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Récits héroïques

LE VOLONTAIRE

Reading edition

— 1792 —

Au mois de mars 1793, les troupes de l’armée de Custine, casernées dans Mayence, qu’elles avaient arraché à l’ennemi, reçurent du général en chef l’ordre de sortir de la ville et de se replier sur les Vosges. Au besoin, Custine voulait s’enfermer dans Strasbourg pour y résister à l’armée prussienne qui venait de passer le Rhin et s’avançait, disait-on, formidable. Quelques bataillons de volontaires, renforcés d’artillerie, avaient déjà quitté la place, et campés en hâte sous Mayence, attendaient le jour avant de se remettre en marche, tandis que les Prussiens, au lieu de leur livrer passage pour les entourer et les écraser ensuite, se préparaient simplement à leur barrer le chemin.

Le camp dormait. On distinguait, dans la nuit, les grands plis droits des tentes grises. Les canons sur leurs affûts allongeaient leurs gueules puissantes. Un rayon indécis parfois venait frapper les cuivres et l’on apercevait vaguement des reflets jaunes. Sur le ciel les caissons se découpaient nettement, et l’on eût dit, à voir les rayons immobiles et noirs des grandes roues, d’immenses toiles d’araignées suspendues là-bas et guettant. Point de bruit, un calme mystérieux et inquiétant : ces bataillons, couchés pêle-mêle sur la terre et sous les arbres, semblaient retenir leur souffle et se dissimuler. Des lumières adoucies, trouant d’un reflet livide la toile verdie, comme une tache d’huile sur un papier brouillard, révélaient seules qu’il y avait, par là, sous les tentes, des êtres vivants. Les sentinelles marchaient d’un pas assoupi le long des batteries. On voyait aller et venir, sans presque l’entendre, quelque artilleur, son arme entre ses bras croisés, son sabre battant son mollet gauche. Il baissait la tête et songeait, ou dormait, tout en marchant. Une paillette égarée, un reflet douteux venait s’accrocher parfois au brillant de ses armes. C’était tout. Et près de là, noires et comme attentives, une file de voitures d’ambulance, avec les trousses en bataille sans doute, les bistouris aiguisés pour ouvrir les chairs, et les bêches et les pioches, toutes prêtes pour enterrer les morts.

Étendus au hasard, jetés pour ainsi dire à terre, quelques soldats, encore éveillés, parlaient tout bas, couchés sur le sol, avec une pierre pour oreiller. D’autres, accroupis autour des feux, dormaient, leur fusil entre les jambes, leur tricorne enfoncé sur les yeux, dans l’attitude des momies mexicaines. Des officiers passaient, enveloppés dans leurs grands manteaux et frappant du pied pour se réchauffer. Seul, assis contre un arbre, à deux pas des voitures d’ambulance, un jeune homme, le regard fixe et comme perdu dans la nuit, songeait. C’était un volontaire, arrivé de Paris depuis fort peu de jours, le citoyen Michel Verdure, un mois auparavant homme de loi, avocat, et maintenant soldat au service de la patrie.

Il n’avait pas vingt-cinq ans. De grands cheveux noirs tombaient sur le collet de son uniforme ; un visage maigre, intelligent et fier, de grands yeux embrasés d’enthousiasme et point de barbe. Il ressemblait à un Saint-Just brun. Michel avait là-bas, à Paris, dans cet autre terrible et bouillant champ de bataille, un vieux père, ex-greffier au Châtelet, et qui, timide, facilement effrayé, royaliste d’ailleurs par reconnaissance et par habitude, avait poussé les hauts cris lorsque la fièvre révolutionnaire, cette irrésistible fièvre, s’était emparée de son fils.

C’était peut-être à lui que songeait le volontaire. Il avait pleuré, le vieillard, lorsqu’un matin de février, sous la neige, avec d’autres jeunes gens des faubourgs, Michel était parti, chantant la Marseillaise. C’était une carrière brisée. Le bonhomme maintenant resterait seul et n’aurait d’autre but à Paris que d’aller, sur une tombe du cimetière des Enfants-Rouges, converser (comme si elle entendait encore) avec la « mère du petit », avec la morte. Peut-être, dans sa rêverie, Michel voyait-il le logis de la rue des Vieilles-Haudriettes, où il avait grandi, où ce vieillard était resté.

Ou plutôt il songeait aux combats du lendemain, à cette retraite devant les Prussiens, à cette marche en arrière, au territoire de la République envahi peut-être bientôt une seconde fois. Tout ce qu’il y avait alors d’angoisse et de résolution, de tristesse et d’espoir dans cette France assiégée, se trouvait dans cette âme de jeune homme et dans ce cœur épris de sacrifice.

Michel ne s’endormit qu’au matin. Un roulement de tambour le réveilla brusquement. Il fallait se mettre en route. Les bataillons de volontaires se formèrent, avec leurs équipements bizarres, les uns, coiffés d’un tricorne roussi, d’où pendait une crinière chauve, les autres avec un mouchoir enroulé autour du front, guêtrés, leurs culottes jaunies ou des pantalons rayés, frangés au bas et troués aux genoux, plusieurs avec un casque de rencontre, revêtus encore de la carmagnole, la plupart sordides, couverts de la poussière de la route ou de la boue du campement, bronzés, noircis, mais un rayonnement dans le regard, et la flamme dans leurs mouvements.

La petite troupe se mit en marche dans le brouillard du matin. On traversait des prés couverts d’une rosée froide. Les vieux riaient de la fatigue des nouveaux ou des précautions qu’ils prenaient pour ne point mouiller leurs chaussures crevées. Parfois une voix s’élevait qui marquait le pas avec le Chant du Départ ; une plaisanterie partait, fusée qui allumait et faisait, de rangs en rangs, crépiter le rire. Des volontaires soufflaient dans leurs doigts et se plaignaient de l’onglée. A quoi, d’une voix rude, il s’en trouvait qui répliquaient : « Ça se plaint ! Ça a froid ! Aristocrates ! » ou : « Fillettes ! »

Tout à coup, quelques grenadiers, marchant en éclaireurs, se replièrent sur les bataillons. Ils venaient d’apercevoir les Prussiens, postés dans un petit bois ; les soldats de Sa Majesté attendaient au passage les soldats de la République. Les officiers commandèrent halte, et le bataillon de Michel, qui marchait en avant, se mit en devoir d’engager le combat. On entendait çà et là le bruit sec des fusils et des chiens qu’on armait.

« Eh bien, muscadin, dit un soldat à Michel d’une voix rude, voilà le moment !

— Ne crains rien, citoyen, ça ira, » répondit le jeune homme avec un sourire.

Michel se retourna entendant, derrière lui, le galop d’un cheval. C’était le citoyen Rewbell, commissaire de la Convention, qui accourait, suivi d’aides de camp.

« Eh ! que me dit-on ? Qu’y a-t-il ? demanda le commissaire d’un ton bref lorsqu’il eut rejoint ce bataillon d’avant-garde. On a vu l’ennemi ?

— Il est à portée de canon, citoyen commissaire, » répondit un des éclaireurs.

Et, comme si les Prussiens eussent voulu souligner ces paroles, un boulet, à quelques pas de Rewbell, passa avec un ronflement de toupie, et s’en alla briser le tronc d’un noyer tout près de là. Le cheval du conventionnel s’était cabré en hennissant ; mais Rewbell, le maintenant d’une main ferme, se tourna du côté des volontaires et leur dit :

« Citoyens, nous avons devant nous toute l’armée prussienne sans doute, et nous sommes peu nombreux. Il s’agit de passer sur le corps de ces gens-là ou de mourir. Vous avez devant vous des esclaves, et vous êtes des hommes libres. En avant !

— Vive la République ! » répondit le bataillon tout entier.

Michel se sentait au cœur un besoin de combat, un appétit de lutte. Les nerfs surexcités par l’insomnie, les yeux fiévreux, il planta son tricorne sur sa baïonnette : « En avant ! » s’écria-t-il en élevant en l’air son fusil. Le bataillon courait déjà du côté des Prussiens.

Au bout d’un moment, on aperçut, à l’entrée d’un bois, l’ennemi, attentif et muet. Les volontaires voulaient l’aborder à la baïonnette, lorsque la voix forte du commandant cria : « Halte ! » Les Prussiens avaient sur ce point concentré leur artillerie. Le bataillon, courant de ce côté, eût été broyé et haché. Michel entendit bientôt les boulets gronder, et ressentit cette impression de chaleur, se trouva dans cette atmosphère d’un brun-rouge dont parle Gœthe. La terre tremblait ; on distinguait, à travers le ronflement du canon, le sifflement des balles. Les volontaires, écrasés, se replièrent dans un chemin creux, tandis que l’artillerie, sous le feu des Prussiens, venait se mettre en ligne.

Michel éprouvait comme des envies de crier, de bondir, de courir aux Prussiens et de lutter corps à corps. Il regardait, autour de lui, les visages. Quelques-uns étaient pâles, tous étaient décidés. Il y avait beaucoup de blessés. Un jeune homme, la poitrine trouée, regardait couler son sang.

Le canon français maintenant répondait au canon prussien. Ce duel se prolongea pendant de longues heures. Les boulets tombaient, s’enfonçaient dans la terre, couvraient de boue les artilleurs de la tête aux pieds ou les coupaient en deux.

« Est-ce que nous resterons là longtemps ? demanda Michel.

— En avant ! » dit un vieux soldat d’une voix rude.

Le commandant leva son sabre en l’air, les tambours, — des tapins de quinze ans, — battaient la charge, et, avec de grands cris, le bataillon courut aux Prussiens. Une décharge terrible les attendait. Il y eut dans cette foule comme le remous des épis de blé sous le vent : la troupe ondula. Michel vit tomber à ses côtés des compagnons qui tout à l’heure lui parlaient. Frappés par devant ils s’aplatissaient sur le nez. Les corps, tombant sur la terre, rendaient un son mat.

« En avant ! » répéta le commandant.

La charge battait toujours. Michel s’élança ; mais brusquement, il lui sembla qu’il venait de recevoir un coup de canne. Étourdi, il s’arrêta, balbutia quelques mots indistincts, tourna sur lui-même et tomba à son tour.

Sa dernière pensée fut une pensée de rage :

« Les Prussiens nous écrasent ! »

La canonnade avait duré longtemps, et c’était vers le soir que Michel avait été blessé.

Il faisait nuit lorsqu’il reprit connaissance. Michel regarda autour de lui, cherchant à s’orienter, à deviner où il se trouvait et en quelles mains. Était-il encore parmi des Français ? L’ennemi, maître de la position, ne l’avait-il pas fait prisonnier ? Il se rappelait la fusillade terrible, les boulets qui fauchaient le bataillon. Il glissait sur la terre, qu’une petite pluie fine, tombée après le combat, avait faite humide. Le ciel était noir, gros de nuages. Michel ne pouvait qu’indistinctement apercevoir, dans cette ombre, des formes vagues, étendues çà et là, des silhouettes d’arbres aux branches à peine feuillées, et, — comme grandie par la nuit, — à quelques pas une charrette embourbée, brisée sans doute, et qui lui sembla énorme. Il essaya de se soulever. Il éprouvait dans la tête comme un grand vide. Avec un effort il se mit sur ses genoux : son œil s’habituait à ces ténèbres. Il vit maintenant que les formes étendues étaient des blessés ou des cadavres. Au loin, pas une sentinelle, aucun bruit. On les avait tous abandonnés.

« Allons, se dit Michel, je ne suis pas prisonnier. »

Il se sentait affaibli ; son sang avait dû abondamment couler. Il voulait se relever pourtant. Mayence, après tout, n’était pas loin ; en suivant le cours du Rhin, il y arriverait bientôt, peut-être avant le jour. On avait dû se battre près de Laubenheim. Mais s’il se trompait ? S’il allait se jeter dans les avant-postes prussiens ? Et puis aurait-il la force de se traîner jusque-là ! Il s’était levé, et, comme il sentait sa tête tournoyer encore, il s’appuyait maintenant contre un arbre. Il lui sembla bientôt qu’il entendait, à quelques pas de lui, murmurer, avec des gémissements, des paroles françaises.

« Qui est là ? dit Michel. Etes-vous blessé ? »

On ne répondit pas. Michel eut cette idée, que les mots confus qu’il venait d’entendre sortaient d’une bouche d’agonisant.

« Pauvre diable ! songeait-il. Mourir là ! »

Michel s’était approché, titubant, de cet endroit d’où venaient les plaintes. Il éprouvait un soulagement extrême, il sentait littéralement la vie lui revenir peu à peu. Il regardait les morts étendus, assez nombreux, et dans cette nuit sans étoiles, il eût reconnu les Prussiens et les Français à leur taille, ceux-ci plus petits et plus maigres. A deux pas de la charrette, il s’arrêta.

