PREMIÈRE PARTIE. (continued 5)
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Le Mạder Ida ou Blal est fort long ; il se divise en plusieurs portions. Celle que j’ai visitée s’appelle le Rist Djedeïd, du nom des hauteurs qui la bordent.
II. — AQQA.
Parti de Tintazart le 28 novembre à 7 heures et demie du matin, j’arrivai à El Kebbaba, le plus oriental des qçars d’Aqqa, le même jour à 6 heures du soir. Mon escorte se composait de deux hommes. Obligé de marcher sur les territoires des Ida ou Blal et des Aït ou Mrîbeṭ, j’avais un zeṭaṭ de chaque tribu. La route de Tintazart à Aqqa peut se diviser en deux parties : de Tintazart au lit de l’Ouad Tatta, et de l’Ouad Tatta à El Kebbaba. La première partie est l’areg, tel que nous le connaissons, avec son sol uni, sablonneux et dur, ses touffes de melbina, d’aggaïa, de kemcha, ses gommiers rabougris de 1 à 2 mètres, ses serpents rocheux qui se déroulent en raies sombres à la surface blanche de la plaine ; de temps à autre, un qçar apparaît avec sa fraîche ceinture de palmiers, faisant diversion à ce monotone paysage. Deux kilomètres avant d’atteindre l’Ouad Tatta, on traverse une cuvette sans végétation appelée Imchisen ; elle est couverte d’une couche de 5 à 15 millimètres d’amersal, poudre blanche ayant l’apparence du sel, sans aucun goût. Peu après, à un kilomètre de la rivière, le sable s’amollit et se couvre d’une végétation abondante : les touffes de melbina et d’aggaïa s’élèvent ; entre elles croissent des akrass, sortes de joncs d’un vert foncé ; des tamarix se mêlent aux gommiers ; au-dessus d’eux, quelques palmiers sauvages dressent leur tête. Cette verdure s’étend jusqu’à la rive gauche de l’Ouad Tatta. Elle y cesse. Là finit l’areg et commence la seconde partie de mon trajet. Le sol, toujours plat, devient gris et pierreux ; plus de serpents rocheux sortant de terre, çà et là des plateaux bas, des talus rocailleux ; une foule de lits de torrents coupent la route : tous sont à sec, avec un fond de gros galets de 6 à 15 mètres de large ; la végétation reste la même, le gommier augmentant un peu. Tel est le pays, désert absolu, qu’on traverse de l’Ouad Tatta à El Kebbaba.
Depuis Tiiggan, dernier qçar de Tatta, je n’ai rencontré personne sur mon chemin. Les principales rivières que j’ai traversées sont : l’Ouad Adis (lit de roche large de 20 mètres, au milieu duquel coulent 3 mètres d’eau claire et courante ; berges insensibles) ; l’Ouad Tatta (il se divise en trois bras : le bras oriental a 100 mètres de large, des berges de 1 mètre à 1/2, en galets roulants, un fond de roche où serpentent 3 mètres d’eau limpide et courante, salée ; le bras central, large de 30 mètres, est à sec ; le bras occidental a 60 mètres, un lit de roche et des flaques d’eau : ces divers bras sont séparés par des langues de terre partie sablonneuses et partie couvertes de gros galets, sans végétation) ; enfin l’Ouad Foum Meskoua (il se divise en trois ou quatre bras dont le plus large a 30 mètres ; tous sont à sec, ont un lit de gros galets, et des berges à 1/2 hautes de 2 à 3 mètres). Tel était le Bani à Tisint, tel je l’ai vu à Tatta, tel je le retrouve à Aqqa. De quelque point qu’on aperçoive cette chaîne, on n’y distingue aucune différence. Partout même hauteur, même composition, même forme, même couleur. Entre les khenegs de Tatta et d’Aqqa, elle présente trois points remarquables : Foum Azerftin, kheneg étroit et désert donnant passage à l’Ouad Azerftin, ruisseau à sec ; Foum Meskoua, kheneg semblable au précédent ; Tizi Aqqa, col par où un second chemin conduit de Tatta à Aqqa. Cette voie suit le pied méridional du Bani de Tatta au col, franchit la chaîne à ce passage, et en longe le pied septentrional jusqu’au kheneg d’Aqqa. Le Tizi Aqqa est peu au-dessous du niveau général des crêtes.
L’oasis d’Aqqa, qu’on appelle aussi Aqqa ou Chaïb, ressemble à celle de Tisint. Forêt compacte de palmiers massée au sud du kheneg où l’Ouad Aqqa perce le Bani, elle s’étend en grande partie sur les bords de cette rivière. Un second cours d’eau contribue à l’arroser : l’Ouad Kebbaba sort du Bani à l’est de Foum Aqqa, coule au pied de la chaîne jusqu’au kheneg, et de là se dirige vers le sud en arrosant la portion orientale des plantations.
Les qçars d’Aqqa, comme ceux de Tisint, s’élèvent la plupart à la lisière de l’oasis ; un seul se trouve au milieu. Ils sont au nombre de dix ; en voici les noms : Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Ez Zaouïa, El Qaçba, Agadir Ouzrou, El Kebbaba, Aït Djellal, Aït Bou Feḍaïl, Aït Anter. Autrefois, Tagadirt était la première en importance : à présent, Tagadirt, Taourirt, Erḥal, Agadir Ouzrou, sont de même force ; El Kebbaba et El Qaçba sont un peu moindres ; Ez Zaouïa est la dernière : Ez Zaouïa doit son nom au sanctuaire de Sidi Ạbd Allah Oumbarek, qu’elle renferme. Dans la population, mélange de Ḥaraṭîn et de Chellaḥa, les Ḥaraṭîn dominent. Aqqa, jadis sans debiḥa, est, depuis 40 ans, sous la suzeraineté des Aït ou Mrîbeṭ. Chaque qçar a son gouvernement séparé et est administré par un chikh. Les chikhs d’Aqqa sont héréditaires, et plus puissants que ceux de Tisint et de Tatta : ils sont Chellaḥa et originaires de leurs localités, excepté celui d’El Kebbaba, qui est un des chikhs Aït ou Mrîbeṭ.
Aqqa se trouve, pour le commerce, dans les mêmes conditions que Tatta. Naguère lieu d’arrivée des caravanes du sud, elle voyait affluer sur ses marchés l’or, les esclaves, les cuirs, les tissus du Soudan. A côté d’un trafic considérable, l’industrie locale s’était développée : Aqqa était célèbre pour ses bijoux d’or. Toutes ces sources de fortune sont taries ; plus de commerce, plus d’industrie, plus de relations lointaines. Il reste une oasis comme Tatta, comme Tisint, vivant du produit de ses dattiers. Deux marchés subsistent, peu fréquentés : le Ḥad de Taourirt et le Tlâta d’Erḥal. Le trafic qui jadis enrichissait ce lieu s’est transporté à Tindouf et à Tizounin.
Aqqa égale et surpasse peut-être Tisint par son aspect riant et la beauté de sa végétation : point de fruits qu’on n’y trouve : à côté des dattes, bou sekri, bou iṭṭôb, djihel, bou feggouç, bou souaïr, elle produit en abondance figues, raisins, grenades, abricots, pêches, noisettes, pommes et coings. D’innombrables canaux arrosent ces beaux vergers. L’eau coule en toute saison et dans l’Ouad Aqqa et dans l’Ouad Kebbaba. On pêche des poissons dans le premier.
D’Aqqa on voit, dans la direction du sud, deux oasis, seules au milieu de la plaine. L’une, proche, est Oumm el Ạleg, petit qçar entouré de quelques palmiers ; l’autre, lointaine, est Tizounin, localité importante qui apparaît comme une butte grise isolée dans le désert.
Les Aït ou Mrîbeṭ, sur les terres desquels est Aqqa, sont une nombreuse tribu nomade cantonnée entre le Bani au nord, les Ida ou Blal à l’est, l’Ouad Dra au sud, diverses tribus du Sahel à l’ouest. Elle se divise en fractions, dont la plus puissante est celle des Aït ou Iran. Occupant la portion orientale du territoire, ceux-ci ont sous leur suzeraineté Aqqa, Tizounin, Tizgi el Ḥaraṭîn, Tizgi es Selam[74], Tadakoucht[75], Icht. Deux frères, Chikh Ḥamed, résidant à Tizounin, et Chikh Moḥammed, résidant à El Kebabba, les commandaient autrefois ; tous deux sont morts, et leurs enfants leur ont succédé. Une faible partie des Aït ou Iran habite les oasis tributaires, la plupart vivent sous la tente. Le groupe n’a point de mạder particulier : il possède et loue des terres dans les mạders Ida ou Blal, Tatta et Aqqa. Les discordes, fréquentes entre les diverses fractions des Aït ou Mrîbeṭ, sont rares dans l’intérieur de chacune d’elles. La tribu est indépendante, et sans relations avec le sultan.
5o. — IDA OU BLAL.
Peu après mon retour d’Aqqa, je quittai Tintazart : mes excursions aux environs, des insinuations perfides des Juifs avaient attiré l’attention sur moi et rendu mon séjour périlleux. Le Daoublali[76] Ḥaïan, mon patron, craignant un attentat contre son client, vint en hâte m’avertir des bruits qui circulaient et des dangers que je courais ; il me proposa de m’installer dans sa maison, à Toug er Riḥ. J’acceptai. Toug er Riḥ est un qçar plus petit que Tintazart. Il se dresse au milieu de l’areg, sur une butte isolée dont il couvre les pentes et couronne le sommet. Cette situation lui a fait donner par les nomades le nom de Toug er Riḥ, « fille du vent » ; il s’appelait primitivement Isbabaten. Les jardins en sont pauvres ; aucune localité de Tatta n’a moins de palmiers.
Les Ida ou Blal sont une tribu nomade, se disant d’origine arabe[77], cantonnée entre les premières pentes du Petit Atlas au nord ; les Oulad Iaḥia à l’est ; les Aït ou Mrîbeṭ à l’ouest. Au sud, elle s’étend à plusieurs journées de marche dans le désert, sans limite fixe : point de tribu entre elle et le Soudan. Si les Ida ou Blal parcourent en maîtres ce vaste territoire, leurs tentes en occupent une faible portion. Par mesure de sûreté, elles ne se disséminent pas : le plus souvent toutes sont massées en un point ; elles se divisent rarement en plus de deux groupes. La majeure partie de l’année, la tribu se tient dans le voisinage de Tisint ou de Kheneg eṭ Ṭeurfa, entre le Bani et le Dra ; au printemps, elle passe le fleuve, appelée par les riches pâturages qui se trouvent sur sa rive gauche entre lui et le Ḥamada. La zone d’opérations des Ida ou Blal s’étend au delà de leur territoire. Ces opérations consistent en deux choses : escorte et pillage de caravanes : ạnaïa et ṛazia. De Tatta à Timbouktou, de Tatta à l’Adrar, dans le triangle compris entre ces trois points, dans le Sahel au sud de l’Ouad Dra, on les trouve tantôt par petits groupes, escortant des convois, tantôt par troupes de 50 à 60, battant le pays pour en surprendre. Principaux théâtres de leurs courses, ces régions ne sont pas les seules ; ils parcourent la Feïja au nord du Bani, poussent des pointes au sud du Dra sur les Ạrib et les Berâber, apparaissent avec leurs ṛezous jusqu’au Tafilelt et au Touat.
Voici la décomposition des Ida ou Blal :
Aṭṭara ⎧ ⎪ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎪ ⎩ Soualeb.
Behenni.
Aït El Ḥaseïn.
Oulad Ạbd Allah.
Ḥaïan ⎧ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎩ Mdahi.
Oulad Bella.
Igertat.
Ida ou Blal ⎧ ⎪ ⎪ ⎪ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎪ ⎪ ⎪ ⎩ Aït Mḥammed.
Soukkan.
Ḥaïan el Bali ⎧ ⎨ ⎩ Ferarma.
Djedân.
Imoulaten.
Mekrez el Ḥadjer ⎧ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎩ Aït Mousi.
Aït Ḥamed.
El Qcîbat.
Mekrez ⎧ ⎪ ⎪ ⎨ ⎪ ⎪ ⎩ Meskis.
El Khleṭ.
Aït Oujana.
Aït Boudder.
Iannout ⎧ ⎨ ⎩ Aït Ba Ḥaman.
