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Sous les déodars

LE RICKSHAW FANTOME

Albert Savine translation

Que de mauvais rêves ne troublent pas mon repos, que les Puissances de l’Enfer ne me tourmentent point!

(Hymne du soir).

Un des quelques rares avantages que l’Inde a sur l’Angleterre, c’est qu’on peut la connaître à fond.

Après cinq ans de service, un homme connaît directement ou indirectement les deux ou trois cents fonctionnaires civils de sa province, les mess de dix ou douze régiments et environ quinze cents autres personnes en dehors de la caste officielle.

En dix ans, les connaissances doivent avoir doublé, et au bout de vingt ans, il connaît peu ou prou tous les Anglais de l’Empire et peut voyager partout, aller partout, sans payer de frais d’hôtel.

Les globe-trotters, qui comptent sur les distractions, comme s’ils y avaient droit, ont, même dans mes plus lointains souvenirs, émoussé cette cordialité, mais néanmoins si vous appartenez au Cercle Intérieur, si vous n’êtes point un ours ou une brebis noire, toutes les maisons vous sont ouvertes, et notre petit univers se montre très empressé, très serviable.

Rickett de Kamartha fit un séjour chez Polder de Kumaou, il y a de cela une quinzaine d’années.

Il avait l’intention de passer deux nuits chez lui, mais il fut mis à bas par une fièvre rhumatismale, et pendant six semaines il désorganisa l’installation de Polder, interrompit le travail de Polder et faillit mourir dans la chambre à coucher de Polder.

Polder se conduit comme si les événements l’avaient rendu l’éternel obligé de Rickett, et tous les ans il envoie aux petits Rickett une caisse de cadeaux et de jouets.

Il en est de même partout.

Des gens qui ne prennent pas la peine de vous cacher qu’à leur opinion vous êtes un âne bâté, des femmes qui noircissent votre réputation et qui calomnient les plus innocentes distractions de votre femme, s’useront jusqu’aux os, pour vous tirer d’affaire si vous tombez malade ou si vous éprouvez quelque embarras sérieux.

Heatherlegh, le docteur, outre sa clientèle régulière, avait un hôpital qu’il entretenait à ses frais.

C’était une réunion de pavillons en planches mal jointes, pour incurables, comme son ami le qualifiait, mais en réalité, c’était une sorte de hangar à réparer ce qui avait été endommagé par les mauvais temps.

Dans l’Inde, il fait souvent une chaleur accablante, et comme le compte des briques est toujours une quantité préfixée, comme d’autre part on n’a d’autre liberté que celle de travailler après les heures de services, sans recevoir pour cela seulement un merci, on est sujet à plier sous le faix et à devenir aussi embrouillé que les métaphores de la présente phrase.

Heatherlegh est le plus aimable docteur qui fut jamais et son ordonnance invariable pour tous les malades est: «Couchez bas, marchez lentement et tenez-vous au frais.»

Il dit qu’il y a plus de gens victimes du surmenage que ne le comporte l’importance de ce monde.

Il prétend que le surmenage a tué Pansay, qui mourut entre ses bras, il y a environ trois ans. Il a certes le droit d’être très affirmatif et il rit quand j’expose ma théorie, à savoir que Pansay avait une fêlure à la tête et qu’un petit morceau du Monde Ténébreux passa au travers et l’écrasa au point qu’il en mourût.

—Pansay lâcha la rampe, dit Heatherlegh, après la stimulation que lui avait donnée un long congé passé en Angleterre. Il se peut qu’il se soit ou non conduit comme un gredin envers mistress Keith-Wessington. Mon idée à moi est que le travail que lui donna l’installation de Katabundi lui cassa les reins et qu’il se mit à ruminer et à s’exagérer une de ces flirtations de la Peninsular and Oriental comme on en voit tous les jours. Il était certainement fiancé à miss Mannering, et c’est bien elle qui a rompu leur engagement. Puis, il prit un froid qui lui donna la fièvre, et toutes ces sottises à propos de fantômes se donnèrent libre cours. Le surmenage fut le point de départ de sa maladie; il le tint debout et finit par tuer ce pauvre diable. Portez-le au passif du système qui use un homme à faire la besogne de deux hommes et demi.

Cela, je ne le crois pas.

Il m’arrivait souvent de demeurer au chevet de Pansay, pendant que Heatherlegh était en visite chez ses clients et que je me tenais prêt à répondre à tout appel.

Il me crevait en décrivant, d’une voix basse, uniforme, la procession qui ne cessait de défiler au pied de son lit.

Il avait sur son langage l’empire qu’exerce un malade.

Quand il fut guéri, je lui suggérai d’écrire toute son histoire de A jusqu’à Z.

Je savais que l’encre pourrait l’aider à se soulager l’esprit.

Il était en proie à une fièvre violente pendant qu’il écrivait et le style pour Magazines à horreurs tragiques, qu’il adopta, ne le calma point.

Deux mois après, il fut l’objet d’un rapport qui le déclarait apte à reprendre le service, mais en dépit du fait qu’on avait un pressant besoin de lui pour aider un commissaire, dont le personnel était trop restreint, à franchir péniblement les difficultés d’un déficit, il aima mieux mourir. Il jura jusqu’au dernier jour qu’il était possédé par une sorcière.

Je reçus de lui son manuscrit avant sa mort, et voici sa version datée de 1885, et telle qu’il la mit par écrit.

* * *

Mon médecin me dit que j’ai besoin de repos et de changement d’air.

Il est assez probable que j’aurai l’un et l’autre avant peu,—un repos que le messager en uniforme rouge, non plus que le coup de canon de midi ne sauraient troubler; un changement d’air bien autrement complet que ne pourrait me le donner un steamer en partance pour l’Angleterre.

En attendant, je suis décidé à rester où je me trouve, et bravant carrément les ordres de mon médecin, à prendre l’Univers entier pour confident.

Vous apprendrez, vous, la nature précise de ma maladie, et vous jugerez aussi par vous-mêmes s’il fut jamais homme né d’une femme, sur cette terre de misères, qui ait été tourmenté comme je le fus.

Je parle en ce moment comme pourrait le faire un criminel condamné à la pendaison, avant qu’on tire les verrous de la trappe. Ainsi donc mon récit, pour fantastique, pour hideusement improbable qu’il puisse paraître, mérite au moins l’attention.

Je suis absolument convaincu qu’il ne trouvera jamais la moindre créance.

Il y a deux mois, j’aurais mis à la porte comme fou ou comme ivre l’homme qui aurait osé me le raconter.

Il y a deux mois, j’étais l’homme le plus heureux de l’Inde. Aujourd’hui il n’en est pas, de Peshawar jusqu’à la mer, un homme qui soit plus misérable.

Mon médecin et moi, nous sommes seuls à le savoir.

Son explication, c’est que j’ai le cerveau, l’estomac et la vue également atteints d’une façon légère, ce qui produirait mes «illusions» fréquentes et persistantes.

Illusions! ah vraiment! Je le traite de sot, mais il continue à me soigner avec le même infatigable sourire, les mêmes manières pleines de douceur professionnelle, les mêmes favoris rouges régulièrement coupés, si bien que je finis par me regarder comme un malade ingrat, de mauvais caractère. Mais vous allez en juger par vous-mêmes.

Il y a trois ans, j’eus la bonne fortune,—pour mon malheur suprême,—de faire le voyage de Gravesend à Bombay, au retour d’un long congé, en compagnie d’une certaine Agnès Keith-Wessington, mariée à un officier de la région de Bombay.

Il ne vous importe en aucune façon de savoir quelle sorte de femme c’était. Contentez-vous d’apprendre qu’avant la fin du voyage, elle et moi, nous étions désespérément épris l’un de l’autre.

