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Terres de soleil et de sommeil

LA BATAILLE DE MARATHON

Reading edition

I

J’éprouve à séjourner plusieurs jours dans un poste après de longues routes chez les Barbares, une indicible tristesse et un morne accablement. A la mince satisfaction de revoir des hommes de ma race, je préfère encore les mystères insoupçonnés de la brousse, ses splendeurs et ses misères. Le repos complet, succédant trop vite à une activité tendue, me semble une petite mort ; il m’inflige cette pénible certitude qu’un peu de ma vie est périmé et qu’un peu de moi est aboli ; que quelque chose est fini qui ne recommencera plus. Dans l’écoulement harmonieux des heures, c’est une solution de continuité qui me blesse et me contraint brutalement de m’entretenir avec moi-même.

A Léré, les ressouvenirs de cette campagne me hantaient. La pensée de Sama ne m’avait pas encore quitté et je m’en gourmandais sans pouvoir me guérir, ni oublier. Le sentimentalisme vain dont j’étais victime m’irritait. N’étais-je pas la brute, le traîneur de sabre, le soudard ? Mais non ! Ces deux grands yeux où j’avais voulu lire un jour, fermés maintenant à tout jamais, ne voulaient plus me quitter…

Le lendemain de mon arrivée à Léré, je fis seller un cheval et je partis pour Binder. Binder ! Ce nom chantait doucement à ma mémoire, comme une chanson exotique que l’on apprend. Dès mon départ, je sentis presque un avertissement que je l’aimerais. Je me la figurais immense, toute blanche et orientale, avec des odeurs éparses de sérail, une vie intime et violente. En 1903, le Commandant Lenfant, allant au Tchad, était passé par là. Je me rappelais sa belle description : « Bindéré-Foulbé est une ville de six à huit mille habitants, longue de deux kilomètres et large d’un. Les villages suburbains s’étendent à vingt kilomètres vers le Sud, à quatre lieues au Nord ; il y en a beaucoup dans l’Est et dans l’Ouest, en sorte que la population totale doit être d’environ quarante mille âmes… — La maison du Roi n’est pas très luxueuse ; c’est un caravansérail recouvert de terrasses, mais propre et bien tenu. Une grande place, ornée d’arbres séculaires, sépare le palais de la mosquée… Il est difficile de trouver en Afrique des territoires plus riches que celui où nous sommes. De beaux champs de mil, des rizières, du maïs, du tabac, des légumes, des lougans d’arachides à perte de vue, voilà ce qu’il faut traverser pour arriver à Bindéré-Foulbé. Le bétail abonde et pullule, des troupeaux magnifiques paissent en septembre l’herbe des déclivités, tandis qu’en janvier le pâturage n’existe que près des mares seulement… La ville laisse émerger de ses toitures les cimes des papaiers, des citronniers et des dattiers, tandis qu’autour des cases, on voit de beaux jardins où le coton, le chanvre, les girofles et les oignons poussent à l’envi[9] ».

A vrai dire, ce que j’allais surtout chercher à Binder, c’était le reflet d’un passé mort, l’émotion, jusqu’ici inéprouvée, de voir non plus seulement des maisons et des paysages, mais dans ces maisons et dans ces paysages, une histoire, une âme ancienne et perpétuelle, la joie de se sentir, dans le présent même, rattaché à des temps antérieurs, même mystérieux et voilés d’obscurité. Et j’espérais aussi deviner quelque chose de cette grande aventure des Foulbés, de leurs fabuleux voyages à travers l’Afrique, de leurs longs exodes de pasteurs et de nomades.

Je mis deux jours pour franchir les soixante kilomètres qui séparent Léré de Binder.

J’aurais voulu m’attarder davantage encore dans cette campagne triste et monotone, toute emplie du frêle et sensuel parfum des mimosas épineux, mais si pareille toujours, semblable à la mort elle-même et léthargique. Elle me mit dans un état d’âme approprié et me prépara à voir la ville sacrée des Foulbés. Dès les premiers villages, Ellboré, Momboré, on croit respirer comme un parfum d’Islam. C’est une émotion étrange et délicieuse. Il semble que toutes les sévérités, toutes les aspérités de nos âmes chrétiennes disparaissent devant la grande, la définitive paix de l’Islam. C’est un engourdissement de tout l’être, un peu morbide, avec de la décomposition et de la pourriture, et un sensualisme, non point aigu, mais délicat et envahissant. Près d’un gommier en fleurs, j’ai vu, sur la route, un crâne et des ossements qui tombaient presque en poussière. La vue de ces débris et les douces odeurs qui flottaient sur toutes choses, me plurent également, comme des témoignages attendus. Je voulus voir, dans cet infime détail que j’ose à peine rapporter, un symbole de cette âme musulmane, la même toujours depuis l’hégire, la même partout, jusqu’aux confins de la Marmara, mais ici atténuée, adoucie, merveilleusement adaptée à ces êtres doux, point guerriers ni combatifs, aux goût simples et familiaux. De molles odeurs sont aussi dans cette âme, aussi subtiles que celles qui traînent parmi les branches épineuses des mimosas de Binder, si fluides qu’elles semblent descendre du ciel. Et pourtant on y sent la vieille lassitude, l’accablement de la foi, qui laisse au cœur qu’elle a touché cette mortelle impression des ossuaires bretons, cachés dans les cryptes des chapelles, où l’on renifle le glacial et délétère parfum de la mort.

II

Les approches de Binder ! C’est presque l’entrée dans un monde nouveau… Au loin, on voit la ville toute grise avec ses jardins baignés de soleil, ses murs bas, ses maisons toutes pareilles, tableau d’une unité vraiment parfaite, en qui l’on sent une âme identique, une âme grise, impersonnelle, répandue partout, une âme sans violence, infiniment triste et harmonieuse. Pas une maison ne s’élève au-dessus des autres. Nul être ici n’a voulu faire mieux que les autres et tous vivent la même vie, pastorale et simple, et enfermée dans une foi mélancolique. Les maisons resserrées parmi la plaine basse, d’une nuance presque semblable à celle du sol, semblent un accident naturel du terrain. Elles sont adaptées au pays même, comme les hommes sont adaptés à elles, et l’ensemble est d’une eurythmie reposante. Aux entours de la ville, c’est une unité, une simplicité pareilles. Les sables micacés des molles dépressions, l’éternelle argile violacée de l’Afrique donnent à la campagne de Binder un aspect clair, un peu rude et l’impression de quelque chose de minéral.

