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Terres de soleil et de sommeil

PER ITER TENEBRICOSUM

Reading edition

I

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18 avril, Tambaï. — Depuis Laï, c’est une douceur parfumée qui enivre jusqu’à l’abolition de toute pensée. Il flotte des odeurs légères et matineuses. C’est presque un automne, mais plus clair — inattendu : ciels gris emplis de lumière mourante ; rafales furieuses de vent ; puis, calme silencieux, à peine troublé par les longs mugissements des bœufs. Les jardins du Logone ont des sourires de douceur et d’apaisement…

Ce matin, parmi des buissons et de clairs rôniers, j’ai vu un village qui semblait un joujou égaré au bord du fleuve. C’est en face de ce village que vient se perdre, dans le Logone, la Penndé que les noirs appellent ici Bandoul.

II

23 avril, Nasia. — Nasia, le joli nom pour une maîtresse que l’on aimerait ! Et que sa volupté s’accorde bien à la paresse alanguie du site !… Les noms des lieux où je suis passé me charment jusqu’à la douleur. Quelle divine musique déjà depuis Laï : Hamgar, Baikikimi, Tambaï, Bomou, Bimbal, Ngara, Bédiala ! Fleurs lointaines, perdues sur la rive dorée du fleuve, dans la plaine toute emplie du parfum des tamariniers…

La Penndé, c’est une princesse ancienne dans un salon blanc. A Nasia, j’éprouve exactement ce que je ressentais à Laï, il y a un mois : l’invincible attraction de l’eau presque immobile dans son éternelle descente vers le Nord.

Aujourd’hui la Penndé m’est familière et connue. Chaque heure, je suis heureux de la revoir, de constater ses aspects divers et toujours semblables pourtant, de me plonger dans sa monotonie si pleine d’indifférence et de noblesse.

Ce qui est remarquable dans cette vallée, c’est que rien d’inutile n’y apparaît. Le large lit de la rivière ne fait pas de détours, mais décrit seulement de vastes courbes sans aucun ornement. C’est une grande ligne que l’œil suit à l’infini et qui donne, comme un temple antique, l’idée d’une perfection achevée et définitive.

La berge, toujours nue et désolée, est à pic du côté où le courant a plus de force. Sur l’autre rive, des chapelets d’étangs dorment éternellement parmi les herbes d’où sort seulement de temps en temps le crachement asthmatique d’un hippopotame. Mais la campagne est charmante et soignée. Sur la rive droite et sur la rive gauche, à quelque distance de la rivière, une ligne de buissons clairs marque en quelque sorte l’entrée dans le mystère ami de la brousse. Et, parmi cela, s’offrent des villages heureux où les hommes sont sains et vigoureux, où de grands vieillards fument de longues pipes sous l’ombre propice d’un haut nété ou d’un tamarinier. Une grande douceur est en ces gens. Sur les routes, on ne les rencontre point armés de flèches ni de sagaies, mais seulement d’une latte de bois très courte et recourbée, avec des dessins symétriques. Ce sont des Mbaïs, proches parents des Lakkas, mais plus lourds et moins souples, et moins guerriers aussi…

Nasia, c’est le village d’hier et le village de demain. Mais comme j’aime l’ombre de son grand arbre, après les sables brûlants de la Penndé, et ses fermes encloses d’un secco en paille où circulent les moutons et les béliers cornus, et toute la vie enfin qui est là, presque inconsciente, si près du bonheur et de la sagesse !

Ce matin, un porteur baya est mort sur la route. Il s’appelait Tambo. On a creusé un grand trou dans la campagne. On l’a mis dedans, accroupi dans la terre et les yeux tournés vers la Penndé.

III

29 avril, Bébal. — Comment dire les bienfaits toujours nouveaux de l’antique Penndé ? A vivre tous les jours avec elle, il semble que la sensibilité s’affine et que l’esprit devienne meilleur. Devant son cours éternel, parmi les jardins inattendus de ses rivages, pourrait-on concevoir une pensée vile ou seulement vulgaire ?

