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Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie

III

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Trajet de Sfax à Gafsa : Oued Leben, Djebel Bou-Hedma, les Aïeïcha, Djebel Sened, la Madjoura.

Le 17 avril, à une heure du soir, après avoir consacré trois jours aux préparatifs de départ et à la mise en ordre de nos récoltes, nous levons le camp et prenons la route de Gafsa par la plaine de Chaal et l’Oued Leben. Nous sommes munis de deux tentes de seize hommes, l’une pour nous et notre matériel, l’autre pour les hommes de l’escorte. Notre personnel se compose de cinq hommes du train, dont un brigadier, deux cavaliers indigènes des compagnies mixtes et deux chameliers. Le nombre des animaux est de dix-sept, savoir : quatre chevaux montés, huit mulets du train, dont deux montés et six chargés ; et cinq chameaux. C’est à peine suffisant, car, vu le nombre d’étapes que nous avons à fournir avant d’atteindre un point de ravitaillement, il nous faut, outre nos bagages, emporter des vivres en assez grande quantité pour nos hommes et nos animaux.

Notre itinéraire ayant été soigneusement tracé avec le concours du capitaine Coste, de la 3e compagnie mixte, lequel a fait campagne dans la région que nous allons explorer, nous nous dirigeons sur le Bir Khlifa, première halte que nous atteignons vers six heures du soir. Le camp est aussitôt dressé à proximité du puits et au pied d’une petite éminence couronnée par les restes des travaux exécutés par les Romains dans le but d’élever et de distribuer les eaux à l’entour, ainsi qu’ils avaient coutume de le faire dans ces contrées entièrement dépourvues d’irrigations naturelles. Notre première installation s’étant opérée sans difficulté, nous pouvons espérer que notre voyage s’effectuera dans de bonnes conditions, ce dont il était essentiel de s’assurer avant de pousser plus avant.

Le 18, dès que les rayons du soleil éclairent les blanches koubas de Sidi-Aguereb dont nous ne sommes éloignés que d’environ deux kilomètres, les tentes sont repliées et le chargement reconstitué en y apportant quelques modifications dont l’expérience nous a démontré la nécessité. La route que nous suivons a dû être l’ancienne voie romaine conduisant à Capsa, aujourd’hui Gafsa ; nous la verrons dans la suite indiquée par une série de puits et de ruines d’anciennes villes ou de postes militaires distants de quelques kilomètres les uns des autres. Une température modérée favorise notre marche, et l’état satisfaisant de la végétation, exceptionnellement entretenue cette année par de fréquentes pluies, nous promet de riches récoltes en plantes et en insectes ; mais, comme il importe de ne pas nous encombrer dès le premier jour d’espèces déjà recueillies antérieurement par M. Kralik en 1854 et par moi-même en 1874, nous nous bornons à prendre des échantillons des plantes les plus intéressantes et à dresser une liste de plus de 100 espèces qui nous démontre de nouveau l’association des formes désertiques à celles qui sont plus spéciales soit à la région septentrionale, soit à la zone littorale.

Bir Khlifa est riche en plantes, mais la flore en est assez analogue à celle des environs immédiats de Sfax ; aussi je me bornerai à mentionner les espèces suivantes qui en donnent le caractère général : Enarthrocarpus clavatus (des parties chaudes des Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie), Pteranthus echinatus, Gymnocarpus fruticosus (Sahara en Algérie), Deverra tortuosa (manquant à l’Algérie), Daucus pubescens (Sahara en Algérie), Achillea Santolina, Cyrtolepis Alexandrina (Sahara en Algérie), Spitzelia cupuligera, Plantago ovata (presque exclusivement saharien en Algérie), Pennisetum ciliare (Sahara en Algérie), Ægilops ventricosa (assez rare en Tunisie, tandis qu’il est commun en Algérie).

La faune de ce point ne diffère pas non plus sensiblement de celle de Sfax.

La seconde journée de marche nous conduit au bord de l’Oued Bateha, cours d’eau assez important dont le lit très large est profondément creusé dans des terrains argilo-sableux d’une assez grande fertilité. Dès notre arrivée, à une heure du soir, nos tentes sont dressées sur la rive droite de l’oued qui doit nous fournir une eau abondante mais légèrement saline, et nous avons bien soin de nous tenir à quelque distance des douars, sachant par expérience que la proximité de ces agglomérations indigènes cause toujours plus d’ennuis qu’elle n’offre d’avantages.

