MON HISTOIRE VRAIE DE FANTOME
Albert Savine translation
Quand je traversai le désert, il en était ainsi... quand je traversai le désert...
(La Cité de l’épouvantable nuit.)
Dans cette histoire-ci, il s’agit uniquement de fantômes.
Il y a dans l’Inde des fantômes qui se présentent sous la forme de corps gras, froids, gluants, qui se cachent dans les arbres au bord de la route jusqu’à ce que passe un voyageur.
Alors ils se laissent choir sur son cou et s’y accrochent.
Il y a aussi de terribles fantômes de femmes en couches.
Ceux-là errent par les chemins, à la tombée de la nuit, ou se cachent dans les champs de blé aux alentours des villages et se répandent en appels séducteurs. Mais quand on répond à leur invitation, c’est la mort dans ce monde et dans l’autre.
Ils ont les pieds retournés à l’envers, afin que tous les hommes qui ont leur sang-froid puissent les reconnaître.
Ce sont encore les fantômes des petits enfants qu’on a jetés dans les puits.
Ceux-là sautent les margelles des puits et les lisières des jungles. Ils poussent des gémissements à la lueur des étoiles, ou saisissent les femmes par le poignet, et implorent pour qu’on les soulève et les emporte.
Toutefois ces fantômes-là et ceux qui ont l’air de cadavres, sont de purs articles indigènes; ils ne s’attaquent pas aux sahibs.
On n’a aucune preuve authentique indiquant qu’ils aient jamais terrifié un Anglais, mais bien des fantômes anglais ont fait mourir de frayeur des blancs et des noirs.
Une station sur deux, au moins, a son fantôme.
On dit qu’il y en a deux à Simla, sans compter la femme qui met en mouvement le soufflet à la maison de poste de Syree sur l’Ancienne Route.
Mussoorie possède une maison hantée par un fantôme plein d’entrain.
Une dame blanche passe pour remplir les fonctions de veilleur de nuit autour d’une maison de Lahore.
A Dalhousie, on rapporte qu’une des maisons rejoue les soirs d’automne tous les épisodes d’un horrible accident qui, dans un précipice, coûta la vie à un cavalier et à sa monture.
Murrée a un fantôme gai et, maintenant que le choléra y a donné un coup de balai, elle va en avoir un qui sera mélancolique.
A Mian Mir, ce sont les logements des officiers, dont les portes s’ouvrent toutes seules, et dont les meubles sont, affirme-t-on, sujets à des bruits de craquement, dûs, non point à la chaleur de juillet, mais au poids des Invisibles qui s’étirent sur les chaises.
Peshawar compte quelques maisons que personne ne louerait volontiers.
Il y a quelque chose de mauvais—et ce n’est point la fièvre,—dans un grand bungalow d’Allahabad.
Quant aux anciennes provinces, elles fourmillent littéralement de maisons hantées et des armées de fantômes manœuvrent le long de leurs principales artères.
Plusieurs des relais de poste, sur la grande route centrale, ont de commodes petits cimetières dans leur enceinte, qui attestent «les changements et les hasards de cette vie mortelle» au temps où les gens faisaient en voiture le trajet de Calcutta au nord-ouest.
Ces bungalows sont des endroits où on ne s’installe point sans protester.
Généralement, ils sont très vieux, toujours sales, et le Khansamah y est aussi vétuste que le bungalow. Tantôt, il est affecté de loquacité sénile, tantôt, il tombe dans les longues somnolences de l’âge.
Dans ces deux états, il n’est bon à rien.
Si vous vous fâchez, il vous parlera d’un sahib défunt et enterré il y a quelque trente ans, et il vous dira que quand il était au service du sahib, pas un khansamah de la province ne l’égalait.
Après quoi il bafouille, il grimace, il tremblote, il s’agite parmi les plats et vous regrettez votre irritation.
Il n’y a pas longtemps, mes obligations m’imposaient la fréquentation des bungalows où sont les relais de poste.
Je ne passais jamais trois nuits de suite dans la même maison et j’en vins à connaître à fond toute la séquelle.
J’ai habité ceux qui ont été construits par le gouvernement, avec des murs de briques rouges et des plafonds en charpente de fer, avec l’inventaire du mobilier affiché dans chaque chambre, et, sur le seuil, un cobra surexcité, pour vous souhaiter la bienvenue.
