II
Reading edition
Séjour à Sfax. — Première excursion aux îles Kerkenna.
Le 3 avril, la Mission s’embarque pour Sfax sur le paquebot de la Compagnie transatlantique.
Le 5, jour même de notre arrivée à Sfax, une herborisation est faite dans les anciens cimetières musulmans. Cette localité fort riche nous fournit un assez grand nombre d’espèces appartenant à la flore du Sud, mais dont la majeure partie ont déjà été signalées et récoltées antérieurement par MM. Espina et Kralik en 1854, et par moi-même en 1874. A cette date, j’avais pu récolter en nombreux échantillons le Tetradyclis Eversmanni, dans les terrains marécageux situés au nord-est du port ; aujourd’hui ces terrains sont occupés par les bâtiments de l’hôpital militaire et l’entrepôt des alfas, et après de minutieuses et infructueuses recherches, nous avons le regret de constater la disparition de cette plante orientale si curieuse, dont Sfax était la seule station connue sur la côte tunisienne et dans le territoire des États Barbaresques.
La flore des environs de Sfax est caractérisée par un assez grand nombre de plantes sahariennes, ou tout au moins désertiques, associées aux espèces littorales. Nous citerons seulement les quelques espèces suivantes : Ammosperma cinereum, exclusivement saharien en Algérie ; Muricaria prostrata, qui ne se rencontre en Algérie que sur la lisière du Sahara et dans les parties chaudes des Hauts-Plateaux ; Rapistrum bipinnatum, rare et exclusivement saharien en Algérie ; Reseda propinqua, du Sahara en Algérie ; Trigonella maritima, plante orientale manquant à la flore d’Algérie ; Filago Mareotica, espèce rare, mais très abondante sur beaucoup de points en Tunisie dans les terrains salés ; Anacyclus Alexandrinus var., du Sahara et de la partie chaude des Hauts-Plateaux en Algérie ; Centaurea contracta, plante de la Cyrénaïque qui manque à l’Algérie ; Plantago Syrtica, propre au Sahara en Algérie ; Paronychia longiseta, saharien en Algérie ; Trisetum pumilum, saharien en Algérie.
Les environs de Sfax ont fourni un assez grand nombre d’insectes appartenant également à la faune algérienne, tels que : Tetracha Euphratica, Julodis Onopordi, Calosoma Maderæ, Tyntiria bipunctata, etc., et, comme pour la flore, un certain nombre de types désertiques commencent à apparaître. Nous citerons entre autres : Blaps Barbara, Pimelia simplex et Valdani, les uns et les autres des Hauts-Plateaux et du Sahara algériens ; Morica octocostata, Cicindela Ægyptiaca, Blatta Ægyptiaca.
Un gros crustacé isopode (Hemilepictus Reaumuri) court partout sur le terrain argileux, et, dans le genre Armadillo, une espèce nouvelle décrite par M. Simon (A. Mayeti) est à citer. Nous relaterons en outre l’abondance de deux espèces de Lépidoptères cosmopolites, le Vanessa Cardui et le Deiopeia pulchella.
En reptiles, les environs de Sfax ont fourni une abondante récolte de Sauriens, parmi lesquels : Eremias guttulata, Acanthodactylus vulgaris, Platydactylus muralis, Hemidactylus verruculatus, Stenodactylus punctatus, ce dernier dans les cimetières où il sort des tombes le soir.
Plusieurs visites faites dans les marchés nous ont permis de constater la présence des espèces de poissons suivantes : Serranus Scriba, S. Gigas, Scorpena Porcus, Labrus Pavo, L. Turdus et ses variétés, Crenilabrus viridis, Seriola Dumerilii, Cantharus vulgaris ? (devant peut-être être distingué comme espèce par son museau allongé), Corvina nigra, Chrysophris aurata, Pagellus Mormyrus, Sargus vulgaris, Mullus barbatus, Mugil Labeo, M. auratus, M. ? (espèce à museau pointu), Belone Acus, Solea vulgaris, Balistes Capriscus, Torpedo Narke, Carcharodon Lamia, Notidanus griseus, Pastinaca vulgaris, Cephalopterus Giornæ, Rhinobates ?
Nous ajoutons que les Sélaciens paraissent très abondants et sont, à l’état sec, l’objet d’un commerce particulier.
