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Théâtre

LA MARATRE (continued 2)

Reading edition

GERTRUDE, à part.

Elle doit les avoir sur elle, comment en être, sûre? Ah! (Elle se rapproche.) Pauline!... Si tu avais eu ces lettres depuis longtemps, tu aurais su que j’aimais Ferdinand; tu ne les as donc prises que depuis peu?

PAULINE.

Ce matin.

GERTRUDE.

Tu ne les as pas toutes lues?

PAULINE.

Oh! assez pour savoir qu’elles vous perdent.

GERTRUDE.

Pauline, la vie commence pour toi. (On frappe.) Ferdinand est le premier homme, jeune, bien élevé, supérieur, car il est supérieur, qui se soit offert à tes regards; mais il y en a bien d’autres dans le monde... Ferdinand était en quelque sorte sous notre toit, tu le voyais tous les jours; c’est donc sur lui que se sont portés les premiers mouvements de ton cœur. Je conçois cela, c’est tout naturel? A ta place, j’eusse sans doute éprouvé les mêmes sentiments. Mais, ma petite, tu ne connais, toi, ni la société, ni la vie. Et si, comme beaucoup de femmes, tu te trompais... car on se trompe, va! Toi, tu peux choisir encore; mais, pour moi, tout est dit, je n’ai plus de choix à faire. Ferdinand est tout pour moi, car j’ai passé trente ans, et je lui ai sacrifié ce qu’on ne devrait jamais faire, l’honneur d’un vieillard. Tu as le champ libre, tu peux aimer quelqu’un encore, mieux que tu n’aimes aujourd’hui... cela nous arrive. Eh bien! renonce à lui, et tu ne sais quelle esclave dévouée tu auras en moi! tu auras plus qu’une mère, plus qu’une amie, tu auras une âme damnée ... Oh! tiens!... (Elle se met à genoux et lève les mains sur le corsage de Pauline.) Me voici à tes pieds, et tu es ma rivale!... suis-je assez humiliée? et si tu savais ce que cela coûte à une femme... Grâce! grâce pour moi. (On frappe très-fort, elle profite de l’effroi de Pauline pour tâter les lettres.) Rends-moi la vie... (A part.) Elle les a.

PAULINE.

Eh! laissez-moi, Madame! Ah! faut-il que j’appelle? (Elle repousse Gertrude et va ouvrir.)

GERTRUDE, à part.

Je ne me trompais pas, elles sont sur elle; mais il ne faut pas les lui laisser une heure.

SCÈNE VIII.

LES MÊMES, LE GÉNÉRAL, VERNON.

LE GÉNÉRAL.

Enfermées toutes deux! Pourquoi ce cri, Pauline!

VERNON.

Votre figure est bien altérée, mon enfant! Voyons votre pouls?

LE GÉNÉRAL.

Toi aussi, tu es bien émue!

GERTRUDE.

C’est une plaisanterie, nous étions à rire. N’est-ce pas, Pauline... tu riais, ma petite?

PAULINE.

Oui, papa. Ma chère maman et moi, nous étions en train de rire.

VERNON, bas, à Pauline.

Un bien gros mensonge!

LE GÉNÉRAL.

Vous n’entendiez pas frapper?...

PAULINE.

Nous avons bien entendu, papa; mais nous ne savions pas que c’était toi.

LE GÉNÉRAL, à Vernon.

Comme elles s’entendent contre moi! (Haut.) Mais de quoi s’agissait-il donc?

GERTRUDE.

Eh! mon Dieu, mon ami, vous voulez tout savoir: les tenants, les aboutissants, à l’instant!... Laissez-moi aller sonner pour le thé.

LE GÉNÉRAL.

Mais enfin!

GERTRUDE.

C’est d’une tyrannie! Eh bien! nous nous sommes enfermées pour ne pas être surprises, est-ce clair?

VERNON.

Dame! c’est très-clair.

GERTRUDE, bas.

Je voulais tirer de votre fille ses secrets, car elle en a, c’est évident! et vous êtes venu, vous dont je m’occupe, car ce n’est pas mon enfant; vous arrivez, comme si vous chargiez sur des ennemis, nous interrompre au moment où j’allais savoir quelque chose.

LE GÉNÉRAL.

Madame la comtesse de Grandchamp, depuis l’arrivée de Godard...

GERTRUDE.

Allons, voilà Godard, maintenant.

LE GÉNÉRAL.

Ne ridiculisez pas ce que je vous dis! Depuis hier, rien ne se passe ici comme à l’ordinaire! Et, sacrebleu! je veux savoir...

GERTRUDE.

Oh! des jurons, c’est la première fois que j’en entends, Monsieur... Félix, le thé... Vous lassez-vous donc de douze ans de bonheur?

LE GÉNÉRAL.

Je ne suis pas et ne serai jamais un tyran. Tout à l’heure, j’arrivais mal à propos quand vous causiez avec Ferdinand! J’arrive encore mal à propos quand vous causez avec ma fille... Enfin, cette nuit...

VERNON.

Allons, général, vous querellerez Madame tant que vous voudrez, excepté devant du monde. (On entend Godard.) J’entends Godard. (Bas au général.) Est-ce là ce que vous m’aviez promis? Avec les femmes, et j’en ai bien confessé, comme médecin, avec elles, il faut les laisser se trahir, les observer..... Autrement, la violence amène les larmes, et une fois le système hydraulique en jeu, elles noyeraient des hommes de la force de trois Hercules.

SCÈNE IX.

LES MÊMES, GODARD.

GODARD.

Mesdames, je suis déjà venu pour vous présenter mes hommages et mes respects, mais j’ai trouvé la porte close... Général, je vous souhaite le bonjour. (Le général lit les journaux et le salue de la main.) Ah! voilà mon adversaire d’hier. Vous venez prendre votre revanche, docteur?

VERNON.

Non, je viens prendre le thé.

GODARD.

Ah! vous avez ici cette habitude anglaise, russe et chinoise?

PAULINE.

Préférez-vous le café?

GERTRUDE.

Marguerite, du café.

GODARD.

Non, non, permettez-moi de prendre du thé; je ne ferai pas comme tous les jours... D’ailleurs vous déjeunez, je le vois, à midi; le café au lait me couperait l’appétit pour le déjeuner. Et puis les Anglais, les Russes et les Chinois n’ont pas tout à fait tort.

VERNON.

Le thé, Monsieur, est une excellente chose.

GODARD.

Quand il est bon.

PAULINE.

Celui-ci, Monsieur, est du thé de caravane.

GERTRUDE.

Docteur, tenez, voilà les journaux. (A Pauline.) Va causer avec M. de Rimonville, mon enfant; moi, je ferai le thé.

GODARD.

Mademoiselle de Grandchamp ne veut peut-être pas plus de ma conversation que de ma personne?...

PAULINE.

Vous vous trompez, Monsieur.

LE GÉNÉRAL.

Godard.....

PAULINE.

Si vous me faites la faveur de ne plus vouloir de moi pour femme, vous possédez alors à mes yeux les qualités brillantes qui doivent séduire mesdemoiselles Boudeville, Clinville, Derville, et cætera.

GODARD.

Assez, Mademoiselle. Ah! comme vous vous moquez d’un amoureux éconduit qui cependant a quarante mille livres de rente! Plus je reste ici, plus j’ai de regrets. Quel heureux homme que M. Ferdinand de Charny!

PAULINE.

Heureux! et de quoi? pauvre garçon! d’être le commis de mon père.

GERTRUDE.

M. de Rimonville.

LE GÉNÉRAL.

Godard...

GERTRUDE.

M. de Rimonville.

LE GÉNÉRAL.

Godard, ma femme vous parle.

GERTRUDE.

Aimez-vous le thé peu ou beaucoup sucré?

GODARD.

Médiocrement.

GERTRUDE.

Pas beaucoup de crème?

GODARD.

Au contraire, beaucoup, madame la comtesse. (A Pauline.) Ah! M. Ferdinand n’est pas celui qui..... que vous avez distingué..... Eh bien! moi, je puis vous assurer qu’il est fort du goût de votre belle-mère.

PAULINE, à part.

Quelle peste que ces curieux de province!

GODARD, à part.

Il faut que je m’amuse un peu avant de prendre congé! Je veux faire mes frais.

GERTRUDE.

M. de Rimonville, si vous désirez quelque chose de substantiel, voilà des sandwich.

GODARD.

Merci, Madame!

GERTRUDE, à Godard.

Tout n’est pas perdu pour vous.

GODARD.

Oh! Madame! j’ai fait bien des réflexions sur le refus de mademoiselle de Grandchamp.

GERTRUDE.

Ah! (Au docteur.) Docteur, le vôtre comme à l’ordinaire?...

LE DOCTEUR.

S’il vous plaît, Madame?

GODARD, à Pauline.

Pauvre garçon! avez-vous dit, Mademoiselle? Mais M. Ferdinand n’est pas si pauvre que vous le croyez! il est plus riche que moi.

PAULINE.

D’où savez-vous cela?

GODARD.

J’en suis certain, et je vais tout vous expliquer. Ce M. Ferdinand, que vous croyez connaître, est un garçon excessivement dissimulé...

PAULINE, à part.

Grand Dieu! saurait-il son nom?

GERTRUDE, à part.

Quelques gouttes d’opium versées dans son thé l’endormiront, et je serai sauvée.