Les bords de l’oued, à l’exploration desquels nous consacrons tout le reste de la soirée, offrent beaucoup d’intérêt tant au point de vue botanique qu’au point de vue zoologique ; les productions naturelles s’y font remarquer par leur caractère particulièrement saharien et, sans l’obligation où nous sommes de gagner promptement le Sud, nous consacrerions volontiers plusieurs jours à cette station. Le désir de nous procurer certaines espèces d’Orthoptères nous fait poursuivre nos recherches même dans la nuit à l’aide d’une lanterne, malgré les dangers auxquels nous exposent les érosions profondes qui sillonnent les abords du lit de l’oued autour de notre campement.

Parmi les plantes récoltées nous citerons : Sisymbrium coronopifolium var. ceratophyllum, Enarthrocarpus clavatus (des Hauts-Plateaux chauds et du Sahara en Algérie), Astragalus Gombo (Hauts-plateaux chauds et Sahara en Algérie, commun en Tunisie où il remonte jusque vers Kairouan), Muricaria prostrata (Hauts-Plateaux et lisière du Sahara en Algérie), Trigonella stellata (Sahara algérien), Neurada procumbens (Sahara en Algérie ; en Tunisie il remonte jusque vers Kairouan), Paronychia longiseta (des parties chaudes des Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie), Nolletia chrysocomoides (Sahara en Algérie), Asteriscus pygmæus (Sahara en Algérie), Cyrtolepis Alexandrina (Sahara en Algérie), Centaurea dimorpha (parties chaudes des Hauts-Plateaux et Sahara en Algérie), C. microcarpa (Sahara en Algérie), Onopordon Espinæ (spécial à la Tunisie), Echiochilon fruticosum (Sahara en Algérie), Linaria fruticosa (Sahara en Algérie), Echinopsilon muricatus (Sahara en Algérie).

Comme la flore, la faune devient plus désertique ; ainsi, nous notons parmi les insectes : Cicindela leucosticta, Anthia sexmaculata, et Pimelia Doumeti, variété pubescente de P. granulata, découverte par moi en 1874 et qui pendant plusieurs années a été considérée comme espèce. Un énorme Grillon blanc égyptien (Brachytrupes megacephalus) abonde dans les sables du lit de l’oued.

En fait de mammifères, signalons l’apparition des Gazelles et l’abondance de plusieurs espèces de Gerboises dont les terriers criblent le sol.

Le 19 au matin, le camp est levé dès huit heures, non sans avoir, comme chaque jour, procédé aux observations barométriques et thermométriques. La nuit a été relativement froide, car le thermomètre minima n’a marqué que + 5°,3, mais la température remonte rapidement et, tandis qu’à six heures du matin elle était de + 6°,5 au thermomètre frondé, dès huit heures, le même instrument accuse déjà + 19°,8, soit un accroissement de 13°,3 en deux heures, ce qui nous promet une chaleur assez forte pour le reste de la journée. Ce phénomène d’abaissement considérable de la température avant le lever du jour est du reste assez habituel dans la région désertique.

Quittant les bords de l’Oued Bateha, nous entrons bientôt dans une contrée inculte désignée par le nom de désert de Chaal, où règne en maîtresse, sur des espaces considérables, une Composée à fleurons jaunes de la flore saharienne, le Rhanterium suaveolens, plante à végétation très tardive et que nous ne trouverons en état de floraison qu’aux environs de Gafsa.

Des ruines occupant de vastes étendues et de vieux Oliviers, en assez grand nombre sur certains points, révèlent l’ancienne occupation du pays par les Romains, ainsi que sa fertilité au temps de leur colonisation. C’est non loin de notre campement que, en 1874, j’ai vu un de ces arbres dont la circonférence ne mesurait pas moins de 11 mètres.

Vers deux heures du soir, après avoir suivi le lit desséché d’un oued très important mais dont le nom nous est inconnu, nous arrivons au Bir Arrach, où nous devons camper. Le puits, auprès duquel nous dressons nos tentes, est creusé sur le flanc d’une colline qui s’élève au-dessus du lit de l’oued, très large en cet endroit. Ce puits a 29 mètres de profondeur et fournit une eau de très mauvaise qualité dont la température est de 21 degrés centigrades ; il est de construction romaine, comme la plupart de ceux que l’on rencontre dans le trajet de Sfax à Gafsa. Sur les hauteurs voisines, on voit encore distinctement les enceintes ruinées d’une sorte de camp retranché. Un vent violent et un sol pierreux, infesté de Scorpions (Buthus australis), nous causent de grandes difficultés pour l’installation de nos tentes que l’on ne sait comment fixer solidement. On y parvient cependant, et, lorsque nous avons procédé au repas, nous nous mettons en devoir d’explorer la plaine, couverte de broussailles formées principalement de Tamarix, de Thymelæa et du Retama Rætam, qui occupe un vaste espace sur la rive gauche de l’oued. Les captures d’insectes et de reptiles y sont nombreuses et intéressantes, et la nuit seule nous ramène au camp, sans les interrompre cependant, car elles se continuent sous la tente même fort avant dans la soirée, les espèces nocturnes ou crépusculaires étant attirées en foule par les lumières de notre campement.

