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Terres de soleil et de sommeil

LE SOURIRE DE L’AFRIQUE

Reading edition

I

Je dois confesser que pendant le temps que je passai en Afrique, le désordre de mes sensations fut extrême. Je n’arrivai point dès le début à donner un sens à cette terre vénérable.

Le 15 septembre 1906, mon chef et ses compagnons débarquaient à Matadi, au fond de l’estuaire du Congo. Quelques jours après, nous naviguions sur le vapeur Valérie qui devait nous conduire, en remontant le Congo et la Sangha, jusqu’au village de Nola. Je songeais alors à la difficulté qu’il y a à se faire en Afrique une âme africaine. Perdu parmi l’immensité du fleuve, où stagnent, dans l’or du couchant, des îles roses, et, plus tard, entre les rives sylvestres de la Sangha, j’admirais, sans être ému.

Je résolus de m’abandonner, sans réfléchir, au charme, empli de mystère, de la brousse. La simplicité apparente recèle là-bas une complexité profonde à laquelle, dans le début, on ne prend pas garde. Les hommes sont divers, insaisissables dans leur âme profonde et lointaine. Les paysages nous disent des choses nouvelles qu’il faut savoir entendre. C’est sans hâte qu’il convient de pénétrer des intimités aussi neuves.

Je voulus une découverte prudente et classer seulement, en amateur, les quotidiennes émotions. Je voulus jouir, sans plus, de cette beauté inattendue où se mêlait parfois de la tristesse.

La navigation s’arrête à Nola. Le 2 novembre, nous quittions ce poste pour remonter, à travers la forêt, jusqu’à Bania. Partis le matin au petit jour, nous arrivions vers midi au village de N’Gombo.

N’Gombo ne compte guère qu’une quinzaine de cases bâties dans une courte éclaircie de la forêt. Vers le sud, on constate une forte colline dénudée et rocheuse, d’aspect aimable pourtant, et qu’un bouquet de bois couronne à son sommet. Bien que la pente soit rude et qu’un orage prochain rende la chaleur excessive, on consent volontiers à l’ascension de cette colline pour le plaisir de dominer l’écrasante et perpétuelle forêt vierge que l’on avait subie pendant les longues heures de la matinée. D’en haut, le spectacle n’est point singulier ni surprenant. Mais l’on ne saurait en imaginer de plus navrant ni de plus dissolvant. L’horizon quadruple n’est qu’un édredon de verdure ; nous pouvons mesurer du regard l’immensité d’où nous venons de sortir. Seulement, par endroits, des pentes herbeuses, où s’accrochent des masses de granit, font de la sauvagerie triste et de la douceur. Les nuages bas dessinent des poches au-dessus des futaies, et, vers l’Est, il doit pleuvoir.

Une menace de tornade ne va point sans quelque énervement. Pourtant, à cette heure, nous éprouvons autre chose, plus que cet énervement, ou peut-être moins encore : une sensation très confuse qui nous entre dans la peau et nous cloue là. Cette nature nous dispense une sorte de lassitude animale qui est aussi un inexprimable découragement. La fatigue de la journée, la dispersion trop grande du paysage, l’électricité latente inclinent à la torpeur douloureuse et sans rêve.

Une sorte d’hébétude nous navre, l’hébétude qui suivrait une grande fatigue amoureuse. Nous n’eussions jamais cru qu’un paysage pût faire mal à ce point. La pluie tombe là-bas, très loin. Les contours des choses sont mous, comme dans un mauvais tableau. Tout se tait et ce silence est un drame.

C’est le silence unique de l’Afrique. Il semble une grande attitude de néant. Nos campagnes ne savent pas se taire. Elles sont emplies toujours de bourdonnements ailés, et de murmures confus. Les matins y ont d’immenses frémissements ; les crépuscules chantent doucement à l’âme attentive.

Ici, le silence est énorme, total et, malgré qu’il interdise une certaine intimité que nous cherchions, il est bien le charme subtil et malfaisant de ce pays.

Il faut y prendre garde. Cette grande paix, sans un tressaillement de lumière, cette paix sans vie où nulle caresse ne vibre, où nulle aile ne palpite, où nul mouvement ne se décèle, empêchera l’effusion des cœurs et ce mysticisme, dont, peut-être, dans le secret de nous-mêmes, nous souhaitions être les victimes. Aucune pitié ne s’affirme vers nous. Aucune intention humaine. Désormais seules, nos consciences auront des égoïsmes renaissants et ressusciteront les orgueils d’autrefois ; nous ne saurons plus éprouver ce délicieux épanchement de l’être, cette panthéistique douceur qui est le charme de nos pays. On ne saurait imaginer une terre plus dépourvue de métaphysique que celle-ci. La fatigue de vivre, qu’il fallait fuir, s’augmentera de toute la fatigue de ces paysages de mort entrevus. De ne pouvoir s’entretenir familièrement avec tout cela qui nous est étranger et lointain, nous connaîtrons des inquiétudes nouvelles. De trop vivre parmi tout cela qui est sans passé, nous apprendrons que rien n’est, sinon la minute ailée dont le passage nous laisse, avec un peu d’insouciance stoïque, un infini de détresse…

