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Sous les déodars

UNE FEMME DE DEUXIÈME CATÉGORIE

Albert Savine translation

«Est fuga, volvitur rota.» Nous allons à la dérive. Où distingue-t-on confusément le port? Un, deux, trois, quatre, cinq font leur partie. C’est quelque chose tant de gagné si le numéro un fournit plus que son écot. Montre-nous-le, Hugues de Saxe-Gotha.

(Maitre Hugues de Saxe-Gotha.)

—Habillée! Ne venez point me dire que cette femme-là fut jamais habillée de sa vie. Elle se levait debout au milieu de la pièce, pendant que son ayah... non, son mari... c’était certainement un homme... lançait des habits sur elle. Ensuite elle s’est coiffée avec ses doigts et a frotté son chapeau dans la poussière sous le lit. Je sais qu’elle l’a fait. Je le sais tout comme si j’avais été présente à l’orgie. Qui est-elle? demanda mistress Hauksbee.

—Sais pas, dit d’une voix faible mistress Mallowe, vous me donnez la migraine. Je suis malheureuse aujourd’hui. Etayez-moi avec des fondants, réconfortez-moi avec des chocolats, car je suis... N’avez-vous rien apporté de chez Peliti?

—Il faut d’abord répondre à des questions. Vous aurez les sucreries quand vous aurez répondu. Qui est donc, qu’est-ce donc, cette créature? Il y avait au moins une demi-douzaine d’hommes autour d’elle, et on eût dit qu’elle allait s’endormir au milieu d’eux.

—Delville, dit mistress Mallowe, Shady Delville, pour la distinguer de mistress Jim du dit lieu. Elle danse comme elle s’habille, comme un paquet, je crois. Son mari est quelque part du côté de Madras. Allez la voir, si elle vous intéresse tant que cela.

—Qu’ai-je à faire de femmes shigramitiques? Elle a simplement attiré mon attention une minute et je me suis étonnée de l’attraction qu’une femme aussi fagotée peut exercer sur un certain type d’hommes. Je m’attendais à la voir sortir de ses habits jusqu’au moment où j’ai regardé ses yeux.

—Des crochets et des yeux, sûrement, fit mistress Mallowe avec langueur.

—Ne faites pas la maligne, Polly. Vous me donnez mal à la tête; et autour de cette meule de foin, il y avait une troupe d’hommes, un vrai rassemblement.

—Peut-être qu’ils s’attendaient aussi...

—Polly, ne soyez pas rabelaisienne.

Mistress Mallowe se pelotonna confortablement sur le sofa et consacra toute son attention aux bonbons.

Elle et mistress Hauksbee partageaient la même maison à Simla, où ces événements survinrent deux saisons après l’affaire d’Otis Yeere, qui a déjà été contée.

Mistress Hauksbee se dirigea vers la vérandah et jeta de là un coup d’œil sur le Mail, le front tout ridé par la réflexion.

—Bah! fit mistress Hauksbee, vraiment!

—Qu’y a-t-il, dit mistress Mallowe d’une voix endormie.

—Ce paquet... et le Maître de danse... celui auquel je trouve à redire.

—Pourquoi au Maître de danse? C’est un gentleman d’âge moyen, aux tendances peu en faveur, et romanesques, et qui recherche mon amitié.

—Alors résignez-vous à sa perte. Les femmes fagotées sont naturellement collantes, et je m’imagine volontiers que cette bête-là,—comme son chapeau a l’air terrible, vu d’en haut!—doit être particulièrement collante.

—Je lui souhaite de tout mon cœur du succès avec ce Maître de danse, pour ce qui me concerne. Je n’ai jamais pu m’intéresser à un menteur monotone. Le but qu’il poursuit vainement dans son existence est de persuader aux gens qu’il est célibataire.

—Oh! oh! je crois avoir déjà rencontré cette sorte d’homme. Et l’est-il?

—Non, il me l’a confié il y a quelques jours. Pouah! il y a des hommes qu’on devrait tuer.

—Qu’a-t-il fait?

—Il posait pour la plus horrible des horreurs; pour l’homme incompris. Dieu sait si la femme incomprise est assez triste et assez écœurante, mais l’autre sexe...

—Et avec cela gras! Moi, je lui aurais ri au nez. Les hommes me prennent rarement pour confidente. Comment se fait-il qu’ils s’adressent à vous?

—C’est dans le but de produire sur moi de l’effet grâce à leurs antécédents. Protégez-moi contre les hommes à confidences.

—Et pourtant vous les encouragez.

—Que voulez-vous que je fasse? Ils parlent; j’écoute et ils jurent que je sympathise avec eux. Je le sais bien, je témoigne toujours de l’étonnement même quand l’intrigue est la plus vieillotte qu’on puisse rêver.

—Oui, les hommes se montrent si effrontément explicites, dès qu’on leur permet de parler, tandis que les confidences des femmes sont toujours pleines de réserves, de mensonges, excepté quand...

—Excepté quand elles perdent la tête, et quand, vous connaissant depuis une semaine, elles épanchent en vous des secrets inexprimables. Vraiment, quand on y réfléchit, nous en savons bien plus long sur les hommes que sur les personnes de notre propre sexe.

—Et ce qui est extraordinaire, c’est que les hommes se refusent à croire qu’il en est ainsi. Ils prétendent que nous cherchons à cacher quelque chose.

—C’est généralement ce qu’ils font pour leur compte. Hélas! ces chocolats m’écœurent et je n’en ai pas mangé plus d’une douzaine. Je crois que je vais me coucher.

—Alors vous allez engraisser, ma chère. Si vous preniez plus d’exercice, et si vous vous intéressiez d’une manière plus intelligente à votre prochain, vous...

—Seriez aussi aimée que mistress Hauksbee. Vous êtes une chérie de bien des manières, et je vous aime. Vous n’êtes point la femme d’une femme, mais pourquoi vous tourmentez-vous au sujet de simples êtres humains?

