôle, pour m’arracher mille écus! Je m’en doutais. Eh bien! ce n’est ni délicat ni...

MERCADET.

N’achève pas, Verdelin! Voilà comme on juge les gens dans le malheur... On soupçonne tout chez eux!... Pourquoi donc t’aurais-je emprunté ton service? Pourquoi donnerais-je à dîner? Eussé-je habillé ces deux femmes sans une espérance?... D’abord qui t’a dit que le mariage de Julie était manqué?...

VERDELIN.

Pierquin, que j’ai rencontré...

MERCADET.

Cela se sait donc?...

VERDELIN.

Tout le monde en rit! Tu as ton portefeuille plein de créances sur ton gendre! Pierquin m’a dit que tes créanciers se réunissent ce soir chez Goulard pour agir tous demain comme un seul homme.

MERCADET.

Ce soir! — Demain! Ah! j’entends sonner le glas de la faillite!...

VERDELIN.

On veut débarrasser la Bourse, autant qu’on le pourra, de tous les faiseurs d’affaires.

MERCADET.

Les imbéciles!... Ainsi demain on m’emballerait?

VERDELIN.

Pour Clichy, dans un fiacre!

MERCADET.

Le corbillard du spéculateur! Viens dîner!

VERDELIN.

Le dîner me coûte trop cher, j’en aurais une indigestion! Merci!

MERCADET.

Demain la Bourse reconnaîtra dans Mercadet un de ses maîtres! Viens dîner, Verdelin, viens sans crainte. (A part.) Allons! (Haut.) Oui, toutes mes dettes seront payées!... Et la maison Mercadet remuera des millions!... Je serai le Napoléon des affaires.

VERDELIN.

Quel homme!

MERCADET.

Et sans Waterloo.

VERDELIN.

Et des troupes?...

MERCADET.

Je!... je payerai! Que peut-on répondre à un négociant qui dit: Passez à la caisse!...

VERDELIN.

Je dîne alors, et je suis enchanté. Vivat Mercadetus, speculatorum imperator!

MERCADET.

Il l’a voulu!... Demain je trône sur des millions, ou je me couche dans les draps humides de la Seine!

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE PREMIÈRE.

MERCADET, JUSTIN.

MERCADET, il sonne.

Sachons avant tout l’effet qu’ont produit mes mesures...

JUSTIN.

Monsieur?...

MERCADET.

Justin, je désirerais que l’arrivée de monsieur Godeau fût tenue secrète...

JUSTIN.

Oh! monsieur, vous êtes perdu alors... Monsieur Brédif est déjà sorti... le tapage que cette berline a fait cette nuit, en entrant dans la cour à deux heures du matin, a réveillé tout le monde, et monsieur Brédif le premier! Dans le premier moment, il a cru que monsieur partait pour Bruxelles...

MERCADET.

Allons donc! je paye...

JUSTIN.

Monsieur se dérange!

MERCADET.

Tu te crois déjà mon secrétaire!... Je te pardonne, Justin, car tu me comprends!...

JUSTIN.

Cette berline est énormément crottée, monsieur; mais le père Grumeau a remarqué qu’elle n’avait pas apporté de bagages...

MERCADET.

Godeau avait tellement hâte de venir ici réparer ses torts envers moi, qu’il a laissé ses colis au Havre. Il arrive de Calcutta avec une riche cargaison; mais sa femme est restée... Oui, il a fini par épouser la personne de laquelle il avait un fils, et qui a eu le dévouement de l’accompagner...

JUSTIN.

Il est fort heureux que monsieur ait passé la nuit à travailler, car il a pu...

MERCADET.

Recevoir Godeau! vous remplacer!... Vous avez fait bombance! vous vous êtes grisé, monsieur Justin!...

JUSTIN.

Nous n’avons bu que ce qui restait!...

MERCADET.

Si tu pouvais faire croire qu’il n’y a pas de Godeau, ça modérerait l’ardeur de mes créanciers, et je pourrais traiter avec eux à des conditions tolérables...

JUSTIN, à part.

Est-il fin! Si cet homme-là n’est pas riche, ce sera une injustice du diable!

MERCADET.

Envoie le père Grumeau chez mon courtier marron...

JUSTIN.

Monsieur Berchut! rue des Filles-Saint-Thomas... A celui-là, le père Grumeau peut annoncer l’arrivée de monsieur Godeau?...

MERCADET.

Justin, tu feras fortune. Allons! veille à ce que personne ne me dérange, jusqu’à ce que je t’aie sonné.

SCÈNE II.

MERCADET, seul.

Quand Mahomet a eu trois compères de bonne foi (les plus difficiles à trouver), il a eu le monde à lui! J’ai déjà Justin. Le second?... on ne peut pas l’abuser! Si l’on croit à l’arrivée de Godeau, je gagne huit jours, et qui dit huit jours dit quinze en matière de payement! Je vais acheter, sous le nom de Godeau, pour trois cent mille francs d’actions de la Basse-Indre, ce matin, tout à l’heure, avant Verdelin. Et alors, quand Verdelin, qui me croyait hors d’état de lui faire concurrence, et qui n’a pas eu l’idée de m’intéresser dans cette affaire, en demandera, mon gaillard déterminera la hausse!... D’ailleurs, cette nuit, j’ai écrit une lettre, au nom de plusieurs actionnaires, pour exiger la publicité du rapport que l’argent de Verdelin retarde... Berchut fera paraître cette lettre dans tous les journaux; en peu de temps, les actions vont s’élever à vingt-cinq pour cent au-dessus du pair: j’aurai six cent mille francs de bénéfice. Avec trois cent mille, je paye l’achat. Avec les trois cent mille autres, je désintéresse mes créanciers. Oui, mon Godeau leur arrachera bien une petite remise de quatre-vingt mille francs. Libéré de ma dette, je deviens le roi de la place! (Il se promène majestueusement.) J’ai eu de l’audace!... Aller demander moi-même une berline chez un carrossier des Champs-Élysées, comme si je voulais partir nuitamment! Ce diable de postillon, que je guettais, a failli tout compromettre par ses remercîments. Le pourboire était trop fort! Une faute! Allons, à nous deux! (Il ouvre la porte de sa chambre.) Michonnin! le garde du commerce!...

SCÈNE III.

MERCADET, DE LA BRIVE, il entre effrayé.

MERCADET.

Rassurez-vous!... c’était pour vous bien réveiller!...

DE LA BRIVE.

Monsieur, l’orgie est pour mon intelligence ce qu’est un orage pour la campagne, ça la rafraîchit, elle verdoie! et les idées poussent, fleurissent!... In vino varietas!...

MERCADET.

Hier, mon cher ami, nous avons été malheureusement interrompus dans notre conversation d’affaires...

DE LA BRIVE.

Beau-père, je me la rappelle parfaitement. Nous avons reconnu que nos maisons ne pouvaient plus tenir leurs engagements... Nous allons... (en style de coulisse) être exécutés. Vous avez le malheur d’être mon créancier, et moi j’ai le bonheur d’être votre débiteur pour quarante sept mille deux cent trente-trois francs et des centimes...

MERCADET.

Vous n’avez pas la tête lourde!

DE LA BRIVE.

Rien de lourd, ni dans les poches, ni dans la conscience! Que peut-on me reprocher? En mangeant ma fortune, j’ai fait gagner tous les commerces parisiens, même ceux qu’on ne connaît pas! Nous, inutiles!... Nous, oisifs! Allons donc!... Nous animons la circulation de l’argent...