Le ciel sait qu’aujourd’hui je puis affirmer cela sans la moindre parcelle de vanité.

Dans les aventures de cette sorte, il y a toujours quelqu’un qui donne et quelqu’un qui reçoit.

Dès le premier jour de notre liaison de mauvais augure, j’eus conscience que la passion d’Agnès était une passion plus forte, plus dominatrice,—et si je puis employer cette expression—un sentiment plus pur que le mien.

Reconnaissait-elle ce fait, alors? Je ne saurais le dire.

Par la suite, il devint pour nous deux d’une cruelle évidence.

Arrivés à Bombay pendant le printemps, nous nous rendîmes à nos destinations respectives, et nous ne nous revîmes plus pendant les trois ou quatre mois qui suivirent.

Alors mon congé et son amour nous amenèrent tous deux à Simla.

Nous y passâmes la saison ensemble.

Mon feu de paille y flamba pour mourir piteusement avec la fin de l’année. Je ne cherche point à m’excuser. Je ne prétends point me disculper.

Mistress Wessington avait fait bien des sacrifices pour moi. Elle était prête à tout quitter.

En août 1882, elle apprit de ma propre bouche que j’en avais assez de sa présence, que j’étais las de sa compagnie, que le son de sa voix m’était une fatigue.

Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se seraient lassées de moi, comme je me déclarais las d’elle. Sur le même nombre, soixante-quinze se seraient promptement vengées par un flirt actif, bien manifeste avec d’autres hommes.

Mistress Wessington était la centième.

Jamais mon aversion ouvertement exprimée, jamais les mauvais procédés, malgré la brutalité dont j’assaisonnais nos entrevues, n’eurent le moindre effet sur elle.

—Jack, mon chéri, tel était son éternel roucoulement, je suis convaincue que c’est un malentendu,—un affreux malentendu, et nous redeviendrons bons amis un de ces jours. Je vous en prie, pardonnez-moi, Jack, mon cher.

Les torts étaient de mon côté, je le savais. Et de le savoir, cela changeait ma pitié en une endurance passive, et puis de temps en temps, en une haine aveugle, par ce même instinct qui nous presse à poser méchamment le pied sur une araignée que nous n’avons encore qu’à moitié tuée.

Et la saison de 1882 s’acheva avec cette haine dans mon cœur.

L’année suivante, nous nous retrouvâmes à Simla, elle avec sa face monotone et ses timides essais de réconciliation, moi ayant toujours jusque dans la dernière fibre de mon être la répulsion qu’elle m’inspirait.

Plusieurs fois, il me fut impossible d’éviter le tête-à-tête avec elle, et chaque fois elle me tint exactement le même langage.

Toujours cette plainte déraisonnable qu’il n’y avait «qu’un malentendu», toujours cet espoir «qu’un jour ou l’autre nous redeviendrions bons amis.»

Si j’avais tenu à regarder, j’aurais pu m’apercevoir qu’elle ne vivait que par cette espérance.

Elle s’affaiblissait, s’amaigrissait de mois en mois.

Vous admettrez avec moi, tout au moins qu’une telle conduite était bien faite pour conduire un homme au désespoir. On ne la lui demandait pas. C’était puéril, indigne d’une femme. Je soutiens qu’elle était fort à blâmer.

Et pourtant, parfois, dans les nuits noires, hantées par la fièvre et l’insomnie, je me suis pris à penser que j’aurais pu lui témoigner plus de bonté. Mais c’est là réellement une «illusion.»

Il m’aurait été impossible de continuer à feindre que je l’aimais, quand je ne l’aimais plus. Le pouvais-je? Cela eût été déloyal pour tous les deux.

L’année dernière, nous nous rencontrâmes encore, sur le même pied qu’auparavant. Toujours ces appels monotones, toujours mes réponses d’une sèche brièveté.

Je voulus tout au moins lui montrer combien étaient vains, inutiles, ses efforts pour reprendre nos anciennes relations.

La saison s’avançait.

Nous nous séparâmes,—c’est-à-dire qu’elle rencontra des difficultés pour me voir, car j’avais à m’occuper d’affaires tout autres et plus absorbantes.

Quand je pense à loisir à cela dans ma chambre de malade, la saison de 1884 m’apparaît comme un cauchemar confus où la lumière et l’ombre s’entremêlent d’une manière fantastique.

La cour que je faisais à la petite Kitty Mannering, mes espoirs, mes doutes, mes craintes, les longues chevauchées ensemble, l’aveu que je lui fis de ma passion en tremblant, sa réponse, puis par-ci par-là, la vision d’une figure pâle voltigeant dans le rickshaw, avec des livrées noir et blanc que j’avais jadis guettées avec tant d’ardeur, le salut de la main gantée de mistress Wessington, puis dans nos rencontres, en de bien rares tête-à-tête, la fatigante monotonie de ses prières.

J’aimais Kitty Mannering, d’un amour pur, sincère, et à mesure que je l’aimais davantage, j’éprouvais une haine croissante contre Agnès. En août, Kitty et moi nous nous fiançâmes.

Le lendemain, je rencontrai ces maudits jhampanies porteurs de chaises en leur livrée de pies, derrière Jakko, et me laissant aller à un mouvement passager de pitié, je m’arrêtai pour mettre mistress Wessington au courant de tout.

Elle le savait déjà.

—Ainsi donc, mon cher Jack, j’apprends que vous êtes fiancé.

Puis, après un court silence:

—Je suis sûre que c’est un malentendu, un affreux malentendu. Nous redeviendrons bons amis, Jack, autant que nous l’étions.

Ma réponse aurait fait faire la grimace même à un homme. Elle fit à la mourante, que j’avais devant moi, l’effet d’un coup de fouet.

—Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous faire de la peine, mais c’est la vérité, c’est la vérité.

Et mistress Wessington s’écroula entièrement découragée.

Je fis demi-tour et la laissai finir son voyage tranquillement.

Je sentis, mais seulement pendant une minute ou deux, que je m’étais conduit comme le dernier des goujats.

Je tournai la tête et je vis qu’elle avait fait faire demi-tour à son rickshaw, sans doute dans l’intention de me rejoindre.

Cette scène et l’endroit où elle se passa sont restés photographiés dans ma mémoire.

Le ciel rayé de pluie (nous étions à la fin de la saison humide), les prés à la nuance ternie, dégouttants d’eau, la route boueuse, et les escarpements de rochers noirs, entaillés par la poudre, formaient un arrière-plan sombre sur lequel se dessinaient nettement sur le noir les livrées noir et blanc des porteurs, le rickshaw à caisse jaune, et mistress Wessington penchant sa tête avec sa chevelure dorée.

Elle tenait son mouchoir de la main gauche, et, dans son épuisement, se renversait sur les coussins du rickshaw.

Je fis prendre à mon cheval un chemin de traverse près du réservoir de Sanjowlie, et je m’enfuis, littéralement.

Une fois je crus entendre un faible appel:

—Jack!

C’était peut-être une imagination. Je ne m’arrêtai point pour m’en assurer.

Dix minutes plus tard, je rencontrai Kitty à cheval et le charme d’une longue promenade avec elle me fit oublier cette entrevue.

Mistress Wessington mourut huit jours après et ainsi disparut l’inexprimable fardeau qu’était son existence pour la mienne.

Parfaitement heureux je regagnai les plaines.

Trois mois ne s’étaient pas écoulés que je ne songeais plus à elle, à moins que de vieilles lettres retrouvées ne vinssent rafraîchir désagréablement le souvenir de nos relations défuntes.

En janvier, j’avais déterré tout ce qui restait de notre correspondance au milieu de mes affaires en désordre et je l’avais jeté au feu.

