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Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

PREMIÈRE PARTIE. (continued 6)

Reading edition

23 janvier.

Départ à 9 heures. D’ici à Agadir Iṛir, la plaine où je suis depuis avant-hier se continue ; elle est couverte partie de cultures, partie de pâturages : ces derniers sont semés çà et là de jujubiers sauvages ; plus d’argans. A 10 heures et demie, le pays devient désert ; on entre dans un fourré d’arbres et de broussailles, petits argans et jujubiers sauvages. A 11 heures, après avoir franchi quelques dunes de sable de 8 à 10 mètres de haut, je me trouve au bord de la mer. Je longe le rivage jusqu’à Agadir. Le chemin passe au-dessous de cette ville, à mi-côte entre elle et Founti : Founti est un hameau misérable, quelques cabanes de pêcheurs ; Agadir, malgré son enceinte blanche qui lui donne un air de ville, est, me dit-on, une pauvre bourgade, dépeuplée et sans commerce. A partir de là, je suis la côte, cheminant à mi-hauteur de la falaise qui la borde ; elle n’est ni très haute ni très escarpée : c’est un talus pierreux, parfois rocheux, tapissé de broussailles basses et d’herbages ; le jujubier sauvage et la taçouout y dominent. Vers 2 heures moins un quart, je descends pour traverser, à quelques mètres de son embouchure, l’Asif Tamrakht : la vallée en est remplie de cultures ; plusieurs villages s’y voient à quelque distance. La rivière forme deux bras, larges l’un de 15 mètres, l’autre de 50 ; tous deux ont un lit de sable ; le premier est à sec, des flaques d’eau sont dans le second. Au delà je reprends mon chemin le long de la falaise. Vers 3 heures, celle-ci change d’aspect : elle devient plus rocheuse et se couvre d’argans de 4 à 6 mètres de haut ; je cesse de la suivre et je monte vers sa crête. J’y parviens à 4 heures moins un quart ; c’est la fin de la forêt : je suis à la lisière d’un plateau à ondulations légères, couvert en grande partie de cultures qu’ombragent des argans comme chez les Ilalen ; une multitude de bâtiments isolés, de groupes de maisons y apparaissent. Je fais halte à 4 heures, à une des premières habitations. C’est une nezala. On donne ici ce nom à des postes habités par des familles attachées au makhzen, qui ont pour devoir d’assurer la sécurité des routes et sont autorisées à percevoir de faibles droits de péage. Ces nezalas sont installées dans un petit nombre de tribus soumises : elles ne font régner qu’une demi-sûreté ; ici, comme ailleurs, les étrangers n’osent guère voyager seuls.

Agadir Irir. (Vue prise du sud-est de la ville.) Croquis de l’auteur.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Entré dans la tribu des Ḥaḥa ce matin, à Agadir, j’y resterai jusqu’à mon arrivée à Mogador. Ce que j’ai aperçu de leur territoire donne une idée complète de ce que j’en verrai dans la suite. Leur pays peut se diviser en quatre portions : 1o les falaises du rivage, partout telles que je les ai vues ; 2o des vallées, à fond cultivé et semé de villages ; 3o des côtes : toutes sont boisées d’argans ; le sol en est partie de la terre, partie une roche blanche ; les pentes, assez raides, en sont sillonnées de ravins escarpés ; sous les argans, poussent des jujubiers sauvages et mille sortes d’herbes, et vivent des quantités énormes de gibier, perdreaux innombrables, sangliers, lièvres, lynx, etc. ; 4o des plateaux : ils forment la quatrième portion du territoire et la plus importante ; ces terrasses ressemblent à celle d’Afikourahen ; elles sont moins accidentées, ne présentent que des ondulations légères, et ne sont pas peuplées partout : la majeure partie de leur surface est couverte de cultures, champs d’orge et de blé plantés d’argans comme ceux du bas territoire des Ilalen ; au milieu des labours s’élèvent une foule d’habitations, dispersées une à une ou par deux ou trois. Chez les Ḥaḥa, non seulement on ne trouve pas de centre de quelque importance, mais on ne voit point les hameaux des Chtouka et des Ilalen ; les maisons se dressent isolées au milieu des champs, ou réunies par très petits groupes : elles sont en pisé blanc ; celles des riches sont bien construites, avec des encadrements de portes en pierres de taille et de hautes tours carrées, à angles et couronnement de pierre : la contrée fournit en abondance une pierre blanche, tendre, facile à travailler, mais peu solide, qui sert pour ces édifices. Les cultures, parfois serrées sur une longue étendue, ailleurs clairsemées, occupent les 2/3 de la surface des plateaux ; le reste est garni de pâturages, avec des bouquets d’argans et, par places, de grands genêts blancs. Je n’y ai vu qu’une forêt, la Ṛaba Ida ou Gerṭ, à la porte de Mogador. Le sol est de terre blanche mêlée de beaucoup de pierres. Ces hautes terres, où sont concentrées la plupart des cultures et des habitations des Ḥaḥa, n’ont d’autre eau que celle des medfias.

24 janvier.

Départ à 7 heures et demie du matin. Arrêté à 5 heures du soir, sur les bords de l’Ouad Aït Ạmer. Ma route s’est effectuée successivement dans les diverses régions que je viens de décrire, sans donner lieu à aucune remarque nouvelle. La seule chose à noter est la composition d’une portion de la falaise, entre la nezala où j’ai passé la nuit et le fondoq qui est au-dessous, sur la côte ; la partie supérieure de cette falaise est formée d’énormes blocs de coquillages agglomérés ; là, pendant quelque temps, on ne voit trace ni de terre ni de roche : tout le sol n’est fait que de ces coquillages pétrifiés ; le chemin passe sur leur surface.

J’ai rencontré peu de monde aujourd’hui et n’ai traversé aucun cours d’eau important.

25 janvier.

Départ à 8 heures du matin. Arrêté à 4 heures du soir, à la maison de Ḥadj Ạbd el Malek. On voit plus de passants qu’hier. Traversé l’Ouad Aït Ạmer (lit de gros galets, de 50 mètres de large, avec un filet d’eau courante de 2 mètres) ; cette rivière est la seule que j’aperçoive de la journée.

26 janvier.

Séjour chez Ḥadj Ạbd el Malek.

27 janvier.

Départ à 7 heures du matin. Arrêté à 6 heures du soir, chez un ami de notre marabout. Le pays reste tel que je l’ai décrit.

J’ai traversé plusieurs petits cours d’eau : l’Asif Ida ou Gelloul (ruisseau desséché ; 6 mètres de large), l’Ouad Aït Bou Zoul (40 mètres de large ; à sec), l’Ouad Ijaṛiren (3 mètres de large ; à sec ; affluent de l’Ouad Aït Bou Zoul), l’Ouad Imaṛiren (15 mètres de large ; à sec ; le cours supérieur traverse des gisements de sel, non loin d’une source d’eau vive, Ạïn Imaṛiren, la seule que j’aie vue dans le Ḥaḥa), l’Ouad Ida ou Isaṛen (à sec ; 15 mètres de large près de son confluent), l’Ouad Tidsi (30 mètres de large ; à sec).

28 janvier.

Départ à 7 heures et demie du matin. A 8 heures, j’entre dans une vaste forêt ombrageant d’immenses pâturages : c’est Ṛaba Ida ou Gerṭ, lieu désert, célèbre par les brigandages qui s’y commettent. J’en sors à 11 heures et demie ; au-delà je franchis une petite plaine, en partie couverte de genêts ; puis des dunes de sable me conduisent par une pente douce au bord de la mer. A midi et demi, je traverse l’Ouad Ida ou Gerṭ. A 1 heure, j’entre à Mogador.

Aussitôt arrivé, j’allai au Consulat de France. J’y fus reçu par le chancelier, M. Montel. Ce que fut pour moi M. Montel durant mon séjour à Mogador, les services de tout genre qu’il me rendit, rien ne saurait l’exprimer. Puisse tout voyageur, en pareille circonstance, rencontrer même accueil, même sympathie, même appui ! Heureux ceux dont le pays est représenté par des hommes semblables, en qui un compatriote inconnu trouve dès le premier jour, avec la bienveillance et la protection du magistrat, le dévouement d’un ami.

VII

DE MOGADOR A TISINT.

1o. — DE MOGADOR A DOUAR OUMBAREK OU DEHEN.

2o. — DE DOUAR OUMBAREK OU DEHEN A TISINT.

1o. — DE MOGADOR A DOUAR OUMBAREK OU DEHEN.

Mogador, dont le nom est écrit en grosses lettres sur nos cartes, est loin d’être le port important que nous pourrions nous figurer. Celui qui s’attendrait à trouver une ville en relations constantes avec l’Europe serait déçu. En hiver surtout, les moyens de communiquer sont rares et irréguliers. Au bout de 45 jours seulement, je reçus de Paris la réponse à des lettres expédiées le lendemain de mon arrivée. Cet état tient au peu de commerce que fait aujourd’hui Mogador : ce port n’a plus d’affaires qu’avec les Chiadma, les Ḥaḥa, les Chtouka, les Ilalen, le Sahel, Tindouf, et par là Timbouktou. Il possède le monopole de la majeure partie du trafic du Soudan, de celui qui se fait par les Tajakant. C’est le plus bel apanage qui lui reste. Quant au bassin du Sous, quant au Sahara occidental et central, de l’Ouad Aqqa à l’Ouad Ziz, ils font leurs achats à Merrâkech, et cette capitale reçoit tout de Djedida (Mazagan). Le grand centre commercial du Maroc est la ville de Merrâkech : au sud de l’Atlas, Fâs fournit le cours de l’Ouad Ziz et la région du Sahara qui est à l’est de ce fleuve ; Mogador approvisionne le Sahel et la petite portion du bassin du Dra située à l’ouest de l’Ouad Aqqa ; Merrâkech alimente tout le bassin du Sous, l’immense bassin du Dra, sauf les réserves que nous venons de faire, et jusqu’aux districts arrosés par les affluents de droite du Ziz, tels que le Todṛa et le Ferkla.

Aussitôt que j’eus reçu les lettres que j’attendais de France, je me mis en route vers le sud pour regagner Tisint. Mon ami le Ḥadj m’avait attendu : cette fois je partais seul avec lui ; il avait renvoyé son compagnon.

Du 14 au 20 mars 1884.

Partis de Mogador le 14 mars, avec le fils de S. Ạbd Allah d Aït Iaḥia, que son père nous avait donné comme escorte, nous arrivâmes à la maison des religieux, dans la tribu des Ksima, le 20 du même mois. Des pluies torrentielles qui étaient tombées pendant une partie de cette période avaient entravé notre marche ; c’est pourquoi nous avions mis sept jours à parcourir une distance qui se franchit d’ordinaire en quatre. Nous avions suivi une route différente de la première, mais qui n’avait donné lieu à aucune remarque nouvelle. Par suite des pluies, les rivières s’étaient grossies : là où un mois et demi auparavant je n’avais vu que des lits desséchés, je trouvais des torrents impétueux. L’Ouad Aït Ạmer, que je traversai au même point qu’à l’aller, formait une rivière large de 20 mètres, profonde de 70 centimètres et si rapide que j’eus beaucoup de peine à la passer.

Aussitôt parvenus à la demeure de notre compagnon, celui-ci nous chercha un de ses parents, marabout originaire de Mrimima et ami du Ḥadj. Ce marabout, S. Iaḥia Bou Ḥebel, moins grand personnage que Sidi Ạbd Allah, est plus connu que lui dans la région nouvelle où nous allons entrer : comme S. Ạbd Allah a ses serviteurs religieux parmi les Ksima et les Ḥaḥa, il a les siens chez les Imseggin et les Houara. Il fut convenu qu’il nous escorterait jusqu’à Douar Oumbarek ou Dehen. Ce point se trouve sur la rive droite de l’Ouad Sous, à quelque distance du fleuve, au nord-est d’Igli.

21 mars.