II

Cela m’étonna longtemps de voir l’apparence de solitude de ces contrées désolantes. Et pourtant une vie immense et profonde anime les pentes douces des collines. Au flanc des vallées, des villages s’accrochent, pleins de chansons et de soleil. Dans les ondulations grises des lointains, il y a des douleurs et des joies. Il y a d’innombrables existences parmi cette mort. Dans les herbes ou dans les bois, vous marchez pendant des heures sans que rien d’humain ne monte vers vous de ces herbes ni de ces bois. Puis, tout à coup, le chant d’un coq… Des cases surgissent hors des bananiers. Vous voyez des hommes qui causent, accroupis devant une bûche qui fume. Une femme berce son enfant en chantant son éternelle mélopée en mineur. Subitement, vous apercevez toute une vie facile et familière. C’est un peu l’impression que l’on éprouverait à rentrer dans une serre chaude, tandis qu’il ferait très froid au dehors.

Il est, dit M. Barrès, des prières qui ne se rencontrent pas. Je crains, hélas ! que nos prières ne se rencontrent jamais avec celles des hommes noirs. Je crains de ne jamais rencontrer leurs âmes étranges et inachevées. Je crains que nous n’allions toujours parallèlement… Pour nous, notre soin le plus constant et notre plus cher travail a été de forcer le mystère de ces hommes, que, pendant de longs mois, nous avons appris à aimer. Nous avons presque toujours échoué. Parfois, pourtant, d’un geste, d’une attitude entrevue au détour d’un chemin, de moins encore, nous avons retiré d’utiles enseignements. Assez peut-être pour avoir soupçonné un peu de beauté neuve, un peu d’inattendue sentimentalité.

A deux jours de marche du village de N’Gombo, où fut, si j’ose dire, ma première hypostase africaine, on rencontre le gros centre de Bania, qui est en quelque manière la porte d’entrée du pays baya. Mais il est difficile de dire ce qu’est le pays baya et d’en préciser les limites. On peut admettre que du 4e parallèle, au Sud, jusqu’au 7e parallèle, au Nord, du 12e degré de longitude Est de Paris, jusqu’au 15e degré, l’on rencontre des Bayas.

Mais il y eut dans ce pays de si nombreux mouvements de races et de peuples divers, des rencontres ethniques si curieuses, que la place des tribus proprement bayas reste difficile à préciser. On a émis cette hypothèse que les Bayas, autrefois peuple nomade et pasteur, avaient été poussés par les invasions foulbés vers les bords de la Mambéré et de la Nana où l’impénétrable forêt les aurait contraints à abandonner leurs troupeaux. Mais ceci est de l’histoire très ancienne. Dans des temps plus récents, d’autres peuples sont venus s’installer dans le cœur même du pays baya. Ce sont les Kakas qui occupent la haute Batouri. Ce sont les Yanghérés, partis autrefois du Dar Banda et qui, arrêtés et repoussés par la conquête foulbé, furent réduits à se disperser et à s’installer en îlots, parmi des peuples mieux organisés et plus forts. C’est ainsi que l’on rencontre des Yanghérés sur la Batouri, au nord de Bania, entre le Mambéré et la Mbaéré, plus haut encore, sur la haute Nioy et la haute Ouam. Enfin il importe de distinguer chez les Bayas deux races très distinctes, les Bayas du Sud et les Bayas du Nord qui ne parlent pas la même langue, et n’ont à tous les points de vue que peu de caractères communs.

III

Une sorte de maniérisme délicat, quelques raffinements du cœur, avec l’ignorance presque absolue de notre morale, une mentalité même de décadents et de fatigués, m’ont dès l’abord étonné chez ces habitants des pays de la Mambéré. Je ne pourrai jamais comprendre le paradoxe de ces âmes frustes à la fois et compliquées.