Point d’abondance ; mais cette sobriété même évoque des images de bonheur ; elle évoque les vies encloses dans la foi facile, sans passions fortes et sans excès. Elle donne l’idée de la vieillesse. Elle surprend, car elle semble recéler des passés morts.

Lorsque j’entrai dans la ville, si préparé que je fusse à la comprendre et à l’aimer, je me trouvai surpris, dérouté. Pour la première fois, je sentis que je m’accordais vraiment avec les choses et les hommes. Ici, en pleine sauvagerie, après trois mois de route parmi la plus extrême barbarie, je rencontrais une âme, l’âme foulbé, l’âme silencieuse des Foulbés. Le décor me plaisait par son insignifiance. Dans la petite ruelle qui me menait à la place où s’érigent les cases du lamido[10], c’étaient deux rangées de murs tendant toutes droites leurs lignes monotones, une ruelle emplie de soleil et de silence. Le pas de mon cheval résonnait clair dans ce grand accablement de midi. Sous un gommier poussé entre deux murs, un vieux foulbé à teint presque blanc, à barbe blanche, égrenait un chapelet. Tout à coup, une tourelle basse, percée de deux portes, laissait voir un jardin : un petit carré planté de chanvre ; un petit carré avec des cotonniers, et, derrière, une autre muraille grise semblable aux autres. Personne. Et rien, que toujours la même chose, si peu de chose ! Point d’orgueil, ni de triomphe… Comme ils sont vieux pourtant, ces hommes, venus jadis, dit-on, des profondeurs de l’Orient, toujours semblables, malgré les horizons entrevus, et les aventures des routes !…

« Allah in Allah ! Mahmadou rassoul Allah. » De la place où un karité séculaire fait un cercle d’ombre, s’élève le grand cri de l’Islam, si émouvant dans sa morne ferveur. Le grand appel du cœur est comme jeté dans le désert. Nulle voix ne répond, et c’est tout un peuple pourtant qui clame vers l’Orient sa plainte monotone. « Allah in Allah ! ». J’entends là un immense découragement en un cœur apaisé. Si là-bas, vers le Nord, l’Islam est fanatique, ici il est un rêve, un rêve perpétuel qui enveloppe toute la vie et lui donne sa raison profonde. L’Islam n’est point une partie des Foulbés, comme le catholicisme est une partie de nous-mêmes. Il est la trame de leur vie ; il est eux-mêmes. Et tous sont pareils maintenant, tournés vers le Prophète, anéantis dans sa lumière de mort, irradiée sur eux depuis des siècles. Sous le grand karité, de lourds boubous en laine blanche se prosternent et les têtes baisent la terre. Admirable symbole, et qui surtout convient bien à ceux-là, enfants de la terre, amants de la terre ! Geste noble, geste pur, le même sans doute qui, aux premiers âges, aux débuts de leur humanité, les courbait vers la terre nourricière, transposé aujourd’hui pour servir à l’adoration du Prophète. Un dernier cri s’élève, mais la prière semble se prolonger dans la vie. Elle s’achève dans un néant de songe, dans l’abîme de la tristesse. Je sens la grande durée humaine, la grande durée toujours semblable à elle-même, sans nul effort, et indéfectible. Je sens une grande antiquité humaine, dans le mouvement aboli et dans la stagnation paresseuse de la cité.

III

J’ai vu Binder mourante. Pendant deux jours, j’ai erré parmi ses ruelles paisibles et ses clairs faubourgs. Ce que j’ai vu, c’est de la douceur, de la grâce, de la noblesse. Beaucoup de misère aussi. Depuis que Binder est sous la domination des Allemands, la ville a perdu de son importance.

Les Foulbés ne peuvent s’habituer au joug germanique, trop brutal pour ces êtres délicats et raffinés, trop peu respectueux de leurs coutumes et de leurs traditions. Beaucoup sont morts dans les grands travaux de route entrepris par les Allemands ; d’autres sont partis ailleurs vers les espaces libres, loin de toute contrainte. La ville a aujourd’hui un air d’abandon, presque de ruine, qui ajoute à son charme secret. Elle est propre pourtant, et malgré sa tristesse — celle de toutes les villes où l’Islam est maître — on s’y sent heureux et reposé.

Pendant deux jours, je me suis cru en dehors du temps. Je me suis perdu au milieu des jardins enclos de murs, loin de la vie, loin du présent, et, pendant deux jours, les heures n’ont plus coulé, abolies dans un songe sans fin. Ce n’est point la mort que l’on sent ici, mais des existences diminuées, obscures, toutes pareilles. A les approcher, il me semble que je m’améliore. Parmi ces maisons nues, qu’ornent seules les grandes amphores emplies de mil, près de l’étable où rentrent le soir les bœufs et les génisses aux yeux brillants, j’imagine un roman impossible et délicieux, celui de la vie primitive, toute de pureté sans austérité, dans le demi-sommeil des songes inachevés, pleine de candeur et d’innocence…

Sur la place, des hommes passent, vêtus de longs boubous de laine blanche finement brodée. Ils sont tous semblables, délicats et souples, aux gestes gracieux. Ils ont le nez court, légèrement busqué, la bouche sinueuse et spirituelle, le regard caressant comme celui des Sémites. Nulle ardeur de vivre n’est en eux, nulle tension d’âme ni de pensée. On pense à ces belles races de lévriers, aux attitudes nobles, mais paresseuses.