La recherche des mollusques marins eût nécessité un séjour prolongé et des moyens spéciaux que nous n’avions pas à notre disposition ; ce n’est donc qu’à titre de simple renseignement que nous notons : Loligo vulgaris, Sepia vulgaris, Conus Mediterraneus, Cyprea Onyx (trois exemplaires acquis d’un pêcheur d’éponges ainsi qu’un groupe de Siliquaria), Cerithium vulgatum, Cardium edule var., Pinna marina (très abondante entre la côte et les îles Kerkenna), Dentalium Entalis (abondant sur la plage), Janthina communis et violacea, et dans les Zostères rejetées par la mer, trois spécimens d’un mollusque rare appartenant au genre Cylichna, ce qui nous fait encore plus regretter de n’avoir pu fouiller les fonds herbeux du chenal qui sépare les îles Kerkenna de la côte.
Quant aux Gastéropodes terrestres, ils appartiennent aux groupes des Helix Pisana, H. variabilis et maritima, et H. vermiculata. Ce n’est que dans l’intérieur que l’on commence à rencontrer des types appartenant aux groupes des Helix candidissima et Doumeti, ce dernier rapporté de mon voyage de 1874 et retrouvé par la Mission de 1883 ainsi que par la Mission Roudaire, mais décrit à tort sous un autre nom dans le rapport de cette mission.
Nous ne perdons pas de temps pour nous occuper des préparatifs de notre voyage au Sud, avec d’autant plus de raison que nous savons par expérience avec quelle rapidité les phases de la végétation s’accomplissent dans la région désertique ; mais, malgré le bon vouloir des autorités militaires, notamment du commandant du Puch et du capitaine Coste, de la compagnie mixte, un retard forcé nous est imposé par suite du changement de garnison d’un bataillon qui, allant de Gabès à Kairouan, absorbe pendant huit jours tous les moyens de transport sur lesquels nous comptions.
Cependant nous utilisons de notre mieux le temps que nous forcent à passer à Sfax ces circonstances fâcheuses, en faisant plusieurs herborisations et surtout des chasses entomologiques de jour et de nuit autour de l’enceinte de la ville. Ce contretemps devant également modifier la date de notre retour du Sud et conséquemment celle de notre visite aux îles Kerkenna, dans la crainte que la saison ne soit alors trop avancée pour étudier fructueusement la végétation de ces îles, nous nous décidons à y faire un premier voyage, nous réservant de les visiter de nouveau, s’il y a lieu, à notre retour.
Grâce à l’obligeance du Commandant indigène du port et de M. Matteï, agent de la Compagnie transatlantique, une mahonne est frétée, et, le 10 avril au matin, nous prenons la mer en compagnie de M. Bouillaud, jeune naturaliste plein de zèle, en mission sur les côtes de Tunisie où il se livre à des études d’anatomie et d’embryogénie sur les animaux inférieurs marins.
Bien que les Kerkenna ne soient séparées de la côte que par un bras de mer de vingt à vingt-cinq kilomètres de large, la traversée ne laisse pas que d’être chanceuse par suite des vents contraires, des courants rapides et surtout du peu de profondeur de la mer autour de ces îles. Les navires à voile qui manquent l’heure de la marée montante se voient souvent forcés de louvoyer ou d’attendre à l’ancre pendant plusieurs heures avant de pouvoir aborder. Ce jour-là nous en faisons l’expérience à nos dépens ; après avoir franchi difficilement, entre les deux îles, l’étroit goulet d’El-Kantara (nom qui est dû à une ancienne jetée et à un pont romain qui reliait la petite et la grande Kerkenna), nous devons tirer de nombreuses bordées et ne parvenons à mettre pied à terre que vers quatre heures du soir, en face du village d’Ouled-Kassin où nous devons passer la nuit.
A la faveur des lettres de recommandation dont nous sommes porteurs et à l’aide d’un mélange d’italien et de mots arabes, nous obtenons du cheïkh de l’endroit à peu près tout ce qui nous est nécessaire, c’est-à-dire un logis et quelques vivres ; puis, nos moyens d’existence étant assurés jusqu’au lendemain, les quelques heures de jour qui restent sont consacrées à l’exploration des environs.
Malgré la pluie, phénomène beaucoup plus rare ici que dans l’intérieur des terres, nous pouvons faire d’abondantes récoltes en plantes, en insectes et en mollusques, et constatons que la faune et la flore ont un caractère plus méridional que ne le comporte la position géographique de ces îles.