Ce qui apparaît avant tout, ici, c’est de la grâce sentimentale. Peu de force. Peu d’énergie. Mais des faiblesses souvent jolies et inattendues. Écoutez cette berceuse que chantent les femmes kakas à leurs bébés, et tâchez d’en imaginer la subtile et douce harmonie :

Sasa danguelguelé kongo ; kongo me gniongnan na toua ; kossou ba bem’na, bem’na ya dannda. A ! a ! alito ! A ! a ! alito ! Qua bouné lā lā tè… Qua bouné couà couà si…

« Voyons, qu’as-tu dans la tête ? — Tête mauvaise n’est pas pour la maison. — Dormir, tu ne veux pas, enfant ; être promené, tu ne veux pas. — Ah ! ah ! il faut dormir ! — Ah ! ah ! Il faut dormir ! — Maintenant, tu ne dors pas… — Maintenant, tu es sage[1]… »

Nous n’insisterons pas sur la science vraiment parfaite de ce petit poème kaka. Il y a beaucoup d’habileté dans cette répétition des mots : kongo et bem’na[2] à la fin d’une phrase et au commencement de la suivante. Mais ce qui nous émeut surtout, c’est ce refrain psalmodié dont chaque vers se termine par une note traînante, d’une infinie langueur. Ce « lā lā tè » est à pleurer… Quelle amusante découverte que celle que nous avons faite d’une parcelle de l’âme de cette femme kaka qui chantait la douce romance de l’enfant ! Quelle émotion de voir notre âme dans son âme, notre sensibilité dans sa sensibilité ! Quel événement de surprendre un peu de nous en elle, un peu de nos agitations de cœur dans son apparente animalité !

Nous avons bien souvent pensé à l’hypothèse de Joseph de Maistre qui veut que les nègres soient d’anciens civilisés dégénérés et non des peuplades en enfance. Sans pouvoir présenter aucun argument solide en faveur de cette théorie, nous avons eu souvent l’intuition de nous trouver en face de races arrivées au terme de leur évolution, non de races primitives réservées à de hautes destinées.

Nous avons peine, en tout cas, à nous représenter l’homme primitif tel que ce Baya ou ce Yanghéré, craintif et doux, affaibli moralement et physiquement, subtil souvent dans ses pensées, adonné à tous les vices de nos décadences, inapte à l’action. Ces hommes ont même appris que l’alcool donne l’oubli de l’âpre vie et ils cherchent en lui des excitations passagères dont nous croyons à tort détenir seuls la formule. Dans les villages bayas a lieu annuellement la fête du « doko ». Le « doko » est une bière de mil ou de maïs fermenté qui remplace notre alcool dans la plupart des tribus fétichistes du Congo.

Nous n’avons pas importé l’alcoolisme au Congo. La fête du « doko » est certainement une ancestrale coutume. Les hommes s’enivrent et ce sont, dans le village, pendant plusieurs jours, des danses exaltées et furieuses. Leur principal caractère est une impudeur extrême, une perversité faite de sensualisme violent. Le Baya, d’ailleurs, n’ignore aucun érotisme, aucune perversion de l’instinct sexuel. Avec cela, l’amour n’est pas chez lui bestial ; il est d’un dégénéré, d’un fatigué, d’un blasé. Il faut que dans l’ivresse il cherche l’exaltation des sens et d’artificielles tendresses.

Les signes de la décadence sont ici éclatants, irrécusables. Nulle apparence de jeunesse dans ce peuple pourtant sans histoire. Je me souviendrai longtemps de ces jeunes hommes que j’aperçus vers la fin de décembre 1906 au village de Baouar, sur la Nana. Ils étaient trois ou quatre, silencieux, immobiles devant une des cases du village. Leurs grands yeux étonnés nous regardèrent passer, et ce fut tout. Ils étaient nus, mais portaient de nombreux bijoux, des spirales de cuivre aux jambes et aux bras, des colliers de métal blanc et des colliers de cuivre ; leur coiffure était compliquée, presque féminine ; elle était faite de nattes minces et longues et une couleur rouge brique, extraite de l’écorce de certains arbres, les teignait. On ne saurait facilement imaginer de plus gracieuses adolescences et l’on eût dit de ces éphèbes qui courent sur les métopes du Parthénon, porteurs de lances ou de rameaux d’olivier. Mais leur air sérieux, leur attitude de statues donnaient à leur jeunesse un peu de solennité.

Je connus que ces hommes étaient des labis. Les labis sont en quelque sorte des écoliers, et leur école, leur temps d’école, avec ses travaux et ses joies, s’appelle le Labi. Le Labi est, chez les Bayas, la grande fête de la Virginité, coutume charmante où le jeune homme s’initie aux mystères de la vie et de l’amour. Notez : de la vie et de l’amour, car le Labi n’est pas seulement l’initiation à l’amour ; il est surtout une épreuve où l’enfant s’accoutume aux combats de l’existence et à ses périls. « Labi » veut dire « danger » en baya. La grande beauté du Labi est de vouloir former des hommes souples et vigoureux, d’habituer les âmes au courage, en même temps que de désigner, par une sorte de sélection, les individus marqués pour perpétuer la race en augmentant sa force et sa vitalité. Idée spartiate, avec moins de rudesse dans son application et que semble vouloir rénover notre pensée moderne, depuis Malthus jusqu’à Gobineau et Nietzsche. Aussi le Labi comporte-t-il une série d’épreuves, les unes destinées à assouplir le corps, les autres, à fortifier l’âme et à la tremper.