—C’est que, faute d’anges qui, j’en suis sûre, sont les êtres les plus monotones, les hommes et les femmes sont les êtres les plus attrayants qu’il y ait au monde, ma chère paresseuse. Je m’intéresse à la Femme fagotée, je m’intéresse au Maître de danse, je m’intéresse au petit Hawley, et je m’intéresse à vous.

—Pourquoi me classer avec le petit Hawley? Il vous appartient en propre.

—Oui, et dans son langage innocent, il déclare que je fais de lui quelque chose de bien. Encore un petit progrès, et quand il aura passé son examen supérieur ou subi toutes les épreuves que les autorités jugeront nécessaire d’exiger de lui, je choisirai une jolie jeune fille, la petite Holt, je pense, et...

A ces mots, elle agita la main d’un geste aérien:

—Ce que mistress Hauksbee aura uni, aucun homme ne sera capable de le désunir. Voilà tout.

—Et quand vous aurez attelé sous le même joug May Holt et l’homme le plus incasable qu’on connaisse à Simla, que vous vous serez acquis la haine éternelle de la maman Holt, que ferez-vous de moi, ô dispensatrice des destinées de l’Univers?

Mistress Hauksbee se laissa tomber dans une chaise basse, devant le feu, et le menton dans sa main, elle considéra mistress Mallowe longtemps et avec attention.

—Je ne sais, dit-elle en hochant la tête, et je ne sais ce que je ferai de vous. Il est évidemment impossible de vous marier à quelque autre. Votre mari y trouverait à redire, et tout bien considéré, l’entreprise pourrait ne pas trop bien tourner. Je crois que je commencerai par vous apprendre à ne plus... comment dire?... «ne plus vous endormir sur les bancs des brasseries et à ne plus ronfler au soleil.»

—C’est assez, je n’aime pas vos citations, elles sont si malignes. Allez au cabinet de lecture, et apportez-moi quelques livres nouveaux.

—Pendant que vous dormez? Non. Si vous ne voulez pas m’accompagner, je vais étendre votre manteau le plus neuf sur la capote de ma voiture, et si quelqu’un me demande ce que je fais là, je répondrai que je le porte chez Phelps pour qu’il trouve à le louer. Je ferai en sorte d’être aperçue par mistress Mac Namara. Allons, prenez vos affaires. Soyez une bonne fille.

Mistress Mallowe obéit en gémissant.

Toutes deux se rendirent au cabinet de lecture, où elles trouvèrent mistress Delville et l’homme auquel on avait donné le sobriquet de Maître de danse.

A ce moment, mistress Mallowe, tout à fait réveillée, retrouva son éloquence.

—La voici, cette créature, dit mistress Hauksbee du ton dont on montre une limace sur la route.

—Non, dit mistress Mallowe, la créature c’est l’homme. Heu! Bonsoir, monsieur Bent, je croyais que vous veniez prendre le thé, cet après-midi.

—Mais n’était-ce pas pour demain? répondit le Maître de danse... J’avais compris... je me figurais... je suis désolé... Comme c’est malheureux!

Mais mistress Mallowe était déjà partie.

—Pour un homme qui s’entend si bien à donner le change, comme vous me l’avez décrit, dit à demi-voix mistress Hauksbee, il me fait l’effet d’un maladroit. Mais voyons, pourquoi aurait-il préféré une promenade avec le paquet à prendre le thé avec nous? Affinités électives, je suppose. Ils sont tous deux fagotés. Polly, jamais je ne pardonnerai à cette femme tant que la terre tournera.

—Je pardonne n’importe quoi à n’importe quelle femme, dit mistress Mallowe. Ce sera un châtiment suffisant pour elle. Quel timbre de vulgarité elle a dans la voix!

La voix de mistress Delville n’était point jolie. Son port était moins gracieux encore, et sa toilette était négligée atrocement. Toutes ces choses-là mistress Mallowe les constata en regardant par-dessus les feuillets de sa Revue.

—Mais qu’y a-t-il donc en elle? dit mistress Hauksbee. Voyez-vous ce que je voulais dire en parlant d’habits qui tombent au hasard. Si j’étais homme, j’aimerais mieux mourir que de me montrer avec un tel paquet de chiffons. Et pourtant elle a de beaux yeux, mais... oh!

—Quoi?

—Elle ne sait pas s’en servir. Sur mon honneur, elle ne sait pas. Regardez, oh! regardez. La négligence, je puis la souffrir, mais l’ignorance, jamais. Cette femme est une sotte.

—Chut! elle va vous entendre.

—Toutes les femmes de Simla sont sottes. Elle croira que je parle d’une autre. Quel couple absolument déplaisant elle fait avec le Maître de danse. Cela me fait penser à une chose. Supposez-vous qu’ils en viennent à danser ensemble?

—Attendez, on verra. Je ne lui envie pas la conversation du Maître de danse, quel répugnant personnage! Sa femme devrait arriver ici le plutôt possible.

—Savez-vous quelque chose sur son compte?

—Rien que ce qu’il m’a appris. C’est peut-être une invention d’un bout à l’autre. Il a épousé une jeune fille élevée à la campagne, je crois, et comme il a une âme honorable, chevaleresque, il m’a dit qu’il se repentait de son marché et la renvoyait le plus souvent possible chez sa mère, une personne qui avait habité dans le Doon depuis les temps les plus anciens dont on se souvienne, et qui va à Mussoorie quand les autres retournent chez eux. La femme est actuellement chez sa mère. Il le dit.

—Des enfants?

—Un seulement, et il parle de sa femme en des termes qui révoltent. Cela me l’a fait prendre en grippe. Et lui, il croyait faire de brillantes épigrammes.

—C’est là un vice particulier aux hommes. Je le déteste parce qu’il ne quitte presque pas un instant les entours de quelque jeune fille, tenant à distance les bons partis. Il ne persécutera plus May Holt, ou je me trompe fort.

—Non, je crois que mistress Delville pourra occuper son attention pendant un certain temps.

