SAMA
Reading edition
I
Au Nord de Ouantonou.
Comme le soleil déclinait, la terre devint plus noire. Je m’aperçus que des rochers faisaient de fantastiques créneaux sur la colline où nous venions de nous arrêter pour y passer la nuit. Et de grosses outardes se mirent à tournoyer au-dessus de nous, en poussant de longs cris de détresse. Nous avions marché toute la journée. A midi, nous avions rencontré le Lim. La rivière bondissait entre de hautes collines et l’on entendait des bruits de cascades. Puis nous étions repartis vers le Nord-Ouest, dans l’espoir de trouver des hommes, enfin. Pays lamentable, aux hautes herbes indéfinies, sans hommes, presque sans eau, empli de mort. Nous ne savions plus où nous étions. Verrions-nous bientôt des cases, un village ? Allions-nous entendre la rumeur de la vie ? Où demain nous mènerait-il ?
Depuis Ouantonou, c’étaient des plaines, puis des collines, puis des plaines, et partout l’immense désert de la savane. Une tristesse rude, avec un peu de vague inquiétude et de la détresse, me serrait la gorge. Et de la pitié, à voir nos pauvres Bayas, si loin de chez eux, sur la terre hostile. Il me semblait que l’Afrique était une chose immense, informe, indéfinie, meurtrière. Ouantonou ! Ce nom revenait à ma mémoire. Il me semblait un nom de détresse et de déroute. Ouantonou ! Cela disait la ruine, l’abandon, le froid…
Au sortir d’un col étroit, dans la montagne, nous avions vu des cases, la plupart à moitié détruites, toutes désertes, depuis longtemps désertes. Des fragments de marmites jonchaient le sol. Trois pierres en triangle marquaient un ancien feu. C’était Ouantonou.
Puis, la montagne descendait brusquement vers la Mbéré, le grand fleuve qui coule là-bas, vers le Tchad lumineux. Mais on ne voyait rien et le village émergeait d’un océan de brouillard, perdu parmi les roches, comme un nid d’aigles dans les Andes. Nous sommes descendus vers la rivière, et nous avons marché…
II
Les Bayas sont couchés sur le sol. Cercles noirs autour des feux qui s’éteignent, dans la nuit sombre. Quelques-uns dorment. D’autres sont là, immobiles, étendus sur le dos, les yeux ouverts. Tout à coup, un chant s’élève, et il emplit mon âme à en mourir. O le souvenir de cette obsédante lamentation ! Son endormante tristesse ! Il n’y a pas de paroles à cet air. C’est une gamme en mineur qui commence haut, par une note éclatante, et s’achève en sourdine, par une note traînée et basse, comme un soupir de détresse. Ceux qui chantent s’arrêtent subitement, et d’autres reprennent, avec des voix lasses et blanches qui font mal.
Un homme est à mes pieds près d’un feu solitaire. Je le reconnais : c’est Sama. Il ne chante pas et semble ne rien entendre, couché sur le côté, un coude sur la terre, ses yeux semblables à deux pierres dures perdues dans le vide.
C’est un enfant, Sama. Comme sa pose est gracieuse et délicate ! Il est tout nu ; son corps est mince, comme celui des Adonis antiques. Sa face me plaît infiniment ; il n’a pas le nez épaté et la lèvre lippue, selon l’idée que l’on se fait des noirs en France. Il a deux grands yeux énormes, toujours ouverts, presque immobiles. Je le regarde longtemps ; je voudrais épier tous ses gestes. C’est si peu, un « sauvage », et je suis si loin de lui ! Il est pour moi un mystère que jamais je ne déchiffrerai…
Il se soulève pour mettre quelques branches dans le feu. Sa figure, parfaitement ovale au-dessus de son cou trop long d’adolescent, s’illumine tout à coup à la flamme ranimée. Puis il se recouche, tandis que la chanson baya s’égrène dans la nuit, plus lente, plus lasse encore que tout à l’heure. Alors une grande pitié m’envahit. Comment ! il porte une caisse, ce gamin ; il fait nos rudes étapes avec une caisse sur la tête, ce petit être si fin, aux gestes si purs ; il fait ce dur métier, sans révolte et sans murmure. Quelle misère et quelle tristesse !
Je lui dis en baya :
— Sama, tu ne porteras plus ; demain, tu prendras mon fusil et tu marcheras avec moi.
Sama se tourne vers moi. Ses grands yeux me regardent dans la pénombre et il sourit doucement en montrant ses deux rangées de dents blanches et saines.
III
Le bagage de Sama : une natte roulée, un petit arc, un carquois en paille tressée et une petite cithare à deux cordes faite avec une vieille calebasse.
Sama laisserait bien sa natte et son arc et ses flèches pour conserver ce petit « bandjo » qui lui rappelle Beylou, son village, perdu dans la verdure, là-bas. Car Sama n’est pas très guerrier, et il aime son pays. Que lui importent les Boums, les Lakas ? Ce sont des sauvages, dit-il. Il ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. Seulement il me parle de Beylou qui est puissant et possède beaucoup de femmes, beaucoup de cabris. Rien ne l’étonne et jamais il n’admire. Que lui font les pays nouveaux et les manières des blancs ? Retrouvera-t-il, quelque part, ses cases de chaume, et sa vieille « nana » et les petites « boukos »[3] de la Sangha ! Sama est maintenant mon ami ; il ne me quitte plus ; il est content de porter mon fusil. Sur le sentier, Sama chemine près de moi ; nous causons. Quelquefois, il rit et cela nous rapproche un peu, parce que nous rions pour la même chose, lui et moi, lui si différent de moi, si loin de moi… Ami Sama, petite bête si jolie, petite âme si simple et si compliquée, que je voudrais connaître, savoir toute ta vie, tout ton cœur, et tes pensées !