L’une de ces épreuves est très périlleuse ; le jeune homme est debout dans l’eau de la rivière ; les hommes du village lui lancent, de la rive, des flèches qui dévient dans l’eau, grâce au courant, et ne font qu’érafler la peau. Tous les labis ont sur le ventre ou sur la poitrine de ces glorieuses cicatrices.

Cette grave initiation dure quelquefois deux, trois et quatre ans.

Toutes les nuits, les hommes mènent grand bruit sur la place du village ; mais les jeunes hommes désignés pour le Labi font une sorte de retraite. Certains même ne doivent pas être vus pendant tout le temps que dure l’épreuve et ils se promènent le corps caché par deux grands boucliers en paille tressée. Tels étaient ceux que nous vîmes plus tard en pays Yanghéré sur les rives de la Mbaéré. Les initiés ne parlent pas le baya, mais une langue spéciale qui s’appelle le labi, et qui est la langue de l’initiation. Encore une fois, nous sommes devant un très vieux rite qui trouve son origine dans une conception très complexe de la vie. Un très vieux rite qui n’est plus, hélas, qu’un de ces menus gestes par qui s’exprime encore un peu du passé d’une race, un peu de ses antérieures destinées !

Cette nonchalance sobre, cette élégance, qui seules attestent le sens artiste de la race, nous ont paru un des traits les plus aimables, en même temps que l’un des plus surprenants des peuples noirs que nous avons visités.

Partout, chez les Bayas, plus tard, chez les Lakas, chez les Moundangs, chez les M’baïs, nous avons eu l’impression d’une grande vieillesse un peu lasse, un peu désabusée, très persuadée de l’inutilité des actes quotidiens, très hostile aux inutiles mouvements.

Certaines de leurs actions, quelquefois les plus infimes, font penser à l’accomplissement d’un sacerdoce. Et il est de fait qu’un vieux passé les requiert encore, beaucoup plus qu’on ne le penserait à première vue.

On traite volontiers les noirs de grands enfants. Nous sommes victimes, dans nos relations avec tous ceux qui n’ont pas la même couleur que nous, d’une illusion tenace, d’une erreur qui nous est chère. Nous les voulons à notre image. Dans tout ce que nous leur demandons, dans tout ce que nous leur donnons, nous les supposons à notre image. C’est, si l’on peut dire d’une façon barbare, du latinomorphisme. Nous n’admettons qu’un peuple ait une histoire qu’autant que nous la connaissons et qu’elle a donné matière à de nombreuses thèses de doctorat. Nous n’admettons qu’un peuple ait des coutumes qu’autant qu’elles sont écrites et connues. Nous n’admettons qu’un individu puisse avoir des états d’âme qu’autant que ces états d’âme ont été exprimés, catalogués, classés par des psychologues ou des poètes. Il est pourtant d’autres documents que ceux-là sur la nature des êtres qui nous semblent les plus lointains.

Un regard, où parfois se concentre toute une humanité, des propos insignifiants où tout à coup se révèlent des hérédités obscures et complexes, suffisent à nous informer, à nous instruire de choses que, chez la plupart des peuples civilisés, l’écriture a cachées, le caractère d’imprimerie a déformées.

Il est aussi tels moments dans la vie d’un peuple où semble se condenser tout l’esprit de la race. La guerre, par exemple, est l’un de ces symboles. C’est sûrement l’un des actes qui nous paraissent le plus propres à exalter nos cœurs et à susciter en nous des enthousiasmes. La seule idée de la guerre nous procure une excitation agréable qui va jusqu’à s’exprimer bruyamment, même en temps de paix parfois. Il était intéressant de saisir le noir à ce moment critique. Un jour, nous avons vu le départ pour la guerre.

C’était à Dioumane, sur le Logone. Ce fleuve insigne a toujours été l’objet de nos plus constantes sympathies. Il est au village de Dioumane d’une grande largeur ; ses eaux céruléennes s’écoulent sur un fond de sable doré qui, sur les rives, étincelle au permanent soleil. Rien, dans le paysage, ne saurait vous détourner de la contemplation de cette eau et de ce sable, et l’on imagine difficilement une campagne plus nue que celle-ci, des lignes plus simples, plus pures, ni d’apparence plus aristocratique. Cela fait penser à l’écriture de Louis XIV.

Sur les berges plus élevées de la rive droite, les villages, entourés de murailles parfaitement circulaires, stagnent dans l’infinie lumière du jour, semblables à des couronnes de deuil. Ils sont tristes, sans rien qui dise la douceur de la vie commune, tristes et nus comme le décor qui les entoure. On n’y voit point la bandja des Bayas où les hommes s’assemblent, tandis que les enfants s’ébattent, nus comme les bambini du vieux Lucca della Robbia. Entre les murs qui enclosent les cours sordides des cases, circulent des rues étroites et tortueuses qui aboutissent toutes au fleuve. Seulement, en un endroit de la berge, un grand arbre, souvent un tamarinier, se penche sur la grève dorée et abrite sous ses branchages un peu de vie et de mouvement.