Aït Ḥarz Allah.
Oulad Doudoun.
Les Ida ou Blal forment environ 1800 fusils et 100 chevaux. Les chevaux étaient autrefois plus nombreux : la dernière guerre entre les Ḥaïan et les Mekrez les a décimés. Cette guerre, dont les rancunes ne sont pas éteintes, quoique la paix soit faite, s’est terminée à l’avantage des Ḥaïan. Les pertes en hommes ont été presque égales des deux côtés : il est mort 120 Ḥaïan et 150 Mekrez. Nous avons dit le motif de la querelle : l’attaque par les Mekrez d’un Chleuḥ de Tintazart, client des Ḥaïan. Un chikh héréditaire commandait jadis chaque fraction des Ida ou Blal ; seul le titre subsiste dans les familles qui le possédaient, le pouvoir n’y est plus attaché : les groupes s’administrent isolément par l’assemblée de leurs principaux membres. Un Daoublali a une grande autorité sur toute la tribu et peut, sans porter de titre, en être regardé comme chef : il s’appelle Ạli ould Ben Nạïlat. Bien qu’ayant une maison à Toug er Riḥ, il habite sous la tente, avec l’ensemble de ses concitoyens. Ḥaïan, sa considération est aussi grande chez les Mekrez que parmi les siens. Hors de cette influence, les Ida ou Blal n’en subissent que deux, à un degré moindre : l’une, temporelle, celle qu’Ạli ben Hiba, de Djebaïr, s’est acquise par ses richesses ; l’autre, spirituelle, celle du Jakani Ḥamed Digna, fils d’El Mokhtar, le marabout de Tindouf.
Les Ida ou Blal sont indépendants et ne reconnaissent point le sultan. Je demandai un jour à l’un d’eux s’ils n’avaient jamais eu de relations avec lui. « Si, me répondit-il, nous en avons eu il y a un an et demi ; voici lesquelles. Moulei el Ḥasen ayant, pendant sa campagne du Sahel, envoyé des secrétaires et des mkhaznis ramasser l’impôt dans le Ras el Ouad, nous dépêchâmes un ṛezou s’embusquer sur leur passage : quand les gens du gouvernement revinrent, avec des mulets chargés d’argent, on les attaqua, les mit en fuite, et l’on amena en triomphe parmi nous le tribut des habitants du Sous et les armes et les chevaux des mkhaznis. Telles furent les dernières relations de notre tribu avec le sultan. Je ne sache pas qu’elle en ait eu d’autres. »
Chez les Ida ou Blal, comme à Tintazart, on ne voit que de jeunes hommes : les pères ont été moissonnés dans les guerres civiles qui désolèrent la tribu et dont la dernière finit à peine. Puissants il y a quinze ans, les Ida ou Blal sont sans force à l’heure présente, épuisés par ces querelles intestines. Eux, dont le nom faisait trembler jadis tout le Sahara, ont peine à se défendre des incursions des tribus voisines. Ils sont moins occupés d’envoyer des ṛezous que de se garder contre ceux des autres. Les Berâber les attaquent sans cesse. A chaque instant on en signale une troupe sur quelque point du territoire. Nous en avons vu une se jeter sur les jardins de Tisint ; quinze jours après, une autre s’abattait sur le mạder à l’est du Rist Djedeïd. Ces incursions sont contraires à toute loi, car les Ida ou Blal sont clients des Berâber. Chaque année, ceux-ci envoient des députés percevoir le montant du tribut, une ouqia par fusil ; les Ida ou Blal qui voyagent sur leurs terres paient, en outre, 2 ouqias par chameau, une par âne et une par personne. La debiḥa existe depuis un temps immémorial : jadis les conventions en étaient respectées des deux côtés ; aujourd’hui, profitant de la faiblesse de leurs vassaux, les Berâber font exécuter les clauses à leur bénéfice et ne tiennent pas compte de celles qui sauvegardent les Ida ou Blal. Tributaires des Berâber, les Ida ou Blal sont eux-mêmes suzerains d’une foule de tribus et de districts : les Aït Jellal, les qçars de l’Ounzin, des ouads Aginan et Aït Mançour, de Tatta, de Tisint, ceux de la Feïja, sauf Qaçba el Djouạ, ceux du sud du Bani situés sur leur territoire, sont leurs clients. Ces nombreux pactes entraînent des rapports continuels entre eux et les tribus voisines : en un mois et demi, j’ai vu plus de dix députations chez eux, toutes venues pour le même objet : plaintes sur des convois attaqués malgré des debiḥas, et demandes de restitution. Les réclamants étaient des Berâber, des Aït Jellal, des Chellaḥa du Petit Atlas, jusqu’à des gens du Tafilelt. Les Ida ou Blal sortent peu du Sahara. Quelques-uns à peine ont été à Mogador ou à Merrâkech, aucun à la Mecque. Ils connaissent admirablement leur pays et sont au courant de la région qui s’étend d’ici au Tafilelt, à Ouad Noun, à Timbouktou et à l’Adrar.
Les Ida ou Blal sont en ce moment dans la dernière misère : leurs guerres intestines les avaient appauvris ; plusieurs années de famine ont mis le comble à leur détresse. En temps ordinaire, la tribu est riche : ses troupeaux, nuls aujourd’hui, sont d’habitude nombreux ; le mạder la fournit de grains ; quelques-uns de ses membres se livrent au commerce du Soudan ; enfin, elle a dans le Sahara une ressource inépuisable, par les sommes que lui vaut l’escorte des caravanes et le butin qu’elle fait en les pillant. Le ṛezou est, chez les Ida ou Blal, la première des institutions. Il s’organise de la façon suivante : un ou plusieurs individus, connus pour leur audace, annoncent qu’on va entreprendre une ṛazia et font appel aux hommes de bonne volonté. Des jeunes gens de la tribu se présentent ; souvent des Chellaḥa des qçars se joignent à eux, ou prêtent leurs chevaux moyennant une part de butin. Les ṛezous se composent de chameaux, de chevaux, ou de fantassins. Les derniers, parfois de 400 à 500 hommes, font des expéditions de courte durée et dans un rayon peu étendu. Les autres ne dépassent pas 100 combattants et opèrent au loin. Ils emmènent des chameaux chargés de dattes, s’installent auprès d’un point d’eau et envoient chaque jour des cavaliers à la découverte ; l’un d’eux aperçoit-il un convoi ou des voyageurs, il vole l’annoncer. On s’élance à la poursuite de la proie, on s’empare des marchandises, on dépouille les hommes : s’ils appartiennent à des tribus éloignées, à des tribus faibles, ou si ce sont des Juifs, on les renvoie nus, mais vivants ; s’ils sont d’une fraction proche et de qui l’on redoute des représailles, on les tue pour sauver le secret. Puis on revient aux chameaux et on guette de nouveau. Tant que durent les dattes, on reste en embuscade dans le même lieu, ou à des points d’eau voisins ; lorsqu’il n’y en a plus, on s’en retourne. Quelquefois le ṛezou tombe à l’improviste sur des douars d’une tribu voisine qu’il sait isolés ou mal gardés. Les Ida ou Blal, ces impies qui ne veulent pas entendre parler de religieux, ne partent jamais pour une ṛazia sans en avoir un dans leurs rangs. Ils l’emmènent pour prier Dieu de rendre l’expédition fructueuse : chaque jour, il demande au Seigneur de favoriser le ṛezou, de faire tomber de nombreux voyageurs dans ses pièges, de lui inspirer les meilleures embuscades. On paie ses services sur les bénéfices de l’opération. A-t-on fait de riches captures ? Il touchera une part considérable. S’est-on fatigué en vain ? n’a-t-on rien pris ? C’est un mauvais marabout ! on l’accable de reproches ; on ne lui donne rien ; on ne l’emmènera pas une autre fois. Les ṛezous qui du Bani au Soudan sillonnent le désert en tous sens sont le seul danger des voyageurs dans cette région. Les grandes caravanes, de plusieurs centaines de personnes, n’ont rien à redouter ; elles sont armées et on n’ose les attaquer : telles sont celles qui, chaque printemps et chaque automne, traversent le Sahara entre Timbouktou d’une part, Tindouf, le Dra, le Tafilelt de l’autre. Les négociants qui, pour faire de meilleures affaires en devançant l’arrivée générale, essaient de franchir seuls le désert, ont tout à craindre. Ils s’efforcent d’échapper par le petit nombre et la vitesse à la vue des ṛezous. Quelquefois ils ont ce bonheur. C’est ainsi, presque seul, que le docteur Lenz traversa le Sahara. Le récit de son passage à Tindouf est ici sur les lèvres de chacun. Comme il était en cette oasis, à la veille de s’enfoncer dans le désert, on s’étonnait de son audace : s’aventurer seul dans ces solitudes terribles ! Et les pillards, les Berâber, les Oulad Deleïm, les Regibat, n’y pensait-il pas ? Pour réponse, il montra son fusil. « De combien d’hommes sont ces ṛezous dont vous voulez m’effrayer ? — De 60, 80, 100 même. — Pas plus de 100 ? — Non. — Eh bien, regardez ! » Il épaule son arme et tire, sans recharger ni s’interrompre, cent cinquante coups de feu. Les Ida ou Blal ont des idées fort étranges sur les Chrétiens : ils les considèrent plutôt comme des sortes de génies, de magiciens, que comme des hommes ordinaires. Ils les croient très peu nombreux, disséminés dans quelques îles du nord, et doués d’un pouvoir surnaturel : les uns me demandaient s’il était vrai qu’ils labourassent la mer, d’autres si les Français étaient aussi nombreux que les Ida ou Blal. Cette dernière question est excusable. Ils savent de nous une seule chose : depuis trois ans, les gens de Figig, une poignée de Chellaḥa et de Ḥaraṭîn, nous font impunément la guerre sainte. Eussent-ils osé s’attaquer à une tribu comme la leur ? Les Ḥaraṭîn de Tisint entreraient-ils en lutte avec les Ida ou Blal ? Jamais. On juge notre puissance d’après notre conduite à Figig ; on n’en saurait avoir une haute idée. Notre réputation est telle dans le Sahara Marocain, du Sahel à l’Ouad Ziz. On n’y admet pas que notre patience à Figig soit respect pour Moulei El Ḥasen. Il n’est pas le maître de Figig. Qu’existe-t-il de commun entre lui et cette oasis ? Il n’y a guère plus d’ignorance, en effet, à mettre au même rang la France et les Ida ou Blal qu’à croire Figig soumis au sultan de Fâs.
6o. — RETOUR A TISINT. MRIMIMA.
Aqqa et le mạder étaient les limites ouest et sud que j’avais fixées à mon voyage. Je songeai, après quelques jours passés à Toug er Riḥ, à m’occuper du retour ; il devait s’effectuer par le Ternata ou le Mezgîṭa et le Dâdes. Tisint était la première étape sur cette voie. Je priai mon patron de m’y ramener.
17 décembre.
Départ à 8 heures du matin, en compagnie de trois Ida ou Blal. Je traverse le kheneg d’Adis, puis je m’engage dans la vallée de l’Asif Oudad, où je regagne mon chemin de l’aller. De Toug er Riḥ à l’Ouad Imi n ou Aqqa, on est dans l’areg, sable dur semé de rares touffes de melbina et d’aggaïa. Au delà de l’Ouad Imi n ou Aqqa, je retrouve la région parcourue en venant à Tintazart, sol pierreux avec des gommiers, nombreux surtout au bord des cours d’eau. J’arrive à 3 heures et demie à Aqqa Igiren, gîte d’aujourd’hui.
J’ai vu près du kheneg d’Adis plusieurs rivières nouvelles : l’Ouad Toug er Riḥ (au pied de Toug er Riḥ, il a un lit de gravier large de 12 mètres, et est à sec ; plus haut, près de Tiiti, l’eau y coule) ; l’Ouad Adis (au pied de Tamessoult, le lit en a 20 mètres de large, dont 8 remplis d’eau claire et courante de 40 centimètres de profondeur ; berges de terre à 1/2, hautes de 5 mètres) ; l’Ouad Izourzen (40 mètres de large, à sec, fond de gravier avec rigole de vase humide au milieu ; hautes berges de sable) ; l’Ouad Imi n ou Aqqa (50 mètres de large, à sec, lit de gros galets, berges de sable de 1 à 2 mètres) ; l’Asif Oudad (25 mètres de large, à sec, lit de gros galets, berges d’un mètre).
