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Sous les déodars

A L’ENTRÉE DE L’ABIME

Albert Savine translation

On dit que c’était une marée inattendue. Le Seigneur, qui l’a envoyée, sait tout ce qu’il en est. Mais à mon oreille restera toujours présent le message que les cloches laissèrent tomber des airs et ce furent pour moi des cloches terribles, celles qui lancèrent dans les ténèbres cet appel «Enderby».

Jean Ingelow.

Il était une fois un Homme, sa Femme, et un «Tertium Quid».

Tous les trois étaient pauvres de sens, mais c’était la Femme qui en manquait le plus.

L’Homme aurait dû avoir l’œil sur sa Femme, et celle-ci éviter le Tertium Quid, lequel, à son tour, aurait mieux fait d’avoir une femme à soi, après une cour honnête et franche, à laquelle nul n’aurait pu trouver à redire, dans les parages de Jakko ou de la colline de l’Observatoire.

Quand vous voyez un jeune homme montant un poney couvert d’écume blanche, le chapeau en arrière sur la tête, dévaler de la colline à un train de quinze milles à l’heure pour aller retrouver une jeune personne qui montrera, en le voyant, la surprise qui convient, vous approuverez naturellement ce jeune homme, vous lui souhaiterez une nomination dans l’administration, vous vous intéresserez à son bien-être, et quand le moment propice sera venu, vous leur ferez présent de pinces à sucre ou d’une selle de dame, selon vos ressources et votre générosité.

Le Tertium Quid descendait la colline de toute la vitesse de son cheval, mais c’était pour aller au-devant de la Femme de l’Autre, et quand il remontait la côte, c’était dans le même but.

L’Autre était dans les plaines, occupé à gagner un argent que sa femme dépenserait à s’acheter des toilettes, des bracelets de quatre cents roupies, et autres objets de luxe de cette sorte et tout aussi coûteux.

Il faisait une rude besogne et lui envoyait chaque jour une lettre ou une carte postale.

De son côté, elle lui écrivait chaque jour et lui disait avec quelle impatience elle attendait qu’il revînt à Simla.

Quant au Tertium Quid, il était toujours là, se penchant par-dessus son épaule et riant pendant qu’elle écrivait les billets.

Puis, tous deux montaient à cheval pour mettre la lettre à la poste.

Or, Simla est une localité singulière, qui a ses mœurs à elle, et à moins d’y avoir passé au moins six saisons, on n’est pas en état de prononcer avec preuves de fait, genre de démonstration qui mérite le moins de confiance dans les tribunaux.

Pour ces raisons, et d’autres qu’il n’est pas nécessaire d’invoquer, je me refuse à déclarer formellement qu’il existât quoi que ce fût de condamnable sans appel dans les relations qui existaient entre la Femme de l’Autre et le Tertium Quid.

S’il en existait, et que vous soyez obligé de vous faire une opinion à ce sujet, les torts étaient du côté de la Femme de l’Autre.

Elle avait des façons de petit chat et promenait partout un air de douce innocence évaporée. Mais elle en savait terriblement long dans les choses coupables.

De temps à autre, le masque tombant, les hommes s’en apercevaient, avaient le frisson et... reculaient.

Les hommes se montrent parfois délicats, et les hommes les moins délicats sont toujours les plus exigeants.

Simla est excentrique dans sa façon de traiter les amitiés.

Certaines liaisons qui se sont formées et cristallisées pendant une demi-douzaine de saisons acquièrent presque toute la sainteté du lien matrimonial et sont respectées comme telles.

Au contraire, d’autres attachements d’égale ancienneté, et selon toute apparence ayant droit aux mêmes égards, semblent ne pouvoir se faire reconnaître comme un état officiel, tandis qu’une amitié due à quelque hasard, et datant de deux mois à peine, s’installe dans une situation qui de droit appartiendrait à une amitié plus ancienne.

Ces questions-là ne sont sujettes à aucune loi qui puisse s’imprimer.

Certaines gens ont le don de s’assurer une tolérance méritée et ce don manque à d’autres.