MERCADET.

Par l’argent de la circulation!...

DE LA BRIVE.

Oui, lorsque je n’en ai plus eu, je l’ai payé cher: n’est-ce pas l’honorer? On en a fait un dieu, je n’ai pas lésiné sur les frais du culte!...

MERCADET.

Oh! vous avez bien toute votre intelligence!...

DE LA BRIVE.

Je n’ai plus que cela!

MERCADET.

C’est notre hôtel des Monnaies. Eh bien! dans la disposition où je vous vois, je serai bref.

DE LA BRIVE.

Alors, je m’assieds, papa! car vous m’avez furieusement l’air, comme nous disons, nous autres gentlemen-riders, de marcher sur votre longe!...

MERCADET.

En affaires, on a le droit d’être habile... (De la Brive fait un signe.) L’excessive habileté n’est pas l’indélicatesse, l’indélicatesse n’est pas la légèreté, la légèreté n’est pas l’improbité, mais tout cela s’emboîte comme des tubes de lorgnette...

DE LA BRIVE, à part.

Il ne m’a pas grisé pour moi!

MERCADET.

Enfin, les nuances sont imperceptibles, et, pourvu qu’on s’arrête juste au Code, si le succès arrive...

DE LA BRIVE.

Ah! pardieu, le succès... Je l’ai déjà dit, et le mot a réussi... Le succès est souvent un grand gueux!...

MERCADET.

Nos esprit sont jumeaux!

DE LA BRIVE.

Monsieur, sur le terrain où nous sommes, beaucoup de gens d’esprit se rencontrent.

MERCADET.

Je vous vois sur la pente dangereuse qui mène à cette audacieuse habileté que les sots reprochent aux faiseurs!... Vous avez goûté aux fruits acides, enivrants du plaisir parisien. La vanité vous enfonce à plein cœur l’acier de ses griffes! Vous avez fait du luxe le compagnon inséparable de votre existence! Pour vous, Paris commence à l’Étoile et finit au Jockey-Club! Paris, pour vous, c’est le monde des femmes dont on parle trop ou dont on ne parle pas...

DE LA BRIVE.

Oh! oui.

MERCADET.

C’est la capiteuse atmosphère des gens d’esprit, du journal, du théâtre et des coulisses du pouvoir, vaste mer où l’on pêche! Ou continuer cette existence, ou vous faire sauter la cervelle...

DE LA BRIVE.

Non! la continuer sans me...

MERCADET.

Vous sentez-vous le génie de vous soutenir, en bottes vernies, à la hauteur de vos vices? de dominer les gens d’esprit par la puissance du capital, par la force de votre intelligence? Aurez-vous toujours le talent de louvoyer entre ces deux caps où sombre l’élégance: le restaurant à quarante sous et Clichy?...

DE LA BRIVE.

Mais vous entrez dans ma conscience comme un voleur, vous êtes ma pensée! Que voulez-vous de moi?

MERCADET.

Je veux vous sauver en vous lançant dans le monde des affaires.

DE LA BRIVE.

Par où?

MERCADET.

Soyez l’homme qui se compromettra pour moi...

DE LA BRIVE.

Les hommes de paille peuvent brûler...

MERCADET.

Soyez incombustible.

DE LA BRIVE.

Comment entendez-vous les parts?

MERCADET.

Essayez! servez-moi dans la circonstance désespérée où je me trouve, et je vous rends... vos quarante-sept mille deux cent trente-trois francs soixante-dix-neuf centimes... Entre nous, là, vraiment, il ne faut que de l’adresse...

DE LA BRIVE.

Au pistolet, à l’épée...

MERCADET.

Il n’y a personne à tuer. Au contraire...

DE LA BRIVE.

Ça me va.

MERCADET.

Il faut faire revivre un homme.

DE LA BRIVE.

Ça ne me va plus! Mon cher ami, le Légataire, la Cassette d’Harpagon, le petit mulet de Sganarelle, enfin toutes les farces qui nous font rire dans l’ancien théâtre, sont aujourd’hui très-mal prises dans la vie réelle. On y mêle des commissaires de police, que, depuis l’abolition des priviléges, l’on ne rosse plus.

MERCADET.

Et cinq ans de Clichy, hein? quelle condamnation!...

DE LA BRIVE.

Au fait! c’est selon ce que vous ferez faire au personnage!... car mon honneur est intact et vaut la peine de...

MERCADET.

Vous voulez le bien placer, mais nous en aurons trop besoin pour n’en pas tirer tout ce qu’il vaut! Voyez-vous! tant que je ne serai pas tombé, je conserve le droit de fonder des entreprises, de lancer des affaires. On nous a tué la prime. Les commandites expirent de la maladie du dividende, mais notre esprit sera toujours plus fort que la loi! On ne tuera jamais la spéculation. J’ai compris mon époque! Aujourd’hui, toute affaire qui promet un gain immédiat sur une valeur... quelconque, même chimérique, est faisable! On vend l’avenir, comme la loterie vendait le rêve de ses chances impossibles. Aidez-moi donc à rester assis autour de cette table toujours servie de la Bourse, et nous nous y donnerons une indigestion! car, voyez-vous, ceux qui cherchent des millions les trouvent très-difficilement, mais ceux qui ne les cherchent pas n’en ont jamais trouvé!

DE LA BRIVE, à part.

On peut se mettre dans la partie de monsieur!

MERCADET.

Eh bien?

DE LA BRIVE.

Vous me rendrez mes quarante-sept mille livres?...

MERCADET.

Yes, sir!

DE LA BRIVE.

Je ne serai que très-habile!

MERCADET.

Ouh! ouh... Léger! Mais cette légèreté sera, comme disent les Anglais, du bon côté de la loi!

DE LA BRIVE.

De quoi s’agit-il?

MERCADET.

D’être quelque chose comme un oncle d’Amérique, un associé dans les Indes.

DE LA BRIVE.

Si ce n’est que cela!

MERCADET.

Vous achèterez des actions en baisse pour les vendre en hausse.

DE LA BRIVE.

Verbalement!

MERCADET.

J’ai la signature sociale! Mon associé, car nous sommes toujours associés, s’en est servi pour endosser les effets qu’il m’a pris en 1830; j’ai bien le droit d’en user aujourd’hui contre lui...

DE LA BRIVE.

Bien, parbleu!...

MERCADET.

Du moment où personne ne vous trouvera, ne vous reconnaîtra...

DE LA BRIVE.

Je cesserai d’ailleurs le personnage dès que je vous en aurai donné pour quarante-sept mille deux cent trente-trois francs soixante-dix neuf centimes.

MERCADET.

Du bruit? Justin écoute! (Très-haut.) Rentre, Godeau, tu me perds. Allons! repose-toi!... (Il le pousse dans la chambre.)

Illustration from Théâtre

IMP. S. RAÇON.

VIOLETTE.

Soyons fermes! ne nous laissons plus abuser par de faux à-compte.

(LE FAISEUR.)

SCÈNE IV.

MERCADET, JUSTIN, BERCHUT.

JUSTIN, à travers la porte.

Monsieur, c’est monsieur Berchut.

MERCADET, ouvre la porte.

Bonjour, Berchut. Il y a eu de la baisse hier sur les actions de la Basse-Indre.

BERCHUT.

Énorme! monsieur Verdelin en a fait vendre quelques-unes à vingt-cinq pour cent au-dessous du versement! La panique ira, ce matin, on ne sait où!