J’ai habité ceux qui ont été «appropriés», de vieilles maisons affectées au service des bungalows, où rien n’était à sa place et où on n’avait pas même un poulet pour dîner.
J’ai habité des palais réformés, où le vent soufflait à travers la façade de marbre ouvragé d’une façon tout aussi opposée au confort que s’il avait soufflé par une vitre brisée.
J’ai habité des bungalows où la dernière inscription sur le registre des voyageurs remontait à quinze mois et où on coupait avec un sabre la tête au chevreau qui devait être accommodé au curry.
Ma bonne fortune m’y a fait rencontrer des gens de toute sorte, depuis les missionnaires voyageurs aux manières réservées, depuis les déserteurs des régiments anglais, jusqu’aux vagabonds ivres, qui jetaient des bouteilles de whisky sur tous les passants, et la fortune, plus favorable encore, m’a fait échapper à une séance d’accouchement.
Étant donné qu’une bonne partie de la tragédie qu’est notre vie, se passait dans ces bungalows, je m’étonnais de n’avoir point rencontré de fantômes.
Certes, un fantôme, qui hanterait les environs d’un bungalow, serait un fantôme atteint de folie; mais il est mort dans les bungalows un tel nombre de fous, qu’il doit y avoir un fort tant pour cent de fantômes fous.
L’heure venue, j’ai trouvé mon fantôme ou, pour mieux dire, mes fantômes, car il y en avait deux.
Nous appellerons ce bungalow-là le relais de Katmal; mais cela c’était le côté insignifiant de l’horrible chose.
Quand on a la peau sensible, on n’a pas le droit de dormir dans les bungalows de relais: on doit prendre femme.
Le bungalow de Katmal était vieux, moisi, laissé à l’abandon. Le sol était de briques usées, les murs sales et les fenêtres presque noires de poussière.
Il était situé sur un chemin de traverse très fréquenté par les sous-commissaires auxiliaires indigènes de tout genre, depuis l’administration des Finances jusqu’à celle des Forêts, mais les vrais sahibs étaient rares.
Le Khansamah, que la vieillesse avait presque ployé en deux, l’avouait.
Quand j’arrivai, le temps s’était mis, dans la région, à la pluie capricieuse et irrégulière, avec accompagnement constant de vent, dont chaque rafale faisait un bruit d’ossements desséchés dans les raides palmiers arack qui se dressaient au dehors.
Le Khansamah perdit complètement la tête à mon arrivée.
Il avait été jadis au service d’un sahib. Il me nomma un homme bien connu, qui avait été enterré plus d’un quart de siècle auparavant, et me montra une photographie sur cuivre qui représentait cet homme à l’époque préhistorique de sa jeunesse.
J’avais vu son portrait en gravure sur acier un mois auparavant, en tête d’un des volumes de ses Mémoires (et je me sentis plus vieux qu’Hérode).
Le jour tomba et le Khansamah vint m’apporter à manger. Il ne se risqua pas à prétendre que ce qu’il m’offrait était khana (de la nourriture humaine); il appela cela ratub, et ratub signifie entre autres choses «pâtée pour les chiens».
Il n’avait nullement l’intention de m’insulter en choisissant ce terme; il avait oublié l’autre mot, je suppose.
Pendant qu’il découpait les corps de divers animaux, je m’installai, non sans avoir exploré le bungalow.
Il y avait trois chambres, sans compter la mienne, qui consistait en un chenil angulaire, et chacune de ces chambres donnait dans l’autre par des portes d’un blanc enfumé, qu’assujettissaient de longues barres de fer.
Le bungalow était très solide, mais les murs de séparation des chambres étaient si légers qu’on les eut crus bâtis de bois pourris.
Quand on marchait, qu’on remuait une malle, le bruit se répercutait en écho de ma chambre aux trois autres et les murs les plus éloignés renvoyaient, en une vibration tremblante, le son des pas.
Cela me décida à fermer ma porte.
Il n’y avait pas de lampes, rien que des bougies sous de longs abat-jour en verre. Une veilleuse à huile était suspendue dans la salle de bains. Avec son aspect d’irrémédiable misère, ce bungalow était le plus répugnant de tous ceux où il m’était arrivé de m’arrêter.