Les environs du Bir Arrach ne nous ayant offert qu’une flore presque identique à celle des stations précédentes, nous ne citerons que : Dianthus serrulatus var. grandiflorus, Neurada procumbens, Nolletia chrysocomoides, Onopordon ambiguum, Dœmia cordata, Arthratherum pungens.

Quant à la faune de cette localité, elle est aussi sensiblement la même que celle des points visités depuis Sfax ; nous y rencontrons pourtant un jeune Varanus arenarius, ce géant des sauriens terrestres du Nord de l’Afrique.

Pendant la nuit, un ouragan du nord-nord-ouest, d’une extrême violence, menace à plusieurs reprises de renverser nos tentes ; mais la température s’abaisse beaucoup moins qu’à l’Oued Bateha, et le thermomètre minima ne marque pas au-dessous de + 11°,3, tandis qu’à huit heures du matin le thermomètre frondé accuse + 18°, degré très voisin de celui observé la veille à la même heure.

Le 20 avril, à neuf heures du matin, nous reprenons la direction ouest-sud-ouest à travers un pays accidenté et couvert d’une végétation assez abondante. Un grand nombre de constructions, détruites jusqu’à fleur du sol et dont les débris encombrent le terrain, révèlent l’existence d’une ville antique qui a dû être importante. Un peu plus loin, nous apercevons, au sommet d’une colline dénudée, un columbarium que je reconnais pour l’avoir déjà visité et signalé en 1874. C’est le signe certain que nous rejoignons la véritable route de Gafsa, dont nous nous étions quelque peu écartés sur la droite. Après avoir côtoyé quelque temps un oued peu important, mais conservant encore de l’eau dans quelques redirs ombragés par de vieux Oliviers, des Tamarix et des Pistacia Atlantica, nous arrivons au puits connu sous le nom de Bir Ali-ben-Halifa, auprès duquel nous faisons halte à l’ombre d’Oliviers archiséculaires, témoins encore vivants de l’époque où les Romains occupaient et cultivaient ce pays actuellement si désolé. Ce puits est, comme tous les autres, d’origine romaine ; sa profondeur est de 55 mètres ; l’eau qu’il fournit, de qualité plus que médiocre, est à 23 degrés de température. Néanmoins, on est très heureux de trouver cette ressource dans une contrée où l’eau potable fait presque partout défaut.

A cette station, nous notons entre autres plantes : le Rhanterium suaveolens, qui couvre entièrement une grande plaine, le Pyrethrum fuscatum, l’Amberboa Lippii, le Statice Thouini, variété très remarquable qui se distingue du type par la couleur blanc jaunâtre de ses fleurs et par des proportions plus grandes. Cette plante, que nous retrouverons sur beaucoup de points pendant notre voyage dans le Sud, pourrait bien être une espèce distincte du S. Thouini.

Le Pimelia Doumeti manque à cette station, dont la faune entomologique ne diffère pas cependant de celle des stations voisines.

Nous noterons la rencontre d’un grand Aigle (Aquila fulva ?) et du Strix Aluco. Cette dernière espèce d’oiseau est commune à peu près partout en Tunisie, où elle est désignée par les indigènes sous le nom de Bouma.