—Croyez-vous qu’elle le sait père de famille?

—Elle ne le sait pas par lui. Il m’a fait jurer un secret éternel. C’est pourquoi je vous mets au fait. Connaissez-vous ce type d’homme?

—Non pas intimement, grâce à Dieu. En règle générale, quand un mari se met à me dire du mal de sa femme, le Seigneur, j’imagine, m’inspire une réponse appropriée à sa sottise et nous nous quittons en froid. Je ris.

—Moi, c’est autre chose. Je n’ai pas l’instinct de l’humour.

—Alors, cultivez-le. L’humour a été mon principal soutien pendant tant d’années que je ne les compte plus. Un sens bien cultivé de l’humour sauvera une femme, alors que la religion, l’éducation, les influences domestiques échoueront. Et nous pouvons toujours, à un moment donné, avoir besoin d’être sauvées.

—Est-ce que vous supposez de l’humour à cette Delville?

—Sa toilette l’accuse. Comment une créature qui porte son supplément sous son bras gauche peut-elle avoir la moindre notion de ce qui vous va bien, et à plus forte raison de ce qui fait ressortir votre sottise? Si elle écarte le Maître de danse après l’avoir vu une seule fois danser, je pourrai l’estimer... Autrement...

—Mais est-ce que nous n’allons pas beaucoup trop loin dans nos suppositions, ma chère? Vous avez vu cette femme chez Peliti. Une demi-heure après, vous la retrouverez avec le Maître de danse. Une heure après, vous la rencontrez là-bas, au cabinet de lecture...

—Encore avec le Maître de danse, ne l’oubliez pas.

—Encore avec le Maître de danse, j’en conviens; mais y a-t-il là un motif de vous imaginer que...?

—Je n’imagine rien. Je n’ai aucune imagination. Je suis seulement convaincue que si le Maître de danse éprouve une attraction pour le paquet, c’est qu’il est critiquable de toutes les façons, et qu’elle l’est pour tout le reste. Si je connais l’homme tel que vous l’avez décrit, il tient maintenant sa femme en esclavage.

—Elle a vingt ans de moins que lui.

—Pauvre créature! et en définitive, après qu’il a posé, fait le fanfaron, menti,—il a sous cette moustache en broussailles, une bouche faite uniquement pour le mensonge,—il sera récompensé suivant ses mérites.

Mais mistress Hauksbee, la tête très près du rayon qui supportait les livres, chantonnait à demi-voix:

Qu’est-ce qu’il aura, celui qui aura tué le Daim?

C’était une femme dont rien n’enchaînait la langue.

Un mois plus tard, elle énonça son intention d’aller rendre visite à mistress Delville.

Mistress Hauksbee et mistress Mallowe étaient toutes deux en toilette du matin, et il régnait une grande paix dans ce pays.

—Je devrais y aller telle que je suis, dit mistress Mallowe. Ce serait la complimenter délicatement sur son goût.

Mistress Hauksbee s’étudiait dans un miroir.

—En admettant qu’elle ait une seule fois franchi cette porte, je mettrais cette robe-ci, après toutes les autres, pour lui montrer ce que devrait être une toilette matinale. Cela lui donnerait de la vie. Pour le moment, je prendrai la robe gorge-de-pigeon—doux emblème de jeunesse et d’innocence. Je mettrai aussi mes gants neufs.

—Si vous avez vraiment l’intention d’y aller, la robe couleur de tan clair serait bien assez bonne. Vous savez d’ailleurs que la pluie fait des taches sur la nuance gorge-de-pigeon.

—Cela m’est égal, je puis la rendre jalouse. Du moins je l’essaierai, quoiqu’on ne puisse guère s’y attendre chez une femme qui met sur son amazone une collerette de dentelle.

—Juste ciel! Et quand cela?

—Hier, pour faire cette promenade à cheval avec le Maître de danse. Je les ai rencontrés derrière Jakko et la pluie avait fripé la dentelle. Pour compléter l’effet, elle portait un chapeau terai malpropre, avec l’élastique sous le menton. Je me sentais bien trop contente pour prendre la peine de la mépriser.

—Le petit Hawley vous accompagnait à cheval. Qu’est-ce qu’il pensait?

—Est-ce qu’un gamin remarque jamais ces choses-là? Est-ce qu’il me plairait s’il y faisait attention? Il ouvrait de grands yeux, de la façon la plus blessante, et au moment même où je croyais qu’il avait aperçu l’élastique, il dit: «Il y a je ne sais quoi de très prenant dans cette physionomie.» Je le remis tout de suite à sa place. Je n’approuve point qu’un gamin se laisse prendre à une figure.

—A une figure qui n’est point la vôtre. Je ne serais pas du tout surprise que le petit Hawley allât immédiatement faire une visite.

—Je le lui ai défendu. Qu’elle s’en tienne au Maître de danse et à sa femme quand elle arrivera. Je serais assez curieuse de voir mistress Bent et cette Delville ensemble.

Mistress Hauksbee partit et revint au bout d’une heure, la figure un peu rouge.

—Il n’y a pas de bornes à la perfidie de la jeunesse! J’avais ordonné au petit Hawley de ne point faire cette visite, pour peu qu’il tînt à ma protection. La première personne sur laquelle je tombe,—tomber c’est bien le mot propre,—dans son petit salon rempli de coins sombres, c’est naturellement le petit Hawley. Elle nous a fait attendre dix minutes, et alors elle a apparu telle que si on venait de la sortir de la corbeille au linge sale. Vous savez comment je suis, ma chère, quand on me met hors de moi. Je pris un air supérieur, un air de supériorité écrrrasante. Je levai les yeux au ciel, je n’avais entendu parler de rien... je baissai les yeux sur le tapis et «je ne sus vraiment pas»... «Je jouai avec mon porte-cartes». Je fis un «je m’en étais douté.» Le petit Hawley se tortillait comme une fillette et il me fallut le congeler en lui lançant des regards de travers entre les phrases.

—Et elle?

