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Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie

IX

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Nouveau séjour à Sfax. — Deuxième excursion aux îles Kerkenna. — Rentrée à Tunis.

Le mardi 17 juin, à trois heures du soir, une partie de nos collections ayant été directement expédiée en France, nous prenons congé du colonel de la Roque qui tient à nous accompagner à bord du bateau, et à cinq heures, nous voguons vers Sfax où nous débarquons le lendemain dans la matinée. Un séjour d’une semaine, entre deux passages de paquebots, nous est nécessaire pour revoir et mettre définitivement en ordre les collections que nous y avons laissées lors de notre départ pour l’intérieur, et pour faire une nouvelle visite aux îles Kerkenna où j’ai à cœur d’explorer quelques-uns des îlots situés au nord de la grande île.

Tandis que mes deux compagnons restent à Sfax pour s’occuper des collections et se livrer à de nouvelles recherches dans les environs de cette ville, je pars le 20 juin, au lever du jour, sur une barque de la Compagnie transatlantique mise à ma disposition, avec son obligeance habituelle, par mon vieil ami Janino Matteï, qui tient à m’accompagner lui-même pour me faire profiter de son expérience et de sa profonde connaissance du pays.

Cette fois, au lieu de passer par l’étroit goulet d’El-Kantara, nous doublons la petite île de Djira et, longeant toute la côte orientale des deux îles, nous allons directement mouiller en face d’El-Ataïa, point où l’absence de brise alternant avec des vents contraires ne nous permet d’arriver qu’à la nuit. Durant cette traversée, trop longue pour un si faible trajet, je peux observer à loisir le fond, que je trouve semblable à celui de l’ouest des îles ; c’est un plateau rocheux, sillonné de coupures étroites plus profondes ; on dirait autant de canaux ayant une direction perpendiculaire aux îles ; cette configuration cesse un peu au large pour faire place à un fond de sable uni. La végétation sous-marine y est extrêmement abondante et me fait regretter de n’avoir ni le temps ni les engins nécessaires pour draguer les nombreux mollusques et zoophytes qui doivent y faire leur demeure. Cependant le soir, à l’aide d’un hameçon, nous ramenons quelques beaux échantillons des spongiaires qui se montrent très abondants et à peu de profondeur autour de la barque.

Nous passons à bord une nuit des plus calmes, et le 21, dès l’aube, nous nous apprêtons à débarquer sur l’îlot le plus rapproché, qui n’est séparé de l’île que par un bras de mer si insignifiant et si peu profond à certains endroits que les chameaux peuvent le traverser. J’ai le regret de trouver la végétation tellement avancée que c’est à peine si l’on peut distinguer quelques plantes des plus vulgaires. Cet îlot n’est élevé que de quatre à cinq mètres tout au plus au-dessus de la marée haute ; il est de forme allongée, d’environ un kilomètre de long, sur trois à quatre cents mètres de large. Le centre en est occupé en partie par des ruines de murailles, et il y existe plusieurs puits alignés dans le sens de la longueur de l’îlot. Les indigènes y entretiennent quelques cultures et s’y établissent avec leurs troupeaux aux alentours des puits dans les murs desquels je recueille l’Adiantum Capillus-Veneris. Les restes d’enceinte que l’on rencontre, ainsi que de nombreuses sépultures creusées dans le tuf, au bord même de la mer, sur le rivage qui fait face à l’île, prouvent que l’îlot a jadis été habité, à l’époque sans doute où il n’était pas séparé de cette dernière. Quelques-uns de ces tombeaux ont été détruits en partie par la mer qui les bat journellement. Je vois dans ces faits une preuve nouvelle de l’abaissement général de cette partie de la côte.

De cet îlot qui porte le nom de Khemchi, nous nous dirigeons sur plusieurs autres, sortes de lambeaux formant une chaîne de récifs vers l est. Tous ont dû, comme le premier, faire partie de la grande île. Désireux d’en examiner la nature, je fais diriger la barque sur le plus avancé dans la mer, et comme on ne peut accoster, il faut, pour y descendre, se mettre à l’eau ou emprunter les épaules des matelots. Cet îlot n’a guère que quelques ares de surface et n’émerge pas de plus de deux à trois mètres ; aussi l’on voit distinctement que la mer le balaie en grande partie dans les gros temps. Il n’est cependant pas dépourvu de toute végétation ; quelques Graminées des terrains salés (des Agropyrum principalement) le Crithmum maritimum, des Atriplex et autres Salsolacées, y forment un tapis végétal sur lequel les Pétrels et les Puffins viennent déposer leurs œufs.

La visite de cet îlot minuscule ne nous ayant pas pris grand temps, nous gagnons la pleine mer dans la direction de celui qui termine au nord le groupe des Kerkenna. Nous l’abordons vers deux heures du soir. Celui-ci est beaucoup plus important que les premiers, mais n’est guère plus élevé au-dessus de la mer. Son étendue peut être d’environ deux kilomètres sur 600 à 700 mètres de large. Il est un peu rocheux du côté qui fait face au nord et marécageux sur celui qui regarde la grande île. Un abondant tapis de Salsolacées, d’Atriplex et de Limoniastrum monopetalum le couvre en grande partie, et de nombreux oiseaux de mer l’habitent. Je recueille quelques œufs de ces derniers à la grande fureur des femelles, qui ne cessent de me poursuivre en poussant des cris rauques ou aigus et en effleurant parfois mon chapeau de leurs ailes et de leur bec. — Une sorte de marabout s’élève à l’extrémité nord-est de l’îlot. Comme sur celui de Khemchi, on y voit de nombreuses traces d’enceintes qui paraissent fort anciennes, mais il n’y existe point de cultures. Seuls, des touffes de Nitraria tridentata et quelques pieds de Rhus oxyacanthoides, dont le plus élevé atteint à peine deux mètres, dominent les Salsolacées, qui sont recueillies par les indigènes pour faire de la soude ; le nom de Coucha, donné à cet îlot, proviendrait de cette industrie. Comme à Khemchi, la saison trop avancée ne me permet pas de faire une récolte botanique fructueuse.