GODARD.

Vous ne vous doutez pas de ce qui m’a mis sur la voie...

PAULINE.

Oh! Monsieur! de grâce...

GODARD.

C’est le procureur du roi. Je me suis souvenu que chez les Boudeville, on disait que votre commis...

PAULINE, à part.

Il me met au supplice.

GERTRUDE, présentant une tasse à Pauline.

Tiens, Pauline.

VERNON, à part.

Ai-je la berlue? j’ai cru lui voir mettre quelque chose dans la tasse de Pauline.

PAULINE.

Et que disait-on?

GODARD.

Ah! ah! comme vous m’écoutez!..... Je serais bien flatté de savoir que vous auriez cet air-là pendant que quelqu’un vous parlerait de moi, comme je vous parle de M. Ferdinand.

PAULINE.

Quel singulier goût a le thé! Trouvez-vous le vôtre bon?

GODARD.

Vous vous en prenez à votre thé pour cacher l’intérêt que vous prêtez à ce que je vous dis. C’est connu! Eh bien! je viens exciter votre surprise à un haut degré... Apprenez que M. Ferdinand est...

PAULINE.

Est...

GODARD.

Millionnaire!

PAULINE.

Vous vous moquez de moi, M. Godard.

GODARD.

Sur ma parole d’honneur, Mademoiselle, il possède un trésor... (A part.) Elle est folle de lui.

PAULINE, à part.

Quelle peur ce sot m’a faite! (Elle se lève avec sa tasse que Vernon saisit.)

VERNON.

Donnez, mon enfant.

LE GÉNÉRAL, à sa femme.

Qu’as-tu, chère amie, tu me sembles?...

VERNON. Il a changé sa tasse contre celle de Pauline et rend la sienne à Gertrude. (A part.)

C’est du laudanum, la dose est légère heureusement; allons, il va se passer ici quelque chose d’extraordinaire... (A Godard.) M. Godard?... vous êtes un rusé compère. (Godard prend son mouchoir et fait le geste de se moucher. Vernon rit.) Ah!

GODARD.

Docteur! sans rancune.

VERNON.

Voyons! vous sentez-vous capable d’emmener le général à la fabrique, et de l’y retenir une heure?...

GODARD.

Il me faudrait le petit.

VERNON.

Il est à l’école jusqu’au dîner.

GODARD.

Et pourquoi voulez-vous?

VERNON.

Je vous en prie, vous êtes un galant homme, il le faut... Aimez-vous Pauline?

GODARD.

Oh! je l’aimais hier, mais ce matin... (A part.) Je devinerai bien ce qu’il me cache. (A Vernon.) Ce sera fait! Je vais aller au perron, je rentrerai dire au général que Ferdinand le demande; et soyez tranquille... Ah! voilà Ferdinand, bon! (Il va au perron.)

PAULINE.

C’est singulier, comme je me sens engourdie.

(Elle s’étend pour dormir; Ferdinand paraît et cause avec Godard.)

SCÈNE X.

LES MÊMES, FERDINAND.

FERDINAND.

Général, il serait nécessaire que vous vinssiez au magasin et à la fabrique pour faire la vérification des comptes que je vous rends.

LE GÉNÉRAL.

C’est juste!

PAULINE, assoupie.

Ferdinand!

GODARD.

Ah! général, je profiterai de cette occasion pour visiter avec vous votre établissement que je n’ai jamais vu.

LE GÉNÉRAL.

Eh bien, venez, Godard.

GODARD.

De Rimonville.

GERTRUDE, à part.

Ils s’en vont, le hasard me protége.

VERNON, à part.

Le hasard!... c’est moi...

SCÈNE XI.

GERTRUDE, VERNON, PAULINE, MARGUERITE est au fond.

GERTRUDE.

Docteur, voulez-vous une autre tasse de thé?

VERNON.

Merci, je suis tellement enfoncé dans les élections que je n’ai pas fini la première.

GERTRUDE, en montrant Pauline.

Oh! la pauvre enfant, la voilà qui dort.

VERNON.

Comment? elle dort!

GERTRUDE.

Cela n’est pas étonnant. Figurez-vous, docteur, qu’elle ne s’est pas endormie avant trois heures du matin. Nous avons eu cette nuit une alerte.

VERNON.

Je vais vous aider.

GERTRUDE.

Non, c’est inutile. Marguerite, aidez-moi? Entrons-la dans sa chambre, elle y sera mieux.

SCÈNE XII.

VERNON, FÉLIX.

VERNON.

Félix!

FÉLIX.

Monsieur, qu’y a-t-il pour votre service?

VERNON.

Se trouve-t-il ici quelque armoire où je puisse serrer quelque chose?

FÉLIX, montrant l’armoire.

Là, Monsieur.

VERNON.

Bon! Félix... ne dis pas un mot de ceci à qui que ce soit au monde. (A part.) Il s’en souviendra. (Haut.) C’est un tour que je veux jouer au général, et ce tour-là manquerait si tu parlais.

FÉLIX.

Je serai muet comme un poisson. (Le docteur prend la clef du meuble.)

VERNON.

Maintenant, laisse-moi seul avec ta maîtresse qui va revenir, et veille à ce que personne ne vienne pendant un moment.

FÉLIX, sortant.

Marguerite avait raison: il y a quelque chose, c’est sûr.

MARGUERITE, revient.

Ce n’est rien, Mademoiselle dort. (Elle sort.)

SCÈNE XIII.

VERNON, seul.

Ce qui peut brouiller deux femmes vivant en paix jusqu’à présent!... oh! tous les médecins, tant soit peu philosophes, le savent. Pauvre général, qui, toute sa vie, n’a pas eu d’autre idée que d’éviter le sort commun! Mais je ne vois personne que Ferdinand et moi?... Moi, ce n’est pas probable; mais Ferdinand... je n’ai rien encore aperçu... Je l’entends! A l’abordage!...

SCÈNE XIV.

VERNON, GERTRUDE.

GERTRUDE.

Ah! je les ai... je vais les brûler dans ma chambre... (Elle rencontre Vernon.) Ah!

VERNON.

Madame, j’ai renvoyé tout le monde.

GERTRUDE.

Et pourquoi?

VERNON.

Pour que nous soyons seuls à nous expliquer.

GERTRUDE.

Nous expliquer!... de quel droit, vous, vous le parasite de la maison, prétendez-vous avoir une explication avec la comtesse de Grandchamp?

VERNON.

Parasite, moi! Madame, j’ai dix mille livres de rente outre ma pension; j’ai le grade de général, et ma fortune sera léguée aux enfants de mon vieil ami! Moi, parasite! Oh! mais je ne suis pas seulement ici comme ami, j’y suis comme médecin: vous avez versé des gouttes de Rousseau dans le thé de Pauline.

GERTRUDE.

Moi?

VERNON.

Je vous ai vue, et j’ai la tasse.

GERTRUDE.

Vous avez la tasse?... je l’ai lavée.

VERNON.

Oui, la mienne que je vous ai donnée! Ah! je ne lisais pas le journal, je vous observais.

GERTRUDE.

Oh! Monsieur, quel métier!

VERNON.

Avouez que ce métier vous est en ce moment bien salutaire, car vous allez peut-être avoir besoin de moi, si, par l’effet de ce breuvage Pauline se trouvait gravement indisposée.

GERTRUDE.

Gravement indisposée... mon Dieu! docteur, je n’ai mis que quelques gouttes.

VERNON.

Ah! vous avez donc mis de l’opium dans son thé.

GERTRUDE.

Docteur... vous êtes un infâme!

VERNON.

Pour avoir obtenu de vous cet aveu?... Dans le même cas, toutes les femmes me l’ont dit, j’y suis accoutumé. Mais ce n’est pas tout, et vous avez bien d’autres confidences à me faire.

GERTRUDE, à part.

Un espion! il ne me reste plus qu’à m’en faire un complice. (Haut.) Docteur, vous pouvez m’être trop utile pour que nous restions brouillés; dans un moment, je vais vous répondre avec franchise. (Elle entre dans sa chambre, et s’y renferme.)

VERNON.

Le verrou mis! Je suis pris, joué! Je ne pouvais pas, après tout, employer la violence... Que fait-elle?... elle va cacher son flacon d’opium... On a toujours tort de rendre à un homme les services que mon vieil ami, ce pauvre général, a exigé de moi... Elle va m’entortiller... Ah! la voici.

GERTRUDE, à part.

Brûlées!... Plus de traces... je suis sauvée!... (Haut.) Docteur!

VERNON.

Madame?

GERTRUDE.

Ma belle-fille Pauline, que vous croyez être une fille candide, un ange, s’était emparée lâchement, par un crime, d’un secret dont la découverte compromettait l’honneur, la vie de quatre personnes.

VERNON.

Quatre. (A part.) Elle, le général... ah! son fils, peut-être... et l’inconnu.

GERTRUDE.

Ce secret, sur lequel elle est forcée de se taire, quand même il s’agirait de sa vie à elle...

VERNON.

Je n’y suis plus.

GERTRUDE.

Eh bien! les preuves de ce secret sont anéanties! Et vous, docteur, vous, qui nous aimez, vous seriez aussi lâche, aussi infâme qu’elle... plus même, car vous êtes un homme, vous n’avez pas pour excuse les passions insensées de la femme! vous seriez un monstre, si vous faisiez un pas de plus dans la voie où vous êtes...