« A moi ! » lui dit en français une voix faible, la voix de tout à l’heure.

Il s’avança, saisit au hasard une main qu’on lui tendait, et qui se crispa en se cramponnant à la sienne.

« Vous êtes Français, n’est-ce pas ?

— Oui. Et vous ?

— Moi aussi.

— Où êtes-vous blessé ?

— Là, au côté… Une balle…

— Pouvez-vous marcher ?

— J’essayerai ! »

Michel s’était penché sur le blessé, et, l’aidant à se relever, le tenait sous les bras en lui disant :

« Courage ! un effort !

— Tudieu ! fit l’autre, ce n’est pas facile ! Là, merci, monsieur… »

Ce mot de monsieur fit légèrement tressaillir le volontaire : c’était un ennemi assurément qu’il secourait là. Un Français l’eût appelé citoyen.

« Allons, dit-il, vous ne pouvez pas regagner Mayence avec moi.

— Pourquoi ? fit le blessé…

— Les vôtres vont peut-être revenir. Demeurez là. A Mayence, vous seriez prisonnier !

— Eh ! vertubleu, et que m’importe à moi ? Votre bras, je vous prie. Ouf ! j’aime mieux être prisonnier avec des compatriotes que libre avec des Prussiens. »

C’était un de ces émigrés qui combattaient aux côtés du roi de Prusse et qui l’avaient accompagné en Champagne, sur cette route de Paris, où Sa Majesté stupéfaite avait rencontré le canon de Kellerman et les combattants de Valmy. Un émigré ! Michel, quelques heures auparavant, lui eût jeté le nom de traître au visage : il lui servait maintenant d’appui, le soutenait et le guidait comme un enfant. Mieux que lui l’émigré connaissait le pays ; on s’était battu à quelques minutes de Weissenau, où l’on pouvait chercher asile. C’eût été peine perdue. Les habitants avaient fui et mieux valait encore aller droit à Mayence.

L’émigré avait sur lui une gourde emplie de kirsch, dont ils burent, l’un et l’autre, pour se donner des forces. Le petit jour venait. Cette lueur blafarde du matin montait lentement, et, du côté du Rhin, venait un brouillard froid. Michel et ce blessé étaient peut-être les seuls êtres vivants qu’on eût laissés sur ce champ de combat. D’un pas lourd, hésitant parfois, ils marchaient sous cette lumière douteuse. Vingt fois Michel se sentit près de s’arrêter ou de s’évanouir. Ses pieds se collaient à la terre, ses oreilles bourdonnaient ; une terrible angoisse le prenait à la gorge. Il lui semblait que s’il tombait là, il y mourrait. Son compagnon, horriblement pâle, s’appuyait sur lui et ne parlait pas. Tout à coup, le malheureux s’arrêta net, et d’une voix brisée : « C’est assez, » dit-il à Michel. Il poussa un grand soupir et s’affaissa sur le sol. Michel le crut mort, et lui mit la main sur le cœur.

« Oh ! fit le blessé doucement, il bat encore. C’est tout à l’heure qu’il ne battra plus. Allons, tout est dit. Votre nom, au moins, monsieur, que je sache pendant cette dernière minute à qui je dois…

— Michel Verdure, citoyen. »

Au mot de citoyen un triste sourire illumina ce visage livide de moribond.

« Citoyen ! murmura l’émigré… un grand et beau mot !… Vous êtes volontaire, vous, vous vous battez pour votre foi. Moi, je meurs niaisement, et pourquoi ? Savez-vous pourquoi ? J’ai émigré parce que le décret de 1790 exigeait que tout le Royal-Comtois renonçât à porter ses cheveux en catogan et prît la queue nattée comme tout le monde. Que le diable emporte le décret ! J’aurais servi la République, moi aussi, sans cette maudite… mode… mais les cheveux nattés, fi ! c’est trop laid !… Bon pour des goujats… Près d’Amiens, il y a trois ans, nous nous sommes battus pour nos coiffures contre le régiment d’Anjou-Infanterie, qui a adopté la mode nouvelle. Bah ! on se fait tuer pour pis que cela… Je veux porter mes cheveux à ma guise… c’est bien le moins… »

Il essayait de sourire et de railler, et ses yeux, dont les prunelles s’élargissaient, regardaient à l’horizon, dans l’aurore, les tours des églises de Mayence, le clocher et la coupole du Dom, qui se détachaient sur le ciel gris. Un coup de vent apportait de ce côté les appels de la diane.

« La diane ? fit l’émigré en tressaillant. Allons, debout, je veux mourir debout ! Soutenez-moi, » dit-il à Michel.

Le volontaire le prit dans ses bras.

« A la bonne heure, fit le mourant. C’est bien. Si vous venez rechercher mon corps de ce côté, dit-il, souvenez-vous que je veux qu’on m’enterre avec cette coiffure-là. Les émigrés de Coblentz portent la cocarde blanche, les émigrés d’Angleterre portent la cocarde noire. Moi, ma foi, moi… je veux… Tenez, mettez la cocarde tricolore à mon cadavre… Après tout, les couleurs en sont plus charmantes… Mais surtout laissez-lui le catogan. Ah !… au fait… Je m’appelle… vous en souviendrez-vous ? le citoyen Robert de Piennes… Je dis citoyen, vous entendez ? Citoyen comme vous ! Pourquoi pas ? Je vous ai bien embarrassé jusqu’ici. Oui… mais voilà votre fardeau qui s’en va ! Merci ! Après cela la vie n’est point chose si précieuse. Et surtout battez les Prussiens ! »

Il tomba sur le revers d’un fossé. Michel le regarda un moment, se pencha sur lui, le secoua, lui versa sur les lèvres les dernières gouttes de kirsch pour le rappeler à la vie. Le cœur ne battait plus.

« C’est fini, » dit le volontaire.

Il regarda autour de lui pour chercher du secours, pour appeler un aide. Personne. Le jour était venu, mais dans les champs déserts les paysans effrayés n’allaient plus à l’ouvrage. Michel donna un dernier regard à M. de Piennes. Il lui sembla qu’un sourire d’ironique et fière résolution relevait la lèvre de ce mort, dont on apercevait les dents blanches et serrées.

« Il est mort en citoyen, songeait-il, et si on trouve ici son cadavre, on l’enterrera comme celui d’un suspect. »

Michel eût arraché la cocarde de son tricorne pour l’attacher à la poitrine de M. de Piennes. Mais, blessé à la tête, il avait pour toute coiffure son mouchoir noué autour de son front. Il allait s’éloigner lorsqu’il se rappela qu’il avait gardé sur lui sa carte du Club des Cordeliers, et, la tirant de sa poche, il raya son nom d’un coup de crayon et écrivit :

« Celui-ci s’appelle Robert de Piennes, mort citoyen de la République française une et indivisible. »

« C’est bien cela qu’il a voulu, » songeait Michel.

Il mit le papier entre les doigts crispés du mort et s’éloigna, regardant toujours, avec anxiété, si l’émigré ne remuait pas.

Le Dom de Mayence était encore loin. Le volontaire, épuisé, les yeux sur ce clocher où flottait indistinct un drapeau tricolore, se hâtait, comme un coureur hors d’haleine qui va tomber, mais du moins en arrivant au but. Il était, lui semblait-il, plus vaillant et plus fort tout à l’heure, lorsqu’il lui fallait soutenir ce blessé. Sa tête, peu à peu, semblait s’être alourdie. Ses jambes, affaiblies, pliaient.

« Je ne veux pourtant pas mourir là, » disait tout haut Michel Verdure…

Il avançait, marchait, redoublait d’efforts. Parfois aussi il s’arrêtait : il croyait entendre des voix, des bruits confus, des roulements de caissons. Sa blessure lui donnait comme le délire. Tout, au contraire, était calme dans ces champs où courait la sève, où s’ouvraient les premières feuilles. Dans les profondeurs de ces plaines, à l’horizon, derrière ces murailles, là-bas, sur l’autre rive du Rhin, qui eût deviné deux armées prêtes à s’entr’égorger ? Il y avait dans l’air comme des chants d’oiseaux ou des bourdonnements d’insectes.

Exténué, Michel avançait toujours, mais le Dom paraissait s’éloigner. La route était plus longue qu’il n’avait cru. Ces bruits de clairon, apportés par le vent du matin, l’avaient abusé. Il se trouva soudain pris d’une lassitude immense. A quoi bon marcher ? Pourquoi ne pas tomber là, comme l’autre, et comme tant d’autres de ses compagnons ? Si les hussards de Cassel venaient de ce côté au fourrage, ils le traîneraient, le rapporteraient en croupe à Mayence. C’était le seul espoir. Quant à avancer maintenant, impossible. Michel éprouvait dans la tête des douleurs horribles. La fièvre lui revenait. Il se laissa aller à terre avec un soupir profond, murmura encore un de ces magiques mots qui couraient alors sur les lèvres des mourants et s’évanouit.

Ce ne fut pas un hussard de Cassel, mais un jeune homme de Mayence, Otto Schwartzen, qui trouva Michel Verdure étendu sur le chemin. Otto, ce matin-là, était allé, herborisant, du côté de Laubenheim. Il aperçut ce corps sanglant et s’assura qu’il respirait encore : il donna les premiers soins au blessé, et avertit les avant-postes français qu’un volontaire moribond avait besoin de secours. Des hommes d’ambulance rapportaient Michel sur les brancards déjà tachés de tant de sang, lorsqu’à la porte du grand hôpital, un chirurgien fit des difficultés pour recevoir le moribond.

« Nous sommes encombrés ; les salles sont empestées de malades. Emportez ce nouveau venu au Dom ou logez les blessés chez les habitants. Que diable ! ils doivent bien nous aider un peu, je pense !

— Citoyen, dit Otto qui avait suivi, vous avez raison. Il fit un signe aux soldats, leur dit : Venez, et les conduisit, tout près de là, à l’angle de la place Gutenberg, devant une petite maison dont il ouvrit la porte, en appelant : Magdet ! »

Une vieille femme mit soudain la tête à la fenêtre, glissant un regard dans la rue avec un air effrayé :

« C’est moi, Magdet, dit Otto, et je vous amène un blessé. »

La vieille femme descendit en hâte.

« Prévenez mademoiselle de Smeyer, fit le jeune homme. Mon logis est trop étroit pour servir d’ambulance, et je sais que le dévouement et la charité d’Elisabeth sont tout acquis à un citoyen du monde et à un Français ! »

Michel Verdure avait repris connaissance en route, mais pour s’évanouir de nouveau. Il revint à lui, couché dans un lit auquel rapidement Magdet mit les draps les plus beaux, et, en rouvrant les yeux, il éprouva comme une sensation de bien-être. Il avait encore devant lui ce paysage indécis d’un matin de printemps frileux : la longue route solitaire ; Mayence, au fond, but désiré qu’on n’atteindrait pas. Et voilà qu’il se retrouvait dans une chambre allemande, où tout luisait de propreté, — ce sourire des choses, — où les grandes armoires de chêne reflétaient le soleil de la rue, où le tic-tac d’un de ces coucous de la Forêt-Noire semblait avoir bercé son sommeil. Et tout cela était gai et sentait bon.

Il laissa échapper un soupir satisfait, le soupir enfantin des souffrants, et comme si c’eût été une plainte, à ce bruit il vit entrer doucement un jeune homme, grand, blond et maigre, puis une jeune fille qui vint à son chevet, et d’une voix douce, sans accent germanique, lui demanda :

« Souffrez-vous, monsieur ?

— Moi ? » fit Michel sans répondre.

Et il la regardait. Sa taille était svelte, élancée, prise dans un de ces caracos du temps, qui sculptait sa poitrine et la rendait plus charmante. De longs cheveux noirs roulaient aux deux côtés de son visage, d’une blancheur lactée. Elle ouvrait sur le blessé de grands yeux aux prunelles brunes et pleines d’une bonté fière.

« Mais où suis-je donc ? demanda Michel. Pourquoi ne suis-je pas à l’hôpital ?