Départ à 7 heures du matin, en compagnie de Sidi Iaḥia. Je remonte l’Ouad Sous, à 1 ou 2 kilomètres de sa rive droite. Je le verrai toute la journée, serpentant au milieu des tamarix, entouré de cultures, avec de grands oliviers ombrageant son cours et deux rangées de villages échelonnés sur ses rives. Ce qu’il sera aujourd’hui, il le restera jusqu’au delà d’Igli. Le fleuve, avec sa bordure de champs, d’arbres et d’habitations, forme une large bande verte se déroulant au milieu de la plaine, 10 mètres au-dessous du niveau général. Un talus à 1/2 relie la dépression au sol environnant. Je marche au nord du talus, dans la plaine du Sous. C’est une surface immense, unie comme une glace, au sol de terre rouge sans une pierre ; elle s’étend entre le Grand et le Petit Atlas, depuis la mer jusqu’au haut du Ras el Ouad ; la largeur en est énorme : d’autant plus grande qu’on descend davantage, elle est ici de 40 kilomètres et sera encore de 12 chez les Menâba. La vallée du Sous demeurera la même durant les trois jours que je vais la remonter : plaine d’une fertilité merveilleuse, enfermée entre deux longues chaînes, dont l’une, moins élevée et à crêtes uniformes, borne au sud l’horizon d’une ligne brune, tandis que l’autre, s’élançant dans les nuages, élève à pic au-dessus de la campagne ses massifs gigantesques aux flancs bleuâtres, aux cimes blanches[89].

La plaine du Sous, toute d’une admirable fécondité, est loin d’être cultivée en entier. Pendant que champs, jardins et villages se pressent sans interruption sur les rives du fleuve, ils sont très inégalement répartis dans le reste de la vallée. Le sol de celle-ci est occupé partie par des cultures, partie par des prairies, partie par des forêts ; nulle part il n’est nu ; partout cette terre généreuse se tapisse d’une verdure abondante. La portion que je traverse aujourd’hui peut se diviser en trois régions de longueurs inégales : dans la première, les cultures occupent un tiers du sol ; le reste est couvert de broussailles et de pâturages : des bouquets de grands argans croissent çà et là ; de nombreux troupeaux de vaches paissent dans les prés ; de temps à autre on rencontre un village, mais ils sont peu nombreux. C’est le territoire des Imseggin. La seconde région est une vaste forêt, faisant limite entre les Imseggin et les Houara : épais bois d’argans ; quelques villages y apparaissent de loin en loin dans des clairières ; peu de monde, point de troupeaux ; le sol, sec jusqu’ici, devient détrempé par endroits : de petites mares, des flaques d’eau le sèment ; les argans ont 4 à 5 mètres de haut ; ils ne rappellent, non plus que ceux des Ḥaḥa, les magnifiques arbres des Chtouka et des Ilalen : à leur ombre croît une végétation abondante, broussailles et herbe émaillée d’une multitude de fleurs. En sortant de la forêt, on entre sur le territoire des Houara ; une nouvelle région commence : les arbres, qui étaient si nombreux, deviennent rares ; point de cultures, si ce n’est aux abords des villages : une immense prairie, semée de flaques d’eau, s’étend de l’Ouad Sous au pied du Grand Atlas ; des villages, des fermes isolées sont en vue : les uns et les autres, comme tous les lieux habités que j’ai rencontrés aujourd’hui, sont entourés d’une ceinture de cactus, de quelques champs d’orge et de plantations d’oliviers.

A 6 heures du soir, j’arrive au grand village d’Oulad Seṛeïr, où S. Iaḥia a une maison ; je m’y arrête.

J’ai rencontré partout, excepté dans la forêt, beaucoup de gens sur ma route. Tous baisaient pieusement la main de mon marabout, reconnaissable, comme la plupart de ceux du Sous, à une longue canne ferrée, surmontée d’une pomme de cuivre, sorte de crosse qui ne le quitte pas. Mon protecteur paraît un bon homme, mais c’est le plus enragé fumeur de kif qui soit au monde. Peu de localités, sur notre passage, où il n’eût un ami, fumeur comme lui. Sitôt qu’on approchait d’un de ces points, il me quittait, prenait le pas gymnastique, entrait au village, se faisait donner une pipe, la fumait et me rejoignait : malgré ses soixante-huit ans, il fit plus de dix fois ce manège pendant le trajet. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad el Ḥamerin (il arrose, au-dessus d’ici, la tribu des Ḥamerin, qui, dit-on, doit ce nom à la couleur rouge du sol de son territoire. C’est une belle rivière : eau de 30 mètres de large et de 80 centimètres de profondeur ; courant rapide ; lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; berges de terre à 1/1, hautes de 3 mètres, couvertes de gazon, de lauriers-roses et de tamarix) ; l’Ouad Semnara (lit de sable de 40 mètres ; berges de 3 mètres de haut à 1/1. L’eau n’a que 3 mètres de large ; elle est limpide et courante).

Durant la marche dans les diverses tribus, Ksima, Imseggin et Houara, dont j’ai traversé les territoires, trois choses m’ont frappé : l’horizontalité du sol dans cette large vallée du Sous, la richesse de la végétation, enfin la force des bestiaux : ce ne sont plus les petites vaches de l’Algérie et du Sahara Marocain, mais de beaux animaux comme ceux des environs de Tanger, des Zaïan et d’Europe.

22 mars.

Séjour à Oulad Seṛeïr.

La tribu des Houara, dont j’ai traversé une partie avec l’escorte d’un pauvre marabout, est célèbre et redoutée pour ses brigandages. J’ai eu un rare bonheur de ne point y faire de mauvaise rencontre. Les pillages y sont aussi fréquents que jamais, bien que, depuis 1882, elle fasse partie du blad el makhzen. Elle est commandée par un qaïd dont l’autorité s’étend sur tout son territoire, comprenant les deux rives de l’Ouad Sous. La plupart des Houara habitent des fermes isolées ; les autres résident dans des villages d’une forme particulière à la tribu. Les maisons en sont séparées, et entourées chacune d’une haie circulaire de jujubiers sauvages ou de cactus. Avec cet usage, les moindres localités occupent une grande étendue ; il y en a d’importantes : celle où je suis a 120 feux. Aucun lieu habité qui ne soit environné de cultures et de jardins ; comme arbres, croissent des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Les demeures, vastes, sont la plupart flanquées de deux tours ne dépassant pas en hauteur les murs du bâtiment ; on construit en pisé ; on couvre en terrasse.

La tribu des Imseggin, que j’ai traversée hier, se divise, me dit-on, en onze fractions.

Une grande activité commerciale règne en cette région ; témoin le nombre de marchés : on va d’ici à 8 marchés différents : Arbạa Ḥamerin, Khemîs Oulad Daḥou, Djemạa Amzou, Sebt el Kefifat, Ḥad Menizela, Tenîn Oulad eṭ Ṭeïma, Tlâta Ḥafaïa, Sebt el Gerdan.

23 mars.

Le pays à parcourir aujourd’hui est encore dangereux ; S. Iaḥia prend avec lui, comme renfort, un de ses fils qui demeure à Oulad Seṛeïr. Départ à 6 heures du matin. Les arbres recommencent ; on voit quelques prairies, mouchetées de bouquets d’argans : la majeure partie du sol, jusqu’à 10 heures et demie, est couverte de bois ; ces forêts sont semblables à celles d’avant-hier : mêmes essences, mêmes déserts ombragés, mêmes rares clairières où apparaît un village entouré de cultures ; le peu de prairies qui s’aperçoivent sont semées d’un grand nombre de fermes isolées ; à partir d’Oulad Seṛeïr, le terrain redevient sec : plus de flaques d’eau. A 10 heures et demie, forêts et pâturages cessent ; j’entre dans des labourages qui ne tardent pas à occuper toute la surface du sol ; ce sont des champs d’orge et de blé auxquels se mêlent des plantations d’oliviers, de plus en plus étendues à mesure que l’on avance. Une foule de villages s’élèvent de toutes parts. Bientôt apparaît une longue ligne noire, forêt d’oliviers d’où émerge le faîte d’un minaret : c’est Taroudant. A midi et demi, j’arrive au pied des murs. Je les longe sans entrer dans la ville. L’enceinte de Taroudant est construite en pisé jaune ; elle a 5 à 6 mètres de haut, et 40 centimètres environ d’épaisseur ; elle est pleine de lézardes et, bien que sans brèches, en mauvais état. Pour sa portion sud, dont j’ai suivi les sinuosités, j’ai constaté l’exactitude du tracé de M. Gatell[90]. Taroudant me paraît située à un point où la vallée du Sous se resserre brusquement sur une courte longueur, à un kheneg en un mot, mais kheneg peu accentué. Il semble que plusieurs chaînes de hauteurs parallèles au fleuve se détachent en face d’ici du pied du Petit Atlas et viennent expirer, près de l’Ouad Sous, en collines sablonneuses boisées d’argans. Aucun cours d’eau n’arrose la ville ; elle est alimentée par de larges canaux dérivés du fleuve. A 1 heure, je quitte les murs de la capitale du bas Sous. Jusqu’à 2 heures et demie, le chemin, entouré de haies d’églantiers, serpente entre des champs et des plantations d’oliviers, au milieu de villages. Les environs de Taroudant sont d’une richesse extrême. Dès qu’il est labouré, ce sol admirable de la vallée du Sous, dont une grande partie reste inculte, devient d’une fertilité merveilleuse. A 2 heures et demie, je m’arrête chez des amis de S. Iaḥia, dans une petite zaouïa.

Peu de monde sur ma route jusqu’à 10 heures et demie, beaucoup depuis. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad Beni Mḥammed (au point où je le passe, il se divise en trois bras : le bras occidental a un lit de 40 mètres, gravier et sable, à sec ; berges de 75 centimètres ; le bras central est semblable au précédent ; le bras oriental a 60 mètres de large ; lit de galets ; à sec ; les deux premiers sont séparés par une langue de terre couverte de pâturages et de tamarix, les deux derniers par une surface où ne poussent que des touffes de melbina. Cette rivière n’a d’eau que d’une façon passagère, au moment des pluies) ; l’Ouad El Ouaạr (à sec ; lit de gravier de 60 mètres ; berges de sable, à pic, de 10 mètres de hauteur).

24 mars.

Départ à 7 heures du matin. Je continue à cheminer à quelque distance au nord de l’Ouad Sous, hors de la bande de plantations et de villages qui le bordent ; la vallée reste ce qu’elle était hier, toujours plate, toujours sans une pierre ; comme on l’a dit, elle se rétrécit par degrés. Jusqu’au territoire des Menâba, le sentier parcourt une succession de cultures, de pâturages, de taillis et de bois d’argans ; on passe auprès de nombreux hameaux ; à chaque pas on rencontre des troupeaux de bœufs. A partir de la frontière des Menâba, bois et broussailles cessent ; on trouve quelques pâturages, mais la majeure partie du sol est occupée par des champs d’orge ou de blé ; les villages sont en plus grande quantité que jamais : comme tous ceux de la vallée du Sous, ils sont en pisé rouge, plus on moins foncé ; dans quelques-uns s’élève une tour, distinguant la demeure d’un homme riche, d’un chikh. Ils sont bien bâtis, bien entretenus, non élégants ; murs nus, sans ornements. Depuis Taroudant, les cactus qui les entouraient chez les Houara, les Chtouka, les Imseggin et les Ksima, ont disparu ; une sombre ceinture d’oliviers les enveloppe. En marchant dans cette riche contrée, je parviens aux campements des Oulad Dris. Je m’y arrête à 6 heures du soir, dans le douar d’Oumbarek ou Dehen. Le maître de la principale tente, vieil ami du Ḥadj, m’offre l’hospitalité. Beaucoup de passants aujourd’hui sur mon chemin. Pendant les dernières heures de marche, j’ai franchi un grand nombre de canaux, les uns souterrains (feggaras), les autres à ciel ouvert ; ils apportent l’eau de la montagne aux cultures de la plaine. J’ai traversé trois rivières importantes : l’Ouad Ziad (lit de 500 mètres de large où coulent, sur un fond moitié gravier, moitié sable, six bras d’eau de 2 mètres chacun ; eau claire ; courant rapide) ; l’Ouad Talkjount (lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; flaques d’eau au milieu ; berges de terre de 3 mètres de haut) ; l’Ouad Bou Srioul (lit de gravier de 50 mètres ; nappe d’eau courante de 3 mètres ; berges de terre de 3 mètres).

25 mars.