VERNON.

L’intimidation! Ah! Madame, depuis qu’il y a des sociétés, ce que vous semez n’a fait lever que des crimes.

GERTRUDE.

Eh! il y a quatre existences en péril, songez-y. (A part.) Il revient..... (Haut.) Aussi, forte de ce danger, vous déclaré-je que vous m’aiderez à maintenir la paix ici, que tout à l’heure vous irez chercher ce qui peut faire cesser le sommeil de Pauline. Et ce sommeil, vous l’expliquerez vous-même, au besoin, au général. Puis, vous me rendrez la tasse, n’est-ce pas, car vous me la rendrez? Et à chaque pas que nous ferons ensemble, eh bien! je vous expliquerai tout.

VERNON.

Madame!...

GERTRUDE.

Allez donc! le général peut revenir.

VERNON, à part.

Je te tiens toujours! j’ai une arme contre toi, et... (Il sort.)

SCÈNE XV.

GERTRUDE, seule, appuyée sur le meuble où est enfermée la tasse.

Où peut-il avoir caché cette tasse?

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

La scène se passe dans la chambre de Pauline.

SCÈNE PREMIÈRE.

PAULINE, GERTRUDE.

Pauline endormie dans un grand fauteuil à gauche.

GERTRUDE, entrant avec précaution.

Elle dort, et le docteur qui m’avait dit qu’elle s’éveillerait aussitôt..... Ce sommeil m’effraye!..... Voilà donc celle qu’il aime!..... Je ne la trouve pas jolie du tout!..... Oh! si, cependant elle est belle!... Mais comment les hommes ne voient-ils pas que la beauté n’est qu’une promesse, et que l’amour est le..... (On frappe.) Allons, voilà du monde.

VERNON, du dehors.

Peut-on entrer, Pauline?

GERTRUDE.

C’est le docteur!

SCÈNE II.

LES MÊMES, VERNON.

GERTRUDE.

Vous m’aviez dit qu’elle était éveillée.

VERNON.

Rassurez-vous... (Appelant.) Pauline?

PAULINE, s’éveillant.

M. Vernon!... où suis-je? ah! chez moi... que m’est-il arrivé?

VERNON.

Mon enfant, vous vous êtes endormie en prenant votre thé. Madame de Grandchamp a eu peur, comme moi, que ce ne fût le commencement d’une indisposition; mais il n’en est rien, c’est tout bonnement, à ce qu’il paraît, le résultat d’une nuit passée sans sommeil.

GERTRUDE.

Eh bien! Pauline, comment te sens-tu?

PAULINE.

J’ai dormi!..... Et madame était ici pendant que je dormais..... (Elle se lève.) Ah! (Elle met la main sur sa poitrine.) Ah! c’est infâme! (A Vernon.) Docteur, auriez-vous été complice de...

GERTRUDE.

De quoi? Qu’allez-vous lui dire?

VERNON.

Moi! mon enfant, complice d’une mauvaise action? et contre vous, que j’aime comme si vous étiez ma fille. Allons donc!..... Voyons, dites-moi...

PAULINE.

Rien, docteur, rien!

GERTRUDE.

Laissez-moi lui dire deux mots.

VERNON, à part.

Quel est donc l’intérêt qui peut empêcher une jeune fille de parler, quand elle est victime d’un pareil guet-apens?

GERTRUDE.

Eh! bien, Pauline, vous n’avez pas eu longtemps en votre possession les preuves de l’accusation ridicule que vous vouliez porter à votre père contre moi!

PAULINE.

Je comprends tout, vous m’avez endormie pour me dépouiller.

GERTRUDE.

Nous sommes aussi curieuses l’une que l’autre, voilà tout. J’ai fait ici ce que vous avez fait chez Ferdinand.

PAULINE.

Vous triomphez, Madame, mais bientôt ce sera moi.

GERTRUDE.

Ah! la guerre continue.

PAULINE.

La guerre, Madame?... dites le duel! L’une de nous est de trop.

GERTRUDE.

Vous êtes tragique.

VERNON, à part.

Pas d’éclats, pas la moindre mésintelligence apparente!... Ah! quelle idée!... Si j’allais chercher Ferdinand? (Il veut sortir.)

GERTRUDE.

Docteur!

VERNON.

Madame?

GERTRUDE.

Nous avons à causer ensemble. (Bas.) Je ne vous quitte pas que vous ne m’ayez rendu...

VERNON.

J’ai mis une condition...

PAULINE.

Docteur!

VERNON.

Mon enfant?

PAULINE.

Savez-vous que mon sommeil n’a pas été naturel?

VERNON.

Oui, vous avez été endormie par votre belle-mère, j’en ai la preuve... Mais, vous, savez-vous pourquoi?

PAULINE.

Oh! docteur! c’est...

GERTRUDE.

Docteur!

PAULINE.

Plus tard, je vous dirai tout.

VERNON.

Maintenant, de l’une ou de l’autre, j’apprendrai quelque chose... Ah! pauvre général!

GERTRUDE.

Eh bien! docteur?

SCÈNE III.

PAULINE, seule; elle sonne.

Oui, fuir avec lui, voilà le seul parti qui me reste. Si nous continuons ce duel, ma belle-mère et moi, mon pauvre père est déshonoré; ne vaut-il pas mieux lui désobéir, et, d’ailleurs, je vais lui écrire... Je serai généreuse, puisque je triompherai d’elle... Je laisserai mon père croire en elle, et j’expliquerai ma fuite par la haine qu’il porte au nom de Marcandal et par mon amour pour Ferdinand.

SCÈNE IV.

PAULINE, MARGUERITE.

MARGUERITE.

Mademoiselle se trouve-t-elle bien?

PAULINE.

Oui, de corps; mais d’esprit... Oh! je suis au désespoir. Ma pauvre Marguerite, une fille est bien malheureuse quand elle a perdu sa mère...

MARGUERITE.

Et que son père s’est remarié avec une femme comme madame de Grandchamp. Mais, Mademoiselle, ne suis-je donc pas pour vous une humble mère, une mère dévouée? car mon affection de nourrice s’est accrue de toute la haine que vous porte cette marâtre.

PAULINE.

Toi, Marguerite!... tu le crois! mais tu t’abuses. Tu ne m’aimes pas tant que ça!

MARGUERITE.

Oh! Mademoiselle! mettez-moi à l’épreuve.

PAULINE.

Voyons?... quitterais-tu pour moi la France?

MARGUERITE.

Pour aller avec vous, j’irais aux Grandes-Indes.

PAULINE.

Et sur-le-champ?

MARGUERITE.

Sur-le-champ!... Ah! mon bagage n’est pas lourd.

PAULINE.

Eh bien, Marguerite, nous partirons cette nuit, secrètement.

MARGUERITE.

Nous partirons, et pourquoi?

PAULINE.

Pourquoi? Tu ne sais pas que madame de Grandchamp m’a endormie.

MARGUERITE.

Je le sais, Mademoiselle, et M. Vernon aussi; car Félix m’a dit qu’il a mis sous clef la tasse où vous avez bu votre thé... mais pourquoi?

PAULINE.

Pas un mot là-dessus, si tu m’aimes! Et, si tu m’es dévouée comme tu le prétends, va chez toi, rassemble tout ce que tu possèdes, sans que personne puisse soupçonner que tu fais des préparatifs de voyage. Nous partirons après minuit. Tu prendras ici, et tu porteras chez toi, mes bijoux, enfin tout ce dont je puis avoir besoin pour un long voyage... Mets-y beaucoup d’adresse; car si ma belle-mère avait le moindre indice, je serais perdue.

MARGUERITE.

Perdue!... Mais, Mademoiselle, que se passe-t-il? songez donc: quitter la maison?

PAULINE.

Veux-tu me voir mourir?

MARGUERITE.

Mourir... Oh! Mademoiselle! j’obéis.

PAULINE.

Marguerite, tu prieras M. Ferdinand de m’apporter mes revenus de l’année; qu’il vienne à l’instant.

MARGUERITE.

Il était sous vos fenêtres quand je suis venue.

PAULINE, à part.

Sous mes fenêtres... Il croyait ne plus me revoir... Pauvre Ferdinand!

SCÈNE V.

PAULINE, seule.

Quitter le toit paternel, je connais mon père, il me cherchera partout pendant longtemps... Quels trésors a donc l’amour pour payer de pareilles dettes, car je livre tout à Ferdinand, mon pays, mon père, la maison! Mais enfin, cette infâme l’aura perdu sans retour! D’ailleurs, je reviendrai! Le docteur et M. Ramel obtiendront mon pardon. Je crois entendre le pas de Ferdinand... Oh! c’est bien lui!

SCÈNE VI.

PAULINE, FERDINAND.

PAULINE.

Ah! mon ami, mon Ferdinand!

FERDINAND.

Moi qui croyais ne plus te voir! Marguerite sait donc tout?

PAULINE.

Elle ne sait rien encore; mais cette nuit, elle apprendra notre fuite, car nous serons libres: tu emmèneras ta femme.

FERDINAND.

Oh! Pauline, ne me trompe pas!

PAULINE.

Je comptais bien te rejoindre là où tu serais exilé; mais cette odieuse femme vient de précipiter ma résolution... Je n’ai plus de mérite, Ferdinand... Il s’agit de ma vie!

FERDINAND.