Au commencement d’avril de cette même année 1885, j’étais de nouveau à Simla—Simla à moitié abandonné, et je passais tout mon temps à des promenades d’amoureux avec Kitty.

Il fut décidé que notre mariage aurait lieu à la fin de juin.

Vous comprendrez par là qu’aimant Kitty comme je l’aimais, je ne dis rien de trop en affirmant qu’à cette époque, j’étais l’homme le plus heureux qu’il y eût dans l’Inde.

Quatorze jours charmants s’écoulèrent sans que je m’aperçusse de leur fuite.

Puis, revenant soudain au sentiment des convenances qui s’imposent aux mortels dans la situation où nous étions, je fis remarquer à Kitty qu’un anneau de fiançailles était le signe extérieur et visible de sa dignité de jeune fiancée et qu’elle devait sans retard se rendre chez Hamilton pour se faire prendre la mesure d’un anneau de ce genre.

Jusqu’à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié une question aussi vulgaire.

Nous nous rendîmes donc chez Hamilton le 15 avril 1885.

Rappelez-vous bien,—quelles que soient les dénégations de mon médecin sur ce point,—que j’étais alors en parfaite santé, que je possédais une intelligence parfaitement équilibrée, que j’avais l’esprit absolument en repos.

Kitty et moi, nous entrâmes ensemble dans le magasin de Hamilton, et là, sans m’inquiéter des autres chalands, je pris mesure à Kitty d’une bague, en présence du commis que cela amusait fort. La bague était un saphir avec deux diamants.

Ensuite nous descendîmes à cheval la pente qui mène au pont de Combermere et chez Peliti.

Pendant que mon poney gallois tâtait prudemment sa route parmi les cailloux roulants et que Kitty, à mes côtés, riait et gazouillait,—pendant que tout Simla, c’est-à-dire tout ce qui était arrivé des plaines, se groupait autour de la salle de lecture et de la vérandah de Peliti,—j’entendis une voix qui m’appelait, par mon nom de baptême, d’une distance qui me semblait immense.

Je crus avoir déjà entendu cette voix-là, mais sans pouvoir d’abord préciser ni l’époque ni l’endroit.

Dans le court espace de temps qu’il faut pour parcourir l’intervalle entre la route qui passe devant le magasin de Hamilton et la première planche du pont de Combermere, j’avais passé en revue une demi-douzaine de personnes capables de commettre un pareil solécisme, et j’avais fini par me persuader que c’était un bourdonnement d’oreilles.

Juste en face du magasin de Peliti, mon regard fut arrêté par la vue de quatre porteurs de chaise, en livrée couleur de pie, qui traînaient un rickshaw à caisse jaune, article de bazar à bon marché.

En un instant ma pensée se reporta à la dernière saison et à mistress Wessington, avec une sensation d’irritation et de répugnance.

N’était-ce pas suffisant que cette femme fût morte, que tout fût fini? Ne fallait-il pas encore que ses serviteurs en noir et blanc reparussent pour me gâter cette heureuse journée?

Au service de qui étaient-ils maintenant?

Je m’en informerais et je demanderais à leur maître de me faire la faveur toute personnelle de modifier leur livrée.

Je prendrais, au besoin, ces hommes à mon service. Je leur achèterais les habits qu’ils avaient sur le dos.

Impossible de décrire le flot de souvenirs importuns que fit affluer en moi leur présence.

—Kitty, m’écriai-je, voici les jhampanies de cette pauvre mistress Wessington qui reparaissent. Je me demande qui les a pris maintenant.

Kitty avait lié superficiellement connaissance avec mistress Wessington la saison précédente et s’était vivement intéressée à cette femme maladive.

—Quoi? Où cela? demanda-t-elle. Je ne les crois nulle part.

Au moment même où elle parlait, son cheval faisant un écart pour éviter un mulet chargé, se jeta juste devant le rickshaw qui avançait.

J’eus à peine le temps de jeter un mot d’avertissement quand je vis, avec une horreur indicible, le cheval et l’amazone passer à travers les hommes et le véhicule, comme s’ils avaient été une légère vapeur.

—Qu’y a-t-il? s’écria Kitty. Qu’est-ce qui vous a fait jeter cet appel affolé? Si je suis fiancée, je ne tiens pas à ce que l’Univers entier le sache. Il y avait bien assez de place entre le mulet et la vérandah, et si vous croyez que je ne sais pas me tenir à cheval... Tenez!

Sur quoi la volontaire Kitty, redressant sa tête mignonne, se mit à lancer sa monture au grand galop dans la direction du kiosque à musique.

Elle s’attendait bien, comme elle me l’a dit plus tard, à être suivie par moi.

Qu’y avait-il? Rien, en somme. Ou bien j’étais fou, ou bien j’étais ivre, ou bien Simla était hanté par des démons.

Je retins mon cheval impatient et fis demi-tour.

Le rickshaw avait également fait demi-tour, et maintenant il était bien en face de moi, près du parapet de gauche du pont de Combermere.

—Jack! Jack! mon chéri!

Cette fois impossible de se méprendre sur les mots! Ils résonnaient dans mon cerveau comme si on les avait hurlés à mes oreilles.

—C’est un affreux malentendu, j’en suis sûre. Je vous en prie, pardonnez-moi, et nous redeviendrons bons amis.

La capote du rickshaw s’était rabattue en arrière, et à l’intérieur,—aussi vrai que j’espère, que j’invoque, le jour, la mort, cette mort que je redoute pendant la nuit,—je vis mistress Keith-Wessington, assise, le mouchoir à la main, et penchant sur sa poitrine sa tête blonde.

Combien restai-je de temps à regarder fixement? Je ne sais.

A la fin, je revins à moi-même, quand mes sais, prenant la bride du cheval, me demandèrent si j’étais indisposé.

Il n’y a qu’un pas de l’horrible au trivial.

Je dégringolai de mon cheval et courus, en chancelant, chez Peliti, demander un verre de cherry-brandy.

Deux ou trois couples s’y trouvaient, groupés autour des tables et discutant les potins du jour.

Les banalités qu’ils échangeaient me réconfortèrent mieux que n’auraient pu le faire les consolations de la religion.

Je me jetai au beau milieu de la conversation. Je bavardai. Je ris. Je plaisantai, et cela avec une figure aussi livide, aussi tirée que celle d’un cadavre, ainsi que me le montra un coup d’œil jeté sur la glace.

Trois ou quatre hommes remarquèrent mon état, et le mettant au compte d’un nombre immodéré de petits verres, s’efforcèrent charitablement de m’éloigner du groupe des promeneurs.

Mais je refusai de me laisser emmener.

J’avais besoin de la société de mes semblables: quand un enfant a pris peur dans l’obscurité, il fait irruption au milieu de la société réunie à table.

J’avais dû causer pendant près de dix minutes qui me donnèrent pourtant la sensation de l’éternité, quand j’entendis la voix claire de Kitty qui m’appelait du dehors.

Une minute après, elle entrait dans la salle et me reprochait vivement d’avoir manqué si gravement à tous mes devoirs.

Elle vit dans ma figure quelque chose qui l’arrêta soudain.

—Quoi! Jack, s’écria-t-elle. Qu’avez-vous fait? Qu’est-il arrivé? Êtes-vous malade?

Acculé ainsi à un mensonge formel, je dis que je m’étais trop exposé au soleil.

Il était cinq heures du soir, d’une soirée brumeuse d’avril. Le soleil ne s’était pas montré de tout le jour.

Je m’aperçus de ma faute dès que j’eus parlé. Je fis une tentative pour la rattraper. Je bafouillais sans remède et, en proie à une rage indicible, je suivis Kitty dehors, accompagné des sourires des gens qui me connaissaient.