Séjour chez les Oulad Dris. Ceux-ci sont une petite tribu nomade isolée campant au nord-est des Menâba, entre ces derniers et les Talkjount. Indépendants autrefois, ils ont suivi le sort du reste du Ras el Ouad et, en 1882, se sont soumis au sultan. Celui-ci les a placés sous la dépendance du qaïd des Menâba. Les Oulad Dris labourent, mais leur fortune principale consiste en troupeaux de chameaux. Ils se disent de race arabe ; leur langue est l’arabe, la plupart savent aussi le tamaziṛt. Ils sont en rapports constants avec le sud, avec Tatta, Tisint, Aqqa, ont des alliances avec les Aït Jellal et les Ida ou Blal. Leur costume est plutôt celui du Sahara que celui du Sous : un turban de khent ceint leur tête ; comme linge, ils ne portent que du khent ; leurs vêtements de dessus sont soit le ḥaïk blanc, soit le selḥam, le kheidous ou le khenîf.

Dans les autres tribus du Sous que j’ai traversées, Ksima, Imseggin, Houara, Oulad Iaḥia, Aït Iiggas, Menâba, ainsi que chez les Indaouzal, les hommes portent une chemise blanche, de laine ou de cotonnade, et un ḥaïk de même couleur ; ce dernier se remplace souvent par le selḥam ou le khenîf ; la tête reste nue, ou s’entoure d’un mince turban blanc. Les femmes portent le vêtement général des Marocaines ; il est chez la plupart en khent, chez les autres en laine ou cotonnade blanche ; le khent passe pour le plus élégant. Les armes se composent du long fusil que l’on connaît, à crosse large ou étroite, et du poignard recourbé, qoummia ; on met la poudre dans des cornes de cuivre. Les chevaux, sans être nombreux, ne sont pas rares dans ces tribus. Bien qu’elles appartiennent maintenant au blad el makhzen, les usages y sont les mêmes qu’en blad es sîba : on n’y sort pas des villages sans être armé, on n’y voyage pas sans zeṭaṭ ; les fractions s’y font journellement la guerre entre elles, et les routes y offrent en certaines parties plus de périls que dans bien des régions insoumises : il est peu de tribus indépendantes plus dangereuses à traverser que les Houara. Pendant mon séjour à Oulad Seṛeïr, on se battait aux environs : j’entendis la fusillade toute la journée : deux fractions étaient aux prises ; le combat finit à la nuit, par la prise et la destruction d’un village.

Les Ksima, les Imseggin, les Oulad Iaḥia, les Aït Iiggas, les Menâba et les Indaouzal parlent le tamaziṛt ; les Houara parlent l’arabe. Chez les premiers, la langue arabe est assez répandue, surtout parmi les Ksima et les Imseggin. Elle l’est très peu chez les seuls Indaouzal.

2o. — DE DOUAR OUMBAREK OU DEHEN A TISINT.

26 mars.

Départ à 5 heures du matin. Notre hôte nous donne son fils pour nous escorter jusqu’à Iliṛ. Nous avons à traverser la vallée du Sous et une partie du Petit Atlas, sur le versant méridional duquel se trouve le qçar. La marche d’aujourd’hui se divise en deux parties, la première en plaine, la seconde en montagne. En quittant Douar Oumbarek ou Dehen, je prends la direction du sud-est, de façon à couper presque perpendiculairement la vallée de l’Ouad Sous. Jusqu’au fleuve, des pâturages et des broussailles de jujubier sauvage se succèdent, dominés çà et là par des bouquets d’argans. Je passe en vue de plusieurs villages, se distinguant à peine au milieu de leurs ceintures d’oliviers. Vers 6 heures un quart, j’arrive à l’Ouad Sous ; les deux rives sont bordées de cultures, de villages et de jardins, mais l’aspect du lit est différent de ce qu’il était plus bas. La largeur en est de près d’un kilomètre ; le fond est de gros galets, avec de rares places sablonneuses ; ni roseaux ni joncs, aucune trace de verdure. Au milieu de cette surface grise coule le fleuve, en trois bras : le premier n’a que 2 mètres d’eau ; le second en a 15 avec 40 centimètres de profondeur et un courant très rapide ; le troisième a 35 mètres de large et 1m,20 de profondeur : gonflé par des pluies récentes, il forme des vagues énormes, et le courant en est si impétueux que nous ne pouvons le franchir seuls : des habitants d’un village voisin viennent à notre secours, nous indiquent un gué, où les eaux, divisées en plusieurs canaux, n’ont au principal qu’un mètre de profondeur, et nous aident à traverser : c’est une opération longue et difficile, tant l’onde a de violence. Le gué se trouve en face du hameau de Tafellount. Le lit du Sous est séparé des plantations de ses rives par des berges de terre à pic, hautes de 1m,50. Après avoir passé, je me remets à marcher dans la plaine ; elle garde un même aspect d’ici au pied du Petit Atlas : prairies semées de jujubiers sauvages et de rares argans ; nombreux perdreaux ; point de lieux habités ; il n’y a de cultures que le long du fleuve.

A 9 heures un quart, j’arrive aux premières pentes du Petit Atlas ; à son pied se trouvent quelques champs, et à mi-côte des villages. J’entre dans la montagne par une plaine triangulaire que traverse l’Ouad Tangarfa ; elle est couverte de pâturages avec jujubiers sauvages et argans, semblables à ceux dont nous sortons ; le sol, terreux jusqu’à présent, commence à se semer de pierres qui bientôt deviennent nombreuses. On passe devant des medfias : il n’y en a point dans la vallée du Sous ; les portions de celle-ci qui ne sont pas alimentées par le fleuve ou ses tributaires le sont par des ṛedirs et des canaux : les ṛedirs servent à la boisson, les canaux à l’irrigation des cultures. Parvenu à l’extrémité de la plaine où je me suis engagé, je remonte la vallée de l’Ouad Tangarfa ; puis je la quitte, et je remonte celle d’un de ses affluents jusqu’au qçar de Tagerra. Ces deux vallées sont pareilles : le fond en est nu et pierreux, d’une largeur variant entre 30 et 150 mètres ; les flancs sont des côtes raides, hérissées de roches, boisées d’argans, de 200 mètres de hauteur ; les lits sont presque partout à sec ; parfois il y coule un filet d’eau large au plus de 1 mètre. Le chemin ne quitte pas les thalwegs et est facile. Au-dessus de Tagerra, l’étroite vallée que je suis devient un ravin impraticable, où un ruisseau bondit par cascades au milieu des rochers. Je quitte le fond à ce village et gravis le flanc droit ; montée difficile : le terrain n’est que roches, aux fentes desquelles poussent de rares argans ; plusieurs sources d’eau vive jaillissent du sol. Enfin j’arrive à la crête, et bientôt après à un col. Je me mets à descendre une petite vallée, celle de l’Ouad el Ạsel : elle n’a pas 20 mètres de large ; des talus de roche rose la bordent des deux côtés ; ils sont peu élevés et en pente douce ; des qçars et un étroit ruban de cultures ombragées d’amandiers s’échelonnent sur leurs premières pentes, le long de l’ouad. Cette nouvelle région diffère de la précédente ; le col que j’ai franchi marque la limite entre deux portions du Petit Atlas : jusqu’à lui, toutes les côtes étaient boisées d’argans ; à partir d’ici, cet arbre disparaît : je ne le verrai plus ; du col à Tisint, les flancs des montagnes seront une roche nue. Autre changement : dans la plaine du Sous les villages étaient ouverts ; ici recommencent les qçars.

Vers 4 heures, l’Ouad el Ạsel débouche dans une plaine verdoyante, entourée de hauteurs dénudées ; je la traverse : c’est une surface unie, au sol sablonneux couvert de pâturages ; elle s’étend entre l’Ouad el Ạsel et l’Ouad Aït el Ḥazen, et se prolonge jusqu’à leur confluent. J’atteins au bout d’une heure la dernière des deux rivières, et je la remonte jusqu’au grand village d’Amzoug. Là je fais halte, à 7 heures et demie du soir. Un ami de notre guide nous reçoit. La vallée de l’Ouad Aït el Ḥazen, dans la partie que j’ai parcourue, a 500 à 600 mètres de large au fond, cultivés en entier ; les flancs sont des talus hauts et escarpés de grès noirci, comme celui des environs de Tazenakht. Dans le bas j’ai rencontré plusieurs grands villages ou qçars d’aspect prospère, entourés de vergers. La rivière a 60 mètres ; lit de gros galets sans eau.

La plaine que j’ai traversée de 4 à 5 heures forme limite entre les Aït el Ḥazen et les Indaouzal. Au sortir du territoire de ces derniers, j’ai quitté le blad el makhzen et suis rentré en blad es sîba. Les Aït el Ḥazen sont indépendants ; autrefois alliés des Aït Semmeg, ils le sont maintenant des Ounzin. Ils sont Chellaḥa comme ces deux tribus et comme les Indaouzal, et parlent le tamaziṛt : à peine quelques-uns d’entre eux savent-ils l’arabe.

Peu de monde sur mon chemin, excepté au bord de l’Ouad Sous et dans les vallées des ouads el Ạsel et Aït el Ḥazen. Parmi les rivières que j’ai traversées, il en est une que je n’ai pas décrite : l’Ouad el Amdad : il a un lit de galets de 100 mètres de large ; au milieu coulent 15 mètres d’eau claire et courante ; des berges de terre à pic, de 2 mètres de haut, le bordent. Les villages et qçars rencontrés au sud de l’Ouad Sous sont bâtis mi-pierre, mi-pisé.

27 mars.

Départ à 5 heures du matin. Notre hôte de cette nuit nous accompagne ; il nous escortera jusqu’au col d’Azrar. Je continue à remonter l’Ouad Aït el Ḥazen : la vallée, qui reste d’abord ce qu’elle était hier, se met ensuite à se rétrécir ; puis les cultures cessent : au bout d’une heure et demie, c’est un sombre ravin dont le fond n’a d’autre largeur que celle de la rivière, 20 mètres ; celle-ci, qui possède à présent 7 à 8 mètres d’eau, est devenue un vrai torrent, tantôt coulant sur un lit de sable, tantôt bondissant par cascades entre de gros blocs de rochers. La marche est pénible. Bientôt il faut quitter le fond du ravin pour en gravir le flanc droit : c’est un talus rocheux, haut, escarpé ; montée raide et difficile. J’arrive au sommet ; un plateau couvert de cultures le couronne ; j’y marche quelques minutes, puis je débouche dans une vallée peu profonde, à flancs rocheux et en pente douce, dont le fond et les premières côtes sont cultivés ; on y voit, avec des champs d’orge, des cactus et de nombreux amandiers. Je la remonte. Elle est près de son origine ; je parviens au col où elle prend naissance. Dès lors, plus de cultures, plus d’habitations jusqu’à la vallée de l’Ouad Azrar ; d’ici là, je franchis des séries de crêtes et de ravines désertes : sol noir et rocheux ; pas d’autre végétation que de maigres touffes d’ḥalfa clairsemées sur les pentes ; ce ne sont que montées et descentes ; chemin fatigant sans être difficile. A 11 heures, le terrain change : les roches font place à une couche de sable blanc, semé de paillettes brillantes ; une côte douce conduit à l’Ouad Azrar, auquel j’arrive un quart d’heure après. Ce cours d’eau a une large vallée ; les flancs de celle-ci sont des montagnes rocheuses de moyenne élévation, dont les premières pentes, peu rapides, sont, comme le fond, couvertes de sable blanc et garnies de cultures ; la rivière a un lit de 30 mètres dont 7 remplis d’eau claire et courante ; les rives en sont bordées d’amandiers ; plusieurs villages, bâtis en pierre, s’élèvent sur ses bords. Je remonte la vallée jusque non loin de son point d’origine ; puis, je gagne le flanc gauche et le gravis. D’abord pierreux et de pente modérée, il devient tout à coup très raide, et se change en une paroi à pic : passage difficile ; le chemin monte péniblement au milieu de grands blocs de roche noire d’où jaillissent plusieurs sources. A 1 heure et demie, j’atteins le sommet ; il n’a aucune largeur ; c’est une arête aiguë, le tranchant d’une lame : je le franchis à un col situé presque au niveau du reste de la crête ; il s’appelle Tizi Azrar. Cette arête est la ligne culminante du Petit Atlas : au Tizi Azrar, on passe sur son versant sud. Du col, j’entre dans un cirque où une rivière prend sa source ; je la descends : c’est l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; à son origine, il a un peu d’eau qui ne tarde pas à tarir. Au sortir du cirque, il s’enfonce dans un étroit ravin à flancs escarpés de roche jaune ; fond large de 30 mètres : le lit, de galets, l’occupe en entier ; point trace de végétation. Après avoir coulé un certain temps ainsi, il débouche dans une plaine pierreuse, dont le sol disparaît sous les hautes herbes et les genêts. Je l’y laisse poursuivre sa course et, passant à l’est, je m’engage dans le massif de collines qui borde la plaine de ce côté : endroit montueux ; terre semée de pierres et rayée de bandes de roches s’allongeant symétriquement à fleur de sol ; comme verdure, un peu de thym et quelques touffes d’ḥalfa. Cheminant ainsi, j’atteins une nouvelle vallée, celle de l’Ouad Imi n Tels : je la descends à son tour : ravin à flancs blanchâtres, rocheux et escarpés, d’autant plus hauts que j’avance davantage ; 15 mètres de large au fond, occupés par le lit de la rivière ; celui-ci est à sec et couvert de galets ; point de végétation, ni en bas ni sur les flancs. A 5 heures et demie, la rivière entre dans la vaste plaine d’Azaṛar Imi n Tels[91], qui s’étend d’ici à Iliṛ ; elle est bornée à l’est et à l’ouest par des collines rocheuses très basses, au sud par une longue ligne de hauteurs brunes et nues, à crêtes uniformes ; le sol est de terre, semée par endroits de beaucoup de pierres : des jujubiers sauvages, des genêts, diverses herbes la couvrent ; de temps à autre y apparaissent des champs, propriété, les uns d’habitants d’Iliṛ, les autres de marabouts de S. Moḥammed ou Iạqob. Pour ce motif, le nom d’Azaṛar Imi n Tels est remplacé quelquefois par celui d’Azaṛar S. Moḥammed ou Iạqob. Au milieu de cette plaine, nous fûmes surpris par la nuit : l’obscurité devint si grande que nous perdîmes le sentier ; nous errâmes quelque temps à l’aventure, nous accrochant aux broussailles et trébuchant dans les pierres : à 7 heures, quoique certains d’être près d’Iliṛ, mes deux guides abandonnèrent l’espoir de retrouver le chemin ; nous nous arrêtâmes au pied d’un buisson et y passâmes la nuit.