Que j’aime leur geste d’insouciance aux questions qu’on leur adresse, de jeter les deux mains en avant, la paume en dessus, avec cet imperceptible mouvement des épaules qui semblent lasses… Geste d’insouciance humaine, de découragement humain, sans nulle spiritualité ; un geste qui n’est pas de la désespérance métaphysique, mais un pauvre geste de vérité, avec une lassitude presque physique. Les deux mains jetées vers la terre, c’est-à-dire un geste vraiment terrestre, celui qui s’adresse à la terre, non au ciel.

C’est tout l’Islam, mais non l’Islam du Nord, absorbé dans des pratiques étroites, plein d’inquiétude et de violence, qui est le grand arrêt de la vie, l’annonce même de la mort parmi la vie. Mais le bon Islam des premiers temps, la bonne parole de Mahomet, la foi des pasteurs. Religion de la vie alors, et beaucoup plus que le christianisme ; religion de la vie, qui s’accommode à elle, qui la prend telle qu’elle est, sans la brusquer ni la violenter, Religion occupée de la terre, très peu mystique. Ici, plus qu’à Fez, plus qu’à Constantinople, plus même qu’à Téhéran, nous pouvons comprendre le véritable sens de l’Islam. Quel étonnement de le retrouver pur, intact, tel sans doute qu’il était, lorsque les disciples, près de la tente et des troupeaux de moutons, écrivaient les paroles du maître sur des feuilles de palmier. Un voyageur qui, vers le milieu du siècle dernier, avait passé de longues années au Soudan et dans toute l’Afrique musulmane, le comte d’Escayrac de Lauture, avait été surpris de trouver dans le fond du désert les mœurs, la langue et la religion de l’Islam conservées avec une merveilleuse pureté, au lieu que cette religion était déformée et enlaidie dans les centres de civilisation urbaine de l’Afrique du Nord et de l’Asie[11]. A Binder, dans ce canton de foi primitive et simplifiée, nulle des superstitions et des dévotions étroites de la Syrie ou de l’Égypte ne sauraient exister ; les derviches et les oulémas fanatiques du Maroc y seraient des incompris. « A force de simplifier sa religion, dit Renan en parlant de l’Arabe bédouin[12], il en vient presque à la supprimer ; c’est assurément le moins mystique et le moins dévot des hommes. La religion ne dégénère jamais en crainte servile ; le monothéisme est moins pour lui une religion positive qu’une manière de repousser la superstition. » Ce jugement s’appliquerait en quelque manière au Foulbé. Non pourtant qu’il arrive à supprimer sa religion. Sa religion est toute sa vie ; elle l’occupe tout entier ; elle est comme la contexture de toute sa vie. Mais à cause de son idéalisme, de sa primitivité, de son insouciance peut-être, le Foulbé méprise les observances exactes du culte. J’ai remarqué qu’il ne pratiquait pas régulièrement l’ablution. Sans doute la saison sèche n’est pas favorable à l’exécution de ce rite. Mais le « teyemmum », ou ablution avec du sable, institué par le Prophète pour les pays dépourvus d’eau, leur est totalement inconnu. Ils boivent le dolo, une bière de maïs fermenté. Ils observent l’esprit et non la lettre. N’est-ce pas la pensée même du Koran, sa véritable pensée première ?

IV

Le soir même de mon arrivée à Binder, j’ai compris, par une vision singulière, le sens de la ville foulbé et son mérite particulier. Sur la place où filtrait un dernier rais de lumière mourante, des cavaliers ont surgi, soudainement apparus dans le décor de murailles grises où il semble que la vie depuis des milliers d’années se soit cristallisée. Le lamido revenait de la chasse avec ses gens. Tous encapuchonnés, vêtus de claires gandourahs, et caracolant sur leurs grands chevaux maigres, aux poitrails enveloppés de longues robes brodées, tous semblables dans le pénultième rayon de soleil qui prolongeait leurs ombres vers moi, un peu barbares, mais aux faces si douces et puériles, et tous groupés en un tableau étrange et harmonieux, sans nul excès, malgré que ce fût une foule en pleine action, sans nulle fausse note, — apparition silencieuse troublant à peine le calme millénaire de l’endroit, — ils avaient des figures toutes pleines de soleil, avec des espaces immenses dans les prunelles, des figures de joie, de contentement parfait, de celui que procurent l’activité du jeu, l’activité normale de tous les muscles et le rythme naturel, modéré, de la vie un peu enclose dans le silence et dans le rêve, un peu restreinte, mais parfaitement équilibrée, disons la joie d’être, d’être seulement.

La joie de l’Islam ! Quelle nouvelle surprenante et imprévue ! De la joie qui n’est presque pas de la joie. Et pourtant quel événement ! quelle grande affaire ! Voilà ce qu’ignore l’Islam de là-bas, l’Islam du Nord, le mauvais Islam d’aujourd’hui !

J’ai vu un instant le lamido. Il est aussi le maloum djingui, le chef religieux de Binder. Il m’a paru très doux, plein d’ennui et un peu bête. Un peu animal. Et avec de la race, la finesse des hommes de son sang. Mais semblable aux autres, point supérieur, ni inférieur, un homme qui a simplement un peu plus de bœufs que les autres, un peu plus de femmes, un peu plus de cases… Très vite, l’ombre s’est faite totale. Il ne reste plus que là-bas une traînée sanglante à l’occident. Que j’aime ces couchers de soleil du pays de Binder, point solennels, sans aucun tralala, si vite faits qu’on n’a pas le temps de chercher le soleil pour l’accompagner d’un dernier regard !

Sans solennité, de même que rien ici n’a de solennité. Comme tout à l’heure, la place est vide. Seul un Foulbé, sous le grand tamarinier de la mosquée, égrène son chapelet, tandis que dans l’intérieur s’élève la voix surnaturelle du marabout… « Allah in Allah ! ». La grande vision de la vie s’est évanouie, et c’est comme avant, comme après…

Je suis descendu vers le mayo[13]. Il longe la partie nord de la ville. Une large avenue, bordée de petits champs de coton, de pauvres cases éparses avec des greniers à mil aux coupoles grises, çà et là, et puis, c’est le grand lit sablonneux de la rivière, en ce moment à sec, un grand fleuve de sable, immobile et endormi. On a l’impression d’un grand cataclysme qui aurait arrêté la vie du fleuve, qui l’aurait figé dans sa nonchalante attitude.