—Elle était assise, recroquevillée, sur le bord du canapé. Elle faisait de son mieux pour éveiller l’impression qu’elle souffrait du mal d’estomac, pour le moins. Tout ce que je pus faire, ce fut de ne point lui faire de questions sur les symptômes qu’elle ressentait. Lorsque je me levai, elle poussa un grognement tout à fait pareil à celui d’un buffle dans l’eau. Trop paresseuse pour faire un mouvement.

—En êtes-vous certaine?

—Est-ce que je suis aveugle, Polly? Fainéantise, pure fainéantise, pas autre chose,—à moins que ses vêtements ne soient bâtis que de façon à pouvoir s’asseoir dedans. Je suis restée un quart d’heure à essayer de distinguer quelque chose dans l’obscurité, de deviner les détails qui l’entouraient, pendant qu’elle tirait la langue.

—Lu... Lucy!

—Allons, soit, je retire la langue. Pourtant si elle n’a pas fait cela quand j’étais dans la chambre, je suis sûre qu’elle l’a fait une minute après ma sortie. En tout cas, elle était assise en tas et elle grognait. Demandez au petit Hawley, ma chère. Je crois que les grognements devaient passer pour des phrases, mais elle parlait d’une façon si indistincte que je n’en répondrais pas.

—Vous êtes incorrigible, tout simplement.

—Je ne le suis pas. Traitez-moi civilement. Accordez-moi une paix honorable. Ne mettez pas en face de la fenêtre le seul siège disponible, et un enfant pourra manger de la confiture sur mes genoux avant que j’aille à l’église. Mais quand on me parle par grognements, je trouve cela mauvais. N’en feriez-vous pas autant? Est-ce que vous supposez qu’elle communique au Maître de danse ses considérations sur la vie et l’amour au moyen d’une série de «grmphs» modulés?

—Vous accordez trop d’importance au Maître de danse.

—Il est arrivé quand nous partions, et le Paquet est devenu presque cordial, rien qu’en le voyant. Il a eu un sourire gras et s’est mis à circuler d’une façon familière, fort propre à éveiller des soupçons, dans ce chenil mal éclairé.

—Ne soyez pas si dépourvue de charité. Je pardonne tous les péchés, excepté celui-là.

—Ecoutez la voix de l’Histoire. Je me borne à décrire ce que j’ai vu. Quand il est entré, le paquet gisant sur le sofa s’est ranimé un peu. Le petit Hawley et moi, nous sommes sortis. Il a perdu ses illusions, mais j’ai cru de mon devoir de lui faire sévèrement la leçon pour être allé là. Et c’est tout.

—Maintenant, je vous en supplie, laissez en paix la misérable créature et le Maître de danse. Ils ne vous ont jamais fait aucun mal.

—Aucun mal? S’habiller de façon à servir de modèle et de pierre de scandale à la moitié de Simla, et cela pour se trouver en présence de cette personne qui a l’air d’avoir été habillée par la main de Dieu... Ce n’est point que je cherche un seul instant à le déprécier, mais vous savez de quelle façon «tikka-durzie» il habille ces lis des campagnes... Cette personne attire les regards des hommes et même de quelques gens qui ont fort bon goût. N’est-ce pas à vous dégoûter de tout vêtement? Je l’ai dit au petit Hawley.

—Et que vous a répondu ce charmant enfant?

—Il en est devenu d’un rouge! Il s’est mis à regarder au loin vers les collines bleues comme un chérubin en peine. Est-ce que je parle au hasard, Polly? Laissez-moi dire ce que j’ai à dire, et je serai calme. Sans cela, il pourrait bien se faire que je me mette à courir par Simla et à y colporter quelques réflexions originales. En exceptant toujours votre aimable personnalité, il n’y a pas dans tout le pays une seule femme qui me comprenne, quand je suis... Quel est donc le mot exact?

—Tête fêlée, suggéra mistress Mallowe.

—C’est cela même. Et maintenant déjeunons. Les exigences de la société vous épuisent, et, comme dit mistress Delville...

A ce point mistress Hauksbee laissa échapper, à la stupeur des khitmagars[E], une succession de grognements qui firent ouvrir de grands yeux surpris à mistress Mallowe.

—Que Dieu nous donne une opinion favorable de nous-mêmes, dit pieusement mistress Hauksbee, revenant à sa langue natale. Eh bien! chez toute autre femme, on aurait trouvé cela vulgaire. Je suis consumée du désir de voir mistress Bent. Je m’attends à des complications.

—Femme d’une seule idée! dit brièvement mistress Mallowe, toutes les complications sont aussi vieilles que les montagnes. J’ai passé par toutes, ou presque toutes, toutes, toutes.

—Et pourtant vous ne comprenez pas que jamais les hommes et les femmes ne se conduisent de la même façon deux fois de suite. Je suis une vieille femme qui a été jeune. Si jamais je repose ma tête sur vos genoux, vous apprendrez, ma grande chère sceptique, que nous ne sommes séparées que par de la gaze; mais jamais, non, jamais, je n’ai cessé de m’intéresser aux hommes et aux femmes. Polly, je veux avoir le cœur net de cette affaire jusqu’à sa fin amère.

—Je vais me coucher, dit mistress Mallowe tranquillement. Je ne me mêle jamais des affaires des hommes et des femmes, tant que je n’y suis pas forcée.

Et elle se retira avec dignité dans sa chambre.

La curiosité de mistress Hauksbee ne fut pas longtemps sans récompense, car mistress Bent arriva à Simla peu de jours après la conversation, qui a été fidèlement rapportée ci-dessus, et elle remonta le Mail au bras de son mari.

—Voyez-vous! disait mistress Hauksbee en se frottant le nez, d’un air pensif. Voilà le dernier anneau de la chaîne, si nous laissons de côté le mari de la Delville, quel qu’il puisse être. Réfléchissons. Les Bent et les Delville habitent le même hôtel, et la Delville est détestée de la Waddy—Vous connaissez la Waddy? C’est un paquet presque aussi gros. La Waddy, de son côté, abomine le Bent mâle, ce qui lui vaudra certainement d’aller en Paradis, si le poids de ses autres péchés ne l’emporte dans la balance.