A la tombée de la nuit nous devons rendre visite à divers malades auxquels le docteur Bonnet fait des prescriptions médicales. C’est le prélude des nombreuses consultations qu’il devra s’astreindre à donner durant tout le cours du voyage, obligation gênante, il est vrai, mais toujours utile pour se concilier le bon vouloir des indigènes dont le concours est indispensable. L’Arabe a très grande confiance dans le savoir des docteurs européens et l’exercice de la médecine est auprès de lui le meilleur des laissez-passer.
Le lendemain matin, nous quittons Ouled-Kassin de bonne heure, après avoir préalablement mis en presse nos récoltes de la veille. Nos hôtes, qui nous ont procuré le nombre d’ânes et de chameaux nécessaires au transport de notre bagage, tiennent à nous accompagner à quelque distance du village. Après des adieux pleins d’une courtoisie réciproque, nous nous séparons de ces braves gens qui ne manquent pas de donner à nos guides des instructions précises pour nous faire parvenir à El-Ataïa dans la journée. La distance jusqu’à cette localité, située au nord-est de l’île, serait, disait-on, de vingt kilomètres, mais d’après le temps qu’il nous a fallu, je serais porté à croire qu’il y en a davantage. Nous longeons le bord de la mer en récoltant plus particulièrement sur notre route les espèces littorales, puis nous traversons des terrains plats récemment abandonnés par les eaux saumâtres et où croît en abondance le curieux Filago Mareotica ; pénétrant dans les terres cultivées, à la hauteur du village des Ouled-bou-Ali, nous constatons dans les champs et les plantations d’Oliviers et de Dattiers l’existence de l’Onopordon Espinæ, au feuillage blanchâtre très ornemental, plante déjà trouvée en abondance par la Mission de 1883 entre Mehedia et El-Djem. En traversant plusieurs dépressions de terrain dans lesquelles les eaux de la mer paraissent pénétrer à marée haute, nous étudions la formation géologique relativement récente des îles Kerkenna. L’association dans des tufs, probablement quaternaires, de coquilles, les unes fossiles, les autres à peine subfossiles ou encore actuellement vivantes, nous porte à admettre une double action alternative d’exhaussement et d’affaissement, fait que nous avons pu constater à diverses reprises sur d’autres points de la côte tunisienne, depuis Sfax jusqu’à Zarzis, et qui paraît même s’étendre jusqu’à Tripoli.
Peu après nous atteignons Kelebin, village assez important entouré de cultures soignées et de plantations de Vignes et de Figuiers. Les champs et les jardins sont limités par des talus en terre argileuse soigneusement entretenus à l’instar de ceux que l’on établit en vue de la submersion des Vignes dans le Midi de la France. Le sommet en est couronné par des haies formées d’Opuntia ou d’Aloe vera et, sur leurs flancs, croissent avec une surprenante vigueur une foule de plantes succulentes : Aizoon Hispanicum, A. Canariense, Mesembryanthemum crystallinum, M. nodiflorum, Silene succulenta, etc., associées au Peganum Harmala. Une halte dans la maison de campagne de Si-Salah, caïd de l’île, nous repose des fatigues de la marche ; puis, laissant sur la gauche la ville de Ramlah dont nous apercevons quelques maisons, nous poursuivons notre trajet à travers les cultures qui couvrent presque entièrement la surface de cette île, jadis beaucoup plus peuplée qu’aujourd’hui, d’après les nombreuses ruines de constructions et les enceintes de pierre que l’on y rencontre presque à chaque pas. Les plus importantes de ces ruines sont certainement celles des environs d’El-Abaskieh, village que nous laissons sur la droite après avoir examiné avec attention des citernes soit naturelles, soit creusées très anciennement dans les couches horizontales d’un calcaire très dur qui paraît former la carcasse de l’île au-dessous des terrains à fossiles quaternaires dont il a été précédemment question.