18 décembre.
Départ d’Aqqa Igiren à 8 heures du matin. Arrivée à Agadir Tisint à 4 heures du soir. L’aspect du pays entre Tatta et Tisint a changé en l’espace d’un mois : la végétation s’est modifiée ; la melbina, vivace à la fin de novembre, est desséchée ; de verte l’aggaïa est devenue jaune. On ne voyait alors que ces plantes, avec la kemcha : aujourd’hui une foule d’herbes, de fleurs, sont sorties de terre et la couvrent de verdure. On les trouve sur tout le parcours, ici poussant dans le sable, là se glissant entre les pierres, partout substituant les teintes éclatantes des fleurs et des feuilles à la surface grise du sol. Quelques gouttes de pluie ont produit cette transformation.
SÉJOUR A TISINT.
En arrivant à Agadir, je descendis chez le Ḥadj Bou Rḥim qui, lors de mon premier passage, m’avait fait promettre d’accepter au retour son hospitalité. Des circonstances inattendues devaient m’amener à avoir cet homme pendant près de quatre mois comme compagnon de chaque jour. Je ne puis dire combien j’eus à me louer de lui, ni quelle reconnaissance je lui dois : il fut pour moi l’ami le plus sûr, le plus désintéressé, le plus dévoué ; en deux occasions, il risqua sa vie pour protéger la mienne. Il avait deviné au bout de peu de temps que j’étais Chrétien ; je le lui déclarai moi-même dans la suite : cette preuve de confiance ne fit qu’augmenter son attachement. Le Ḥadj Bou Rḥim est Ḥarṭâni ; c’est l’un des principaux habitants de Tisint.
J’étais loin de prévoir, le 18 décembre, en entrant dans sa maison, que j’allais vivre avec lui durant plusieurs mois. Je ne pensais qu’à une chose : gagner le Ternata, le Mezgîṭa ou le Tinzoulin, et continuer rapidement ma route au nord-est. Se rendre d’ici au Ternata est difficile : on va sans grands dangers à Mḥamid el Ṛozlân avec des zeṭaṭs Berâber ; pour atteindre directement le Tinzoulin ou le Ternata, il faut traverser le territoire des Oulad Iaḥia, et ceux-ci sont en guerre avec les Ida ou Blal et avec Agadir ; de plus, une famine terrible, auprès de laquelle celle d’ici n’est rien, règne chez eux : dans cette détresse, tous sont brigands ; ils attaquent, pillent tout le monde ; point d’ạnaïa qu’ils respectent. Le Ḥadj Bou Rḥim et mon patron Ḥaïan réfléchissent aux moyens de me mettre en route. Deux partis se présentent : le premier est de s’adresser à un Daoublali ayant des parents parmi les Oulad Iaḥia et demeuré en bonnes relations avec eux malgré les hostilités, et de le prier de faire venir chez lui des zeṭaṭs sûrs, entre les mains de qui on me mettrait et qui me mèneraient au Tinzoulin : on dresserait, selon l’usage du Sahara pour les occasions importantes, un acte par lequel les zeṭaṭs se déclareraient responsables de moi envers la tribu des Ida ou Blal, s’engageant, en cas de malheur, à lui payer une somme considérable. Le second parti est d’aller à Mrimima, village peu éloigné d’ici, où se trouve la célèbre zaouïa de S. Ạbd Allah Oumbarek, la plus vénérée d’entre Sous et Dra après celles de Tamegrout et de S. Ḥamed ou Mousa. S. Ạbd Allah, chef actuel de la zaouïa, est très considéré parmi les Oulad Iaḥia : on lui demanderait de me faire conduire par un de ses propres fils jusqu’au Tinzoulin. Point de zeṭaṭ qui vaille une pareille protection ; et là, au moins, pas de trahison à craindre : les marabouts de Mrimima sont gens à qui l’on peut se fier. On s’arrête à ce dernier projet. Je pars pour Mrimima.
26 décembre.
Départ à 9 heures et demie du matin, en compagnie du Ḥadj et de trois Ida ou Blal, parmi lesquels mon patron. En sortant de l’oasis, auprès d’Ez Zaouïa, je trouve une plaine de sable dur, semée de quelques touffes d’aggaïa et de melbina. Vers 11 heures un quart, j’en atteins l’extrémité, et j’entre dans un défilé entre le Djebel Feggouçat et la Koudia Bou Mousi. Le Djebel Feggouçat est un serpent de roche noire étroit et bas, pareil à celui de Tintazart ; la Koudia Bou Mousi, plus élevée, est un lourd massif de collines grises aux pentes douces. Entre eux s’étend un large couloir où je marche. Le sol est formé de dunes de sable, hautes de 1 à 2 mètres ; la végétation est plus vivace qu’auparavant : l’aggaïa, plus haute et plus abondante, se mêle de touffes de sebt. Par places, le sable est humide : il disparaît alors sous la verdure et se couvre de ziâda, de ḥamid, d’ouḍen naja, de ṛerima el ṛzel[78]. A midi un quart, je quitte le défilé et franchis le Djebel Feggouçat. De sa crête, on voit le désert jusqu’au Dra. C’est une vaste plaine, sillonnée de serpents rocheux et de collines, analogue d’aspect à celle qui s’étend au sud de Tatta. Toutefois le terrain semble plus accidenté ici que là, les chaînes plus nombreuses et plus hautes. Les deux principales sont le Djebel Mḥeïjiba, ou Koudia Mrimima, et le Djebel Hamsaïlikh. La première paraît avoir 60 à 70 mètres d’élévation au-dessus de la plaine environnante, la seconde davantage ; toutes deux sont de roche nue, et ont leurs flancs en pente douce. Le Mḥeïjiba est noir et luisant comme le Bani, le Hamsaïlikh d’une teinte claire ; ce dernier contient, dit-on, des minerais. Je vois à quelques pas du chemin un massif de verdure célèbre dans la contrée : il cache les sources de S. Ạbd Allah ou Mḥind, sources intarissables et douées de rares propriétés : toute personne atteinte d’une maladie scrofuleuse n’a qu’à aller à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Ez Zaouïa, à y passer trois jours en prières et en sacrifices, puis à se baigner ici : sa guérison est assurée. La Koudia Bou Mousi donne, plus à l’est, naissance à d’autres sources et ruisseaux ; un canton se trouve là, le Meṛder Djeld, où, quelle que soit la sécheresse, poussent toujours d’abondants pâturages. Les tentes des Ida ou Blal y sont en ce moment.
De l’autre côté du Feggouçat, je franchis deux vallons parallèles, à fond de sable durci, où poussent quelques gommiers ; puis je débouche dans une plaine dont le sol, dur et couvert de galets, a pour seule végétation de petits gommiers qui bordent les lits desséchés des ruisseaux. Cette plaine se prolonge au loin : bornée au nord par un talus bas que perce l’Ouad Tisint au Tizi Igidi[79], à l’est par le Hamsaïlikh, au sud par le Mḥeïjiba, s’étendant à l’ouest jusqu’à la ligne uniforme et mince du Zouaïzel, talus plutôt que collines, elle est traversée par les ouads Tisint et Zgiḍ, qui s’y réunissent auprès de Mrimima, et en sortent pour gagner le Dra par une large trouée, Foum Tangarfa[80]. Cette brèche montre, dans le lointain, les collines bleues du Dra. Au pied du Mḥeïjiba, on voit les palmiers de Mrimima, vers lesquels je marche. Dans la direction du nord-est s’aperçoit Foum Zgiḍ, kheneg dans le Bani, semblable à ceux d’Aqqa et de Tatta ; là est l’oasis de Zgiḍ, et passe l’ouad du même nom. Quatre ou cinq mamelons isolés se dressent dans la plaine entre Mrimima et Foum Zgiḍ, à 6 ou 8 kilomètres d’ici ; on les appelle El Gelob es Sṛîr ou Gelob Mrimima ; ces qualificatifs les distinguent d’un autre Gelob, que j’ai vu en allant au mạder. Jusqu’à Mrimima, le sol reste le même, plat, dur, pierreux ; à mesure qu’on approche, les gommiers augmentent. A 2 heures, j’entre dans le village.
Hors l’Ouad Tisint, j’ai traversé un seul cours d’eau de quelque importance, Tazrout Timeloukka (lit de 20 mètres de large, dont 10 couverts d’eau claire et courante ; fond de roche).
Areg au sud de Tisint et portions de la crête du Bani. (Vue prise de Mrimima.) Croquis de l’auteur.

SÉJOUR A MRIMIMA.
A notre arrivée à Mrimima, mes compagnons et moi descendons dans une des premières demeures du village : c’est une maison vide appartenant à Sidi Ạbd Allah ; il en possède plusieurs semblables ; elles servent à loger ses hôtes au moment d’une foire célèbre qui se tient chaque année. Aussitôt installés, nous voyons venir à nous les fils du marabout : ils sont au nombre de quatre ; l’aîné, S. Oumbarek, est un homme de 30 à 35 ans ; son père lui laisse en grande partie la direction de la zaouïa ; les autres sont plus jeunes. On apporte une natte pour les Musulmans, des dattes pour tout le monde ; puis vient un plateau avec des verres et ce qu’il faut pour le thé, moins le sucre et le thé. C’est au Juif à les fournir. On s’installe. A peine est-on assis, S. Oumbarek se répand en plaintes contre les Ida ou Blal : « Toutes les tribus nous servent ; toutes nous présentent de riches offrandes : les Ida ou Blal seuls ne nous donnent rien ; bien plus, allons-nous chez eux pour prélever la redevance, non contents de ne pas la remettre, ils nous accueillent avec des quolibets, des plaisanteries et de mauvaises paroles. Je leur en veux, non pour ce qu’a souffert chez eux mon ventre, mais pour ce qu’ont souffert mes oreilles : gens grossiers, inhospitaliers, impies autant qu’avares. D’ailleurs ils ont ce qu’ils méritent. Ils accueillent mal les marabouts et méprisent leurs bénédictions ; Dieu non plus ne les bénit point : ils meurent de faim, et sont divisés entre eux. Autrefois, c’était une grande tribu ; à présent, c’est la dernière du désert. Les Berâber les pillent de tous côtés, les Oulad Iaḥia en font autant, jusqu’aux Aït Jellal qui les bravent ; dans le Sahel, dans le Dra, ils n’osent plus mettre les pieds. Ils sont la risée de tout le monde. Et puis, il n’y a plus d’hommes parmi eux : tous les braves d’autrefois sont morts. Aujourd’hui ce sont tous des femmes, tous des menteurs, tous des traîtres : pas un qui ne viole son ạnaïa. Demandait-on le mezrag à leurs pères, ils l’accordaient aussitôt, pour le seul honneur, sans rien réclamer. Le demande-t-on aux Ida ou Blal d’à présent ? Leur première parole est : « Combien me donnerez-vous ? » Et ils en marchandent le prix comme des Juifs. Aujourd’hui, parmi tous les Ida ou Blal, pas un qui soit brave, pas un qui soit généreux, pas un qui soit franc, pas un qui soit loyal ; et à mesure qu’ils valent moins, ils ont plus de prétentions : depuis quelque temps il pousse chez eux des chikhs de toutes parts : jadis combien de leurs pères avaient une chiakha[81] véritable, qui ne pensaient pas à en prendre le titre : à cette heure, dans la tribu entière il n’y a plus l’ombre d’une chiakha et tout le monde est chikh. C’est une race d’hommes cupides et traîtres ; il n’y a rien de bon en eux ; aussi nous ne les visitons plus. Ils ne veulent pas de nos bénédictions ; mais dès aujourd’hui ils ont visiblement le prix de leur impiété et de leur mépris pour les hommes du Seigneur. » Mes trois Ida ou Blal se taisent et font longue figure devant cette harangue qui se prolonge sur le même ton durant plus d’une heure. Ce que dit S. Oumbarek est vrai ; mais l’amertume avec laquelle le marabout leur reproche de ne point lui donner d’argent est aussi répugnante que leur avarice. Pour moi, je m’amuse à voir ces loups se mordre entre eux.