En arrivant sous le grand arbre de Dioumane, le 10 mars, nous apercevons, bien au delà de la rive adverse du fleuve, une fumée épaisse se tordre vers le ciel en chevelure d’ombre. Il n’y a nul bruit dans le village. Des femmes attendent sur la berge… Un grand oiseau au pennage compliqué, comme on en voit sur les estampes japonaises, effleura l’eau diaphane et passa… Soudain, de toutes les ruelles du village, apparaissent des hommes, un à un. Un chef hostile a incendié les herbages de Dioumane, et l’on va le combattre là-bas, de l’autre côté du Logone. C’est maintenant un vomissement continu de partout. Les hommes armés surgissent silencieux et se hâtent vers la rivière. On entend seulement un clapotis, quand un homme entre dans l’eau ; les boucliers de paille tressée et les sagaies se dressent au-dessus des têtes.

Des traînards se jettent dans le fleuve en courant et s’efforcent vers l’autre rive. Puis tout disparaît ; là-bas, les hommes se perdent dans les hautes herbes, et seul, dans l’écrasement total de midi, on se demande si l’on vient de faire un rêve, un rêve de beauté antique dans de la clarté.

Sans le vouloir et comme par surprise, ces gens arrivent donc à une sorte de beauté, à la beauté que fiévreusement, maladivement, nous recherchons depuis des siècles. Cependant nous sommes venus ici avec notre idéal, notre canon de perfection. La beauté, pour nous, est quelque chose de très spécial, de très défini, d’enserré dans des limites très nettes. C’est tout ce qui reflète l’idéal innombrable des hommes de notre race. C’est leur pensée, leur cœur, leur sang, éternisés dans un peu de matière. C’est la Grèce ; c’est Rome ; c’est la France chrétienne… Nous savons très bien ce que c’est que la beauté. Et voici que, parmi ces sauvages, des images nous émeuvent que nous savons pertinemment être belles. Ce n’est point de la beauté neuve, inattendue, étrangère à nous. C’est bien « notre » beauté, celle-là qui fait notre incessante poursuite, celle-là qui nous a nourris et que depuis si longtemps nous avions perdue. Nous avons assisté à Dioumane à une scène de l’Énéide. Nous revenons ici, aux bords sereins du Logone, sur les bancs de l’école. Après un détour assez curieux, nous retrouvons le Portique, et l’hellénisme, derechef, nous assiège. Malgré nos efforts pour ne pas compromettre, par des réminiscences, la primitive beauté du spectacle, ces hommes qui couraient vers le fleuve, leur souplesse, leur grâce unique par qui ils semblaient voler, tels des annonciateurs de victoire, nous évoquaient des statues antiques, jusqu’à présent reconnues impossibles et périmées.

IV

Nous sommes accoutumés à la laideur. Que l’on parcoure pourtant, avec des yeux vierges, nos campagnes et nos villes et que l’on suppute tous les aspects de tristesse et d’indigence qui se présenteront sur la route. C’est en vain que l’on poétisera le paysan qui pousse sa charrue, l’ouvrier qui sort de l’usine ou de la mine. Le paysan est une chose laide. L’ouvrier est une chose laide. La misère a fait cela et le travail, et un long écrasement qui a tué tout germe de vie, qui a fait de ces corps des automates.

Nous devons avouer que la présence des hommes nous a toujours gâté la divine douceur de nos paysages de France. Nous les aimons solitaires, sans que rien de sordide en vienne troubler la paix heureuse. Parmi eux nous souhaitons qu’aucun pleur humain ne revienne abolir le sourire des choses. Mais ici, par une singulière transposition, nous désirons cela précisément que nous redoutions là-bas. Il nous plaît que la rudesse des aspects, la tragique solitude des routes se tempèrent d’humanité. C’est là, si l’on peut dire, le paradoxe de l’Afrique. Chez nous, les arbres, les ruisseaux, les vallons, les coteaux nous sont familiers et connus. Dans la plus parfaite solitude, nous savons nous entretenir avec eux, et notre âme attentive sait comprendre la chanson des bois et le murmure des eaux. Ici la brousse, farouche, pleine d’embûches, est hostile et se tait. Mais qu’au détour d’un sentier apparaisse un étincellement de sagaies, que, des hautes herbes, jaillissent un vol de torses nus avec des souplesses animales, que des cases, hors des euphorbes et des volubilis, s’érigent, qu’un homme coure devant nous, plutôt qu’il ne marche, parmi les landes noires que l’on brûla au dernier été, et tout ce qui nous entoure prend un sens, une signification nouvelle.