Terre de désastre qui semble ancienne, préhistorique ; l’écorce nue et inchangée de la terre, figée elle aussi parmi l’universel devenir. Terre de banlieue avec la tristesse des banlieues. La plaine s’allonge, sans un coin qui sourie, sans un carré de terre arable. Seulement des cycles de muraille — les villages des environs — coupent la grande circonférence de l’horizon. Et partout ailleurs, c’est le vieux sol rocheux de la vieille terre, où rien n’est venu s’ajouter, la vieille matière qui fait songer à une planète sans vie, roulant, encore informe, dans le primitif chaos…

De l’autre côté du mayo, je m’arrête plein de respect et d’amour. A mes pieds, l’herbe est grise ; elle a la couleur de la terre : tout a la couleur de la terre. Je me sens chez moi, comme, sur mes rochers de Bréhat, je contemple la mer familière qui est un peu mienne.

Voici la terre d’Afrique. Ceci, c’est l’Afrique. Elle est toute là, et aucun mot de ma langue ne peut la dire. Un souffle descend du ciel, chaud et voluptueux, plein de senteurs imprécises… Ce n’est pas le printemps, ni l’automne, ni l’hiver, ni l’été. C’est l’immortelle saison de l’Afrique qui me parle un langage nouveau et délicieux.

Lentement, un long troupeau de bœufs va vers la ville. Le petit Foulbé qui le mène porte une braie courte qui laisse nus ses bras et ses jambes. J’admire son air sérieux, et comme ses grands yeux noirs sont graves, tout grands ouverts, avec du feu dedans, des yeux d’enfant qui semblent avoir tout vu et tout savoir. C’est un pâtre, mais si peu pastoral ! Ni flûte, ni pipeaux, ni chanson… Il ne chante pas… Les grands bœufs bossus marchent tout seuls, d’un pas égal ; eux aussi paraissent d’un autre âge, avec leurs longues cornes minces, leurs jambes hautes et nerveuses. L’enfant s’arrête ; dans le lit de sable du mayo, de petits puits sont creusés ; tout près du sol, on trouve une eau claire et légère qui semble enfermée là comme dans une vasque.

L’enfant se penche et il boit avec un geste sauvage : il envoie l’eau dans sa bouche avec le bout des doigts, très vite… Je suis rentré derrière le troupeau. La place était pleine d’ombre. Il s’est mis à souffler un vent violent qui n’a pas cessé de toute la nuit.

V

Onze heures… Il vente de partout ; il fait froid de partout. Comme avant, il faisait chaud de partout…

Il n’y a pas de direction du froid ni du chaud, ni de rien. Le froid descend du ciel et le vent aussi. Il vire, tourbillonne, s’impatiente, fonce verticalement sur la pauvre terre nue. Je couche dehors ; il fait bon d’être dans le vent et le froid, une fois. C’est une nuit de fièvre, sans fièvre, toutefois, mais de fièvre d’avoir vu, d’avoir senti. Comme on est perdu, loin de tout, enseveli, englouti dans l’Afrique, au plus profond de l’Afrique.

Voici quatre mois et plus, que je n’ai reçu de nouvelles de mon pays et des miens. On a marché simplement, sans hâte, très longtemps. On a vu des forêts, des montagnes, des plaines, des fleuves, des villages avec toujours les pieds sur la bonne terre, en contact direct avec la terre, et le cœur en commerce intime avec le cœur des choses, sans aucune idée adventice, ou étrangère, sans que rien s’interposât entre nous et les choses. Et puis ce fut Binder, le point le plus septentrional de notre parcours…

Je revois la ville si belle dans le soleil de midi, si simple, sans beaux costumes, sans belles maisons, sans rien de beau, sans rien à voir, mais dont l’âme imprécise, familière et religieuse, simple, tendue, vous enveloppe comme la caresse automnale de nos vents de l’Ile de France ; les maisons toutes nues parmi la terre nue et les coupoles de terre où s’entasse le mil pour la saison sèche, économie et prévoyance paysannes, les coupoles grises de ces gens qui connaissent leur terre, qui savent qu’elle est mauvaise, et bonne tout de même ; les vieillards, pas très nombreux, et les femmes, point voilées, telles Kadichah, Aïcha, et les femmes du Prophète, pas beaucoup de femmes, pourtant, dans les ruelles et sur les places, sauf quelques vieilles sur le marché qui vendent des arachides et des paniers, pauvres marchandises étalées sur la terre ; et les enfants surtout, dans tous les coins, sortant de partout, le sourire de la ville, enfants, enfantelets, garçons, filles, avec des petites chemises de lin très courtes, ou tous nus, toutes nues, ou avec une petite sonnette qui leur pend au ventre, très agiles, souples comme les bambini florentins, avec de bons yeux, et de grandes dents blanches, bien rangées, un peu animaux, un peu chats, familiers, déjà faits et formés pour la plupart, de petits hommes et de petites femmes, qui ne rient pas, mais qui s’amusent, qui jouent dans la poussière, sans rire, qui jouent sans jouets et qui sont heureux ; et puis, le grand crépuscule, simple, que la vie humaine ne dépare pas, où tout se mêle en une profonde harmonie, le soleil et la terre, et les longs troupeaux de bœufs qui rentrent, et la voix du marabout, qui invoque Allah avant le sommeil, avant la nuit bienfaisante et douce… Tout cela, venu là un jour, poussé là, venu on ne sait d’où, on ne sait quand, venu de l’Orient, venu de la Perse, venu de l’Égypte, venu de tous les pays où la pensée va se perdre et que nous ne saurons jamais…

VI

Dans un faubourg qui se trouve au nord-est de la ville, j’ai vu le bourdonnement des métiers, des travailleurs, mais des travailleurs heureux, des métiers propres, paisibles, patriarcaux, où le rude effort ne se sent pas. Pour aller là, il faut descendre une large sente pierreuse, toujours animée et emplie de fine brume solaire où tout passe sans bruit, les jeunes hommes assis sur des ânes, tout à l’extrémité de la croupe, les jambes pendantes, les femmes avec des amphores, graciles et souriantes, les vieillards dans leurs grandes robes flottantes. Parmi le faubourg, ce sont des ruelles étroites, entre deux murs, et puis des places, où de pauvres arbres font un peu d’ombre claire.