MERCADET.

Si, à la petite Bourse, ces actions baissaient de quinze pour cent sur le cours d’hier, je prends deux mille actions.

BERCHUT, tire son carnet et calcule.

Ce serait alors trois cent mille francs.

MERCADET.

C’est ce que j’ai calculé! Au pair, elles vaudront six cent mille francs.

BERCHUT.

A quel terme, et comment me couvrirez-vous?

MERCADET.

Une couverture!... fi donc! Je traite ferme. Apportez-moi les actions, je paye!

BERCHUT.

Dans la situation où vous êtes, vous achetez évidemment pour Godeau.

MERCADET.

Godeau!

BERCHUT.

Je le sais arrivé...

MERCADET.

Chut! je suis perdu, si l’on vient à savoir... Qui vous a dit cela?

BERCHUT.

Votre portier, que mon commis a fait causer.

MERCADET.

Ah! j’ai oublié de lui sceller la bouche d’une pièce d’or.

BERCHUT.

Eh bien! envoyez donc sa voiture chez un carrossier. Si vos créanciers (car je vous comprends, vous allez liquider), s’ils la voient, ils seront intraitables...

MERCADET.

Oh! pour avoir de l’argent sur-le-champ, ils feront bien quelques petits sacrifices. L’argent vivant!...

BERCHUT.

Oui, ça se paye!... (A part.) Il y a toujours à gagner avec ce diable d’homme-là... Montrons-nous bien! (Haut.) Dites donc, Mercadet, si c’est pour Godeau?...

MERCADET, à part.

Allons donc! Hue!...

BERCHUT.

Qu’il me donne un ordre et cela suffira!

MERCADET, à part.

Sauvé! (Haut.) Il dort, mais, dès qu’il sera réveillé, vous aurez l’ordre...

BERCHUT.

L’affaire est faite alors; Goulard et deux autres spéculateurs m’ont donné commission de vendre à tout prix.

MERCADET.

A terme...

BERCHUT.

A dix jours.

MERCADET.

Eh bien! envoyez les actions à Duval, car Godeau, mon cher, m’a fait l’affront de le prendre pour banquier...

BERCHUT, à part.

Et il a eu raison!

MERCADET.

C’est mal, mais que voulez-vous que je dise? Il a de si bonnes intentions pour moi!... Pas un mot!... Nous allons reprendre les affaires!... Je vous vois d’ici la fin de l’année cent mille francs de courtages chez nous...

BERCHUT.

Puis-je prendre de la Basse-Indre pour mon compte?...

MERCADET, à part.

Encore un compère de bonne foi! (Haut.) Oui, mais poussez roide à la baisse à la petite Bourse!... Tenez, (il lui donne une lettre) faites insérer cette lettre dans tous les journaux, et annoncez-la lorsque vous aurez acheté... Entre nous, à l’ouverture de la grande Bourse, il y aura déjà quinze pour cent de hausse! Gardez-moi le secret sur le retour de Godeau, niez-le!... (A part.) Il va le tambouriner!

SCÈNE V.

MERCADET, MADAME MERCADET.

MERCADET, à part.

Bon! voilà ma femme! Dans ces circonstances-là les femmes gâtent tout, elles ont des nerfs! (Haut.) Que veux-tu, madame Mercadet? Tu as une figure d’enterrement...

MADAME MERCADET.

Monsieur, vous comptiez sur le mariage de Julie pour raffermir votre crédit et calmer vos créanciers, mais l’événement d’hier vous met à leur merci...

MERCADET.

Eh bien! vous n’y êtes pas, vous!...

MADAME MERCADET.

Puis-je vous être utile?

MERCADET, à part.

Je vais me défaire d’elle en la brusquant. (Haut.) Utile! vous! vous vous promenez depuis dix-huit mois avec Méricourt, et vous ignorez son caractère: il a de l’argent, il est le créancier de Michonnin!... Vous ne serez jamais qu’une bonne femme de ménage!... M’être utile?... Ah! oui, tenez, il fait un temps superbe! Demandez une magnifique calèche, habillez-vous, vous et votre fille, et... allez déjeuner à Saint-Cloud, par le bois de Boulogne, vous me rendrez ainsi le plus grand service...

MADAME MERCADET, à part.

Il trame quelque chose contre ses créanciers, je veux tout savoir.

SCÈNE VI.

Les Mêmes, JULIE, d’abord, puis MINARD.

MERCADET, à sa fille qui traverse le théâtre.

Allez-vous vous envoler ainsi par les appartements? Je veux y être seul avec mes créanciers...

JULIE, qui revient suivie de Minard.

Mon père, c’est que c’est... Adolphe.

MERCADET.

Eh bien! monsieur, venez-vous encore me demander ma fille?

JULIE.

Oui, papa.

MINARD.

Oui, monsieur. J’ai déclaré mon attachement à monsieur Duval, qui, depuis neuf ans, me sert de père, et, comme il a vu naître mademoiselle Julie, il a fort approuvé mon choix. «C’est comme sa mère, a-t-il dit, un trésor d’honneur, de qualités solides, et une personne sans ambition...» Mademoiselle Julie m’a pardonné d’avoir eu peur pour elle de la misère...

MERCADET.

Vous aviez raison. Je ne veux pas que ma fille épouse un homme sans fortune...

MINARD.

Mais, monsieur, j’avais, sans le savoir, une petite fortune...

MERCADET.

Ah bah!...

MINARD.

En me confiant à monsieur Duval, ma mère lui avait remis une somme que ce bon Duval a fait valoir au lieu de la consacrer à mon entretien. Ce petit capital se monte maintenant à trente mille francs... En apprenant le malheur qui vous arrive, j’ai prié monsieur Duval de me confier cette somme, et je vous l’apporte, monsieur, car, quelquefois, avec des à-compte, on arrange...

MADAME MERCADET, s’essuyant les yeux.

Bon jeune homme!...

JULIE, elle serre la main de Minard.

Bien, bien, Adolphe!...

MERCADET.

Trente mille francs!... (A part.) On pourrait les tripler en achetant des actions du gaz Verdelin, et il y aurait moyen d’arriver!... Non! non. (A Minard.) Enfant, vous êtes dans l’âge du dévouement... Si je pouvais payer cent mille écus avec trente mille francs, la fortune de la France, la mienne, celle de bien du monde serait faite... Non! gardez votre argent.

MINARD.

Comment! vous me refusez? (Madame Mercadet l’embrasse.)

MERCADET, à part.

Je les ferais bien patienter un mois. Je pourrais, par quelques coups d’audace, raviver des valeurs éteintes; mais l’argent de ces pauvres enfants, ça me serrerait le cœur... On ne chiffre pas juste en larmoyant... On ne joue bien que l’argent des actionnaires... Non, non! (Haut.) Adolphe, vous épouserez ma fille.

MINARD.

Ah! monsieur... Julie, ma Julie!

MERCADET.

Quand elle aura trois cent mille francs de dot.

MINARD.

Ah! monsieur, où nous rejetez-vous?

MERCADET, à part.

Je ne vendrai les deux mille actions qu’à vingt-cinq pour cent au-dessus du pair... (Haut.) Dans un mois, et si vous voulez me rendre service... (Minard tend le portefeuille.) Mais serrez donc ce portefeuille! Eh bien! emmenez ma femme et ma fille. (A part.) Quelle tentation! j’y ai résisté. J’ai eu tort. Enfin, si je succombe, je leur ferai valoir ce petit capital, je leur manœuvrerai leurs fonds... Ma pauvre fille est aimée... Quels cœurs d’or! Chers enfants, je les enrichirai... Allons instruire mon Godeau. (Il sort.)