A partir du Bir Ali-ben-Halifa, point de rencontre de la route de Gabès à Kairouan avec celle de Sfax à Gafsa, le pays devient d’une extrême monotonie : une immense plaine à peine ondulée s’étend jusqu’au pied du Djebel Madjouna. Revenant de Gafsa à Sfax, en 1874, j’avais dû la traverser de nuit silencieusement et y camper sans faire de feu, dans la crainte d’être attaqué par les bandes pillardes des Hammema. Aujourd’hui, nous la parcourons sans danger, mais nos spahis indigènes connaissant assez mal leur route, nous avons la mauvaise chance de nous y égarer, et ce n’est qu’à la nuit presque close que nous parvenons à découvrir les redirs d’El-Aïa, après avoir exécuté plusieurs marches et contremarches en différents sens. L’étape de cette journée est la plus longue et la plus fatigante que nous ayons eu à faire depuis Sfax ; aussi est-ce avec une satisfaction réelle que nous voyons dresser nos tentes sur un terrain très abondamment pourvu d’herbe et à proximité de réservoirs naturels contenant une eau fraîche et de bonne qualité. El-Aïa, avec son bois de Tamarix et ses frais herbages, nous paraît un véritable Éden au milieu de ces solitudes. Il serait peut-être imprudent, toutefois, d’y séjourner trop longtemps et sans prendre de précautions contre la fièvre, toujours à craindre dans un bas-fond humide. Pendant la nuit, en effet, la température descend à + 5°,5, et le lendemain matin (21 avril), quand nous levons le camp à huit heures et demie, une abondante rosée couvre encore de diamants et de perles les herbes et les buissons de la plaine.

A peine sommes-nous en marche que l’un de nos spahis est arrêté au passage par un magnifique serpent qui, surpris au pied d’une touffe de Tamarix, se dresse en gonflant sa gorge et en sifflant avec fureur. C’est un Naja Haje (Bou-Ftira des Arabes, Serpent-à-coiffe, Serpent-des-bateleurs, Vipère-des-pyramides), espèce des plus dangereuses que nous avions un vif désir de rencontrer, son existence n’étant encore que présumée dans cette partie de la Tunisie. Cédant aux coups de cravache qui ne lui sont pas ménagés et non moins effrayé que l’homme qui avait troublé son repos, le reptile rentre prudemment dans le fourré ; mais, traqué dans son repaire et cerné de tous côtés, il est forcé de s’enfuir vers un autre buisson qu’il ne peut atteindre sans être pris, en dépit de l’agilité qu’il déploie. Le grand nombre d’insectes recueillis et la précieuse capture que nous venons de faire augmentent nos regrets de quitter si promptement le campement d’El-Aïa ; mais nos heures sont comptées, et la désagréable expérience de la veille nous fait prudemment poursuivre notre route vers l’Oued Leben dont nous n’atteindrons les bords que vers onze heures du matin.

La station d’El-Aïa, relativement boisée par de nombreux et beaux Tamarix, qui croissent vigoureusement grâce à l’abondance d’eau douce que l’on y trouve, ne nous a offert cependant que peu de plantes intéressantes, à part les suivantes : Ammosperma cinereum, Chlamydophora pubescens, Amberboa Lippii, Arnebia decumbens, Asphodelus viscidulus (plante des déserts de l’Orient qui manque à l’Algérie).

Les Gazelles se montrent abondamment dans ces parages, où les terriers de Gerboises sont innombrables dans les terrains argilo-sableux. Parmi les oiseaux, nous avons noté l’Œdicnème criard et plusieurs espèces de Traquets. Sur les Tamarix existent plusieurs insectes communs à Biskra en Algérie. Les reptiles sont très nombreux aux environs d’El-Aïa. Nous y avons capturé : Agama inermis, Acanthodactylus Boskianus, Tropidosaura Algira (espèce qui ne passe pas pour désertique et qui se trouve à Montpellier et à Cette), Cœlopeltis insignitus, entre El-Aïa et l’Oued Leben ; mais la prise la plus intéressante, sans contredit, est celle de notre magnifique Naja Haje. Dans les endroits marécageux se montrent aussi de nombreuses Tortues d’eau (Emys leprosa).

A peu de distance des redirs d’El-Aïa, la contrée reprend son caractère désertique ; le sol sableux n’est plus couvert que de plantes sahariennes, la plupart hérissées d’épines (Anthyllis Numidica, A. tragacanthoides), qui font les délices des chameaux ; de nombreuses Gazelles effrayées fuient devant nous, et les oiseaux du désert s’envolent à notre approche, tandis que chaque touffe d’herbe sert de refuge à un ou deux sauriens. La brise fraîche du matin a fait place à une atmosphère calme et suffocante qui augmente le malaise que nous causent les rayons brûlants du soleil dardés sur nos têtes. Nous traversons dans ces conditions le lit de l’Oued Leben, très large en cet endroit, que nous laissons à droite ainsi que le marabout désigné comme point de repère dans notre itinéraire.