Là, des hommes tissent de la laine blanche toute la journée. Les fils tendus au long des murs viennent se croiser sur l’étroit métier où l’homme travaille, assis sur un escabeau de bois. Je ne me lasse pas de les regarder : c’est toujours une belle chose que de contempler le bon travail humain. Mais ici quel calme, quel silence, quelle élégance dans les gestes et dans l’action ! Je crois voir ces tisserands aux mouvements précis qui sont figurés sur les sarcophages égyptiens. Ces hommes jeunes, silhouettes vives sur les murailles grises que vient fouiller le soleil à travers les figuiers des places, me semblent légendaires. Pour nous, le travail, c’est la misère et la douleur. Et voici de braves gens qui font leur tâche en paix, au fil des heures, sans hâte, sans tristesse comme sans joie, de braves gens qui s’occupent au bon travail humain, sans penser même, tout doucement, dans le soleil…

Plus loin, il y avait deux vieux, assis sous un arbre, qui cousaient ensemble les minces bandes d’étoffe sorties des métiers, pour en faire des robes et des boubous. Tout près d’eux étaient quatre puits larges et peu profonds. C’est là que les Foulbés préparent l’indigo, le noir et l’ocre qui servent à la teinture des étoffes. Le soleil inondait de lumière les jardinets enclos de murs délabrés ; même ici, dans ce faubourg de travailleurs, je ressens l’impression du premier jour, sur la place de Binder, celle d’une vie éteinte et ralentie. Je pense que depuis des siècles, les mêmes hommes sont là, tissant la laine de père en fils, sans mauvaises pensées, sans chagrins.

A Binder, il n’y a pas de maçons ; les maisons y sont pauvres et tombent en ruines. C’est un dur métier, de construire une maison. Les Foulbés tissent la laine, cousent les étoffes, cultivent leur petit champ de coton, et conduisent leurs longs troupeaux de bœufs et de génisses. Travaux des champs, travaux des villes, mais travaux propres, travaux nobles qui n’abaissent pas l’homme, qui ne dégradent pas la pauvre machine humaine. Ici, les gestes du travail, comme les gestes du repos, sont empreints d’élégance et de majesté.

Le grand rêve du primitif Islam se poursuit dans l’action. Comme les fils de coton s’enchevêtrent dans l’écheveau, je me plais à supputer tous les rêves d’autrefois, rêves du premier Islam, rêves du pasteur dans le désert, tissus ensemble dans ces âmes primitives.

VII

Mais par delà les faubourgs de la cité, la vie semble se prolonger un peu, avant le grand accablement de la brousse. La campagne sourit parmi les buissons bas et épineux, ondulée à l’infini, comme les grandes vagues de fond de l’Atlantique. Des porteuses de mil, de petits ânes chargés de sacs pesants vont vers Binder. Sur la grande route de Maroua, sur les sables et les pierres de la route, je galope à côté d’un jeune Foulbé. Je connais son nom, c’est Djibril, notre Gabriel (comme Djani est Jean, noms hébreux transmis sans doute par le Koran). Djibril, enfant barbare aux yeux brillants, jeune Centaure farouche et silencieux, partons tous deux, très loin, partons vite, au delà des plaines, au delà des vallées sablonneuses des mayos ; partons vers ces montagnes de rêve qui bleuissent à l’horizon clair, quelque part vers le nord, ailleurs… Djibril ne dit rien. Les genoux hauts, les jambes nues, les pieds pris dans l’étrier court avec le pouce en dehors du fer, à la manière foulbé, il se laisse aller au rythme du galop, en taquinant la bouche de son grand cheval bai.

Des palmiers hyphènes apparaissent, et des arbustes épineux. Puis à travers des pierres et des rochers, on descend vers un fleuve de sable que surplombent de fauves et maigres frondaisons. Après, c’est une colline noire aux flancs arrondis. Dans un village, une femme m’apporte une petite outre emplie d’une eau glaciale.

Des steppes infinies succèdent aux vallonnements gracieux où chante un hymne printanier. La divine équipée !…

Pendant ces heures de libre chevauchée, en un tel pays, on s’adonne à la terre avec une ferveur sombre qui vous emplit tout entier. On épie la brisure d’une ligne, la couleur d’un lointain, un parfum nouveau qui circule, et l’on voudrait éterniser les mille sensations indistinctes qui sont comme notre éphémère conversation avec les choses. On est en rapport direct avec la terre ; rien ne s’interpose plus entre les hommes et elle. Sentiment d’une primitivité absolue, inconnue partout ailleurs qu’en Afrique… C’est une conversation brutale, et pourtant il en reste en nous quelque chose d’indicible, d’incomparablement triste et sauvage.

Je voulais rentrer à Binder le soir même, je n’avais point de bagages. Mais le soleil était déjà près de l’horizon, et je courais encore après les montagnes bleues que je voyais depuis le matin, vers le Nord-Ouest. Elles grandissaient pourtant et figuraient de grandes masses sombres, sans replis, comme de grandes coulées de laves liquides.

La nuit était presque noire quand j’arrivai avec mon compagnon dans une plaine calcinée, plus sinistre que tout ce que j’avais pu voir jusqu’alors.

A quelques centaines de mètres de notre route, se dressait un monstrueux monolithe, en poussée verticale, surgi vers le ciel, tout droit. Au pied de la montagne, quelques feux marquaient un village.