—Ne soyez pas aussi difficile, dit mistress Mallowe. La figure de mistress Bent me plaît.

—C’est la Waddy que je discute, riposta d’un ton supérieur mistress Hauksbee. La Waddy va entraîner à l’écart la Bent femelle, après avoir emprunté—oui—tout ce qu’elle pourra, depuis des épingles à cheveux jusqu’à des biberons d’enfant. C’est ainsi, ma chère, qu’on vit à l’hôtel. La Waddy contera à la Bent femelle des faits vrais et faux au sujet du Maître de danse et au Paquet.

—Lucy, je vous aimerais mieux si vous n’étiez pas toujours à jeter un coup d’œil dans les chambres des gens.

—Le premier venu peut regarder dans leur salon de réception, et remarquez-le bien, quoi que je fasse, jamais je ne parlerai comme le fera la Waddy. Espérons que le sourire gras du Maître de danse et ses manières de pédagogue adouciront le cœur de la vache qu’est sa femme. Si jamais une bouche dit la vérité, je croirais que la petite mistress Bent est capable, à l’occasion, de se mettre fort en colère.

—Mais quelle raison a-t-elle de se mettre en colère?

—Quelle raison? Le Maître de danse est à lui seul une raison. Comment cela se dit-il: «Si, dans sa vie, se présentent de légères erreurs, regardez-le en face, et alors vous les croirez toutes.» Je suis prête à croire n’importe quoi de défavorable sur le compte du Maître de danse, parce que je le déteste à un point! Et le Paquet s’habille d’une façon si révoltante, si dépourvue de goût...

—Que sans doute elle est, elle aussi, capable de toutes les iniquités? Je préfère toujours avoir sur les gens les opinions les plus favorables. Cela vous évite tant de désagréments.

—Très bien. Quant à moi, j’aime mieux croire le pis. Cela vous économise tant de sympathie mal placée. Et vous pouvez être certaine que la Waddy est de la même opinion que moi.

Mistress Mallowe soupira et ne répondit pas.

Cette conversation se tenait après le dîner, pendant que mistress Hauksbee s’habillait pour aller au bal.

—Je suis trop fatiguée pour y aller, supplia mistress Mallowe.

Et mistress Hauksbee la laissa en paix jusqu’à deux heures du matin, où elle entendit frapper avec insistance à sa porte.

—Ne vous fâchez pas trop, ma chère, dit mistress Hauksbee, mon idiote d’ayah est rentrée à la maison, et comme je compte dormir cette nuit, il n’y a pas une âme qui soit capable de me délacer.

—Oh! voilà qui est trop fort, fit mistress Mallowe d’un ton boudeur.

—Je n’y puis rien. Me voilà devenue une veuve solitaire, abandonnée, ma chère, mais je ne veux pas me coucher avec un corset. Et puis, quelles nouvelles! Oh! délacez-moi, vous serez si bonne, ma chère! Le Paquet... le Maître de danse... Moi et le petit Hawley... vous connaissez la vérandah du Nord?

—Comment m’y prendre si vous tournez tout le temps comme cela, dit mistress Mallowe, en cherchant à défaire le nœud des lacets.

—Oh! je n’y pensais plus. Il faut que je vous conte la chose sans l’aide de vos yeux. Savez-vous que vous avez des yeux charmants, ma chère? Eh bien, pour commencer, j’ai conduit le petit Hawley vers un kala juggah[F].

—S’est-il bien fait prier pour cela?

—Oui, beaucoup. Il y avait des boxes improvisés disposés en kanats[G], et elle était dans le plus rapproché, en train de causer avec lui.

—Qui, lui? Comment? Expliquez-vous.

—Vous savez ce que je veux dire... le Paquet et le Maître de danse. Nous ne perdions pas un mot. Nous avons eu l’aplomb d’écouter, surtout le petit Hawley. Polly, cette femme me plaît tout à fait.

—Voilà qui est intéressant. Comme cela. Maintenant, tournez-vous. Qu’est-il arrivé?

—Un instant. Ah! ah! Comme je me sens soulagée! Je n’aspirais qu’à m’en délivrer pendant la dernière demi-heure, ce qui est de mauvais augure à l’âge que j’ai... Mais, comme je le disais, nous écoutâmes. Nous entendîmes le Paquet parler d’une voix plus traînante que jamais. Elle supprime les g de la fin comme le ferait une serveuse de bar ou un aide de camp de sang bleu. «Voyons, vous commencez à m’aimer un peu trop», disait-elle, et le Maître de danse en convenait en un langage qui m’écœurait presque. Le Paquet réfléchit un instant. Puis, nous l’entendîmes dire: «Voyons, monsieur Bent, pourquoi êtes-vous si atrocement menteur?» Je faillis éclater pendant que le Maître de danse se défendait de cette accusation. On dirait qu’il ne lui avait jamais dit qu’il était marié.

—J’ai dit qu’il n’en soufflerait pas un mot.