28 mars.

Départ à 6 heures du matin. Nous gagnons le plateau bas, nu, pierreux et ondulé qui forme le bord oriental de la plaine, et, le coupant obliquement, nous nous trouvons bientôt à une crête : au-dessous, apparaissent à nos pieds l’Ouad Iliṛ, ses dattiers et son qçar. Je retrouve les palmiers après trois mois d’absence. Une descente rapide à travers les rochers m’amène au fond de la vallée ; il est couvert de cultures ombragées de bou souaïr ; l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, qu’on appelle aussi Ouad Iliṛ, coule au milieu, n’ayant que 2 mètres d’eau dans un lit de 50 mètres. Le qçar d’Iliṛ est sur la rive gauche. J’y entre à 8 heures du matin.

Qçar d’Ilir et vallée de l’Ouad S. Mohammed ou Iaqob. (Vue prise du flanc gauche de la vallée, en amont d’Ilir.) Croquis de l’auteur.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Je m’installe à Iliṛ chez un ami du Ḥadj. Le qçar est grand et riche : la population, composée de Chellaḥa, en est nombreuse ; bien que voisine des Aït Jellal, elle est indépendante et les nomades ne peuvent rien sur elle. Iliṛ est bâtie partie en pierre, partie en pisé, ce dernier dominant.

Hier, nous sommes, depuis le col d’Azrar, restés dans le désert : nous eussions pu, en continuant à descendre l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, marcher en terre habitée. C’est à dessein que nous avons fait le contraire. Quand on est peu nombreux, qu’on n’a pas de zeṭaṭ du pays et de zeṭaṭ puissant, il est de règle d’éviter les centres ; la vue de voyageurs en petite troupe et mal escortés inspire à ceux devant qui ils passent la pensée de courir à leur poursuite et de les piller : c’est un danger de tous les instants en contrée peuplée. On s’y soustrait en échappant aux regards et en prenant les chemins déserts. C’est pour ce motif que, dans la vallée du Sous, au lieu d’aller de village en village le long les rives du fleuve, nous avons passé au nord, traversant tantôt des forêts, tantôt des prairies, nous tenant sans cesse à l’écart des centres. Du col d’Azrar à Iliṛ, c’est pour éviter les campements des Aït Jellal, situés le long de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, que nous avons pris par le désert d’Imi n Tels. Les Musulmans de ces contrées, quand ils voyagent sans ạnaïa et sans escorte ont deux principes : marcher de nuit dans les endroits très dangereux ; choisir toujours les chemins les moins fréquentés et les plus déserts.

La tribu d’Azrar que j’ai traversée hier est une petite tribu chleuḥa indépendante.

29 mars.

Séjour à Iliṛ. Pendant la nuit que j’ai passée dans l’Azaṛar Imi n Tels, il est tombé, me dit-on, beaucoup de neige au Tizi Azrar. Ni de Tazenakht, ni d’Agni, ni du Sahara, ni de chez les Ilalen, je n’avais aperçu trace de neige sur le Petit Atlas ; depuis mon départ de Mogador, j’en ai remarqué deux fois sur ses crêtes : c’étaient des fils blancs à peine visibles qui rayaient de lignes minces deux hautes croupes, l’une en face de Taroudant, vue de la vallée du Sous, l’autre à l’ouest du col d’Azrar, distinguée avant-hier.

30 mars.

D’Iliṛ à Aqqa Iṛen, nous avons à franchir un long désert appelé Khela Adnan. Dangereux toujours et pour tous, il l’est en particulier pour le Ḥadj ; on y passe en vue du qçar de Tisenna s Amin, en ce moment en guerre avec Agadir Tisint. Si mon compagnon tombait aux mains de ses ennemis, il serait perdu. Aussi notre hôte fait-il appel à ses parents et amis, et c’est avec 20 fusils que nous gagnons Aqqa Iṛen. Cette escorte est gratuite : l’ạnaïa, qui se vend souvent cher aux étrangers, se donne de la manière la plus généreuse aux amis : dans mon voyage de Tisint à Mogador, et de Mogador à Tisint, grâce aux connaissances de Ou Ạddi et du Ḥadj, je n’ai pas eu à payer ceux qui m’ont escorté : accompagner son ami jusqu’au gîte suivant ou jusqu’en lieu sûr fait partie des devoirs de l’hospitalité. C’est chose toute simple qui se fait sans qu’on ait besoin de la demander.

Départ à 7 heures du matin. D’Iliṛ à Aqqa Iṛen, le chemin, suivant d’abord le cours de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, puis celui de l’Ouad Aqqa Iṛen, traverse un pays uniforme : vallées ou plaines à sol uni, tantôt sablonneux, tantôt pierreux ; les unes et les autres sont enfermées entre des parois de roche noire et luisante, hautes, escarpées, nues. Dans les fonds, la végétation ne manque pas : genêts blancs et kemcha dans le bassin de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; kemcha, aggaïa et melbina dans celui de l’Ouad Aqqa Iṛen. A Ạïoun Chikh Moḥammed Aqqa Iṛen (maison avec une source et quelques jardins), les gommiers apparaissent ; de là à Aqqa Iṛen, on les rencontre, clairsemés d’abord, puis de plus en plus nombreux. Les rivières sont toutes à sec ; toutes ont des lits de galets de 40 à 50 mètres de large. Telle est la triste région qu’on appelle le désert d’Adnan. A 3 heures et demie, j’arrive à Aqqa Iṛen.

Aqqa Iṛen est une oasis aussi grande que celle de Qaçba el Djouạ. Elle renferme un seul village, Tabia Aqqa Iṛen ; on voit dans les palmiers les ruines d’une seconde localité, Agadir Aqqa Iṛen, aujourd’hui abandonnée. Tabia compte 500 à 600 fusils ; la population est composée de Chellaḥa et surtout de Ḥaraṭîn ; elle est vassale des Ida ou Blal. Dans cette oasis, le sable est mélangé de roches blanches apparaissant à fleur de sol ; le terrain est blanc ainsi que le pisé des maisons.

Je reçois ici des nouvelles du Sahara. On a moissonné vers le 1er mars. La récolte, au mạder comme dans les champs des oasis, a été superbe ; de mémoire d’homme, on n’en a vu plus belle ; l’abondance règne partout : la mesure d’orge, qui valait 1 fr. 50 à mon départ, se vend 20 centimes aujourd’hui. Pour comble de bonheur, le mạder a été inondé, il y a quelques jours, par les eaux du haut Dra : on pourra avoir double moisson cette année.

31 mars.

Si l’abondance règne à Tisint, c’est le contraire dans le moyen cours du Dra et chez les Oulad Iaḥia : une famine terrible, dont la mauvaise récolte de dattes faite dans le Dra l’automne dernier est cause en partie, sévit dans ces régions[92]. 700 tentes des Aït Ạlouan (Berâber), chassées par la disette, sont venues s’établir entre Tisint et Mrimima. La présence de ces étrangers rend la Feïja moins sûre encore qu’à l’ordinaire ; ils y font des courses continuelles : c’est chaque jour un nouveau pillage. Nous reprenons notre ancienne méthode, celle des marches de nuit. A 2 heures du matin, nous quittons Aqqa Iṛen et, traversant cette Feïja aujourd’hui connue, nous nous dirigeons vers Tisint. Nous entrons à 7 heures du matin à Agadir.

Je retrouvai là le rabbin Mardochée qui m’avait fidèlement attendu.

VIII.

DE TISINT AU DADES.

1o. — DE TISINT A TAZENAKHT.

2o. — DE TAZENAKHT AU MEZGITA.

3o. — DU MEZGITA AU DADES.

1o. — DE TISINT A TAZENAKHT.

Après de nouveaux mais vains efforts pour gagner le Dra en passant par Zgiḍ, je me décidai à y aller par une autre voie, celle de Tazenakht. La route de Zgiḍ, difficile en tous temps, était impraticable par suite de la famine qui sévissait dans la contrée ; je ne trouvai personne qui voulût se charger de m’y escorter. Obligé de passer par Tazenakht, où j’avais déjà fait un long séjour, je tins à prendre, pour y retourner, un chemin différent de celui que j’avais suivi cinq mois auparavant. Des trois routes qui existent entre Tisint et Tazenakht, j’avais pris à l’aller la plus orientale, celle du Tizi Agni ; je choisis cette fois la plus à l’ouest, celle du Tizi n Haroun.

6 avril 1884.

Départ d’Agadir à minuit. Le Ḥadj, un de ses frères et un de ses cousins m’escortent. Mardochée est avec moi ; je ne me séparerai plus de lui d’ici à Lalla Maṛnia. Je traverse la Feïja en passant auprès des ruines d’Imazzen, qçar abandonné. Il ne me reste rien à dire sur cette plaine : toujours mêmes sables, mêmes gommiers. J’en sors en remontant l’Ouad Aginan depuis le point où il y débouche. Il a 100 mètres de large ; lit de galets, à sec. Le fond de la vallée est un sol pierreux, semé de gommiers ; de 400 mètres de large d’abord, il se rétrécit par degrés ; en même temps les flancs, talus de roche noire peu élevés au début, deviennent hauts et escarpés. De l’Ouad Aginan, je passe à un de ses affluents, l’Ouad Ikis, appelé aussi Ignan n Ikis, que je remonte à son tour. Vallée identique, mais plus étroite. Au bout de quelque temps, le fond se remplit de cultures et de dattiers : un filet d’eau apparaît ; c’est Tamessoult : bientôt j’arrive aux maisons. Je fais halte. Il est 7 heures du matin.