Je trouvai quelques mots pour m’excuser (lesquels? je les ai oubliés). J’alléguai que je me sentais défaillir, et je rentrai au trot à mon hôtel, laissant Kitty terminer, toute seule, la promenade à cheval.

Arrivé dans ma chambre, je m’assis et tentai de me débarrasser du cauchemar en raisonnant avec calme.

Me voilà donc, moi, Théobald Jack Pansay, fonctionnaire civil du Bengale, ayant reçu une bonne éducation.

Nous sommes en l’an de grâce 1885.

Il est à présumer que je jouis de tout mon bon sens.

Il est certain que je me porte bien et j’ai planté là ma fiancée à cause de l’épouvante que m’a causée l’apparition d’une femme morte et enterrée depuis huit mois.

Impossible de nier ces faits.

Rien n’était plus éloigné de mon esprit qu’un souvenir quelconque de mistress Wessington, au moment où Kitty et moi nous sommes sortis du magasin Hamilton.

Rien n’était plus complètement banal que le mur qui s’étend en face de chez Peliti.

Il faisait grand jour.

La route était pleine de monde, et cependant, vous le voyez, au mépris de toute loi des probabilités, au mépris de toutes les lois naturelles, une figure est sortie du tombeau pour se montrer à moi.

Le cheval arabe de Kitty a passé à travers le rickshaw, de sorte que si je pouvais espérer qu’une femme, ressemblant extraordinairement à mistress Wessington avait pris à gage le véhicule et les coolies avec leur livrée, cette espérance s’évanouissait.

Je tournai, je tournai bien des fois la meule de la pensée et chaque fois je revins à mon impuissance, à mon désespoir.

La voix était aussi inexplicable que l’apparition.

J’eus d’abord la folle idée de mettre Kitty dans ma confidence, de lui demander de m’épouser tout de suite.

Entre ses bras je défierais le fantôme qui occupait ce rickshaw.

«Après tout, raisonnais-je, la présence du rickshaw est à elle seule une preuve suffisante qu’il s’agit d’une hallucination spectrale. On peut voir les fantômes d’hommes et de femmes, mais les fantômes de coolies et de voitures, certainement non. Tout cela est absurde; peut-on imaginer le fantôme d’un homme des Collines?»

Le lendemain, j’envoyai une lettre pleine de repentir à Kitty pour la supplier d’oublier mon étrange conduite de la veille au soir.

Ma déesse était encore furieuse et il fallut aller m’excuser en personne.

J’expliquai donc, avec une abondance de parole due à une longue méditation nocturne en vue d’inventer un mensonge, que j’avais été pris de palpitations de cœur, résultat d’une indigestion.

Cette solution, éminemment pratique, produisit son effet.

Kitty et moi, nous fîmes dans l’après-midi une promenade à cheval, où nous eûmes entre nous l’ombre de mon premier mensonge.

Rien ne put lui plaire, à l’exception d’un temps de trot autour de Jakko.

J’avais les nerfs encore ébranlés par la dernière nuit et je protestai faiblement contre cette idée.

Je suggérai la colline de l’observatoire, Jutogh, la route du marché de Boileau, n’importe quoi plutôt que le tour de Jakko.

Kitty témoigna de la mauvaise humeur, et se montra quelque peu colère.

Je cédai par crainte de provoquer une nouvelle brouille.

Nous partîmes donc ensemble vers Chota Simla.

Nous fîmes une grande partie du trajet à pied, puis selon notre habitude, l’on se mit au trot à un mille ou deux du Couvent jusqu’à la partie horizontale de la route qui mène au Réservoir de Sanjowlie.

Ces malheureux chevaux semblaient avoir des ailes et mon cœur battait de plus en plus vite à mesure que nous nous rapprochions du sommet de la montée.

Pendant toute l’après-midi, je n’avais fait que penser à mistress Wessington, et chaque pouce de la route de Jakko gardait un souvenir de nos promenades et de nos entretiens.

Les éboulis en étaient pleins. Les pins les répétaient en murmurant au-dessus de nos têtes. Les torrents, grossis par les pluies, se tordaient de rire en se contant cette histoire humiliante et le vent chantait très haut à mes oreilles ma mauvaise action.

Quand fut arrivé le moment psychologique, au milieu de l’endroit nivelé qu’on appelle le Mille des Dames, l’horrible cauchemar me guettait.

Il n’y avait en vue aucun autre rickshaw, rien que les quatre porteurs en noir et blanc, le véhicule à caisse jaune, et la tête à chignon d’or de la femme qui l’occupait, tout en apparence tel que je l’avais laissé huit mois et demi auparavant.

Pendant un instant je crus que Kitty devait voir ce que je voyais: nous nous harmonisions si bien en toutes choses!

Mais ses premiers mots me désabusèrent.

—Pas une âme en vue! Venez, Jack, nous allons jouer à qui arrivera premier aux bâtiments du Réservoir.

Son nerveux petit arabe partit comme un oiseau, mon gallois le suivant de près, et dans cet ordre nous arrivâmes sous les escarpements.

Une demi-minute plus tard, nous étions à moins de cinquante yards du rickshaw.

Je tirai sur les rênes de mon gallois et reculai un peu.

Le rickshaw était en plein milieu de la route.

L’arabe passa encore une fois au travers et mon cheval passa à sa suite.

—Jack, Jack, mon chéri, je vous en prie, pardonnez-moi...

La phrase pleurarde m’arriva aux oreilles, puis après un intervalle ce fut:

—C’est un malentendu, un affreux malentendu.

J’éperonnai mon cheval comme un possédé.

Quand je tournai la tête du côté des usines du Réservoir, les livrées noir et blanc étaient encore à attendre,—à attendre patiemment, au bas des pentes grises, et le vent m’apportait un écho moqueur des mots que je venais d’entendre.

Kitty blagua ferme le silence que je gardai pendant tout le reste de la promenade.

Jusqu’alors j’avais causé d’une façon décousue, au hasard, mais se fût-il agi de ma vie, je n’aurais plus été capable de parler d’une façon naturelle. Aussi depuis Sanjowlie jusqu’à l’Église dus-je garder un silence prudent.

Ce soir-là, je devais dîner chez les Mannering et j’eus à peine le temps de trotter jusque chez moi pour m’habiller.

Sur la route de la colline de l’Élysée, j’entendis deux hommes qui causaient dans l’obscurité.

—C’est une chose curieuse, disait l’un d’eux, que tout ait disparu sans laisser la moindre trace. Vous savez que ma femme avait une affection désordonnée pour cette personne. Ce n’est pas que j’aie jamais rien trouvé de remarquable en elle. Ne m’a-t-elle pas demandé de recueillir son vieux rickshaw et ses coolies et de n’épargner pour cela ni démarches ni dépenses, n’est-ce pas une fantaisie morbide? Oui, j’appelle cela une fantaisie de malade, mais j’ai fini quand même par faire ce que me demandait la Memsahib. Le croiriez-vous? L’homme, à qui elle l’avait loué, m’a dit que les quatre coolies,—c’étaient quatre frères,—sont tous morts du choléra sur la route de Hardwar, les pauvres diables! Quant au rickshaw, c’est l’homme lui-même qui l’a mis en morceaux. Il m’a dit qu’il ne se servait jamais du rickshaw d’une Memsahib qui était morte. Ça lui portait la déveine. Drôle d’idée, n’est-ce pas? Vous imaginez-vous cette pauvre petite mistress Wessington portant la guigne à quelqu’un, si ce n’est à elle-même?

A cet endroit de la causerie, j’éclatai de rire, mais mon rire sonnait faux à mes oreilles.

Après tout il existait donc des rickshaws fantômes, il y avait donc des emplois-fantômes dans l’autre monde?

Combien mistress Wessington payait-elle ses hommes?

A quelles heures les employait-elle?