—Et elle avait pris cela à cœur, pour des motifs personnels, je suppose. Elle reprit la parole, de sa voix traînante, pendant cinq minutes, lui reprochant sa perfidie sur un ton presque maternel: «Maintenant que vous possédez une charmante petite femme—vous en avez une—elle est dix fois trop bonne pour un gros vieux comme vous, et puis, voyons, vous ne m’avez jamais dit un mot d’elle; j’ai réfléchi à ça un bon bout de temps, et je suis venue à penser que vous êtes un menteur.» N’était-ce pas délicieux? Et le Maître de danse divagua, déraisonna au point que le petit Hawley donna à entendre qu’il allait faire irruption et le battre. Sa voix, quand il est animé par la peur, se tourne en fausset aigu. Le Paquet doit être une femme extraordinaire. Elle expliqua que s’il avait été célibataire, elle aurait pu ne point blâmer son dévouement, mais que, puisqu’il était marié et père d’un charmant bébé, elle le regardait comme un hypocrite. Elle le lui dit deux fois. Et elle finit sa phrase traînante sur ces mots: «Tout ça, je vous le dis parce que votre femme est fâchée contre moi. Je déteste les querelles avec les autres femmes et j’ai de l’affection pour votre femme. Vous savez comment vous vous êtes conduit pendant les six dernières semaines. Vous n’auriez pas dû agir ainsi. Non, vous ne l’auriez pas dû. Vous êtes trop vieux et trop gras.» Pouvez-vous vous imaginer la grimace que faisait le Maître de danse en entendant cela?—«Maintenant, allez-vous-en, dit-elle, je n’ai pas besoin de vous dire ce que je pense de vous, parce que je ne vous trouve pas très chic. Je resterai ici jusqu’à l’autre danse.» Auriez-vous cru que cette créature avait tant d’étoffe que cela?

—Je ne l’ai jamais étudiée d’aussi près que vous l’avez fait. Cela vous a un air peu naturel. Qu’est-il arrivé?

—Le Maître de danse essaya les doux propos, les reproches, le ton badin, le style du lord gardien suprême, et il me fallut positivement pincer le petit Hawley pour le faire se tenir tranquille. Elle poussait un grognement à la fin de chaque phrase, et à la fin, il s’en alla, en jurant tout seul, comme cela se voit dans les romans. Il avait l’air plus déplaisant que jamais. Je me mis à rire. Je l’aime, cette femme, en dépit de sa toilette. Et maintenant, je vais me coucher. Qu’est ce que vous pensez de cela?

—Je ne penserai à rien avant demain matin, dit mistress Mallowe en bâillant. Peut-être disait-elle vrai. Cela leur arrive parfois, par hasard.

Le récit, qu’avait fait mistress Hauksbee de ce qu’elle avait surpris en écoutant aux portes, était embelli, mais vrai au fond.

Pour des raisons qu’elle était seule à connaître, mistress Shady Delville s’était ruée sur M. Bent et l’avait déchiré en morceaux, pour le rejeter loin d’elle, défait, déconcerté, avant de retirer de lui pour toujours la lumière de ses yeux.

Comme il était homme de ressources, et qu’il ne lui avait guère plu, tant s’en faut, d’être qualifié d’homme vieux et gras, il fit comprendre à mistress Bent que, pendant qu’elle était en résidence dans le Doon, il avait été exposé aux incessantes persécutions de mistress Delville.

Il fit et refit ce conte avec tant d’éloquence qu’il finit par y croire, tandis que sa femme s’étonnait des mœurs et coutumes de certaines femmes.

Lorsque l’action languissait, mistress Shady intervenait toujours au bon moment dans le duo conjugal, pour rallumer la flamme affaiblie de la défiance dans l’âme de mistress Bent, et contribuer de toutes les façons à faire régner la paix et le confort dans l’hôtel.

Mistress Bent n’avait pas une existence fort heureuse, car si l’histoire de mistress Waddy était vraie, Bent était, au dire de sa femme, l’homme le plus indigne de confiance qui fût au monde.

A l’en croire lui-même, il avait des manières et une conversation si attrayantes qu’il fallait constamment le tenir à l’œil. Et quand il l’eut, cette surveillance, il se repentit sincèrement de son mariage et négligea sa tenue.

Mistress Delville, seule de l’hôtel, ne changeait pas.

Elle recula sa chaise de six pas vers le bout de la table, et de temps à autre, à la faveur du demi-jour, risqua quelques ouvertures amicales auprès de mistress Bent, qui les repoussa.

—Elle fait cela à cause de moi, donnait à entendre la vertueuse Bent.

—C’est une femme dangereuse et intrigante, ronronnait mistress Waddy.

Et ce qu’il y avait de pis, c’est que tous les autres hôtels de Simla étaient pleins.

* * *

—Polly, avez-vous peur de la diphtérie?

—De rien au monde, excepté de la petite vérole. La diphtérie vous tue, mais elle ne vous défigure pas. Pourquoi cette question?

—Parce que le petit Bent l’a attrapée. En conséquence, tout l’hôtel est sens dessus dessous. La Waddy a mis «ses cinq petits sur le rail» et pris la fuite. Le Maître de danse a des craintes pour sa précieuse gorge et sa malheureuse petite femme n’a pas la moindre idée de ce qu’il faut faire. Elle a parlé de le mettre dans un bain à la moutarde... pour le croup!

—Où avez-vous appris tout cela?

—A l’instant même, sur le Mail. Le docteur Howlen me l’a dit. Le directeur de l’hôtel accable d’injures les Bent, et les Bent le lui rendent. C’est un couple peu débrouillard.

—Eh bien! qu’avez-vous en tête?

—Ceci... et je sais que c’est une chose bien grave à demander. Vous opposeriez-vous à ce que j’amène ici le petit, avec sa mère?

—A la condition absolue, formelle, que nous ne verrons jamais le Maître de danse.

—Il sera bien trop heureux de se tenir à l’écart. Polly, vous êtes un ange. La femme a vraiment tout à fait perdu la tête.

—Et vous ne savez rien d’elle, insouciante, et vous voulez la soustraire à la risée publique, pour vous assurer une minute de distraction! C’est pourquoi vous risquez votre vie pour l’amour de son moutard. Non, Loo, ce n’est pas moi qui suis l’ange. Je me tiendrai renfermée dans mon appartement, et je l’éviterai. Mais faites comme il vous plaira, dites-moi seulement pourquoi vous agissez ainsi.

Les yeux de mistress Hauksbee prirent plus de douceur. Elle regarda d’abord par la fenêtre, puis elle fixa ses yeux sur mistress Mallowe.

—Je ne sais pas, dit simplement mistress Hauksbee.

—Ah, ma chérie!