Au delà d’El-Abaskieh, une sebkha, que les eaux viennent à peine d’abandonner, semble pénétrer très avant dans les terres ; puis les cultures reparaissent, ainsi que les ruines accompagnées d’enceintes de pierre, pour ne plus discontinuer jusqu’à l’entrée du village d’El-Ataïa qui doit être le terme de notre course de la journée. Là, nous sommes à peu de distance de l’extrémité nord-est de l’île, et la nuit, qui ne va pas tarder à venir, ne nous permettrait pas de pousser plus avant notre trajet. Force nous est donc de chercher un gîte pour nous reposer de nos dix heures de marche. En dépit de la difficulté que nous avons à nous faire comprendre, grâce aux bienveillantes dispositions des autorités, rien ne nous manque encore cette fois ; nous pouvons même nous installer à peu près convenablement au milieu d’une affluence d’indigènes que pousse à nous entourer le désir bien naturel de voir les quatre étrangers dont l’arrivée a été annoncée par les conducteurs de nos bagages.
Le lendemain matin, 12 avril, les consultations étant données aux malades qui n’ont garde de laisser passer une si belle occasion de voir un thebib roumi, nous prenons congé des autorités et partons pour Cherki, village et port situés sur la rive occidentale de l’île. Nous ne tardons pas à atteindre une grande sebkha desséchée depuis peu et parsemée d’îlots de sable. Le trajet à travers cette plaine salée encore humide nous permet de récolter de nombreuses Salsolacées et de faire une fructueuse chasse d’insectes spéciaux à cette nature de terrain. De même que dans les autres dépressions que nous avons traversées la veille, nous constatons l’association des coquilles fossiles aux coquilles actuellement vivantes ; les premières, détachées des roches anciennes, reconstituent avec les secondes un tuf nouveau. Sur un monticule pierreux occupé en partie par des cultures, nous capturons une Couleuvre intéressante (Periops Algira) et, en soulevant les pierres, nous découvrons de nombreux spécimens d’un Scorpion dangereux, de grande taille, qui diffère du Buthus Occitanus par la couleur noire de ses extrémités : c’est le Buthus australis, très répandu dans le Sud de la Régence où il occasionne souvent des accidents. Vers onze heures du matin, nous arrivons à Cherki où nous attend une réception des plus amicales de la part de l’ex-commandant du Bey-Chir, ancien et unique vaisseau de guerre du Bey de Tunis.
Comme il était dans nos projets de visiter un des îlots qui terminent au nord le groupe des Kerkenna, nous nous dirigeons dans l’après-midi vers la pointe de l’île, confiants dans l’assurance qui nous a été donnée que nous trouverions là une barque pour nous transporter sur l’îlot ; mais, par un de ces malentendus trop fréquents lorsqu’on a de la difficulté à se faire comprendre, au lieu d’arriver à la mer, nous tombons en plein dans un misérable village dont les habitants, et surtout les enfants, viennent d’être décimés par une épidémie de variole d’autant plus meurtrière que la maladie sévissait sur des constitutions syphilitiques et était favorisée par la malpropreté native de la population. Dans ces conditions, lorsqu’elle n’emporte pas le sujet, la maladie cause toujours pour l’avenir les désordres les plus graves. Fidèle aux traditions généreuses du corps médical français, le docteur Bonnet, cédant aux supplications des habitants, visite et opère même quelques-uns des enfants les plus gravement atteints, besogne peu engageante et non dépourvue de danger. Le temps que nous avons passé dans ce village ne peut pas être considéré comme perdu, puisqu’il a été consacré à faire un peu de bien, mais il nous fait défaut pour réaliser le projet que nous avions conçu et il nous faut songer à battre en retraite sur Cherki, ce que nous faisons en nous dirigeant vers le port. Nous n’avons du reste pas à nous repentir d’avoir pris cette direction, car cela nous permet d’augmenter notablement la liste des plantes que nous avons déjà recueillies dans l’île et d’observer en place, sur le bord même de la mer, les couches de calcaire qui fournissent par désagrégation les fossiles que nous n’avons encore rencontrés qu’associés dans les poudingues récents aux espèces vivant encore dans la mer qui baigne les Kerkenna. Nous pouvons aussi, durant ce trajet, voir la méthode, aussi intéressante qu’ingénieuse, usitée pour les plantations de Dattiers dans un terrain de tuf qui semblerait à première vue impropre à toute culture arborescente. Cette méthode consiste à creuser des trous, profonds de deux à trois mètres et larges d’environ un mètre et demi à deux, dans la couche de tuf ; le sable argileux et la couche aquifère étant ainsi atteints, l’arbre est planté au fond de l’excavation et butté seulement avec du sable ou de la terre, en sorte que ses racines soient toujours en contact avec le sol humide et la couche aquifère inférieure qui supplée à l’absence complète d’eau superficielle. C’est la