Sama me fait oublier la tristesse morne de cette plaine interminable, et toute la misère humaine de cette colonne perdue dans les solitudes de l’Afrique. Oublier ? non, mais toutes ces misères, tressées ensemble par la pitié, font, dans le désert mauvais, de la force, de la beauté, de la tendresse…
Soudain, une émotion étrange m’envahit. Je remarque que le sentier sur lequel nous cheminons est très large ; à droite et à gauche, à quelques mètres, il y a d’autres sentiers parallèles. Nous ne devons pas être loin du pays des Boums et cette route est celle que suivent les Foulbés, quand ils viennent du Boubandjidda razzier dans cette région, peut-être la route qu’ont suivie jadis les Boums, quand les Foulbés les ont poussés vers l’Est, loin des montagnes du Kameroun. Ainsi, sur ce carré blanc que je regarde sur une mauvaise carte, il y a eu des passions, des batailles, des conquêtes, des exodes de peuples, des chocs de races.
Parfois, des hommes passent là, en chevauchées furieuses, et d’autres cheminent avec de longs convois de bœufs, de femmes, d’esclaves, dans le soir… La solitude s’emplit parfois de visions fantastiques. Des peuples entiers sont allés par là vers d’autres terres.
Jamais rien ne subsiste de ces grands mouvements humains. L’oubli de la grande savane engloutit tout cela et il ne reste qu’un peu plus de mystère, un peu plus de vertige aux horizons identiques…
Vers la nuit, nous nous sommes trouvés au pied d’une haute montagne où les rochers s’amoncelaient, levés tout droit vers le ciel, avec de petits arbres tordus parmi les pierres. Cela s’est dressé tout à coup devant nous, comme une muraille marquant la borne du monde. C’était le commencement des monts Boumbabal. Nous avons suivi le pied de la montagne et nous avons vu des cases, petits dômes de paille posés sur le sol, de grandes amphores emplies de mil, un grand mortier à grains, en pierre, près d’un grand panier de paille grossière. Pas un homme. Tous ont fui à notre approche sans avoir eu le temps d’emporter leur mil. Peut-être viendront-ils demain. Il faut savoir attendre en Afrique.
Je me suis choisi une case pour la nuit. Je me suis couché. Et dehors, tout près de moi, Sama jouait du bandjo en songeant à Beylou, ou ne songeant à rien…
IV
Pensées du matin.
Où sommes-nous ? Le jour prolonge le rêve de la nuit et c’est tout. Et l’on est seul, on ne sait où, quelque part sur la terre… Réveils d’homme ivre ; on titube dans l’incertain de la vie. Tout se confond. Rêve, action sont emportés dans le même flot.
Je vais marcher et voir des hommes. Je franchirai un fleuve ; je gravirai une montagne. Mais toute chose ne m’est-elle pas inconnue ? J’irai dans le mouvant décor et je verrai des hommes s’agiter un instant et disparaître dans la nuit. O le triste doute, où l’on s’embourbe sans espoir…
Sama est près de moi, comme un petit esclave vigilant. Il a une tunique courte qui lui descend jusqu’à mi-cuisse, une ceinture en paille fine, les jambes et les bras nus. C’est une bête familière. On dirait que ses grands yeux n’ont pas de regard. Ils ne me parlent pas et pourtant ils sont uniques.
Sama est assis par terre. Son corps est beau comme celui d’une statue. Dans mon pays, où l’enfant très jeune se courbe vers la terre ou se penche sur des livres, on n’imaginerait pas les corps souples et sains d’adolescents qui n’ont jamais su la misère ni le travail.
Comment connaître Sama ? C’est un petit fantôme qui passe dans ma vie. Il est la peur de la pensée et la douce apparition de la tristesse.
V
Des hommes sont venus, non point ceux du village où nous avons campé, mais ceux d’un village voisin. Ils parlent une langue rude et rauque, mais ils parlent peu et ne semblent pas disputeurs. Noirs comme la terre, et vraiment les fils de la terre.
Ils sont très grands, carrés d’épaule, au front court, aux yeux petits et légèrement bridés. Ce sont de vrais sauvages, durs comme les mots qu’ils disent, puissants et fauves. Leur costume est une peau de bête pendue à leur derrière, qu’ils ramènent par devant et tiennent serrée entre leurs cuisses. Sur le sommet de leur tête, se dresse une touffe de cheveux ; leurs dents sont pointues, signe qu’ils mangent les hommes. Mais ils n’ont ni tatouages, ni bijoux, ni ornements. De vrais fils de la terre, perdus là, dans les replis sinistres de la montagne, parmi les éboulements de roches, dans de sombres profondeurs. Hommes durs, et graves, sur la plus dure des terres, inféconde et sèche, avec des puits seulement, de temps en temps, dans les villages.
Les M’boums n’ont pas intéressé Sama. Il dit avec mépris : « Ça, c’est sauvages ». Et toi, Sama, n’es-tu pas un sauvage et serais-tu mon ami, si tu n’étais pas sauvage ?
Nous avons marché vers la plaine, et nous avons trouvé un grand fleuve, tout bleu parmi des plages de sables d’or. Le Logone… Puis la plaine encore.
De loin en loin, une grande montagne de pierres, quelques cases au pied de la montagne, et puis la plaine, immobile sous l’ardent soleil de la saison sèche, sous le ciel sans nuages, toujours sans nuages. Nous avons vu Pao, Kao-Guienn, et Bem, quelques toits pointus dans un cirque de rochers noirs.
Après, nos cartes ne nous disaient plus rien ; elles nous montraient des routes vers le Logone, vers Laï, et nous allions dans le Nord-Ouest, à Léré.