Il n’y avait pas de foyer et les fenêtres refusaient de s’ouvrir. Un brasero de charbon de bois eut donc été inutilisable. La pluie et le vent éclaboussaient, gazouillaient, gémissaient autour de la maison.
Les palmiers arack craquaient et grondaient.
Une demi-douzaine de chacals aboyaient dans la clôture.
Une hyène, arrêtée à quelque distance, les narguait de son rire. Une hyène pourrait convaincre un sadducéen de la résurrection des morts, de la pire sorte de morts.
Alors arriva le ratub, mets curieux dont la composition est à la fois indigène et anglaise, et le vieux Khansamah resta debout derrière ma chaise, me parlant d’Anglais de jadis qui étaient défunts, pendant que les flammes des bougies, agitées par le vent, jouaient à cache-cache sur le lit et la moustiquaire.
C’était bien la sorte de dîner et la sorte de soirée qu’il fallait pour disposer un homme à passer en revue, un à un, ses péchés d’autrefois, et tous ceux qu’il comptait commettre s’il continuait à vivre.
Il était difficile de dormir pour plusieurs centaines de raisons.
La lampe de la salle de bain projetait dans les chambres les ombres les plus grotesques et le vent commençait à dire des bêtises.
Au moment même où les motifs de mon insomnie s’assoupirent, gorgés de sang, j’entendis la formule connue: «Nous allons le prendre et le soulever» dont se servent les porteurs de doolies.
Cela venait de l’enceinte.
Tout d’abord, il arriva un doolie, puis un second, puis un troisième.
J’entendis le bruit des doolies posés lourdement à terre.
Le volet qui faisait face à ma porte fut secoué.
—C’est quelqu’un qui s’efforce d’entrer, dis-je.
Mais personne ne parla, et je tâchai de me persuader que c’était l’effet d’une rafale.
Le volet de la chambre contiguë à la mienne fut attaqué, repoussé en arrière, et la porte intérieure s’ouvrit.
—C’est quelque sous-commissaire auxiliaire, me dis-je, et il aura amené ses amis avec lui. Maintenant, ils en ont pour une heure à causer, à cracher, à fumer.
Mais on n’entendait ni voix, ni pas.
Personne n’apportait de bagages dans la chambre voisine.
La porte se ferma et je remerciai la Providence de ce qu’on me laissait tranquille. Mais j’étais curieux de savoir ce qu’étaient devenus les doolies.
Je descendis du lit et allai regarder dans l’obscurité. Il n’y avait pas la moindre trace de doolies.
Au moment même où j’allais me recoucher, j’entendis dans la chambre voisine un bruit auquel personne ne peut se tromper, s’il jouit de l’usage de ses sens, celui que fait une bille de billard en roulant le long de la bande, lorsque le joueur joue son premier coup.
Il n’y a pas de son qui ressemble à celui-là.
Une minute après, autre roulement. Je me recouchai.
Je n’avais pas peur, non, je n’avais pas peur.
J’étais très curieux de savoir ce qu’étaient devenus les doolies, et c’est pour cela que je me recouchai d’un bond.
Une minute après, j’entendis le double bruit de déclic d’un carambolage.
Mes cheveux se dressèrent. Il est inexact de dire que les cheveux se dressent. Le cuir chevelu se contracte, et vous sentez sur toute la tête un fourmillement léger, général. Voilà ce que c’est exactement que des cheveux qui se dressent.
Il y eut un nouveau roulement et un bruit de déclic.
Les deux bruits n’avaient pu être produits que par une seule et même chose, une bille de billard.
Je raisonnai en moi-même sur l’aventure, et plus je raisonnais, moins il me semblait probable qu’un lit, une table et deux chaises—à cela se bornait le mobilier de la chambre contiguë à la mienne—pussent imiter aussi parfaitement le bruit qu’on fait en jouant au billard.
Après un autre carambolage, un trois-bandes, à ce qu’il me parut, d’après la sonorité, je cessai de raisonner.
Je tenais mon fantôme, et j’aurais donné tout au monde pour m’esquiver de ce bungalow.
Je prêtai l’oreille, et mieux j’écoutai, plus je perçus clairement les détails de la partie.