justification du proverbe arabe disant que « le Dattier doit avoir le pied dans l’eau et la tête dans le feu ». Du reste, les Palmiers des îles Kerkenna, comme tous ceux qui vivent au voisinage de la mer, ne produisent que des fruits de qualité très inférieure et seulement destinés à la nourriture des animaux ; à part cette récolte de fruits peu rémunératrice, ils sont principalement destinés à fournir des frondes pour faire les palissades des pêcheries, et le vin de palmier ou lagmi qui remplace le vin véritable dans les repas de cérémonie des indigènes. Ce dernier produit s’obtient à l’aide d’incisions annulaires qui occasionnent des étranglements fort singuliers de la tige et lui donnent parfois l’aspect de colonnes travaillées au tour. Le lagmi, qui n’est autre chose que la sève de l’arbre, coule abondamment des incisions et est reçu dans un vase de terre, sorte d’amphore, que l’on remplace chaque matin. Cette opération n’est guère pratiquée que sur les Dattiers de peu de valeur, car, réitérée plusieurs fois, elle en amène généralement le dépérissement. Les vieux troncs de Palmiers sont aussi utilisés comme poutres et soliveaux de maisons, tandis que les frondes et leurs pétioles rigides remplacent dans les habitations indigènes nos lattes de plafond et nos plafonds eux-mêmes. — Avant de rentrer dans le village, à la nuit tombante, nous rencontrons d’importantes et nombreuses ruines d’édifices, des restes d’anciens murs et des citernes d’origine romaine, témoins irréfutables d’une prospérité dont l’état actuel de ces îles est loin de donner la mesure.
Le dimanche 13 avril, jour de Pâques, après avoir pris congé de l’hôte qui nous a si bien reçus et hébergés depuis la veille, nous nous rembarquons sur la felouque qui est venue nous attendre au mouillage relativement sûr de Cherki. Longeant cette fois la côte occidentale de la grande île, nous apercevons de loin Bordj-el-Ksar, important château romain remanié plusieurs fois, et nous abordons vers une heure de l’après-midi la pointe nord de la petite Kerkenna (Djira ou Srira), presque à l’entrée du goulet d’El-Kantara que nous avions franchi trois jours avant pour nous rendre à Ouled-Kassin. Le manque de fond empêchant toute barque d’arriver jusqu’à terre, nous sommes forcés de nous faire transporter sur les épaules de nos matelots ; puis, comme notre intention est de traverser l’île à pied dans toute sa longueur, la felouque est immédiatement expédiée à l’extrémité sud, en un point nommé Bordj-bou-Yousef où elle devra nous attendre. Parvenus au rivage, nous ne tardons pas à découvrir quelques plantes intéressantes, entre autres le Festuca Rohlfsiana, nouveau pour la flore tunisienne et qui n’était connu que dans la Tripolitaine et la Cyrénaïque ; mais bientôt après, nous éprouvons une véritable déception causée par un trajet de deux heures, aussi monotone que fatigant, dans des champs sablonneux complantés de Dattiers espacés à peu près également en tous sens. Ces plantations, qui constituent la seule richesse de l’île, dont elles couvrent environ les deux tiers, ont, vues de la mer, l’aspect d’une épaisse forêt. Sortis enfin de ce terrain qui ne nous offrait aucun intérêt, nous nous reposons quelques moments sur un monticule d’où la vue embrasse une grande partie de l’île. A nos pieds s’étend une vaste sebkha desséchée couverte de Limoniastrum monopetalum et de Salsolacées ; nous la franchissons, puis, traversant de nouveau des plantations de Palmiers entremêlés d’Oliviers, nous arrivons à Melitta, village important et unique centre de population de la petite Kerkenna. L’aspect de cette agglomération de maisons sans étages et de huttes entourées de palissades en feuilles de Dattier, flanquées chacune d’une ou plusieurs cabanes et de parcs où sont logés les ânes et les chameaux, est des plus curieux ; il rappelle celui des villages nègres du Centre et de la côte occidentale de l’Afrique. Nous n’avons rien rencontré d’analogue dans le reste de notre voyage, et, si nous n’avions à satisfaire que notre bon plaisir, nous séjournerions d’autant plus volontiers à Melitta, que le khalifa, ancien colonel de la gendarmerie du Bey, nous convie avec une gracieuse insistance à passer la nuit dans sa maison. Convaincu cependant, par nos protestations, de l’obligation où nous sommes de rentrer à Sfax le soir même, il consent à nous laisser partir et nous procure même des ânes pour nous éviter la fatigue des huit kilomètres qu’il nous reste encore à faire dans les sables et les plantations de Palmiers semblables à celles que nous avons traversées dans la partie nord de l’île. La rapidité d’allure et parfois l’indiscipline de nos montures ne nous empêchent cependant, ni de remarquer la nature particulière de ces sables provenant de la décomposition d’un grès calcaire coquillier blanc dont le gisement se montre à nu en certains endroits du rivage, ni de recueillir quelques Strombes fossiles qui gisent sur le sol.