Alors, nous avons cheminé dans l’inconnu, menés de village en village par les Lakas, cherchant toujours l’endroit où le soleil se couche, perdus quelque part, dans cette grande tache blanche des cartes d’Afrique, entre le 8e et le 10e parallèles, sur la rive gauche du Logone.
VI
C’est une chose douce que de se sentir ainsi perdu parmi la fabuleuse Afrique. On ne pense plus au but, mais chaque heure éblouit ; chaque minute emplit l’âme comme si elle était la plus belle et la plus pure et il ne reste plus après qu’une petite anxiété très suave de ne pas savoir du tout quand et où cela finira…
Les fermes lakas s’égrènent dans la clarté des routes.
Elles sont pareilles : quelques cases pointues reliées par des couloirs en nattes dures, un grand panier pour le mil, de grandes jarres pansues, gonflées de grains, et, autour, une clôture en paille tressée — et elles sont loin les unes des autres, de sorte que parfois les villages se touchent presque… Habi, Nakanndi, Tohan, Gasa, Gaki — et tant d’autres, entrevus à peine dans notre marche rapide vers le Nord-Ouest.
Quelle détresse inexprimable, je me rappelle, que cette grande équipée. Sama, lui, ne pense pas ; il n’est pas triste, il n’est pas gai ; il attend demain sans hâte, avec le seul regret de ne pouvoir rester une journée entière à jouer du bandjo et à chanter comme autrefois.
Car le Baya n’est pas résigné et fataliste comme le musulman ; il veut jouir des biens de la vie ; il a la passion de la vie et il jouit d’elle intensément. Mais il ignore le temps et l’angoisse de sa fuite. Sama, petite âme enveloppée, ami des mauvais jours, ton être me devient familier, comme un objet auquel on s’accoutume. C’est le plaisir des yeux, la paix du cœur…
La brousse est un jardin d’automne. Les feuilles mortes chantent. Les arbres se pressent, la plupart dénudés, mais beaucoup encore sont verts. Pas un pli de terrain, pas un sommet, pas une vallée. Il m’en souvient… L’air est un cercle de clarté. La terre sommeille, il semble qu’à chaque pas on la réveille un peu, et, à chaque pas, l’on est un cœur qui s’éveille un peu. Les paysages ont des aspects finis, et c’est une volupté si incertaine et fugitive et infinie !…
Avant de quitter Carnot — dernier point où les lettres parviennent encore — j’ai reçu une carte d’un ami, chrétien fervent et mystique. Il me disait : « J’espère que de ces solitudes, tu nous reviendras croyant en Dieu. » J’ai pensé souvent à ce mot. Hélas ! non, cette Afrique n’est pas la patrie de Dieu. Cette Afrique est le propre triomphe de l’individu. Églises, doutes, croyances, fantômes lointains de la ville, comment vous aimer, quand on a connu cette clarté, quand on a pénétré dans ces portiques de clarté !…
Cette belle terre si simple et si noire, c’est une femme d’Orient, violente et paresseuse, avec des cerises dans la bouche. O bonheur dense et lumineux près d’elle ! Lebenskraft !…
VII
Vers la fin du mois de janvier, nous arrivions au village de Bandzaï. Il faisait une belle chaleur et tout dansait sous la lumière méridienne, qui descendait du ciel, verticalement. Avant d’atteindre Bandzaï, nous avions traversé d’immenses champs de mil, tout rasés, car c’est la saison sèche, où l’on vit sur le grain amassé pendant les pluies dans les grands paniers et les jarres en terre cuite. Puis une grande étendue morne et silencieuse, semblable à ces clairières de nos bois de France, où les bûcherons entassent le bois coupé et construisent leurs petites huttes… Une ferme, puis, quelques centaines de mètres plus loin, une autre ferme…
Près d’une case, trois belles jeunes filles, toutes nues, écrasaient du mil dans un même mortier. Elles avaient de longues jambes fuselées, le rein souple et de gentilles figures très douces. Elles chantaient, en laissant retomber alternativement leur lourd pilon de bois. (En ce pays, les jeunes filles sont nues : et les femmes mariées portent une ceinture en paille finement tressée où pend un petit paquet de feuilles ; elles n’ont pas de bijoux ; les hommes seuls mettent des bracelets et des colliers.)
Des jeunes hommes souples et grands, aux traits fins et purs, nous regardaient passer sans rien dire, avec de grands yeux étonnés. Il faisait un silence lourd et animal.
Près du tata du chef, semblable aux autres demeures, j’ai fait mettre en tas mes pauvres bagages et j’ai bourré ma pipe, sans penser, heureux de vivre. Près de moi, le petit Sama s’est mis à jouer au patara[4] avec deux hommes de son village. Chaque fois qu’un joueur lance les petites cauries en faisant claquer ses doigts, Sama éclate de rire et il parle fort, il parle… il parle…
— Sama, pourquoi ris-tu ?
— Non…
Il renverse la tête en arrière en montrant deux rangées de dents étincelantes.
— Comment, non ! Dis-moi pourquoi tu ris…
Sama rit de plus belle, et je suis un peu vexé… Mais à l’autre bout du village, une musique grandit, déchire l’air, devient furieuse et sauvage.
— C’est yula[5], dit Sama.
En effet, aux dernières cases, tous les hommes du village sont rassemblés. Au milieu de leur groupe pressé, les musiciens s’acharnent en grimaçant ; il y a un joueur de balafon, un tambour, une flûte en bois et une corne d’antilope où souffle un enfant, en gonflant ses joues comme un triton. Un homme s’approche des musiciens ; il se met à remuer, à trépigner comme un dément, avec un tremblement furieux du tronc et des épaules ; puis un autre le remplace et les vieilles femmes viennent essuyer la sueur qui ruisselle sur le corps des danseurs, en poussant des cris horribles. Près d’un arbre, il y a deux femmes et chacune tient un petit enfant, de quelques mois, nu, le corps peint en rouge et en blanc.