SCÈNE VII.

Les Mêmes, moins MERCADET.

MINARD.

Je voudrais tant racheter ma faute!

MADAME MERCADET.

Ah! monsieur Adolphe, le malheur nous sert au moins à reconnaître ceux qui nous sont vraiment attachés...

JULIE.

Je ne vous remercie pas, car j’ai toute la vie pour cela! Mais, Adolphe, ce moment où j’ai été fière, oh! bien fière de vous, sera pour le cœur comme un diamant qui reluira dans les fêtes domestiques.

MADAME MERCADET.

Ah! mes chers enfants!... si votre père voulait payer ses créanciers, s’il voulait renoncer aux affaires et aller vivre à la campagne, que nous manquerait-il pour être heureux?... Oh! comme je soupire après une honnête et calme obscurité! combien je suis lasse de cette fausse opulence, de ces alternatives de luxe et de misère, les cahots de la spéculation!

JULIE.

Sois tranquille, maman, nous triompherons de la Bourse!

MADAME MERCADET.

Il faudrait, pour convertir ton père, de tels événements, que je ne les souhaite pas!... Ah! voici le plus âpre de ses créanciers, un homme qui crie et menace...

SCÈNE VIII.

Les Mêmes, GOULARD.

GOULARD.

Madame, pardonnez-moi de vous déranger, je ne veux pas être importun, je viens me mettre aux ordres de mon cher ami Mercadet...

MINARD, à madame Mercadet.

Mais il est très-poli.

JULIE, à sa mère.

Mon père aura trouvé quelque ressource...

MADAME MERCADET.

(A part.) Je le crains. (A Goulard.) Il va venir, monsieur.

GOULARD.

J’ai su l’événement heureux qui change la face de vos affaires.

JULIE.

Ah! monsieur, dites-nous la vérité, car nous n’en savons rien!

GOULARD, à part.

Est-elle fûtée!...

MADAME MERCADET.

Monsieur, je vous en supplie, quel événement?...

GOULARD.

L’arrivée de son associé, de Godeau.

MADAME MERCADET.

Ah! monsieur! ma fille!... Adolphe! ah! quel bonheur!... Monsieur, vous avez vu Godeau! revient-il riche?...

GOULARD.

Vous le savez bien, il a débarqué chez vous... vous donniez le dîner pour lui; mais il est arrivé trop tard...

MADAME MERCADET.

Godeau ici!... cette nuit?

GOULARD.

Oh! j’ai vu sa berline.

JULIE.

Oui, maman, il est venu cette nuit une voiture...

MADAME MERCADET.

Monsieur, personne n’est venu cette nuit chez moi, je vous le jure...

GOULARD.

Très-bien, madame, vous entendez à merveille les intérêts de monsieur Mercadet!... Il vous a fait votre leçon...

MADAME MERCADET.

Monsieur...

GOULARD.

Mais il ne pourra pas longtemps nous cacher Godeau!... Nous attendrons... un mois, s’il le faut. D’ailleurs, cela se sait à la petite Bourse, où tous ses créanciers s’étaient donné rendez-vous ce matin. Godeau a déjà pris deux mille actions de la Basse-Indre... Mauvais début. On voit bien qu’il arrive des Indes, il ne connaît pas encore la place!

MADAME MERCADET.

Monsieur, vous me parlez hébreu...

GOULARD.

Eh bien! je vais parler français. Tenez, madame, je ferai un petit sacrifice sur ma créance, si vous voulez me donner les moyens de m’entendre avec Godeau...

JULIE.

Monsieur, ma mère et moi nous ne comprenons rien aux affaires!...

GOULARD, à part.

Comme ce gaillard-là sait se servir de sa femme! et quel air d’ingénuité la fille et la mère savent prendre! Je me marierai!...

MADAME MERCADET, à Goulard.

Monsieur, je vais vous envoyer mon mari. (A sa fille.) Je crains la hardiesse de ton père... S’il veut nous renvoyer, c’est qu’il a peur de nous. Oh! cette fois, je vais surveiller ses opérations. (Julie et sa mère sortent.)

SCÈNE IX.

GOULARD, MINARD.

GOULARD.

Écoutez, monsieur, je sais que vous épousez mademoiselle Mercadet, Duval me l’a dit. Si le vieux père Duval vous a conseillé ce mariage, c’est qu’il savait l’arrivée de Godeau, car Godeau n’a confiance qu’en Duval. Berchut sait tout!

MINARD.

C’est vous qui m’apprenez l’arrivée de monsieur Godeau.

GOULARD.

Bien! vous vous regardez comme étant de la famille, et vous êtes dans le complot du silence!... Eh bien, tenez, c’est dans l’intérêt de Mercadet: dites à Godeau que s’il veut me payer sur-le-champ, je fais une remise de vingt-cinq pour cent...

MINARD.

Monsieur, je n’ai point encore le moindre droit à m’occuper des affaires de monsieur Mercadet, et il trouverait, je crois, très-mauvais que je... D’ailleurs, le voici...

SCÈNE X.

Les Mêmes, MERCADET, puis JUSTIN.

MERCADET.

Mon cher Adolphe, ces dames vous attendent. (Bas.) Emmenez-les déjeuner à la campagne, ou vous n’aurez jamais Julie.

MINARD.

Je vous le promets... (Il sort.)

MERCADET.

Eh bien, Goulard, vous êtes tous décidés, m’a-t-on dit hier, à me faire déposer mon bilan! Vous prétendez que je suis un faiseur...

GOULARD.

Vous! un des hommes les plus capables de Paris! un homme qui gagnera des millions dès qu’il en aura un!

MERCADET.

Ne vous êtes-vous pas assemblés pour...

GOULARD.

Pour savoir comment vous aider! nous attendrons, mon cher ami, tant qu’il vous plaira...

MERCADET.

Un mot du lendemain! Je vous remercie comme si vous m’aviez dit cela, mon cher, hier matin... (Justin entre.) Que voulez-vous, Justin?

JUSTIN, bas.

Monsieur... monsieur Violette m’offre soixante francs si je lui fais parler à monsieur Godeau...

MERCADET.

Soixante francs!... (A part.) Il me les a volés!...

JUSTIN.

Monsieur ne veut pas que je perde ces profits-là?...

MERCADET.

Laisse-toi corrompre!... tu deviens très-secrétaire... et je te livre aussi celui-là... tonds-le...

JUSTIN.

Oh! de près!...

MERCADET.

Goulard! vous permettez?... J’ai deux mots à écrire relativement à ce que Justin vient de me dire... (Mercadet sort.)

SCÈNE XI.

GOULARD, JUSTIN.

GOULARD.

J’ai compris...

JUSTIN.

Monsieur est si fin!...

GOULARD.

Combien Violette, il est là, t’offre-t-il pour lui faire parler à monsieur Godeau?

JUSTIN.

Monsieur sait que monsieur Godeau?... Non, il ne m’a rien offert...

GOULARD.

Que t’a-t-il donné?

JUSTIN.

Pour trahir monsieur, qui m’a tant recommandé de cacher l’arrivée... dame! dix louis.

GOULARD.

En voilà quinze, mon garçon!

JUSTIN, à part.

Ah! si monsieur Godeau pouvait venir souvent!...