A Bordj-bou-Yousef, nous retrouvons notre felouque ainsi qu’il a été convenu, et, avant la nuit, nous faisons voile pour Sfax où une fraîche brise nous amène en deux heures un quart.
Notre excursion aux Kerkenna, qui a duré quatre jours pleins, nous a fourni d’abondantes récoltes de plantes, d’insectes et de reptiles, ainsi que d’intéressantes observations sur le climat, la structure géologique et les productions de ces îles, dont le régime climatérique paraît être, ainsi que nous l’avons déjà dit, beaucoup plus méridional que ne semblerait le comporter leur position géographique. Nous constaterons en effet, dans la suite de notre voyage, que la végétation y était déjà bien plus avancée que dans la plupart des localités de la contrée située plus au sud. Cette particularité tient sans doute à l’influence directe de la mer qui, en entretenant une température plus égale et une humidité plus constante de l’atmosphère, bien qu’il n’y pleuve presque jamais sérieusement, prédispose les plantes à une végétation précoce.
Pour compléter nos observations, nous ajouterons que la culture est relativement perfectionnée dans les deux îles, mais plus particulièrement dans celle de Ramlah où les villages sont partout entourés, jusqu’à une assez grande distance, de jardins très soignés. La Vigne y est cultivée sur une assez grande échelle, mais ce sont surtout les légumes qui peuplent les jardins complantés en outre de nombreux arbres fruitiers et de vigoureux Figuiers. En dehors des jardins, on y voit des plantations d’Oliviers et de Dattiers qui occupent, ces derniers surtout, d’assez vastes espaces, mais dont les fruits sont de qualité très inférieure. Dans la petite île (Srira ou Djira), moins peuplée que la grande, les plantations de Dattiers sont beaucoup plus étendues, couvrant environ les deux tiers de la superficie totale de l’île, tandis que les autres cultures, céréales ou jardins, y sont très restreintes.
L’eau superficielle, qui manque totalement aux deux îles, paraît être suppléée par une nappe d’eau abondante située à peu de profondeur.
La population des îles Kerkenna semble former une famille distincte de celle de la terre ferme ; elle est plutôt maritime qu’agricole et se livre surtout à l’industrie de la pêche du poisson et des éponges ; aussi les Kerkenniens fournissent-ils de nombreux et habiles marins.
Leur naturel est doux et porté à l’hospitalité. L’idiome qu’ils parlent paraît différer, malgré le peu de distance qui les en sépare, de celui des habitants de la côte à laquelle ces îles sont rattachées par un plateau sous-marin élevé et interrompu seulement par un canal profond, sorte de faille d’une largeur moyenne d’environ un kilomètre. Comme nous l’avons déjà dit, ces îles semblent être actuellement soumises à un phénomène d’abaissement lent, qui, en favorisant l’accès de la mer dans l’intérieur des terres, tend à restreindre de plus en plus la surface émergente de la grande île, principalement dans sa partie nord, et à la diviser en un certain nombre d’îlots analogues à ceux qui existent déjà et qui n’en sont séparés que par de petits bras de mer de très peu de profondeur.
De nombreux vestiges d’habitations, d’anciennes cultures et de travaux importants attestent que l’île de Ramlah a été beaucoup plus cultivée et surtout beaucoup plus peuplée dans les temps anciens. Bordj-el-Ksar, notamment, a dû être à l’époque romaine, et sans doute aussi à l’époque chrétienne, une ville d’une grande importance, comme population et comme commerce. Les vestiges de l’ancien port et les ruines de constructions qui bordent la mer sur un très long espace et sont incessamment détruites par les flots ne laissent aucun doute à cet égard. Nous y reviendrons plus tard dans le récit de notre visite à ces ruines.