Tamessoult est un gros village, construit en pierre à mi-côte du flanc gauche de l’Ouad Ikis, à une assez grande hauteur au-dessus de son lit. Au milieu se dresse la zaouïa de S. Ạbd er Raḥman, vaste bâtiment dominé par un donjon : c’est là que je suis descendu. Le marabout qui y réside est un homme puissant : il a pour serviteurs religieux les districts et les tribus de la montagne à 30 ou 40 kilomètres à la ronde ; son influence s’étend jusque sur les Zenâga. Ici je me sépare de ceux qui m’ont amené d’Agadir : S. Ạbd er Raḥman me donne une escorte de trois hommes qui me conduira chez les Zenâga ; elle m’y remettra entre les mains d’un des grands personnages de la tribu, Ạbd Allah d Aït Ṭaleb. Celui-ci, pour qui on me donne une lettre, m’accompagnera à son tour jusqu’à Tazenakht. Je fais mes adieux au Ḥadj Bou Rḥim ; ce n’est pas sans émotion que je quitte cet homme, qui a été si bon pour moi, avec qui je viens de vivre durant trois mois, et que je ne reverrai peut-être jamais.

Départ de Tamessoult à 10 heures. Je remonte d’abord la rive gauche de l’Ouad Ikis à flanc de coteau. Chemin rocheux, difficile. Le cours d’eau est à mes pieds : le lit, rempli de palmiers, a 40 mètres de large ; il occupe tout le fond de la vallée, et coule entre deux parois de roche verticales de 10 mètres d’élévation. Au-dessus apparaissent quelques cultures en escaliers, semées de quantité de cellules en pierre destinées aux abeilles ; puis s’élèvent des flancs de roche jaune, hauts, escarpés et nus. Au bout de 40 minutes, l’ouad sort de cette gorge et traverse une petite plaine déserte ; sol pierreux ; genêts blancs et seboula el far : cette dernière plante atteint 40 à 50 centimètres de hauteur. De là, la rivière rentre dans la montagne où elle coule dans un ravin désert : le fond en a 50 à 60 mètres de large dont 15 occupés par le lit ; celui-ci est à sec et couvert de galets ; le reste est pierreux avec de rares genêts blancs ; flancs très élevés, très raides, de roche jaune. Je chemine le long du cours d’eau jusqu’à 1 heure ; à ce moment, on le voit se garnir de palmiers : un qçar apparaît sur sa rive droite ; c’est Ikis, dernier point habité de son cours. Là, le chemin quitte les bords de l’ouad pour gravir le flanc gauche : celui-ci est formé par un haut massif très escarpé connu sous le nom de Djebel Anisi ; il me faut deux heures pour parvenir à son sommet : c’est un des passages les plus pénibles que j’aie rencontrés dans mon voyage. On ne peut marcher qu’à pied ; le chemin, long escalier, s’élève en serpentant entre des précipices immenses et des parois à pic ; le massif est tout roche : murailles de couleur tantôt jaune, tantôt rosée. Bien que le sol paraisse n’être que pierre, une foule de petites plantes, herbes et fleurs, croissent au bord du chemin, entre les fissures du roc. A 3 heures, je parviens à une crête ; devant moi s’étend un plateau étroit et pierreux avec de rares touffes d’ḥalfa ; ce plateau, que je parcours, ne tarde pas à se changer en une côte inclinée vers le nord ; je descends, et je me retrouve sur les bords de l’Ouad Ikis. Il n’a que 20 mètres de large ; son lit, galets desséchés, occupe toute la largeur d’un ravin ; celui-ci a des flancs d’élévation moyenne, pierreux, raides, tapissés d’ḥalfa. Il coule ainsi durant quelque temps, puis les hauteurs s’abaissent, la vallée s’élargit, et tout à coup on se trouve sur un plateau. Plus de montagnes, plus de rochers : une surface plane, à peine ondulée, est couverte d’épaisses touffes d’ḥalfa. Le terrain est mi-sable, mi-pierre ; la rivière serpente entre des flancs en pente très douce d’une trentaine de mètres d’élévation ; çà et là, seuls accidents, des buttes rocheuses isolées, hautes de 50 ou 60 mètres, dressent leur tête noire au-dessus des ondulations vertes du sol. De temps à autre, on rencontre un campement de bergers Zenâga : ils viennent s’installer ici durant une partie de l’année, construisant des huttes de pierres sèches et faisant paître leurs troupeaux aux alentours. A 7 heures du soir, je m’arrête à une de ces stations pour y passer la nuit. Pendant la dernière portion de la route, l’Ouad Ikis avait 20 mètres de large ; le lit, mi-sable, mi-galets, en était parsemé de flaques d’eau. Durant cette journée, aucun voyageur ne s’est rencontré sur mon chemin.

7 avril.

Vue prise du Tizi n Haroun, dans la direction du nord. (Les montagnes ombrées sont couvertes de neige.) Croquis de l’auteur.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Portion de la plaine des Zenâga. (Vue prise de Takdicht, dans la direction de l’est.) Croquis de l’auteur.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Départ à 7 heures du matin. Je chemine quelque temps sur le plateau où j’étais hier soir ; puis, laissant et la plaine et l’ḥalfa, je m’engage dans un ravin étroit, à flancs escarpés de roche noire et luisante : montée courte, mais raide ; à 8 heures, j’atteins un col, Tizi n Haroun : là passe la ligne de faîte du Petit Atlas ; je la franchis pour la quatrième fois. Un chemin très difficile, au milieu d’énormes rochers, me conduit dans un profond ravin ; je le descends quelques instants, d’immenses murailles noires suspendues au-dessus de ma tête : bientôt j’en aperçois la bouche, où s’élève le riant village de Takdicht : plus loin, on distingue, s’étendant à perte de vue, la plaine des Zenâga. A 9 heures et demie, j’arrive à Takdicht ; c’est la résidence d’Ạbd Allah d Aït Ṭaleb ; sa maison, tiṛremt aux tourelles de pisé découpé et couvert de moulures, rappelle les gracieuses demeures des environs du Dra. J’y suis bien reçu par Ạbd Allah : il ne me cache pas que j’ai eu un rare bonheur d’arriver jusqu’à lui avec une si faible escorte et des gens inconnus : si lui ou ses fils m’avaient rencontré en route, ils m’eussent, dit-il, indubitablement pillé. Maintenant que je suis entré dans sa maison et que je lui ai remis une lettre de S. Ạbd er Raḥman, il ne voit en moi qu’un hôte recommandé par son ami : je suis le bienvenu, et demain il me conduira en personne à destination.

8 avril.

Azdif. (Vue prise du chemin de Takdicht à Tazenakht.) Croquis de l’auteur.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

A 8 heures du matin, Ạbd Allah monte à cheval ; nous partons. Me voici traversant pour la seconde fois cette belle plaine des Zenâga ; rien à en dire de nouveau ; telle je l’ai vue dans sa portion orientale, telle je la retrouve ici : même sol uni comme une glace, excellente terre dont une partie est cultivée, dont la totalité pourrait l’être. Le talus qui borde la plaine à l’ouest est pareil à celui qui la limite à l’est : muraille de roche noire et luisante, perpendiculaire dans le haut, en pente adoucie et couverte de pierres vers le pied. Je passe auprès de plusieurs villages et qçars ; le plus remarquable est Azdif, où la résidence du chikh est une forteresse entourée de plusieurs enceintes, hérissée d’une foule de tours ; elle est en pisé, comme toutes les constructions des Zenâga, et ornée avec élégance. Je rencontre aussi plusieurs zaouïas. Mon zeṭaṭ me conduit jusqu’au delà des limites des Zenâga ; là s’arrête son pouvoir : sorti de sa tribu, sa protection cesse d’être efficace. Cependant il ne m’abandonne pas ; il fait honneur jusqu’au bout à la lettre de son ami : il m’amène à El Ạïn, va trouver S. Ḥamed ou Ạbd er Raḥman, marabout à qui appartient le qçar, lui demande une escorte pour moi, et ne quitte El Ạïn qu’après m’avoir vu partir pour Tazenakht accompagné par l’esclave de confiance de S. Ḥamed.

D’El Ạïn à Tazenakht, une seule chose à signaler : les régions pierreuses qui s’étendent au nord de l’Ouad Timjijt, et que j’ai trouvées nues il y a cinq mois, sont aujourd’hui couvertes de seboula el far. C’est pendant ce trajet que je fais la rencontre de l’Azdifi, racontée plus haut. A 4 heures, j’arrive à Tazenakht.

Sauf l’Azdifi, je n’ai vu sur la route aucun voyageur. Les principaux cours d’eau traversés sont : l’Ouad Tiouiin (lit, moitié sable, moitié gravier, de 20 mètres de large ; à sec ; berges de 0m,50 de hauteur) ; l’Ouad Timjijt (20 mètres de large ; lit de sable ; à sec).

2o. — DE TAZENAKHT AU MEZGITA.

Pas d’obstacle qui ne se dresse pour m’empêcher de gagner le Dra. En arrivant à Tazenakht, j’apprends que la route du Mezgîṭa est coupée. La guerre vient d’éclater, sur son parcours, entre le qçar de Tasla et les Aït Ḥammou, fraction des Oulad Iaḥia limitrophe du Mezgîṭa. Ces derniers firent une ṛazia de 200 têtes de bétail sur les gens de Tasla, qui aussitôt appelèrent à leur secours leur allié le Zanifi ; Chikh Ạbd el Ouaḥad tomba ces jours-ci sur les Aït Ḥammou, leur tua 10 hommes et prit 150 animaux. Voici Tazenakht en guerre avec la tribu qu’on traverse pour aller au Dra : aucun habitant ne peut me servir de zeṭaṭ sur ce chemin. C’est jouer de malheur, car d’ordinaire cette voie ne présente point de difficulté : sous la protection des chikhs de Tazenakht, on la prend avec sécurité ; des caravanes la sillonnent sans cesse. Avec les événements présents, je ne sais quand je pourrai partir.

Après quatre jours d’attente, je trouve un zeṭaṭ ; c’est un homme des Aït Ḥammou qui vient d’arriver ; il se charge de me conduire au Mezgîṭa : lui-même est ici en pays ennemi ; il n’a pu entrer qu’avec une ạnaïa et ne saurait passer par Tasla : nous ferons un détour ; nous prendrons par le désert jusqu’au territoire de sa tribu, et traverserons de nuit la région la plus dangereuse.

13 avril.

Départ à 1 heure de l’après-midi. Je gagne, par le chemin connu, la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen ; je la remonte jusqu’à peu de distance de Tislit. Là, je la laisse et me jette dans le massif rocheux qui en forme le flanc droit. Pendant une heure, je chemine en terrain montueux, succession de ravins à sec et de côtes pierreuses, sans autre végétation qu’un peu de seboula el far. A 4 heures et demie, le pays change : un vaste plateau étend ses ondulations légères ; un tapis de seboula el far garnit les fonds ; les parties hautes sont des blocs de roche noire et luisante émergeant çà et là de la terre verte. Je marche sur ce plateau pendant la fin de la journée : il demeure le même, sol plat, pierreux, garni de verdure. A minuit, nous nous arrêtons. La zone dangereuse pour mon zeṭaṭ est passée ; nous pouvons sans inquiétude nous reposer jusqu’au matin. Le point où nous faisons halte est au pied d’une haute arête rocheuse, le Djebel Tifernin. J’ai rencontré beaucoup de monde dans la vallée de l’Ouad Aït Tigdi Ouchchen et dans la montagne : à dater de l’heure où j’ai quitté cette dernière, je n’ai aperçu personne ; dans les commencements, on distinguait un troupeau de loin en loin ; puis on n’a plus rien vu. L’Ouad Tazenakht avait aujourd’hui 6 mètres d’eau courante au point où je l’ai franchi. Sur le plateau, trois rivières de quelque importance. La première a un lit de sable avec de nombreuses flaques d’eau ; elle coule au fond d’une tranchée de 300 mètres de large, en contre-bas du sol environnant, séparée de lui par deux parois de roche verticales, hautes de 10 mètres. La seconde a son cours au niveau du plateau ; le lit en est sablonneux, large de 15 mètres, avec 4 mètres d’eau. La troisième a un lit de 20 mètres, resserré entre deux berges de pierre de 12 mètres ; elle a 4 mètres d’eau courante.

14 avril.