Dans la soirée, on agite la question de mon départ pour le Tinzoulin. Sidi Oumbarek m’y conduira en personne ; il fait voir qu’il ne marchande pas moins son ạnaïa que les Ida ou Blal : c’est au bout de deux heures de discussion qu’on s’entend sur le prix. Enfin on tombe d’accord : je verse la somme sur l’heure : il est convenu qu’on partira après-demain.
Le lendemain matin, 27 décembre, mes Ida ou Blal, n’ayant plus rien à faire ici, s’en vont ainsi que mon ami le Ḥadj. Au moment des adieux, j’ai toutes les peines du monde à faire accepter un cadeau à ce dernier ; avec les autres, au contraire, il y a un règlement de compte laborieux. Me voici seul à Mrimima avec Mardochée et un domestique israélite. Dans l’après-midi, nous recevons la visite de S. Ạbd Allah en personne. C’est un vieillard d’environ 70 ans, à barbe toute blanche, tranchant sur le brun de sa peau ; car il est Ḥarṭâni. Il nous parle avec bienveillance, mais sa péroraison rappelle les discours de son fils : « Grâce à Dieu, vous êtes maintenant débarrassés de vos Ida ou Blal, gens impies et sans foi qui n’étaient venus que pour vous dépouiller. Quant à moi, je n’aime pas les Juifs ; mais Dieu vous a conduits ici dans la maison de la confiance : vous y êtes les bienvenus, et, quand vous voudrez partir, je vous ferai mener où vous voudrez en sûreté. Mais voyons, les Juifs ! vos pareils, quand ils se présentent, ne m’abordent que les mains pleines de toutes sortes de cadeaux : vous, vous ne m’avez rien donné ; tâchez de réparer votre faute et de m’offrir quelque chose de bien : pas de khent, pas de ces objets ordinaires et grossiers ; je veux quelque chose de bien. Je repasserai tout à l’heure : à présent, je vais parler à des Oulad Iaḥia avec qui je vous ferai partir. » Il nous quitte, va et revient au bout d’une demi-heure : « Ce que vous avez de mieux à faire est de passer le sabbat ici et de ne vous mettre en route que le lendemain. J’ai donné rendez-vous pour samedi à ces Oulad Iaḥia qui s’en iront dimanche avec vous. Maintenant, voyons ce que vous m’avez préparé de bien ! » Je lui montre ce que j’ai, du thé, de la cotonnade blanche, deux pains de sucre. Il prend le tout, et nous lui déclarons que nous sommes les gens les plus heureux du monde de ce qu’un grand saint comme lui ait bien voulu accepter ce faible don. Je ne suis pas aussi content que je le dis. Voici mon départ remis à plusieurs jours, car on n’est qu’à jeudi. Puis, que sont ces Oulad Iaḥia à qui S. Ạbd Allah veut me confier, alors qu’il était convenu que son fils me conduirait lui-même ? Ces marabouts ont moins de parole encore que les Ida ou Blal. Mais que faire ? Je suis à leur merci. C’est le cas d’être fataliste et d’attendre avec résignation. Espérant que cela pourrait produire quelque effet, je me recommandai du cherif d’Ouazzân. Jamais je ne m’étais servi de sa lettre, pour la meilleure raison : son nom était inconnu de ceux à qui j’avais eu affaire jusqu’alors, et son influence nulle dans les régions que j’avais traversées depuis Fâs. Ici il n’en est pas autrement, mais dans la zaouïa du moins son nom est connu et respecté. Je fis voir sa lettre à S. Ạbd Allah. Dans les premiers jours, ce fut un événement : on lut l’épître en pleine mosquée ; comme effets, il résulta qu’on me traita avec plus d’égards qu’auparavant, que chaque jour S. Ạbd Allah me faisait une visite et que, le soir, il envoyait deux de ses fils passer la nuit dans ma chambre, honneur et protection à la fois.
Le samedi, le dimanche se passent, on ne parle point de départ. Par extraordinaire, S. Ạbd Allah reste invisible. Je demande S. Oumbarek : il est malade. Enfin, le lundi matin, je vis arriver ce dernier : il était impossible, disait-il, de se mettre en route : deux troupes de 20 fusils, l’une de Berâber, l’autre d’Ạrib, de passage ici, avaient appris que j’allais partir ; le bruit que j’étais Chrétien, venu de Tintazart, s’était répandu dans le pays et leur était parvenu ; de plus, on me croyait chargé d’or. Les deux bandes s’étaient embusquées dans la montagne et guettaient mon passage pour m’attaquer. Il fallait patienter. Dans trois ou quatre jours, quand, lasses d’attendre, elles auraient disparu, S. Oumbarek prendrait avec lui 30 ou 40 Ḥaraṭîn et me conduirait en personne à destination. Le lendemain, S. Ạbd Allah vint confirmer ces paroles : « Ayez confiance en moi ; je vous ferai partir en sûreté avec mon fils, quand tous ceux qui voudraient vous manger seront partis ou vous auront oubliés. Mrimima est un ventre de hyène, rendez-vous de tout ce qu’il y a de mauvais. Mais, patience ; vous en sortirez, s’il plaît à Dieu. »
Deux jours après, c’est autre chose : les Ạrib sont partis ; mais 30 Aït Seddrât les ont remplacés : ils étaient venus acheter des dattes ; à la nouvelle du coup à faire, ils se sont installés dans le Mḥeïjiba, jurant qu’ils n’en bougeraient tant que je serais ici. Le jeudi, ils font mieux : ils envoient une députation à S. Ạbd Allah, demandant de me livrer : ils se chargent de me conduire au Tinzoulin. Sur son refus, ils se répandent en menaces, déclarent qu’ils m’enlèveront de force. Les marabouts prennent peur : le jour, ils placent deux hommes à ma porte, avec consigne de ne laisser entrer personne ; la nuit, on m’envoie plusieurs esclaves armés. Les deux fils cadets de S. Ạbd Allah ne me quittent plus. Les murs de la maison sont hauts, la porte solide, rien à redouter de ce côté ; mais on craint que les Aït Seddrât ne percent la muraille de pisé. Le lendemain, ils envoient de nouveaux émissaires, l’inquiétude des marabouts augmente, ma garde s’accroît. Enfin, le vendredi, S. Ạbd Allah vient me dire qu’il ne s’engage plus à me faire conduire au Dra : tout ce qu’il peut pour moi, c’est de me ramener à Tisint, encore faudra-t-il attendre plus d’une semaine : le 12 janvier sera la fête du Mouloud ; ce jour-là, S. Ạbd Allah fait tous les ans un pèlerinage à la qoubba de S. Ạbd Allah ou Mḥind, à Tisint ; il s’y rend en grand appareil, suivi de toute la zaouïa, de tout ce qu’il a de parents, de serviteurs et d’esclaves : je me joindrai à lui et, sous la protection de cette puissante escorte, je pourrai passer.
Après une semblable déclaration, il ne me restait rien à espérer quant au Tinzoulin. Attendre à Mrimima n’avait plus de raison d’être ; il fallait revenir à Tisint : cela même était chose difficile et dangereuse. Le soir de ce jour, 3 janvier, j’écrivis à mon ami le Ḥadj Bou Rḥim : je lui peignais la situation, et le priais de venir me chercher. Un mendiant porta ma lettre.
Le lendemain, à 7 heures du matin, grand mouvement dans le village : une troupe de 25 fantassins et 2 cavaliers y arrive tout à coup et entre droit dans ma cour. C’est le Ḥadj qui vient me prendre. Il a reçu mon billet cette nuit. Il s’est levé aussitôt, a couru chez ses frères et ses parents ; chacun s’est armé et l’a rejoint avec ses serviteurs ; ils se sont mis en marche, et les voici. Une demi-heure après, je reprenais avec eux le chemin d’Agadir. Les marabouts nous voyaient partir avec inquiétude : ils craignaient pour nous une attaque des Aït Seddrât. Ceux-ci cherchaient le pillage, et non le combat ; voyant la force de l’escorte, ils n’osèrent se présenter. A 11 heures et demie, j’étais de retour dans la maison du Ḥadj.
MRIMIMA.
Mrimima. (Vue prise du chemin de Tisint.) Croquis de l’auteur.

Mrimima a l’aspect triste et pauvre. C’est un petit village en pisé, ensemble de constructions basses du milieu desquelles émergent le minaret délabré de la grande mosquée et deux autres moins hauts ; dans cette masse de murailles grises brillent trois petites qoubbas, seuls édifices blanchis du village. En dehors des habitations, sur leur lisière nord-ouest, se tient la foire annuelle, l’une des causes de célébrité de Mrimima ; ce côté est occupé par de grandes maisons carrées appartenant à S. Ạbd Allah ; vides en ce moment, elles servent de lieux de dépôt pour les marchandises, lors de la foire. Celle que j’ai habitée est l’une d’elles. A l’est et au sud-est du village s’étendent des plantations de dattiers de moyenne étendue ; elles produisent surtout des djihel, puis des bou souaïr, des bou feggouç et quelques bou sekri. Le long des dattiers, entre l’oasis et les roches du Mḥeïjiba, coule l’Ouad Zgiḍ ; c’est une large rivière, un peu plus forte que l’Ouad Tisint ; en toute saison elle a de l’eau courante ; les poissons y sont nombreux. La population de Mrimima est composée, d’une part de la famille proche et éloignée de S. Ạbd Allah, groupée autour de la zaouïa, demeure propre de ce dernier, de l’autre des nègres et Ḥaraṭîn esclaves ou serviteurs de la famille sainte. Tous les membres de celle-ci portent le titre de marabout et sont nourris ou aidés par la zaouïa. Les palmiers de Mrimima appartiennent la plupart à S. Ạbd Allah, les autres sont possédés par ses neveux ou ses parents ; quelques-uns ont pour propriétaires de simples Ḥaraṭîn.
La zaouïa de Mrimima n’est pas très ancienne ; elle n’est pas ḥerra, « indépendante » : une zaouïa est ḥerra lorsque son chef compte au moins sept ancêtres postérieurs à la fondation ; les arrière-petits-fils de S. Ạbd Allah seulement seront indépendants. D’après cette donnée, la zaouïa compterait environ 150 ans d’existence. Les marabouts de Mrimima tirent leur origine du qçar d’Ez Zaouïa, de Tisint ; leur chikh est Sidi Ạbd Allah ou Mḥind, saint mort depuis plusieurs siècles, dont la qoubba est dans cette localité ; chaque année, à la fête du Mouloud, ils y font en grande pompe un pèlerinage. Ils sont donc une branche de la famille de religieux dont la souche est à Ez Zaouïa : cette famille étend au loin ses ramifications : j’en trouverai des membres établis à demeure dans le Ras el Ouad, dans le bas Sous, jusque auprès de Mogador, partout vénérés, partout vivant de leur titre de marabout et de leur sainte origine. Les religieux de Mrimima, quoique ne formant pas la branche aînée de cette race, en sont actuellement la plus distinguée ; les autres sont réduites à une influence locale, celle-ci jouit au loin d’une grande considération : elle perçoit des redevances dans le Dra, dans le Sahel, sur les deux versants du Petit Atlas ; les noms de Mrimima et de la zaouïa de Sidi Ạbd Allah Oumbarek sont connus en bien des lieux où celui de Tisint est ignoré. Cependant c’est une zaouïa de second ordre, qu’on ne saurait comparer à celles d’Ouazzân, de Bou el Djạd, ou de Tamegrout. Elle ne leur ressemble en rien, ni comme célébrité, ni comme influence, ni comme richesses.