GOULARD.

Mais je le verrai le premier!... Une créance de soixante quinze mille francs.

JUSTIN.

Si monsieur veut attendre avec monsieur Violette dans un cabinet noir, j’irai vous avertir au moment où monsieur Godeau déjeunera, car monsieur veut qu’il soit servi dans ce salon.

GOULARD.

Bien! (Il sort.)

JUSTIN.

Ils seront là comme du poisson dans un vivier, et je les mettrai dedans tous les uns après les autres...

SCÈNE XII.

JUSTIN, MERCADET.

MERCADET.

Eh bien!

JUSTIN.

J’attendrai les ordres de monsieur pour lui laisser voir monsieur Godeau.

MERCADET.

Va, mon garçon, fais ta recette, et surtout n’écoute pas ce que nous dirons, Godeau et moi... (A part.) Il va venir coller son oreille à la porte!

SCÈNE XIII.

MERCADET, puis DE LA BRIVE.

MERCADET, un moment seul.

C’est effrayant comme il ressemble à Godeau, tel que je me le figure après bientôt dix ans de séjour aux Indes... Venez...

DE LA BRIVE, déguisé.

Ah! mon cher ami! quel affreux climat que le climat de Paris!... Si je n’avais pas mon fils ici, je n’y serais jamais revenu; mais il était bien temps d’apprendre à ce pauvre garçon que son père et sa mère se sont mariés...

MERCADET fait du bruit à la porte et sonne.

Ah çà! vous avez donc joué la comédie, vous êtes supérieurement grimé...

DE LA BRIVE.

Mon début, en 1827, fut une marquise d’un certain âge qui aimait à jouer les jeunes premières; elle avait à sa terre, en Touraine, un théâtre. (Justin entre.)

MERCADET.

Du feu! pour le houka de monsieur. Tu verras à servir ici, sur ce guéridon, le thé de monsieur.

JUSTIN.

Monsieur, Pierquin essaye de corrompre le père Grumeau...

MERCADET.

Laisse entrer, dès que ma femme et ma fille seront sorties. (Mercadet allume le fourneau du houka.)

JUSTIN.

Il le soigne comme un actionnaire fondateur... (Justin sert le déjeuner.)

MERCADET.

Écrivons un mot à Duval pour le prier de me seconder. Il est bien puritain. Bah! puisqu’il s’intéresse à Julie, il me sauvera. (Mercadet écrit sur le devant de la scène.) (A Justin.) Faites porter ce mot à Duval par le père Grumeau. (Justin sort.) Quelle audace! Mais si les actions de la Basse-Indre allaient rester au-dessous du pair?...

DE LA BRIVE.

Oui, que nous arriverait-il?

MERCADET.

Bah! le hasard, c’est cinquante pour cent pour, et cinquante pour cent contre.

SCÈNE XIV.

Les Mêmes, GOULARD, VIOLETTE.

GOULARD, à Violette.

Quand je vous le disais!... Il le garde comme un capital de réserve...

VIOLETTE.

Mon cher monsieur Mercadet...

MERCADET.

Pardon! je suis en affaires...

GOULARD.

Nous savons avec qui...

MERCADET.

Bah! je vous en défie...

VIOLETTE.

Le bon monsieur Godeau...

MERCADET.

Quel conte vous a-t-on fait! Je vous déclare, père Violette, que monsieur n’est pas Godeau. Je prends Goulard à témoin de cette déclaration...

GOULARD, à Violette.

Il ment comme un prospectus; mais, en affaires, cela se fait.

VIOLETTE.

Sans cela le commerce serait bien malade...

GOULARD.

Enfin, monsieur le représente au naturel, je le reconnais... Tenez, Mercadet, n’essayez pas de le nier...

MERCADET.

Je ne nie pas que Godeau... (Il élève la voix.) Godeau, sur le compte de qui je m’étais entièrement trompé, je voudrais pouvoir le dire à tout Paris, que le probe, que le délicat, le bon Godeau, homme capable, plein d’énergie, ne puisse être en route, et sur le point d’arriver.

VIOLETTE.

Nous le savons, il est revenu de Calcutta.

GOULARD.

Avec une fortune...

MERCADET.

Incalcuttable!

GOULARD.

C’est heureux!... On le dit nabab!

VIOLETTE.

Comment parle-t-on à un nabab?

MERCADET, à Violette, qui s’avance.

Oh! ne lui parlez pas... Comment voulez-vous que je le laisse en... ennuyer par mes créanciers?

GOULARD, qui s’est glissé jusqu’à de la Brive.

Excellence!

MERCADET.

Goulard, permettez!... je ne souffrirai pas...

VIOLETTE.

C’est tout à fait un Indien.

MERCADET.

Il a beaucoup changé! Les Indes ont un effet sur les gens... Vous comprenez!... le choléra, le carrick (carey), le piment...

GOULARD, qui s’est glissé jusqu’à de la Brive.

Payez-moi ce que me doit votre ami Mercadet, et j’abandonne vingt pour cent.

DE LA BRIVE.

Avez-vous les papers?...

MERCADET.

Oh! Goulard.

GOULARD.

Mon ami, il ne demande qu’à payer...

SCÈNE XV.

Les Mêmes, MADAME MERCADET. Quand elle ouvre la porte, on aperçoit un groupe de créanciers. Elle fait signe à Julie et à Minard qui l’accompagnent, de passer dans sa chambre, et ils y passent.

MERCADET, à part.

Bon! elle va faire un coup de probité bête qui me tuera...

MADAME MERCADET, aux deux créanciers.

Messieurs, arrêtez!... Monsieur Mercadet est la victime d’une mauvaise plaisanterie (en regardant de la Brive), j’aime à le croire, qui ne doit pas vous atteindre dans vos intérêts...

GOULARD.

Madame...

MADAME MERCADET.

Monsieur n’est pas monsieur Godeau.

MERCADET.

Madame!...

MADAME MERCADET, à Mercadet avec feu et autorité.

Vous êtes trompé, monsieur, par un intrigant...

VIOLETTE.

Mais alors, madame?...

MADAME MERCADET.

Messieurs, si vous gardez le silence sur une entreprise que je ne veux pas qualifier, vous serez payés...

GOULARD.

Et par qui, s’il vous plaît, ma petite dame?

MADAME MERCADET.

Par monsieur Duval!... (Mouvement des deux créanciers qui se consultent.)

MERCADET, à part.

Elle va... elle va!...

MADAME MERCADET.

Allez chez lui ce soir, vous m’y trouverez, et tous les créanciers de monsieur Mercadet seront satisfaits.

VIOLETTE.

Oh! alors!... (Ils sortent.)

SCÈNE XVI.

Les Mêmes, moins GOULARD et VIOLETTE.

DE LA BRIVE.

Savez-vous bien, madame, que si vous n’étiez pas une femme?... Je suis monsieur de la Brive.

MADAME MERCADET.

Vous, monsieur de la Brive? non, monsieur...

MERCADET.

A-t-elle de l’audace! je ne la reconnais plus.

DE LA BRIVE.

Comment? je ne suis pas moi?

MADAME MERCADET.

Monsieur de la Brive, monsieur, est un jeune homme que j’ai pu juger hier, à dîner. Il sait que les dettes ne déshonorent personne quand on les avoue, quand on travaille à les payer; il a de l’honneur, il les payera, car il a devant lui toute sa vie et il a trop d’esprit pour la vouloir flétrir à jamais par une entreprise que la justice pourrait...