— Les Français ont été repoussés par les troupes allemandes et se sont repliés sur Mayence. Vous êtes chez mademoiselle de Smeyer, citoyen, répondit le jeune homme, chez de bons patriotes allemands, qui veulent, comme vous, la liberté universelle et rêvent la grande concorde humaine ! »

Otto Schwartzen avait parlé avec une énergie singulière, de la voix altière d’un tribun. De toutes ces paroles vibrantes et généreuses, Michel n’avait pourtant retenu qu’un mot : mademoiselle de Smeyer. « Mademoiselle ? » Il la regardait toujours de son regard fiévreux, et Elisabeth, sans baisser les yeux, répondait à ce regard étonné par un sourire qui voulait dire :

« Soyez sûr que nous vous sauverons ! »

La blessure de Michel n’était pas grave. Elle lui donnait pourtant assez souvent des accès de fièvre. Il s’agitait alors, voulait partir, s’élançait hors du lit, où Otto le maintenait doucement ; puis revenu à lui, se retrouvant dans ce milieu calme et sain, dans des draps embaumés, avec mademoiselle de Smeyer à ses côtés, qui veillait et le regardait de ses yeux profonds, il éprouvait bientôt une sensation pénétrante, il se sentait comme rafraîchi, baigné d’une atmosphère nouvelle. Une semaine auparavant, il courait les champs, couchant au hasard des marches, et maintenant, dans cette hospitalière maison, il croyait retrouver le toit maternel, la noire et chère maison de la rue des Vieilles-Haudriettes.

« Comment vous trouvez-vous ? » demandait bien souvent la vieille Magdet avec sa voix basse ; et il semblait à Michel retrouver dans ce timbre caressant et un peu cassé, comme un accent de la mère restée là-bas, à Paris.

« Savez-vous à quoi je pense, mademoiselle ? dit-il un matin à Mlle de Smeyer, je pense à ces malheureux soldats qui n’ont pas eu la bonne fortune d’être blessés comme moi. Je vois bien qu’à la guerre les plus chanceux sont précisément ceux-là que n’épargnent point les balles. »

Peu à peu, Michel reprenait des forces, il sentait, pour ainsi dire, sa blessure s’effacer. Il se levait, il regardait, par la fenêtre, les patrouilles défiler, il écoutait tonner le canon. Il avait hâte de retourner à son poste.

« Non, vous êtes trop faible encore, » disait Otto Schwartzen.

Michel s’inquiétait avant tout des travaux du siège ; il fallait qu’Otto lui apportât chaque soir les nouvelles de la journée, chaque matin les nouvelles de la nuit. C’était là le vrai remède. Les coups de feu semblaient répondre par un douloureux écho dans la poitrine du blessé, et son pouls, alors que le bruit de la fusillade éclatait, battait plus fort et plus vite.

« Vous aimez donc bien la guerre ? lui demanda un jour Otto Schwartzen d’une voix lente.

— Je la hais, dit Michel, mais j’aime la République. Nous autres, Français, nous ne combattons, à cette heure, que pour la paix générale et l’affranchissement du monde. Aussi notre cause est-elle invincible.

— Vous avez raison, réplique Otto. Cette boucherie peut devenir sainte à son heure. Mais maudits soient tous ceux qui la rendent nécessaire ! »

Ils se connaissaient maintenant l’un l’autre. Otto Schwartzen était le fiancé d’Elisabeth. Orphelins tous deux, elle ruinée, lui pauvre, et forcé d’élever un frère plus jeune que lui, qui grandissait sous ses yeux, ils étaient entrés dans la vie, unis déjà par une communauté de malheur. Ensemble ils avaient grandi ; à quelques années de distance, ils s’étaient trouvés isolés et sans parents. Le vieux Schwartzen, maître de chapelle de l’Électeur, avait mis tout ce qu’il possédait, toutes ses ressources et tous ses espoirs, la réalité et le rêve, — sur la tête de son fils aîné. « Je fais pour toi tout ce que je puis, Otto, tu feras pour Franz ce que tu pourras. » Franz, le dernier né d’une union sainte, avait coûté la vie à sa mère. Quand le père Schwartzen mourut, l’enfant avait cinq ans. Otto, son aîné, était déjà docteur. Il avait marqué son passage dans les Universités par des succès vaillants. Ardent, généreux, l’âme embrasée de ce feu sacré qui venait de France, il portait en lui toute la flamme de ce grand siècle calomnié, le siècle qui a fait le plus pour l’humanité et le droit, le siècle de Diderot et de Voltaire. Peu ambitieux, d’ailleurs, au lieu de porter à Berlin sa science et de chercher une vaste scène pour ses désirs, il rentra en sa maison natale, à Mayence, où il s’enferma avec ses livres, dans le vieux logis où il était né, à l’ombre de l’ancien château électoral.

Il y avait longtemps déjà qu’il n’était revenu là ! Il était demeuré, le front penché sur les livres, à Heidelberg, à Bonn, à Gœttingue. La science avait pâli son jeune visage, maigre et fier, encadré de longs cheveux blonds, qu’il rejetait en arrière de chaque côté des tempes, et qui lui donnaient je ne sais quoi d’inspiré et de fier. Il s’était transformé, il avait grandi ; mais ici tout était à sa place comme jadis, et il s’assit, avec une respectueuse émotion, dans le fauteuil où jadis s’asseyait son père. Il voulait garder le petit Franz avec lui, l’élever, l’instruire et en faire un homme.

A Mayence, il n’avait laissé d’autre souvenir que celui d’une petite fille qu’on asseyait autrefois à ses côtés, en leur faisant jouer du clavecin, dans le salon d’un pauvre gentilhomme dont son père, l’humble musicien, était l’ami. Il la retrouva, charmante, mélancoliquement souriante, orpheline comme lui ; elle lui tendit la main, ils causèrent du passé, ils remontèrent doucement vers ces souvenirs baignés de brume bleue de l’enfance. Ils se rappelaient que leurs pères, en riant, disaient jadis qu’ils les marieraient. Et la vieille nourrice d’Elisabeth, Magdet, hochant la tête, répétait : « Ne rions pas. Les paroles des morts sont sacrées. Oui, vous êtes fiancés dès longtemps, et le bonheur est fait pour vous. »

Le bonheur ! Ils n’avaient guère connu, ces deux enfants, que la détresse. Leur sympathie venait peut-être de la fraternité de leurs souffrances.

« Vous rappelez-vous, disait-il souvent à Elisabeth, les soirs d’hiver, quand M. de Smeyer, prenant son violon, jouait avec mon père cette musique qu’il avait composée ? Nous écoutions, nous applaudissions. Ah ! ces vieux airs, je les sais toujours. Et quand je me les chante à moi-même, mes yeux tout à coup deviennent troubles, et je me mettrais à pleurer.

— N’était-ce pas cela ? » répondait alors Elisabeth.

Et sur le clavecin elle retrouvait les airs de l’enfance, tandis qu’Otto, tout ému, la regardait et revoyait, en la regardant, tout son passé évanoui !

Ainsi la calme idylle de leurs honnêtes amours était comme trempée de larmes. Ils se sentaient unis par ces liens d’autrefois. Ils s’étaient fiancés l’un à l’autre. Ils s’aimaient d’une affection douce, d’une fraternelle tendresse. Michel Verdure savait tout cela. Dans les causeries qu’avait fait naître cette intimité entre le blessé et le garde-malade, le volontaire s’était livré, on s’était confié à lui. Et Michel avait répondu à ces confidences d’un calme et touchant roman par sa propre histoire, bruyante, toute d’orages et de traverses.

« Vous avez vécu ici, dans ces maisons paisibles, laissant le murmure du Rhin bercer vos rêveries. Moi, j’ai grandi dans la lutte, dans l’atmosphère de salpêtre des dernières années de la monarchie. Je n’ai souffert ni la misère ni la faim. La bonne vieille mère veillait à tout, et trempait la soupe chaque soir. Elle se saignait, elle aussi, pour faire de son fils un savant. Je ne devins pas savant, mais de bonne heure, sur les bancs d’étude, j’appris ce que signifiaient les mots liberté et justice. J’allais aux représentations du Mariage de Figaro, applaudissant à tous les soufflets que le laquais donnait à la noblesse, et que les nobles, dans la salle, recevaient sur les deux joues en riant. J’avais vingt ans quand on prit la Bastille. J’y étais. J’ai porté sur mes épaules les prisonniers, à barbe blanche, éblouis par la lumière et tordus par la prison. J’ai senti mon cœur s’épanouir avec la Révolution, j’ai grandi avec elle. Tous les hommes qui l’ont servie, quelles que soient leurs nuances, je les ai aimés, depuis Mirabeau jusqu’à Barnave. Que de beaux spectacles ! Quelles journées de fièvre ! J’ai traîné la brouette en chantant le jour de la Fédération ! J’ai eu sur la tête ce coup de soleil réchauffant d’une lumière nouvelle. Chère France ! Je suis fier d’être ton fils. Mon pays, il a brisé les abus, jeté bas les préjugés, donné son cœur, donné le sang de ses veines pour la liberté du monde ! La délivrance de notre patrie, c’est l’affranchissement de la vôtre. Liberté, le beau mot ! la grande chose ! Et quand nous la proclamions d’une voix si haute que l’univers entier allait l’entendre, les rois ameutés se jettent sur cette terre libre pour la dépecer comme des chiens à la curée ! Alors, un appel déchirant est sorti de toutes les poitrines, le drapeau noir a flotté sur l’Hôtel-de-Ville, le canon d’alarme a jeté sur le Pont-Neuf son qui-vive héroïque ; d’une frontière à l’autre ont retenti les mêmes cris : La patrie est en danger ! J’ai jeté le costume d’avocat, laissé les livres et les plumes, envoyé les paperasses au vent de la Seine, et, le fusil au poing, la baïonnette en avant, je me suis jeté sur les soldats du despotisme, en soldat volontaire, avec la tyrannie devant moi et le droit derrière moi, qui, sous les balles, les boulets et les biscaïens, me poussait par les épaules ! »

En parlant, Michel avait comme une fièvre qui semblait inquiéter Elisabeth. Elle attachait sur lui de grands yeux étonnés et interrogateurs. Elle tremblait que la blessure du convalescent ne se rouvrît. Elle demeurait, comme fascinée, ses grands yeux sur le jeune homme exalté, et qui parlait alors comme du haut de la tribune des Jacobins. Elle laissait ses doigts s’arrêter sur les linges qu’elle cousait pour les blessés ou sur la charpie, et, muette, elle contemplait Michel, dont le regard jetait des flammes.

Alors Otto se levait tout droit, redressait sa haute taille maigre, et levant ses grands bras :

« Voilà pourquoi, disait-il d’un geste inspiré et avec un enthousiasme un peu mystique, je l’aime cette France, qui porte dans son sein la destinée de la liberté. Soldat de Dieu, dit Shakespeare, elle est surtout le soldat des peuples. Citoyen, vous ne savez donc pas que nos entrailles ont tressailli à la nouvelle de votre délivrance ? Le pont-levis brisé de la Bastille faisait tomber toutes les chaînes. Les nations sont solidaires. Vos armées de liberté sèment dans nos villages les idées de liberté, qui germeront demain. Mon Allemagne ! Teutonia ! Teutonia ! tu ne sens donc point passer sur tes forêts le vent de liberté qui vient de France ? Tu as beau envoyer contre ces combattants du droit tes légions énormes et tes grenadiers, la force vient du point où souffle l’esprit. Prussiens, Autrichiens, armée du prince royal, armée de Condé, ces volontaires auront raison de vous, car ils s’appellent le dévouement, la liberté, le patriotisme et le droit.

« Eh ! vive la République ! citoyen, concluait Michel, quand Otto, recueilli, éloquent à la façon germanique d’Anacharsis Clootz ou d’Adam Lux, s’était tu. Nous sommes du même avis. Donnons-nous la main. »

Que de fois, après ces causeries, seule en sa chambre, Elisabeth avait-elle tout bas, avec une sorte de terreur vague, répété les paroles ardentes du soldat ! Que de fois aussi Michel, avant de s’endormir, avait-il revu le regard clair de Lisbeth, — Lisbeth, comme l’appelait Otto Schwartzen, — attaché sur le sien !

Une fois guéri, il voulut sortir, reprendre aussitôt son service. Son bataillon venait, quelques jours auparavant, d’enlever Sainte-Croix aux Autrichiens. Il ramenait des prisonniers en ville, de grands cuirassiers lourds, tandis que l’église et le bourg en flammes, incendiés par nos grenadiers, brûlaient à l’horizon. On fit bon accueil à Michel, qui apparaissait comme un revenant.

« Hé ! muscadin, dit Brutus Toussaint, patriote enragé, qui regardait assez souvent d’un œil railleur les mains blanches de Michel, nous ne sommes donc pas tout à fait mort ?