Sama m’explique que c’est le baptême de ces deux enfants, nés le même jour. Mais Sama ne se mêle pas aux danses des sauvages et il raille la façon qu’ils ont de se remuer jusqu’à ce qu’ils en tombent de fatigue sur le sol.
VIII
Pensées de la route.
Un Laka marche devant moi sur l’étroit sentier où nous nous hâtons dans la fraîcheur exquise du matin. C’est une belle bête, libre et farouche, toute de fierté et de douceur. A le voir marcher parmi les arbres clairs, à épier son geste sobre et harmonieux, j’éprouve un contentement parfait. J’admire tant de force, unie à tant de grâce.
Dans sa main gauche, il tient sa lance levée et s’enfuit légèrement, tel un annonciateur de victoire. Sa tête, au-dessus du cou mince et long, se penche un peu en arrière, et parfois il tourne vers moi ses deux grands yeux un peu fendus en amande, tandis que ses lèvres sourient finement.
Je me plais à suivre le jeu facile de ses muscles tendus comme un pur acier. Πόδας ὠκύς… C’est ainsi que je me représente Achille, et ce barbare est bien, je crois, l’idéal de la beauté grecque. Il est tel que ces éphèbes figurés aux métopes du Parthénon, nerveux et simples dans leurs attitudes juvéniles. Ainsi la beauté de la race — perdue chez nous — ici s’est conservée intacte, témoignage de ce que nous étions peut-être avant les vices de la décadence.
Dans le rayonnement de sa jeunesse, le jeune barbare m’adresse des paroles tristes et violentes. Il me dit :
— Tu me ressemblais autrefois, avant que les songes perfides des rêveurs n’aient empli ton âme et amolli ta force. Car alors tu vénérais cette force qui est la loi du monde et qui est bonne, puisqu’elle est la loi du monde. Et la force n’est-elle pas la beauté ? En perdant l’une, tu as perdu l’autre. Ton âme, héroïque jadis, est devenue molle et lâche, en même temps que ton corps a perdu sa vigueur première et son animale splendeur. Malheur à toi, qui méconnais l’inexorable loi de la vie, car même victorieux, tu prépares secrètement la défaite, et, dans ton triomphe, il y a le germe de la pourriture et de la mort.
Il est une merveilleuse apparition. Parmi les arbres clairs, il semble auréolé de divine et sereine clarté.
Il est quelque chose d’aboli qui ressuscite. Il est la propre statue de la Jeunesse et de la Beauté.
Je lui préfère Sama, si faible, si gracile, avec sa petite âme si compliquée. Mais comme l’autre est plus jeune, plus primitif, plus vivant !…
Hélas ! je les ignore tous les deux… Deux hommes sont près de moi, sur le sentier ; je connais leurs coutumes, et les gestes de leur vie me sont familiers. Mais ne pourrai-je donc jamais m’approcher d’eux ? Ne pourrai-je rencontrer leurs âmes secrètes et repliées ?
IX
Nous étions loin, bien loin, quand je connus que Sama était un bon petit animal, avec un petit coin de bonté dans le cœur et même de la tendresse silencieuse qui se cachait. Quand je satisfaisais un désir de Sama, jamais il ne m’en témoignait aucune reconnaissance ; quand je le frappais, il ne m’en témoignait non plus aucune colère, et, même, il m’en estimait davantage. Cette attitude était tout à son profit, car lorsque je lui faisais du bien, je ne demandais jamais qu’il me remerciât, à la manière des blancs, et, d’autre part, son silence, lorsque je lui faisais du mal, était pour moi un reproche qui m’emplissait de tristesse et de remords.
Nous arrivâmes dans un pays qui nous changea beaucoup de ce que nous avions vu jusqu’alors. Les villages devenaient plus rares et ils n’étaient souvent que quelques cases, entourées d’une haute palissade circulaire, avec un grand arbre au milieu. Nous passions souvent de larges vallées au fond desquelles chantait un mince filet d’eau. Ces ruisseaux coulaient tantôt vers le nord et tantôt vers l’ouest. Je compris alors que nous étions sur le faîte qui sépare les eaux de la Bénoué, de celles du Mayo Kabi. C’était une indication, dans l’ignorance où nous étions de notre route et la promesse que l’on arriverait bientôt au but. La joie que j’en éprouvai ne m’empêcha pas de tomber malade.
Un matin, sur la route, je sentis les approches d’une forte fièvre. Sensation étrange, inexprimable, presque un peu voluptueuse, que celle de cette petite mort qui arrive dans l’anéantissement de la pensée et du vouloir. Je me rappelle vaguement un immense pays où les indigènes avaient brûlé les herbes. La terre était noire comme de la lave et, de loin en loin, un petit arbre tordait vers le ciel ses bras décharnés. Nous marchions avec cette unique pensée de trouver un point d’eau, ne fût-ce qu’une mare stagnante, pour y étancher notre soif. Mais le pays était desséché, rongé par le feu des hommes comme par le feu du ciel, qui descendait tout droit des profondeurs infinies de l’espace immuablement pur et radieux. On marcha longtemps sur la terre maudite, sans rien dire, et c’était une fuite tragique, tous ces hommes qui se hâtaient, en gémissant tout bas, parmi les choses hostiles et mauvaises. Je sentis mes jambes s’amollir et une sueur glaciale m’inonder subitement.
Alors des images délicieuses passèrent devant mes yeux hallucinés. C’était une chambre baignée dans la lumière douce d’une lampe qu’abritait un grand abat-jour. La fenêtre était ouverte sur le printemps. Dans un fauteuil, la mère causait avec son enfant. Et j’entendais un son de cloches qui s’égrenait dans le tiède crépuscule. C’était net et précis, précis à en pleurer.