DE LA BRIVE.

Madame, je suis bien réellement...

MADAME MERCADET.

Je ne veux pas savoir, monsieur, qui vous êtes! mais, qui que vous soyez, vous apprécierez, je le crois, le service que je viens de vous rendre en vous arrêtant sur le bord d’un abîme...

DE LA BRIVE.

Madame, votre mari m’y a précipité en me promettant de me rendre des titres qui me barrent mon avenir...

MADAME MERCADET.

Mon mari, monsieur, est un honnête homme, et il vous les rendra!... Nous nous contenterons de votre parole, et vous vous acquitterez quand vous aurez loyalement fait votre fortune.

DE LA BRIVE.

Ah! madame, vous m’avez ouvert les yeux! Je suis monsieur de la Brive: c’est vous dire que, dès ce moment, j’entrerai courageusement dans la voie du travail.

MADAME MERCADET.

Le droit chemin, monsieur, celui de l’honneur, est pénible, mais le ciel y bénit tous vos efforts!...

MERCADET, à part.

On a du crédit, comme ça! comptez-y, jeune homme!

DE LA BRIVE.

Comment reconnaître?... je vous serai filialement attaché pour le reste de mes jours. (Il lui baise la main avec respect, salue Mercadet et rentre dans la chambre de ce dernier.)

SCÈNE XVII.

MERCADET, MADAME MERCADET.

MERCADET.

Ah çà! nous voilà seuls! Vous venez de me ruiner, madame! Ma liquidation allait se faire comme par enchantement! Vous avez donc rencontré, je ne dirai pas le Potose, mais la planche à billets de la Banque de France?

MADAME MERCADET.

Non, monsieur, j’ai rencontré l’honneur.

MERCADET.

Ah! ah! Était-il accompagné de la fortune?

MADAME MERCADET.

Oh! ne plaisantez pas, monsieur. Je suis une pauvre femme, sans aucune science que celle du cœur, et à qui le pressentiment qui nous éclaire sur les intérêts de l’homme dont nous portons le nom a dit que vous alliez jouer la fortune contre le déshonneur. Pardonnez-moi, je crois plus au déshonneur qu’à la fortune. J’ai voulu vous voir rester probe, loyal, courageux, enfin tout ce que vous avez été jusqu’à présent.

MERCADET.

J’étais debout, jusqu’à cette heure, et vous venez de me mettre aussi bas que l’emprunt d’Haïti.

MADAME MERCADET.

Monsieur, ce n’est, direz-vous, que des idées de femme, mais faites-moi la grâce de les écouter! J’ai peut-être encore deux cent mille francs de fortune, prenez-les pour satisfaire tous vos créanciers.

MERCADET.

Et après? nous serons aussi pauvres que l’Espagne!

MADAME MERCADET.

Nous serons riches de considération.

MERCADET.

Et puis?

MADAME MERCADET.

Votre fille et votre gendre, votre femme et vous, monsieur, eh bien! nous travaillerons!... Oui, nous recommencerons la vie avec le petit capital d’Adolphe, et nous gagnerons la fortune nécessaire à vivre dans une honnête médiocrité, sans chances, mais heureux... En spéculant, monsieur, il y a mille manières de faire fortune, mais je n’en connais qu’une seule de bonne, que la brave bourgeoisie n’aurait jamais dû quitter: c’est d’amasser l’argent par le travail et par la loyauté, non par des ruses... La patience, la sagesse, l’économie, sont trois vertus domestiques qui conservent tout ce qu’elles donnent. N’hésitez pas, monsieur. Vous êtes entre une femme qui vous aime, qui vous estime, et des enfants qui vous chérissent: laissez-nous vénérer toujours ce que nous aimons... Quittons cette atmosphère de mensonges, de finesses, cette fausse opulence qui n’en impose plus à personne. N’eussions-nous que du pain, nous le mangerons gaiement, et il ne nous restera pas dans le gosier comme les délicatesses de ces festins où l’on se rit des actionnaires ruinés.

MERCADET, à part.

Donnez raison une fois à votre femme, et vous êtes à jamais annulé dans votre ménage. Les femmes se disent généreuses, mais leur générosité a des intermittences, comme les fièvres quartes.

MADAME MERCADET.

Vous hésiteriez!...

MERCADET.

Vous venez de renverser, avec d’excellentes intentions, la fortune que j’avais enfin trouvée... et vous voulez que je vous remercie! Vous vous mêlez de me juger?...

MADAME MERCADET.

Non, monsieur, je ne vous juge pas... (A part.) Ah! quelle idée! (Haut.) Laissez-moi consulter là-dessus deux cœurs droits, purs, d’une délicatesse que le contact du monde n’a pas encore effleurés. Faites-moi la grâce d’entrer dans votre cabinet pour deux minutes.

MERCADET.

Voyons!... (A part.) J’y pourrai réfléchir au parti que je dois prendre.

SCÈNE XVIII.

MADAME MERCADET, puis JULIE, MINARD.

MADAME MERCADET.

Mes enfants, venez...

MINARD.

Nous voici! Que voulez-vous?

MADAME MERCADET.

Votre père se trouve dans une situation encore plus affreuse que je ne le croyais, et il s’agit cette fois, comme il le dit, de vaincre ou de mourir. Or, avec beaucoup de ruse et d’audace, il payerait ses dettes et aurait en peu de temps une fortune. Notre aide et notre intelligence sont nécessaires pour faire réussir un plan très-hardi. Si tout le monde croit au retour de Godeau, si vous, Adolphe, vous vous déguisiez de manière à faire son personnage... (Mouvement de Minard.) monsieur Mercadet pourrait acheter, sous son nom, des actions, et obtenir de ses créanciers de fortes remises. Les actions doivent monter et tout payer en peu de temps: achat et créanciers... Il nous faudrait le concours de monsieur Duval...

JULIE.

Oh! maman! votre attachement pour mon père vous égare! Pardon! il ne peut pas avoir fait un pareil plan, et je n’épouserais pas Adolphe, s’il...

ADOLPHE.

Oh! bien, Julie!... (Il lui baise la main.) Madame, demandez-moi ma vie et tout ce que je possède!... mais tremper dans une... Oh! j’irai supplier monsieur Duval de donner l’appui de son crédit à monsieur Mercadet; mais songez donc, madame, à ce que vous me demandez?... C’est une...

MADAME MERCADET, vivement.

Une rouerie!

MINARD.

C’est bien pis! En supposant un plein succès, un homme serait encore déshonoré!... C’est...

JULIE.

Adolphe! n’achevez pas!

MINARD.

Au nom de tout ce que vous avez de plus cher, madame, renoncez à une idée pareille: mais la faillite vaut mieux, on s’en relève; et ici...

SCÈNE XIX.

Les Mêmes, MERCADET.

MERCADET.

Adolphe! vous épouseriez la fille d’un failli?

MINARD.

Oui, monsieur, car je travaillerais à sa réhabilitation... (Mercadet, sa femme et sa fille entourent Adolphe.)

MERCADET, à part.

Je suis vaincu!... (A sa femme.) Vous êtes une noble et bonne créature. (A part.) Combien de gens cherchent un pareil trésor! Quand on l’a, c’est une folie que de ne pas y tout sacrifier... (Haut.) Vous méritiez un meilleur sort!...

MADAME MERCADET.

Ah! monsieur, vous voilà tel que vous étiez avant le départ de Godeau.

MERCADET.