— Pas tout à fait, citoyen. Il me reste encore à brûler plus d’une cartouche au service de la République. »

Michel croyait, d’ailleurs, en marchant par les rues de Mayence, se trouver dans une autre ville.

Le blocus, que les ennemis resserraient, s’abattait là comme une épidémie. La famine avait pris cette ville assiégée à la gorge. Les soldats, déguenillés, couraient les rues, cherchant leur nourriture au coin des bornes, aux angles des maisons, dans les détritus, comme les pourceaux. Michel parcourait, le cœur attristé, ces carrefours, qui sentaient la maladie, la faim, la mort. De vieilles femmes étaient là, accroupies, regardant la terre d’un œil fixe ; des mères présentaient aux soldats de petits enfants qui demandaient du pain. Des spéculateurs (il s’en trouve partout et toujours) avaient établi, dans des maisons aux toits enfoncés par les bombes, des débits de viande où l’on dépeçait et vendait de la chair de cheval. Le tarif, écrit à la main, en langues allemande et française, sur une vieille enseigne écornée par les balles, se balançait au vent en grinçant. Les soldats s’assemblaient parfois devant ces boucheries d’espèce nouvelle et protestaient :

« Comment ! disaient-ils, un chat, six francs ? Quarante-cinq sols la livre de cheval ? On rançonne les défenseurs de la patrie ! les trafiquants se glissent partout ! Voulez-vous leur faire concurrence, citoyens ? Allons au Rhin ! Le fleuve roule des chevaux morts. Harponnons-les au passage, sous les biscaïens allemands, et moquons-nous des fournisseurs ! »

En rentrant au logis de Mlle de Smeyer, d’où il n’était pas encore sorti, Michel se laissa tomber brisé, écœuré, sur un escabeau.

« Les misérables ! dit-il. Voilà la guerre ! Allemands, ils font mourir de faim les Allemands pour arriver jusqu’aux Français ! C’est horrible !

— N’est-ce pas ? » disait Lisbeth… en le regardant attendrie.

Otto prêtait l’oreille à la canonnade, qui, menaçante, éternelle, venait du côté du Rhin.

« Un jour se lèvera, fit-il, où l’homme n’aura plus d’autres armes que le scalpel et la charrue !

— Qu’il se lève demain ! » répondit Michel.

Le volontaire redevint bientôt soldat.

Ces nuits de juin, tièdes et étoilées, Michel les passait bien souvent dans la redoute du Rhin, en sentinelle, ou, veillant, absorbé par ce grand spectacle du vaste fleuve qui se déroulait sous les murs croulants de Mayence, par tous ces bruits de la nuit, appels de sentinelles, mugissements indistincts, plaintes qui traversaient l’ombre, coups de canon qui faisaient vibrer l’air, boulets qui passaient en sifflant, lugubres hurlements de chiens, murmures prolongés de ces sombres veillées, qui ressemblaient à des veillées de morts.

Il s’inquiétait bien peu, le vieux Rhin, de ces combats qui ensanglantaient ses rives. Il coulait, large, profond, superbe, avec de grandes nappes de lumière, des paillettes, des plaques luisantes. Les clartés de la lune donnaient au fleuve une mystérieuse et sinistre allure. Parfois, on apercevait, çà et là, quelque objet indistinct que roulaient les flots, cadavres d’hommes ou de chevaux, débris de fermes incendiées, bateaux courant à la dérive.

Michel, les yeux fixes, regardait tout cela, pendant que des bruits de sabres, des cliquetis d’éperons, les murmures sourds de la nuit berçaient son rêve.

Il éprouvait, comme tous les assiégés rejetés sans secours dans Mayence, la nostalgie du pays. Que faisait-on à Paris ? Que devenait la Révolution ? Que disait l’Assemblée ? Que faisaient aussi la vieille mère, les amis qu’on avait quittés ? Que de craintes, de terreurs, quelles angoisses ! Un matin, passant sous la grande porte, Michel entendit un grand bruit de voix ; les soldats couraient, se groupaient, se pressaient autour d’un jeune homme, un Parisien, qui venait de ramasser, près d’une batterie, un journal venu, sans aucun doute, du camp prussien, et que le vent ou le hasard avait apporté par là.

« Un journal ! Des nouvelles ! Il y a des nouvelles ! » criaient les soldats.

On se précipitait vers le jeune homme qui agitait triomphalement le journal au-dessus des têtes avides.

Des nouvelles de France !

Il y eut dans toute cette foule hâve et souffrante un rayonnant éclair de joie. Les yeux brillaient, les pieds trépignaient d’impatience. On allait enfin savoir ce qui se passait à Paris. Michel lui-même se sentait légèrement oppressé, et il regardait ce morceau de papier jaune que tenait le soldat, avec cette expression hésitante d’un homme qui relit l’adresse d’une lettre importante avant de l’ouvrir.

Que contenait-il, ce journal, et qu’allait-il apprendre à ces pauvres gens traqués, séparés des leurs, massés sur une rive du Rhin et sous les boulets ennemis ?

« Silence ! hurlait cette foule.

— Lis, Scevola !

— Lis donc ! »

Scevola avait jeté les yeux sur le journal, et toussant, donnant du ton à sa voix, et prenant la pose d’un homme qui se sent écouté :

« Gazette nationale ou Moniteur universel, dit-il, no 172, vendredi 21 juin 1793, l’an II de la République française.

— Eh ! passe donc le titre, clampin, dit Brutus Toussaint de sa voix rude.

— Ne faut-il pas tout lire, pour tout connaître ? Politique… Nouvelles de Paris… Écoutez-moi ça : « Le général Dumouriez a balayé la Convention comme le vent chasse les feuilles mortes… »

— Comment ? » s’écria, en jurant, Brutus Toussaint qui s’était approché.

Les auditeurs se regardaient les uns les autres. Le pauvre Scevola était devenu tout pâle, et maintenant sa main tremblait.

« Y a-t-il cela ? Qu’est-ce donc que ce sacré papier ? » répétait Brutus.

Michel se croyait le jouet d’une hallucination. On entend ainsi, dans les rêves, bourdonner des paroles qui vous vont droit au cœur et le brûlent. Il regardait Scevola qui jetait sur le Moniteur des yeux effrayés, et promenait ensuite ses prunelles à demi égarées sur la foule.

« Faut-il continuer, citoyens ? demanda le Parisien… savez-vous que c’est affreux, ce journal-là ? La Convention dissoute ! Dumouriez maître de Paris ! Le petit Capet proclamé roi sous le nom de Louis XVII et régnant avec une régence ! Tout cela est imprimé. Lisez. »

Il montrait le Moniteur aux soldats qui se penchaient sur le feuillet, et tâchaient, ceux-là mêmes qui ne savaient pas lire, d’en déchiffrer les caractères.

« Mille millions de tonnerres ! répétait Brutus en serrant les poings, est-ce que c’est possible, ces choses-là ? est-ce qu’ils se sont laissés, tous les bons, les Danton, les Billaud, les Romme et les autres, jeter à la porte comme des enfants ? Comment ! La République est finie ! Dumouriez a pris Paris ! Les Prussiens y sont peut-être ! Les Prussiens !

— Voyez, voyez, disait Scevola en agitant le journal. Les étrangers sont entrés par le faubourg du Temple ! Mon faubourg, à moi, mon pauvre faubourg ! »

Les exclamations, les cris d’étonnement ou de fureur, partaient du groupe comme par explosion. On entendait, au loin, le canon de la redoute des Clubistes, qui répondait par ses grondements à l’attaque de la troisième parallèle prussienne. Michel avait envie de courir au feu, de se jeter, comme un fou, au-devant des balles et de mourir sous le drapeau républicain, puisque la République était morte.

Il lui montait au cerveau comme une fièvre. Son sang battait.

Tout à coup, écartant la foule brusquement, il se jeta sur le papier que Scevola tenait encore, le lui arracha des mains et, le regardant avec rage :

« Voulez-vous que je vous dise ? s’écria-t-il. Ce papier ment ! Tout ce qu’on a imprimé ici est faux. Je n’ai point de preuves, mais j’en suis sûr. Est-ce que la Convention peut périr ainsi et terminer son œuvre par la honte ? La Convention chassée par Dumouriez, citoyens, cela est faux, je jure que cela est faux.

— C’est imprimé, répétait le malheureux Scevola avec désespoir.

— Regardez ce papier, continuait Michel. D’où vient-il ? Qui nous l’envoie ? Des émigrés, peut-être, des traîtres. Il nous dit que Paris appartient à la réaction. Si cela était, mes amis, il commencerait par déclarer que tous les citoyens dévoués ont été tués par les houzards de Dumouriez ou les grenadiers du roi de Prusse sur leurs bancs, comme les sénateurs romains sur leurs chaises curules. Où parle-t-on de la mort d’Hérault, de la mort de Desmoulins, de la mort de Cambon ? Je vous dis que ce journal en a menti. La Convention n’est pas morte ! Vive la Convention !

— Vive la Convention ! » répondit une voix forte, et les soldats aperçurent Merlin de Thionville arrêté auprès de Kléber.

La haute taille du soldat alsacien se dressait à côté de Merlin, dont la stature était pourtant superbe. Kléber, la tête nue, la poudre et la poussière dans ses cheveux crépus, se tenait à un ou deux pas en arrière de Merlin qui, le visage échauffé, ruisselant sous son chapeau de représentant, bossué et rougi au feu, le cou découvert, l’écharpe en lambeaux, le sabre tordu, s’avança vers Michel et lui tendit la main :

« C’est bien, citoyen, dit-il. Et voilà qui est parler en homme ! Ces numéros de journaux qu’on sème dans Mayence pour nous arracher l’espoir, pour mettre dans nos rangs la confusion, — comme si la garnison de Mayence, comme si les soldats de la République pouvaient faiblir, — ils sont imprimés à Francfort par des mains françaises. C’est je ne sais quel rebut de faiseurs de libelles qui les fabriquent. (Il avait pris le faux Moniteur et le mettait en pièces.) Les Prussiens les répandent parmi nous. Leurs soldats d’avant-postes nous les jettent comme des bombes plus terribles que les autres. Citoyens, prenez les lambeaux de ces mensonges de traîtres et renvoyez-les à l’ennemi en en faisant des cartouches.

— Vive la Convention ! » répétèrent les soldats, et ce cri vibrant partit comme un bouquet d’artifice.

Ils se partageaient déjà les fragments du journal, et Merlin, tirant de sa poitrine un papier déchiré :

« Sais-tu lire, citoyen ? dit-il à Michel.

— Le muscadin sait même le latin, répondit Brutus.

— Lis, » ajouta le conventionnel.

C’était le no 255 du journal d’Hébert : « La grande joie du père Duchesne de voir la Constitution acceptée par tous les citoyens de Paris, ses avis à tous les sans-culottes des départements, dont on veut nous faire peur, d’arriver promptement au milieu de nous, pour nous en donner ensemble des piles éternelles de réjouissance de ce que la République est sauvée, malgré les Brissotins, les Rolandins, les Buzotins et tous ceux qu’a soudoyés l’Angleterre pour nous mettre à chien et à chat les uns contre les autres, et nous détruire par le pillage, la guerre civile et la famine. »

« Vous l’entendez, citoyens ? dit Merlin de Thionville, lorsque Michel eut achevé. La Constitution est acceptée. Paris est libre. Dumouriez, traître envers la patrie, sera puni comme un traître. La Convention est toujours digne de la France, et nous, ses soldats et ses enfants, nous devons nous montrer toujours, comme nous le sommes, dignes de la Convention et de la patrie !

— Vive Merlin ! dit Scevola, qui répétait : Le faubourg est libre. Ils n’ont pas mis les pieds dans le faubourg du Temple. Vive Merlin !

— Allons donc ! fit le commissaire… Vive la République ! »

Il se retourna vers Kléber.

« Ces Brissiens, disait le général entre les dents avec son accent d’Alsace, ce n’est bas assez de lutter avec le fer et le feu, il faut encore qu’ils s’arment du mensonche !

— Les républicains se moquent de leurs fausses Gazettes nationales de Francfort comme de leur artillerie, répondit Merlin en souriant. Allons, viens ! »

Les soldats les suivirent un moment de leurs acclamations. Brutus Toussaint s’était approché de Michel, et lui tendant la main :

« Muscadin, lui dit-il, décidément tu es un homme !

— J’ai foi, voilà tout. Crois-tu que la République peut finir ainsi ?

— Et si elle finissait comme ça ?

— Nous nous ferions encore tuer pour elle, voilà tout.