Lorsque nous atteignons le pied des premières collines gypseuses qui se détachent de la base du Djebel Madjouna, notre attention est attirée par un arbre de moyenne taille auquel je reconnais de loin le facies particulier du Gommier (Acacia tortilis) ou Tahla dont la recherche et la constatation avaient été le principal but de mon voyage de 1874. A cette époque, je n’avais rencontré cet arbre curieux qu’à environ 40 kilomètres plus au sud. Comme la première fois, je constate son association avec le Rhus oxyacanthoides (Damouk des Arabes) et le Pistacia Atlantica. Nous saluons avec une véritable émotion cette vieille connaissance de dix ans qui nous gratifie d’un peu d’ombre et, après lui avoir dérobé, en dépit de ses dangereuses et cruelles épines, quelques rameaux garnis de jeunes fruits, nous reprenons notre route dans la direction d’un monticule escarpé que couronne le camp fortifié établi par les troupes françaises. Chemin faisant, nous recueillons, au milieu des débris de pierres, quelques silex préhistoriques, qui me rappellent que déjà en 1874 j’avais rencontré des restes analogues de l’âge de pierre sur un sol semblable, entre la Sebkha Naïl et le Djebel Bou-Hedma.

Les baraquements du bordj se trouvent à une grande élévation au-dessus de l’oued et la descente jusqu’au bord de celui-ci offre de grandes difficultés pour les animaux ; aussi nous décidons-nous à le franchir et à établir notre camp sur sa rive gauche à proximité de l’eau et d’un terrain très herbeux où les mulets trouveront une nourriture fraîche et abondante. Toutefois le passage du cours d’eau ne s’effectue pas sans dangers, et ce n’est qu’après une heure environ d’émotions causées par la chute dans l’oued de plusieurs mules et chameaux, que nos tentes sont enfin dressées sur un plateau argilo-sableux dominant plusieurs cascades dont l’eau est beaucoup moins saumâtre que celle de la rivière chargée de sel et de sulfate de chaux provenant des terrains environnants. Nous ne devions pas moins en ressentir des effets purgatifs auxquels, durant notre séjour, personne ne fut soustrait.

La nécessité de faire reposer le convoi après plusieurs jours d’une marche fatigante, non moins que celle de mettre en ordre et d’assurer la conservation des récoltes faites depuis Sfax, nous détermine à demeurer le 22 avril au bord de l’Oued Leben dont nous avons aussi le désir d’explorer les environs ; mais un violent coup de siroco, sec et énervant, en couvrant tout de sable et en nous causant un malaise général, rend ce séjour peu agréable. Ce contretemps ne nous empêche pourtant pas de parcourir les nombreux ravins dont le terrain est sillonné et de fouiller avec soin les broussailles de Tamarix ainsi que les massifs de Roseaux servant de repaires à de nombreuses bandes de Sangliers qui viennent pendant la nuit bouler jusqu’aux alentours de nos tentes. Nous ne négligeons pas non plus d’explorer les collines gypseuses qui s’élèvent à quelque distance de la rive gauche du cours d’eau. De nombreuses captures d’insectes et des récoltes de plantes intéressantes compensent du reste les désagréments de notre séjour à cette station dénuée de ressources.

La flore y est presque uniformément saharienne et les collines basses environnantes fournissent un certain nombre d’espèces que nous n’avions pas encore rencontrées. De ce nombre est l’Acacia tortilis (Gommier), qui a fait son apparition par pieds isolés, environ à un kilomètre avant d’arriver au camp établi par les troupes françaises sur la rive droite de l’oued ; nous supposons du reste qu’il ne franchit pas ce cours d’eau, car, tant dans notre voyage de 1874 que dans celui-ci, nous ne l’avons jamais vu sur la rive gauche. Ce curieux arbre serait donc limité dans son habitat entre l’Oued Leben et l’Oued Baïech, tandis que beaucoup d’autres plantes de cette région, entre autres le Rhus oxyacanthoides, s’étendent bien en deçà ou au delà de ces deux rivières, au nord et au sud.

La liste suivante, limitée aux espèces les plus intéressantes récoltées à l’Oued Leben, donnera une idée du caractère essentiellement saharien de cette station :

Adonis dentata Delile.

Lonchophora Capiomontiana DR.

Ammosperma teretifolium Boiss.

—— cinereum Hook.

Matthiola oxyceras DC. var. basiceras.

Helianthemum Tunetanum Coss. et Kral.

—— salicifolium Pers. var. sessiliflorum.

Silene setacea Viv.

Erodium glaucophyllum Ait.

—— arborescens Willd.

—— —— var. laciniatum.

Zygophyllum album Desf.

Fagonia Sinaica Boiss.

Astragalus tenuifolius Desf.

—— Kralikianus Coss. sp. nov.

Acacia tortilis Heyne.

Retama Rætam Webb.