De ta vie!... Mais qu’a-t-elle fait?

PAULINE.

Elle a failli me tuer, elle m’a endormie afin de me prendre ses lettres que je portais sur moi! Par ce qu’elle a osé, pour te conserver, je juge de ce qu’elle ferait encore. Donc, si nous voulons être l’un à l’autre, il n’y a plus pour nous d’autre moyen que la fuite. Ainsi, plus d’adieux! Cette nuit, nous serons réfugiés... Où?... Cela te regarde.

FERDINAND.

Ah! c’est à devenir fou de joie!

PAULINE.

Oh! Ferdinand! prends bien toutes les précautions; cours à Louviers, chez ton ami, le procureur du roi, car ne faut-il pas une voiture, des passe-ports?... Oh! que mon père, excité par cette marâtre, ne puisse pas nous rejoindre! il nous tuerait; car je viens de lui dire dans cette lettre le fatal secret qui m’oblige à le quitter ainsi.

FERDINAND.

Sois tranquille. Depuis hier, Eugène a tout préparé pour mon départ. Voici la somme que ton père me devait. (Il montre un portefeuille.) Fais-moi ta quittance (il met de l’or sur un guéridon), car je n’ai plus que le compte de la caisse à présenter pour être libre... Nous serons à Rouen à trois heures; et au Havre pour l’heure à laquelle part un navire américain qui retourne aux Etats-Unis. Eugène a dépêché quelqu’un de discret pour arrêter mon passage à bord. Les capitaines de ce pays-là trouvent tout naturel qu’un homme emmène sa femme, ainsi nous ne rencontrerons aucun obstacle.

SCÈNE VII.

LES MÊMES, GERTRUDE.

GERTRUDE.

Excepté moi!

PAULINE.

Oh! perdus!

GERTRUDE.

Ah! vous partiez sans me le dire, Ferdinand!... Oh!... j’ai tout entendu.

FERDINAND, à Pauline.

Mademoiselle, ayez la bonté de me donner votre quittance: elle est indispensable pour le compte que je vais rendre à monsieur votre père sur l’état de la caisse avant mon départ. (A Gertrude.) Madame, vous pouvez, peut-être, empêcher Mademoiselle de partir! mais moi, moi qui ne veux plus rester ici, je partirai.

GERTRUDE.

Vous devez y rester, et vous y resterez, Monsieur.

FERDINAND.

Malgré moi?

GERTRUDE.

Ce que Mademoiselle veut faire, je le ferai moi, et hardiment. Je vais faire venir monsieur de Grandchamp, et vous allez voir que vous serez obligé de partir, mais avec mon enfant et moi. (Félix paraît.) Priez monsieur de Grandchamp de venir ici.

FERDINAND, à Pauline.

Je la devine. Retiens-la, je vais rejoindre Félix et l’empêcher de parler au général. Eugène te tracera ta conduite. Une fois loin d’ici, Gertrude ne pourra rien contre nous. (A Gertrude.) Adieu Madame. Vous avez attenté tout à l’heure à la vie de Pauline, vous avez ainsi rompu les derniers liens qui m’attachaient à vous.

GERTRUDE.

Vous ne savez que m’accuser!... Mais vous ignorez donc ce que Mademoiselle voulait dire à son père de vous et de moi?

FERDINAND.

Je l’aime et l’aimerai toute ma vie; je saurai la défendre contre vous, et je compte assez sur elle pour m’expatrier afin de l’obtenir. Adieu.

PAULINE.

Oh! cher Ferdinand!

SCÈNE VIII.

GERTRUDE, PAULINE.

GERTRUDE.

Maintenant que nous sommes seules, voulez-vous savoir pourquoi j’ai fait appeler votre père? c’est pour lui dire le nom et quelle est la famille de Ferdinand.

PAULINE.

Madame, qu’allez-vous faire? Mon père, en apprenant que le fils du général Marcandal a séduit sa fille, ira tout aussi promptement que Ferdinand au Havre... il l’atteindra, et alors...

GERTRUDE.

J’aime mieux Ferdinand mort que de le voir à une autre que moi, surtout lorsque je me sens au cœur pour cette autre autant de haine que j’ai d’amour pour lui. Tel est le dernier mot de notre duel.

PAULINE.

Oh! Madame, je suis à vos genoux, comme vous étiez naguère aux miens. Tuons-nous si vous voulez, mais ne l’assassinons pas, lui!... Oh! sa vie, sa vie au prix de la mienne.

GERTRUDE.

Eh bien! renoncez-vous?

PAULINE.

Oui, Madame.

GERTRUDE, elle laisse tomber son mouchoir dans le mouvement passionné de sa phrase.

Tu me trompes! tu me dis cela, à moi, parce qu’il t’aime, qu’il vient de m’insulter en me l’avouant, et que tu crois qu’il ne m’aimera plus jamais... Oh! non, Pauline, il me faut des gages de ta sincérité.

PAULINE, à part.

Son mouchoir!... et la clef de son secrétaire... C’est là qu’est renfermé le poison... Oh!... (Haut.) Des gages de sincérité, dites-vous?... Je vous en donnerai... Qu’exigez-vous?

GERTRUDE.

Voyons, je ne crois qu’à une seule preuve: il faut épouser cet autre.

PAULINE.

Je l’épouserai.

GERTRUDE.

Et dans l’instant même échanger vos paroles.

PAULINE.

Allez le lui annoncer vous-même, Madame; venez ici avec mon père, et...

GERTRUDE.

Et...

PAULINE.

Je donnerai ma parole; c’est donner ma vie.

GERTRUDE, à part.

Comme elle dit tout cela résolument, sans pleurer!... Elle a une arrière-pensée! (A Pauline.) Ainsi tu te résignes?

PAULINE.

Oui?

GERTRUDE, à part.

Voyons!... (A Pauline.) Si tu es vraie...

PAULINE.

Vous êtes la fausseté même et vous voyez toujours le mensonge chez les autres... Ah! laissez-moi, Madame, vous me faites horreur.

GERTRUDE.

Ah! elle est franche! Je vais prévenir Ferdinand de votre résolution... (Signe d’adhésion de Pauline.) Mais il ne me croira pas. Si vous lui écriviez deux mots?

PAULINE.

Pour lui dire de rester... (Elle écrit.) Tenez, Madame.

GERTRUDE.

«J’épouse M. de Rimonville..... Ainsi restez..... Pauline!.....» (A part.) Je n’y comprends plus rien..... Je crains un piége. Oh! je vais le laisser partir, il apprendra le mariage quand il sera loin d’ici! (Elle sort.)

SCÈNE IX.

PAULINE, seule.

Oh! oui, Ferdinand est bien perdu pour moi... Je l’ai toujours pensé: le monde est un paradis ou un cachot; et moi, jeune fille, je ne rêvais que le paradis. J’ai la clef du secrétaire, je puis la lui remettre après avoir pris ce qu’il faut pour en finir avec cette terrible situation... Eh bien!... allons...

SCÈNE X.

PAULINE, MARGUERITE.

MARGUERITE.

Mademoiselle, mes malles sont faites. Je vais commencer ici.

PAULINE.

Oui!..... (A part.) Il faut la laisser faire. (Haut.) Tiens, Marguerite, prends cet or, et cache-le chez toi.

MARGUERITE.

Vous avez donc des raisons bien fortes de partir?

PAULINE.

Ah! ma pauvre Marguerite, qui sait si je le pourrai!... Va, continue... (Elle sort.)

SCÈNE XI.

MARGUERITE, seule.

Et moi qui croyais, au contraire, que la mégère ne voulait pas que mademoiselle se mariât! Est-ce que mademoiselle m’aurait caché un amour contrarié? Mais son père est si bon pour elle! il la laisse libre..... Si je parlais à monsieur..... Oh! non, je ne veux pas nuire à mon enfant.

SCÈNE XII.

MARGUERITE, PAULINE.

PAULINE.

Personne ne m’a vue! Tiens! Marguerite, emporte d’abord l’argent? laisse-moi penser ensuite à ma résolution.

MARGUERITE.

A votre place, moi, Mademoiselle, je dirais tout à Monsieur.

PAULINE.

A mon père? Malheureuse, ne me trahis pas! respectons les illusions dans lesquelles il vit.

MARGUERITE.

Ah! illusions! c’est bien le mot.

PAULINE.

Va, laisse-moi. (Marguerite sort.)

SCÈNE XIII.

PAULINE, puis VERNON.

PAULINE, tenant le paquet qu’on a vu au premier acte.

Voilà donc la mort!... Le docteur nous disait hier, à propos de la femme à Champagne, qu’il fallait à cette terrible substance quelques heures, presque une nuit, pour faire ses ravages, et que, dans les premiers moments, on peut les combattre; si le docteur reste à la maison, il les combattra. (On frappe.) Qui est-ce?

VERNON, du dehors.

C’est moi!

PAULINE.

Entrez docteur! (A part.) La curiosité me l’amène, la curiosité le fera partir.

VERNON.

Eh bien! mon enfant, entre vous et votre belle-mère, il y a donc des secrets de vie et de mort?...

PAULINE.

Oui, de mort surtout.

VERNON.

Ah! diable, cela me regarde alors. Mais voyons?... vous aurez eu quelque violente querelle avec votre belle-mère.

PAULINE.

Oh! ne me parlez plus de cette créature, elle trompe mon père.

VERNON.