Je crois que je m’endormis. Le soleil était bas quand j’ouvris les yeux. La colonne était loin. Mais près de moi, assis dans cette pose familière aux Bayas, les genoux hauts et écartés, je vis le fidèle Sama. Il avait une gourde indigène remplie d’eau que je vidai, d’un seul trait. Puis il se mit à bavarder, et sa voix chantait un peu enfantinement.
— Toi c’est beaucoup malade, mais je connais toi bien, bien. (Il dit cela des gens qu’il aime). Toi venir à village. Il y a pas loin. C’est grand, grand village. Il y a beaucoup d’hommes.
Et son regard sur moi était si doux, si simple, si franc, que je sentis vraiment mon cœur l’aimer.
X
Puis ce furent des terres identiques et d’identiques villages. Quelquefois, nous descendions au fond de vallées profondes et ces vallées étaient si droites qu’elles semblaient des avenues vers l’infini. Les eaux coulaient vers l’ouest, c’est-à-dire vers la Bénoué, mais presque toutes les rivières étaient à sec depuis quatre mois qu’il n’était pas tombé de pluie. La campagne était âpre, rude et sans grâce. Un village apparaissait : deux ou trois familles, chacune resserrée dans l’enceinte d’une haute palissade et isolée des autres familles par de grands espaces de terre noire, encombrés de racines noueuses. Un chien maigre aboyait sous un nété. On ne voyait personne, ou seulement une vieille accroupie au seuil d’une case et qui nous regardait passer avec des yeux mauvais.
Pauvres villages, bien différents des grandes fermes du Logone ; et pauvres gens, apeurés par la perpétuelle menace des Foulbés du Boubandjidda, traqués à chaque instant par ces terribles « razzieurs » qui périodiquement viennent ravager le pays et s’emparer des femmes et des enfants[6].
Au village de Gombaï, un de nos hommes a été blessé. Il était resté en arrière de la colonne, traînant un cabri qui sans doute avait excité la convoitise des gens de Gombaï. Je le vis arriver à notre camp, marchant plus vite que de coutume, les yeux fixés droit devant lui. Quand il fut devant moi, il tomba sur le sol comme une masse, sans dire un mot ; il avait une sagaie plantée dans l’omoplate, le bois de la lance cassé presque à hauteur du fer. Tous nos Bayas s’étaient rapprochés et contemplaient le malheureux, muets d’épouvante et n’osant pas tirer le fer de la blessure. Alors j’appelai Sama qui était du même village que lui et tous deux nous faisions l’extraction de la sagaie, tandis que le blessé poussait des cris horribles.
Quand la blessure fut lavée et pansée, Sama me dit, avec une voix farouche qui me surprit :
— Moi partir avec les hommes pour moi (les hommes de mon village), moi tuer les sauvages.
Je ne le croyais pas très guerrier, le petit Sama ; et pourtant j’eus alors le sentiment que, si je l’avais laissé partir, il se serait battu comme un désespéré contre ces grands diables, pour la plupart deux fois hauts comme lui, et beaucoup mieux armés.
Il était maintenant un petit sauvage, avec une flamme nouvelle dans le regard, rêvant de coups et de blessures, et je sentis encore une fois que son cœur m’était inconnu, et ses pensées.
XI
A l’entrée du pays des Moundangs où nous parvînmes vers les derniers jours de janvier, Sama tomba malade. J’eus un triste pressentiment et je devinai que la petite âme obscure, à peine entr’aperçue en un jour de ma vie, la petite âme inconnue, rencontrée sur le chemin et vouée à l’éternel oubli, allait s’envoler, elle aussi, sans rien laisser derrière elle qu’un peu de tristesse éphémère que d’autres cieux et d’autres terres aboliraient. Elle aussi ! Et bien d’autres déjà étaient morts, jetés hâtivement dans un trou qu’un peu de terre recouvrait, perdus dans l’impénétrable savane… Car les pays du Logone sont durs aux Bayas. Tout leur y donne la nostalgie de leur Sangha, de ses forêts humides et profondes, de ses douces vallées, de ses champs de manioc et de ses bananiers. L’air trop sec leur brûle les poumons, et les fatigues de la route, la nourriture qui leur est contraire achèvent de les incliner vers la mort où ils entrent sans rien dire, comme des victimes désignées. A creuser des trous dans la terre, au long des routes, à voir des yeux se convulser et des mains se tordre dans les agonies, on devient dur et l’on s’accoutume à regarder en face l’aveugle destin, sans haine, sans colère et sans chagrin. Pourtant j’éprouvai un serrement de cœur à penser que celui-là partirait sans que je l’aie connu, sans que j’aie compris le silencieux mystère de sa vie. Je savais qu’il serait enterré dans un endroit perdu où rien ne mentionnerait sa place d’éternel repos, et je savais aussi que dans mon cœur non plus, il n’aurait pas de pierre tombale, le petit ami si tôt passé, comme une ombre légère et fantômale. Et une tendresse m’emplissait l’âme à cette pensée dont j’avais honte comme d’une mollesse et d’une lâcheté.
C’est que je l’aimais bien, cet étrange et charmant Sama ! Quand on passe rapidement dans un pays noir, on a tendance à croire que tous les hommes sont semblables ; on n’imagine pas qu’il y ait, parmi ces sauvages, des hommes bons et des hommes mauvais, des hommes gais et des hommes tristes ; on n’admet pas qu’ils puissent avoir des personnalités marquées et originales.