Mais où j’éprouve une délicieuse émotion, c’est à suivre, parmi les plages lumineuses, la grande tache mouvante que fait le troupeau de nos bœufs. Je les vois s’approcher tout au bord de l’eau ; ils jettent un lent regard de l’Est à l’Ouest, puis ils boivent à petites gorgées, en s’y reprenant plus d’une fois. J’apprends à connaître leur vie et leurs pensées. Nos bœufs de France, obèses jusqu’à la difformité, semblent toujours des lauréats de concours d’animaux gras. Ceux-ci, même les plus gros, enfants de la brousse, ont gardé de la souplesse et de la force. Nul obstacle ne les arrête, leur docilité est merveilleuse. Jamais ils ne s’éloignent du troupeau et ils obéissent à la voix du Poullo qui les appelle par leurs noms.

En tête du long troupeau, marchent toujours les Bororos, espèce plus forte et plus musclée, avec des cornes longues et la robe brillante. Je les contemple avec amour. Sans hâte et sans désordre, ils marchent derrière le chef des Poullos, le grand Djani qui les connaît si bien… Nul bouvier de nos pays ne connaît ses bêtes comme Djani connaît les siennes. Et quel air d’indifférence souriante et de distinction il a, ce Djani ! Il est presque blanc, avec des yeux infiniment doux. Son geste a toujours un air de noblesse et sa lèvre mince a beaucoup d’esprit. Il n’est pas exubérant comme les autres noirs et il parle peu. Sa face osseuse se termine par une petite pointe de barbe. Ses cheveux sont lisses et doux comme ceux des blancs. Il est mesuré et sage.

Que ne puis-je en faire mon ami et le comprendre !

IV

30 avril, dans la brousse, au sud de Bébal. — Rien n’égale la douceur de dresser la tente en pleine solitude dans le silence sans rêve d’un matin lumineux. Tableau primitif et pur qui nous reporte au candide bonheur des premiers âges… Les bœufs errent aux bords du fleuve et les bouviers s’arrêtent près des buissons bas de la rive. Leurs gandourahs déchirées aux ronces de la route pendent toutes droites à leurs torses maigres. Ils ont un carquois à l’épaule et un arc dans leur main droite…

Tout à coup, une rafale de vent, puis un silence de mort. L’Est est chargé de gros nuages violet sombre. Il semble que les choses n’osent bouger dans l’attente d’un désastre. Puis c’est le déluge, avec des tremblements formidables du ciel. Tout semble se déchirer et s’engloutir. Il fait noir. Les gouttes de pluie font un bruit aigu et dense.

Une heure après, c’est fini ; il fait soleil, et dehors les Foulbés gardiens de bœufs sont toujours à leur place, auprès de la rivière plus noire qui clapote avec un petit bruit triste…

Vers le soir, nous avons entendu des hippopotames souffler dans l’eau. Je me suis mis à genoux sur la berge avec mon fusil chargé. Chaque fois qu’une tête surgissait hors du miroir liquide, je tirais, m’amusant à un inutile massacre. Au bout d’une heure, cinq à six grosses masses noires flottaient sur la rivière, comme des outres abandonnées. Nos Bayas se jettent à l’eau. On les voit s’agiter comme des fourmis affairées. Ils roulent les monstres sur le sable du rivage. Les ventres blancs brillent au soleil : les pattes courtes semblent d’affreux moignons. Tout autour, les Bayas gesticulent et font un bourdonnement confus. Et de grands charognards viennent tournoyer au-dessus des cadavres…

Images de la brousse, si vives et sitôt passées…

Seul dans ma tente, je bénis le sort qui m’unit à la douce Penndé que tant d’heures déjà, alternativement bénignes et violentes, me font aimer et vénérer…

V

4 mai, Ghili. — Voici que tout s’assombrit et devient triste. La Penndé n’est plus la même.