— C’est juste. »

Il y avait, dans cette ville de Mayence, un coin où Michel Verdure était sûr de retrouver un peu de joie. C’était la maison de Mlle de Smeyer. Lorsque Otto n’était pas au club, Michel le rencontrait là, lisant tout haut quelque maître livre, tandis que la vieille Magdet écoutait et disait à Lisbeth :

« Je ne comprends point. »

Peu à peu Michel en était venu à considérer ce logis comme le sien. Il s’était senti invinciblement attiré vers cet enthousiaste Otto Schwartzen, dont le mysticisme même avait un charme. Il s’était habitué à causer avec Mlle de Smeyer, à se confier à elle, à se livrer, à se laisser aller à ce courant harmonieux des petits secrets qui vous entraîne et vous enivre en vous berçant.

Michel était maintenant comme pénétré d’un sentiment nouveau. Il n’avait jamais aimé. Sa jeunesse active s’était dépensée dans les premières luttes de l’aurore révolutionnaire : le jour, aux assemblées tumultueuses du Palais-Royal, écoutant pérorer l’énorme marquis de Saint-Huruge ; le soir, aux Jacobins, devant la tribune où montait quelque orateur superbe. Le temps manquait pour les idylles. Toute son énergie, Michel l’avait vouée au triomphe des idées naissantes. Il rêvait bien, comme tant d’autres, le foyer heureux, la compagne aimée, les enfants se roulant, joyeux, sur les tapis. Mais la grande famille, la patrie, ne lui laissait point le loisir de songer à la petite. Chacun alors remettait le bonheur possible à plus tard.

Il avait ainsi passé, ce Michel, de l’orageuse atmosphère de la rue à l’atmosphère de salpêtre des camps. Il avait marché gaiement, la pluie dans le visage, la boue aux pieds, l’enthousiasme au cœur. Puis, comme si tout cela eût été un rêve, il s’était éveillé justement au coin de ce foyer souhaité ; son premier regard avait rencontré le sourire de cette compagne idéale à laquelle il songeait parfois. Il avait éprouvé cette sensation de l’homme qui sort d’une étuve et qu’on transporte, en le soignant, dans un air plus doux, pénétrant et sain. Il avait éprouvé l’envie de faire halte ici, après tant de traverses et d’orages. Cette salle lambrissée de chêne, ces vieux meubles tarotés de vers, ce coucou qui poussait son cri aigu à toute heure nouvelle, ces vieilles gravures encadrées çà et là, cette maison aux escaliers de bois, tout cela pour lui c’était le paradis, un eldorado allemand où l’on eût été si bien pour se reposer, pour demeurer, pour aimer !

Il aimait vraiment cette Elisabeth, blonde, douce, et d’une grâce honnête et charmante. Il l’avait aimée d’abord par reconnaissance, mais la reconnaissance mène loin. Il avait passé tant d’heures à ses côtés, de ces heures où les convalescents se sentent revivre, aspirent avec volupté l’air qui leur semble meilleur, et de leurs pieds mal affermis encore reprennent, avec des naïvetés d’enfants, possession de la terre qui les enivre ! Il confondait cette figure de jeune fille avec les impressions de reconnaissance qu’il avait éprouvées. C’était elle, lui semblait-il, qui lui avait rendu la vie.

Pour elle, elle ne l’aimait pas encore. Mais elle aussi se sentait troublée par cette affection qu’elle devinait, — car les femmes, comme certaines gens découvrent les sources, découvrent l’amour où personne ne le soupçonnerait. — Fiancée à Otto Schwartzen, elle se rappelait les promesses anciennes, elle aimait toujours et d’une affection vraie cet apôtre de liberté qui lui inspirait à la fois de l’admiration et du respect. Elle songeait pourtant, elle aussi, à cet étranger d’hier qui s’était maintenant emparé de ses préoccupations et dont le souvenir ne la quittait plus. Elle lui savait peut-être gré des soins qu’elle lui avait donnés. Pourquoi non ? La femme est reconnaissante du dévouement qu’on lui donne l’occasion de montrer.

Michel ne devinait pas tout ce que Mlle de Smeyer se cachait encore à elle-même. Lorsqu’il la voyait sourire à Otto, il lui prenait des accès de jalousie, des mouvements de colère qui se fondaient en envie de pleurer. « Après tout, se disait-il, elle l’aime. » Il eût voulu fuir Mayence pour ne plus la revoir, il se jurait de ne plus remettre les pieds dans cette maison où il entrait joyeux, d’où il ressortait troublé, inquiet, et dès le soir même il y retournait avec des battements de cœur.

Il n’avait d’ailleurs jamais laissé échapper un mot qui pût faire soupçonner qu’il aimait celle que tout bas il appelait — comme Otto la nommait tout haut — Lisbeth.

Un soir, ils parlaient de l’avenir l’un et l’autre, et ils étaient seuls.

Elle dit doucement :

« Je suis triste, monsieur Verdure. J’ai vu tout à l’heure une mère dont un boulet a tué le fils. Les pauvres mères ! La guerre est faite contre elles. Si j’avais un enfant… »

Elle sourit tristement :

« Mais j’en ai un, le petit orphelin, le cher petit Franz…

— Franz ?

— Le frère de mon fiancé. Un beau-frère, qui sera et qui est mon enfant. »

Michel eût préféré qu’on lui plongeât un couteau dans le cœur. Il prit son chapeau brusquement.

« Vous partez ?

— Oui. On se bat. Je vais me battre. »

Il avait eu l’envie de dire :

« Je vais me faire tuer. »

On se battait en effet, ou plutôt on allait repousser un assaut.

C’était le 6 juillet. On savait depuis la veille que les Prussiens voulaient décidément enlever la redoute des Clubistes. Merlin était accouru, haranguant les artilleurs, pointant lui-même les canons. Le bataillon des volontaires, que Michel venait de rejoindre, l’arme au pied, attendait. Brutus Toussaint mâchonnait sa moustache, tandis que Michel songeait à ces dernières paroles d’Elisabeth et sentait ses yeux s’emplir de larmes. « Mon fiancé ! » Ce doux mot lui semblait atroce, cruel comme une ironie. Il avait envie de se jeter au-devant des balles. Que lui importait de vivre ? Elle ne pouvait être à lui. Elle appartenait à Otto, ce vaillant et fier Otto, qui l’aimait, lui aussi, et de toute son âme.

Merlin parcourait les rangs et soufflait l’enthousiasme. C’était bien là celui que les Allemands appelaient le Démon du feu. Il semblait, dans l’atmosphère de la bataille, être dans son élément.

Les Prussiens avaient cessé de bombarder la redoute. Il s’était fait de ce côté ce silence solennellement mortel qui précède l’assaut. L’ennemi devait suivre sans doute le sillon de sa troisième parallèle, se découvrir tout à coup et bondir sur la redoute, à l’arme blanche. Fusils chargés, mèche allumée, on l’attendait. Lorsque le premier bataillon se montra, la grande voix de Merlin donna le signal : ce fut un carnage fou. La mitraille fit reculer le flot des Prussiens, qui se reformèrent bientôt sous le feu des volontaires, et roulèrent tumultueusement jusqu’aux canons, en escaladant les fascines.

Les volontaires s’étaient déjà précipités, la baïonnette en avant. Michel, avec son appétit d’héroïsme, s’enfonçait dans le bataillon prussien, tête basse, comme un taureau qui lutte, et frappait en aveugle, dans la poussière et le bruit. L’attaque des Prussiens était manquée. Ils se retiraient déjà, pêle-mêle, dans leurs fossés, et se massaient pour une nouvelle attaque. Mais les canonniers de Merlin les délogèrent bien vite. On les apercevait courant et s’abritant derrière les ouvrages en terre.

« Vive la France ! dit une voix claire derrière Michel. La redoute nous reste !… »

En se retournant, le volontaire aperçut une figure pâle et maigre, mais souriante, qu’il reconnut aussitôt. C’était l’émigré de Piennes, ce compagnon de route abandonné, laissé pour mort quelques semaines auparavant au revers d’un fossé.

« Vous, vivant ?

— Et bon vivant, de par Dieu ! Je vous retrouve donc ? Je vous cherchais partout. »

M. de Piennes, vêtu tant bien que mal d’un uniforme semi-militaire, défroque de quelque pauvre diable, ôta son chapeau et montra à Michel une cocarde tricolore qu’il y avait attachée.

« Voici ma cocarde, citoyen, vous aviez raison, c’est la bonne ! »

Et se retournant, il montra à Michel sa nuque rasée.

« Voyez-vous cela ? fit-il. Adieu le catogan ! Il était dit que je mourrais sans le catogan du Royal-Comtois. C’est un hussard prussien, au pré de Plomb, qui me l’a coupé d’un coup de sabre. Peste ! ces messieurs me le payeront. Ils me l’ont payé, ajouta M. de Piennes en montrant son fusil. »

En ce moment Merlin arrivait, suivi d’Aubert-Dubayet et de Kléber :

« Il nous faut dix hommes de bonne volonté, dit-il. Les Prussiens ont établi tout près de nous deux pièces d’artillerie qui balayent notre mur principal. Il faut les chasser ou se faire tuer. Allons, citoyens, à l’œuvre et ça ira ! »

Une trentaine d’hommes sortirent des rangs.

« Dix hommes seulement, dit Aubert-Dubayet.

— Tix, » fit Kléber.

Les trente hommes demeuraient immobiles.

« Eh bien, dit Merlin en désignant les plus rapprochés de lui, je prends au hasard. »

Il mit la main sur l’épaule de M. de Piennes.

« Toi d’abord.

— Merci, citoyen commissaire. Tu vas voir comment se comportent les ci-devant.

— Toi, ensuite. »

C’était Michel.

Quand il en eut désigné dix, ils partirent. Brutus Toussaint marchait en tête. On se glissa le long de la muraille, se laissant couler par la brèche, et, une fois hors des murs, en courant, les dix volontaires abordèrent les Prussiens à la baïonnette. Ils étaient tout près des canons lorsque la batterie fit feu.

« A terre ! » dit Brutus.

Le petit groupe héroïque se jeta à plat ventre, puis, se relevant, poussa un grand cri et se précipita sur les canons. Les artilleurs furent tués sur leurs pièces. Michel avait bondi le premier, avec une sorte de rage.

« Bravo, citoyen, lui dit M. de Piennes qui enclouait un canon, vous êtes un Achille. Mais on eût juré que vous cherchiez à vous faire tuer…

— Qui sait ? » dit Michel.

Il se sentait décidément envahi par une torpeur singulière ; son amour grandissait, remplissait son cœur, l’absorbait. Il était maintenant sombre, presque désespéré, héroïque, d’ailleurs, et, après cette journée où il avait vu la mort en face, allant demander un sourire à Mlle de Smeyer. Elle l’accueillit avec sa bonté charmante, sans se trahir, et pourtant laissant échapper son secret dans chacun de ces gestes, de ces regards que Michel ne savait pas comprendre.

Un soir, Michel se tenait à la fenêtre, regardant la nuit, tandis que silencieusement Elisabeth, les yeux sur un livre, semblait lire et ne lisait pas.

Cette nuit d’été, chaude, à la fois splendide et sinistre, Michel la trouvait atrocement douloureuse et se demandait si elle ne finirait pas. Quand on souffre, on voudrait hâter la marche du temps. Etre à demain, c’est le vœu de tous les misérables. Or, demain, pour Michel et pour l’armée, c’était l’anniversaire de la Fédération, le 14 juillet, le jour patriotique et sacré. Il se revoyait, le fusil au poing, courant à la Bastille qu’il fallait prendre, et, plus tard, brouettant au Champ de Mars, avec des femmes en robes rayées, des jeunes filles en robes blanches à rubans tricolores, la terre des fossés, et travaillant à l’autel de la Patrie. Que de souvenirs dans une date ! Et quatre ans déjà écoulés depuis ces premières et chères fièvres ! Ces éblouissements du passé lui faisaient oublier le présent, mais peu à peu sa pensée revenait à Mayence et se retournait vers Elisabeth, vers Otto, vers cette femme qu’il ne pouvait s’empêcher d’aimer, vers ce rival qu’il ne pouvait point haïr.

« Ah ! la mort, encore une fois, la mort glorieuse, en plein jour, sous une balle ennemie ! »

Et Michel écoutait le bruit incessant du canon, il regardait dans l’air les sillons que décrivaient les bombes, clartés fugitives qui rayaient de leur lueur le ciel plein de scintillements d’étoiles.

Il n’entendit pas le bruissement de la robe d’Elisabeth ; il n’entendit point le pas de la jeune fille qui s’approchait de lui. Il se retourna vivement avec un sourire étonné, lorsque Mlle de Smeyer lui posa la main sur l’épaule en lui disant :

« A quoi songez-vous, Michel ?