La Femme de l’Autre ne le possédait pas.

Par exemple, regardait-elle par-dessus le mur du jardin, les femmes l’accusaient de le faire pour leur prendre leur mari.

Elle se plaignait, en termes touchants, qu’on ne lui permît pas de choisir ses amis.

Quand elle portait à ses lèvres son gros manchon blanc et vous disait cela, en regardant par-dessus l’objet et vous jetant une œillade, vous étiez convaincu qu’elle avait été calomniée d’une manière infâme, et que toutes les autres femmes avaient été trompées par leur instinct, ce qui était absurde.

On ne lui laissait pas posséder tranquillement son Tertium Quid, et elle était si étrangement faite que si on le lui avait permis, elle n’aurait connu aucune tranquillité.

Il lui fallait quelque apparence d’intrigue pour en revêtir jusqu’à ses actions les plus banales.

Après deux mois de promenades à cheval, d’abord aux environs de Jakko, puis de l’Église, puis de la colline de l’Été, puis de la colline de l’Observatoire, puis au bas de Jutogh, et enfin sur la route de voitures, où on faisait aller et retour le trajet jusqu’au défilé de Tara-Devi dans l’obscurité, elle dit au Tertium Quid:

—Frank, on dit que nous passons trop de temps ensemble: les gens sont bien méchants.

Le Tertium Quid tira sa moustache et répondit que les méchantes gens ne valaient guère la peine que les gens chics se préoccupent d’eux.

—Mais ils ne s’en tiennent pas à jaser. Ils ont écrit, écrit à mon époux, j’en suis sûre, dit la Femme de l’Autre, en tirant de la poche de sa selle une lettre qu’elle tendit au Tertium Quid.

C’était une honnête lettre, telle que l’écrivait un honnête homme, en train de cuire dans son jus, dans les plaines, pour deux cents roupies par mois (car il en laissait à sa femme huit cent cinquante) sous un banian de soie et des pantalons de coton.

Il y était dit que peut-être n’avait-elle pas songé combien il était imprudent de laisser si généralement accoler son nom à celui du Tertium Quid, qu’elle était encore trop enfant pour comprendre les dangers de ces sortes de choses; que son mari serait bien le dernier à intervenir par jalousie dans ses petites distractions et les choses qui l’intéressaient, mais qu’enfin elle ferait mieux de rompre sans bruit avec le Tertium Quid, pour être agréable à son mari.

La lettre était assaisonnée de maints petits termes d’amitié familière, qui divertirent énormément le Tertium Quid. Lui et elle en rirent si fort qu’à la distance de cinquante yards vous auriez pu voir leurs épaules s’agiter, pendant que leurs chevaux trottaient côte à côte.

Leur entretien ne vaut pas la peine d’être rapporté.

Le résultat essentiel en fut que le lendemain personne ne vit la Femme de l’Autre et le Tertium Quid ensemble. Ils étaient allés, ensemble, au cimetière, qui généralement, ne reçoit d’autres visites officielles que celles des habitants de Simla.

Un enterrement à Simla, avec le clergyman à cheval, les assistants à cheval, le cercueil geignant sur les épaules des porteurs, c’est un spectacle des plus décourageants qu’il y ait au monde, surtout quand le cortège traverse la tranchée humide, suintante, qui se trouve au bas de l’hôtel Rockcliffe, où le soleil ne pénètre jamais, où tous les filets d’eau de la montagne se donnent rendez-vous pour pleurer et gémir avant de descendre vers les vallées.

Quelquefois on s’occupe des tombes. Mais dans l’Inde, nous sommes exposés à des déplacements si fréquents qu’au bout de deux ans, les morts n’ont plus aucun ami.

Il ne leur reste plus que des connaissances, et celles-là trop occupées à s’amuser là-haut pour songer à leurs anciens camarades.

L’idée de se donner rendez-vous dans un cimetière est éminemment féminine.

Un homme eût dit tout simplement: «Laissons causer les gens et allons faire un tour sur le Mail.»