C’est fini des larges prairies, des plaines si nues et si pures, des étangs stagnant autour des rives herbeuses. La Penndé sinue parmi des collines stériles, d’où se précipitent des affluents plus nombreux. Les arbres chétifs et rabougris se tordent en sceptres vers le ciel plus proche. Ce ne sont plus, hélas ! les séculaires tamariniers de la grande plaine, où les haltes étaient si bonnes et qui semblaient inviter le passant. Près des pauvres villages, des plantations de manioc. Les hommes sont mauvais et s’enfuient, sournois et farouches, à notre approche. Ils ont la tête rasée avec une grosse touffe de cheveux au sommet. Dans le lobe de l’oreille, ils portent de longs morceaux de bois.

Est-ce déjà le regret de la plaine heureuse, où la marche était douce et la vie facile ? Mais on éprouve une lassitude mélancolique — avec une attente vague de spectacles rudes et imprévus.

Sur la route, ce matin, il y avait des granits et des affleurements de latérite. Les bœufs n’ont pas trouvé d’herbe, et ce soir ils sont allés très loin pour manger. Le sentier était loin du fleuve, qu’on devinait par delà les collines monotones, semblables à un parc anglais qu’attristerait un éternel automne, sans fleurs et sans chansons.

VI

9 mai, Dingué. — Paysage ascétique, évoquant des tortures et d’éternelles géhennes ! Békoun, Beyolmien et sa mare où viennent boire les antilopes, le mont Tobélé qu’on voyait de si loin, d’abord, ligne violette à l’horizon pâle, puis, grande tache informe sur le ciel candide, enfin, masse de rochers gigantesques, monstrueuse excroissance, débauche de pierres tumultueuses. C’est l’entrée des monts Dy, insoupçonné repaire de splendeurs tragiques.

Devant les quelques cases éparses de Dingué, c’est un précipice de verdure, et plus loin une immense paroi de granit noir qui nous domine.

Aucune grâce, aucune douceur dans ce paysage compliqué où les motifs abondent, mais qui fait froid au cœur et nous force à nous replier sur nous-mêmes. Brusquement, parmi ces montagnes, c’est une apparition de vie sauvage et primitive ; on est rejeté, non plus dans le souvenir de l’histoire, mais dans la mémoire obscure de la préhistoire, alors que les mondes s’organisaient et qu’un peu de vie apparaissait sur la terre. On est très loin, infiniment loin, et l’on rêve de violences animales, dans la liberté première reconquise.

VII

10 mai, dans la brousse. — Le rêve étrange, inattendu, continue son obsession de toutes les heures. Ce matin, pendant toute la marche, c’était à droite une infinie paroi verticale, et, à gauche, la Penndé qui se précipitait parmi des roches. Comme il faisait noir, dans la vallée, si douce jadis et si lumineuse, derrière nous, vers le Nord ! Le sentier était si étroit que les bœufs pouvaient à peine y passer un à un, et, de temps en temps, on les entendait tomber sur le rivage avec des éboulis de cailloux. En m’accrochant aux racines des arbres morts, je suis parvenu à monter sur la paroi de rochers. Le fleuve m’est apparu, ruban de moire dans du violet sombre, sinuant entre les pentes des collines.

De temps en temps, l’eau tombait de roche en roche comme d’une cascade en rocaille dans un parc démodé, et, au loin, à l’endroit où la rivière se perdait, je voyais deux grandes masses noires qui s’envolaient de chaque côté de la vallée, comme les deux ailes de quelque chauve-souris gigantesque.

Et tout cela était d’une mélancolie sans espoir…

Chez nous, dans les sites les plus désolés de notre France, quelque chose toujours nous parle et nous console : un angélus lointain, des rumeurs confuses de ville, la chanson basse et fatiguée d’un pâtre… Ici, nulle lueur humaine et nous sommes bien seuls, dans notre orgueil et notre domination.