Et quand on les connaît mieux, on s’aperçoit qu’on ne les connaît pas du tout ; on s’aperçoit que chaque être a sa nuance particulière, que celui-ci ne ressemble pas à celui-là, et l’on est étonné de cette confusion inattendue. Certes, Sama n’est pas semblable aux autres. Maintenant que nous sommes des amis, je m’en aperçois bien. Sama a beaucoup de défauts. Il est menteur, rusé, plein de vices, et voleur aussi. Mais il a une finesse native qui rachète tout cela, une finesse qui n’est qu’à lui, faite de distinction et de tendresse. Il n’est pas vulgaire et il a de l’esprit. Ses manières sont nobles et gracieuses. Je pense parfois qu’il ressemble un peu à des amis que j’ai en France. Mais le grand secret de la race m’apparaît alors et l’être que je voulais près de moi devient lointain, insaisissable.
Maintenant que je vois la mort tourner autour de lui, il est plus lointain encore, Sama, et moi je suis plus triste de l’avoir connu.
La terre des Moundangs est emplie d’une majesté funèbre. Je m’y sentis désemparé et las, avec des pensées de désastre et de sépulcre. A quoi j’étais incliné par l’impression même qui se dégageait de cette plaine aride, de ce sol dur, aux horizons ascétiques.
La terre des Moundangs est une grande page de désolation dans le livre merveilleux de l’Afrique. Les plissements du terrain s’y déroulent à l’infini comme une grande houle fixée dans un éternel silence.
Pour une sensibilité délicate que froissent les paysages arrangés de notre occident, et les effets trop attendus de nos terres latines, une telle nature peut plaire par son ennui même et son insignifiance. Elle est douce pour qui s’amuse aux jeux infinis de la lumière, aux caprices des nuances changeantes, plus qu’aux formes requises par notre esthétique invariable et apprise.
De N’Digué à Bohon, de Bohon à Lamé, de Lamé à Léré, sur soixante kilomètres de développement, l’horizon ne cesse d’être parfaitement circulaire, comme sur une mer tranquille et paresseuse. Seulement, les lointains ont des tons exquis et changeants.
Ils se colorent en mauve, en violet, en gris, en rose, et toutes ces nuances sont comme noyées dans une fine brume solaire, impénétrable.
Les maisons des hommes ajoutent encore à la tristesse infinie du sol. De loin, elles semblent de grands tombeaux perdus au sein d’une plaine élyséenne.
Elles sont en terre grise, sans issues, sans ouvertures ; et l’on ne voit qu’un mur uni et circulaire, avec des tourelles basses que surmontent des coupoles en terre et des toits plats, en terre également, comme ceux de ces nécropoles d’Orient où dort un passé mort et sans vestiges. Quand on pénètre à l’intérieur, on se trouve dans un dédale de couloirs, de chambres basses, tantôt circulaires, tantôt carrées, de recoins obscurs où s’empile le grain de la saison.
En venant de la plaine aride et mauvaise, on est étonné de surprendre une vie paisible et agricole, simple et enfantine. Le maître fait apporter par les femmes une grande amphore emplie de dolo capiteux et inoffensif qui est fait avec le mil fermenté. Il en boit quelques gorgées, puis s’assoit sur le sol et tire de longues bouffées de sa pipe, emplie d’un tabac fort et narcotique. Comme il fait sombre, on voit seulement la grande tache blanche de son boubou en laine tissée par les Foulbés, d’où émerge sa grosse tête rasée, empreinte de gravité et d’indifférence. Puis on repart, dans le jour qui décline, à la petite brise du soir, tandis que les grands troupeaux de bœufs se hâtent en mugissant vers les fermes basses, éternellement endormies sous le soleil de plomb, comme des tombeaux oubliés.
O le triste exode dans la lumière impitoyable ! O la terre sans printemps et sans automne, où l’harmonieux retour des saisons est inconnu ! O l’épouvante d’ignorer toujours les sourires heureux des arrière-saisons, et la tendresse apaisée de l’automne ! O la terre maudite qui fait froid au cœur et laisse des traînées de navrance au cœur enthousiaste de la route !
Sama en mourra bientôt, comme tant d’autres !…
Déjà il ne parle plus, et il me montre seulement, de temps en temps, sa poitrine étroite, avec un geste d’abandon. A Bohon, je lui ai trouvé un cheval. Durant les marches, il oscille lentement la tête à droite et à gauche, et ses longues jambes, qui maigrissent chaque jour, pendent lamentablement sur chaque flanc de la bête. Le soir, il s’étend sur une natte, nu, avec une insouciance étonnante chez lui qui aime la vie et que je ne croyais pas résigné. Maintenant, il s’abandonne. Toute la nuit, je l’entends gémir doucement, d’une voix blanche et monotone, et le petit bandjo ne chante plus…
XII
Le 10 février, j’atteignais Lamé, la dernière étape avant le poste de Léré. J’arrivais donc en plein pays connu et je repassais avec plaisir dans ma mémoire ces longues marches qui m’avaient conduit de Carnot, aux rives boisées de la Nana, puis aux montagnes arides de Yadé, puis aux bords sablonneux du Logone, et enfin, par une interminable route vers le Nord-Ouest, à travers les paisibles fermes des Lakas. Je me voyais près de revoir des hommes de mon pays et de goûter l’animal repos qui suit les équipées africaines. Et pourtant, je n’éprouvais nul contentement. Je sentais en moi un vide angoissant, une inexplicable tristesse devant la fuite des heures qui emporterait bientôt ce qui avait été ma vie pendant tant de mois, rêves et souvenirs.
Lamé est presque une ville, pour ce pays où les villages ne sont que quelques groupes de cases endormies parmi les solitudes profondes. De très loin, je voyais ses murs bas, gris comme la terre, dominés par ces tourelles basses où s’entasse le mil nourricier.
Parmi le désert gris où toute chose apparaissait avec une précision parfaite, elle semblait un archaïque château-fort, ou une de ces naïves villes d’Orient qui figurent sur les vieilles éditions des histoires du sire de Joinville.