Nos chevaux ne voulaient plus avancer. Nous décidâmes de coucher là. Près de la case du chef, entourée d’un secco en paille tressée, Djibril me fit cuire un poulet, en le présentant quelques minutes devant un grand feu de bois. Après ce frugal dîner, je m’étendis sur une natte, harassé de fatigue.

Incomparable nuit, dont le souvenir est si vivant en moi, qu’il me possède encore jusqu’à la douleur !

Des rêves incohérents fulguraient en images vives, passaient, emportés par le vent qui tournait autour de la montagne. Je m’éveillais souvent avec un vide effroyable dans le cerveau, la sensation de tomber dans un grand trou sans fin, vertige délicieux qui valait pour moi la possession d’amour la plus aiguë. J’aurais voulu mourir dans ce décor…

Je me levai et je marchai dans ce village, que je n’avais vu qu’à la nuit tombée. Dans l’espace et le temps abolis, je sentis la vie suspendue. Binder aussi, et les grandes steppes de midi, et les rochers noirs de Mindeffa, tout cela n’était-il pas hors de l’espace et hors du temps, hors de la vie ? C’était la grande durée, sans heures, ni minutes, ni secondes, la grande durée dans l’espace infini, qui nous entraîne éternellement dans un gouffre insondable…

VIII

Cette terre pétrée, primitive comme la terre elle-même, aux ornements discrets et sobres, sans excès comme sans accidents ; la vie foulbé, entrevue par delà la simplicité d’un décor évangélique, si constante, toujours si pareille à elle-même, et qui s’est déroulée sans heurts à travers les siècles, sans départs, sans arrivées, comme une immense vague de vie incessamment renouvelée, ses rêves secrets et ses extases nous préparent à recevoir de hauts enseignements.

Les nécessités de l’existence réduites au minimum, tous les actes épurés par un ascétisme supérieur, exempt de toute laideur et de tout excès, permettent ici de mieux écouter la pulsation de la vie. L’attention à la vie portée à son point le plus aigu, voilà la leçon nouvelle que nous donne Binder. Toutes les heures que j’y passai furent tellement tendues, tellement teintées d’éternité, qu’elles m’apparaissent maintenant comme en dehors de mon existence, sans rapport avec les heures qui furent avant et après. Tous les symboles que j’avais appris autrefois, toutes les intellectualités qui me possédaient, s’évanouirent. Je fus entraîné par un immense fleuve de poésie intense et lumineuse.

Le passé même, le grand passé d’Islam, c’était une sensation animale de passé ; non pas un repère historique (comme on l’aurait à Florence, ou à Rome), mais un moyen naturel de me baigner dans la réalité mouvante du présent. Pendant quatre jours, je fus plongé dans un abîme de félicité. Je crois avoir connu la plénitude du bonheur pour avoir suivi avec amour d’humbles gestes humains, loin de mon temps et de mon pays. La grande paix de la cité en qui toute chose s’harmonise, me fut, plus qu’un repos, une farouche et singulière volupté.

Minutes divines qui valent combien d’années de découragement et de médiocrité…

IX

Ce fut par un clair et silencieux matin que je quittai Binder pour retourner à Léré. Les mimosas épineux épandaient toujours dans la campagne leurs blondes odeurs amoureuses. Je m’arrêtai dans tous les villages. Comme avant, j’y trouvai la vie paysanne, toute humble et anonyme. A Ellboré, je m’arrêtai devant le lieu de la prière, comme devant le dernier sanctuaire de l’Islam avant la barbarie. C’est un simple mur rectangulaire, peu élevé au-dessus du sol et sans toiture. Du côté de l’ouest, une ouverture est ménagée pour servir d’entrée. Au fond, la muraille est évidée en demi-cercle ; c’est la place du marabout. Pas un ornement ni un amusement. Cette simplicité est plus touchante que les nobles architectures de Stamboul, plus belle encore que l’antique.

En arrivant près de Léré, le pays devient âpre. La terre se crispe en monticules de pierre d’une désespérante aridité. Les palmiers nains et les rôniers sont le seul ornement de ces campagnes. Vers trois heures, je parviens à un village d’où j’aperçois vers l’Est de belles collines roses aux sommets arrondis. Je crois reconnaître les approches du lac de Tréné… Pays ardent comme l’été… Ciel des Tropiques… Sur le sentier pierreux qui passe de loin en loin au milieu des demeures des sauvages, je pense que c’en est fait de la belle ferveur de Binder. La vie du monde me reprend et me possède à nouveau. Je vais voir des êtres que je ne connais pas encore, visiter des pays où je n’ai pas encore posé le pied. Mais je ne retrouverai plus ce bel élan du cœur qui m’a ravi dans les régions les plus voluptueuses des rêves.

Du haut d’une colline, je découvre le lac de Tréné. Ce nom chante doucement à ma mémoire. Je me le redis sans cesse, comme mes porteurs bayas sur la route chantaient sans se lasser leur éternelle gamme en mineur… Tréné ! c’est un thrène, une caresse lente qui ne s’achève pas, un parfum triste qui se traîne…

De grands oiseaux pêcheurs, des sarcelles, des aigrettes tournent au-dessus de l’eau étale. Des collines roses et violettes enserrent le lac étroit comme un cadre de pierreries, une miniature d’autrefois.

En bas, le Kabi sinue, après un court delta, parmi des prairies vertes qui dorment. Mais à Léré, mon souvenir retourne obstinément vers la vieille ville des Foulbés qui dort là-bas sous l’ardente brume du soleil, parmi l’odeur des mimosas, éternellement.

X

Saura-t-on un jour leur histoire, à ces gens que l’on trouve épars dans toute l’Afrique, divers de langue et de coutume et pourtant de même race, Foulbés de Binder, Peuls, Poullos, Foutankés du Foutah, Fellanis, Foulanis, Fellatas de l’Adamaoua, Fellahs du Nil ? Un beau voyage serait d’aller les chercher partout où ils sont, depuis l’ouest de l’Afrique dans le Foutah Djalon, jusque dans l’est, vers la vallée du haut Nil, et peut-être plus loin encore, sur les confins de la Perse. Ce serait l’emploi de toute une vie, d’écouter dans le grand silence des empires foulbés, les voix éparses et indistinctes du passé.