—Polly, vous avez failli me déchirer ma frange. Ne recommencez pas sans m’avoir prévenue. Maintenant nous allons veiller à ce que les chambres soient prêtes. Je ne suppose pas que d’un mois on me permette de circuler dans la société.

—Et moi aussi. Grâce à Dieu, je pourrai donc prendre autant de sommeil qu’il m’en faut.

A sa grande surprise, mistress Bent et son bébé furent amenés chez mistress Hauksbee et mistress Mallowe avant même qu’elle se doutât où elle était.

Bent témoigna avec ardeur, avec sincérité, sa reconnaissance, car il avait peur de la contagion, et il espérait en outre que plusieurs semaines passées à l’hôtel en tête à tête avec mistress Delville pourraient aboutir à des explications.

Mistress Bent avait abandonné toute idée de jalousie, dans son angoisse pour la vie de son enfant.

—Nous pouvons vous donner du bon lait, lui dit mistress Hauksbee. Notre maison est bien plus près de celle du docteur que n’est l’hôtel, et vous n’aurez pas l’impression de vivre en quelque sorte dans le camp de l’ennemi. Où est cette bonne mistress Waddy? Il me semble qu’elle était votre amie particulière.

—Tout le monde m’a quittée, dit avec amertume mistress Bent. Mistress Waddy est partie la première. Elle a dit que je devrais être honteuse d’avoir introduit ici des maladies contagieuses, et je suis sûre que ce n’est pas ma faute si la petite Dora...

—Comme c’est beau! roucoula mistress Hauksbee. La Waddy est elle-même une maladie contagieuse «et qui s’attrape plus vite que la peste, et qui fait courir comme une folle celle qui la prend.» Il y a trois ans, j’habitais porte à porte avec elle à l’Élysée. Mais voyez-vous, vous ne nous causerez aucun dérangement, j’ai tapissé toute la maison de draps trempés dans l’acide phénique. C’est une odeur qui vous réconforte, n’est-ce pas? Rappelez-vous que je suis toujours à portée de votre voix, et que mon ayah est à vos ordres quand la vôtre va prendre ses repas, etc., etc. Si vous vous mettez à pleurer, je ne vous pardonnerai jamais.

Dora Bent occupait jour et nuit l’attention impuissante de sa mère.

Le docteur venait trois fois par jour et la maison était empestée partout de l’odeur du liquide de Condy, de l’eau de chlore, et des lavages à l’acide phénique.

Mistress Mallowe restait dans ses appartements. Elle croyait avoir fait assez de sacrifices à la cause de l’humanité, et mistress Hauksbee était plus appréciée comme garde dans la chambre de la malade que la mère qui avait presque perdu la tête.

—Je ne connais rien aux soins à donner aux malades, disait mistress Hauksbee au docteur, mais indiquez-moi ce qu’il faut faire, et je le ferai.

—Empêchez cette femme affolée d’embrasser la petite, et qu’elle se mêle le moins possible des soins, dit le docteur. Je l’expulserais de la chambre de la malade, mais franchement je crois qu’elle mourrait d’inquiétude. Elle est pire qu’inutile et c’est sur vous et sur les ayahs que je compte, souvenez-vous-en.

Mistress Hauksbee accepta cette responsabilité, bien qu’elle eût pour premier effet de dessiner des ronds bistrés sous ses yeux et de la forcer à mettre ses vieux costumes.

Mistress Bent s’accrochait à elle avec une foi plus qu’enfantine.

—Je sais que vous guérirez Dora, n’est-ce pas, disait-elle au moins vingt fois par jour.

A quoi mistress Hauksbee répondait vaillamment:

—Mais naturellement, je la guérirai.

Cependant l’état de Dora ne s’améliorait pas et l’on eût dit que le docteur ne quittait pas la maison.

—Il y a quelque danger que ces choses ne prennent une fâcheuse tournure, dit-il. Je reviendrai demain entre trois et quatre heures du matin.

—Grands Dieux! dit mistress Hauksbee, il ne m’a jamais dit quelle tournure cela pourrait prendre. Mon instruction a été horriblement négligée et je n’ai plus que cette mère affolée pour m’aider.

La nuit se passa lentement.

Mistress Hauksbee sommeillait sur son siège près du feu.

Il y avait bal à la villa du Vice-Roi. Elle en rêva jusqu’au moment où elle eut la sensation que mistress Bent fixait sur elle un regard anxieux.

—Réveillez-vous! Réveillez-vous! Faites quelque chose, criait piteusement mistress Bent. Dora étouffe. Elle va mourir. Voulez-vous la laisser mourir?

Mistress Hauksbee se leva brusquement et se pencha sur le lit.

L’enfant faisait des efforts violents pour respirer, pendant que la mère, désespérée, se tordait les mains.

—Oh! que puis-je faire? Que puis-je faire? Elle ne veut pas rester tranquille, je ne peux pas la maintenir. Pourquoi le docteur n’a-t-il pas dit que cela allait arriver? criait mistress Bent. Est-ce que vous n’allez pas me secourir? Elle se meurt.

—Je... Je n’ai jamais vu mourir un enfant, avant maintenant, balbutia mistress Hauksbee d’une voix faible.

Puis... que nul ne blâme sa défaillance après l’épuisement causé par tant de veilles, elle se laissa aller sur sa chaise en couvrant sa figure de ses mains.

Les ayahs ronflaient tranquillement sur le seuil.

On entendit en bas le bruit de roues d’un rickshaw, une porte s’ouvrir brusquement, un pas lourd sonner dans l’escalier, et mistress Delville, entrant, trouva mistress Bent appelant à grands cris le docteur et courant autour de la pièce.

Mistress Hauksbee se bouchait les oreilles, ensevelissait sa face dans la tapisserie d’un fauteuil, frissonnait de douleur à chaque cri qui partait du lit, et murmurait:

—Dieu merci! je n’ai jamais eu d’enfant. Oh! Dieu merci, je n’ai jamais eu d’enfant.

Mistress Delville regarda un instant vers le lit, prit mistress Bent par les épaules et lui dit avec calme:

—Allez me chercher un caustique. Faites vite.