Je le sais bien.

PAULINE.

Elle ne l’a jamais aimé.

VERNON.

J’en étais sûr.

PAULINE.

Elle a juré ma perte.

VERNON.

Comment, elle en veut à votre cœur?

PAULINE.

A ma vie, peut-être.

VERNON.

Oh! quel soupçon! Pauline, mon enfant, je vous aime, moi. Eh bien, ne peut-on vous sauver?

PAULINE.

Pour me sauver, il faudrait que mon père eût d’autres idées. Tenez, j’aime M. Ferdinand.

VERNON.

Je le sais encore; mais qui vous empêche de l’épouser?

PAULINE.

Vous serez discret? Eh bien, c’est le fils du général Marcandal!...

VERNON.

Ah! bon Dieu! si je serai discret! Mais votre père se battrait à mort avec lui, rien que pour l’avoir eu pendant trois ans sous son toit.

PAULINE.

Là, vous voyez bien qu’il n’y a pas d’espoir. (Elle tombe accablée dans un fauteuil à gauche.)

VERNON.

Pauvre fille! allons, une crise! (Il sonne et appelle.) Marguerite, Marguerite!

SCÈNE XIV.

LES MÊMES, GERTRUDE, MARGUERITE, LE GÉNÉRAL.

MARGUERITE, accourant.

Que voulez-vous, Monsieur?

VERNON.

Préparez une théière d’eau bouillante, où vous ferez infuser quelques feuilles d’oranger.

GERTRUDE.

Qu’as-tu, Pauline?

LE GÉNÉRAL.

Ma fille, chère enfant!

GERTRUDE.

Ce n’est rien!... Oh! nous connaissons cela... c’est de voir sa vie décidée...

VERNON, au général.

Sa vie décidée... Et qu’y a-t-il?

LE GÉNÉRAL.

Elle épouse Godard! (A part.) Il paraît qu’elle renonce à quelque amourette dont elle ne veut pas me parler, à ce que dit ma femme, car le quidam serait inacceptable, et elle n’a découvert l’indignité de ce drôle qu’hier...

VERNON.

Et vous croyez cela?... Ne précipitez rien, général. Nous en causerons ce soir... (A part.) Oh! je vais parler à madame de Grandchamp...

PAULINE, à Gertrude.

Le docteur sait tout...

GERTRUDE.

Ah!

PAULINE; elle remet le mouchoir et la clef dans la poche de Gertrude, pendant que Gertrude regarde Vernon qui cause avec le général.

Éloignez-le, car il est capable de dire tout ce qu’il sait à mon père, et il faut au moins sauver Ferdinand...

GERTRUDE, à part.

Elle a raison! (Haut.) Docteur, on vient de me dire que François, un de nos meilleurs ouvriers, est tombé malade hier; on ne l’a pas vu ce matin, vous devriez bien l’aller visiter...

LE GÉNÉRAL.

François! Oh! vas-y, Vernon...

VERNON.

Ne demeure-t-il pas au Pré-l’Évêque?... (A part.) A plus de trois lieues d’ici...

LE GÉNÉRAL.

Tu ne crains rien pour Pauline?

VERNON.

C’est une simple attaque de nerfs.

GERTRUDE.

Oh! je puis, n’est-ce pas docteur, je puis vous remplacer sans danger?...

VERNON.

Oui, Madame. (Au général.) Je gage que François est malade comme moi!... On me trouve trop clairvoyant, et l’on me donne une mission...

LE GÉNÉRAL, s’emportant.

Qui?... Qu’est-ce que tu veux dire?...

VERNON.

Allez-vous vous emporter encore?... Du calme, mon vieil ami, ou vous vous prépareriez des remords éternels...

LE GÉNÉRAL.

Des remords...

VERNON.

Amuse le tapis, je reviens.

LE GÉNÉRAL.

Mais...

GERTRUDE, à Pauline.

Eh bien! comment te sens-tu, mon petit ange?

LE GÉNÉRAL.

Mais, regarde-les?...

VERNON.

Eh! les femmes s’assassinent en se caressant.

SCÈNE XV.

LES MÊMES, moins VERNON, puis MARGUERITE.

GERTRUDE, au général qui est resté comme abasourdi par le dernier mot de Vernon.

Eh bien! qu’avez-vous?

LE GÉNÉRAL, passant devant Gertrude pour aller à Pauline.

Rien!... rien! Voyons, ma Pauline, épouses-tu Godard de ton plein gré?

PAULINE.

De mon plein gré.

GERTRUDE, à part.

Ah!

LE GÉNÉRAL.

Il va venir.

PAULINE.

Je l’attends!

LE GÉNÉRAL, à part.

Il y a bien du dépit dans ce mot-là. (Marguerite paraît avec une tasse.)

GERTRUDE.

C’est trop tôt, Marguerite, l’infusion ne sera pas assez forte!... (Elle goûte.) Je vais aller arranger cela moi-même.

MARGUERITE.

J’ai cependant l’habitude de soigner mademoiselle.

GERTRUDE.

Que signifie ce ton que vous prenez?

MARGUERITE.

Mais... Madame...

LE GÉNÉRAL.

Marguerite, encore un mot et nous nous brouillerons, ma vieille.

PAULINE.

Allons, Marguerite, laisse faire madame de Grandchamp. (Gertrude sort avec Marguerite.)

LE GÉNÉRAL.

Voyons, nous n’avons donc pas confiance dans notre pauvre père qui nous aime? Eh bien! dis-moi pourquoi tu refusais si nettement Godard hier, et pourquoi tu l’acceptes aujourd’hui?

PAULINE.

Une idée de jeune fille!

LE GÉNÉRAL.

Tu n’aimes personne?

PAULINE.

C’est bien parce que je n’aime personne que j’épouse votre M. Godard! (Gertrude rentre avec Marguerite.)

LE GÉNÉRAL.

Ah!

GERTRUDE.

Tiens, ma chère petite, prends garde, c’est un peu chaud.

PAULINE.

Merci, ma mère!

LE GÉNÉRAL.

Sa mère!... En vérité, c’est à en perdre l’esprit!

PAULINE.

Marguerite, le sucrier?

(Elle profite du moment où Marguerite sort et où Gertrude cause avec le général, pour mettre le poison dans la tasse, et laisse tomber à terre le papier qui le contenait.)

GERTRUDE, au général.

Qu’avez-vous?

LE GÉNÉRAL.

Ma chère amie, je ne conçois rien aux femmes: je suis comme Godard. (Rentre Marguerite.)

GERTRUDE.

Vous êtes comme tous les hommes.

PAULINE.

Ah!

GERTRUDE.

Qu’as-tu, mon enfant?

PAULINE.

Rien!... rien!...

GERTRUDE.

Je vais te préparer une seconde tasse...

PAULINE.

Oh! non, Madame... celle-ci suffit. Il faut attendre le docteur. (Elle a posé la tasse sur un guéridon.)

SCÈNE XVI.

LES MÊMES, GODARD, FÉLIX.

FÉLIX.

M. Godard demande s’il peut être reçu? (Du regard on interroge Pauline pour savoir s’il peut entrer.)

PAULINE.

Certainement!

GERTRUDE.

Que vas-tu lui dire?

PAULINE.

Vous allez voir.

GODARD, entrant.

Ah! mon Dieu, mademoiselle est indisposée, j’ignorais, et je vais... (On lui fait signe de s’asseoir.) Mademoiselle, permettez-moi de vous remercier avant tout de la faveur que vous me faites en me recevant dans le sanctuaire de l’innocence. Madame de Grandchamp et monsieur votre père viennent de m’apprendre une nouvelle qui m’aurait comblé de bonheur hier, mais qui, je l’avoue, m’étonne aujourd’hui.

LE GÉNÉRAL.

Qu’est-ce à dire, monsieur Godard?

PAULINE.

Ne vous fâchez pas, mon père, monsieur a raison. Vous ne savez pas tout ce que je lui ai dit hier.

GODARD.

Vous êtes trop spirituelle, Mademoiselle, pour ne pas trouver tout simple la curiosité d’un honnête jeune homme qui a quarante mille livres de rente et des économies, de savoir les raisons qui le font accepter à vingt-quatre heures d’échéance d’un refus... car, hier, c’était à cette heure-ci... (il tire sa montre) cinq heures et demie, que vous...

LE GÉNÉRAL.

Comment! vous n’êtes donc pas amoureux comme vous le disiez? Vous allez quereller une adorable fille au moment où elle vous...

GODARD.

Je ne querellerais pas, s’il ne s’agissait pas de se marier. Un mariage, général, est une affaire en même temps que l’effet d’un sentiment.

LE GÉNÉRAL.

Pardonnez-moi, Godard, je suis un peu vif, vous le savez?

PAULINE, à Godard.

Monsieur... (A part.) Oh! quelles souffrances... (Haut.) Monsieur, pourquoi les pauvres jeunes filles...

GODARD.

Pauvre!... non, non, Mademoiselle, vous avez quatre cent mille francs...

PAULINE.

Pourquoi de faibles jeunes filles...

GODARD.

Faibles?

PAULINE.

Allons, d’innocentes jeunes personnes ne s’inquiéteraient-elles pas un peu du caractère de celui qui se présente pour devenir leur seigneur et maître. Si vous m’aimez, vous punirez vous?... me punirez-vous?... d’avoir fait une épreuve.

GODARD.