— A vous, » répondit-il simplement.

Ces mots avaient, pour ainsi dire, jailli de ses lèvres : Elisabeth rougit, et tous deux, à cette fenêtre, demeurèrent un moment sans parler.

« Oui, reprit enfin Michel, je songeais à vous, mademoiselle, et en y songeant je voyais passer devant moi, ironiques et railleurs, tous mes rêves d’un jour, tous mes fantômes heureux, fustigés, chassés d’un mot… Ah ! je suis malheureux et je souffre bien !

— Croyez-vous souffrir seul, Michel ? dit-elle avec une lenteur musicale : la douleur est le sort commun. Il faut nous y résigner et faire notre devoir.

— C’est vrai, dit-il avec une certaine fièvre. Et puis, après tout, ceux-là seuls sont malheureux qui le veulent bien, qui rêvent, se forgent un avenir impossible et demandent à la vie ce qu’elle ne peut donner. La vie est un sacrifice, elle n’est pas une joie. Tant pis pour ceux qui, comme moi, comme tant d’autres fous, réclament en égoïstes… »

Il s’arrêta, regarda Elisabeth, dont les grands yeux bleus, honnêtes et doux se levaient sur les siens.

« Et que réclamiez-vous, Michel ? dit-elle.

— Moi ?… Je… Et pourquoi ne vous le dirais-je pas ? Car enfin, cette affection est sacrée et de celles qu’on peut proclamer. Je vous aime, mademoiselle. (Elisabeth ne fit pas un mouvement et le regardait toujours.) Oui, je vous aime, et du fond de l’âme. Je vous aime, à ne plus songer, quand je pense à vous, à cette République pour laquelle je veux mourir. Je vous aime, encore une fois, en insensé, car que puis-je espérer ? Vous êtes fiancée à un autre. Que puis-je demander et attendre ?

— Mon affection, dit-elle lentement, mon amour de sœur et mon amitié. Je vous parlais de devoir, Michel ; mon devoir, c’est le bonheur d’Otto et de cet enfant qui n’a plus de mère. Le rêve, — le rêve, mon ami, c’était — … Mais laissons cela. Ne parlons plus de cela…

— Comment ? s’écria Michel éperdu. Qu’avez-vous dit ? Non, je suis fou, n’est-ce pas ? »

Elisabeth tenait à la main un de ces bouquets de myosotis qui fleurissent aux bords des ruisseaux. Elle le tendit à Michel.

« Tenez, dit-elle, je vous ai dérobé un jour, — et vous ne l’avez jamais su, — un petit ruban tricolore que vous aviez laissé tomber ici. Je vous donne ces fleurs en échange. Ce sont de pauvres petites fleurs bleues, dit-elle. Selon une de nos légendes, une jeune fille qui se noyait, notre Ophélie à nous, en jeta quelques-unes à son amant en lui disant : Wergiss-meinnicht. C’est le nom de la fleur. En français cela veut dire : Ne m’oubliez pas !

— Ah ! Lisbeth, Lisbeth, s’écria Michel en tombant à genoux, vous êtes bonne et je puis mourir ! »

Les obus passaient sur le ciel d’été, le canon jetait au loin son mugissement rauque. Et Michel, devant l’horizon plein d’étoiles, les lèvres sur ces fleurs qu’on lui donnait, demeurait prosterné.

Otto entra. Il vit le volontaire encore à genoux et Lisbeth qui le regardait.

« Citoyen, dit-il à voix haute, l’hôtel de ville est en flammes, on appelle tous les soldats à l’incendie. Debout ! »

Elisabeth s’était avancée vers Otto :

« Otto, dit-elle avec une dignité fière, en montrant Michel, celui-ci est mon frère ! »

Pâle, Michel alla droit vers Otto :

« Adieu, dit-il.

— Je savais que vous l’aimiez depuis longtemps, répondit tout bas Otto en rejetant en arrière ses longs cheveux blonds. Pourquoi adieu ? »

Il ajouta de sa voix harmonieuse et mélancolique :

« Vous pouvez l’aimer. Elle ne sera ni à vous, ni à moi. Le sort n’est jamais si clément que cela ! »

Michel sortit à la fois heureux et navré. Elle l’aimait, il n’y avait entre elle et lui d’autre obstacle que le devoir. Elle eût pu devenir sa femme sans Otto. Il en était comme enivré et puis, en y songeant, tant d’obstacles à cet amour, un fossé si profond ! il reculait. Pas une pensée de haine ne lui vint d’ailleurs contre ce rival dont la grandeur d’âme s’imposait. Michel entendait encore cette voix douce, triste, irrésistible. Il se fût dévoué pour lui, il admirait ce jeune homme à figure de femme qui portait en son cœur l’énergie du lion. L’incendie était étouffé.

Le volontaire rentra à la caserne et trouva Scevola essayant une jupe de femme, tandis que Brutus Toussaint, dans un coin, étudiait un rôle. Les troupiers devaient jouer le lendemain, à l’occasion de la fête de la Fédération, le Siège de Lille, l’opéra qu’on avait tant applaudi, à Paris, rue Favart, et la Caverne, du citoyen Lesueur. Brutus Toussaint s’était chargé de chanter pendant un intermède la Chanson du salpêtre.

« Débuts du citoyen Toussaint, dit-il à Michel. Écoute-moi ça, muscadin. »

Et d’une voix de basse-taille il entonna le refrain populaire qui sentait la poudre :

Lave la terre en un tonneau, En faisant évaporer l’eau Bientôt le nitre va paraître ! Pour visiter Pitt en bateau Il ne nous faut que du salpêtre !

Michel s’étendit sur le lit de camp, tenant encore dans sa main brûlante le bouquet de myosotis.

Le lendemain était un dimanche. Les deux armées avaient conclu pour quelques heures un armistice. Il y avait fête sur les deux rives du Rhin : les guerriers donnaient leur représentation et la mort faisait relâche. Tandis que Scevola, costumé en déesse de la Liberté, récitait des vers de Marie-Joseph Chénier, les alliés, Autrichiens et Prussiens, tiraient des coups de canon pour célébrer la prise de Condé.

« Canons sans boulets, disaient nos soldats, poudre aux moineaux ! »

Et ils chantaient.

Michel, seul, parmi la population de Mayence, qui respirait pendant cet entr’acte du terrible drame du siège, parcourait les rues en regardant, en rêvant. Cette nuit même le bombardement recommença avec une furie plus intense. Les couvents incendiés, les magasins de poudre sautant en l’air, le bruit des écroulements de cheminées, des bris de portes faisait un infernal vacarme. Les bombes tombèrent comme grêle pendant les jours qui suivirent.

La ville tout entière était écrasée ; les murs croulaient. La coupole byzantine du Dom, criblée de boulets, semblait près de s’affaisser. Les murailles de grès rouge des monuments, noircies par la fumée de l’incendie, éventrées par les obus, se dressaient avec des attitudes lugubres. A chaque pas, la flamme et les boulets avaient laissé leurs traces. Les soldats riaient, — rire éternel de notre race, — en comparant Mayence à une écumoire. On voyait errer à travers ces ruines des ombres hâves, de pauvres diables qui cherchaient du pain. Le soir, des maisons désolées sortaient souvent, comme une protestation ironique, des bruits de fête joyeuse. C’étaient les Français qui organisaient des bals et narguaient la famine avec des entrechats.

Merlin de Thionville, dans le palais du gouverneur, invitait à ses réceptions la bourgeoisie de la ville. Une fusillade interrompait la danse. La musique était ponctuée par les coups sourds du canon. Peu importe. On dansait, et le conventionnel ouvrait le bal dans son costume de commissaire déchiqueté par les baïonnettes autrichiennes.

Pour la disette, on s’en moquait. Les rats payaient les frais de la guerre. On parlait beaucoup du succulent dîner qu’avait offert à son état-major le général Aubert-Dubayet : un chat rôti servi au milieu de douze souris farcies de poudre. Les grenadiers criaient au gourmet.

Malgré tant de malheurs, ils savaient rire encore.

Lorsque l’arrivée des Français avait été annoncée à Mayence, la plupart des familles, entassant à la hâte leurs tableaux, leurs meubles précieux, leurs papiers dans les berlines, avaient pris la fuite aussitôt. Le gouverneur, un des premiers, réunissant ses titres, bourrant ses malles, transi de peur, était parti, laissant la population un peu effrayée, il avait emmené ses gens et jusqu’à son chien, qui trottait derrière la voiture. Le soir, dans les rues, on s’entretenait avec stupeur de ce départ soudain, qui présageait tant de malheurs. Si le gouverneur fuyait ainsi, quels désordres les Français allaient-ils donc commettre dans Mayence ? Et voilà qu’on vit arriver, passant le pont, entrant bravement par la porte de la ville, triomphant, rassuré, le chien du gouverneur, qui abandonnait son maître fugitif pour rester à son poste. Le palais du gouverneur était désert, mais la niche du chien du gouverneur n’était plus vide. — « C’est bon signe, » dirent les commères mayençaises !

Les Français, en arrivant, avaient adopté le chien, le baptisant Brunswick. On lui faisait faire l’exercice. Brutus Toussaint lui apprenait la manœuvre.

« Saute pour la République, Brunswick, » disait Scevola.

Le chien du gouverneur sautait pour la République.

« Un grognement pour Pitt et Cobourg, Brunswick ! »

Le chien grognait contre Pitt et Cobourg.

Et les pauvres diables, sans pain, trouvaient toujours çà et là quelques miettes pour Brunswick.

Tant de misère ne pouvait pourtant durer. Après avoir tout épuisé, munitions, armes, dernières ressources, Merlin se décida à traiter. Michel errait autour de la cathédrale, un matin, lorsque Brutus lui dit avec un juron :

« Tonnerre ! c’est vexant, citoyen, nous déguerpissons ! Dorénavant on va manger à son aise, à ce qu’il paraît. Comme si un sans-culotte avait besoin de dîner autrement qu’en se serrant le ventre ! On capitule, c’est dit. Moi, j’aurais préféré crever de faim et crever ici.

— Es-tu sûr qu’on capitule ?

— Entre là, » dit Brutus, en désignant la cathédrale.

Michel entra dans l’église. Les hussards s’occupaient à enlever les maigres restes de fourrage qui avaient un moment caché les tombes des électeurs et les statues des évêques de Mayence. La vieille église, le Dom, était dans un piteux état. Les bombes avaient pénétré dans le chœur, éclaté parmi ces marbres écornés. Les vitraux brisés des chapelles gardaient encore la trace du foin. Les soldats s’étaient exercés à faire, au charbon, des moustaches aux figures des saints ; d’autres avaient cassé le nez des statues de ces terribles évêques de Mayence, qui, de leur crosse et de leur épée, faisaient trembler sur leurs trônes les empereurs d’Allemagne.

Au-dessous des inscriptions latines, les hussards avaient tracé leurs devises : « A Clémentine pour la vie. — Vive la nation ! — A bas l’abbé Maury ! »

« Est-ce que nous quittons la ville, citoyen ? demanda Michel au brigadier qui surveillait ce déménagement.

— Dans deux jours, dit-on. Ces préparatifs sentent le boute-selle. Oh ! le siège est fini !

— Les volontaires sont-ils prévenus ?

— Non, mais la division Kléber fait ses sacs. »

On partait. Il fallait quitter Mayence, quitter cette maison où Mlle de Smeyer demeurait. Michel se sentait le cœur serré. Il voulut aller droit à Elisabeth, lui dire une dernière fois qu’il l’aimait et s’éloigner. Mais non ; il fallait voir avant elle Otto. C’était l’heure du club et jour de séance. Pour trouver Schwartzen, il y alla.

La salle était pleine déjà, et, sous un drapeau tricolore dont les plis embrassaient un buste en plâtre de Brutus, se dressait la tribune vide encore. Les clubistes attendaient, assis sur des gradins. Il se faisait un silence tragique, et tandis qu’un amer souci plissait tous ces fronts, une résignation stoïque animait tous ces regards. Michel s’assit entre deux jeunes gens qui causaient de la capitulation prochaine. La nouvelle en était décidément officielle.

« Les Français partis, disait l’un, le roi de Prusse voudra venger sur nous l’affront fait à ses armes. C’est notre arrêt de mort.

— Nous mourrons, » répondit l’autre.