De par ces humanités que nous sentons si proches, malgré tout, et qui peuvent exciter en nous des sensations crues mortes jusqu’alors, nos cœurs sont encore capables d’exaltation.

Le noir a sa raison d’être et son explication dans cette brousse même qui nous inquiétait autrefois. Il en est un indispensable ornement, celui-là par qui tous objets prendront une vie nouvelle et une harmonie.

Nous sommes loin maintenant des tristesses, des découragements de N’Gombo, notre première station. Nous avons découvert derrière les coteaux qui bornaient l’horizon, dans les profondeurs des vallées, dans le désolé moutonnement des plaines, des hommes qui ont répondu à nos secrètes attentes, qui nous ont apporté ce que nous demandions.

V

Nous avons voulu vivre avec eux, connaître, par tout ce qui était eux, l’ordonnance de leurs vies et la trame de leurs pensées. Mais les noirs tiennent à garder jalousement leurs secrets. Certaines coutumes qui touchent au passé le plus profond de la race resteront toujours ignorées ou mal connues. Malgré toutes les ruses que nous emploierons, les pratiques de la sorcellerie, les cérémonies de l’excision qui est pratiquée dans tous les pays que nous avons visités, les détours compliqués du code indigène, ne nous seront jamais dévoilés. A cet égard, les Bayas font le désespoir des enquêteurs. Quand ils ne se taisent pas, ils mentent par système et par parti pris. C’est peu de dire qu’ils mentent. Cela tendrait à admettre qu’ils sont susceptibles de dire la vérité. Disons plutôt qu’ils ignorent toute distinction entre le vrai et le faux. Le mensonge est chez eux une attitude naturelle, et même, une nécessité d’existence. Peu armés, nullement faits pour la guerre, nous voulons dire pour la guerre ouverte et le corps à corps, le mensonge leur sert de défense et de protection. C’est par lui qu’ils tâchent de limiter la conquête du blanc ; c’est par lui qu’ils arrêtent nos indiscrétions quand nous voulons aller trop avant dans la connaissance de leurs mœurs et même dans la connaissance géographique de leur pays.

Ceci, à vrai dire, ne nous paraît pas une chose indifférente. C’est le signe d’une volonté de se maintenir dans une tradition chère, de s’enfermer dans un système compact de traditions et d’habitudes, de « permaner », malgré la conquête du sol et l’envahissement du blanc.

Ici, les hommes parlent peu. Le soir, on les rencontre sur les chemins, la sagaie haute, se hâtant vers les villages, avec tout le mystère de l’impénétrable brousse dans leurs grands yeux étonnés. On ne sait d’où ils viennent, ce qu’ils font, moins encore leurs sentiments et leurs pensées secrètes. Derrière la simplicité de vie du sauvage, derrière la rudesse apparente des mœurs, se cache une extrême complication de sentiments, point du tout primitifs, mais rattachés, au contraire, par des racines profondes, à tout un passé obscur et lointain.

Encore que le sud du pays baya ait été sillonné par les voyageurs un peu dans tous les sens, nous ignorons tout des grands drames qui se sont joués sur cette terre, des idéals inexprimés, peut-être à demi conscients, qui travaillent ces cerveaux de rêveurs, des mystérieuses alchimies des consciences. Chose plus grave, nous ignorons cela, parce que les Bayas veulent que nous l’ignorions. Ils entendent ne pas se livrer, ne nous montrer d’eux-mêmes que ce qu’ils désireront nous en montrer.

Nous savons que leurs cœurs ont des tendresses insoupçonnées. Rarement pourtant ils ont ces épanchements soudains par où l’essence même de l’être se trahit et s’affirme.

VI

Vers la fin du mois de mai 1907, nous redescendions des hauteurs des monts Yadé vers la vallée calme et verdoyante de la Mambéré. Près de cent porteurs bayas nous accompagnaient, avec des tirailleurs bambaras et des bouviers foulbés.

Dès qu’on a quitté les entassements granitiques de Yadé, et qu’on a franchi l’Ouam qui en est à deux jours de marche, on sent une douceur exquise circuler dans l’air plus clément. On aime la vie, à revoir, parmi les brumes du matin, parmi les brouillards des crépuscules, les lointaines collines, si pâles qu’elles semblent arachnéennes, à franchir encore les petits torrents dont l’eau smaragdine est si froide à la bouche, à retrouver, après tant d’excès et d’aventures, ces aspects oubliés, calmes comme les paysages du Morvan, dont un seul suffirait à remplir toute une existence d’un impérissable parfum de poésie.

Dans les lointains, des cases palpitent et les villages apparaissent, propres et nets, au détour des chemins.

Et, de nouveau, ce sont les longues soirées, fraîches parfois, où les heures s’écoulent vite dans l’absolu oubli de tout ; de nouveau, les chansons bayas et les brouillards emplis d’indistincts murmures. C’est le retour à Mambéré.