Une femme est faite tout autrement, surtout une femme comme la femme de l’Autre.

Elle et le Tertium Quid eurent le plus grand plaisir à se trouver ensemble parmi les tombes d’hommes et de femmes qu’ils avaient connus, avec qui ils avaient dansé dans les temps jadis.

Ils s’étaient munis d’une grande couverture de cheval, qu’ils avaient étendue sur l’herbe pour s’y asseoir, dans un endroit où le sol s’enfonce un peu.

C’est là que s’arrêtent les tombes pleines, et que se trouvent les fosses creusées d’avance, mais inachevées.

Tout cimetière hindou bien tenu est pourvu d’une demi-douzaine de fosses toutes creusées en cas d’urgence pour les besoins journaliers généraux.

Dans les Collines, elles sont généralement à la taille des petits enfants, parce que les enfants qui arrivent là-haut déjà affaiblis et gravement atteints, succombent souvent aux effets des pluies dans les Collines, ou bien ils attrapent la pneumonie par la faute de leurs ayahs, qui les promènent dans les bois de pins humides, après le coucher du soleil.

Naturellement, dans les cantonnements, la mesure de l’homme adulte est plus demandée. Ce sont des détails qui varient selon le climat et la population.

Un jour que la Femme de l’Autre et le Tertium Quid venaient d’arriver au cimetière, ils trouvèrent des coolies occupés à creuser le sol.

Ils avaient marqué une fosse d’adulte et le Tertium Quid demanda s’il y avait quelque sahib de malade.

Ils répondirent qu’ils ne savaient pas, mais qu’ils avaient reçu l’ordre de creuser une fosse pour un sahib.

—Mettez-vous à l’ouvrage, dit le Tertium Quid, et montrez-nous comment vous faites.

Les coolies se mirent à l’ouvrage.

La Femme de l’Autre et le Tertium Quid les regardaient en causant, pendant les deux heures qu’on mit à creuser la fosse.

Puis un coolie, emportant la terre dans un panier à mesure qu’on la tirait, sauta par-dessus la fosse.

—C’est étrange! dit le Tertium Quid. Où est mon ulster?

—Qu’est-ce qui est étrange? demanda la Femme de l’Autre.

—C’est que j’ai senti dans le dos un frisson glacial, tout comme si une oie avait marché sur ma fosse.

—Alors pourquoi rester à regarder ça? dit la Femme de l’Autre. Allons-nous-en.

Le Tertium Quid alla au bout de la fosse. Il y resta un instant à regarder, sans répondre.

Puis, laissant tomber au fond un caillou, il dit:

—C’est affreux, c’est froid, horriblement froid. Je crois bien que je ne reviendrai plus au cimetière. Je trouve qu’il n’y a rien de plaisant à voir creuser ces fosses.

Tous deux s’en allèrent à pied et furent d’avis que le cimetière donnait des idées noires.

Ils arrangèrent aussi une promenade à cheval pour le lendemain: on partirait du cimetière, on passerait par le tunnel de Mashobra, on irait jusqu’à Fagoo, et l’on reviendrait parce que tout le monde serait à la garden-party donnée par le vice-roi, à sa maison de campagne, et que tous ceux de Mashobra y seraient aussi.

En arrivant sur la route du cimetière, le cheval du Tertium Quid fit une tentative pour partir à fond de train sur la montée, parce qu’il était las d’être resté si longtemps immobile, et il trouva moyen de se luxer un tendon de l’arrière-train.

—Je serai obligé de prendre la jument demain, dit le Tertium Quid, bien qu’elle ne supporte rien qui soit moins léger qu’une bride.

Ils convinrent de tous les détails pour se retrouver au cimetière, après avoir laissé aux gens de Mashobra un temps raisonnable pour arriver à Simla.

Cette nuit-là, il y eut une forte pluie.

Le lendemain, quand le Tertium Quid se trouva au rendez-vous, il vit qu’il y avait un pied d’eau dans la nouvelle fosse, qui avait été creusée dans une argile dure et compacte.