VIII

16 mai. — Pendant trois jours, nous avons eu des aspects plus doux et des routes plus clémentes…

De temps en temps, se dresse une montagne dans la plaine unie et parmi des rochers, se cachent les cases rondes d’un village. C’est Ngara, premier village des Boums puissants et fauves ; c’est Tekel au beau karité ; c’est la solitaire Foumou Karé qu’annoncent ses plants de tabac et ses pimentiers aux larmes de sang. Dans ces rochers, où les cases se cachent comme des nids inaccessibles, dans ces montagnes de pierres, les races sont venues se heurter et se mêler comme en un creuset. Les Bayas ont poussé une pointe hardie vers le Nord-Est ; quelques Yanghérés ont passé sur la rive gauche de la Penndé ; et les Boums sont venus des hauteurs de leur Boumbabal, dans le Nord. Tous mystérieux et rudes, en relations sans doute avec les Bayas de Bouar vers le Sud et les Foulbés de N’Gaoundéré, car ils ont des perles et de l’étoffe.

Quelles ténèbres et quelle ignorance ! A Béloum, c’est un désordre empli de deuil et d’effroi. Le mont Simbal s’élève tout droit sur la plaine où moutonne un infini de verdure. Sur les roches, les sauvages font des grappes noires qui s’agitent confusément, avec des étincellements de sagaies. Pourquoi, même hostiles, m’attirent-ils, ces grands Barbares tout nus, si vieux, si rudes, si loin de nos faiblesses et de nos décadences ! Vers l’Ouest, à l’horizon proche, le Sikoun se teinte de rouge et de violet sombre, et là-bas, c’est Vlété, riche en euphorbes mortels et vénéneux…

IX

19 mai, Yakoundé. — Dans la montagne, il y a une tranchée, une énorme cassure qui fait un grand trou noir dans le granit. Là dedans, il y a des cases et des hommes, des milliers de cases invisibles, blotties comme des nids d’aigles parmi les roches sombres, et des cavernes qui rampent dans les profondeurs obscures des vertigineuses parois. Quelle énergie de vivre doivent avoir les primitifs qui habitent là ! N’ont-ils pas la conscience de leur domination ? Car ils sont rois parmi leurs pierres, et nul ne peut venir les troubler impunément. Ce matin, ils ont tué un de nos bœufs. Mais on ne les voit pas. Ils restent à l’abri derrière leurs remparts inexpugnables, rusés et leurs yeux torves fixés sur les chemins.

Nous campons près d’une douce vallée toute emplie de lis éclatants. Mais là, tout près, veille la masse noire de Yakoundé. Il faut rester en faction la nuit, pour protéger nos gens et nos bêtes. Et tandis que la lune zénithale fait sur le sombre voile de la montagne des figurations fantastiques, dans l’engourdissement sans rêve de l’insomnie, on s’imagine très loin soi-même, dans des temps antérieurs et des espaces abolis.

X

20 mai, Yadé. — En arrivant à Yadé, je souhaitais presque de l’hostilité, et que le village fût désert.

Ce pays conseille la force et l’approuve. Pour une âme violente et navrée, c’est un cadre naturel où elle se complaît en s’y réfléchissant. Et puis la solitude — celle d’ici, inconnue chez nous — fait détester les hommes. Il est curieux de voir comme l’on s’y accoutume avec facilité. Dans la vie du monde, on s’habitue à la laideur et aux grimaces. Ici, la moindre faute de goût serait douloureuse. Mon œil ne veut plus que cette beauté solitaire et passionnée où je garde à l’abri ce qu’il peut y avoir de bon en moi-même… Secretum meum mihi…

Les roches s’amoncellent de plus en plus et prennent des faces étranges : des tuyaux d’orgue surgissent vers le ciel découpé comme en un décor de théâtre ; des monstres de quartz noir apparaissent au détour des sentiers : des hippogriffes mythiques surplomblent des gouffres insondés : une fine aiguille de pierre jaillit comme un jet d’eau de glace figé depuis l’éternité. Mais là-bas, vers le Sud, la plaine infinie se déroule. Là-bas, c’est l’Ouam, puis la Nana, puis la douce Mambéré, chère aux Bayas.