C’était tour à tour le bruit de roulement et celui du choc.
Parfois il y avait un double choc, puis un roulement, puis un autre choc.
Il n’y avait plus de doute; on jouait au billard dans la chambre à côté. Et la chambre à côté était trop petite pour contenir un billard.
Dans les intervalles où le vent se calmait, j’entendais la partie se poursuivre, les coups se succéder.
Je fis un effort pour me persuader que je n’entendais pas de bruit. Cet effort fut un échec.
Savez-vous ce que c’est que la peur? Non point la peur ordinaire qu’inspirent une insulte, un dommage ou la mort, mais la peur abjecte, frissonnante au sujet de quelque chose qui reste invisible pour vous, la peur qui vous sèche l’intérieur de la bouche, et la moitié de la gorge, la crainte qui rend moite la paume de vos mains, et vous fait faire des efforts pour avaler, afin que la luette continue à fonctionner.
Cela est la belle peur,—une grande lâcheté, et il faut l’avoir ressentie pour l’apprécier.
La simple invraisemblance d’une partie de billard dans un bungalow de relais prouverait la réalité de la chose.
Nul homme,—ivre ou à jeun,—n’était capable d’imaginer une partie de billard ni d’inventer le crachement d’un massé.
A fréquenter régulièrement les bungalows il y a un inconvénient: on entretient éternellement sa crédulité.
Si l’on disait à un homme qui passe toute sa vie dans les bungalow: «Il y a un cadavre dans cette chambre-ci, une jeune fille atteinte de folie dans cette autre. La femme et l’homme qui montent ce chameau viennent de s’échapper d’un endroit éloigné de soixante milles», l’auditeur ne se refuserait point à le croire, parce qu’il n’est rien qui ne puisse arriver dans un bungalow, quelle qu’en soit l’étrangeté, si grotesque, si horrible que ce soit.
Malheureusement cette crédulité s’étend aux fantômes.
Une personne raisonnable qui serait récemment sortie de chez elle, se fût tournée de l’autre côté et rendormie.
Moi, pas.
Aussi vrai que les centaines de créatures qui se trouvaient dans le lit finirent par m’abandonner comme une carcasse vidée, parce que la grande masse de mon sang refluait à mon cœur, j’entendis tous les coups joués pendant une longue partie de billard, dans la chambre aux échos sonores qui touchait à la mienne, de l’autre côté de la porte barrée de fer.
Ma crainte la plus forte, c’était que les joueurs eussent besoin d’un marqueur.
C’était une crainte absurde, car les êtres qui peuvent jouer dans les ténèbres sont au-dessus de ces superfluités-là.
Tout ce que je sais, c’est que je craignais cela. C’était une réalité.
Au bout d’un certain temps, la partie cessa et la porte claqua.
Je m’endormis parce que je tombais de fatigue. Sans cela j’aurais préféré rester éveillé.
J’aurais donné toute l’Asie plutôt que d’enlever la barre de la porte, pour jeter un coup d’œil dans l’obscurité de la chambre voisine.
Le matin venu, je me dis que j’avais agi sagement, prudemment, et je m’informai des moyens à prendre pour m’en aller.
—A propos, Khansamah, dis-je, qu’est-ce que faisaient ces trois doolies, cette nuit, dans mon enceinte?
—Il n’y avait pas de doolies, dit le Khansamah.
J’allai dans la chambre voisine où la lumière entra à flots par la porte.
J’étais plein de bravoure.
A cette heure j’aurais joué l’Enfer contre le diable en personne.
—Cet endroit a-t-il toujours été un relais de poste? demandai-je.
—Non, dit le Khansamah, il y a dix ou vingt ans, j’ai oublié l’époque, c’était une salle de billard.
—Une quoi?
—Une salle de billard pour les Sahibs qui ont construit le chemin de fer. Alors j’étais Khansamah dans la grande maison où logeaient les Sahibs, et je leur servais souvent des sorbets au brandy. Ces trois chambres n’en faisaient qu’une où il y avait une grande table où les Sahibs jouaient tous les soirs. Mais tous les Sahibs sont morts maintenant, et le chemin de fer va, m’avez-vous dit, jusqu’à Kaboul.
—Vous vous rappelez-vous quelque chose au sujet des Sahibs?