J’ai vu, dès mon arrivée à Mrimima, que S. Ạbd Allah et ses fils étaient rapaces : on ne s’en étonne pas quand on voit la peine qu’ils se donnent pour recueillir de l’argent. On leur en apporte peu : il vient des pèlerinages, même de loin ; de cette source ne sortent que des dons isolés : pour percevoir les redevances générales des tribus, il faut se rendre au milieu d’elles ; il faut que le marabout sanctifie les territoires par un séjour de quelque temps, qu’il appelle sur lui les bienfaits du Seigneur. Ces conditions remplies, lorsque la présence et la bénédiction de l’homme de Dieu ont assuré pour l’année une bonne récolte, de gras pâturages, des eaux abondantes, on lui remet, en échange de ses bons offices, la cotisation habituelle ; sinon, rien. De là des voyages continuels, qui constituent pour les religieux un travail régulier : ils appellent cela « aller bénir ». Chaque année, S. Ạbd Allah va en personne dans le Sahel et dans le Dra bénir et recueillir les tributs ; dans les autres régions qui servent la zaouïa, il envoie ses deux fils aînés faire la collecte : c’est, d’une part, dans une portion du Petit Atlas (Aït Bou Iaḥia, Seketâna, etc.), de l’autre, au sud du Bani (Oulad Iaḥia, Ida ou Blal, Aït ou Mrîbeṭ, etc.). Malgré ces revenus, la zaouïa ne semble pas riche : les bâtiments sont simples ; les costumes des marabouts n’indiquent pas une grande aisance. Sidi Ạbd Allah seul est habillé à la façon des villes : gros turban blanc, farazia et ḥaïk ; ses vêtements sont propres et frais. On ne peut en dire autant pour ceux de ses fils : l’aîné paraît très fier d’un cafetan de drap rouge râpé qu’il porte sous son ḥaïk (les marabouts marocains ont un goût prononcé pour les étoffes de couleur éclatante) ; le second, S. El Faṭmi, n’a sur sa chemise qu’un ḥaïk grossier et un bernous de 10 francs. Quant aux deux plus jeunes, leurs chemises sales et déchirées, leurs bernous troués me les avaient fait prendre à l’arrivée pour des mendiants ; l’un d’eux, S. Iaḥia, a quinze ans, l’autre, S. Ḥamed, en a dix. Comme mobilier, je n’ai vu que les théières et les verres, lesquels sont des plus communs. Pas de bougies : il n’en existe nulle part dans le Sahara ; on se sert de petites lampes à huile, qui jettent une lumière funèbre : luxe rare, Mrimima possède 3 ou 4 chandeliers de cuivre ; on place les lampes dessus : c’est très commode. Une mule est l’unique bête de somme de la zaouïa. Je ne crois pas que les marabouts thésaurisent ; malgré la simplicité de leur vie, la caisse de la maison ne doit pas être riche. Ils recueillent de nombreux dons, de nombreuses redevances ; mais ces offrandes sont presque toutes en nature : elles consistent en dattes, en orge, dans les tribus du Sahara ; en blé et en huile, dans celles de la montagne ; très peu sont de l’argent. Ces cadeaux s’en vont aussi vite qu’ils viennent : la zaouïa[82] ne se compose pas seulement de son chef et des fils de celui-ci ; Sidi Ạbd Allah nourrit une infinité de neveux, de cousins, de parents ayant les mêmes ancêtres que lui ; tous ne vivent que de la sainteté de leur sang ; tous mangent sur la zaouïa ; je veux qu’ils fassent maigre chère, il y a encore les hôtes : le nombre des étrangers qui reçoivent chaque jour l’hospitalité est considérable ; en un séjour d’un peu plus d’une semaine, j’ai vu passer des Berâber, des Oulad Iaḥia, des Ạrib, des Ida ou Blal, des Tajakant, des gens de Tafilelt, des Aït Seddrât ; point de jour où il n’y ait quinze à vingt hôtes à la zaouïa : gens du Dra qui vont acheter des dattes dans les oasis de l’ouest, cavaliers qui viennent de ṛazia, députations qui se rendent dans quelque tribu des environs, voyageurs de toutes conditions et de tous pays. Mrimima, par sa situation unique entre le Dra et le Bani, se trouve un point de passage et de ravitaillement naturel pour ceux qui traversent le Sahara Marocain dans sa longueur. Les uns y séjournent peu ; d’autres restent longtemps. J’y fus avec un homme des Aït Ioussa[83] qui y vivait depuis deux mois : il venait du Dra et n’osait rentrer dans son pays, parce que les Aït ou Mrîbeṭ, de qui il avait à traverser le territoire, étaient en guerre avec sa tribu : comme S. Ạbd Allah va tous les ans à époque fixe au Sahel, il attendait son départ pour passer sous sa sauvegarde. Le moment de ce voyage de S. Ạbd Allah est celui du Souq el Mouloud[84] ; il se rend chaque année à cette foire où, un grand concours de monde se trouvant réuni, il ramasse d’un seul coup de nombreuses offrandes.
Par ces tournées, qui embrassent le bassin du Dra presque entier, et par les gens de toute origine qui reçoivent l’hospitalité à la zaouïa, le marabout de Mrimima est en relations avec toutes les tribus habitant entre l’Océan et le Tafilelt et sa parole est répandue et respectée dans cette vaste zone de pays. Il peut avoir, à un moment donné, une influence politique réelle.
S. Ạbd Allah, quoique vieux, s’occupe des affaires de la zaouïa ; mais son fils aîné S. Oumbarek a en main la plus grande partie d’entre elles : il agit souvent sans consulter son père, son père ne fait rien sans son avis. S. Oumbarek a de l’autorité sur les tribus des alentours ; c’est lui qui reçoit les hôtes, qui fait une partie des tournées ; il ne s’éloigne pas longtemps de la zaouïa, où il est indispensable. Il forme avec ses trois frères et deux sœurs l’unique postérité de S. Ạbd Allah : ces six enfants sont nés à celui-ci de sa première femme ; elle morte, il en a épousé une seconde qui ne lui a point donné de rejetons ; il a toujours été monogame. Ses fils ont le type ḥarṭâni moins prononcé que lui. Les autres marabouts, ses neveux ou cousins à divers degrés, sont ceux-ci Ḥaraṭîn, ceux-là blancs ; les uns ont quelque fortune, d’autres sont pauvres ; tous portent au cou un gros chapelet, ce qui est d’usage ici pour les seuls religieux, et tous ont droit aux baisemains des Musulmans. Peu ont été à la Mecque : comme les Ida ou Blal, ils ne vont qu’où il y a de l’argent à gagner. Bien que ṭalebs, ils sont ignorants et grossiers d’esprit. Ne se figurèrent-ils pas qu’avec cinq ou six brins d’herbe qu’on m’avait vu ramasser dans le mạder je voulais maléficier tout l’Islam ? Je ne sais si je parvins à les rassurer à cet égard. Nous trouvons parmi eux le kif, cet apanage des cherifs et des marabouts ; ils le fument en l’arrosant de grands verres d’eau-de-vie, que leur fabriquent les Juifs de Tintazart et du Dra. A Tisint et à Tatta, quatre ou cinq personnes usaient de kif : c’étaient des cherifs, originaires du Tafilelt ; on les reconnaissait à la petite pipe spéciale qui se balançait à leur cou.
Mrimima, célèbre par sa zaouïa, ne l’est pas moins par sa foire. Cette foire, annuelle, dure trois jours et est très fréquentée : on y vient de tout le bassin du Dra, du Sous, du Sahel, souvent du Tafilelt ; on y a vu, dit-on, jusqu’à des marchands de Figig. Trois grandes foires annuelles se tiennent dans le Sahara Marocain, celle de Mrimima en redjeb, celle de Sidi Ḥamed ou Mousa à la fin de mars[85], Souq el Mouloud en mouloud. Les unes et les autres attirent une foule de monde. Malgré cette affluence de gens peu habitués à la discipline, on n’y voit d’ordinaire aucun trouble ; des mesures sévères sont prises par les chefs des localités où elles ont lieu (ici, par S. Ạbd Allah) pour que l’ordre ne cesse de régner : bien plus, on garantit à ceux qui s’y rendent la sûreté sur le chemin. Un individu, une caravane allant à la foire ont-ils été pillés, maltraités en route ? on saisit, parmi les hommes présents au marché, ceux de la tribu coupable de l’agression, on les rend responsables du dommage, et on le leur fait payer sur l’heure. Grâce à cette méthode employée aux trois points, la sûreté, rare phénomène, règne à trois époques de l’année sur les routes de la contrée. Dans ces foires on trouve réunis les produits du pays, les objets fabriqués dans les villes du Maroc et en Europe, et les marchandises du Soudan. La plus importante est celle de S. Ḥamed ou Mousa ; placée sur le chemin des caravanes de Timbouktou, elle se tient à l’époque de leur arrivée et est le théâtre des transactions relatives au commerce du Soudan ; là se fait l’échange de l’or, des plumes d’autruche, de l’ivoire, des esclaves, contre les produits européens envoyés de Mogador. Après cette foire vient celle de Mrimima. La moins considérable est Souq el Mouloud.
VI.
DE TISINT A MOGADOR.
1o. — DE TISINT A AFIKOURAHEN.
2o. — D’AFIKOURAHEN A MOGADOR.
1o. — DE TISINT A AFIKOURAHEN.
Lorsque je me retrouvai à Tisint, la somme d’argent que je portais avait, par suite de vols successifs, diminué à tel point que je ne pouvais achever mon voyage avec ce qui restait. Il fallait avant tout me procurer des fonds. Je n’en trouverais que dans une ville où il y eût des Européens : la plus proche était Mogador. Je résolus d’en chercher dans ce port.
Je m’ouvris de mon projet à mon ami le Ḥadj, et fis avec lui l’arrangement suivant : il me conduirait à Mogador, m’y attendrait, et me ramènerait à Tisint ; nous prendrions des routes différentes en allant et en revenant, passant la première fois par les Isaffen et les Ilalen[86], la seconde par le Sous, le Ras el Ouad et les Aït Jellal. Le Ḥadj Bou Rḥim connaissait la région que nous devions traverser au retour et y avait de nombreux amis ; pour l’aller, il emmènerait un de ses agents, nommé Moḥammed ou Ạddi, homme de la tribu des Ilalen, qui avait maintes fois parcouru le chemin que nous allions faire. Nous ne partirions qu’à nous trois : le rabbin Mardochée, dont je n’avais pas besoin, resterait à Tisint dans la maison du Ḥadj, où il attendrait mon retour.
9 janvier.
Je quittai Tisint le 9 janvier, à 10 heures et demie du soir, et pris la direction de Tatta, escorté par le Ḥadj et son compagnon. Nous voyageâmes toute la nuit. Nous avions attendu pour sortir que le qçar fût endormi : personne n’avait été instruit de notre voyage ; en s’en allant, le Ḥadj n’avait pas dit adieu à ses femmes et à ses enfants. Si le bruit de notre départ avait transpiré, il eût été à craindre que des étrangers, Berâber, Oulad Iaḥia ou autres, toujours en foule à Agadir, n’aient couru s’embusquer sur le chemin pour nous attaquer et nous piller. De là notre départ furtif et notre marche nocturne. Le rabbin Mardochée avait ordre de n’ouvrir la maison à personne le lendemain et, après deux jours, de déclarer que nous étions partis pour Tazenakht. Pareilles mesures se prennent toujours lorsqu’on doit traverser un long désert, un passage dangereux, que, comme nous, on est en petit nombre, et qu’on a des objets pouvant exciter la convoitise. Ici, il avait fallu redoubler de précautions ; avec ma réputation de Chrétien et d’homme chargé d’or, plus d’une bande se serait mise en campagne si mon départ avait été connu. Mes mules seules eussent suffi pour faire prendre les armes à bien des gens : en cette contrée pauvre elles constituent un capital.
10 janvier.
Ralentis dans notre marche par une pluie torrentielle qui tomba pendant la plus grande partie de la nuit et durant toute la matinée, nous arrivâmes à Tatta à la fin de la journée du 10. A 7 heures du soir, nous nous arrêtâmes dans le petit qçar de Taṛla, chez des amis du Ḥadj.
La route de Tisint à Tatta n’avait rien de nouveau pour moi. Je pus admirer combien la végétation s’était développée depuis mon dernier passage : le long du moindre ruisseau, au-dessous de chaque gommier, s’étendait un épais tapis de verdure, tantôt d’un émeraude éclatant, tantôt argenté ou doré par une multitude de fleurs.
Pour gagner Taṛla, on remonte l’Ouad Tatta à partir de Tiiti, dans son lit : celui-ci est large de 150 mètres et couvert de gros galets ; au milieu se creuse un canal de 30 mètres, où un peu d’eau serpente sur un fond de roche. La rivière, resserrée à Tiiti entre le qçar et le Bani, coule de Tiiti à Taṛla dans une plaine de sable, déserte sur la rive droite, couverte de palmiers sur la rive gauche.
11 janvier.