Où allaient-ils?

La réponse apparut sous une forme visible: l’horrible apparition était là, me barrant le passage, dans le crépuscule.

Les morts vont vite et voyagent par des raccourcis ignorés des vulgaires coolies.

J’éclatai une seconde fois d’un rire bruyant et je retins soudain mon rire: Je craignais de devenir fou.

Je dus être fou jusqu’à un certain point, car je me souviens que je tirai les rênes de mon cheval au moment même où je fus devant le rickshaw et que je dis poliment bonjour à mistress Wessington.

Sa réponse fut celle que je ne connaissais que trop.

Je l’écoutai jusqu’au bout et je répliquai que j’avais déjà entendu tout cela, mais que je serais enchanté si elle avait quelque autre chose à dire.

Je ne sais quel malicieux démon plus fort que moi dut me posséder ce soir-là, car je me rappelle vaguement avoir passé cinq minutes à raconter les banalités du jour à la Chose que j’avais devant moi.

—... Fou comme un lièvre de mars... ou ivre. Max, tâchez de le ramener chez lui.

Sûrement cette voix-là n’était point celle de mistress Wessington!

Les deux hommes avaient surpris les propos que je tenais en l’air, tout seul, et ils étaient revenus sur leurs pas pour me regarder.

Ils se montrèrent très bons, très calmes, et d’après leurs propos, il était aisé de conclure qu’ils me jugeaient tout à fait gris.

Je les remerciai en phrases confuses et rentrai au trot à mon hôtel.

J’y changeai de toilette et j’arrivai chez les Mannering avec dix minutes de retard.

Je donnai comme excuse que la nuit était très noire. Kitty me gronda pour ce retard indigne d’un amoureux et je m’assis.

La conversation était déjà devenue générale, ce qui me permettait d’adresser quelques tendres propos à mon adorée, quand je m’aperçus qu’à l’autre bout de la table un homme replet, aux favoris rouges, racontait, avec force embellissements, sa rencontre avec un ivrogne inconnu, ce soir-même.

Quelques détails me convainquirent que le sujet de son récit était l’incident qui avait eu lieu une demi-heure auparavant.

Au milieu de son récit, il jeta des regards autour de lui pour quêter des applaudissements, ainsi que le font les conteurs de profession et soudain il s’écroula désemparé sur son siège.

Il y eut un moment de silence embarrassant.

L’homme aux favoris rouges balbutia quelques mots pour donner à entendre «qu’il avait oublié le reste», et sacrifia ainsi la réputation de bon conteur qui lui avait coûté six saisons de labeur.

Je lui en sus gré du fond du cœur et me remis à mon poisson.

Le dîner tirait à sa fin.

Avec un regret sincère, je me séparai de Kitty.

Je n’étais pas plus certain de mon existence que je ne l’étais de la présence de la Chose, de l’autre côté de la porte.

L’homme aux favoris rouges, qui m’avait été présenté comme le docteur Heatherlegh, de Simla, s’offrit à me tenir compagnie pour le trajet que nous devions faire ensemble.

J’acceptai avec reconnaissance.

Mon instinct ne m’avait pas trompé.

La Chose m’attendait sur le Mail, et pour mettre le comble à son système de copier ironiquement nos usages, elle avait à l’avant une lanterne allumée.

L’homme aux favoris rouges alla droit au fait, sans perdre de temps, en des termes qui montraient qu’il avait réfléchi à l’aventure pendant tout le dîner.

—Dites donc, Pansay, que diable aviez-vous donc ce soir sur la route de l’Élysée?

La soudaineté de la question m’arracha une réponse avant que j’eusse le temps de me mettre en garde.

—Ça! dis-je en montrant du doigt la Chose.

—Ça, ce doit être le D. T.[J] ou bien l’hallucination, si je ne me trompe. Or, vous ne buvez pas, je l’ai bien vu au dîner. Donc, ça ne peut pas être du D. T. Il n’y a absolument rien à l’endroit que vous me montrez, et cependant vous suez, vous tremblez de peur comme un poney effrayé. D’où je conclus que c’est une hallucination. Et je dois m’y connaître. Venez jusque chez moi. Je demeure là-bas sur la route basse de Blessington.

A mon extrême joie, le rickshaw, au lieu de nous attendre, marcha à vingt pas en avant de nous et le fit à notre allure, que nous prenions le pas, le grand trot ou le petit trot.

Pendant la durée de cette longue nuit, je dis à mon compagnon tout ce que je vous ai dit jusqu’à présent.

—Eh bien, vous avez gâché une des meilleures histoires sur laquelle j’aie jamais mis la langue, dit-il, mais je vous pardonne à raison de ce que vous avez souffert. Venez chez moi maintenant, et faites ce que je vous ordonnerai et quand je vous aurai guéri, jeune homme, que cela vous apprenne à éviter les femmes et les mets indigestes jusqu’au jour de votre mort.

Le rickshaw marchait d’une allure régulière, en avant, et mon ami aux rouges favoris semblait prendre grand plaisir à m’entendre décrire avec précision les détails de l’aventure.

—Hallucination, Pansay. Tout est dans l’œil, le cerveau et l’estomac. Mais le plus essentiel de tous, c’est l’estomac. Vous avez un cerveau trop gonflé, un trop petit estomac, et des yeux profondément atteints. Rétablissez l’estomac, et le reste suivra. Et donnez tout ce qui est français pour une pilule hépatique. Je me charge d’être votre seul médecin à partir de cette heure. Vous êtes un phénomène beaucoup trop intéressant pour m’en dessaisir.

A ce moment, nous étions dans les ombres épaisses de la route basse de Blessington.

Le rickshaw s’arrêta brusquement sous une terrasse couverte de pins et surplombant la route.

Je m’arrêtai instinctivement aussi, en expliquant pourquoi.

Heatherlegh lança un juron.

—Ah! ça! vous figurez-vous que je vais passer une nuit à geler sur cette côte pour une illusion cerebro-stomacho-oculaire... Grands Dieux! Qu’est-ce que c’est que cela?

On entendit un bruit étouffé; un nuage aveuglant de poussière se forma devant nous, puis ce furent des craquements, des froissements de branches brisées.

La terrasse, avec les pins, les arbustes, et tout le reste, s’était écroulée sur une longueur de dix yards, obstruant toute la route qui passait au-dessous.

Les arbres déracinés chancelèrent, se balancèrent un instant dans l’ombre, pareils à des géants ivres, puis s’abattirent parmi les autres avec un fracas de tonnerre.

Nos deux chevaux étaient immobiles, suaient de peur.

Dès que le craquement de la terre et des pierres qui dégringolaient se fut calmé, mon compagnon me dit à mi-voix:

—L’ami, si nous avions avancé, nous serions en ce moment à dix pieds sous terre. Il y a plus de choses au ciel et sur terre... Venez chez moi, Pansay, et remercions Dieu. J’ai grand besoin d’un doigt de quelque chose.

Nous revînmes sur nos pas jusqu’à la côte de l’église, et j’arrivai chez le docteur Heatherlegh un peu après minuit.

Les tentatives pour me guérir commencèrent presque aussitôt, et pendant une semaine, il me conserva constamment sous ses yeux.

Bien des fois durant ces huit jours, je bénis l’heureuse chance qui m’avait mis en relation avec le plus capable et le meilleur des médecins de Simla.

De jour en jour mon entrain revint. Mon caractère reprit son égalité.

De jour en jour aussi, j’en vins à admettre la théorie de Heatherlegh qui imputait l’hallucination spectrale à l’état des yeux, du cerveau et de l’estomac.

J’écrivis à Kitty pour lui dire qu’une entorse légère causée par une chute de cheval me retenait chez moi pour quelques jours, et que je serais rétabli avant qu’elle eût le temps de regretter mon absence.