—Par Jupiter voilà qui est abominable! dit le Tertium Quid. Figurez-vous qu’on vous emballe, et puis qu’on vous descend dans ce puits!

Alors ils se mirent en route pour Fagoo.

La jument jouait avec la bride et posait les pieds à terre avec autant de soin que si elle avait été chaussée de satin.

Le soleil brillait divinement.

La route qui descend de Mashobra à Fagoo est qualifiée officiellement de route Himalaya-Thibet,—mais ce nom-là n’empêche point qu’elle ait à peine six pieds de large en certains endroits et que la profondeur de la vallée d’en bas ne varie de mille à deux mille pieds.

—Maintenant, nous allons au Thibet, dit gaîment la Femme de l’Autre, comme les chevaux approchaient de Fagoo.

Elle se trouvait du côté de la route qui bordait le précipice.

—Dans le Thibet, répondit le Tertium Quid, aussi loin que possible des gens qui disent des choses affreuses et des époux qui écrivent des lettres stupides. Avec vous, jusqu’au bout du monde.

Un coolie, chargé d’une poutre, parut au tournant, et la jument fit un grand écart pour l’éviter, pieds de devant rentrés, hanches en saillie, ainsi que doit le faire toute jument raisonnable.

—Jusqu’au bout du monde, dit la Femme de l’Autre, en jetant par-dessus son épaule une regard qui, s’adressant au Tertium Quid, lui disait des choses inexprimables.

Il sourit, mais pendant qu’elle le regardait, son sourire se glaça en quelque sorte sur sa figure pour faire place à une sorte de ricanement nerveux, ce ricanement nerveux des gens qui ne se sentent pas fort à l’aise en selle.

La jument semblait s’effondrer par l’avant; ses naseaux émettaient un craquement sec, pendant qu’elle s’efforçait de comprendre ce qui se passait.

La pluie de la nuit précédente avait délayé la partie extérieure de la route Himalaya-Thibet, et cette route s’en allait sous elle.

—Qu’est-ce que vous faites? dit la Femme de l’Autre.

Le Tertium Quid ne répondit pas. Il eut un autre ricanement nerveux et planta ses éperons dans le flanc de la jument, qui battait la route à coups redoublés de ses pieds de devant.

La lutte s’engagea.

La Femme de l’Autre cria:

—Oh! Frank, descendez.

Mais le Tertium Quid était collé à sa selle.

Il avait la figure bleue et blanche.

Il regarda la Femme de l’Autre dans les yeux.

Alors la Femme de l’Autre saisit à deux mains la tête de la jument, la tint par les naseaux et non par la bride.

L’animal dégagea sa tête d’une secousse et dégringola en bas, en poussant un grand cri, le Tertium Quid encore en selle, avec son ricanement nerveux.

La Femme de l’Autre entendit le roulement des pierres et de la terre meuble qui se détachaient de la route, et le cri que jetèrent en s’effondrant l’homme et le cheval.

Puis tout se tut.

Elle cria à Frank de quitter sa jument et de remonter. Mais Frank ne répondit pas.

Il était là-bas, sous sa monture, à une profondeur de neuf cents pieds, où il écrasait le maïs d’un champ.

Les invités, en revenant de la fête donnée à la villa du vice-roi, dans les brouillards du soir, rencontrèrent une femme affolée.

Elle allait contournant les rampes, les yeux et la bouche grand ouverts, avec une expression qui lui donnait l’air d’une méduse.

Un homme, au péril de sa vie, l’arrêta, la descendit de sa selle, réduite à l’état de loque sans consistance, et l’assit sur le bord de la route pour tirer d’elle une explication.

Ce furent vingt minutes de perdues.

Alors on la renvoya chez elle dans la litière d’une dame, où elle resta la bouche béante, tortillant les doigts de ses gants.

Elle resta couchée les trois jours suivants, qui furent des jours de pluie, de sorte qu’elle n’assista point aux funérailles du Tertium Quid, lequel fut descendu dans dix-huit pouces d’eau, alors qu’il avait trouvé à redire à ce qu’il y en eût douze.

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