LE VOLONTAIRE (continued 2)
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« Feu ! cria-t-il. Ah ! tonnerre ! »
Il était fou de rage. Le détachement avait déjà riposté. Le bruit sourd des corps qui tombent, le grincement d’armes qu’on recharge, les plaintes de blessés qu’on ne voit pas, se croisaient dans cette ombre.
« Dans la masure, dit Michel ; ils sont nombreux, défendons-nous dans la masure !
— Impossible de marcher, fit M. de Piennes. J’ai la cuisse brisée. »
Au même moment, comme une tribu de Mohicans qui eût bondi sur l’ennemi, les chouans se précipitaient sur les soldats, la baïonnette au bout du fusil et poussant des cris terribles. Les volontaires se sentaient entourés, cernés, sûrs d’être égorgés. Ils se battaient dans la nuit, corps à corps. Les armes, les couteaux, s’enfonçaient dans les poitrines. On se prenait à la gorge. On se traînait en hurlant dans la boue et dans le sang. Michel frappait, de son sabre, au hasard, en criant. Il se sentit tout à coup blessé à la jambe et poussa une plainte horrible. On lui sciait la jambe avec une serpe. Il s’affaissa ; on se précipita sur lui. Des ongles s’enfonçaient dans son visage. On le garrottait. Il voyait vaguement s’agiter dans l’ombre des silhouettes tragiques, des démons armés.
« Mais tuez-moi donc, » disait-il.
La lutte continuait, — vingt hommes contre cinq cents peut-être. On emporta Michel Verdure dans la petite ferme où les républicains devaient passer la nuit. Les chouans avaient allumé dans les restes de la haute cheminée un grand feu clair qui incendiait ces murailles d’un reflet rouge. Autour du feu, accroupis et joyeux, leur croix au chapeau, leur signe de ralliement sur leurs vestes, les chouans riaient. Michel regarda.
M. de Piennes, le front en sang, les jambes dans le feu, se retourna vers lui et eut la force de plier son visage à un sourire contracté, sinistre, d’une gaieté affreuse. On lui brûlait les pieds, on le chauffait.
« Les lâches ! ah ! les lâches ! s’écria Michel.
— Laissez donc, laissez donc, citoyen, murmura M. de Piennes d’une voix faible, ces messieurs s’amusent.
— Ah ! misérables, on vous fusillera ! dit Michel.
— Patience, répondit un des chefs, taillé en boucher, — Barbotin ou Six-Sous, — nous vous en ferons bien voir de plus belles !
— Et il ne crie pas ! fit un autre en mettant son poing fermé sous le nez de M. de Piennes.
— J’ai l’humeur taciturne, » répondit le marquis souriant toujours.
Il regarda encore Michel :
« Est-ce que le cœur vous en dit, citoyen ?… Ah ! sur l’honneur, je n’ai jamais compris comme aujourd’hui l’histoire de Guatimozin ! »
Puis, tout à coup, grimaçant malgré son courage, il poussa un grand soupir et s’évanouit.
« A celui-ci, dit le chef en montrant Michel.
— Vive la patrie ! dit le volontaire. Vive la République ! »
On prit Michel, garrotté, à bras-le-corps et on lui mit les pieds dans le brasier. Il poussa un cri perçant, un cri sinistre, aigu, atroce. D’un mouvement terrible, il se dégagea des mains qui le tenaient, il brisa ses liens, il bondit comme un fou, la douleur doublant ses forces, et il se précipita sur la baïonnette d’un chouan. L’arme lui entra dans le cœur.
Il lui vint aux lèvres une mousse rouge, et, les bras étendus, il tomba à côté du brasier.
« C’est de l’ouvrage de moins, fit un chouan.
— Soyons humains, répondit le chef. Cet autre-là peut respirer encore ! »
Et appuyant un pistolet sur la tempe de M. de Piennes, il lui fit sauter la cervelle.