Le traitement de Heatherlegh était aussi simple que possible: il consistait en pilules hépatiques, bains froids et exercices violents, pris à la tombée de la nuit ou à la pointe du jour, car ainsi qu’il le faisait remarquer avec sagesse: «Un homme qui a une entorse à la cheville ne fait pas douze milles par jour et votre jeune dame serait bien étonnée si elle vous voyait.»

A la fin de la semaine, après de fréquents examens de la pupille et du pouls, la prescription d’un régime strictement sévère et de la marche à pied, Heatherlegh me renvoya avec autant de brusquerie qu’il m’avait pris sous sa direction.

—Mon garçon, je garantis votre cure mentale, et cela revient à dire que je vous ai guéri de la plupart de vos maladies corporelles. Maintenant tirez vos grègues d’ici le plus tôt que vous pourrez et allez-vous-en faire votre cour à miss Kitty.

Je m’efforçais de lui exprimer ma gratitude pour sa bonté.

Il m’interrompit:

—Ne vous figurez pas que j’ai fait cela pour vous. J’entrevois que vous vous êtes conduit dans toute cette affaire comme un coquin. Mais, malgré tout, vous êtes un phénomène, et un phénomène aussi curieux que vous êtes un mufle. Non... reprit-il en m’interrompant une seconde fois... pas même une roupie, s’il vous plaît! Allez-vous-en et voyez si vous retrouverez ces troubles des yeux, du cerveau, de l’estomac. Je vous donnerai un lakh, chaque fois que vous l’éprouverez.

Une demi-heure plus tard, j’étais dans le salon des Mannering avec Kitty.

J’étais ivre de l’ivresse que donne le bonheur présent et de la certitude que je ne serais plus persécuté par cette odieuse apparition.

Fort du sentiment de ma sécurité toute récente, je proposai aussitôt une promenade à cheval, et j’indiquai ma préférence pour un trot autour de Jakko.

Jamais je ne m’étais senti aussi dispos, aussi plein de vitalité, d’esprits purement animaux que dans cet après-midi du 30 avril.

Kitty était enchantée du changement survenu dans mon aspect, et elle m’en fit compliment dans son langage charmant et plein de franchise.

Nous sortîmes ensemble de chez les Mannering, riant, causant. Puis nous partîmes au trot comme autrefois sur la route de Chota Simla.

J’avais hâte d’arriver au Réservoir de Sanjowlie, pour y redoubler la fermeté de ma conviction.

Les chevaux faisaient de leur mieux, mais ils me paraissaient trop lents.

Kitty était étonnée de ma turbulence.

—Voyons, Jack, s’écria-t-elle à la fin, vous vous conduisez comme un enfant. Qu’est-ce que vous faites?

Nous étions juste au bas du Couvent, et par pure bravade, je faisais faire à mon gallois des plongeons, des courbettes à travers la route, tout en le chatouillant avec la boucle de ma cravache.

—Qu’est-ce que je fais, ma chère? Mais rien. Tout juste rien du tout. Si vous étiez restée une semaine à ne rien faire que de rester couchée, vous seriez aussi turbulente que moi.

Chantant et fredonnant dans votre gaîté bruyante, Toute joyeuse de vous sentir vivre, Maître de la nature, Seigneur de la terre visible, Seigneur des cinq sens.

Ma citation était à peine sortie de mes lèvres, et nous n’avions pas encore tourné l’angle au-dessus du Couvent. En avançant de quelques yards, on eût pu voir jusqu’à Sanjowlie.

Au milieu de la route plane étaient arrêtés les hommes à livrée noir et blanc, le rickshaw à caisse jaune, et mistress Keith-Wessington.

Je tirai sur les rênes, je regardai, je me frottai les yeux, et je dus prononcer quelques mots, à ce que je crois.

La première chose, dont je me souviens ensuite, c’est que j’étais étendu la face contre terre sur la route, et que Kitty, en larmes, était agenouillée près de moi.

—Est-ce que c’est parti, enfant? fis-je d’une voix entrecoupée.

Kitty ne fit que pleurer plus fort.

—Qu’est-ce qui est parti, Jack, mon chéri? Qu’est-ce que cela veut dire? Il doit y avoir quelque part un malentendu, Jack, un affreux malentendu.

Ses dernières paroles me remirent debout, affolé, dans un délire momentané.

—Oui, il y a quelque part un malentendu, répétai-je, un affreux malentendu. Venez, regardez cela.

Je me rappelle confusément avoir pris Kitty par le poignet et l’avoir traînée sur la route jusqu’à l’endroit où était la Chose, avoir supplié Kitty de lui parler, de lui dire que nous étions fiancés, que ni la mort ni l’enfer n’étaient capables de rompre le lien qui nous unissait, avoir tenu bien d’autres propos de ce genre que Kitty est seule à connaître.

De temps à autre je m’adressais à l’épouvantable créature qui était dans le rickshaw, pour la prendre à témoin de ce que j’avais dit, lui demander de cesser une torture qui me tuait.

Dans ces propos, je suppose que je dus apprendre à Kitty mes relations passées avec mistress Wessington, car je vis qu’elle m’écoutait attentivement, la figure très pâle et les yeux flamboyants.

—Je vous remercie, monsieur Pansay, dit-elle. Cela suffit amplement. Saïs, ghora lao.

Les saïs, impassibles comme le sont toujours les Orientaux, étaient revenus avec les chevaux qu’ils avaient repris.

Quand Kitty se remit en selle d’un bond, je tins la bride et la suppliai de m’écouter et de me pardonner.

La réponse, que j’obtins d’elle fut un coup de cravache qui m’atteignit de la bouche à l’œil, et un mot d’adieu que même aujourd’hui je suis incapable d’écrire.

Dès lors je jugeai, et je ne me trompais pas, que Kitty savait tout, et je reculai en titubant jusqu’à côté du rickshaw. Une coupure saignante me sillonnait la figure et le cinglant coup de cravache avait fait gonfler la chair en un relief bleu.

A ce moment même, Heatherlegh, qui avait dû nous suivre de loin, moi et Kitty, arriva au trot.

—Docteur, dis-je en lui montrant du doigt ma figure, voici comment miss Mannering a signé le décret par lequel elle me congédie et... vous me ferez plaisir de m’envoyer ce lakh dès que vous le jugerez à propos.

La mine de Heatherlegh m’arracha un éclat de rire, malgré mon état misérable.

—Je joue ma réputation professionnelle, commença-t-il.

—Ne faites pas le nigaud, j’ai perdu le bonheur de ma vie, et vous ferez mieux de me ramener à la maison.

Pendant que je parlais, le rickshaw avait disparu.

Alors je perdis la notion de tout ce qui se passait.

Le sommet de Jakko me paraissait onduler, se soulever comme le bord d’un nuage et tomber sur moi.

Sept jours plus tard (c’est-à-dire le 7 mai) je revins à moi et me trouvai dans la chambre de Heatherlegh.

J’étais plus faible qu’un petit enfant.

Heatherlegh m’examinait avec attention de derrière les papiers amoncelés sur son bureau.

Les premiers mots n’étaient guère encourageants, mais j’étais trop épuisé pour en être fortement ému.

—Voici vos lettres que miss Kitty vous a renvoyées. Vous autres, jeunes gens, vous écriviez beaucoup. Voici un paquet qui ressemble à une bague, et il y avait un billet fort gai de papa Mannering; j’ai pris la liberté de le lire et de le brûler. Le vieux gentleman n’était pas enchanté de vous.

—Et Kitty? demandai-je d’un ton morne.