On a beaucoup écrit sur les origines mystérieuses des Peuls. Dans un tel débat, nous ne saurions élever la voix. Notre ignorance de soldat nous contraint au silence respectueux devant le grand labeur de la Science. Je veux dire pourtant une impression que je ressentis très vivement à Binder.

Les hommes que j’y rencontrai me parurent ressembler beaucoup à ces admirables archers perses rapportés par Monsieur et Madame Dieulafoy. A mon retour à Paris, je suis allé au Louvre pour les revoir. Ce sont les mêmes visages ardents et pâles, le même teint chaud et velouté, le même regard liquide et fatigué, le même élancement du corps dans le mouvement harmonieux, la même sveltesse dans l’attitude aisée et naturelle. Je ne dis point une preuve ou une raison, mais la simple impression d’un passant. Si vague, elle me permet de m’orienter, de me retrouver parmi les grands carrefours de l’histoire.

Ces Foulbés viennent de l’Est. Eux-mêmes l’assurent et les vieux du pays savent bien que leurs pères ont habité les pays du soleil levant. Malgré l’opinion de quelques voyageurs, ils n’ont rien de commun avec les Arabes. Le Commandant Lenfant a très bien montré qu’il y a là une confusion injustifiable : « Le caractère dominant des Foulbés, dit-il[14], est leur vie nomade, différant de celle des Arabes, par l’installation quasi permanente et plus que précaire de leurs campements, au milieu des zones marécageuses ; et le trait distinctif entre les Arabes et les Foulbés est une différence absolue de caractère : hauteur, prodigalité, amour du faste, ardeur belliqueuse chez les uns ; aspect craintif, économie, parcimonie, prudence même et inaptitudes guerrières chez les autres. »

Il n’y a également que peu de relations, nous semble-t-il, entre la civilisation foulbé et la civilisation berbère. Les Berbères qui subirent les invasions successives des Romains, des Vandales, des Byzantins et des Arabes et dont le sang est par suite très mélangé de nos jours, sont pourtant une race nègre ; ce sont les vieux Numides, les descendants de Syphax et de Jugurtha, famille purement africaine et saharienne. L’organisation démocratique du çof Kabyle ne ressemble en rien à l’organisation politique, plus aristocratique et autoritaire, des Foulbés[15].

D’autre part, le commandant Lenfant nous dit que « les vestiges de la civilisation peule retrouvés, soit dans les tumuli, soit dans les ruines de villages occupés, dit-on, jadis par cette race, nous la représenteraient plutôt comme ayant été longtemps en contact avec les peuples de la vallée du Nil moyen ». Il y a, en tout cas, une indication dans les dénominations de Fellahs (Haut-Nil), et de Fellatas (Adamaoua).

J’ai été frappé, en lisant l’Histoire des Perses de M. de Gobineau, des traits de ressemblance que présente, avec les Foulbés, la première civilisation persane, celle des Iraniens ou Aryens[16]. Encore ici, il serait malhonnête d’aller des hypothèses — et celles-ci sont bien vagues — aux certitudes, ou même aux probabilités. La lecture des pages de M. de Gobineau a confirmé et rendu pour moi plus séduisante encore ma première impression de Binder.

M. de Gobineau raconte comment les Iraniens sont venus vers les plateaux de la Perse. « Les émigrants, sortis du Nord-Est, s’avançaient dans les terres qu’ils découvraient, menant avec eux leurs femmes, leurs enfants, leurs chiens et leurs troupeaux. Ils marchaient, cherchant, pour s’y établir, un lieu propre à l’agriculture, abondant en pâtis, traversé par des eaux courantes et susceptibles d’être défendu[17] insiste sur ce fait qu’ils étaient essentiellement agriculteurs. La description qu’il fait de la vie iranienne, où les logis et les jardins sont semés sur une surface de terrain indéterminée, est conforme à ce que nous voyons des villes foulbés actuelles et ne correspond pas, par contre, à ce que nous savons des villes Nord-Africaines.

L’Histoire des Perses nous présente un beau tableau de l’âme iranienne primitive, de sa haute moralité, en même temps qu’elle nous montre les points par où elle diffère de l’âme hébraïque ou sémitique.

« Les Iraniens, dit-il, ont aimé et vanté le travail pour lui-même, tandis que les races sémitiques n’ont jamais accepté la contention d’esprit et de corps que comme la vengeance la plus terrible dont le ciel ait pu s’aviser pour châtier les crimes des humains. Mais les Iraniens ne concevaient l’activité humaine, que dans des emplois épurés propres à conserver la moralité de ceux qui s’y livraient. » C’est une observation que nous avons déjà faite à Binder et qui caractérise la race foulbé, qui la différencie des races sémitiques. « Beaucoup de métiers, dit M. de Gobineau, étaient à l’avance déclarés impurs et partant impossibles… »

Jamais préoccupation semblable n’a existé dans les sociétés sémitiques, sémitisées ou romanisées, ni par suite dans les basses classes des sociétés modernes qui ont constamment approuvé, considéré avec faveur et admiration les moyens d’augmenter la richesse et le bien-être de l’homme, sans distinguer aucunement la valeur morale respective de ces moyens… Le Melkart Syrien, l’Hermès Grec et le Mercure italiote n’ont jamais éprouvé d’hésitation sur la manière d’augmenter leur pécule[18]. Telle est sans doute la raison de l’activité restreinte du Foulbé, si remarquable, si l’on considère l’intelligence très fine, toujours orientée vers la pratique, très attachée à la vie dans son plus humble détail, des hommes de race peule.