Djebel Tifernin
Djebel Tifernin

Départ à 5 heures du matin. Je gravis le Djebel Tifernin, arête de roche nue isolée au milieu du plateau : c’est la ligne de faîte du Petit Atlas. J’en atteins le sommet à 5 heures et demie, et je le passe à un col situé peu au-dessous du niveau général des crêtes, Tizi Tifernin. Aucune largeur au col ; je descends l’autre versant : la descente est difficile, comme l’avait été la montée ; le chemin serpente entre de grands rochers gris. Au bout de quelque temps, les pentes s’adoucissent et se couvrent d’ḥalfa et de seboula el far ; elles me conduisent à une vallée bordée d’une petite chaîne rocheuse où apparaît un col. Je traverse la première et je gagne le col. Celui-ci, Tizi n Omrad, se trouve au fond d’une brèche perçant jusqu’au pied la montagne ; il est presque au niveau du thalweg qu’on vient de franchir. Après l’avoir passé, je descends par un ravin étroit et rocheux vers le qçar de Tesaouant, qui se voit dans le bas au milieu d’une large vallée. Chemin difficile, serpentant à mi-côte ; les flancs du ravin sont de roche jaune, très escarpés ; verdure et fleurs dans le fond. Le versant sud de la chaîne est beaucoup plus long que le versant nord : il me faut une heure pour en atteindre le pied. En y parvenant, je me trouve dans la vallée de l’Ouad Tamtsift. Une côte en pente douce, à sol pierreux couvert de seboula el far, m’amène au bord de la rivière, où est bâtie Tesaouant. J’entre à 8 heures un quart du matin dans le qçar. Mon zeṭaṭ me conduit à sa maison.

Tesaouant. (Vue prise du nord-est.) Croquis de l’auteur.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Tesaouant est un petit qçar appartenant aux Aït Ḥammou, fraction importante des Oulad Iaḥia ; il est bâti suivant le modèle des constructions du Dra, en pisé, avec une foule de moulures et d’ornements couvrant ses murs, de tours et de tourelles dominant ses terrasses. Des plantations de dattiers, produisant des bou feggouç, comme celles de Tasla, l’entourent de deux côtés ; elles sont situées sur les rives de l’Ouad Tamtsift, qui coule à quelques pas de l’enceinte. La rivière est presque au niveau du pied des maisons ; le lit, de galets, large de 60 mètres, bordé de berges de 50 centimètres de haut, est à sec. Des puits et des canaux alimentent le qçar. En ce moment, ce dernier est désert : les habitants sont dispersés aux environs, vivant sous des huttes de roseaux et faisant paître leurs troupeaux.

15 avril.

Départ à 9 heures du matin. Jusqu’à mon arrivée au Mezgîṭa, je suivrai le cours de l’Ouad Tamtsift. La coupe de la vallée varie durant le trajet : le fond est plus ou moins large ; la rivière coule tantôt au pied du flanc droit, tantôt au pied du gauche ; mais les caractères essentiels se conservent : le flanc gauche est beaucoup plus élevé que le droit ; il est de roche jaune ; la pente générale en semble de rapidité moyenne ; on y voit de loin, çà et là, des bouquets de palmiers poussant au fond des ravins. Le flanc droit est formé de roche noire et luisante ; il n’est pas très raide ; de forme, de composition et de couleur, il rappelle Djebel Mḥeïjiba ; comme lui, il est, dit-on, riche en minerais. Entre ces deux talus s’étend une vallée faite de deux côtes en pente douce, s’allongeant des pieds des flancs aux bords de la rivière ; quelquefois elles ne parviennent pas jusque-là, et un espace plat les sépare ; cette partie centrale, lorsqu’elle existe, est un ruban de verdure, herbages, broussailles, tamarix et jujubiers sauvages, au milieu desquels serpente l’ouad ; les côtes, au contraire, sont pierreuses ; le sol s’y couvre de melbina, de seboula el far et de gerṭ ; en approchant du Mezgîṭa, on voit quelques gommiers. Je passe par deux lieux habités ; ils diffèrent d’importance : l’un, le village d’Ida ou Genad, se compose de quelques huttes en pierres sèches disposées sans ordre auprès d’une petite oasis ; l’autre, Ourika, est un qçar situé sur la rive gauche de la rivière, dont le lit, mais le lit seul, se remplit en ce point de palmiers. Il y a une autre Ourika à peu de distance au nord de celle-ci ; je n’ai pu la voir, cachée qu’elle était par un pli de terrain : ces deux localités portent le nom collectif d’Iouriken ; elles sont comptées du Mezgîṭa. A Ourika, l’Ouad Tamtsift, qui possédait déjà un peu d’eau à Ida ou Genad, a, outre plusieurs canaux, 4 mètres d’eau courante dans son lit. D’Ourika on aperçoit le Mezgîṭa : ce n’est encore qu’une ligne noire de dattiers, s’allongeant au pied d’une haute chaîne de montagnes, et barrant devant moi la vallée où je marche. D’ici là, le chemin est désert et la végétation diminue ; plus ni tamarix ni jujubiers sauvages, plus même de seboula el far ; des touffes de melbina seulement, et de rares gommiers ; le sol cesse d’être pierreux et devient sablonneux et blanc.

A 1 heure, j’arrive à l’Ouad Dra. La vallée apparaît comme une bande verte serpentant entre deux chaînes de montagnes : à mes yeux s’étendent des palmiers innombrables, mêlés de mille arbres fruitiers ; entre les branches, on aperçoit, de distance en distance, un ruban d’argent, les eaux du fleuve ; une foule de qçars, masses brunes ou roses hérissées de tourelles, s’échelonnent à la lisière des plantations et sur les premières pentes des flancs. Ceux-ci sont : à gauche, les parois tourmentées et escarpées, pleines de crevasses et de cavernes, du Kisan, chaîne nue de roche rose, de 200 à 300 mètres de hauteur ; à droite, un talus de pierre noire et luisante, aux crêtes uniformes, aux surfaces lisses, aux côtes raides ; il s’appelle Koudia Oulad Iaḥia ; il a 150 à 200 mètres d’élévation. Entre ces deux murailles s’étend le fond de la vallée, surface de 1200 à 1800 mètres de large, couverte de sable fin, et unie comme une glace ; au milieu coule l’Ouad Dra, sur un lit de sable sans berges, presque au niveau du sol voisin, qu’il inonde dans ses crues ; le lit a une largeur moyenne de 150 mètres, dont 60 à 100 toujours remplis d’eau. Sur ses rives, le fond de la vallée est un jardin enchanteur : figuiers, taqqaïout[93], grenadiers s’y pressent ; ils confondent leur feuillage et répandent sur le sol une ombre épaisse ; au-dessus se balancent les hauts panaches des dattiers. Sous ce dôme, c’est un seul tapis de verdure : pas une place nue ; la terre n’est que cultures, que semis ; elle est divisée avec un ordre minutieux en une infinité de parcelles, chacune close de murs de pisé ; une foule de canaux la sillonnent, apportant l’eau et la fraîcheur. Partout éclate la fertilité de ce sol bienfaisant, partout se reconnaît la présence d’une race laborieuse, partout apparaissent les indices d’une population riche : à côté des céréales, des légumes poussant sous les palmiers et les arbres à fruits, se voient des tonnelles garnies de vigne, des pavillons en pisé, lieux de repos où l’on passe, dans l’ombre et la fraîcheur, les heures chaudes du jour. Telle est, depuis le pied des parois de roche qui la bordent, toute la vallée du Dra, jardin merveilleux de 150 kilomètres de long. Une foule innombrable de qçars s’échelonnent sur les premières pentes des deux flancs : peu sont dans la vallée, autant par économie d’un sol précieux que par crainte des inondations. Ils ont tous ce caractère d’élégance qui est particulier aux constructions du Dra ; point de murs qui ne soient couverts de moulures, de dessins, et percés de créneaux blanchis ; de hautes tiṛremts, des tours s’élèvent de toutes parts ; les maisons les plus pauvres même sont garnies de clochetons, d’arcades, de balustrades à jour. Un des principaux de ces qçars, la capitale du Mezgîṭa, Tamnougalt, est mon but d’aujourd’hui. J’y arrive à 2 heures et demie, en cheminant à l’ombre des grands arbres.

Ouad Dra, dans le Mezgîta. (Vue prise d’Ouriz, dans la direction du nord.) Croquis de l’auteur.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Avant d’y entrer, j’ai traversé l’Ouad Dra ; on ne peut le franchir partout : il faut prendre les gués. Celui où je l’ai passé présentait une nappe d’eau de 120 mètres de large, avec 60 à 70 centimètres de profondeur. Le fond était de sable, les eaux jaunes, fraîches et bonnes. Courant rapide.

Tamnougalt est un beau qçar, résidence d’Ạbd er Raḥman ben El Ḥasen, chikh héréditaire du Mezgîṭa, et capitale de ce district. Elle est, comme tout le Dra, peuplée exclusivement de Ḥaraṭîn. J’y séjournerai quelques jours avant de prendre ma course vers le Dâdes.

Le Mezgîṭa se compose de la bordure de cultures et de qçars qui garnit les deux rives de l’Ouad Dra dans la région où je me trouve ; il ne s’étend pas au delà de la vallée propre du fleuve. C’est une bande longue et étroite, qui n’a jamais plus de 2 kilomètres de large. Il en est de même des autres districts du Dra, sans exception : l’Aït Seddrât, l’Aït Zeri, le Tinzoulin, le Ternata, le Fezouata, le Qtaoua, El Mḥamid sont identiques ; tels d’entre eux ne se composent même que de la demi-vallée du fleuve. Ce sont, comme le Mezgîṭa, des tronçons plus ou moins grands de cette longue ligne verte qui serpente dans le Sahara, et qu’on appelle le pays de Dra. Celui-ci est donc une ligne : le nom ne s’en applique qu’à la vallée propre de l’Ouad Dra, c’est-à-dire aux 500 mètres de dattiers qui, du Mezgîṭa à El Mḥamid, bordent chaque rive. Nulle part la bande ne s’étend davantage. Au-dessous du Tinzoulin, les hautes montagnes qui la resserrent jusque-là s’écartent par degrés, et le Dra finit par couler en plaine ; mais le ruban de palmiers et de cultures ne s’élargit pas : il reste toujours ce qu’il est ici. Il y a loin de cette ligne aux vastes territoires marqués sur nos anciennes cartes. J’observerai le même fait pour les autres oasis que je verrai : le Todṛa, le Ferkla, le Ṛeris, les divers districts du Ziz, ne sont pas différents. Ce sont des lignes.

Heliog. P. Albert Dujardin Challamel aine Editeur VALLÉE DE L’OUAD DRA. — VUE DE TAMNOUGALT.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

3o. — DU MEZGITA AU DADES.

20 avril.

Il y a quatre chemins principaux pour aller du haut Dra à l’Ouad Dâdes ; ce sont :

1o Ṭriq Idili. — Il part de Tiniṛil, qçar d’Afella n Dra, traverse l’Ouad Aqqa el Medfạ (se jetant dans l’Ouad Dâdes sur le territoire des Imeṛrân), puis l’Ouad Tanziṭ, et aboutit au pays des Imeṛrân : deux jours de chemin, sans cesse dans le désert. On passe la nuit au bord de l’Ouad Aqqa.

2o Ṭriq Anfoug (appelé aussi Ṭriq Tagzart). — Il part d’entre Afra et Ta n Amelloul, franchit successivement les ouads Aqqa el Medfạ, Tanziṭ et Aqqa n Ourellaï, et aboutit à volonté dans le Dâdes ou chez les Imeṛrân : deux jours de chemin, dans le désert. On passe la nuit au Djebel Anfoug.

3o Ṭriq Iṛil n Oïṭṭôb. — C’est celui que je prendrai.

4o Ṭriq Tilqit. — Il part d’Aït Ạbd Allah (Aït Seddrât), traverse le Khela Tilqit et débouche dans le Dâdes à Aït Aqqo ou Ạli (Zaouïa Sidi Dris) : deux jours de marche, sans sortir du désert. On franchit l’Ouad Tagmout à mi-route et on passe la nuit sur ses bords.

Ces chemins traversent tous quatre un vaste désert montagneux, la haute chaîne du Saṛro. Cette chaîne n’est autre que le Petit Atlas, auquel on donne ce nom à l’est de l’Ouad Dra. Si le Saṛro n’a pas d’habitants fixes, il a une population nomade assez nombreuse : Imeṛrân et Aït Seddrât y plantent leurs tentes et y font paître leurs troupeaux.