Dans ces montagnes, la terre me violente avec délices et me ravit de douleur mâle. Pourquoi désormais chercher ailleurs le spleen qui nous aide à nous mieux connaître ? En quel autre lieu pourrions-nous mieux sonder toutes nos plaies et sentir notre stérilité ? Dans ce cycle sombre où l’horizon s’est aboli avec tout espoir humain, la tristesse vient d’une grande force ténébreuse qui enveloppe toute chose.

Parmi ce désordre, où le cœur pourra-t-il se fixer ? Notre vie elle-même nous apparaît un semblable désordre : une mer sans phare où notre esprit vacille dans le vertige, où notre cœur même a désappris d’aimer.

Où s’accrocher ? Quelle loi saisir, quelle certitude utile ?… Celle-ci seulement, mais stérile et douloureuse en vérité : vivre sa vie dans son excès solitaire, dans son solitaire orgueil. Et continuer la route, où les pierres sont bénies et la poussière bienfaisante…

XI

26 mai, dans la brousse. — Paysage tiède et tendre comme un tableau de Corot. Une petite rivière, un affluent de l’Ouam, fait un coude. Sur la rive où nous sommes, un haut rideau d’arbres empêche de voir l’eau qui coule et que l’on entend frissonner humblement. La pente de la vallée est douce, mais pourtant bien sensible et régulière. De grands arbres peuplent la solitude qui est moins austère ici, plus ornée qu’à Yadé. C’est un verger de France, baigné de chaleur et de paix. Une lueur tremblotante tombe dans l’air léger ; il fait une fraîcheur exquise et parfumée. On se sent délivré d’une angoisse, et dans la chute silencieuse du jour, toute notre vie vient s’enfermer entre ces deux lignes obliques de verdure. La tente fait une tache blanche sur le fond des grands arbres. Tout autour, les chevaux, attachés aux troncs clairs de la pente… Et voici que les bœufs reviennent des prairies et se pressent pour la nuit, sans bruit, accoutumés à l’imprévu quotidien, aux hasards toujours nouveaux de la route. Tout est là, toute notre vie, bien enclose et paisible, parmi les étendues des campagnes…

Des feux s’allument ; nos Bayas sont autour, par cinq, par six, accroupis en cercle, et parlant doucement, sans nul éclat, de la Mambéré prochaine. Combien j’aime ce peuple qui ne rêve pas et ne prie pas !

Les Foulbés ont fait des cases de verdure autour du troupeau qui rumine doucement aux caresses de la nuit. Intimité charmante, bonheur ineffable de la route ! Bonté des heures nocturnes où tout repose infiniment ! Demain, une autre route nous distraira du rêve ; d’autres arbres, d’autres coteaux, d’autres rivières, d’autres nuages, nous posséderont et nous serons arrachés encore à la vie, à la vie amie et quotidienne.

Puis le soir, dans un site analogue à celui-ci, nous nous retrouverons parmi nous, au milieu des êtres familiers qui nous entourent. La tente s’élèvera, comme une chanson joyeuse dans le silence, et les bœufs rentreront dans la vapeur rouge du crépuscule, conduits par les Foulbés tout droits dans leurs loques de laine et beaux comme des demi-dieux. Et les jours se suivront ainsi, identiques et divers. Ah ! pourquoi s’arrêter jamais et jeter l’ancre ? Le voyage, n’est-ce pas le rêve lui-même qui se réalise sous des formes sans cesse nouvelles, sans s’épuiser jamais et sans mourir ? Vous le savez, pasteurs, ô fils des routes, Foulbés nomades, éternels voyageurs !

Il fait nuit. Les boys servent la collation. Le vent du Nord nous grise de plaisir, et nos deux chiens sauvages, Laï et Laka, depuis longtemps déjà familiers et amis, viennent attendre sagement près de la nappe blanche.