—Il y a longtemps de cela, mais je me rappelle un Sahib, un gros homme, toujours en colère. Un jour, il jouait ici. Il me dit: «Mangal-Khan, servez-moi un brandy-pani-do». Il se pencha sur la table pour jouer. Sa tête se baissa, se baissa et finit par toucher la table. Ses lunettes tombèrent, et quand nous—les Sahibs et moi,—nous accourûmes pour le soulever, il était mort. J’aidai à le porter dehors. Et c’était un vigoureux Sahib, mais il est mort, et moi, le vieux Mangal-Khan, je vis encore, par votre faveur.
C’était suffisant, et plus que suffisant.
Je tenais mon fantôme, un article de premier choix avec preuves à l’appui.
Je comptais écrire à la société de Recherches psychiques: je jetterais l’Empire dans la stupeur par cette nouvelle. Mais je jugeai bon de mettre tout d’abord quatre-vingt milles de terres cultivées et cadastrées entre moi et ce relais de poste, et cela avant la nuit.
La Société pourrait ensuite envoyer son agent officiel examiner le cas.
Je rentrai dans ma chambre et fis mes paquets après avoir mis par écrit les détails.
Pendant que je fumais, j’entendis de nouveau le bruit du déclic. Cette fois il y eut un raté, un queuté, car le roulement fut fort court.
La porte était ouverte, et je pus regarder dans la chambre. Clic! Clic! Un carambolage!
J’entrai sans peur dans la chambre, car il y faisait soleil et au dehors soufflait une fraîche brise.
Le jeu invisible marchait avec un entrain terrible.
Et cela n’avait rien d’étonnant: un petit rat infatigable courait de tous côtés au-dessus du plafond enfumé, et un fragment du châssis de la fenêtre, qui s’était détaché et que la brise secouait, battait contre le verrou de la fenêtre.
Cela imitait à s’y méprendre le choc des billes de billard.
Impossible aussi de ne pas reconnaître le roulement des billes sur la table du billard. Ah! j’étais bien excusable. Même quand je fermais mes yeux qui s’étaient ouverts à la lumière, ce bruit ressemblait extraordinairement à celui d’un jeu animé.
Alors entra, de fort mauvaise humeur, le fidèle compagnon de mes peines, Kadir Baksh.
—Ce bungalow-ci est très mauvais, bon pour les basses castes. Pas étonnant que Votre Présence ait été dérangée et soit toute mouchetée. Trois équipes de porteurs de doolies sont venues cette nuit à une heure avancée pendant que je dormais dehors. Ils ont dit que c’était leur habitude de coucher dans les chambres réservées aux Européens. Le Khansamah est-il un homme d’honneur? Ils ont essayé d’entrer, mais je leur ai dit de s’en aller. Rien d’étonnant, si ces Porias ont passé la nuit ici, que Votre Présence soit toute couverte de taches. C’est une honte. C’est l’œuvre d’un homme dégoûtant.
Kadir Baksh omit de dire qu’il avait fait payer à chaque équipe deux annas d’avance pour leur logement et qu’alors n’étant plus à portée d’être entendu de moi, il les avait chassés en les battant avec ce grand parapluie vert, dont jusqu’alors je n’avais pu deviner l’usage. Mais Kadir Baksh n’avait aucune notion de morale.
Ensuite eut lieu une entrevue avec le Khansamah, mais comme il ne tarda pas à perdre la tête, la colère fit place à la pitié, et la pitié aboutit à une longue conversation au cours de laquelle il plaça la mort du gros ingénieur Sahib dans trois stations différentes, dont deux étaient éloignées de cinquante milles. La troisième déviation l’amena à Calcutta, et cette fois le Sahib mourut en conduisant un dogcart.
Je ne partis pas aussi promptement que je l’avais décidé.
Je passai la nuit, pendant que le vent, le rat, le cadre de la fenêtre et le verrou jouaient une bruyante partie en cent cinquante.
Puis le vent changea, et les billes s’arrêtèrent.
Je m’aperçus que j’avais réduit à néant une authentique histoire de fantôme.
Si j’avais seulement arrêté mes investigations au bon moment, j’aurais pu faire de cela quelque chose.
Et c’était là ma plus amère pensée.