« Les Arians, vêtus de sayons de peau et de tuniques de laine s’asseyaient au foyer sacré de leurs maisons. Ils se nourrissaient de la chair des troupeaux et surtout de laitages…[19] » Je crois revoir, en relisant ces lignes, les petites fermes des Foulbés, les troupeaux qui se hâtent dans le soir vers les villages, les enfants tirant le pis lourd des génisses. C’est un fait digne de notre attention, de voir les Foulbés n’utiliser que très rarement la viande que pourrait leur donner le bétail et se nourrir presque exclusivement de laitage.

Ces Iraniens ne connaissaient comme arme de guerre que l’arc et la flèche. C’est là une coutume très caractéristique…

ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86.

ΑΙΣΧΥΛΟΥ ΠΕΡΣΑΙ, 81-86. Κυανοῦν δ’ὄμμασι λεύσσων φονίου δέργμα δράκοντος, πολύχειρ καὶ πολυναύτας σύριόν θ’ἅρμα διώκων, ἐπάγει δουρικλύτοις ἀν- δράσι τοξόδαμνον Ἄρη[20].

Il me semble que j’ai vu ces hommes. Ce sont les mêmes qui chaque année quittent les landes brûlées et dévastées du Boubandjidda pour venir razzier les plaines fertiles du Logone.

Armés d’arcs et de flèches, montés sur leurs petits chevaux aux harnachements de cuir rouge brodés d’or fauve, ils accourent en hordes nombreuses et ramassent sur leur route les bœufs, les captifs et les femmes. Les mêmes peut-être qui avaient tant étonné Eschyle et qu’il appelait les Barbares.

On a déjà remarqué que les bœufs des Foulbés sont semblables aux races de bœufs du centre de l’Asie. On pourrait assurer que les bœufs actuels des pays peuls sont venus autrefois des plateaux asiatiques, poussés en avant par les émigrants. « La race des bêtes à corne employée par les Arians, dit M. de Gobineau[21], appartenait à l’espèce bossue que les Persans actuels nomment « bœufs du Seystan » et qui se montre sur quelques espèces de dariques et sur beaucoup de pierres gravées et de monnaies arsacides. Ce sont des animaux à forme délicate et dont l’œil est brillant d’intelligence. » Ici nous nous trouvons en face d’un fait précis qui nous encourage dans notre hypothèse et lui donne quelque fondement.

Mais M. de Gobineau ajoute que les taureaux et les vaches des premiers Persans leur servaient de bêtes de charge et même de montures. C’est là une particularité étrange des pays peuls. Le bœuf d’Afrique est toujours un animal de bât et un animal de selle. Comme chez les Iraniens, premiers habitants de la Perse, le bétail sert aux Foulbés moins à la consommation de la viande qu’au transport, ou à l’emploi du laitage comme base de l’alimentation.

Quant à la peinture que fait M. de Gobineau de la vie familiale des premiers Arians ou Perses, je crois y reconnaître toute la douceur et toute la gravité des Foulbés.

L’ancêtre vénéré, la femme écoutée et respectée, malgré la situation d’infériorité où la met l’Islam, les enfants aimés et soignés comme la plus belle parure de la famille, telles sont la maison foulbé et l’ancienne maison iranienne. « Religieux, les Iraniens l’étaient au suprême degré, » nous dit M. de Gobineau[22]. Comment s’étonner qu’ils aient choisi l’Islam, qu’ils s’y soient donnés tout entiers avec tant de ferveur, jusqu’à en faire le fond même et le tissu premier de leur existence ?…

Maintenant, bien des mois après mon passage à Binder, j’essaie de rétablir la suite des âges et d’évoquer le passé avec précision. Du fond des siècles je les vois venir ; ils traversent des steppes désolées et de rouges déserts. Conduits par le soleil couchant, ils passent l’Arabie pétrée, après avoir laissé derrière eux les hauts plateaux de la Sogdiane et de la Bactriane. Voici l’isthme de Suez, puis l’Égypte, qui fut longtemps une province de la Perse et dont Cambyse fit la conquête.

Ils remontent l’insigne vallée du Nil, puis ils reprennent leur route vers l’occident. Ici nous ne savons rien… Poussés par d’obscurs désastres, ils traversent le continent noir et, après ce fabuleux voyage, ils fondent leur empire dans le Foutah Djalon, à l’extrémité occidentale de l’Afrique.

Plus tard, ils se répandent et se diffusent, mais cette fois-ci vers l’Est, et de nouveau les plaines du Soudan voient passer ces grands barbares, suivis de bœufs et d’esclaves innombrables, d’hommes à la peau noire et d’hommes à la peau presque blanche, tous poussés par l’étrange et merveilleuse aventure.

Ils vont dans le Macina, dans le Sokoto, puis vers le Sud, dans les montagnes de l’Adamaoua, partout où les sauvages ne les empêchent pas de passer en leur opposant d’infranchissables barrières.

Du fond des siècles, je les vois encore, ces beaux et sveltes barbares, attirés vers la Grèce invinciblement, bondissant vers la Grèce en cohortes indénombrables…

« Et nous, hors d’haleine, nous nous sommes jetés à travers le pays des Phocéens, la Doride, vers le golfe Maliaque, aux terres abreuvées des douces eaux du Sperchios, pour arriver, exténués de besoin, aux plaines de l’Achaïe Phtiotide, à la capitale des Thessaliens. Là, le plus grand nombre mourut de soif, de faim, deux maux dont nous souffrions également. Par le territoire des Magnésiens, le pays des Macédoniens, le cours de l’Axios, les joncs et les marécages de Bolbé, la croupe du Pangée, nous atteignîmes les confins d’Edonie… »

Ainsi parle le messager dans les « Perses » d’Eschyle. Après Marathon et après Salamine, les Perses durent quitter pour toujours la terre divine de l’Hellade. Que serait-il advenu si les Perses d’alors, peut-être les Foulbés d’aujourd’hui, eussent vaincu la poignée de Grecs qui défendaient en ce temps ce qui est devenu notre idéal latin ? Peut-être le grand rêve de l’Islam nous dominerait-il maintenant et aurions-nous trouvé dans les campagnes de Binder, non plus des étrangers, mais des frères et des synnoètes…

Notes in this chapter

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