Séjour à Taṛla. Ce qçar est situé à la bouche méridionale d’un kheneg par lequel l’Ouad Tatta franchit une chaîne de collines parallèle au Bani. Il est petit et riche : tout y respire la prospérité ; les maisons sont belles ; point de ruines ; les habitants, Chellaḥa et Ḥaraṭîn, vivent dans l’aisance, grâce à leurs nombreux dattiers. Les bou feggouç dominent.
12 janvier.
Nous passons toute la journée à Taṛla sans sortir de chez notre hôte, à qui le Ḥadj a recommandé le secret sur notre présence. Nous avons, d’ici à Tizgi, notre prochain gîte, à traverser un long désert, très dangereux, qu’on ne peut franchir que de nuit et au pas de course, comme nous essaierons de le faire, ou en nombreuse caravane. Ce désert, qui fait un avec celui d’Imaouen coupé par l’Ouad Aqqa, s’étend sur les confins de plusieurs tribus entre lesquelles il forme un terrain neutre : champ commun où s’exercent leurs rapines ; des bandes pillardes d’Aït ou Mrîbeṭ, d’Ida ou Blal, d’Aït Jellal, d’Isaffen, le parcourent sans cesse.
Nous partons à 9 heures du soir et marchons sans arrêt jusqu’au matin. A l’aurore, nous nous trouvons à l’entrée d’une gorge profonde, dans le lit desséché d’une rivière, à son confluent avec un ruisseau, l’Ouad Tanamrout. Nous faisons halte quelques heures à cet endroit.
La contrée que j’ai parcourue de Taṛla ici se divise en deux portions distinctes : l’une de Taṛla à Imiṭeq, l’autre d’Imiṭeq au point où je suis. Celle-là se compose de larges vallées entre lesquelles s’élèvent des massifs mamelonnés de peu de hauteur ; celle-ci est formée d’une succession de plaines étagées, séparées par de hautes chaînes parallèles, que les rivières traversent par des gorges étroites. Les vallées de la première région ont dans leur partie inférieure un sol pierreux, garni de gommiers, de jujubiers sauvages et de melbina, dans leur partie haute, un sol rocheux avec une végétation moins abondante ; leurs flancs sont des coteaux de grès noir et luisant. Au delà d’Imiṭeq, les collines se remplacent par de hautes montagnes : massifs rocheux, aux pentes escarpées, ils ont une couleur jaune rosée, différente de ce que nous avons vu jusqu’ici ; leurs flancs, tourmentés, ne sont du pied à la crête que découpures et crevasses. Ces monts entourent comme de remparts lézardés des plaines unies et pierreuses, où le sol, aride d’ordinaire, est en cette saison couvert de verdure ; on y marche au milieu de jujubiers sauvages, de melbina, de hautes herbes. Entre ces plaines, les cours d’eau traversent les montagnes par des couloirs étroits, aux parois verticales, si resserrées qu’elles laissent la seule place de la rivière. Le gommier disparaît au nord d’Imiṭeq.
Petite plaine entourée d’une ceinture de montagnes, entre Imiteq et le col de Tanamrout. Croquis de l’auteur.

J’ai traversé cette nuit un grand nombre de cours d’eau, tous à sec, tous ayant un lit de gros galets et des berges verticales, mi-sable, mi-cailloux, hautes de 1 à 2 mètres. Les deux plus importants se réunissent pour former l’Ouad Imiṭeq ; l’un vient de l’est, l’autre de l’ouest ; le premier a 50 mètres de large, le second 40. De Taṛla ici, bien que le terrain soit constamment pierreux ou rocheux, le chemin n’est pas difficile : il a des montées, des descentes, mais jamais raides ni longues.
13 janvier.
A 1 heure de l’après-midi, nous nous remettons en marche. Nous quittons la vallée, lieu de notre halte, et remontons l’Ouad Tanamrout ; il coule dans un ravin étroit qui bientôt n’a aucune largeur et où le chemin, malgré de nombreux lacets, devient difficile. Les parois sont les montagnes de roche jaune dont nous étions jusqu’à présent au pied et que nous allons franchir. Près du torrent, la pierre laisse percer une végétation abondante : jujubiers sauvages, ḥeuboubs de 2 à 3 mètres, grandes herbes, fleurs de toute couleur. Une heure de marche pénible nous conduit à un col, Tizi Tanamrout, où l’ouad prend sa source. A nos pieds s’étend une large vallée, dont le flanc gauche est le massif que nous venons de gravir, et le droit un talus sombre dont la crête paraît un peu plus élevée que celle où nous sommes. Nous descendons vers le thalweg. Les pentes, si rapides sur l’autre versant, sont douces, le chemin aisé ; terrain rocheux ; la végétation, vivace sur le côté opposé, existe à peine sur celui-ci : des jujubiers sauvages interrompent seuls de loin en loin la monotonie du sol nu.
Parvenus au fond de la vallée, nous la descendons pendant quelque temps ; un cours d’eau à sec, de 60 mètres de large, en occupe le milieu : c’est un affluent de l’Ouad Aqqa. Peu après, nous gagnons les bords de l’Ouad Aqqa : il forme une grande rivière, large de plus de 200 mètres ; le lit, ici de sable, là de gravier, ailleurs de gros galets, ne contient point d’eau. Nous le remontons jusqu’à Tizgi Ida ou Baloul[87]. Nous entrons dans ce village à 7 heures du soir. Un ami de Ou Ạddi nous donne l’hospitalité.
De Taṛla à Tizgi, personne n’a paru sur le chemin. Le seul vestige humain que j’aie vu a été, entre Tatta et Imiṭeq, une dizaine de tombes, échelonnées par groupes de deux ou trois au bord du sentier. Ces tombes, qui rappelaient chacune un pillage, et marquaient l’endroit où avaient péri des voyageurs moins heureux que moi, avaient, au clair de lune, au milieu de cette solitude, un aspect lugubre.
Arrivé à Tizgi, la portion périlleuse de ma route est faite : je pourrai marcher désormais à la clarté du soleil. Les Marocains de ces régions emploient, on le voit, une méthode simple pour voyager : quand le pays n’est pas dangereux, ils le traversent le jour ; lorsqu’il l’est, au lieu de prendre des escortes, ils le franchissent rapidement de nuit.
14 janvier.
Séjour à Tizgi Ida ou Baloul. Tizgi est une bourgade isolée, d’environ 400 feux ; elle est construite en long sur les premières pentes du flanc gauche de l’Ouad Aqqa. Au pied du village, les bords et le lit du cours d’eau sont occupés par des cultures ombragées de palmiers (bou souaïr) ; ceux-ci ne sont pas serrés comme à Tisint et à Tatta : ils sont espacés, et se mêlent de trembles, de figuiers et d’oliviers. Le fond de la vallée est sablonneux ; les flancs sont de hautes parois de roche jaune, escarpées, s’élevant à 150 mètres au-dessus du lit de la rivière. Comme son nom l’indique, Tizgi est située dans une gorge resserrée entre de hautes montagnes, kheneg très étroit que l’Ouad Aqqa traverse en ce point. Le village est construit partie en pisé, partie en pierres grossièrement cimentées ; pas de mur d’enceinte. La rivière est à sec au pied des maisons et dans les jardins ; de nombreux canaux pleins d’eau claire et courante arrosent ces derniers.
Tizgi Ida ou Baloul. (Vue prise d’une maison du village, dans la direction du sud-est.) Croquis de l’auteur.

A partir d’ici, on ne voit plus de khent ; le costume des indigènes ne se compose que de laine. Les femmes sont vêtues de laine blanche et portent sur la tête un voile spécial au pays : c’est une pièce rectangulaire de laine noire ayant un mètre de long, avec un gland noir à chaque coin. Elles s’en couvrent le visage dès qu’elles aperçoivent un homme. Les femmes de cette région font montre d’une grande modestie : en rencontre-t-on sur les routes ? on les voit s’arrêter à plusieurs pas, faire un à-droite ou un à-gauche, et demeurer au bord du chemin, la figure voilée et le dos tourné, jusqu’à ce qu’on soit passé. Les hommes portent des ḥaïks de laine blanche ou des djelabias et, par-dessus, soit le bernous blanc, soit plus souvent le khenîf. Pas de modification dans les armes, sauf qu’il n’y a plus de fusils à deux coups. Tels sont les costumes à Tizgi, tels je les trouverai chez les Isaffen, les Iberqaqen et les Ilalen.
15 janvier.
Nous quittons Tizgi à 10 heures du matin. Notre hôte nous escorte jusqu’à midi : après, on peut marcher seul ; le pays n’est plus périlleux. En sortant de Tizgi, nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa. Au bout de peu de temps, il reçoit l’Ouad Tizert et fait un brusque coude vers le nord. A partir de là, sa vallée se transforme : le fond prend 600 mètres de large ; les flancs sont de hauts talus rocheux, celui de droite plus élevé et à crêtes plus éloignées que celui de gauche. La rivière est large de 60 mètres ; son lit desséché, où poussent de distance en distance des palmiers isolés, se déroule au milieu de la vallée. Le sol de celle-ci est de sable, tantôt durci, tantôt humide ; des champs, qui garnissent les rives de l’ouad, en occupent une partie. On entre sur le territoire des Isaffen. A peu de distance en amont de nous s’aperçoit un bois de dattiers ; nous marchons droit sur lui. Plus on avance, plus le sol devient mouillé ; dans les champs, les tiges vertes des orges commencent à sortir de terre ; en dehors poussent des tamarix et, à leur pied, du gazon. Bientôt nous arrivons aux palmiers ; ce sont des bou souaïr : d’ici au point où nous quitterons l’ouad et de là aussi loin que s’étendra la vue, le fond de la vallée en sera couvert. Mélangés d’autres arbres fruitiers, ils ombragent de vertes cultures et entourent une foule de villages qui s’échelonnent le long de la rivière : ces villages appartiennent aux Aït Tasousekht, l’une des trois fractions des Isaffen. Nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa, tantôt à l’ombre des dattiers, tantôt en longeant la lisière, jusqu’au point où il reçoit l’Ouad Iberqaqen ; sur cet espace, la vallée reste la même, si ce n’est qu’elle se rétrécit peu à peu de manière à avoir en dernier lieu 200 à 300 mètres de large ; de plus, la proportion des palmiers diminue à mesure que l’on monte ; celle des autres arbres, grenadiers, caroubiers, amandiers, oliviers, augmente : auprès des villages inférieurs des Isaffen, il n’y avait guère que des dattiers ; au-dessus de Tamsoult, les autres essences dominent. A partir du même lieu, un filet d’eau courante de 1 à 2 mètres de large serpente dans le lit de la rivière, à sec auparavant. A 1 heure et demie, nous arrivons au confluent de l’Ouad Iberqaqen : nous gagnons les bords de ce nouveau cours d’eau et le remontons ; nous entrons en même temps dans la tribu qui lui a donné son nom. En quittant l’Ouad Aqqa, on en voit la vallée se continuer à perte de vue, toujours la même, long ruban vert se déroulant entre les montagnes, les villages des Isaffen le semant çà et là de points bruns.
La vallée de l’Ouad Iberqaqen est moins importante que celle d’où nous sortons : étroitement encaissée entre des talus rocheux, elle a 50 mètres de large ; le fond est rempli de palmiers ombrageant des cultures qui se prolongent en escaliers sur les premières pentes des flancs. Le lit de l’ouad a 8 mètres de large et est couvert de galets ; il est à sec ; de larges canaux, pleins jusqu’au bord, coulent sur les deux rives, apportant l’eau de la montagne aux habitations et aux cultures. Des villages, qui appartiennent aux Iberqaqen, s’échelonnent de distance en distance, suspendus aux premières assises du roc. A partir de Toug el Khir, la vallée se rétrécit encore : elle n’a plus que 30 mètres ; en même temps les flancs deviennent plus escarpés : ce sont des talus de roche jaune très raides, hauts de 100 à 150 mètres. Les plantations qui s’étageaient sur leurs premières pentes disparaissent ; le fond seul ne cesse d’en être couvert ; les palmiers diminuent et font place aux oliviers et aux amandiers. Les villages sont toujours nombreux ; à chaque coude où la vallée s’élargit, on en voit un. A 3 heures et demie, nous arrivons dans celui de Tidgar où nous ferons gîte ; nous descendons chez un ami de Ou Ạddi.