Le Baya est très attaché à sa terre ; il aime son pays, sa patrie, c’est-à-dire son village et sa case. Loin de chez lui, il a la nostalgie de son ciel gris, de ses champs de manioc, de sa « bandja » où il fait si bon s’accroupir pendant des heures à ne rien faire, à ne rien dire, à ne rien penser. Il regrette sa femme, et sa « nana », sa mère, et son fils qui bientôt subira la grande initiation, le Labi. Il ne faut pas lui parler des Lakas, des M’boums, des Moundangs ; ce sont des « sauvages ». Chez l’étranger, il est malade, incapable de se plier au climat nouveau, aux exigences nouvelles de la vie. Mais c’est son cœur aussi qui est malade, du regret de la Mambéré perdue.

Dès que l’on a dépassé les Monts Yadé par le 7e parallèle Nord, et que l’on entre dans le pays M’boum, le baya ne se nourrit plus. Privé de manioc, il ne peut s’habituer au mil qui est l’unique culture de tous les pays du Logone. Il dépérit comme une fleur transplantée et se laisse, sans résistance, incliner vers la mort. Sur les routes, on les entend souvent murmurer les syllabes chères : Mambéré… Mambéré… L’un des nôtres, un homme du village de Gougourtha, me décrivait un jour sa case. Ce que j’ai compris de son discours m’a touché jusqu’au fond de l’âme :

— Ma case, disait-il, est tout près de la case de Gougourtha ; tu vois : ici, ma case ; ici, la case de Gougourtha. A côté, c’est la case de Moussa qui est mon camarade, mais je n’ai pas beaucoup de camarades. Moi, je ne sais pas être camarade avec les autres. Je suis mauvais, mauvais. Quand j’étais petit et que Gougourtha m’appelait, je me sauvais ; alors il m’attrapait et me donnait des gifles. Il est méchant, Gougourtha.

N’est-ce pas d’une émotion délicieuse, ce petit récit que je viens de traduire fidèlement, mais sans pouvoir rendre le charme particulier de cette langue baya, si souple, si nuancée, si chantante ?

Quand nos porteurs reconnurent le parfum de leur terre et la divine pâleur de leur ciel, leurs faces enfantines s’illuminèrent de tous les bonheurs retrouvés, de toutes les tendresses ressuscitées, et du souvenir des paresses antérieures. Les charmes du sol natal assiégèrent les âmes longtemps navrées, et le soir, autour de la flamme qui tentait le vol tournoyant de sphinxs monstrueux, pendant des heures, on chanta la litanie du retour, lente et monotone, ce thrène harmonieux qu’on ne saurait oublier quand on l’a entendu une seule fois.

Parmi nos Bayas, quelques-uns étaient du village d’Ouannou, situé à quelques lieues de Carnot. Nous arrivions à Ouannou le 9 juin. C’est un tout petit bourg, quelques toits perdus dans la verdure et qui semblent des joujoux d’enfants délaissés. Un enclos en paille tressée recèle cinq ou six cases disposées en cercle autour d’une place de sable fin. C’est le « tata » du chef. La fortune de ce village, ce sont ses bananiers. Ils en font l’unique ornement. Mais la chair de leurs fruits, toujours fraîche, procure une sorte de bien-être capiteux dont aucune caresse ne saurait passer la douceur animale.

Dans le tata du chef, les hommes d’Ouannou retrouvaient leurs femmes, leurs mères, leurs enfants, leurs amis restés au foyer. Ce fut une minute d’intense émotion. J’eus le sentiment de quelque chose d’intime, de profond, d’inexprimable. Les hommes avaient les yeux humides de larmes : des femmes, à genoux sur le sol, baisaient ardemment les mains de leurs fils. Peu de paroles, mais quels gestes ardents et passionnés ! Un beau garçon passa ; il avait un petit enfant dans chaque bras et son regard allait de l’un à l’autre, béatement. Dans le fond du tata, des groupes s’abandonnaient ; des époux, enlacés, se baisaient longuement sur la bouche. Il y avait un peu de gravité dans tout ce bonheur, quelque chose de contenu et de noble dans ces effusions. Il y avait là surtout beaucoup d’humanité, et de notre humanité, toute faite de faiblesse et d’abandon du cœur.

Tout à coup, d’un groupe serré, s’éleva un chant monotone et monocorde, toujours cette même complainte obsédante où l’on dirait que les Bayas ont mis toute leur âme, et son essence la plus intime. Ce fut alors l’expression subite et sans apprêt de la joie. Il y eut une sorte d’exaltation. Deux tambours faisaient rage et aussi cette double cloche en airain, sorte de gong, instrument de musique cher aux Bayas, qui jette, parmi la voix crépusculaire des chœurs, des notes de clarté, doucement mystiques et religieuses.