Oui, car je suis ruiné, mais honnête! Oh! je suis perdu!... (A part, pour être entendu.) Je sais ce qui me reste à faire!

MADAME MERCADET.

Je tremble! Mes enfants, ne quittons pas votre père. (Ils courent tous trois après Mercadet.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE PREMIÈRE.

JUSTIN, THÉRÈSE, VIRGINIE, BRÉDIF. Justin entre le premier et fait signe à Thérèse d’avancer; Virginie, munie de ses livres, avance hardiment sur le canapé. Brédif entre vers le milieu de la scène; Justin va regarder par le trou de la serrure et colle son oreille à la porte.

THÉRÈSE.

Est-ce qu’ils auraient par hasard la prétention de nous cacher leurs affaires?

VIRGINIE.

Le père Grumeau dit que monsieur va-t-être arrêté. Je veux que l’on compte ma dépense. C’est qu’il m’en est dû, de cet argent, outre mes gages!

THÉRÈSE.

Oh! soyez tranquille, nous allons tout perdre. Vous ne savez donc pas ce qu’est une faillite?...

JUSTIN.

Je n’entends rien: ils parlent trop bas! Monsieur se méfie toujours de nous.

VIRGINIE.

Monsieur Justin, qu’est-ce donc qu’une falite?...

JUSTIN.

C’est une espèce de vol involontaire admis par la loi, mais aggravé par des formalités. Oh! soyez calme, on dit que monsieur liquide...

VIRGINIE.

Qu’est-ce que c’est que ça?...

JUSTIN.

La liquidation, c’est toujours la faillite, mais compliquée par la bonne foi du débiteur... qui supprime les formalités...

THÉRÈSE.

Il sait tout, Justin!...

JUSTIN.

C’est des phrases à monsieur: je suis son élève...

BRÉDIF. Il entre sans être vu.

Oh! pour le coup j’ai mon appartement, non pas dans trois mois, mais dans quinze jours!... Il y a fait bien des frais! il a doré les salons. Oh! c’est pour moi mille écus de rente de plus...

JUSTIN.

Voilà, monsieur. (Tous se mettent en place au fond de la scène pour n’être pas vus.)

SCÈNE II.

Les Mêmes, MERCADET. Il est abattu.

MERCADET.

Que voulez-vous, monsieur Brédif? votre appartement? vous l’aurez!...

BRÉDIF, à part.

Je voudrais le voir parti, car ce diable d’homme a des ressources. (Haut.) Monsieur, vous trouverez tout naturel que je m’intéresse beaucoup plus à un locataire qu’à des gens comme vos créanciers, qui m’ont usé les marches de mon escalier.

MERCADET.

Oh! inspirer la pitié!...

BRÉDIF.

Vous savez que je possède la maison contiguë à la mienne, rue de Ménars. Donc, au bout de mon jardin, j’ai une porte de sortie donnant dans la cour de cette seconde maison.

MERCADET.

Eh bien?...

BRÉDIF.

Si vous voulez fuir...

MERCADET.

Et pourquoi?...

BRÉDIF.

Mais votre affaire se sait. On parle de plainte...

MERCADET.

Oh! voici donc toutes les horreurs de la faillite! cette agonie de l’honneur des négociants... (Il voit ses gens.) Que faites-vous là? Allez-vous-en!

JUSTIN.

Nous ne demandons pas mieux, monsieur, mais nous attendions...

MERCADET.

Quoi?

THÉRÈSE.

Nos gages...

MERCADET.

Allez chez madame Mercadet, elle vous payera. (A Brédif.) Je reste ici, mon cher monsieur Brédif.

BRÉDIF.

Vous ne connaissez donc pas le danger de votre position?

MERCADET.

Ma position... elle est excellente...

BRÉDIF.

Il perd la tête!...

MERCADET.

Que me donnez-vous pour rompre mon bail? Vous y gagnerez trois mille francs par an, sept ans font vingt et un mille francs. Composons.

BRÉDIF, à part.

Non, il ne perd pas la tête. (Haut.) Mais, mon cher monsieur...

MERCADET.

Ma fortune est au pillage, je dois faire comme les faillis: en prendre ma part.

BRÉDIF.

Vous ne savez donc pas qu’en cas de plainte, je serai témoin?

MERCADET.

Témoin de quoi?

BRÉDIF.

Et la berline arrivée vide!

MERCADET.

Je deviens fou! ah! ma femme avait raison! (A Brédif.) Brédif, allez aux Champs-Élysées, allée des Veuves!

BRÉDIF.

Eh bien?...

MERCADET.

Vous y verrez bien plus d’une berline vide! vous en verrez des centaines... et toujours vides...

BRÉDIF, à part.

Oh! ses créanciers auront affaire à forte partie. (Haut.) Votre serviteur!

MERCADET.

De tout mon cœur...

SCÈNE III.

MERCADET, seul, puis BERCHUT.

MERCADET.

Quelle avidité!... C’est dans l’ordre! la rivière a plus soif que le ruisseau... Berchut! ah! voilà ma punition! Allons! pataugeons dans les boues de l’humiliation. Brédif était la sommation, lui, c’est le premier coup de feu. (Haut.) Bonjour, mon cher Berchut.

BERCHUT.

Bonjour, mon cher monsieur Mercadet.

MERCADET.

Eh bien! vous avez dix degrés de froid sur la figure. Est-ce que les actions de la Basse-Indre ne sont pas en hausse?

BERCHUT.

Si fait, monsieur. Nous atteindrons au pair ce matin, à Tortoni; puis, à la Bourse. On ne sait pas où cela peut aller! le feu y est. Votre lettre fait des merveilles. La Compagnie a senti le coup, elle va déclarer à la Bourse le résultat des opérations de sondage, et la mine de la Basse-Indre vaudra celle de Mons.

MERCADET.

Vous en avez acheté pour vous d’après mon conseil?...

BERCHUT.

Cinq cents...

MERCADET, le prend par la taille.

Vous me devez cela. Mais je suis enchanté de vous avoir mis... ah! ah! cinq cent mille francs peut-être dans votre poche. Madame Berchut voulait un équipage, elle l’aura!... Mon cher, les jolies femmes à pied, moi, ça me navre; mais à vingt pour cent au-dessous du pair, réalisez!

BERCHUT, à part.

C’est le roi des hommes, il n’a jamais fait de mal qu’à ses actionnaires!

MERCADET.

Et puis, voulez-vous un autre conseil? quittez la coulisse!... Souvenez-vous de ce grand mot de l’Évangile applicable aux affaires: Celui qui se sert du glaive périt par le glaive...

BERCHUT.

Vous êtes un brave homme! Tenez, entre nous, vous avez affaire à des ennemis implacables. (Il tire un papier.) On m’a dit que c’était un faux!

MERCADET.

Un faux! c’est écrit par moi...

BERCHUT.

Ainsi Godeau n’est pas à Paris!...

MERCADET.

Tenez! vous êtes un brave homme; allez chez Duval, vous y trouverez l’argent qui vous est dû pour les deux mille actions... Qu’avez-vous à dire, mon vieux?...

BERCHUT.

Si je suis payé, je laisserai cet ordre à monsieur Duval... Mais, cher monsieur Mercadet, je voudrais pour vous que Godeau s’y trouvât...

MERCADET.

Vous êtes un digne homme, Berchut. (A part.) Me voilà tiré du plus mauvais pas!...

BERCHUT, à part.