Haute vallée de l’Ouad Iberqaqen. (Vue prise de Tidgar, dans la direction du nord-nord-ouest.) Croquis de l’auteur.

A Tidgar, les palmiers ont disparu de la vallée de l’Ouad Iberqaqen. On la voit se prolonger au loin, ligne foncée serpentant entre deux massifs de roche jaune : des amandiers et des oliviers en garnissent le fond ; des villages se distinguent sur les premières pentes de ses flancs. Nous avons rencontré aujourd’hui beaucoup de monde sur notre route.
Chez les Isaffen et les Iberqaqen, les maisons sont tantôt en pierres grossièrement cimentées, tantôt en mauvais pisé ; chez les Isaffen, où le pisé domine, il forme des constructions sans solidité ni élégance : on est loin des gracieuses demeures des Aït Zaïneb. Chez les Iberqaqen, la plupart des bâtiments sont en pierre ; les terrasses qui les couvrent sont des plus primitives : on se contente de juxtaposer des pierres plates sur une rangée de poutrelles d’olivier, et de les maintenir par de gros cailloux placés en dessus, comme aux chalets.
16 janvier.
Départ à 8 heures et demie du matin. Notre hôte nous escorte pendant trois heures ; puis il nous laisse, le pays ne présentant plus de péril. Je quitte à Tidgar la vallée de l’Ouad Iberqaqen ; je remonte à mi-côte un ravin désert, sans espace au fond, dont les flancs, très escarpés, sont des parois monotones de roche jaune : le sentier est une longue rampe serpentant au bord du précipice ; taillé dans le roc, il a pour sol une pierre lisse et glissante, chemin aisé pour les piétons, difficile et dangereux pour les bêtes de somme. Pas trace de végétation : de toutes parts on ne voit que la surface jaune du rocher.
A 10 heures, le pays change ; parvenu à l’extrémité du ravin, je me trouve au bord méridional d’un vaste plateau sur lequel je m’engage : plus de gorges à pentes abruptes ; plus de hautes cimes au-dessus de ma tête : devant moi s’étend un plateau ayant une pente très faible du nord au sud et ne présentant que des ondulations légères, vallées sans profondeur et collines sans élévation. Il couronne le Petit Atlas, et sa ligne de faîte, vers laquelle je marche, est le point culminant de la chaîne. Dans le lointain, on aperçoit le pic couvert de neige du Djebel Ida ou Ziqi, un des sommets du Grand Atlas. Je m’avance vers la crête supérieure du plateau, tantôt montant, tantôt descendant : le sol est aux deux tiers terreux, un tiers est rocheux ; il est en grande partie couvert de cultures semées d’amandiers, qui poussent au milieu des champs comme les pommiers en certaines régions de la France ; une multitude de villages apparaissent à l’horizon ; autour d’eux surtout les cultures sont nombreuses et les amandiers serrés. Je rencontre beaucoup de femmes dans la campagne ; contre l’usage ordinaire, elles sont occupées des travaux de la terre ; on voit les unes labourer avec un bœuf ou un âne, les autres bêcher. Une grande activité règne partout : c’est la saison des semailles. Je remarque de nombreuses citernes[88] ; d’ici à Mogador, j’en trouverai à chaque pas le long du chemin : en ces régions où il y a peu de rivières et peu de sources, leurs eaux sont d’ordinaire les seules que possèdent les habitants. A midi et demi, je parviens à la crête presque insensible qui forme le faîte du Petit Atlas : elle marque à la fois la limite du versant sud de cette chaîne et celle de la tribu des Iberqaqen. Le point où le chemin la franchit s’appelle Tizi Iberqaqen. De là, j’aperçois vers le nord une longue bande bleue bordée d’argent : le Grand Atlas avec ses cimes neigeuses, brillant dans un rayon de soleil. Je quitte ici le bassin du Dra et je passe dans celui du Sous ; en même temps j’entre sur le territoire des Ilalen. Le plateau qui couronne le Petit Atlas s’étend sur le sommet de son versant nord comme sur celui de son versant sud ; des deux côtés du Tizi Iberqaqen, le pays est semblable : même sol plat, même terre féconde, mêmes cultures semées d’amandiers, même population dense. La partie où je pénètre est encore plus riche que la précédente : à mesure qu’on avance, les villages se font plus nombreux, les champs couvrent un espace plus grand et finissent par envahir presque tout le sol. Celui-ci, au bout de peu de temps, n’est que terre, avec de rares portions pierreuses ; la roche disparaît. Les amandiers s’étendent par endroits à perte de vue et donnent à ce plateau fertile un aspect unique.
A 4 heures, nous arrivons à Azaṛarad, village des Ida ou Ska, fraction des Ilalen. Nous nous y arrêtons chez un ami de Ou Ạddi. Je n’ai pas vu un seul cours d’eau pendant la marche d’aujourd’hui. Parmi les nombreux villages que j’ai rencontrés, un était fort important : Agadir Iberqaqen Fouqani ; il a 300 ou 400 maisons : la plupart sont vides durant une portion de l’année ; situées dans la région où se trouvent les principales cultures de la tribu, elles se remplissent aux époques du labour et de la récolte et servent de magasins aux grains et aux amandes. Des gens de toutes les parties du territoire, même du bas Ouad Iberqaqen, y possèdent des demeures.
Il existe une différence frappante entre le village d’Azaṛarad et ceux du versant sud de la chaîne : ces derniers étaient, on l’a vu, mal bâtis. Azaṛarad, au contraire, se distingue par la beauté de ses constructions : toutes les maisons y sont en pierres, non taillées, mais cimentées avec soin ; le long des murs, des gouttières pratiquées avec adresse conduisent l’eau de pluie dans des réservoirs ; chaque habitation a sa citerne ; les portes, hautes et larges, sont cintrées : les arcades en sont faites de pierres de diverses dimensions habilement ajustées ; fenêtres, crête des murs, gouttières sont blanchies à la chaux. Les terrasses sont formées de pierres plates recouvertes d’une couche de terre et maintenues par de gros cailloux. Sur tout le territoire des Ilalen, les constructions sont pareilles, toutes soignées, toutes en pierre ; je ne retrouverai le pisé qu’en entrant chez les Chtouka.
17 janvier.
Départ à 8 heures du matin. Nous marchons seuls : devant demeurer toute la journée sur le territoire des Ilalen, Ou Ạddi nous suffit comme protection. Nous continuons à cheminer sur le plateau d’hier : il ne se modifie pas ; même sol, mêmes ondulations ; les cultures le couvrent en entier, les amandiers l’ombragent à perte de vue ; plus de villages que jamais. Jusqu’à présent les amandiers n’avaient ni fleurs ni feuilles : je les verrai tous en fleur à partir du Tenîn de Touf el Ạzz. A 11 heures, j’atteins la limite septentrionale du plateau ; il finit de ce côté aussi brusquement que vers le sud. En le quittant, je descends une succession de ravins qui me mènent à une vallée profonde, celle de l’Ouad Ikhoullan. La région qu’on traverse jusque-là est montagneuse et boisée : côtes terreuses semées de blocs de roche, grands argans, pentes raides, gorges encaissées. Au fond de ces dernières sont des ruisseaux à sec, avec des lits de galets et parfois de roc. Sur les croupes, à l’ombre des argans, poussent des genêts à fleurs jaunes de 1 mètre de haut ; beaucoup de verdure au ras du sol ; entre les rochers percent des taçououts, les premiers que je voie depuis le Moyen Atlas. Ces forêts ne sont pas désertes ; plusieurs villages apparaissent sur les crêtes ou à mi-côte, et un plus grand nombre au fond des ravins. Chacun d’eux a sa ceinture de jardins, plantations en amphithéâtre où croissent amandiers, grenadiers et oliviers. Les chemins de cette région sont pénibles : je descends plusieurs rampes très rapides ; point de passage difficile.
A 3 heures, je parviens à la vallée de l’Ouad Ikhoullan ; elle a 400 mètres de large et est couverte de cultures ; les flancs en sont de hauts talus boisés ; plusieurs villages sont près de moi, dans le fond ; d’autres brillent au versant de la montagne. Au milieu de la vallée serpente la rivière, dont le lit à sec, tantôt de gravier, tantôt de galets, a 50 ou 60 mètres de large. J’en descends le cours durant un quart d’heure, puis je gagne le pied du flanc gauche. Je le gravis. Terrain semblable à celui de tout à l’heure, boisé de grands argans, avec gazon, genêts, taçououts, poussant à leur ombre ; pentes raides, sol tantôt pierreux, tantôt terreux, hérissé de blocs de roche. A 4 heures et demie, j’arrive au sommet de la côte. Je me trouve en face d’un nouveau plateau, analogue à celui de ce matin en fertilité, abondance de cultures et nombre de villages, mais plus accidenté. Nous nous y engageons et nous y marchons durant le reste de la journée. A 5 heures et demie, on fait halte : nous voici à Afikourahen, petit village, patrie de Ou Ạddi. Le plateau où nous sommes est cultivé sur toute son étendue ; on ne voit plus d’amandiers : de grands argans, arbres séculaires, les remplacent ; plantés symétriquement dans les champs, ils les couvrent à perte de vue. Ce plateau est comme un second échelon du Petit Atlas, celui que j’ai quitté ce matin en formant le premier. Je n’en traverserai plus d’autre d’ici à la vallée du Sous : Afikourahen domine directement celle-ci. De la maison de Ou Ạddi, la vue est merveilleuse : à l’ouest, dans le lointain, la plaine des Chtouka, et au delà une ligne bleue, l’Océan ; au nord, la vallée de l’Ouad Sous, bordée par la masse sombre et les pics neigeux du Grand Atlas ; au point où l’Atlas expire et où commence la mer, on distingue, à 75 kilomètres, Agadir Iṛir, dont les murs blancs couronnant un cône bleuâtre brillent au soleil comme un diadème d’argent.
L’Ouad Ikhoullan est la seule rivière que j’aie vue aujourd’hui. J’ai rencontré beaucoup de monde sur les deux plateaux traversés au commencement et à la fin de la journée, peu dans la région montagneuse et boisée qui les sépare : sur les plateaux, c’étaient des travailleurs labourant les champs ; dans la montagne, des voyageurs isolés. En passant dans la vallée de l’Ouad Ikhoullan, il s’est produit un incident qui a failli être funeste à Ou Ạddi. Comme nous descendions la rivière, nous apercevons derrière nous cinq hommes, armés jusqu’aux dents, lancés à notre poursuite. Ou Ạddi les regarde : « Ce sont des Ikhoullan qui courent après moi ! » s’écrie-t-il. Échanger son long fusil de Chleuḥ contre le fusil à deux coups du Ḥadj, s’enfuir à toutes jambes vers le hameau le plus proche, est pour lui l’affaire de moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Le Ḥadj et moi restons en arrière. Les cinq Ikhoullan ne s’arrêtent pas à nous ; ils nous dépassent, cherchant à rejoindre notre compagnon. Bientôt ils disparaissent dans le village où nous l’avons vu entrer. Nous attendons quelque temps, très anxieux du sort de Ou Ạddi. Enfin le voilà qui revient, avec un notable du lieu, son ami, de qui il a eu le temps de prendre l’ạnaïa. D’un autre côté retournent ses ennemis, arrivés trop tard pour lui faire un mauvais parti. Notre compagnon nous rejoint : nous nous remettons aussitôt en route ; son sauveur nous escorte pendant une heure, jusqu’à ce que nous soyons en sûreté. Les hommes qui nous ont poursuivis appartiennent à un village devant lequel nous avons passé : ce ne sont pas des brigands. Ilalen comme Ou Ạddi, ils font partie de la fraction des Ikhoullan, tandis que notre ami est de celle d’Afra : les deux groupes sont en ce moment en guerre. Ou Ạddi avait été aperçu de ce village : aussitôt sa présence connue, cinq hommes s’étaient mis à sa poursuite, non pour nous voler, mais pour le tuer.
2o. — D’AFIKOURAHEN A MOGADOR.
18 et 19 janvier.
Séjour à Afikourahen. Je suis l’hôte de Ou Ạddi. Il y a plus d’un an qu’il n’avait vu sa famille ; je lui accorde deux jours de repos auprès d’elle.