La mère obéit machinalement.

Mistress Delville s’était penchée sur l’enfant et lui ouvrait la bouche.

—Oh! vous la tuez, cria mistress Bent. Où est le docteur? Laissez-la tranquille.

Mistress Delville resta une minute sans répondre et continua à s’occuper de l’enfant.

—Maintenant le caustique, et tenez une lampe derrière mon épaule. Voulez-vous faire ce qu’on vous dit? La bouteille d’acide, si vous ne savez pas ce que je veux dire.

Mistress Delville se pencha une seconde fois sur l’enfant.

Mistress Hauksbee, se cachant toujours la figure, sanglotait, frissonnait.

Une des ayahs entra d’un pas alourdi par le sommeil pour annoncer en bâillant:

—Docteur Sahib venu.

Mistress Delville tourna la tête.

—Vous arrivez juste à temps, dit-elle. La petite étouffait quand je suis venue et j’ai fait une cautérisation.

—Rien n’indiquait que la trachée fût envahie, lors de la dernière vaporisation. Ce que je craignais, c’était la faiblesse générale, dit le docteur presque à part.

Puis il regarda et dit à demi-voix:

—Vous avez fait ce que je n’aurais pas osé faire sans une consultation.

—Elle se mourait, dit mistress Delville à voix basse. Pouvez-vous quelque chose? Quelle chance que j’aie eu l’idée d’aller au bal!

Mistress Hauksbee leva la tête.

—Est-ce fini? dit-elle d’une voix brisée. Je suis inutile, pire qu’inutile. Que faites-vous ici?

Elle regarda fixement mistress Delville, et mistress Bent, se rendant compte pour la première fois de ce qu’était une Déesse ex machina, la regarda également.

Alors mistress Delville donna des explications, en enflant un long gant sale, et égalisant les plis d’une robe de bal toute froissée et mal faite.

—J’étais au bal, et le docteur y était aussi. Il nous parlait de votre bébé, qui était si malade. Alors je suis partie de très bonne heure. J’ai trouvé votre porte ouverte, et j’ai... J’ai perdu mon petit garçon de cette façon-là il y a six mois... J’ai fait tout ce que j’ai pu pour n’y plus penser... et je suis désolée de m’être ainsi introduite de force, et... de tout ce qui est arrivé.

Mistress Bent faillit crever un œil au docteur avec une lampe, pendant qu’il se penchait sur Dora.

—Enlevez cette lampe, dit le docteur. Je crois que l’enfant s’en tirera, grâce à vous, mistress Delville. Moi, je serais arrivé trop tard... (il s’adressait à mistress Delville). Je n’avais pas l’ombre d’un motif pour m’attendre à cette crise. Cette membrane a dû pousser comme un champignon. Quelqu’une de vous veut-elle m’aider?

Il avait ses raisons pour prononcer cette dernière phrase.

Mistress Hauksbee s’était jetée dans les bras de mistress Delville, où elle pleurait amèrement, et mistress Bent formait avec elles deux un groupe d’une complication peu pittoresque, d’où sortait le bruit d’un grand nombre de sanglots et de baisers échangés au hasard.

—Grand Dieu! j’ai abîmé vos belles roses, dit mistress Hauksbee en retirant sa tête d’un tas d’horreurs en gomme et en calico qui ornaient l’épaule de mistress Delville; et elle courut au docteur.

Mistress Delville ramassa son châle, et sortit gauchement de la pièce, en épongeant ses yeux avec le gant qu’elle n’avait pas encore mis.

—J’ai toujours dit qu’elle était plus qu’une femme, clamait mistress Hauksbee à travers des sanglots convulsifs, et en voilà la preuve.

* * *

Six semaines plus tard, mistress Bent et Dora étaient retournées à l’hôtel.

Mistress Hauksbee était sortie de la Vallée d’humiliation. Elle avait cessé de se reprocher sa défaillance dans un moment d’urgence et elle se remettait, comme ci-devant, à diriger les affaires de ce monde.

—Ainsi personne n’est mort, et tout marcha comme il fallait, et j’embrassai le Paquet, oui, Polly. Je me sens bien vieillie. Cela se voit à ma figure?

—En règle générale, les baisers ne laissent pas de marque, n’est-ce pas? C’est que vous saviez certes quel avait été le résultat de l’arrivée providentielle du Paquet.

—On devrait lui élever une statue... Seulement il ne se trouverait pas un sculpteur pour oser copier ses jupes.

—Ah! dit tranquillement mistress Mallowe, elle a reçu encore une autre récompense: Le Maître de danse s’est mis à promener ses grâces dans tout Simla et à donner à entendre à chacun que si elle est venue ici, c’est à cause de l’amour éternel qu’elle avait pour lui, pour lui sauver son enfant, et tout Simla le croit.

—Mais mistress Bent...

—Mistress Bent le croit plus fermement que personne. Maintenant elle ne veut pas adresser la parole au Paquet. Ce Maître de danse n’est-il pas un ange?

Mistress Hauksbee éleva la voix et fit rage jusqu’à l’heure du coucher. Les portes des deux chambres à coucher restaient ouvertes.

—Polly, dit une voix partant de l’obscurité, que dit la saison dernière la jeune globe-trotter, quand cette héritière américaine fut jetée hors de son rickshaw en contournant un coude? Quelque qualificatif absurde que fit éclater l’homme qui la ramassa.

—Mufle, répéta mistress Mallowe. Elle dit: mufle d’un ton nasal,—ainsi: quel mufle!

—C’est bien cela, «comme c’est bien d’un mufle.»

—Quoi!

—Tout: les bébés, la diphtérie, mis tress Bent, et le Maître de danse, et moi sanglotant à grand bruit sur une chaise, et le Paquet tombant des nues. Je me demande pourquoi, le vrai pourquoi.

—Hum!

—Qu’est-ce que vous en pensez?

—Ne me le demandez pas. Dormez.

Notes in this chapter

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