Le président du club expliquait déjà à l’assemblée la situation de Mayence. L’héroïque garnison ne pouvait plus lutter. Point de fourrages, l’incendie avait tout détruit. Plus de nourriture, on avait abattu et mangé les chevaux inutiles. Les hôpitaux encombrés de malades, et point de remèdes. Des décoctions au lieu de bouillon. La misère, la maladie, la mort par la faim. Dans tout Mayence, avait dit et répété Merlin, pas une place large comme un chapeau où un homme pût être en sûreté pendant une heure. Il fallait céder. On avait cédé. Le roi de Prusse laissait librement partir cette garnison de héros, et avec eux tous ceux des patriotes mayençais qui voudraient suivre l’armée française.

« On les échangera, ajouta le président, contre ceux des otages allemands que la République française retient prisonniers à Nancy. Et il nous faut, citoyens, remercier ici le représentant de la Convention, qui a refusé de laisser aux haines et aux vengeances de la réaction ceux d’entre nous qui ont embrassé le parti de la liberté.

— Vive Merlin ! » dit le voisin de Michel avec un grand cri.

Un jeune homme s’était levé, demandant la parole, et Michel le vit monter d’un pas lent et ferme les degrés de la tribune. C’était Otto.

« Citoyens, dit-il, vous avez entendu, vous avez compris le sens de la capitulation. Les Français ont défendu nos droits et sauvegardé notre liberté. Nous pouvons les suivre et marcher avec eux, aller en France. Rien ne nous arrête. Les grenadiers du roi de Prusse nous laisseront passer. Voilà notre droit. Voulez-vous que je vous dise quel est votre devoir ?

— Oui ! oui ! s’écrièrent plusieurs voix.

— Votre devoir est de rester sur la terre allemande, votre devoir est de ne pas quitter Mayence. Nous pouvons parler sous ce drapeau français, dont les trois couleurs disent liberté, égalité et fraternité, mais nous ne pouvons pas combattre. Allemands, nous pouvons réclamer la liberté de nos frères et du monde, nous ne pouvons pas lutter contre nos compatriotes, même dans les rangs de nos libérateurs. Suivre l’armée de la Convention, ce serait déserter la patrie. Notre place, citoyens, est sur cette terre de Germanie, qui sera libre un jour, — peut-être parce que nous l’arroserons de notre sang aujourd’hui.

— Vive l’Allemagne !

— Vive la liberté ! » répondit Otto.

Michel se sentait électrisé, entraîné, il eût voulu aller droit à son rival et l’embrasser.

« Oui ! continuait le jeune homme, la liberté ne demande pas seulement des héros, elle réclame des martyrs. Nous serons ces martyrs-là. Nous serons ceux dont on répétera les noms plus tard pour dire dévouement et sacrifice à la patrie. Nous serons ces ambitieux qui veulent baptiser de leur sang les nations régénérées. Pour moi, je le jure, au nom de notre chère Allemagne, je ne quitterai point Mayence, et j’attendrai, calme, résolu, heureux et fier, l’arrivée de nos bourreaux. »

Une immense acclamation retentit. D’un seul mouvement, tout ce club se leva, répétant, la main étendue, le serment de mourir sur la terre allemande. Les cœurs battaient, les voix étaient énergiques et assurées. Michel seul, les larmes aux yeux, se sentait ému.

Quand Otto descendit de la tribune, la première main qu’il rencontra fut celle de Michel.

Ils revenaient tous deux par les rues désertes, silencieux, lorsque Otto dit lentement :

« Avant de partir, citoyen, venez me voir chez moi. Je veux vous demander quelque chose, un service.

— Nous partons bientôt, peut-être. Demain, je serai chez vous. Salut et fraternité.

— Fraternité, » dit Otto Schwartzen en appuyant sur le mot.

Le lendemain, 24 juillet, les premières troupes devaient déjà quitter Mayence. Les alliés avaient pris possession, dans la nuit, des ouvrages avancés.

Le défilé commença à midi, sous le soleil de juillet qui incendiait les édifices, couvrait le large Rhin d’étincelles et de rayons, et dorait les hauts édifices de Mayence où les bombes et les boulets avaient marqué leurs trous à côté des dentelures gothiques. La chaussée entière était envahie par le peuple, par les curieux, par la foule, toujours âpre à tout spectacle comme à toute curée. Otto, seul, et sorti tout exprès pour voir ce spectacle de loin, les bras croisés et l’attitude sombre, contemplait cet amas de gens se pressant pour voir partir l’ennemi et lui jeter des malédictions ou des menaces. L’immense murmure sourd de cette ville en mouvement, le mugissement qui s’échappe de la foule comme de la mer, l’attristait, et pourtant l’électrisait comme un premier grondement d’orage :

« Eh bien ! soit, pensait-il, acclamez le retour de ces troupes du roi qui traînent après elles le despotisme et la féodalité. Je mourrai pour affirmer la grande liberté que ces Français, les ennemis, emportent enveloppée dans leurs drapeaux en haillons. »

Il demeurait là, lorsque tout à coup il se fit un grand remous dans tout ce monde. Des milliers de têtes se tournaient d’un même côté et un piétinement de chevaux, un bruit d’acier annonçaient un escadron en marche. C’étaient des cavaliers prussiens, sabre en main, qui ouvraient le défilé. Le soleil pailletait leurs cuirasses et y allumait un feu comme un foyer d’incendie. Les armes embrasées ressemblaient à des lignes d’acier en fusion. « Vive le roi ! » criait la foule, « Vivent les cuirassiers ! » Noirs de poudre, en guenilles, les habits déchirés, héroïquement hideux, marchant allégrement, le front haut, fiers de leurs loques, les troupiers français suivaient, regardant la haie de curieux avec l’air ironique du Gaulois que rien n’effraye. Otto voyait se dérouler, au-dessus des têtes, les baïonnettes étincelantes balancées par la marche, elles semblaient un fleuve de fer.

Otto, levant les yeux, remarquait à l’une des fenêtres de la maison de la chaussée, un homme à visage de demi-dieu, le front immense, un regard d’aigle sous d’épais sourcils, je ne sais quoi d’olympien et d’imposant dans sa beauté superbe, et qui, avec le calme dédaigneux de l’artiste qui observe, regardait tout cela passer avec une altière majesté.

Les Français défilaient. Le flot poussait les grenadiers après les volontaires, tous maigres et farouches, marchant au pas, marchant en rang, avec cette idée de faire mâle figure devant toute insulte. Les uns, les cheveux longs, ressemblaient à des paysans bretons ; les autres, rasés tant bien que mal, les cheveux coupés au hasard, à coups de sabre, avaient l’air de forçats. Un tambour-major, splendide en ses haillons, jetait en l’air sa canne, dont une balle avait bosselé le cuivre. Les curieux, saisis, émus peut-être, n’injuriaient pas. On eût dit qu’ils admiraient.

« Les chasseurs ! les chasseurs ! » s’écria-t-on.

Les chasseurs à cheval débouchaient, mettant au pas leurs montures, superbes de tenue et silencieux. On se rappelait ce qu’ils avaient fait une nuit, lorsque bon nombre de femmes et d’enfants de Mayence, fuyant la famine, s’étaient réfugiés au camp du roi de Prusse. Le roi prussien les avait chassés, eux, des Allemands, à coup de canon, et les chasseurs français, accourant, avaient ramené à Mayence les femmes et les enfants en croupe sur leurs selles.

Peu s’en fallait qu’un grand cri ne sortît de cette foule venue pour maudire : « Vivent les chasseurs de Cassel ! »

Tout à coup, la musique des cavaliers, attaqua bravement et brusquement la Marseillaise. Ce fut comme un coup de tonnerre. Un frisson électrique parcourut toute la chaussée ; Otto sentit vibrer en lui toutes les cordes du vrai patriotisme, de l’héroïsme et du sacrifice. Il fit quelques pas en avant, écarta des curieux, et, comme transporté, il s’écria, levant les bras, jetant aux chasseurs comme un dernier adieu :

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé !

La foule oscilla, et autour du jeune homme éclata aussitôt en menaces. On repoussa Otto, qui semblait ne pas voir et ne pas entendre.

« C’est un clubiste ! dit quelqu’un. — Je l’ai vu au club, je l’ai écouté. — C’est Otto Schwartzen ! Un buveur de sang ! — A mort ! — Otto Schwartzen, à mort !

— Allons donc, s’écria Otto, dont l’œil flamboya, tuez-moi, puisque la liberté est morte ! »

Il croisa les bras, levant ses yeux bleus vers ce ciel de juillet et attendit. « A mort ! à mort ! » Les foules sont lâches. Elles ont en elles de la bête fauve ; dès qu’une goutte de sang est versée, elles mordent et déchirent, mais elles hésitent devant le premier coup. Un homme à cheval se détacha d’un escadron de cavaliers qui passait, et poussant la tête de sa monture vers le groupe qui entourait Otto :

« Arrière, dit-il en se penchant (il portait un uniforme de conventionnel, et son sabre battait sur ses bottes déchirées). Je représente ici la République française, une et indivisible. Tout citoyen qu’on attaquera pour avoir aimé la liberté sera vengé, sachez-le bien, par les enfants de la liberté. Que pas un de vous ne touche à un cheveu de ce jeune homme !

— C’est un clubiste ! A bas les clubistes ! A mort les Français ! »

Le cavalier se redressa, promena sur la foule un de ces regards dominateurs qui font reculer les masses, et cria fièrement :

« Je suis Merlin de Thionville ! Est-ce que vous croyez que c’est la dernière fois que vos soldats vont nous revoir ? Nous les retrouverons, et Mayence aussi. Soyez prudents ! »

Il fit signe à des officiers prussiens qu’il apercevait dans la foule :

« La promesse de votre roi est formelle. Nul ne sera inquiété ! Vous ferez respecter cette convention, j’espère ! »

On s’était écarté déjà et Otto était libre. Il voulait remercier Merlin, mais le conventionnel avait déjà rejoint le groupe à cheval de commissaires français et disparaissait, aux côtés de Rebwell, leurs plumes roussies par la pluie et la poudre rayonnant encore avec leurs trois couleurs.

Otto s’éloignait, poursuivi par quelques clameurs et abattu comme tout homme qui voit s’écrouler son rêve, lorsqu’il se trouva face à face avec l’homme qu’il avait tout à l’heure aperçu à la fenêtre.

« Vous êtes perdu, lui dit ce spectateur à l’air froid. Voulez-vous que je vous obtienne un sauf-conduit du roi de Prusse ? »

Otto regarda cet inconnu, dont l’œil était à la fois sévère et attendri.

« Je ne vous connais pas, murmura-t-il, citoyen.

— Vous me connaissez, fit l’autre. Moi aussi je sais votre nom. On m’a rapporté les folles paroles que vous avez prononcées dans les clubs ; certes, vous êtes fou, vous et vos pareils, mais un fou en liberté parle sagement et la sagesse est muette quand elle est esclave. Je comprends aussi votre enthousiasme pour la Révolution de France. Sous le canon de Valmy, pendant que les boulets de Kellermann couvraient de boue nos soldats décontenancés, j’ai bien vu que là et en ce jour commençait une grande époque historique. Mais il faut être prudent en notre monde, et ne s’émouvoir qu’à de certaines heures. L’art, — quel que soit un métier, et je ne connais point le vôtre, il peut devenir un art, — l’art est un calmant qui vous consolera de la politique. Schiller se consume à lutter contre des abus ; j’ai ramassé des cailloux et fait des expériences physiques pendant des batailles. Un conseil, citoyen clubiste. Quittez Mayence, oubliez ces accès de fièvre, et si dans le refuge que vous choisissez vous avez besoin de Gœthe, je suis là !

— Merci, répondit Otto, fou je suis et fou je resterai, citoyen. Ma place est à Mayence et peu m’importe que ce soit une tombe. Adieu ! »

Il prit le détour d’une rue et Gœthe le suivit des yeux longuement, comme un homme qui observe et qui n’oubliera plus.

Rentré chez lui, Otto y trouva Michel Verdure qui l’attendait. Il lui raconta cette scène.

« Les hommes, dit-il, sont une triste espèce ! Pour les aimer il ne faut considérer que l’humanité.

— Mais, dit Michel, vous devez bien voir quel sort vous attend. Pourquoi demeurer ? Malgré votre noble langage de l’autre soir, pourquoi vous exposer à une mort certaine ?

— Mon ami, dit Otto avec une résignation stoïque, il m’est indifférent de vivre ou de mourir. Je puis tomber aujourd’hui, les idées que j’ai défendues triompheront demain. C’est l’important. Je le vois bien que nous sommes condamnés, les clameurs de mort se sont déjà fait entendre. La meute des réacteurs est entrée à Mayence avec les Prussiens. Des bourgeois paisibles, de braves gens aveuglés par la peur menacent d’assommer tous les clubistes. Je serai peut-être arrêté cette nuit. J’en suis heureux. A toute cause, je vous le répète, il faut des martyrs.