—Encore plus raide que son père, à en juger par ce qu’elle dit. Par la même occasion, vous avez dû laisser échapper un tas de vieux souvenirs avant que je vous aie retrouvé. Elle dit que quand on s’est conduit envers une femme comme vous l’avez fait envers mistress Wessington, on devrait se tuer, ne fût-ce que par pitié pour son espèce. C’est une petite virago à la tête chaude, votre moitié d’orange. Elle tient pour certain que vous étiez dans un accès de delirium tremens quand tout ce tapage sur la route de Jakko s’est produit. Elle dit qu’elle mourra plutôt que de vous adresser la parole.

Je poussai un gémissement et me tournai de l’autre côté.

—Maintenant vous avez à prendre votre parti, mon ami. Cet engagement doit être rompu et les Mannering ne veulent pas se montrer trop exigeants à votre égard. Aura-t-il été rompu à raison de delirium tremens ou à raison de crises épileptiques? Désolé de ne pouvoir vous offrir d’autre alternative, à moins que vous ne préfériez la folie héréditaire. Dites un mot, et je parlerai d’accès. Tout Simla connaît la scène qui s’est passée au Mille des Dames. Allons, je vous donne cinq minutes pour songer à cela.

Je crois que pendant ces cinq minutes j’explorai les cercles les plus profonds de l’Enfer qu’il soit permis à l’homme terrestre de parcourir.

Et en même temps je me voyais trébuchant à travers les sombres labyrinthes du doute, de la souffrance, du désespoir le plus profond.

Je me demandais, comme Heatherlegh assis sur sa chaise pouvait se le demander, laquelle de ces terribles alternatives je devais choisir.

Bientôt je m’entendis parler d’une voix que j’eus peine à reconnaître:

—Ils sont diablement difficiles en fait de moralité dans ce pays-ci. Parlez-leur d’accès, Heatherlegh, et joignez-y mes compliments. Maintenant laissez-moi dormir un peu.

Alors mes deux moi se rejoignirent et ce fut seulement mon moi (rendu à moitié fou, possédé du diable) qui se retourna avec agitation dans mon lit, en remontant pas à pas le cours des événements du dernier mois.

—Mais je suis à Simla, me répétais-je sans cesse, moi Jack Pansay, je suis à Simla, et il n’y a pas de fantômes ici! C’est chose déraisonnable de la part de cette femme de soutenir qu’il y en a. Pourquoi Agnès n’a t-elle pas pu me laisser tranquille? Je ne lui ai jamais fait aucun mal. Il eût pu se faire que ce fût moi aussi bien qu’Agnès. Seulement je ne serais pas revenu exprès pour la tuer. Pourquoi ne peut-on pas me laisser en paix? Me laisser en paix et heureux?

Il était midi bien sonné quand je me réveillai pour la première fois.

Le soleil avait beaucoup baissé à l’horizon avant que je me fusse endormi,—endormi du sommeil du criminel sur son chevalet de torture, où il est trop épuisé pour éprouver encore de la douleur.

Le lendemain, il me fut impossible de me lever.

Heatherlegh me dit le matin qu’il avait reçu une réponse de M. Mannering et que, grâce à ses bons offices (ceux de Heatherlegh), l’histoire de ma maladie avait circulé partout dans Simla où tout le monde me plaignait.

—Et c’est peut-être plus que vous ne méritez, conclut-il agréablement, et pourtant Dieu sait si vous avez passé par une sévère épreuve! Cela ne fait rien. Nous vous guérirons encore, entêté phénomène.

Je me refusai fermement à être guéri.

—Vous avez été déjà beaucoup trop bon pour moi, mon vieux, dis-je, mais je ne me soucie pas de vous déranger plus longtemps.

Au fond du cœur, j’en étais sûr, rien de ce que pouvait faire Heatherlegh n’était capable d’alléger le fardeau qui m’avait été imposé.

A cette conviction se joignit un sentiment de révolte désespérée, impuissante, contre la déraison de toute cette affaire.

Il y avait des vingtaines de gens qui ne valaient pas mieux que moi et pour lesquels le châtiment avait du moins été ajourné à l’autre monde.

Je trouvais une amère, une cruelle injustice à avoir été tout particulièrement désigné pour un sort si affreux.

De temps à autre cet état d’esprit faisait place à un autre dans lequel le rickshaw et moi, nous étions les seules réalités au milieu d’un monde d’ombres, où Kitty était un fantôme, où M. Mannering, Heatherlegh, tous les autres gens que j’avais connus, hommes et femmes, étaient des fantômes, où les grandes montagnes grises elles-mêmes n’étaient plus que des ombres créées pour me torturer.

J’étais violemment jeté d’un état d’esprit dans un autre.

Cela dura sept jours pénibles.

Mon corps prenait de jour en jour plus de force jusqu’à ce qu’enfin un regard jeté dans la glace de la chambre à coucher m’apprit que j’étais rentré dans la vie ordinaire, et que j’étais redevenu ce que sont les autres hommes.

Chose assez curieuse, ma figure ne portait aucune trace de la lutte que j’avais traversée. Elle était pâle, il est vrai, mais aussi dépourvue d’expression, aussi banale qu’elle le fut jamais.

Je m’étais attendu à une altération permanente, à une preuve visible de la maladie qui me rongeait: je n’aperçus rien.

Le 15 mai, je quittai la maison de Heatherlegh à onze heures du matin et l’instinct du célibataire me conduisit au Club.

Là je vis que tout le monde connaissait mon histoire telle que l’avait débitée Heatherlegh, et tous me témoignèrent gauchement une bienveillance et des attentions anormales.

Néanmoins je reconnus que pendant tout le reste de ma vie, je serais mêlé à mes semblables, sans être l’un d’eux, et j’enviai avec amertume les coolies rieurs qui étaient là-bas, au Mail.

Je déjeunai au Club et à quatre heures j’allai flâner en désœuvré sur le Mail dans le vague espoir de rencontrer Kitty.

Près du kiosque à musique, ce que je vis, ce furent les livrées noir et blanc et j’entendis près de moi la prière que m’avait déjà adressée mistress Wessington.

Le rickshaw fantôme et moi, nous parcourûmes côte à côte et en silence la route de Chota Simla.

Aux environs du Bazar, Kitty et un cavalier nous atteignirent et nous dépassèrent.

J’aurais été un chien errant sur la route qu’elle n’eût pas fait moins d’attention à moi.

Elle ne me fit pas même l’honneur d’accélérer le pas, bien que la soirée pluvieuse eût pu lui servir d’excuse.

Aussi Kitty et son compagnon, moi et ma fantastique Lumière d’amour, nous fîmes le tour de Jakko, par couples.

La route ruisselait d’eau. Les puits formaient des gouttières pareilles à des gargouilles, qui se déversaient sur les rocs du dessous, et l’air était saturé d’une pluie fine.

Deux ou trois fois, je me surpris à dire, presque à haute voix:

—Je suis Jack Pansay en congé à Simla, dans le Simla de tous les jours, avec sa banalité. Je ne dois pas oublier cela, je ne dois pas oublier cela.

Puis, je faisais un effort pour me rappeler les cancans que j’avais entendus au Club, les prix remportés par les chevaux d’un tel ou d’un tel, en un mot tout ce qui se rapportait au monde anglo-indien dans son train-train de tous les jours, que je connaissais si bien.

Je répétai même la table de multiplication très vite pour ma propre satisfaction, pour me convaincre tout à fait que je n’avais pas encore perdu la raison.

Cela me réconforta beaucoup et m’empêcha pendant un certain temps d’entendre mistress Wessington.

Une fois de plus, je gravis péniblement la pente du couvent et m’engageai sur la route de nouveau.

Là, Kitty et l’homme partirent au trot, et je restai en tête à tête avec mistress Wessington.

—Agnès, dis-je, voudriez-vous rabattre la capote et me dire ce que signifie tout cela?