Ah! vu comme cela...

LE GÉNÉRAL.

Oh! les femmes! les femmes!...

GODARD.

Oh! vous pouvez bien dire aussi: Les filles! les filles!

LE GÉNÉRAL.

Oui. Allons, décidément la mienne a plus d’esprit que son père.

SCÈNE XVII.

LES MÊMES, GERTRUDE, NAPOLÉON.

GERTRUDE.

Eh bien! monsieur Godard?

GODARD.

Ah! Madame! ah! général! je suis au comble du bonheur, et mon rêve est accompli! Entrer dans une famille comme la vôtre. Moi... ah! Madame! ah! général! ah! Mademoiselle! (A part.) Je veux pénétrer ce mystère, car elle m’aime très-peu.

NAPOLÉON, entrant.

Papa, j’ai la croix de mérite... Bonjour, maman... Où est donc Pauline?... Tiens, tu es donc malade? Pauvre petite sœur!... Dis donc, je sais d’où vient la justice?

GERTRUDE.

Qui t’a dit cela!... Oh! comme le voilà fait!

NAPOLÉON.

Le maître! Il a dit que la justice venait du bon Dieu!

GODARD.

Il n’est pas Normand, ton maître.

PAULINE, bas à Marguerite.

Oh! Marguerite!... ma chère Marguerite! renvoie-les.

MARGUERITE.

Messieurs, mademoiselle a besoin de repos.

LE GÉNÉRAL.

Eh bien! Pauline, nous te laissons, tu viendras dîner.

PAULINE.

Si je puis... Mon père, embrassez-moi!...

LE GÉNÉRAL, l’embrassant.

Oh! cher ange! (A Napoléon.) Viens, petit. (Ils sortent tous, moins Pauline, Marguerite et Napoléon.)

NAPOLÉON, à Pauline.

Eh bien? et moi, tu ne m’embrasses pas... quéqu’tas donc?

PAULINE.

Oh! je meurs!

NAPOLÉON.

Est-ce qu’on meurt?... Pauline, en quoi c’est-il fait la mort?

PAULINE.

La mort... C’est fait... comme ça. (Elle tombe soutenue par Marguerite.)

MARGUERITE.

Ah! mon Dieu! du secours!

NAPOLÉON.

Oh! Pauline, tu me fais peur... (En s’enfuyant.) Maman! maman!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

La chambre de Pauline.

SCÈNE PREMIÈRE.

PAULINE, FERDINAND, VERNON.

Pauline est étendue dans son lit. Ferdinand tient sa main dans une pose de douleur et d’abandon complet. C’est le moment du crépuscule, il y a encore une lampe.

VERNON, assis près du guéridon.

J’ai vu des milliers de morts sur le champ de bataille, aux ambulances; et pourquoi la mort d’une jeune fille sous le toit paternel me fait-elle plus d’impression que tant de souffrances héroïques?... La mort est peut-être un cas prévu sur le champ de bataille... on y compte même; tandis qu’ici il ne s’agit pas seulement d’une existence, c’est toute une famille que l’on voit en larmes, et des espérances qui meurent... Voilà cette enfant, que je chérissais, assassinée, empoisonnée... et par qui?... Marguerite a bien deviné l’énigme de cette lutte entre ces deux rivales... Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller tout dire à la justice..... Pourtant, mon Dieu, j’ai tout tenté pour arracher cette vie à la mort?..... (Ferdinand relève la tête et écoute le docteur.) J’ai même apporté ce poison qui pourrait neutraliser l’autre; mais il aurait fallu le concours des princes de la science! On n’ose pas tout seul un pareil coup de dé.

FERDINAND se lève et va au docteur.

Docteur, quand les magistrats seront venus, expliquez-leur cette tentative, ils la permettront; et, tenez, Dieu, Dieu m’écoutera..... il fera quelque miracle, il me la rendra!...

VERNON.

Avant que l’action du poison n’ait exercé tous ses ravages, j’aurais osé... maintenant, je passerais pour être l’empoisonneur. Non, ceci (il pose un petit flacon sur la table) est inutile, et mon dévouement serait un crime.

FERDINAND; il a mis un miroir devant les lèvres de Pauline.

Mais tout est possible, elle respire encore.

VERNON.

Elle ne verra pas le jour qui se lève.

PAULINE.

Ferdinand!

FERDINAND.

Elle vient de me nommer.

VERNON.

Oh! la nature à vingt-deux ans est bien forte contre la destruction! D’ailleurs, elle conservera son intelligence jusqu’à son dernier soupir. Elle pourrait se lever, parler, quoique les souffrances causées par ce poison terrible soient inouïes.

SCÈNE II.

LES MÊMES, LE GÉNÉRAL, d’abord en dehors.

LE GÉNÉRAL.

Vernon!

VERNON, à Ferdinand.

Le général. (Ferdinand tombe accablé sur un fauteuil à gauche, au fond, masqué par les rideaux du lit. A la porte.) Que voulez-vous?

LE GÉNÉRAL.

Voir Pauline!

VERNON.

Si vous m’écoutez, vous attendrez, elle est bien plus mal.

LE GÉNÉRAL force la porte.

Eh! j’entre, alors.

VERNON.

Non, général, écoutez-moi.

LE GÉNÉRAL.

Non, non. Immobile, froide! Ah! Vernon!

VERNON.

Voyons, général... (A part.) Il faut l’éloigner d’ici... (Haut.) Eh bien! je n’ai plus qu’un bien faible espoir de la sauver.

LE GÉNÉRAL.

Tu dis... Tu m’aurais donc trompé?...

VERNON.

Mon ami, il faut savoir regarder ce lit en face, comme nous regardions les batteries chargées à mitraille!... Eh bien! dans le doute où je suis, vous devez aller... (A part.) Ah! quelle idée! (Haut.) chercher vous-même les secours de la religion.

LE GÉNÉRAL.

Vernon, je veux la voir, l’embrasser.

VERNON.

Prenez garde!

LE GÉNÉRAL, après avoir embrassé Pauline.

Oh! glacée!

VERNON.

C’est un effet de la maladie, général... Courez au presbytère; car si je ne réussissais pas, votre fille, que vous avez élevée chrétiennement, ne doit pas être abandonnée par l’Église.

LE GÉNÉRAL.

Ah! ah! oui. J’y vais... (Il va au lit.]

VERNON, lui montrant la porte.

Par là!

LE GÉNÉRAL.

Mon ami, je n’ai plus la tête à moi, je suis sans idées..... Vernon, un miracle!... Tu as sauvé tant de monde, et tu ne pourrais pas sauver une enfant!

VERNON.

Viens, viens... (A part.) Je l’accompagne, car s’il rencontrait les magistrats, ce seraient bien d’autres malheurs. (Ils sortent.)

SCÈNE III.

PAULINE, FERDINAND.

PAULINE.

Ferdinand!

FERDINAND.

Ah! mon Dieu! serait-ce son dernier soupir? Oh! oui, Pauline, tu es ma vie même: si Vernon ne te sauve pas, je te suivrai, nous serons réunis.

PAULINE.

Alors, j’expire sans un seul regret.

FERDINAND; il prend le flacon.

Ce qui t’aurait sauvé, si le docteur était venu plus tôt, me délivrera de la vie.

PAULINE.

Non, sois heureux.

FERDINAND.

Jamais sans toi!

PAULINE.

Tu me ranimes.

SCÈNE IV.

LES MÊMES, VERNON.

FERDINAND.

Elle parle, ses yeux se sont rouverts.

VERNON.

Pauvre enfant!... elle s’endort, quel sera le réveil?

(Ferdinand reprend sa place et la main de Pauline.)

SCÈNE V.

LES MÊMES, RAMEL, LE JUGE D’INSTRUCTION, LE GREFFIER, UN MÉDECIN, UN BRIGADIER, MARGUERITE.

MARGUERITE.

Monsieur Vernon, les magistrats sont là... Monsieur Ferdinand, retirez-vous! (Ferdinand sort à gauche.)

RAMEL.

Veillez, brigadier, à ce que toutes les issues de cette maison soient observées, et tenez-vous à nos ordres!... Docteur, pouvons-nous rester ici quelques instants sans danger pour la malade?

VERNON.

Elle dort, monsieur; et c’est du dernier sommeil.

MARGUERITE.

Voici la tasse où se trouvent les restes de l’infusion, et qui contient de l’arsenic; je m’en suis aperçue au moment où j’allais la prendre.

LE MÉDECIN, examinant la tasse et goûtant le reste.

Il est évident qu’il y a une substance vénéneuse.

LE JUGE.

Vous en ferez l’analyse! (Il aperçoit Marguerite ramassant un petit papier à terre.) Quel est ce papier?

MARGUERITE.

Oh! ce n’est rien.

RAMEL.

Rien n’est insignifiant en des cas pareils pour des magistrats!... Ah! ah! Messieurs, plus tard nous aurons à examiner ceci. Pourrions-nous éloigner M. de Grandchamp?

VERNON.

Il est au presbytère; mais il n’y restera pas longtemps.

LE JUGE, au médecin.

Voyez, Monsieur?... (Les deux médecins causent au chevet du lit.)

RAMEL, au juge.

Si le général revient, nous agirons avec lui selon les circonstances.

(Marguerite pleure, agenouillée au pied du lit. Les deux médecins, le juge et Ramel se groupent sur le devant du théâtre.)