Moi, je contemple sans trêve le grand sauvage qui est là, sous l’arbre, devant la tente. C’est le guide qui est parti du Yadé avec nous pour nous mener à Bouala… Il est allé chercher dans la brousse de grandes feuilles de latanier pour se faire un lit. Mais comme elles sont mouillées et froides, il les chauffe d’abord au grand feu qui brûle près de lui. Puis il les étale avec soin sur la terre. Il place sous sa tête un petit paquet de feuilles plus petites. Et il s’étend. Non, ce n’est pas cela encore. Il se redresse lentement, et replace quelques feuilles sous sa tête. La couche est prête pour la nuit. Il a près de lui une calebasse avec des herbes cuites et des arachides. Il mange sans hâte, à grandes bouchées. Maintenant, il verse de l’eau sur ses mains, remue les tisons de son feu et se couche sur le dos, les yeux ouverts vers le ciel — sans penser.

J’admire comme il connaît les choses qui m’entourent et que je ne sais pas voir, comme il est intime et familier avec les herbes de la jungle, avec les arbres des ruisseaux. En quittant Yadé, son village, il avait deux longues sagaies, son unique bagage pour cinq jours de route. La bonne terre lui donne le reste, à lui qui la connaît et la révère.

XII

31 mai, Zaourou-Yenga. — En arrivant vers la vallée si verte et si tourmentée de la Nana, un bien-être immense m’envahit. Je retrouve cette émotion délicieuse qui me possédait aux soirs limpides de la Penndé — mais avec plus d’attendrissement et d’intimité. Il me semble que je revois une patrie. Et n’est-ce pas une patrie, en effet, la terre où nous avons laissé un peu de nous-mêmes, où un peu de beauté nouvelle nous est venue ? Ce petit torrent qui coule dans une épaisse verdure, parmi des palmes et des réseaux de lianes, c’est Yolé, qui coule vers Nana. « Nana », c’est la mère la bonne mère des Bayas. Et c’est elle qui arrose Mambéré, que nous avons appelé Carnot.

Mambéré ! Que de fois nos Bayas ont répété ces douces syllabes qui leur chantaient comme un air de ciel natal. Car ils aiment leur terre et son manioc, et ses cases rondes parmi les bananiers. Un peu de leur tendresse est la mienne ; mais ce que j’aime par-dessus tout, ce sont les ciels infiniment gris où se fondent, en une harmonie désolée, les coteaux bas de l’horizon, et la chanson des hommes, si pauvre et si lointaine.

Toute la journée, Yenga est resté près de notre tente. Il porte un grand boubou où s’accrochent des quantités de petites médailles en cuir rouge, les grisgris aoussas. La face longue, où clignotent deux petits yeux emplis de malice, la lèvre mince et sinueuse, la noblesse de son geste font qu’on voudrait le connaître et qu’il attire.

Une barbe étroite pend au-dessous de son menton.

Il parle beaucoup et doucement. Il a l’air fin et souple, plein d’esprit et de ressource. Il n’inspire pas une pleine confiance. Mais comme il a de la race, et comme peu de chose le sépare de nous !

Vers le soir, il a fait venir des musiciens. Il y avait un homme qui jouait du tambour, la tête un peu penchée, les yeux mi-clos, la face et tout le corps immobiles, tandis que les bras s’agitaient furieusement. Il y avait le porteur des clochettes — deux clochettes de fer accouplées qu’il frappait avec un marteau de bois, — et beaucoup d’autres hommes qui remuaient de petits paniers emplis de cailloux. Les Bayas se sont mis en cercle. Un chant de joie s’est élevé, et il était triste comme un chant de deuil. Et les pieds frappaient le sol rageusement, tandis que les torses s’agitaient au rythme exact des instruments. Mais ce qui me plaisait surtout, c’était ce petit nabot qui se roulait dans la poussière en faisant d’horribles grimaces, et que personne ne regardait, et qui avait la sublime laideur d’un bouffon.