Reaumuria vermiculata L.

Nitraria tridentata Desf.

Deverra chlorantha Coss. et DR.

Malabaila Numidica Coss., nouveau pour la Tunisie.

Pyrethrum fuscatum Willd.

Chlamydophora pubescens Coss. et DR.

Kœlpinia linearis Pall.

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.

Arnebia decumbens Coss. et Kral. var. macrocalyx.

Echium humile Desf.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Linaria laxiflora Desf.

Limoniastrum Guyonianum DR.

Plantago ovata Forsk.

Asphodelus viscidulus Boiss.

Les Sangliers, comme nous l’avons dit, sont particulièrement abondants dans les fourrés de Roseaux qui encombrent le lit de l’oued ; pendant la nuit, ils font des excursions aux alentours et recherchent particulièrement les bulbes et les racines succulentes de certaines plantes. Les Gazelles et les Gerboises n’y sont pas moins communes.

L’Œdicnemus crepitans habite les terrains sableux et les Gangas plus particulièrement les lieux pierreux, tandis que de nombreux Traquets de plusieurs espèces hantent les buissons et que les Pigeons (Bizets) peuplent les hautes falaises à pic du bord de l’oued.

Le soir, à la lumière, nous avons pris plusieurs spécimens d’un petit Hanneton (Pachydema xanthochroa), que j’ai découvert en 1874, et quelques autres espèces intéressantes encore indéterminées.

Les alentours et le lit même de l’oued sont spécialement remarquables par un puissant gisement de sulfate de chaux (gypse) qui offre les variétés de structure et de coloration les plus diverses, depuis la Pierre-à-Jésus ou Fer-de-lance jusqu’aux strates fibreuses, depuis le blanc le plus pur jusqu’au rouge le plus intense. Ce gisement, qui constitue la plupart des collines voisines de l’oued, paraît s’étendre tout autour des montagnes environnantes qui forment les chaînes du Djebel Madjouna et du Djebel Bou-Hedma. Il semble recouvrir ou renfermer les dépôts de sel auxquels les eaux de cette rivière importante doivent la saveur saline prononcée qui, sur une assez grande étendue de son parcours, les rend très laxatives et presque impotables. Il existe pourtant sur les bords de l’Oued Leben des affluents peu importants et des sources qui donnent de l’eau douce ou à peu près douce.

Le 23 avril, à huit heures et demie du matin, nous levons le camp pour nous diriger sur le Ksar El-Ahmar. La traversée de l’oued ne s’opère pas avec moins de difficultés que l’avant-veille et les mêmes accidents se renouvellent. Nous franchissons tout d’abord des collines formées de couches de gypse alternant avec des couches de grès, auxquelles succède une vaste plaine désertique qui s’étend entre le Djebel Madjouna et le Djebel Madjoura. Nos soldats du train, déjà parfaitement dressés à la prise des insectes et des reptiles, se livrent, au milieu des broussailles de Zizyphus Lotus et d’Anthyllis Numidica, à une chasse active qui est dignement couronnée par la capture d’un magnifique Waran du désert (Varanus arenarius).

La plaine qui sépare l’Oued Leben du Ksar El-Ahmar n’offre que la végétation monotone de la région désertique sableuse ; nous n’y récoltons en conséquence qu’un petit nombre de plantes offrant de l’intérêt et que pour la plupart nous retrouverons à peu près partout dans les mêmes conditions d’habitat. Citons seulement : Notoceras Canariense, Reseda propinqua, Malva Ægyptia, Fagonia Sinaica, Rhanterium suaveolens (beaucoup moins abondant qu’aux environs du Bir Ali-ben-Halifa), Atractylis citrina, Centaurea contracta, Statice Thouini var., Caroxylum articulatum, Arthratherum obtusum.

La faune devient également de plus en plus désertique. Parmi les sauriens qui foisonnent dans les broussailles basses dont la plaine est couverte, citons de nombreux Agama inermis, et le beau Waran, de 85 centimètres de longueur, déjà indiqué. Parmi les insectes nous noterons : Pimelia coronata, Hydrosis alata, Onitis furcatus. Une innombrable quantité de Vanessa Cardui, fraîchement éclos, donnent lieu à ce curieux phénomène connu sous le nom de pluie de sang, dû au liquide rouge répandu par la chrysalide au moment de l’éclosion.