RAMEL, au médecin.

Ainsi, Monsieur, votre avis est que la maladie de mademoiselle de Grandchamp, que nous avons vue avant-hier pleine de santé, de bonheur même, est l’effet d’un crime?

LE MÉDECIN.

Les symptômes d’empoisonnement sont de la dernière évidence.

RAMEL.

Et le reste de poison que contient cette tasse est-il assez visible, assez considérable pour fournir une preuve légale?...

LE MÉDECIN.

Oui, Monsieur.

LE JUGE, à Vernon.

La femme que voici prétend, Monsieur, qu’hier, à quatre heures, vous avez ordonné à mademoiselle de Grandchamp une infusion de feuilles d’oranger, pour calmer une irritation survenue après une explication entre la belle-fille et sa belle-mère; elle ajoute que madame de Grandchamp, qui vous aurait aussitôt envoyé à quatre lieues d’ici, sous un vain prétexte, a insisté pour tout préparer et tout donner à sa belle-fille; est-ce vrai?

VERNON.

Oui, Monsieur!

MARGUERITE.

Mon insistance à vouloir soigner mademoiselle a été l’occasion d’un reproche de la part de mon pauvre maître.

RAMEL, à Vernon.

Où madame de Grandchamp vous a-t-elle envoyé?

VERNON.

Tout est fatal, Messieurs, dans cette affaire mystérieuse. Madame de Grandchamp a si bien voulu m’éloigner, que l’ouvrier chez qui l’on m’envoyait à trois lieues d’ici, était au cabaret. J’ai grondé Champagne d’avoir trompé madame de Grandchamp, et Champagne m’a dit qu’effectivement l’ouvrier n’était pas venu, mais qu’il ne savait rien de cette prétendue maladie.

FÉLIX.

Messieurs, le clergé se présente.

RAMEL.

Nous pouvons emporter les deux pièces à conviction dans le salon, et nous y transporter pour dresser le procès-verbal.

VERNON.

Par ici, Messieurs! par ici!

(Ils sortent. La scène change.)

SCÈNE VI.

Le salon.

RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER, VERNON.

RAMEL.

Ainsi, voilà qui demeure établi. Comme le prétendent Félix et Marguerite, hier madame de Grandchamp a d’abord administré à sa belle-fille une dose d’opium; et vous, monsieur Vernon, vous étant aperçu de cette manœuvre criminelle, vous auriez pris et serré la tasse.

VERNON.

C’est vrai, Messieurs, mais...

RAMEL.

Comment, monsieur Vernon, vous qui avez été témoin de cette coupable entreprise, n’avez-vous pas arrêté madame de Grandchamp dans la voie funeste où elle s’engageait?

VERNON.

Croyez, Monsieur, que tout ce que la prudence exige, que tout ce qu’une vieille expérience peut suggérer a été tenté de ma part.

LE JUGE.

Votre conduite, Monsieur, est singulière, et vous aurez à l’expliquer. Vous avez fait votre devoir hier en conservant cette preuve; mais pourquoi vous êtes-vous arrêté dans cette voie?...

RAMEL.

Permettez, monsieur Cordier: monsieur est un vieillard sincère et loyal! (Il prend Vernon à part.) Vous avez dû pénétrer la cause de ce crime?

VERNON.

C’est la rivalité de deux femmes, poussées aux dernières extrémités par des passions impitoyables... et je dois me taire.

RAMEL.

Je sais tout.

VERNON.

Vous? Monsieur!

RAMEL.

Et, comme vous, sans doute, j’ai tout fait pour prévenir cette catastrophe; car Ferdinand devait partir cette nuit. J’ai connu mademoiselle Gertrude de Meilhac autrefois chez mon ami.

VERNON.

Oh! Monsieur, soyez clément! ayez pitié d’un vieux soldat, criblé de blessures et plein d’illusions... Il va perdre sa fille et sa femme... qu’il ne perde pas son honneur.

RAMEL.

Nous nous comprenons! Tant que Gertrude ne fera pas d’aveux qui nous forcent à ouvrir les yeux, je tâcherai de démontrer au juge d’instruction, et il est bien fin, bien intègre, il a dix ans de pratique; eh bien, je lui ferai croire que la cupidité seule a guidé la main de madame Grandchamp! Aidez-moi. (Le juge s’approche, Ramel fait un signe à Vernon et prend un air sévère.) Pourquoi madame de Grandchamp aurait-elle endormi sa belle-fille? Allons, vous devez le savoir, vous, l’ami de la maison.

VERNON.

Pauline devait me confier ses secrets, sa belle-mère a deviné que j’allais savoir des choses qu’elle avait intérêt à tenir cachées; et voilà, Monsieur, pourquoi, sans doute, elle m’a fait partir pour aller soigner un ouvrier bien portant, et non pour éloigner les secours à donner à Pauline, car Louviers n’est pas si loin...

LE JUGE.

Quelle préméditation!... (A Ramel.) Elle ne pourra pas s’en tirer si nous trouvons les preuves du crime dans le secrétaire... Elle ne nous attend pas, elle sera foudroyée!...

SCÈNE VII.

LES MÊMES, GERTRUDE, MARGUERITE.

GERTRUDE.

Des chants d’église!... Quoi! la justice encore ici?... Que se passe-t-il donc?... (Elle va sur la porte de la chambre de Pauline et recule épouvantée devant Marguerite.) Ah!

MARGUERITE.

On prie sur le corps de votre victime!

GERTRUDE.

Pauline! Pauline! morte!...

LE JUGE.

Et vous l’avez empoisonnée, Madame!...

GERTRUDE.

Moi! moi! moi! Ah çà! suis-je éveillée?... (A Ramel.) Ah! quel bonheur pour moi! car vous savez tout, vous! Me croyez-vous capable d’un crime?... Comment, je suis donc accusée?... Moi, j’aurais attenté à ses jours... mais je suis femme d’un vieillard plein d’honneur, et j’ai un enfant... un enfant devant qui je ne voudrais pas rougir... Ah! la justice sera pour moi..... Marguerite, que l’on ne sorte pas! Oh! Messieurs!... Ah çà! que s’est-il donc passé, depuis hier au soir que j’ai laissé Pauline un peu souffrante?...

LE JUGE.

Madame, recueillez-vous! Vous êtes en présence de la justice de votre pays.

GERTRUDE.

Ah! je me sens toute froide...

LE JUGE.

La justice, en France du moins, est la plus parfaite des justices criminelles: elle ne tend jamais de piéges, elle marche, elle agit, elle parle à visage découvert, car elle est forte de sa mission, qui est de chercher la vérité. Dans ce moment, vous n’êtes qu’inculpée, et vous devez ne voir en moi qu’un protecteur. Mais dites la vérité, quelle qu’elle soit. Le reste ne nous regarde plus...

GERTRUDE.

Eh! Monsieur, menez-moi là, et devant Pauline je vous crierai ce que je vous crie: Je suis innocente de sa mort!...

LE JUGE.

Madame!...

GERTRUDE.

Voyons, pas de ces longues phrases où vous enveloppez les gens. Je souffre des douleurs inouïes! Je pleure Pauline comme si c’était ma fille, et... je lui pardonne tout! Que voulez-vous? Allez, je répondrai.

RAMEL.

Que lui pardonnez-vous?...

GERTRUDE.

Mais je...

RAMEL, bas.

De la prudence!

GERTRUDE.

Ah! vous avez raison. Partout des précipices!

LE JUGE, au greffier.

Vous écrirez plus tard les nom et prénoms, prenez les notes pour le procès-verbal de cet interrogatoire. (A Gertrude.) Avez-vous hier administré, vers midi, de l’opium dans du thé à mademoiselle de Grandchamp?

GERTRUDE.

Ah! docteur... Vous!

RAMEL.

N’accusez pas le docteur, il s’est déjà trop compromis pour vous! répondez au juge!

GERTRUDE.

Eh bien, c’est vrai!

LE JUGE, il présente la tasse.

Reconnaissez-vous ceci?

GERTRUDE.

Oui, Monsieur. Après?

LE JUGE.

Madame a reconnu la tasse, et avoue y avoir mis de l’opium. Cela suffit, quant à présent, sur cette phase de l’instruction.

GERTRUDE.

Mais vous m’accusez donc?... et de quoi?

LE JUGE.

Madame, si vous ne vous disculpez pas du dernier fait, vous pourrez être prévenue du crime d’empoisonnement. Nous allons chercher les preuves de votre innocence ou de votre culpabilité.

GERTRUDE.

Où?

LE JUGE.

Chez vous! Hier vous avez fait boire à mademoiselle de Grandchamp une infusion de feuilles d’oranger dans cette seconde tasse qui contient de l’arsenic.

GERTRUDE.

Oh! est-ce possible!

LE JUGE.

Vous nous avez déclaré avant-hier que la clef de votre secrétaire, où vous serriez le paquet de cette substance, ne vous quittait jamais.

GERTRUDE.

Elle est dans la poche de ma robe... Oh! merci, Monsieur!... ce supplice va finir.

LE JUGE.

Vous n’avez donc fait encore aucun usage de...

GERTRUDE.

Non; vous allez trouver le paquet cacheté.

RAMEL.

Ah! Madame, je le souhaite.

LE JUGE.

J’en doute; c’est une de ces audacieuses criminelles...

GERTRUDE.

La chambre est en désordre, permettez...