XIII

6 juin, Bayanga. — Il fait joli. La nature grouille. Nous sommes en un jardin, jardin stérile, éperdu d’allégresse et de candeur mystique.

La lumière arrive sur le sentier, tamisée par le feuillage clair et diaphane. Tout chante la clarté de la vie, le charme des minutes.

Il fait jaune ; la campagne exhale l’odeur amère des fruits sauvages. On est ivre de marcher dans toute cette lumière, non point violente, mais qui enveloppe et qui pénètre…

Soudain, au détour d’un chemin, surgit une caravane : des porteurs avec des paniers mal ficelés, des cages en paille pleines de poules, de vieilles cantines en bois, tout un bazar étrange et malpropre ; puis deux ou trois bœufs, des bouviers bayas, des enfants nus avec des arcs et des flèches, enfin deux traitants indigènes à cheval, les chefs de cette suite bizarre ; derrière encore, des femmes se hâtent avec leurs entassements de calebasses sur la tête, et des hommes armés de vieux fusils à pierre qu’ils portent sur l’épaule, la crosse en l’air… La première fois depuis Laï que nous rencontrons des hommes sur notre route, la première fois que nous sentons l’approche de notre race… J’en ai presque une tristesse, sachant qu’un songe doré va s’achever. Mais la route ne laisse pas de temps aux regrets ; elle abolit hier et demain également, pour laisser maître le charme imprécis des minutes…

Bayanga, c’est propre et soigné comme un paysage de Constable. Des cases s’égrènent sans aucun ordre parmi la claire futaie qui fait des taches d’ombre sur la grisaille des toits de chaume. Le village respire le bonheur et la paresse. Et au delà du village, un large sentier sablonneux mène au bord d’un ruisseau dont l’eau est divinement fraîche.

Ah ! ces eaux de la Sangha, qui semblent surgir des profondeurs de la terre et qui emplissent la bouche de volupté, celles que l’on boit à même les rivières, pendant les longues marches au soleil, les eaux divines qui enivrent le voyageur, par leur vertu magique !

Dans le ruisseau, des hommes se baignaient. Une petite plagette de sable fin descendait dans le lit du ruisseau qui s’enfonçait aussitôt après sous une voûte épaisse de feuillage. Et derrière la pente adverse, sur l’autre rive, le soleil mourait, violent comme un velours cramoisi. En dessous de son orbe gigantesque, stagnaient des verts, des violets, des ocres, des mauves qui semblaient un vitrail de cathédrale, là-bas, derrière les piliers noirs des arbres maigres de l’horizon.

XIV

10 juin, Saragouna. — Pays des bananes exquises comme un sourire d’enfant.

Le chef m’en a donné un lourd régime que j’ai pendu près de ma tente. Toute la nuit, je me suis promené devant mon camp ; de temps en temps, j’allais cueillir un des fruits qui répandait en moi une sorte de bien-être capiteux…

Ainsi, demain matin, j’arriverai à Carnot, après cinquante-sept jours de route depuis Laï. Dans la fièvre de la nuit lunaire, je repasse dans ma mémoire tous les lieux où nous avons douté, tous les sites que nous avons aimés, les bords aimables de la Penndé, les rochers sombres des Boums, les monts Yadé, bijou noir jeté parmi la douceur du tropique, la vallée de la Nana, joyeuse et apaisée… Jamais la passion de la vie ne m’a brûlé comme à présent. Je me penche sur la vie avec ivresse ; c’est la folie heureuse et sainte de la vie… Doba, Béti, Béloum, Vlété, Zotoua, Ouannou ! Quelle clarté dans le rêve incertain de la vie ! La vie, quelle merveille de lumière, quel éblouissement !…

De petites mouches lumineuses tremblent dans la nuit, et laissent un sillage d’étincelles. Il me semble que c’est ma vie elle-même qui papillotte ainsi devant mes yeux, en traits de lumière, dans l’ombre…

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