La flore des îles Kerkenna est remarquable par le grand nombre d’espèces sahariennes qu’elle renferme. Le peu d’élévation du sol au-dessus du niveau de la mer, de grandes surfaces sableuses, la rareté de la pluie, remplacée par d’abondantes rosées, sont autant de conditions qui paraissent y favoriser le développement des espèces désertiques. Les plantes des terrains salés (les Salsolacées et les Statice principalement) y occupent aussi de larges espaces par suite de la pénétration des eaux de la mer dans l’intérieur des terres où elles forment, particulièrement dans le nord de la grande île, de vastes sebkhas alternativement submergées et desséchées suivant que la mer est agitée ou calme. Ces lagunes semblent tendre à envahir de plus en plus les terres en raison du phénomène d’abaissement lent que subit le sol de toute cette partie de la côte, ainsi que nous le prouvent les diverses observations que nous avons pu faire tant aux Kerkenna qu’à Gabès et à l’île de Djerba.
La liste suivante[2], bien qu’elle ne comprenne qu’une partie des nombreuses espèces que nous avons récoltées, suffit pour mettre en évidence le caractère saharien de la végétation :
Matthiola oxyceras DC.
*—— var. basiceras Coss. et Kral., spécial à la Tunisie.
Notoceras Canariense R. Br.
Koniga Libyca R. Br.
Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.
Cleome Arabica L.
Helianthemum Kahiricum Delile.
Reseda propinqua R. Br.
Frankenia thymifolia Desf.
Erodium hirtum Willd.
*Zygophyllum album L. (Cilicie, Chypre, Arabie, Égypte).
Rhus oxyacanthoides Dum. Cours.
Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.
Ononis serrata Forsk.
Medicago laciniata All.
*Trigonella maritima Delile (Sardaigne, Sicile, Égypte, Palestine).
*Astragalus Alexandrinus Boiss. (Égypte inférieure, Palestine, Arabie).
Hippocrepis bicontorta Lois.
Herniaria fruticosa L.
Paronychia longiseta Webb.
Mesembryanthemum nodiflorum L.
—— crystallinum L.
Aizoon Canariense L.
Reaumuria vermiculata L.
Nitraria tridentata Desf.
*Deverra tortuosa DC. (Tripolitaine, Égypte).
Crucianella angustifolia L.
*Vaillantia lanata Delile ; Galium Columella Ehrenb. (Tripolitaine, Égypte).
Scabiosa arenaria Forsk.
Atractylis prolifera Boiss.
A. microcephala Coss. et DR.
*A. flava Desf. (Égypte inférieure, Sinaï).
Centaurea dimorpha Viv.
*Onopordon Espinæ Coss., spécial à la Tunisie.
Carduus Arabicus DC.
Nolletia chrysocomoides Cass.
Chamomilla aurea J. Gay.
*Chlamydophora tridentata Ehrenb. (Égypte inférieure).
Helichrysum aff. H. Stœchas.
*Filago Mareotica Delile (Égypte inférieure).
Ifloga spicata Sch. Bip.
*Spitzelia radicata Coss. et Kral. (Égypte inférieure).
Apteranthes Gussoneana Mik.
Echium calycinum Viv.
Echiochilon fruticosum Desf.
Linaria fruticosa Desf.
Micromeria nervosa Benth.
Salvia lanigera Desf.
—— Ægyptiaca L.
Statice pruinosa L.
Limoniastrum monopetalum Boiss.
Caroxylon tetragonum Moq.-Tand.
Halostachys perfoliata Moq.-Tand.
Urginea undulata Steinh.
*Scilla villosa Desf. (spécial à la Tunisie).
Lygeum Spartum L.
Pennisetum ciliare Link.
Gastridium nitens Coss. et DR.
*Æluropus littoralis Parl. var. repens (Tripolitaine, Égypte, Sicile, Caucase, Crète, Sibérie, Mésopotamie, Arabie).
*Festuca dichotoma Forsk. (Égypte, Arabie pétrée).
—— Memphitica Coss.
*—— (Scleropoa) Rohlfsiana Coss. (Tripolitaine, Cyrénaïque).