Rembarqués à trois heures et demie, nous faisons voile vers l’anse servant de port à Cherki que nous avons visité lors de notre premier voyage. Une brise assez forte se lève, le ciel se charge en quelques instants de gros nuages noirs, le tonnerre gronde dans le lointain, et bientôt nous avons à essuyer un grain qui n’a pas tardé à nous atteindre. Nous devons donc renoncer à aborder le plus grand des îlots ; le laissant sur notre gauche, nous gagnons au plus vite l’abri de Cherki où nous arrivons à six heures du soir, pour y passer la nuit.

Le 22 au matin, le calme étant rétabli dans l’atmosphère, nous nous disposons de bonne heure à lever l’ancre. Un reste de brise, qui chasse le brouillard, nous permet tout d’abord de doubler facilement la pointe qui abrite Cherki au sud, mais cette brise cesse bientôt et notre navigation devient d’une lenteur désespérante. La mer est si calme et les eaux si transparentes, que l’on aperçoit les moindres détails du fond, à plus de six ou huit mètres de profondeur, aussi distinctement que s’il n’y avait que quelques décimètres d’eau. Ce fond est sableux et riche en spongiaires ; dans les portions où il s’élève et permet à une abondante végétation de croître, une multitude de Pinna maritima sont plantées verticalement, entre-bâillant leurs énormes valves. On ne voit que peu d’autres mollusques, mais les parties herbeuses doivent recéler des Gastéropodes, tandis que les Acéphales doivent être abondants dans le sable vaseux.

Vers onze heures, nous sommes en face de Bordj-el-Ksar, vieille construction romaine relevée en partie par les musulmans et actuellement abandonnée. Une série de loges s’étend sur une assez grande longueur au niveau même de la mer et m’est signalée comme étant les ruines d’un ancien établissement balnéaire, ce dont je doute à première vue. Mon désir d’éclaircir le fait et de visiter le château, non moins que celui de me rendre compte de la nature et de la végétation de cette rive de l’île, me pousse à descendre à terre, ce que nous effectuons en faisant décrire à notre barque de nombreux circuits entre les palissades des pêcheries, et en touchant le fond à diverses reprises. A peine avons-nous mis pied à terre, que d’innombrables débris de poteries, de marbres polis et de mosaïques s’offrent à nos regards. Je ne tarde pas à acquérir la certitude que les prétendues loges balnéaires ne sont que d’anciennes citernes surmontées jadis par une ligne de constructions qui devaient être en bordure sur un quai détruit par la mer. Les citernes et les maisons ont, de même, été démolies ou éventrées, et la roche de gypse friable, entamée, forme aujourd’hui une falaise à pic au-dessus d’une plage basse et caillouteuse. A cinquante mètres environ dans la mer, on voit encore les traces des jetées du port qui existait jadis et qui est obstrué aujourd’hui par les débris des constructions. Cet envahissement par la mer qui ronge peu à peu la falaise est une nouvelle preuve de l’affaissement graduel de la côte. Le bordj est construit sur une petite éminence dominant les terrains voisins, divisés en carrés par de vieux murs d’enceintes de jardins au milieu desquels on voit encore des vestiges de constructions et quelques arbres. Les Anciennes voies de cette ville détruite sont parfaitement visibles ; l’une d’elles, d’une grande largeur, venait aboutir directement au port, au-dessous du mamelon que surmonte le château. Bordj-el-Ksar devait être une cité florissante et commerçante, dont une portion composée de villas entourées par des jardins. Une sorte de columbarium est encore debout à quelques centaines de mètres du bordj. Partout gisent à la surface du sol des fragments de poteries, de marbres et de mosaïques. Des fouilles y seraient intéressantes à faire, mais il faudrait pour cela un temps et des moyens d’exécution dont je ne dispose pas. J’y ai rencontré des enduits de stuc portant les traces de peintures à fresque, et les restes d’un four destiné probablement à transformer en plâtre le sulfate de chaux cristallisé formant en grande partie la roche de la falaise qui se délite journellement sous l’influence de l’humidité saline.

Après deux heures de séjour à Bordj-el-Ksar, nous faisons voile pour Sfax où nous sommes poussés en quelques heures par une brise du nord, qui devient assez forte au passage du chenal profond séparant les îles de la terre ferme.

Les journées du 23 et du 24 juin sont passées à Sfax et absorbées par nos préparatifs de départ, et, le 25, nous prenons définitivement congé des autorités et de M. Matteï, et nous nous embarquons pour la Goulette où nous arrivons le 28, après avoir fait escale pendant une demi-journée à Sousa, cette intéressante ville dont la ceinture de murailles crénelées, blanches comme du lait, peut être comparée à une fine broderie.

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