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Récits héroïques

L’INVALIDE (continued 2)

Reading edition

« En garde ! » dit Bimborel.

Ragache se posa, le poing gauche sur la hanche, et, après avoir salué, il tomba en garde avec la désinvolture assurée d’un bretteur de profession, battant la terre du bout de son pied et regardant son adversaire dans les yeux. Cœurdeloy doucement s’était mis en garde et attendait. Ragache brusquement attaqua, détendant son bras et portant à Cœurdeloy un robuste coup de tête, le coup qui avait fendu le crâne au canonnier. A ce geste, les témoins frémirent, sentant déjà que Cœurdeloy était perdu. Mais, par un mouvement brusque et ferme, Cœurdeloy, prenant la garde haute, prévint le terrible coup, et le sabre de Ragache vint se heurter à son sabre avec un bruit sinistre et des jaillissements d’étincelles. Le grand vieillard, furieux de la parade inattendue, laissa échapper un juron énergique, et Cœurdeloy demeura à sa place, solide sur ses petites jambes et prêt encore à parer.

Cœurdeloy éprouvait, en ce moment, comme une hallucination singulière. Il lui semblait que Marguerite était là, la pauvre Marguerite tout en larmes, la tête dans ses mains, telle que lorsque la mère Madras l’avait brutalement chassée devant tout ce monde. Il voyait la malheureuse enfant humiliée, frémissante, désolée. Assurément il la voyait, et cette vision lui rendait le pied plus sûr, la main plus ferme, le coup d’œil plus net. Et, au même moment, une sorte de chanson douce, naïve, charmante, la chanson du pays, jouée par une sorte d’invisible flageolet, lui riait doucement, tendrement aux oreilles. Il avait envie à la fois de pleurer et de se précipiter sur Ragache. La chanson lui disait : « Courage ! » et la vision lui criait : « Venge-moi ! »

Tout à coup, après le coup de lame porté en tête, Ragache envoya violemment un coup de pointe en pleine poitrine à Cœurdeloy. Sans un mouvement instantané, l’invalide était mort. Mais il opposa encore une parade nerveuse à cette furieuse attaque, et, tout à coup, instinctivement entraîné, poussé, emporté, il se fendit brusquement sans donner à Ragache le temps de se remettre en garde et, allongeant le bras avec colère, perdant presque pied en se lançant sur l’ennemi, il enfonça son sabre tout entier dans la poitrine de Ragache. La lame du briquet disparut jusqu’à la garde et la pointe sortit avec un flot de sang dans le dos de Ragache qui, debout, l’œil fixe, tenant encore son sabre de sa main qui venait de glisser le long de son corps, roulait des prunelles hagardes et se dressait, droit et roide comme un pieu.

Au moment où les témoins se précipitaient sur lui pour le soutenir, une bave rouge ensanglanta sa lèvre et sa moustache grise et il tomba de toute sa hauteur, avec un hoquet affreux et sourd.

« Nom de nom, dit Poujade, son affaire est faite !

— Mort, » dit Taboureau.

Cœurdeloy regardait devant lui, les verres de ses lunettes brouillés par les larmes qui venaient à ses yeux, et il demeurait immobile à sa place avec des étourdissements dans les oreilles.

« Je l’ai tué ? demanda-t-il de sa petite voix, au bout d’un moment.

— Tué net, » répondit Bimborel.

Poujade ajouta entre sa moustache :

« De Profundis !

— Sacré nom, dit Tufille, j’aurais parié le contraire !

— C’est le premier, fit Cœurdeloy en hochant la tête ; et ça fait un drôle d’effet tout de même. Brr ! Allons-nous-en ! J’ai besoin d’embrasser Marguerite ! »

C’est une vieille histoire, cette histoire qui date d’un an. Elle a fait causer bien des gens dans le quartier des Invalides. Depuis, Marguerite a épousé André. Cœurdeloy a quitté l’Hôtel. Il vit paisible maintenant, jouant toujours de son flageolet et racontant, avec un certain frisson, ce terrible duel avec Ragache. « Je n’aurais pas voulu le tuer, » dit-il. Et Bimborel l’interrompt en disant : « Le gredin ne l’avait pas volé ! » La mère Madras a depuis avoué son mensonge. Elle a fait faillite et depuis elle a disparu. Le cabaret de la Belle Obus est fermé.

Poujade est encore à l’Hôtel. Il sert toujours de guide aux étrangers. Lorsqu’il montre à présent le tombeau de l’Empereur, il se plaît à ajouter :

« Maintenant c’est fini de rire ! Le neveu a fait du tort à l’oncle ! »

André s’est bravement battu pendant le siège. « Ce n’est pas une raison, disait-il, parce qu’on est infirme pour ne pas faire son devoir. » Il fut des gardes nationaux qui entrèrent à Buzenval. Cœurdeloy, de temps à autre, lui dit :

« C’est bien, mais avec tout ça je ne vois pas venir les petits grenadiers que j’attends. » Puis il ajoute : « Bah ! à bientôt ! Mais quelle étrange chose tout de même ! Si je n’avais pas monté ma faction rue Neuve-Saint-Jean, il y a des années, j’aurais vieilli seul, oublié, et fini comme une bête. Pas de famille, pas d’enfant, la solitude et l’ennui, c’est le lot de l’invalide. Voulez-vous que je vous dise ? Un soldat ne devrait pas vieillir, il devrait finir un jour de bataille, un jour de victoire ! Il y a quelque chose de plus triste que la défaite, c’est la gloire qui se ride et qui tousse !

— Ce qui n’empêche pas, ajoutait Bimborel, que, tout vieux et laids que nous sommes, nous avons fait notre devoir en son temps et que nous avons aimé quelque chose qu’on aime toujours et qui s’appelle le pays. »

Cœurdeloy ! Bimborel ! Quand je longe parfois l’esplanade où tant de maux se traînent qui furent jadis des énergies, des dévouements et des courages, je me prends à songer à tout ce qu’il y a de grand dans le sacrifice, à tout ce qu’il y a de consolant dans l’honnêteté, et aussi à tout ce qu’il y a d’ironique dans la destinée, et je salue avec un certain respect ces témoins d’un passé qui fut héroïque et ces êtres qui tiennent au sol comme si la glaise du cimetière les sollicitait déjà et glissent lentement comme des escargots après avoir rugi et bondi comme des lions.

Ce sont les derniers. Chaque jour ils disparaissent, ils meurent. Les feuilles jaunes ne tombent pas plus vite aux premières bises d’automne. Ils s’en vont. « On bat le rappel là-haut, disait le maréchal Soult. » Le cimetière Montparnasse garde leurs tombes. Et le dernier invalide des guerres de l’empire ira bientôt dormir là-bas, oublié, sans nom, auprès de la fosse commune… Et c’est avec ces vieux qu’on bâtit des arcs de triomphe et qu’on grave sur la pierre ou le bronze des noms éclatants de victoires ! Braves gens ! Pauvres gens !

La gloire, la gloire, est-ce donc un mot ?…

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