— Vous avez raison, fit Michel lentement.

— Je ne regrette, reprit le jeune homme, qu’Elisabeth au monde, elle et ce pauvre enfant, mon frère. Elisabeth ! je l’aimais et l’aime bien. Je l’aime plus que vous, Michel. Elle a été toute ma vie. Vous, entraîné dans l’aventure, avec cette vie de soldats qui vous attend, vous l’oublierez. Moi, je veux partir en me répétant qu’elle aimera le petit comme je les eusse aimés l’un et l’autre. Laissez-la-moi, Michel. Lisbeth sera la mère de Franz. Elle ne peut être la femme de personne.

— Je n’oublierai point Mlle de Smeyer, répondit Michel d’une voix brisée, j’emporterai partout, — et ce sera bien loin, — votre souvenir à vous deux. »

Otto lui tendit la main.

« C’est l’égoïsme du mourant, dit-il. Avec son nom sur mes lèvres, l’appelant toujours ma fiancée, je tomberai mieux, j’en suis sûr.

— Nom de fiancée, nom de sœur, répondit Michel, nous l’aimons comme elle mérite d’être aimée. »

Il mit sa main dans la main d’Otto.

« Vous avez la fièvre, Michel. Vous souffrez ?

— C’est mon état de souffrir, » dit le volontaire.

Ils demeurèrent encore ainsi, l’un devant l’autre, debout. Tout à coup on entendit dans la rue un peloton de soldats qui défilaient en chantant un refrain de caserne et, changeant de ton, Otto dit en montrant par la fenêtre les maisons effondrées de Mayence :

« Voilà pourtant ce qui nous a rapprochés l’un de l’autre, cette horrible chose : la guerre. Maudits soient ceux qui nous condamnent à ces crimes ! Michel, je vous ai aimé parce que vous étiez le soldat de la liberté, le citoyen armé pour l’affranchissement de sa patrie et le volontaire du droit. Mais j’ai peur en entendant vos grenadiers fredonner ces chansons de soudards. Votre humeur française est belliqueuse, et je tremble qu’après les guerres de justice, quelque général vainqueur, votre Dumouriez ou votre Moreau, n’entreprenne les guerres odieuses, pseudonymes du crime, guerres entreprises pour galonner les habits de grenadiers ou donner une plus haute paye aux officiers. Pourquoi avez-vous enfoncé les bataillons des soldats du roi de Prusse ? C’est qu’avec vous marche l’idée. L’idée contre l’obéissance passive, la foi contre la solde, l’idéal humain contre l’abdication de l’individu, voilà les véritables forces. Citoyen armé, je vous ai tendu la main ; soldat marchant au pas sous un caporal, je vous eusse haï.

— Ne craignez rien, dit Michel. Nous avons des généraux qui ne font la guerre que pour arriver à la paix… Hoche appelle ses soldats mes camarades, et leur dit : Battons l’ennemi pour retrouver plus vite notre foyer vide. La France a pris les armes pour se défendre, elle ne les gardera point.

— Je le souhaite, » fit le jeune homme.

Pendant qu’ils parlaient, la porte de la chambre s’était ouverte doucement, et un enfant de dix ans, blond, le visage déjà sérieux, s’était glissé derrière Otto, et lorsqu’il eut fini :

« Mon bon frère, dit-il en tendant son front où frisaient ses cheveux bouclés, pourquoi ne m’as-tu pas embrassé aujourd’hui ? Est-ce que tu es fâché ?

— Cher enfant ! » répondit-il.

Il l’attira à lui, l’embrassa à plusieurs reprises, et le montrant à Michel :

« Voilà le fils de Lisbeth, » dit-il avec mélancolie.

L’enfant regardait, sans comprendre, avec un air triste.

« Elle l’élèvera, elle en fera un homme. Mon cher et pauvre petit Franz ! »

Sans dire un mot, Michel reprit la main d’Otto.

« Vous avez raison, » dit-il tout bas, étouffant un sanglot qui lui montait à la gorge.

Otto lui tendait les bras ; il s’y précipita. Lorsqu’ils se furent un moment embrassés :

« Eh bien ! dit Michel, je n’aurai point le courage de la revoir. Dites-lui que je l’aimais et que je ne l’oublierai jamais. Oh ! jamais ! »

Il sortit. La nuit venait. Il boucla son sac, mit le bouquet de myosotis qu’elle lui avait donné jadis dans les feuillets de son Montaigne, et dit à Toussaint :

« Quand partons-nous ?

— Demain, à l’aube. »

Michel prit un feuillet de papier et écrivit d’une main ferme :

« Je vous aimais, Elisabeth. Mais celui qui est digne de votre amour, c’est celui que vous épouserez. Aimez-le. C’est l’âme d’homme et de républicain la plus haute qu’ait rencontrée celui qui signe

« Votre frère. »

Il pria Scevola de porter le billet à la maison Smeyer.

Le lendemain, comme le tambour battait la diane, en descendant dans la cour de la caserne, sac au dos, guêtré, prêt à partir, Michel Verdure aperçut avant tous Otto qui venait à lui.

« Lisez, » dit le jeune homme, en lui tendant un billet.

Le volontaire déploya le papier d’une main fiévreuse.

« Adieu, disait Mlle de Smeyer. Je suis fiancée à Otto Schwartzen qui s’est lui-même fiancé à la mort. S’il n’est plus là pour élever le petit Franz, je resterai, portant son deuil, en apprenant à l’enfant qui grandira le nom du patriote mort pour son pays, et aussi, Michel, celui du fier soldat qui s’est assis à notre foyer et qui pour toujours y a laissé son souvenir. »

« Ah ! dit Otto, en voyant l’émotion de Michel, nous avons raison de l’aimer. Celle-là est une femme.

— Adieu, mon frère ! » dit le volontaire.

Le tambour battait.

« Adieu, dit Otto. Moi ici, vous là-bas, nous combattrons avec le même nom sur les lèvres. Allez combattre. Moi je vais mourir.

— Vive la République ! s’écria Michel avec une sorte d’ivresse et pour secouer sa douleur.

— Vive, répondit Otto, la liberté du monde ! »

Le bataillon se mit en marche. Scevola sifflait le Ça ira. Brutus Toussaint jetait aux Autrichiens qu’il rencontrait dans les rues des menaces terribles. M. de Piennes, qui suivait, embrassait pour la dernière fois, tout en marquant le pas, des Mayençaises. Les fillettes riaient et se laissaient faire.

Le bataillon devait passer justement devant la maison d’Elisabeth.

Michel se rappelait ce jour où on l’avait apporté là, mourant. Que de temps passé ! Quelles longues heures ! Et voilà que tout allait finir et que tout s’effaçait. Il lui semblait qu’il avait fait un rêve et que rien n’était arrivé. Ses yeux se levaient pourtant vers les fenêtres closes avec une avidité tremblante, une anxiété et comme une ardente prière.

Quand il passa, il vit une main qui tremblait, tenant un bouquet de myosotis noué d’un ruban tricolore ; le ruban qu’elle avait ramassé.

Le bataillon tourna l’angle de la rue. Tout disparut. Adieu, fantômes !…

M. de Piennes maintenant chantait aussi le Ça ira, et l’on apercevait, sur le pont du Rhin, les soldats qui fièrement défilaient, tête droite devant l’ennemi.

L’armée de Mayence alla se fondre en Vendée. Elle entra, baïonnettes en avant, dans ces buissons, dans ces genêts, dont chacun cachait un ennemi. Elle poussa devant elle les bandes terribles de l’armée royale. Dans ces mêlées atroces où Bourbotte et Kléber écrasaient les Vendéens, les intrépides Mayençais marchaient en avant, donnant leur vie, donnant leur sang.

Leurs rangs s’éclaircissaient d’ailleurs. Les blancs achevaient l’œuvre des grenadiers prussiens, des hussards saxons et de la famine. Pas un ne murmurait.

Dans les haltes, dans les marches, Michel songeait à cette idylle allemande, à ce songe entrevu au bord du Rhin et disparu soudain. La fin avait été tragique. Un mot d’Elisabeth avait tout appris à ce volontaire errant, condamné à la guerre civile après avoir souhaité la paix universelle :

« Otto a été fusillé. Je suis veuve. Il me reste le petit Franz. Oubliez-moi. »

L’oublier ! Michel n’oubliait pas. Il mêlait ce doux souvenir de femme à son ardent amour de la patrie.

Il le gardait, ce débris de tendresse unique, comme un secret amer, savouré en silence, et plus cher, et plus puissant, plus profond par son amertume même. Le volontaire avait juré de mourir avec les fleurs fanées et la fière cocarde au chapeau.

Une nuit, posté dans une petite maison incendiée à demi et dont les quatre murs écroulés offraient à peine un abri contre la pluie, Michel Verdure veillait, tandis que M. de Piennes, accoudé à une fenêtre sans carreaux, regardait la nuit. Les soldats jouaient autour d’une chandelle de résine avec un vieux jeu de cartes crasseux. Michel pensait aux absents, songeant aux morts. M. de Piennes, dans la nuit noire, pluvieuse, malsaine, regardait la sentinelle (c’était Brutus Toussaint) piétiner dans la boue. Scevola fredonnait gaiement sur l’air : Adieu donc, dame Françoise, la ronde patriotique de l’almanach du père Gérard :

Jadis sur de vieilles vitres Un noble fondait ses droits. Un caillou casse les titres, Voilà le noble aux abois. Aussi sur de vieilles vitres Pourquoi donc fonder ses droits ?

M. de Piennes se retourna.

« Brr, dit-il. La vérité est que rien ne me semble plus désagréable qu’une fenêtre brisée par un temps de bise. Eh bien ! citoyen Verdure, nous voilà rêveur comme sir Hamlet ! A bas les Anglais donc ! Pas de spleen. Voyez ce beau ciel de France, noir comme l’encre ; y a-t-il rien de plus gai au monde, je vous prie ? »

Michel parut secouer sa torpeur, il releva la tête.

« Vous avez raison, haut le front ! Nous avons besoin de toute notre décision !

— Bah ! parce que ces paysans croient nous tenir et nous donneront l’assaut demain ? Peste soit de leurs faulx, je m’en moque comme d’un rhume. Laissez le jour se lever.

— Ils nous attaqueront cette nuit.

— Oui-da ! Tant mieux. Je n’ai pas sommeil. Une bataille est un remède certain contre l’insomnie ! »

Il se fit un silence. Scevola continuait sa chanson.

Un comte avait sa noblesse Bien roulée en parchemin ; Un maudit rat, pièce à pièce, A rongé tout le vélin !

M. de Piennes se mit à rire.

« Au refrain ! » dit-il. Et ce refrain il l’entonna gaiement :

Pourquoi diable sa noblesse Est-elle de parchemin ?

En ce moment la voix de Brutus Toussaint demandait au dehors :

« Qui vive ?

— Alerte, dit Michel.

— Qui vive ? » répéta la sentinelle.

On entendit, dans la nuit, un double coup de feu retentissant. Tout le monde fut sur pied. Les soldats prenaient leurs fusils, se jetaient hors de leurs masures, interrogeaient la nuit.

« Les brigands sont là, dit Brutus à Michel d’une voix rauque, haletante, là… là… »

Il indiquait dans l’ombre un point invisible.

« Qu’est-ce que tu as ? Est-ce que tu es blessé ? demanda Michel frappé du son de voix de Brutus.

— Ce que j’ai ?… Mon compte est réglé. Une balle dans le ventre. Ils ont tiré les premiers. Canaille, va ! Vive la République ! »

Il tomba sur les deux genoux, dans la boue.

Michel, dont les yeux s’habituaient à l’obscurité, regardait une masse noire devant lui, une chênaie où devaient être tapis les blancs.

« Attendons ! »

Le petit détachement, les armes prêtes, se massait et se tenait coude à coude pour former un point plus petit sur ce coin de terre où le sol lui-même était ennemi.

« Qu’ils attaquent au moins de suite, disait M. de Piennes. L’attente impatiente. »

On eût dit que ces paroles, murmurées tout bas, étaient un signal. Cette nuit opaque fut rayée d’une dizaine de coups de feu. Le groupe de volontaires oscilla, on entendit des soupirs dans la nuit. Michel sentit glisser sur son épaule la tête de Scevola qui s’appuyait sur lui et une liqueur chaude lui tomba dans le cou, — du sang, le sang de son voisin.

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