La faune entomologique des Kerkenna est sensiblement la même que celle de Sfax, en y ajoutant les Buthus australis et Europæus qui sont abondants dans la grande île, notamment près de Cherki.
En reptiles, nous avons capturé : Stenodactylus punctatus, Gongylus ocellatus, Eremias guttulata, et une Couleuvre qui est le Periops Algira.
En oiseaux, nous avons vu de nombreux Stercoraires, Puffins et Goélands, parmi lesquels le Larus senatorius ; plusieurs Lanius (L. Italicus), d’abondantes Huppes et l’Ardea Garzetta, très commun sur les palissades des pêcheries.
Le sol bas des Kerkenna montre deux formations différentes : la carcasse des îles est formée d’un calcaire dolomitique très dur, disposé en couches horizontales assez souvent crevassées ; dans ces crevasses on trouve parfois des réservoirs d’eau douce. Au-dessus de ce calcaire, s’étend sur plusieurs points de la grande île, principalement sur la côte nord-est, une formation quaternaire ancienne très fossilifère où l’on trouve le Strombus Mediterraneus. Cette roche est journellement délitée par l’action des eaux et ses débris forment actuellement un nouveau tuf coquillier dans lequel les espèces vivantes sont mêlées aux fossiles de la formation précédente. Sur plusieurs points de la côte occidentale, c’est-à-dire en face de la terre ferme, notamment au Bordj El-Ksar, il existe des falaises formées d’un terrain de gypse cristallin qui est entamé par l’action de la mer. Enfin, à la pointe sud de la petite île (Srira ou Djira), se trouve un gisement de grès calcaire blanc, renfermant de nombreux fossiles parmi lesquels le Strombus Mediterraneus dont on rencontre des spécimens épars dans les dunes de sables de cette portion de l’île, sables provenant des détritus du grès calcaire susmentionné.
Nos observations sur la position relative des diverses couches géologiques qui forment le sol des Kerkenna et sur le niveau actuel des constructions anciennes qui existent encore sur leur côte, nous portent à admettre que celle-ci a subi des soulèvements et des affaissements alternatifs, et qu’elle est actuellement dans une période manifeste d’abaissement qui tend à réduire incessamment l’étendue des îles.
OBSERVATIONS METEOROLOGIQUES FAITES DANS LES ÎLES KERKENNA.
Ouled-Kassin, 11 avril, 7 heures matin.
Baromètre holostérique no 1 764mm,2
Baromètre holostérique no 2 765mm,2
Thermomètre + 19°,5
Thermomètre frondé au dehors + 16°,8
Vent. — N. faible (2).
État du ciel. — Beau (3) brumeux. — Fracto-cumulus à l’horizon Est.
A 6 heures du matin le thermomètre frondé donnait + 15°,3
Kelebin, 11 avril, 12h 45.
Baromètre holostérique no 1 764mm,8
Baromètre holostérique no 2 765mm,1
Thermomètre + 19°,0
Thermomètre frondé + 19°,0
El-Ataïa, 12 avril, 6 heures matin.
Baromètre holostérique no 1 763mm,9
Baromètre holostérique no 2 764mm,2
Thermomètre + 15°,6
Thermomètre frondé + 15°,6
Vent. — S.O. modéré (3).
État du ciel. — Beau (1) brumeux. — Fracto-cumulus à l’horizon S.O.
Cherki, 12 avril, midi.
Baromètre holostérique no 1 764mm,0
Baromètre holostérique no 2 764mm,0
Thermomètre + 21°,3
Thermomètre frondé au dehors + 23°,0
Vent. — S.S.E. faible (2).
État du ciel. — Très beau (1), légère brume.
Cherki, 12 avril, 6 heures soir.
Baromètre holostérique no 1 763mm,2
Baromètre holostérique no 2 763mm,5
Thermomètre + 19°,0
Thermomètre frondé + 19°,0
Vent. — S. faible (2).
État du ciel. — Beau (1), quelques strato-cirrus à l’Ouest.
Cherki, 13 avril, 6h 30 matin.
Baromètre holostérique no 1 764mm,2
Baromètre holostérique no 2 764mm,6
Thermomètre + 19°,4
Thermomètre frondé + 17°,5
Thermomètre minima de la nuit + 14°,3
Vent. — Nul (0).
État du ciel. — Beau (1), brume.