Elle m’apparaissait comme une chose morte et périmée, comme une vision abolie, inattendue et impossible, comme un rêve biblique.
Dans le tata du chef où de grandes cours, nettes comme des aires, s’ouvraient parmi le dédale des maisons basses, des cases destinées aux chevaux et des tourelles emplies de mil, je vis un vieillard qui s’avançait au devant de moi, suivi de plusieurs hommes plus jeunes et tous vêtus de gandourahs éclatantes.
Il me fait de longues doléances :
— Autrefois, j’avais beaucoup de femmes ; j’en avais plus de cent, et de beaux troupeaux et du mil en abondance. Aujourd’hui, je n’ai plus rien ; les femmes sont mortes. Il n’y a plus d’hommes dans mon village et plus de troupeaux dans la campagne.
Je comprends qu’il y a eu une épidémie de variole dans le pays, qu’une disette de trois ans a achevé de ruiner. Pourtant le vieux Lamé m’apporte des pains de mil, deux jarres de lait, deux paniers d’arachides, des œufs, des poules, un beau mouton et une grande amphore de dolo mousseux et pétillant.
Je fais porter du lait et des œufs à Sama. Il est dans une case, étendu sur une natte, presque dévêtu, et ruisselant de sueur. Il est couché sur le dos, les genoux relevés et les bras en croix. De sa gorge sort un bruit rauque et court qui emplit seul le silence de la chambre nue. Il est oppressé et, chaque fois qu’il respire, on dirait un hoquet final. Et c’est sinistre, ce grand corps maigre qui râle abandonné sur sa natte, parmi le soir violet, parmi la mort du soleil.
Je l’appelle…
— Sama !… Sama !…
Il tourne vers moi ses grands yeux de gazelle et sourit doucement.
— Sama, libri n’dai aséné, goui koré aséné ; me nô tigidi, me iummo tigidi[7].
Il jette une de ses mains vers moi, en un geste qui est presque de nos races, et il dit simplement :
— Mi in mé, marzi, mi in mé dokdok[8].
Ce sera pour cette nuit, pensai-je en le quittant. Peut-être pour demain.
XIII
Et ce fut le lendemain, par une journée claire et blême comme les autres, au village de Zâlé, petit bourg de terre grise tout rempli d’ombre et de silence, jeté, pareil aux autres, parmi la plaine mortelle et sépulcrale. Tout le jour, j’avais marché lentement près de Sama, avec ce fiévreux désir de gagner du terrain sans relâche, pour arriver plus tôt à Léré où serait le repos de tous et la fin pour moi de la mort qui m’accablait davantage de minute en minute. Sama, en quelques jours, était devenu maigre, si maigre que les os saillaient sous la peau mate et tendue. A sa vue, — lui aimable pourtant et comme jadis — s’exaltait en moi une grande pitié. Qu’était-ce pourtant que cette petite chose qui partait ? Si peu de chose, ou rien, rien qui valût la peine d’une émotion ou d’une tristesse. Un noir meurt sur la route, et l’on marche, et c’est fini…
Mais toute résolution s’effaçait devant cette agonie si douce, si sauvage, si anonyme.
Les villages bien enclos s’égrènent. Maëzan, Toaré, Bichi Mafou, Bappi, Bichi Malfi. Et parfois, près d’un village, on voit un homme, un rude Moundang ; il a l’air indolent et obstiné du travailleur de la terre. Dans le tata du vieux Zâlé, il y a un petit pavillon à toit pointu dont le chaume s’effondre de toutes parts. Autour se pressent les maisons de terre où les femmes peinent avec patience. Des enfants avec de gros bedons, tout mafflus, entrent par la grande porte en paille dont la clochette tinte clair dans le murmure confus de l’arrivée. Et Zâlé apporte un petit escabeau de bois grossier, pour le blanc, une natte pour lui-même, et une amphore emplie de dolo.
Il s’étend à terre, sans rien dire, nullement étonné, comme s’il m’attendait depuis longtemps ; il fume sa longue pipe ; il dit des phrases brèves aux enfants et ne pense à rien. Moi, je vais voir Sama. Il est caché dans un recoin obscur de la ferme où s’entassent des jarres pansues et de belles amphores. Là, près d’un bon feu que j’ai fait allumer — car les Bayas soignent peu leurs malades — il halète doucement, avec un bruit de gorge qui fait mal. L’âcre fumée m’emplit les yeux ; je retourne auprès de Zâlé. Le vieux n’a pas bougé. Mais je lui fais signe de partir et me voilà seul, avec la mort qui est là, tout près. Je m’ennuie ; je ne pense à rien, non, à rien, ni à Sama, ni à personne, ni à rien. Alors je m’étends sur mon lit de camp, sans désirs, las, anéanti.
Soudain des cris aigus partent de la case où repose Sama. Je me dis simplement : il est mort… et je sors lentement. Devant la porte, les femmes bayas hurlent sauvagement, et dedans, les hommes gémissent, à genoux sur le sol, le corps penché et tâtant le pauvre être avec leurs mains, en un beau geste animal d’effroi devant la mort. Sama respire encore, mais c’est de loin en loin un soupir. Et puis cela s’arrête, comme une montre qui cesse de battre ; et c’est fini…
Quelle mort étrange ! quelle étrange chose que l’on puisse mourir ainsi ! Que s’est-il passé ? Je touche le corps de Sama ; il est déjà froid.
C’est fini… Et c’est si peu de chose que ce noir, qui est mort un soir à Zâlé… Toute la nuit, j’ai écouté les chants funèbres des Bayas. C’est un thrène exténuant et monotone. Une note déchirante se prolonge et décroît en gamme chromatique pour finir sur une note profonde, à peine tenue et suivie d’un court silence. Puis la plainte éclate encore, toujours semblable, pleine de douleur et d’abandon.