Les femmes se mirent à pousser des cris stridents et à courir comme des possédées dans toute la longueur du tata. Beaucoup prenaient la précaution de changer le petit paquet de feuilles qui les habille, contre un paquet de feuilles plus gros et plus décent. D’autres venaient se rouler dans la poussière, à nos pieds. Une vieille prit ma main et la baisa avec frénésie… Puis des hommes armés de sagaies, de boucliers, de couteaux de jet firent irruption dans le tata et commencèrent la danse de guerre. Nulle parole ne saurait dire la beauté parfaite de leurs attitudes de bataille. Un genou en terre, le torse et le chef renversés en arrière, la haste haute, ils restaient en arrêt, immobiles comme des statues d’athlète antique. D’un bond, ils se relevaient et sautaient à pieds joints par-dessus leur bouclier tenu dans la main gauche. Et alors ils rampaient, s’avançaient avec des souplesses félines contre l’ennemi imaginaire.

Je ne pense pas que cette danse soit fantaisiste. Les poses des combattants sont hiératiques et apprises. Elles signalent, plus que le caractère guerrier de la race, le sens obscur de la beauté, l’art peut-être inconscient, mais sûrement étudié, de la plastique, de l’harmonie des lignes dans le mouvement. Elles sont un avertissement de ce qui remplace, pour ce peuple baya, notre statuaire immuable et malhabile. Nous ne savons pas goûter la joie parfaite des corps s’ébattant dans de la lumière. C’est là pourtant la seule jouissance esthétique de ces hommes pour qui l’image n’est rien, sans l’étincelle de la vie…

Cependant la musique cessa. Les danseurs et les musiciens sortirent du tata. Les femmes rentrèrent dans les cases. Et, dans les coins, il y avait encore des hommes et des femmes qui s’enlaçaient et s’embrassaient sur la bouche, insatiablement.

VII

Ce soir-là, tandis que le soleil irradiait d’améthyste les bananiers du vieux Ouannou, et précisément jusqu’à l’heure où le disque de la lune devint zénithal, je rêvai profondément. Les coteaux de la Mambéré, où tant de petites âmes ignorées se blottissent et se taisent, m’avaient bien conquis et me retenaient désormais.

Quelques êtres, en dépit de cette volonté arrêtée du baya de défendre la solitude de son intérieur, venaient de se livrer, de nous signaler cela même que nous cherchions si avidement, c’est-à-dire le parfum particulier des âmes, et ce qui demeure en elles d’essentiel et d’éternel… Combien ces hommes étaient près de nous ! Quelle identité dans l’amour et dans l’amitié ! Que leurs consciences nous sont connues et familières !

Je repense maintenant au paradoxe de Joseph de Maistre.

Paresseux et subtil, menteur et compliqué, sentimental et artiste, sensuel et impudique, dégénéré et ingénieux, vicieux et charmant, tel nous avons rencontré le Baya. N’est-il pas un aboutissant, l’aboutissant d’une série d’hérédités aussi compliquées que les nôtres ?

Plusieurs traits nous attestent l’antiquité de la race. Le nom du village de Gougourtha rappelle singulièrement celui du célèbre Berbère, Jugurtha, qui s’illustra dans sa longue lutte contre les Romains. D’autres noms de villages ont des sonorités symptomatiques : Berbérati, Gaza, et bien d’autres. Il faut prendre garde de ne pas s’aventurer trop loin. Mais qui sait si ce peuple n’eut pas des destinées glorieuses ? Qui connaît les pays d’où il est venu, les influences qu’il a subies ? Qui sait si, dans des temps antérieurs, la splendeur de l’Orient n’a pas ébloui ses yeux, s’il n’a pas eu des Mages et des Christs, s’il n’a pas connu nos douleurs et nos inquiétudes ? Et puis plus tard, échoué sur cette terre de sommeil et de mort, écrasé par l’éternelle forêt où rien ne vit, où rien ne vibre, ne s’est-il pas découragé, replié sur lui-même ?

Dans les crépuscules toujours semblables des jours égaux, tandis qu’un gros disque fuligineux baissait à l’horizon morne, dans les soirées sans rires et sans chansons, n’a-t-il pas renoncé à la lutte incertaine ?

C’est le mystère, hélas ! et le grand secret des siècles. Mais ne cherchons pas. Le Baya nous apprend que les joies de la vie sont fugaces et qu’il faut les saisir quand elles passent près de nous. Il nous dit qu’il ne faut pas rêver du ciel et que, seule, l’insouciance animale de vivre rend les heures légères et voluptueuses. Écoutons seulement son conseil. Et alors, en passant le soir dans les villages, tandis que les hommes s’assemblent pour le repas préparé par les mains indolentes des femmes, nous penserons que peut-être l’existence est une chose douce et chère, après tout…

Notes in this chapter

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