Ma foi! d’autres que moi le pendront. (Haut.) Je vais chez Duval...

MERCADET, seul.

Allons! je me ruine, il faut envoyer Adolphe chez Duval. (Il crie dans l’appartement.) Adolphe! Adolphe!

SCÈNE IV.

MERCADET, MINARD.

MERCADET.

Mon ami, courez chez Duval. Vous savez tout, obtenez de lui qu’il satisfasse Berchut, et je suis sauvé!

MINARD.

J’y cours.

MERCADETvoit venir Verdelin, Pierquin et Goulard, qui causent avec Violette et d’autres créanciers.

Ah! voilà l’ennemi... J’aurais dû quitter, aller me promener dans les bocages de Ville-d’Avray...

SCÈNE V.

MERCADET, JUSTIN, puis VIOLETTE, GOULARD, PIERQUIN et VERDELIN.

MERCADET.

Adieu, Justin, tu perds un bon maître.

JUSTIN, à part.

Je ne suis pas encore assez fort pour quitter monsieur... (Haut.) Je suis encore à monsieur pour dix jours...

MERCADET.

Ma femme a-t-elle fini?...

JUSTIN.

Oh! Virginie a la tête si dure! avec elle un et un font toujours trois, et avant qu’on lui ait démontré que un et un font...

MERCADET.

Font un...

JUSTIN, à part.

Comme monsieur m’amuse!... il a le malheur spirituel. (Il s’éloigne.)

VIOLETTE.

Ah! monsieur...

MERCADET.

Eh bien! père Violette! que voulez-vous? tout casse, même les ancres! Bah! je ne serai pas le seul, la compagnie est nombreuse.

VIOLETTE.

Non! non! Des hommes comme vous sont rares! Vous auriez dû avoir des fils... Payer les intérêts, les frais! là, rubis sur l’ongle. J’avais beaucoup crié, je vous en demande pardon, je ne croyais plus au retour de Godeau...

MERCADET.

Hein? Vous dites?... La plaisanterie est hors de saison.

GOULARD.

Mon cher ami, je vous ai méconnu, je suis tout à vous... C’est sublime...

MERCADET.

Ah! ils sont venus se venger!...

PIERQUIN.

Je ne fais pas de phrases, moi! je ne dis qu’un mot: c’est très-bien...

VERDELIN.

Il y a plaisir à être ton ami! l’on est fier de toi!

PIERQUIN.

Quel plaisir de faire des affaires avec vous!

VIOLETTE.

Je voudrais vous laisser mon argent.

GOULARD.

Vous êtes un homme honorable, honorabilissime, car enfin nous aurions tous cédé quelque chose...

PIERQUIN.

Honorable! C’est un homme de Plutarque!

VERDELIN.

Et serviable!...

MERCADET.

Ah çà! messieurs, avez-vous tous assez insulté à mon malheur?... Vous riez! mais j’ai pris une résolution terrible, et je suis enchanté de vous avoir tous là. Je vous le déclare, si vous ne voulez pas m’accorder le temps de vous payer, je me coupe la gorge, là, devant vous!... (Il tire un rasoir.)

VERDELIN.

Serre donc cet argument-là, mon cher; tout le monde est payé par Godeau.

MERCADET.

Godeau!... Mais Godeau est un mythe! est une fable! Godeau, c’est un fantôme... Vous le savez bien...

TOUS.

Il est arrivé...

MERCADET.

De Calcutta?

TOUS.

Oui.

GOULARD.

Avec une fortune incalcuttable, comme vous le disiez...

MERCADET.

Ah çà! l’on ne plaisante pas ainsi devant une faillite...

SCÈNE VI.

Les Mêmes, BERCHUT, puis BRÉDIF, puis MINARD.

BERCHUT.

Pardon, mille pardons! mon cher Mercadet. Voici vos actions: elles ont été payées.

MERCADET.

Par qui?

BERCHUT.

Par Godeau, comme vous me l’aviez dit.

MERCADET, il le prend à part.

Berchut, vous ne voudriez pas, vous à qui j’ai fait gagner...

BERCHUT.

Cent cinquante mille francs! Nous sommes au pair.

MERCADET.

Vous avez vu Godeau?...

BERCHUT.

Il m’a dit que ces actions étaient à vous.

MERCADET.

Godeau?

BERCHUT.

Lui-même!... arrivé du Havre.

BRÉDIF.

Monsieur, voilà vos quittances... (A part.) Je n’aurai pas mon appartement.

MERCADET.

Je rêve. (Minard paraît.) Adolphe, tu ne me tromperas pas, toi! Godeau...

MINARD.

Mon père, monsieur, est à Paris, et, comme vous l’avez dit, il a, depuis un an, épousé ma mère. Reconnu fils légitime, je me nomme Adolphe Godeau.

MERCADET.

Il a payé ces messieurs!

MINARD.

Tous, scrupuleusement. Il a payé Berchut, et vous prie de garder ces actions comme un à-compte sur votre part dans les bénéfices de ses affaires aux Indes...

MERCADET.

Salut, reine des rois, archiduchesse des emprunts, princesse des actions et mère du crédit! Salut, fortune tant recherchée ici, et qui, pour la millième fois, arrives des Indes!... Oh! je l’avais toujours dit, Godeau est un cœur d’une énergie... et quelle probité!... Mais va donc les appeler! (Il pousse Minard dans l’appartement.) Messieurs, je suis charmé de...

BERCHUT.

Je vous prie de me continuer votre confiance.

MERCADET.

Oh! mon cher, je dis adieu à la spéculation...

VERDELIN.

Nous nous retirons pour te laisser en famille. Quant aux mille écus, je les donne à Julie pour deux boutons de diamants.

MERCADET.

Il devient reconnaissant, il n’est pas reconnaissable.

SCÈNE VII.

MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE, MINARD.

JULIE.

Ah! papa, quelle belle âme! Il est millionnaire et il m’épouse... Je ne sais pas si je...

MERCADET.

Ne fais pas de façons... va!

MADAME MERCADET.

Ah! mon ami!... (Elle pleure.)

MERCADET.

Eh bien, toi si courageuse dans les adversités...

MADAME MERCADET.

Je suis sans force contre le plaisir de te voir sauvé... riche...

MERCADET.

Riche, mais honnête... Tiens, ma femme, mes enfants, je vous l’avoue... eh bien! je n’y pouvais plus tenir, je succombais à tant de fatigues... L’esprit toujours tendu, toujours sous les armes!... Un géant aurait péri... Par moments, je voulais fuir... Oh! le repos...

MINARD.

Monsieur, mon père vient d’acheter une terre en Touraine; soyez son voisin. Faites comme lui, employez une partie de votre fortune en terres...

MADAME MERCADET.

Oh! mon ami, la campagne...

MERCADET.

Tout ce que tu voudras!...

MADAME MERCADET.

Tu t’ennuieras.

MERCADET.

Non! Après les fonds publics, les fonds de terre! l’agriculture m’occupera!... Je ne suis pas fâché d’étudier cette industrie-là... Allons!... (Il sonne.)

JUSTIN.

Que veut monsieur?

MERCADET.

Une voiture... (A part.) J’ai montré tant de fois Godeau que j’ai bien le droit de le voir. (Haut.) Allons voir Godeau!

FIN DU FAISEUR.

TABLE DES MATIÈRES

Vautrin 1

Les Ressources de Quinola 113

Paméla Giraud 231

La Maratre 307

Le Faiseur 425

FIN DE LA TABLE.

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