De loin en loin, la route est jalonnée par des ruines romaines parmi lesquelles je reconnais sans peine un grand édifice carré, construit avec des blocs de gypse gris sillonnés par l’eau, que j’ai déjà signalé dans mon rapport de 1874 ; enfin, vers une heure du soir, après une marche rendue fatigante par la chaleur et le sable, nous dressons nos tentes à côté du grand édifice romain du Ksar El-Ahmar et des puits de 40 mètres de profondeur qui font de ce point l’un des principaux lieux de campement des colonnes et des caravanes traversant la plaine inhospitalière de la Madjoura. Nous constatons avec grande satisfaction que l’eau qu’ils fournissent, indiquée comme mauvaise par les renseignements qui nous avaient été donnés, est au contraire aussi excellente qu’abondante, tandis que celle de l’Oued Leben, signalée comme bonne, était à peine potable. Nous aurons du reste plus d’une fois dans la suite l’occasion de relever des faits semblables et nous attribuons la cause de ces erreurs, commises de bonne foi, aux variations considérables que subit le régime des sources, des rivières et des nappes d’eau souterraines par suite de l’absence ou de l’abondance alternatives des pluies, ce qui augmente ou diminue la salure des eaux du pays en raison de l’activité plus ou moins grande de la dissolution du chlorure de sodium que renferment les terrains qu’elles traversent.

Au point de vue de l’histoire naturelle, les environs du Ksar El-Ahmar ne nous offrent que peu d’intérêt, mais en revanche des vestiges nombreux d’anciens édifices, occupant un espace considérable, ne laissent aucun doute sur l’importance de la cité qui y existait au temps de l’occupation romaine. V. Guérin, dans son beau voyage archéologique, n’ayant pas suivi cette route, ne donne aucun renseignement sur le nom présumé de cette ville importante, mais, bien que j’y fusse passé de nuit, mon rapport de 1874 signale sur ce point, en le désignant comme poste militaire probable, un grand édifice carré que nous regardons aujourd’hui comme ayant été un temple détruit par le feu. Les colonnes encore debout, les corniches, l’entablement et l’appareil en gros blocs taillés avec soin attestent son origine romaine. A deux cents mètres environ de ce monument se montrent distinctement les restes d’un amphithéâtre de 55 mètres de diamètre intérieur, dont subsistent encore quelques gradins et des chambres voûtées, probablement destinées à enfermer les bêtes et les esclaves. Jusqu’à une assez grande distance, sur tout ce terrain sablonneux, ce ne sont que vestiges de maisons, restes d’édifices et débris innombrables de poteries. La configuration du sol indique un ancien lit d’oued dans lequel on reconnaît facilement les restes d’un barrage et ceux d’un vaste réservoir destiné sans doute à emmagasiner une grande quantité d’eau en vue des périodes de sécheresse. Tout en un mot révèle à Ksar El-Ahmar l’existence ancienne d’un centre considérable et fait supposer que ce pays, actuellement inculte, mais dont le sol est loin d’être stérile, a joui autrefois d’une grande prospérité. Dans la nuit, nous essuyons un violent ouragan qui nous fait croire à une température très basse, bien que le thermomètre minima accuse 10 degrés, et dès le matin le campement est levé.