Ils l’aimaient donc, eux qui ne l’ont jamais soigné. Nous ne comprenons pas cela, nous autres, mais c’est baya. Chanson de la mort, lamentez-vous. Endormez les sens et la pensée. Demain, nous irons ailleurs et vous vous tairez. Pleurez ce soir, sous la lumière fantasque de la lune. Il est parti dans le néant, l’étrange ami des routes lointaines, l’éphémère compagnon que j’eusse voulu connaître…
XIV
Non loin du village, il y avait un arbre, un nété solitaire d’où pendaient des gousses allongées semblables à de grosses larmes noires. C’est là que les Bayas ont creusé un grand trou pour Sama. Puis ils ont enveloppé son corps avec une grande étoffe blanche qui m’était restée à travers les vicissitudes de la route. Comme le soleil allait se lever, ils portèrent l’enfant à la tombe ; ils le mirent dans le trou, accroupi, les mains aux genoux, la tête penchée sur la poitrine, et tournée vers le soleil levant. Puis ils poussèrent la terre avec hâte et il n’y eut plus que l’argile unie et grise, sans rien pour annoncer la mort et prévenir le passant. Quand le soleil incendia l’Est de ses lueurs rouges, les chants funèbres cessèrent et les Bayas se dispersèrent. C’était l’heure de partir, mais, pendant qu’un boy sellait mon cheval, je restais sous le grand nété qui allait abriter Sama pour toujours…
....... .......... ...
Combien de fois ai-je vu cela ? Combien de fois ai-je entendu les funèbres chants bayas ? Combien d’hommes ai-je vu mourir, et j’avais un cœur dur de soldat, cette volonté latente de ne pas ternir la beauté de l’action par des sentimentalismes vains…
....... .......... ...
Et ce jour-là, j’étais triste et veule et lâche et las…
Fuir ! Fuir ! Atteindre Léré… Là je trouverai sans doute un camarade. On parlera du service et on racontera des histoires de chasse, et les découragements de la route ne seront plus.
Je marche à pied très vite. Léré est loin. Un petit vent de jeunesse et de douceur circule dans l’air léger. Une odeur exquise et délicate s’exhale de l’herbe courte. Quelquefois, un acacia épineux, quelques ronces, et c’est tout.
Mais je ne quitte pas des yeux la grande ligne pure de l’horizon qui ondule comme une grande houle marine. On cherche un point de repère, tout là-bas, sur la mouvante circonférence. Puis on atteint la ligne qui nous encerclait tout à l’heure. Une autre ondulation émerge au loin et c’est toujours pareil, la terre, le ciel, presque fondus dans la même nuance tendre. Je pense à cela seulement, que peut-être, derrière le prochain horizon, apparaîtra un paysage nouveau et merveilleux. Mais non ! C’est la même ligne, éternellement, sans espoir d’autre chose, sans répit… Le soleil monte… monte… Il est presque au zénith… Le large lit sablonneux d’une rivière à sec, et puis c’est encore l’éternelle argile qui semble crépiter sous le feu ardent du soleil.
Fuir !… Fuir !… Le soleil commence à redescendre lentement vers notre gauche. De temps en temps, on rencontre des points d’eau, de petits puits où les hommes se penchent pour boire avidement. Des petites bourgades de terre, Dagon, Bikouloum, stagnent parmi la solitude embrasée. Comme d’impénétrables termitières, les châteaux-forts surgissent aux creux des plissements monotones de la plaine. Un peu de vie agricole et familiale y végète. Les grands bœufs bossus paissent aux entours des maisons. Des cactus sombres se pressent par endroits. Le soleil, maintenant très bas, nage dans une buée légère faite de lumière rose. Toute chose s’enveloppe de brouillard, irradié de clarté diffuse.
D’une dernière ondulation, nous sommes descendus dans une immense plaine herbeuse. A notre gauche se dessine une petite colline qui vient mourir en pente douce près du sentier tandis que là-bas, vers le Nord-Est, s’étire une mince ligne d’argent bordée de rose. Je devine le lac de Tréné. Léré bientôt ! L’oubli de la grande paix ! L’oubli !…
Il fait presque nuit. On marche longtemps, encore. On ne pense plus à rien, anéanti par douze heures d’implacable soleil. Soudain, un nom traverse ma mémoire : Sama ! Comme il est loin déjà ! Comme il n’est plus ! Mais voici apparaître, dans l’ombre, des fermes moundangs largement établies aux flancs à peine inclinés de faibles coteaux. De longs troupeaux mugissent vers la ville prochaine… Puis une vision douce : une rivière aux plages sablonneuses où s’ébattent d’innombrables indigènes. Les uns portent des amphores qu’ils emplissent d’eau. D’autres se baignent dans l’eau dorée à peine par un ultime rayon. Ils semblent de petites figurines qui dansent dans un idéal décor. Nul bruit, mais seulement un murmure indistinct qui semble venir de loin… Sur la rive adverse, au sommet de la colline, s’étale une grande case à toit de chaume.
C’est fini, nous sommes au bord du Mayo Kabi et c’est Léré… Comme tout le passé est affreusement mort, déjà…
XV
Dors là-bas, petit Baya, dont le sourire fut doux, aux longues routes d’Afrique, petite âme animale, emplie d’ombre comme les vallées de la Sangha, que tu ne reverras plus. Dors, petit ami que je n’attendais pas, et qui m’a surpris comme une belle contrée que l’on découvre.
Dors là-bas, sur la terre des Moundangs, sous le grand nété de Zâlé. Sur le mystère ami de ton être, s’est abattu le mystère plus sombre de la mort.
Maintenant, que la paix des grandes plaines dorées descende en toi, la grande paix, sur la la terre des Moundangs, là-bas !…