LE DRAPEAU (continued 2)
Reading edition
« Vive la France ! »
On vit alors le vieux soldat, tout à l’heure brisé, courbé, débile, retrouver une énergie suprême et marcher presque rapidement vers la ville, en faisant tournoyer son bâton de vieillesse entre ses doigts ridés.
Il parlait tout haut, et d’une voix ferme :
« Malapeyre ! mon vieux Malapeyre, disait-il, le drapeau, eh bien ! le drapeau, nous allons le reprendre enfin cette fois ! »
Pendant le repas, à l’Hôtel d’Évreux, le vieux soldat, pris d’une fièvre généreuse, rayonnait.
Il fit apporter du malaga pour toute la table, et l’on but bravement à l’armée qui partait, aux victoires futures. Quant à la défaite, qui y songeait alors ?
Comment ! un gendarme allemand passerait, flegmatique et lourd, à travers une campagne française marquée du fer de son cheval et lugubrement trouée de croix mortuaires ? Était-ce possible ?
« A la victoire des nouveaux ! » répétait Fougerel, dont la voix ardente vibrait comme un clairon.
Puis, après la soirée au café, prenant son chapeau et l’enfonçant d’un coup sec sur son front, le capitaine rentra en son logis, répétant tout haut dans les rues désertes :
« Le drapeau, ils nous le rapporteront, entends-tu, Malapeyre ? »
Et le vieux soldat s’endormit sur ce rêve.
Le lendemain, la ville de Vernon apprenait, avec une émotion profonde, que le vieux capitaine Fougerel avait été trouvé, le matin, dans son lit, frappé d’une attaque d’apoplexie.
Le vieillard était mort le sourire aux lèvres.
Depuis ce temps, personne ne s’assied, là-bas, à la table des capitaines.
Paris, 1873-1878.