D’ici au Dâdes, ce sont les Aït Seddrât qui servent de zeṭaṭs ; j’ai profité du grand nombre d’hommes de cette tribu qui viennent ici au marché du jeudi pour m’entendre avec l’un d’eux : mon zeṭaṭ me prendra aujourd’hui, j’irai passer la nuit dans son qçar, et demain matin nous partirons pour le Dâdes.

Départ de Tamnougalt à midi. Je descends la vallée du Dra, en suivant la ligne des qçars, à la lisière des plantations. Le chemin, passant sur les premières pentes des flancs, est pierreux, parfois rocheux. Rien à ajouter à ce que j’ai dit de la vallée : toujours même largeur et même aspect. A 3 heures et demie, je parviens à la résidence de mon zeṭaṭ, Tiṛremt Ạli Aït El Ḥasen. C’est le terme de mon trajet pour aujourd’hui.

En route, j’ai traversé l’Ouad Dra (lit de sable de 150 mètres ; les eaux ont 60 mètres de large avec 90 centimètres de profondeur ; courant rapide).

21 avril.

Djebel Kisan
Djebel Kisan

Départ à 5 heures du matin. J’ai pour escorte mon zeṭaṭ et deux autres fusils. On franchit d’abord le Dra (70 mètres de large et 0m,80 de profondeur), puis on traverse sa vallée et on entre dans une plaine déserte : la haute chaîne du Kisan s’interrompt tout à coup, et une plaine s’étend à sa place au delà des plantations qui bordent le fleuve. Le Kisan reprend plus bas, longeant de nouveau l’ouad comme il le fait dans le Mezgîṭa ; il ne finit définitivement qu’à hauteur d’Ousṛeït, dans le Ternata. Chemin faisant, on voit très bien la chaîne, qui apparaît pendant quelque temps de profil : c’est une lame rocheuse isolée, s’élevant entre le Dra et une autre vallée, déserte et assez large, parallèle à la première ; elle a de l’analogie avec le Bani, mais est plus haute, plus large et de couleur comme de structure différentes. La base en est un talus, doux d’abord, de plus en plus raide ensuite ; les parties moyennes et supérieures sont une succession de murailles presque verticales s’étageant par gradins. Vers le sommet se trouvent des cavernes, œuvre des Chrétiens au dire des habitants ; on voit des restes de murs à leurs bouches. Cette portion du Kisan est une arête droite, commençant à hauteur d’Agdz, finissant ici. D’où je suis, on voit l’Ouad Dra couler longtemps encore dans la direction qu’il a depuis Tamnougalt. Tant qu’il la garde, le Kisan ne reparaît pas à sa gauche où succèdent à la plaine des collines sans élévation. Puis on distingue un coude très prononcé que fait le fleuve, dans le Tinzoulin, me dit-on. A partir de là, le Kisan renaît : on le voit de loin, dans une direction nouvelle, presque perpendiculaire à celle qu’il suivait ici, ayant même hauteur et même forme, et s’élevant immédiatement sur la rive gauche de l’ouad.

La plaine où je chemine a un sol pierreux ; des gommiers, de nombreuses touffes de melbina y poussent. Elle est bornée au nord par les premières pentes du Saṛro ; je me dirige vers elles : à 7 heures, je suis à leur pied ; de ce moment à celui où j’atteindrai l’Ouad Dâdes, je ne cesserai de marcher dans ce massif ; il se compose d’un haut plateau, de 2000 mètres d’altitude moyenne, auquel on parvient par une longue succession de côtes, tantôt pierreuses, tantôt rocheuses, reliées entre elles par des talus escarpés. Le plateau supérieur présente une vaste surface unie et verdoyante ; le sol, pierreux, sans une ondulation, y est couvert d’herbe fine. Là surtout campent les Aït Seddrât et les Imeṛrân ; j’y rencontrerai plusieurs groupes de tentes et des troupeaux de chameaux et de moutons. Les rampes qui y mènent forment une région très accidentée : des ravins profonds, aux flancs rocheux et escarpés, les coupent ; des vallées les sillonnent ; des arêtes, des pics les hérissent de leurs masses noires. Cette région, tourmentée et difficile, est d’ordinaire déserte. L’eau abonde dans le Saṛro. Je traverse, au fond de plusieurs ravins, des ruisseaux de 4 ou 5 mètres de large dont les eaux, claires et courantes, ne tarissent jamais ; point de rivières. La verdure ne fait pas défaut : non seulement le plateau supérieur en est couvert, les côtes douces, le fond et les premières pentes des vallées, sont en partie tapissés d’ḥalfa, de melbina, de seboula el far et d’autres herbages ; il existe des jujubiers sauvages ; au bord de l’eau apparaît le laurier-rose : il n’est pas jusqu’aux endroits les plus rocheux, flancs de ravins, surface de talus, où l’on ne trouve, poussant entre les fentes de la pierre, de petites herbes et des fleurs.

Vers 1 heure, j’atteins le plateau qui couronne le Saṛro ; à 3 heures, je fais halte auprès de quelques tentes d’Aït Seddrât. De la vallée du Dra à ce point, je n’ai pas rencontré un seul être vivant. La route, facile à la fin, a été pénible au commencement : il a fallu mettre pied à terre pour remonter l’Ouad Tangarfa, dont le lit, encombré de blocs de roc, forme un chemin difficile pour les animaux. A deux autres endroits, la marche a été retardée : à Chạba Ouin s Tlit et au profond ravin qui se trouve entre elle et le gîte.

22 avril.

Départ à 7 heures du matin. A 8 heures, je suis à une crête qui forme la limite du plateau supérieur du Saṛro et la ligne culminante de cette chaîne. En la passant, je franchis pour la dernière fois le faîte du Petit Atlas. De là apparaissent à mes yeux, au delà d’une longue série de croupes brunes, la vallée de l’Ouad Dâdes et, derrière elle, bordant l’horizon, la ligne bleue du Grand Atlas avec ses cimes couvertes de neige. Une descente très raide au milieu des rochers me ramène à la région des côtes, où je chemine, passant de vallée en vallée, jusqu’à 4 heures et demie. A ce moment je me trouve au pied du Saṛro et au bord de l’Ouad Dâdes : la chaîne expire à 300 mètres de la rivière. A son pied commencent les cultures qui remplissent le fond de la vallée ; elles forment une bande dont la largeur moyenne est de 1 kilomètre ; au milieu coule en serpentant l’Ouad Dâdes. Large de 30 mètres, il remplit le tiers d’un lit sablonneux et en partie couvert de roseaux ; c’est un torrent, au courant très rapide, aux eaux jaunes et glacées. Les champs qui le bordent ne rappellent en rien les merveilles du Dra ; ils présentent les cultures des pays hauts et froids. Plus un dattier ; très peu d’arbres ; point d’oliviers : à peine quelques rares figuiers, noyers et trembles aux alentours des qçars. Le reste n’est que champs d’orge et de blé, tapis monotone d’un vert cru, sans ombre ni gaieté. Cette végétation paraît triste à qui vient du sud. Les flancs sombres du Saṛro la bornent à gauche ; à droite règne le long de la vallée une vaste plaine blanche, peu élevée au-dessus de son niveau, et séparée d’elle par un talus doux. Cette plaine a au moins 8 kilomètres de large et est limitée au nord par les premières pentes du Grand Atlas, derrière lesquelles apparaissent les masses neigeuses qui couronnent la chaîne. Les cultures sont bordées de chaque côté par un cordon de qçars. Les qçars de l’Ouad Dâdes ont un aspect particulier et ne ressemblent ni à ceux que j’ai vus ni à ceux que je verrai. Pour le détail des constructions, ils sont pareils à ceux du Dra et de l’Ouad Iounil : même élégance, même pisé couvert d’ornements ; mais, au lieu de former un massif compact de maisons d’où émergent les tourelles des tiṛremts, ils sont composés chacun de plusieurs petits groupes d’habitations, séparés les uns des autres et échelonnés le long des cultures ; ils en comprennent jusqu’à 8 ou 10, les uns ouverts, la plupart fortifiés, tous ayant au moins une tiṛremt. Ces groupes se trouvant à 100, 200, 300 mètres les uns des autres, on voit quelle longueur occupe un qçar. Il résulte de là que les localités, d’autre part très nombreuses, sont fort rapprochées ; la distance n’est, la plupart du temps, pas plus grande entre les groupes limitrophes de centres différents qu’entre deux groupes du même : il est très difficile de discerner où commence et où finit chacun, dans ce cordon non interrompu de maisons et de tiṛremts qui garnit les deux rives de l’ouad. Les demeures sont, comme dans le Dra et comme presque partout, sur la lisière et non au milieu des cultures : ici aussi les inondations sont à craindre ; il n’est pas rare de voir les eaux de la rivière couvrir tout le fond de la vallée et venir battre les murailles des qçars. Ceux-ci ne sont pas les seules constructions de l’Ouad Dâdes. Je vois apparaître en grand nombre des bâtiments curieux dont j’avais remarqué quelques types chez les Aït Seddrât du Dra : ce sont les ageddim[94] ; l’usage en paraît spécial à l’Ouad Dâdes, au Todṛa, au Ferkla et à certains districts du Dra : du moins je ne les ai vus qu’en ces endroits ; dans les deux premières régions ils sont nombreux, on en rencontre à chaque pas ; dans les deux autres ils sont moins fréquents. Ici, sur les limites des qçars, au bord de l’ouad, au milieu des cultures, les ageddims se dressent en foule ; ce sont des tours isolées, de 10 à 12 mètres de hauteur, en briques séchées au soleil, de forme carrée, percées de créneaux et garnies de machicoulis : elles sont surtout nombreuses sur les lignes formant frontière entre les localités ; elles s’y dressent d’ordinaire par deux, se faisant face, une de chaque côté. Dès qu’éclate une guerre entre qçars, ce qui arrive presque tous les jours (le lendemain de mon passage, une s’est allumée et a coûté la vie à plusieurs personnes), chaque parti emplit ses tours d’hommes armés, avec mission de protéger cultures et canaux et de tirer sur tout individu du camp opposé qui passe à portée ; la fusillade commence aussitôt de tour à tour, fusillade vive par moments, surtout quand une troupe paraît dans la vallée pour essayer de ravager les champs de ses adversaires. Des questions de conduites d’eau donnent naissance à la plupart de ces guerres. Elles durent parfois longtemps, mais ne sont acharnées que les premiers jours : dans cette période il est rare qu’il n’y ait du sang versé ; ensuite elles traînent en longueur et les hostilités se bornent à envoyer quelques coups de fusil dans le qçar ennemi, chaque fois qu’apparaît du monde sur une terrasse, dans les jardins, quand quelqu’un approche de la frontière.

Je m’arrête au point où je suis sorti du Saṛro, dans le qçar de Timichcha, au pied duquel débouche le chemin. Il fait partie du district d’Aït Iaḥia, appartenant aux Aït Seddrât. Ce district, comme tous ceux de l’Ouad Dra et de l’Ouad Dâdes, se compose exclusivement de l’étroite bande de cultures et de qçars qui borde les rives du cours d’eau.

Nulle part, excepté sur le plateau supérieur du Saṛro et aux approches de l’Ouad Dâdes, je n’ai rencontré de monde pendant cette journée. Il s’est présenté trois passages difficiles sur la route : la descente, après la ligne de faîte du Saṛro, le ravin de l’Ouad Aqqa n Ourellaï et celui qui le suit.

23 avril.

Départ à 7 heures du matin. Je remonte l’Ouad Dâdes. Sauf un court défilé désert qu’il traverse entre le district d’Aït Iaḥia et celui du Dâdes, il demeure sur mon parcours tel que je l’ai vu hier : mêmes cultures semées d’ageddims, mêmes cordons non interrompus de qçars et de maisons. Si ce n’est pendant son passage dans ce kheneg, on ne saurait trouver sur l’une ou l’autre de ses rives 200 mètres sans constructions. Rien de nouveau à signaler : les flancs comme le fond de la vallée restent les mêmes jusqu’à mon arrivée à Tiilit, où je m’arrête.

Vallée de l’Ouad Dâdes. (Les parties ombrées des montagnes sont couvertes de neige.) (Vue prise du chemin de Timichcha à Tiilit, dans la direction du nord-est.) Croquis de l’auteur.