LE JUGE.

Oh! non, non, nous entrerons tous trois.

RAMEL.

Il s’agit de votre innocence.

GERTRUDE.

Oh! entrons, Messieurs!

SCÈNE VIII.

VERNON, seul.

Mon pauvre général! agenouillé près du lit de sa fille; il pleure, il prie!... Hélas! Dieu seul peut la lui rendre.

SCÈNE IX.

VERNON, GERTRUDE, RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER.

GERTRUDE.

Je doute de moi, je rêve... je suis...

RAMEL.

Vous êtes perdue, Madame.

GERTRUDE.

Oui, Monsieur!... mais par qui?

LE JUGE, au greffier.

Écrivez que madame de Grandchamp nous ayant ouvert elle-même le secrétaire de sa chambre à coucher, et nous ayant elle-même présenté le paquet cacheté par le sieur Baudrillon, ce paquet, intact avant-hier, s’est trouvé décacheté... et qu’il y a été pris une dose plus que suffisante pour donner la mort.

GERTRUDE.

La mort!... moi?

LE JUGE.

Madame, ce n’est pas sans raisons que j’ai saisi dans votre secrétaire ce papier déchiré. Nous avons saisi chez mademoiselle de Grandchamp ce fragment qui s’y adapte parfaitement, et qui prouve qu’arrivée à votre secrétaire, vous avez, dans le trouble où le crime jette tous les criminels, pris ce papier pour envelopper la dose que vous deviez mêler à l’infusion.

GERTRUDE.

Vous avez dit que vous étiez mon protecteur! eh bien! cela, voyez-vous...

LE JUGE.

Attendez, Madame! devant de telles présomptions, je suis obligé de convertir le mandat d’amener, décerné contre vous, en un mandat de dépôt. (Il signe.) Maintenant, Madame, vous êtes en état d’arrestation.

GERTRUDE.

Eh bien! tout ce que vous voudrez!... Mais votre mission, avez-vous dit, est de chercher la vérité... cherchons-la... oh! cherchons-la.

LE JUGE.

Oui, Madame.

GERTRUDE, à Ramel en pleurant.

Oh! Monsieur! Monsieur!...

RAMEL.

Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense qui puisse nous faire revenir sur cette terrible mesure?

GERTRUDE.

Messieurs, je suis innocente du crime d’empoisonnement, et tout est contre moi! Je vous en supplie, au lieu de me torturer, aidez-moi?... Tenez, on doit m’avoir pris ma clef, voyez-vous? On doit être venu dans ma chambre... Ah! je comprends... (A Ramel.) Pauline aimait comme j’aime: elle s’est empoisonnée.

RAMEL.

Pour votre honneur, ne dites pas cela sans des preuves convaincantes, autrement...

LE JUGE.

Madame, est-il vrai qu’hier, sachant que le docteur Vernon devait dîner chez vous, vous l’ayez envoyé...

GERTRUDE.

Oh! vous, vos questions sont autant de coups de poignard pour mon cœur! Et vous allez, vous allez toujours.

LE JUGE.

L’avez-vous envoyé soigner un ouvrier au Pré-l’Évêque?

GERTRUDE.

Oui, Monsieur.

LE JUGE.

Cet ouvrier, Madame, était au cabaret et très-bien portant.

GERTRUDE.

Champagne avait dit qu’il était malade.

LE JUGE.

Champagne, que nous avons interrogé, dément cette assertion, et n’a point parlé de maladie. Vous vouliez écarter les secours.

GERTRUDE, à part.

Oh! Pauline! c’est elle qui m’a fait renvoyer Vernon! Oh! Pauline! tu m’entraînes avec toi dans la tombe, et j’y descendrais criminelle! Oh non! non! non! (A Ramel.) Monsieur, je n’ai plus qu’une ressource. (A Vernon) Pauline existe-t-elle encore?

VERNON, désignant le général.

Voici ma réponse!

SCÈNE X.

LES MÊMES, LE GÉNÉRAL.

LE GÉNÉRAL, à Vernon.

Elle se meurt, mon ami! Si je la perds, je n’y survivrai pas.

VERNON.

Mon ami!

LE GÉNÉRAL.

Il me semble qu’il y a bien du monde ici... Que fait-on? Sauvez-la! Où donc est Gertrude? (On le fait asseoir au fond à gauche.)

GERTRUDE, se traînant aux pieds du général.

Mon ami!..... pauvre père!..... Ah! je voudrais que l’on me tuât à l’instant, sans procès..... (Elle se lève.) Non, Pauline m’a enveloppée dans son suaire, et je sens ses doigts glacés autour de mon cou..... Oh! j’étais résignée! j’allais, oui, j’allais ensevelir avec moi le secret de ce drame domestique, épouvantable, et que toutes les femmes devraient connaître! mais je suis lasse de cette lutte avec un cadavre qui m’étreint, qui me communique la mort! Eh bien! mon innocence sortira victorieuse de ces aveux aux dépens de l’honneur; mais je ne serai pas du moins une lâche et vile empoisonneuse. Ah! je vais tout dire.

LE GÉNÉRAL, se levant et s’avançant.

Ah! vous allez donc dire à la justice ce que vous me taisez si obstinément depuis deux jours... Oh! lâche et ingrate créature... mensonge caressant... Vous m’avez tué ma fille, qu’allez-vous me tuer encore!

GERTRUDE.

Faut-il se taire!... Faut-il parler?

RAMEL.

Général, de grâce, retirez-vous? la loi le veut.

LE GÉNÉRAL.

La loi!... vous êtes la justice des hommes; moi, je suis la justice de Dieu, je suis plus que vous tous! je suis l’accusateur, le tribunal, l’arrêt et l’exécuteur... Allons, parlez, Madame.

GERTRUDE, aux genoux du général.

Pardon, Monsieur... Oui, je suis...

RAMEL, à part.

Oh! la malheureuse!

GERTRUDE, à part.

Oh! non! non!..... pour son honneur, qu’il ignore toujours la vérité! (Haut.) Coupable pour tout le monde, à vous, je vous dirai jusqu’à mon dernier soupir que je suis innocente, et que quelque jour la vérité sortira de deux tombes, vérité cruelle, et qui vous prouvera que vous aussi, vous n’êtes pas exempt de reproches, que vous aussi, peut-être à cause de vos haines aveugles, vous êtes coupable.

LE GÉNÉRAL.

Moi! moi!... Oh! ma tête se perd..... vous osez m’accuser..... (Apercevant Pauline.) Ah!... ah!... mon Dieu!

SCÈNE XI.

LES PRÉCÉDENTS, PAULINE, appuyée sur FERDINAND.

PAULINE.

On m’a tout dit! Cette femme est innocente du crime dont elle est accusée. La religion m’a fait comprendre qu’on ne peut pas trouver le pardon là-haut, en ne le laissant pas ici-bas. J’ai pris à Madame la clef de son secrétaire, je suis allée chercher moi-même le poison, j’ai déchiré moi-même cette feuille de papier pour l’envelopper, car j’ai voulu mourir.

GERTRUDE.

Oh! Pauline! prends ma vie, prends tout ce que j’aime..... Oh! docteur, sauvez-la!

LE JUGE.

Mademoiselle, est-ce la vérité?

PAULINE.

La vérité?... les mourants la disent...

LE JUGE.

Nous ne saurons décidément rien de cette affaire-là.

PAULINE, à Gertrude.

Savez-vous pourquoi je viens vous retirer de l’abîme où vous êtes? c’est que Ferdinand vient de me dire un mot qui m’a fait sortir de mon cercueil. Il a tellement horreur d’être avec vous dans la vie, qu’il me suit, moi, dans la tombe, où nous reposerons ensemble, mariés par la mort.

GERTRUDE.

Ferdinand!... Ah! mon Dieu! à quel prix suis-je sauvée?

LE GÉNÉRAL.

Mais malheureuse, enfant, pourquoi meurs-tu? ne suis-je pas, ai-je cessé un seul instant d’être un bon père? On dit que c’est moi qui suis coupable...

FERDINAND.

Oui, général. Et c’est moi seul qui peux vous donner le mot de l’énigme, et qui vous expliquerai comment vous êtes coupable.

LE GÉNÉRAL.

Vous, Ferdinand, vous à qui j’offrais ma fille, et qui l’aimez.....

FERDINAND.

Je m’appelle Ferdinand, comte de Marcandal, fils du général Marcandal... Comprenez-vous?

LE GÉNÉRAL.

Ah! fils de traître, tu ne pouvais apporter sous mon toit que mort et trahison!... Défends-toi!

FERDINAND.

Vous battrez-vous, général, contre un mort? (Il tombe.)

GERTRUDE, s’élance vers Ferdinand en jetant un cri.

Oh! (Elle recule devant le général, qui s’avance vers sa fille, puis elle tire un flacon qu’elle jette aussitôt.) Oh! non, je me condamne à vivre pour ce pauvre vieillard! (Le général s’agenouille près de sa fille morte.) Docteur, que fait-il?... perdrait-il la raison?...

LE GÉNÉRAL, bégayant comme un homme qui ne peut trouver les mots.

Je..... je..... je.....

LE DOCTEUR.

Général, que faites-vous?

LE GÉNÉRAL.

Je... je cherche à dire des prières pour ma fille!...

(Le rideau tombe.)

FIN DE LA MARATRE.

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