Les constructions de ce pays sont soignées : tout est en pierres cimentées ; les habitations sont grandes et élégantes ; elles ont un ou deux étages, des escaliers commodes, des portes larges et solides. Dans les régions que j’ai parcourues depuis Tatta et dans celles que je traverserai d’ici à Mogador, les villages ne sont point entourés de murs : cependant il existe des distinctions ; les uns, bien qu’ouverts, sont organisés d’une façon défensive, les autres sont sans défense. Chez les Isaffen, les Iberqaqen, les Ilalen, la plupart sont aménagés de manière à pouvoir résister à une attaque : dans la fraction d’Afra, les murs des maisons sont percés de meurtrières à chaque étage et les terrasses munies d’un parapet crénelé. Ces précautions disparaîtront dès que je quitterai les Ilalen, et les hameaux présenteront l’aspect le plus pacifique. Jusqu’à mon entrée dans la fraction d’Afra, les habitations étaient réunies en villages ; d’Afra à Mogador, il n’en sera presque jamais ainsi : sauf rares exceptions, je ne rencontrerai plus de villages, mais des hameaux, ou des demeures disséminées seules ou par petits groupes dans la campagne ; plus rien de guerrier ; parfois une tour se dressera entre quelques maisons : ce ne sera qu’un ornement, signe de la demeure d’un riche. Dans cette région je cesserai de voir des jardins entourer les lieux habités ; adieu figuiers, grenadiers, vignes, frais bosquets, ceinture habituelle des villages marocains : d’ici à Mogador, hameaux et maisons s’élèvent tristement en plein champ, au milieu des labourages. Tout au plus ont-ils des haies de cactus. On voit d’après ce qui précède que la tiṛremt d’un modèle si régulier et si uniforme, que j’ai rencontrée constamment du Tâdla à Tazenakht, n’existe en aucune façon dans ces contrées. Je suis, depuis Tisint, en plein pays d’agadirs.
Le costume demeure ce qu’il était à Tizgi et dans les tribus intermédiaires ; un détail d’équipement, la poudrière, se modifie chez les Ilalen. Elle consiste en une petite boîte métallique, en forme de cylindre très bas. Ce modèle est en usage chez les Ilalen et les Chtouka ; dans le reste du bassin du Sous et chez les Ḥaḥa, on se sert de la corne, du type connu. Le fusil et le poignard sont les mêmes qu’auparavant ; pas de sabres ni de baïonnettes.
20 janvier.
Départ à 10 heures et demie. Nous reprenons notre marche sur le plateau où nous sommes ; il est toujours couvert de cultures, toujours semé d’une foule de villages. A midi, je passe de la tribu des Ilalen dans celle des Chtouka ; le pays ne se modifie pas : politiquement, cette frontière est importante ; elle marque la limite entre le blad es sîba, d’où je sors, et le blad el makhzen, où j’entre. Jusqu’à 2 heures, le plateau reste tel qu’il était auprès d’Afikourahen, fort accidenté ; à 2 heures, il s’aplanit et ne présente dès lors que des ondulations légères ; il continue à être cultivé à perte de vue, ombragé d’argans et semé de villages : ceux-ci sont moins nombreux que chez les Ilalen. Vers 3 heures, j’arrive au bord septentrional du plateau, au sommet du talus qui le sépare de la plaine du Sous ; ce talus est analogue à celui que j’ai descendu hier, de 11 heures à 3 heures : côtes raides et ravinées ; terrain pierreux, avec beaucoup de rochers, boisé d’argans ; sous les arbres, des genêts jaunes, des jujubiers sauvages, des taçououts couvrent le sol. Chemin pénible, mais non difficile. J’entre dans la forêt et me mets à descendre ; vers 4 heures moins un quart, je parviens au pied du talus. Devant moi s’étend une plaine triangulaire, de 5 à 6 kilomètres de long ; un kheneg, vers lequel je me dirige, la termine ; elle est entourée d’une ceinture de collines basses sur les premières pentes desquelles brillent, comme des taches blanches, une multitude de hameaux. La plaine est couverte de cultures ombragées d’argans ; sol de sable, sans une pierre. Ici, comme chez les Ilalen, la plupart des groupes d’habitations sont dominés par une tour indiquant la demeure du chikh ; les constructions n’ont plus l’appareil défensif des précédentes. Elles cessent d’être de pierre et sont en pisé blanc. A 4 heures et demie, j’atteins l’entrée du kheneg ; je m’y arrête au hameau de Taourirt ou Selîman.
Durant la journée, j’ai rencontré beaucoup de monde sur le chemin, travailleurs et voyageurs. Le seul cours d’eau de quelque importance que j’aie vu est l’Asif Aït Mezal (lit de gros galets de 15 mètres de large, au milieu duquel coulent 5 mètres d’eau de 30 centimètres de profondeur). Parmi les villages qui se sont trouvés sur mon chemin, il en était un d’aspect particulier : celui d’Aït Sạïd. Les maisons, hautes, à terrasses couronnées de créneaux, en sont autant de petits châteaux ; toutes sont blanchies, luxe suprême du pays : il n’en existe point de plus belles dans les villes. Ce sont les demeures de la riche famille des Aït Sạïd. Celle-ci est une nombreuse maison de négociants faisant le commerce entre Mogador d’une part, le Sahel, Aqqa, Tizounin et Tindouf de l’autre : elle exporte de Mogador les objets de provenance européenne et y importe les dattes et la gomme du Sahara, les amandes des Ilalen et les produits du Soudan qu’elle achète à Tindouf et dans le Sahel. Les Aït Sạïd ont des résidences en ce lieu qui est leur berceau, mais une partie d’entre eux vit à Mogador.
A Taourirt ou Selîman, nous recevons l’hospitalité du chikh du village. Le nom de chikh, chez les Chtouka et les Ilalen, signifie l’homme le plus riche du hameau ; tout petit centre, fût-il de 3 ou 4 maisons, a son chikh ; il ne s’ensuit pas que cet individu soit un grand personnage. Dans le blad el makhzen, ces chikhs sont nommés ou acceptés par les qaïds ; leur considération n’en est pas augmentée et ils n’ont jamais que celle, passagère, qui s’attache à leur fortune.
Chez les Chtouka, les armes sont les mêmes que chez les Ilalen, mais les vêtements changent : plus de khenîf ; chaque homme porte une chemise de cotonnade ou de laine blanche, un petit turban blanc laissant à nu le sommet de la tête, un ḥaïk ou un bernous de même couleur ; le bernous a une forme et un nom particuliers : il est très court et s’appelle selḥam. Pour les femmes, la toilette n’offre pas de modification, à l’exception du voile de laine noire qui disparaît. Le costume des Chtouka est celui des Ksima et des Ḥaḥa.
Les Chtouka, comme les Ksima, les Ḥaḥa et les diverses tribus que j’ai traversées depuis Tizgi Ida ou Baloul, sont Imaziṛen (Chellaḥa) et parlent le tamaziṛt. Celles qui habitent la montagne, Isaffen, Iberqaqen, Ilalen, ne savent guère que cette langue ; parmi celles de la côte, chez les Ksima surtout, l’arabe est répandu.
21 janvier.
Départ à 8 heures et demie. Durant toute la journée, nous marcherons de concert avec une caravane que nous avons rencontrée hier au gîte. Bien que nous soyons en blad el makhzen, il est plus prudent d’aller en compagnie que de cheminer seuls. Après avoir traversé le kheneg à l’entrée duquel je m’étais arrêté hier, je trouve une immense plaine où je cheminerai jusqu’au soir ; plaine de sable rose, unie comme une glace, sans une pierre, sans une ride, sans une ondulation, s’étendant depuis le pied du Petit Atlas, où je suis, jusqu’à la mer d’une part, au Grand Atlas de l’autre, et traversée par l’Ouad Sous. La portion que j’ai devant moi, occupée presque tout entière par les Chtouka, est d’une fécondité admirable ; une partie est cultivée, l’autre est en pâturages et en forêts. Les cultures ne sont plus semées d’argans ; aucun arbre ne les ombrage : ce sont des successions de champs uniformes séparés par des haies vives ; çà et là, on y voit des puits ; et, auprès, quelques figuiers ; une multitude de hameaux s’y élèvent : dans les portions labourées, on en a sans cesse douze ou quinze en vue : ils sont ouverts et sans défense, les tours y sont rares ; ce sont des constructions de pisé rose, sans arbres aux alentours, si ce n’est des figuiers de Barbarie ; ils respirent la prospérité. Ces parties cultivées de la plaine forment une des contrées les plus fertiles et les plus peuplées du Maroc. Les portions boisées présentent un aspect tout différent : là, plus de champs, plus d’habitations ; des forêts d’argans séculaires étendent leur ombre sur la surface unie du sol, qui se couvre d’immenses pâturages ; pas un sillon, pas une maison n’interrompent la monotonie de ces vastes prairies, sous leur dôme de feuillage : seuls habitants de ces solitudes, on rencontre de loin en loin des troupeaux de vaches, de moutons et de chameaux, paissant sous les arbres. La principale de ces forêts s’appelle Targant n Ououdmim ; elle est célèbre par ses serpents : les Ạïssaoua y viennent de loin en faire leur provision.
Cheminant ainsi, tantôt à travers le recueillement des grands bois, tantôt au milieu de riantes cultures et d’innombrables villages, je parviens vers le soir non loin de l’Ouad Sous. Je m’arrête à 5 heures dans un hameau, à quelque distance du fleuve.
Je n’ai cessé de rencontrer beaucoup de monde sur le chemin. De toute la journée, il ne s’est pas présenté un seul cours d’eau, ni rivière ni ruisseau. J’ai passé par un marché, le Tenîn des Ida ou Mḥammed, où j’ai fait une halte assez longue.
22 janvier.
Départ à 6 heures et demie du matin. Je me dirige vers l’Ouad Sous ; d’ici là ce n’est qu’un vaste jardin : champs bordés de cactus, ombragés d’oliviers, de figuiers et d’argans, semés d’une foule d’habitations ; le chemin, garni de haies, serpente entre les vergers et les maisons qui se succèdent sans interruption. Au travers de cette riche contrée, j’arrive, à 7 heures et demie, au bord du fleuve. Je le franchis à un gué : le lit, de sable, a 100 mètres de large ; 75 mètres sont à sec ; les 25 autres sont occupés par une nappe d’eau limpide, profonde de 50 centimètres ; courant de rapidité moyenne. En amont et en aval du gué, le fleuve, gardant même largeur, change d’aspect : l’eau, moins courante et moins haute, s’étend sur la surface du lit dont le fond, devenu vaseux, se garnit de roseaux. Depuis l’endroit où je l’ai passé jusqu’à celui où je le perdrai de vue, l’Ouad Sous aura la même apparence : une bande de 100 mètres couverte de roseaux. Je descends la rive droite ; le sol est à peine à un mètre au-dessus du niveau de l’eau ; c’est du sable, tapissé de gazon et de joncs, et ombragé de tamarix. Ce terrain bas et humide, qui forme un ruban de 300 mètres le long du côté droit, peut être considéré comme faisant partie du lit. Au Tlâta des Ksima, je quitte les bords du fleuve et gagne un village voisin, résidence de Sidi Ạbd Allah d Aït Iaḥia, marabout d’Ez Zaouïa, de Tisint, depuis longtemps établi en cette région. Du Tlâta à sa demeure, ce ne sont que cultures, jardins et villages : au milieu de la verdure se dresse, dominant le pays, la haute maison blanche de Ḥadj El Ạrabi, vrai château, avec deux énormes tours que j’aperçois depuis Taourirt ou Selîman. Ḥadj El Ạrabi est un simple particulier, fort riche.
A 8 heures et demie, nous sommes chez S. Ạbd Allah ; c’est un compatriote et un ami du Ḥadj ; nous comptons sur lui pour nous accompagner et nous protéger dans le Ḥaḥa, où il jouit, comme ici, d’une grande influence. En arrivant, nous apprenons qu’il est absent ; nous ne trouvons que son fils. Celui-ci, beau jeune homme d’une vingtaine d’années, Ḥarṭâni de couleur presque noire, nous accueille à merveille : le Ḥadj, excellent homme aimé de tous ceux qui le connaissent, est reçu à bras ouverts. Il est bientôt convenu que nous passerons là le reste de la journée ; le lendemain nous nous remettrons en route, accompagnés par le jeune marabout, qui nous escortera jusqu’à Mogador.