Illustration from Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Chemin facile. Beaucoup de monde. J’ai traversé l’Ouad Dâdes ; il n’est pas franchissable en tous points, mais seulement en certains endroits où il présente des gués ; à celui où je l’ai passé, il avait 20 mètres de large sur 80 à 90 centimètres de profondeur ; courant très rapide. Des qçars que j’ai rencontrés, deux ont attiré mon attention : celui d’Aït Bou Ạmran (entre Azdag et Taourirt), où se voit une belle qoubba, et celui d’Imzouṛ, remarquable par l’étendue des cinq ou six groupes qui le forment et par l’importance de sa population.

Au Mezgîṭa, dans le district d’Aït Seddrât, dans celui d’Aït Iaḥia, les vêtements des Musulmans sont les suivants : khenîfs, bernous de poil de chèvre bruns ou gris, ces derniers rayés de fines bandes blanches et noires, ḥaïks blancs et bruns ; tête nue ou ceinte, mais non couverte, de petits turbans blancs ou noirs ; les femmes riches sont vêtues de khent, les pauvres de laine blanche ou brune. Dans le Dâdes, les costumes des femmes restent les mêmes ; ceux des hommes sont, soit le khenîf, soit un long bernous de laine teinte, noir ou bleu foncé. Depuis Tazenakht, les armes demeurent uniformes : long fusil à crosse étroite et poignard recourbé. L’équipement offre une variation : à partir du district d’Aït Seddrât (Dra), la corne à poudre disparaît et se remplace par une petite gibecière de maroquin rouge couverte de broderies de soie ; elle se suspend au côté gauche par une bretelle de cuir : cet objet gracieux est d’un usage universel dans la région que je traverse, depuis les Aït Seddrât du Dra jusqu’à Qçâbi ech Cheurfa.

Il y avait aujourd’hui marché à Imzouṛ, près de Tiilit. J’en ai profité pour faire chercher, parmi les Aït Seddrât qui s’y trouvaient, un zeṭaṭ sûr, qui me menât au Todṛa. On en a choisi un ; l’arrangement a été conclu avec lui ; il a été fait en forme, devant le ṭaleb présent au marché : celui-ci a dressé un acte en partie double constatant que le Seddrâti un tel s’engageait, moyennant une somme de 15 francs, payable à l’arrivée, à me conduire au Todṛa ; il serait responsable de tout dommage qui me serait fait durant le trajet et, au cas où je ne parviendrais pas à destination, devrait à la communauté juive de Tiilit une indemnité de 5000 francs. Ces formalités sont employées dans diverses régions du Sahara, surtout chez les Berâber et les Aït Seddrât ; dans ces deux tribus, il est rare qu’un Israélite se mette en route sans s’être, par un acte de ce genre, mis en sûreté contre son zeṭaṭ. Cela ne se fait pas entre Musulmans. Cette différence vient de ce que partout un homme serait déshonoré s’il avait violé l’engagement pris avec un autre Mahométan, et profité de sa confiance pour l’assassiner ; au contraire, dans certaines tribus, comme celle où je suis, qu’un Musulman promette à un Juif de l’escorter et de le protéger et que, chemin faisant, il le pille et le tue, ce sera regardé comme une peccadille ou comme un bon tour. Aussi prend-on des précautions spéciales.

24 avril.

Départ à 9 heures du matin. Je me mets en route avec mon zeṭaṭ pour gagner le qçar qu’il habite. J’y passerai la nuit, et demain matin on partira pour le Todṛa. Je remonte l’Ouad Dâdes, dont les bords demeurent ce que je les ai vus : mêmes cultures, mêmes cordons continus de qçars. La largeur de la vallée, qui jusqu’ici n’avait pas varié d’une manière sensible, diminue peu à peu : elle avait 1000 mètres à Tiilit ; elle en a 600 à Khemîs S. Bou Iaḥia, 300 à Aït Iidir. A mesure qu’on avance, les arbres, noyers et figuiers, augmentent. Les flancs subissent à Tiilit une brusque transformation. Jusque-là c’étaient le Saṛro à gauche, une plaine à droite ; aujourd’hui ce seront, durant toute la marche, à droite des côtes assez hautes, à gauche une plaine dépassant à peine le niveau de la vallée, la plaine d’Anbed.

A 1 heure, j’arrive à Aït Iidir, qçar du haut Dâdes, résidence de mon zeṭaṭ. Je traverse là l’Ouad Dâdes ; il coule en deux bras, l’un de 12 mètres, l’autre de 20 mètres, d’une profondeur égale d’environ 60 centimètres ; courant très rapide.

IX.

DU DADES A QÇABI ECH CHEURFA.

1o. — DU DADES AU QÇAR ES SOUQ.

2o. — DU QÇAR ES SOUQ A QÇABI ECH CHEURFA.

1o. — DU DADES AU QÇAR ES SOUQ.

25 avril.

Croquis Dâdes-Qsar es Souq
Croquis Dâdes-Qsar es Souq
Profil du talus entre les deux sections de la plaine
Profil du talus entre les deux sections de la plaine

Départ à 5 heures du matin. Mon Seddrâti, accompagné d’un second fusil, m’escorte. J’abandonne l’Ouad Dâdes. Au-dessus d’Aït Iidir, on en voit la vallée rester la même durant 4 ou 5 kilomètres, puis elle se resserre : la plaine qui s’étendait à sa gauche finit, et est remplacée par un haut talus ; la rivière, sans cesser d’être garnie de verdure, entre dans un défilé étroit où on la perd de vue. Elle s’enfonce dans le Grand Atlas. Je passe sur le plateau bas et uni qui la borde à l’est. J’aborde un mouvement de terrain des plus remarquables : le plateau où je m’engage est l’extrémité occidentale d’une immense plaine qui, commençant à l’est de l’Ouad Ziz et même de l’Ouad Gir, s’étend vers l’ouest jusqu’à l’Ouad Dâdes. Cette grande dépression sépare le Grand et le Petit Atlas, et s’enfonce entre les deux chaînes comme un golfe profond. Entré ici en cette plaine, j’y demeurerai jusqu’au Ziz. Dans toute cette région, elle se décompose en deux sections qu’on peut appeler supérieure et inférieure : la première, où je suis en ce moment, que je traverserai d’ici à Imiṭeṛ et du Ṛeris au Qçar es Souq, est la partie primitive de la plaine ; elle s’étend le long du Grand Atlas et a pour limites : au nord, cette chaîne ; à l’ouest, l’Ouad Dâdes ; au sud, le Petit Atlas du Dâdes à Imiṭeṛ, et au delà la section inférieure. Celle-ci, où j’entrerai à Imiṭeṛ pour y rester jusqu’au Ṛeris, se trouve au pied du Petit Atlas et est bornée : au sud, par cette chaîne ; à l’ouest et au nord, par la section supérieure. La seconde portion est en contre-bas de la première et séparée d’elle sur toute sa longueur par un talus uniforme. Celui-ci est comme un degré placé entre les deux étages de la plaine ; il est partout le même : la hauteur en est d’environ 100 mètres ; il est composé de roche rose et a la forme qu’indique la figure, à pic au sommet et en pente douce au pied. La section inférieure a sans doute été creusée par les eaux du Grand Atlas qui, se précipitant perpendiculairement de ses cimes dans la plaine, se sont heurtées aux masses rocheuses du Saṛro, si tourmentées sur ce versant, et se sont pratiqué cette excavation à leur pied. C’est le long des premières pentes du Petit Atlas que l’étage inférieur est le plus bas : là se déroulent les lits des cours d’eau ; là coulent et l’Ouad Imiṭeṛ et l’Ouad Todṛa. La ligne de thalweg entre le Grand et le Petit Atlas se trouve donc dans la seconde partie. L’étage supérieur comme l’étage inférieur présentent un sol uni, dur, souvent pierreux ; aucun mouvement n’interrompt l’uniformité plate du premier, si ce n’est des massifs rocheux au nord du Todṛa et une butte près de Qçar es Souq, témoins isolés au milieu de la plaine. Dans l’étage inférieur, comme s’il avait été moins complètement balayé que l’autre, les témoins sont plus nombreux et s’élèvent en masse plus compacte : ce sont d’abord le barrage qui se voit à l’est de Timaṭṛeouin, puis le massif situé entre le Todṛa, le Ṛeris et le Ferkla, enfin les collines isolées que je laisserai à droite en allant du Todṛa au Ferkla ; ces divers groupes paraissent d’altitude moindre que le talus qui sépare les deux étages.

Ma route d’aujourd’hui se divise en deux parties : l’une dans la section supérieure de la plaine, d’Aït Iidir aux abords d’Imiṭeṛ, l’autre dans la section inférieure, d’Imiṭeṛ au Todṛa. Ces deux parties offrent une égale facilité ; dans chacune on marche en terrain plat. Dans la première, je parcours une plaine de plus de 15 kilomètres de large, sans une ondulation ; on l’appelle Ouṭa Anbed ; elle est bornée : au sud, par le Saṛro, longue ligne noire à reflets brillants ; au nord, par un talus brun de hauteur médiocre, commençant à la gorge où s’enfonce l’Ouad Dâdes en amont d’Aït Iidir ; à l’ouest, par la vallée de cette rivière ; vers l’est, rien ne limite l’horizon : tant qu’on marche dans la plaine, on ne voit qu’elle devant soi. On en sort sans s’en apercevoir, en s’engageant dans le lit d’une rivière dont les berges rocheuses, basses d’abord, vont en s’élevant et finissent par devenir les flancs d’un ravin. C’est un court passage d’où on débouche, à Imiṭeṛ, dans une nouvelle plaine, la seconde section, l’étage inférieur. Le sol de l’Ouṭa Anbed est uni comme une glace ; c’est un terrain sablonneux et dur, semé de petites pierres ; il est aux deux tiers nu ; un tiers est couvert de menus herbages. De rares ruisseaux le sillonnent, leurs lits desséchés et bordés de grands genêts blancs. Imiṭeṛ est un groupe de quatre qçars appartenant aux Berâber. Il se trouve à la bouche d’une vallée étroite, dont les flancs sont des talus de roche rose de 100 mètres de haut, raides, sans végétation, semblables à ceux qui bordent le ravin que je viens de descendre. La rivière qui en sort, l’Ouad Imiṭeṛ, débouche ici dans la plaine inférieure, où elle s’unit au cours d’eau que j’ai suivi. Les qçars d’Imiṭeṛ sont construits avec élégance, comme ceux du Dra. Quelques cultures d’orge et de blé les entourent, avec des figuiers et des trembles.

A Imiṭeṛ commencent la seconde portion de ma route et le second étage de la plaine ; celui-ci est une longue surface plate gardant d’ici, son origine, jusqu’au Todṛa, où il est coupé par la bande de palmiers de l’oasis, une largeur moyenne de 3 kilomètres ; après le Todṛa, il s’élargit par degrés et atteint 18 kilomètres entre le Ferkla et le Ṛeris ; au delà de ces points, je le verrai s’étendre à perte de vue vers l’est, avec une largeur qui paraîtra augmenter encore : sur toute son étendue il reste le même, borné au nord par le talus uniforme de roche rose qui le sépare de l’étage supérieur, au sud par une ligne de hauteurs noires et rocheuses, premières pentes du Saṛro. D’Imiṭeṛ au Todṛa, le sol est uni ; il consiste en un sable rose semé de pierres, rares au début, plus nombreuses à mesure qu’on avance vers l’est. On ne voit presque pas de végétation : à peine un peu de thym et de mousse[95]. Un seul accident de terrain coupe la monotonie de la plaine : une ligne de collines de 50 à 60 mètres de hauteur la barre vers Timaṭṛeouin, formant une digue sur toute sa largeur ; ces collines sont en pente douce ; le chemin qui les franchit n’offre aucune difficulté. Le col où on les passe, Foum el Qous n Tazoult, est un point important : il forme limite entre les Aït Melṛad et les autres fractions des Aït Iafelman ; le sol en est intéressant : composé moitié de roche rose, moitié de roche noire, il réunit les éléments du Grand et du Petit Atlas. Après l’avoir traversé, je me retrouve sur la plaine : dans le lointain apparaissent les palmiers du Todṛa, comme une ligne noire. Je les atteins à 4 heures du soir. A 4 heures et demie, je fais halte dans le qçar de Taourirt.

Notes in this chapter

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