La capote se rabattit en arrière sans faire de bruit et je me trouvai face à face avec ma défunte maîtresse.

Elle portait la toilette qu’elle avait lorsque je la vis pour la dernière fois de son vivant.

Elle tenait encore de la main droite le petit mouchoir de poche et de la main gauche le même porte-cartes. Une femme défunte depuis huit mois, et qui tient un porte-cartes!

Il me fallut répéter ma table de multiplication et poser les deux mains sur le parapet en pierre de la route pour m’assurer que cela du moins était de la réalité.

—Agnès, répétai-je, ayez pitié de moi, et dites-moi ce que tout cela signifie?

Mistress Wessington se pencha en avant et tourna la tête de ce mouvement étrange et vif que je connaissais si bien, et elle parla.

Si mon histoire n’a pas déjà follement franchi les bornes de toute créance humaine, c’est maintenant que j’aurais à m’excuser.

Je le sais, personne, non, personne, pas même Kitty, pour qui ceci est écrit dans le but de justifier jusqu’à un certain point ma conduite, personne ne me croira; mais je vais continuer.

Mistress Wessington parla et je fis avec elle tout le trajet depuis la route de Sanjowlie jusqu’au tournant au dessous de l’habitation du commandant en chef. Tout comme si j’avais marché à côté du rickshaw d’une femme vivante, nous causâmes avec animation.

Le second et le plus cruel de mes états d’esprit maladifs s’était soudain emparé de moi, et pareil au Prince du poème de Tennyson, «je croyais me mouvoir dans un monde de fantômes».

Il y avait eu un garden-party chez le commandant en chef et nous nous joignîmes tous deux à la foule des gens rentrant chez eux.

Quand je les regardais, il me semblait que c’étaient eux les ombres, des ombres fantastiques, impalpables, qui se séparaient pour laisser passer à travers elles le rickshaw de mistress Wessington.

Qu’est-ce que nous dîmes pendant ce mystérieux entretien? Je ne puis ou plutôt je n’ose pas le répéter.

Le commentaire qu’aurait fait Heatherlegh se serait réduit à un rire bref et à la remarque que j’avais caressé une chimère cerebro-stomacho-oculaire.

C’était une scène fantastique et en même temps charmante, d’un charme tout particulier, inépuisable.

Se pouvait-il que dans cette autre vie je fusse en train de faire la cour une seconde fois à la même femme que j’avais tuée par ma cruauté et mon indifférence?

Je rencontrai Kitty sur la route qui ramenait chez elle.

C’était une ombre parmi d’autres ombres.

Si je devais décrire tous les incidents de la quinzaine suivante dans leur ordre, mon récit n’en finirait pas et votre patience se lasserait.

Tous les matins, tous les soirs, le rickshaw-fantôme et moi, nous nous promenions ensemble dans Simla.

Partout où j’allais, j’étais suivi des quatre domestiques à livrée noire et blanche.

Ils m’accompagnaient quand je sortais de mon hôtel ou que j’y retournais.

Au théâtre, je les retrouvais au milieu d’une bande de porteurs braillards.

En dehors de la vérandah du club, après une longue soirée de whist, au bal anniversaire de la naissance de la reine, ils attendaient patiemment que je reparusse, et de même en plein jour, quand j’allais faire des visites.

A cela près qu’il ne projetait point d’ombre, le rickshaw-fantôme avait l’air d’un rickshaw réel qui aurait été de bois et de fer.

Plus d’une fois j’ai failli avertir un ami qui allait grand train de prendre garde à ne pas se heurter contre lui.

Plus d’une fois j’ai parcouru le Mail en soutenant une vive conversation avec mistress Wessington, ce qui provoquait une stupéfaction indicible chez les passants.

Avant huit jours de ces allées et venues, j’appris que la théorie des «accès» avait été écartée pour faire place à celle de la folie. Mais je ne changeai rien à mon genre de vie.

Je faisais des visites, je montais à cheval, je dînais en ville sans jamais éprouver la moindre gêne.

J’avais pour la société de mes semblables une passion que je n’avais jamais éprouvée jusqu’alors.

J’étais avide de prendre ma part des réalités de la vie et en même temps j’éprouvais un vague malaise quand j’étais resté trop longtemps séparé de ma fantastique compagne.

Il me serait presque impossible de décrire mes variables états d’esprit depuis le 15 mai jusqu’au présent jour.

Tour à tour la présence du rickshaw me remplissait d’horreur, de crainte aveugle, ou d’une sorte de vague plaisir, ou de sombre désespoir.

Je n’osais sortir de Simla et je savais qu’y rester, c’était me tuer.

Je savais en outre que mon destin me condamnait à mourir d’une mort lente, un peu chaque jour.

Ma seule préoccupation était d’aller aussi tranquillement que possible jusqu’au bout de mon châtiment.

Tantôt j’avais un désir ardent de voir Kitty et j’assistais à ses flirts effrontés avec un inconnu, ou pour parler plus exactement, avec mes successeurs.

Cela m’intéressait, m’amusait.

Elle était autant en dehors de ma vie que j’étais en dehors de la sienne.

Le jour, j’étais presque content de me promener avec mistress Wessington.

La nuit je suppliais le ciel de me laisser rentrer dans le monde tel que je le connaissais.

Et au-dessus de ces états d’esprit successifs planait la sensation d’étonnement engourdi, indécis, de cette fusion du visible et de l’invisible, qui se mêlaient si étrangement sur cette terre, dans le but de pourchasser, de mettre aux abois, de pousser dans la tombe une pauvre âme.

* * *

27 août.

Heatherlegh m’a donné ses soins sans jamais se lasser et m’a dit seulement hier que je devrais faire une demande de congé pour maladie.

Une demande pour échapper de la compagnie d’un fantôme! Une demande pour obtenir que le gouvernement veuille bien me permettre de me débarrasser de cinq fantômes et d’un rickshaw aérien en allant en Angleterre!

La proposition de Heatherlegh m’a fait éclater d’un rire presque convulsif.

Je lui ai dit que j’attendrais tranquillement le dénoûment à Simla et je suis sûr que ce dénoûment ne tardera pas.

Croyez-moi quand je dis que je le redoute à un degré que je ne saurais exprimer; pendant la nuit je me tourmente de mille spéculations sur la façon dont surviendra ma mort.

Mourrai-je décemment dans mon lit comme doit mourir un gentleman anglais? Ou bien mon âme me sera-t-elle arrachée pendant une dernière promenade, pour aller prendre place éternellement à côté de ces fantômes impénétrables?

Reprendrai-je mon vasselage d’autrefois dans le monde futur, ou retrouverai-je une Agnès qui aura horreur de moi, et à laquelle je serai enchaîné pour l’éternité?

Planerons-nous ensemble sur la scène où nous avons vécu, et jusqu’à la consommation des siècles?

A mesure que se rapproche le jour de ma mort, l’horreur intense qu’éprouve toute chair, en face des esprits échappés de l’autre côté de la tombe, se fait de plus en plus puissante.

C’est chose terrible que de descendre tout vivant parmi les morts quand vous n’avez parcouru que la moitié à peine de votre existence.

Il est mille fois plus terrible d’attendre, comme je le fais, au milieu de vous, en proie à la terreur de je ne sais quoi.

Plaignez-moi, au moins pour mon «illusion», car je sais que vous ne croirez rien de ce que j’ai écrit ici.

Et pourtant s’il fut jamais un homme voué à la mort par les puissances des ténèbres, cet homme c’est moi.

Et pour être juste, plaignez-la aussi. Car si jamais une femme fut tuée par un homme, j’ai tué mistress Wessington.

Et la dernière phase de mon châtiment s’appesantit sur moi en ce moment même.

Notes in this chapter

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