Abandonnant la direction de Gafsa, nous nous dirigeons à l’est vers les hauteurs du Djebel Eddedj qui nous séparent de la plaine du Tahla. Au passage de la première ligne de basses montagnes, nous reconnaissons, dans les couches horizontales de grès qui en forment l’ossature, les carrières auxquelles les Romains ont emprunté les matériaux employés à la construction des grands édifices de l’ancienne ville où existe actuellement le puits. Les Gommiers recommencent à se montrer par pieds isolés et deviennent de plus en plus abondants à mesure que nous pénétrons dans une grande vallée limitée à l’est par des montagnes de moyenne élévation. La chasse aux reptiles, qui se montrent abondants autour des buissons, ralentit la marche du convoi ; j’en profite pour gravir les flancs d’une montagne sur laquelle des arbres au feuillage d’un vert particulier excitent de loin ma curiosité ; j’y reconnais bientôt le Pistacia Atlantica ; puis, me mettant en devoir de rejoindre la colonne qui avait suivi le chemin frayé, je me prends un instant à regretter ma fugue, la descente des gradins, formés par une roche dolomitique dont les couches sont redressées vers le sud, m’offrant de sérieuses difficultés. Chemin faisant, je constate l’abondance de l’Alfa (Stipa tenacissima) si répandu sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, et je passe auprès de nombreuses femmes arabes occupées à la récolte de cette précieuse plante textile. Bientôt après, nous nous engageons dans les gorges accidentées de l’Oued Eddedj, et, descendant par un sentier encombré de gros blocs de grès et de poudingues glissants, nous arrivons, après une heure d’efforts pénibles et dangereux de nos malheureux animaux, à un lieu de campement situé auprès d’un passage à gué sur le torrent. L’eau, quoique légèrement saumâtre, y est potable, abondante et vive ; elle est peuplée de batraciens et de mollusques. Un petit plateau abrité, où l’on voit encore les traces des tentes qui y ont été dressées, nous invite à nous arrêter, et nous y établissons notre campement, ne nous doutant pas que nous aurons à nous en repentir. Ample récolte est faite des Mélanies, Mélanopsides et Hydrobies qui abondent dans les eaux du torrent, ainsi que des batraciens et des insectes qui y habitent. Le reste de la soirée est consacré à l’exploration des hauteurs voisines et des rives de l’oued, dont la flore est riche et intéressante ; nous sommes en plein dans la région des Gommiers et nous nous félicitons d’avoir fait halte sur ce point, mais, entre dix et onze heures du soir, alors que tout dort dans le campement, hormis les chameliers qui, comme d’habitude, veillent sur leurs animaux, un coup de feu nous réveille en sursaut, suivi de l’imprécation « kelb » (chien) et d’un appel aux armes accompagné des cris « arbis, arbis ». En un clin d’œil tout le monde est sur pied, les armes à la main ; nous apprenons alors de la bouche de l’un des chameliers, en termes pittoresques, « arbis ... djemel ... moi fousil ... fantasia besef ! », que des Arabes ayant tenté d’enlever ses chameaux, il a tiré sur eux. La nuit étant très noire, nous ne pouvons fouiller sans danger les alentours et, après avoir fait rapprocher des tentes les chameaux et les mulets, un spahi armé est mis en faction ; alors nous rentrons sous la tente, ayant soin de garder nos fusils à portée de la main. Depuis une heure environ le calme semble rétabli, lorsqu’un second coup de feu vient encore jeter l’alarme, cette fois plus sérieusement, car, les mêmes maraudeurs ayant tenté de couper la corde qui retient les mules du train, Abd-er-Rahman, le spahi de faction, nous dit avoir tiré sur l’une des formes blanches qu’il a distinguées ; il prétend même avoir vu l’homme tomber, puis se relever et disparaître derrière les rochers. Cette fois la situation devient véritablement grave et nous nous tenons sérieusement en éveil, mais de ce moment, minuit à peu près, jusqu’au jour, aucun incident, si ce n’est un furieux coup de vent d’est, ne vient plus nous mettre en émoi.

Le lendemain matin, 25 avril, les investigations faites autour du campement nous font découvrir, dans un couloir qui pénètre dans la montagne, les empreintes sur le sable des pas d’une dizaine d’hommes ; cependant aucune trace de sang ne nous révèle que l’un d’eux ait été atteint gravement par le coup de feu d’Abd-er-Rahman ; et pourtant, en arrivant à Gafsa, nous apprîmes par divers rapports que l’Arabe sur lequel il avait fait feu était mort peu de jours après, des suites de ses blessures, dans le village de Sened auquel il appartenait. — Vers sept heures du matin, tandis que nous examinons un groupe majestueux de Gommiers, situé dans le fond de la vallée à un kilomètre environ de notre campement (le tronc de plusieurs de ces arbres, dont la tête arrondie a pris un grand développement, mesure 2m,75 de circonférence), nous sommes croisés par une bande de dix Arabes armés et de mauvaise mine, les uns à pied, les autres montés, se disant à la recherche de chevaux qui leur auraient échappé : éconduits d’abord par les hommes du campement et peu rassurés ensuite en nous voyant marcher vers eux le fusil à la main, ils gagnent rapidement la montagne et disparaissent dans le défilé de l’Oued Eddedj ; la tenue de ces hommes et leur attitude, d’abord hardie, puis embarrassée, ne nous laissent aucun doute sur leur identité avec les maraudeurs de la nuit précédente, mais nous ne jugeons ni prudent ni opportun de nous livrer à des investigations qui nous prendraient un temps plus utilement employé à poursuivre notre route vers le Bou-Hedma où nous avons hâte d’arriver. Cette aventure, bien que sans résultat fâcheux pour nous, a l’avantage de nous montrer qu’il ne faut jamais, en pays peu sûr, camper dans une gorge étroite et dominée de tous côtés. En rassemblant mes souvenirs, je me rappelle en outre que c’est justement au débouché de ce même ravin de l’Oued Eddedj dans la plaine du Tahla et près du château de Guerraouch, c’est-à-dire à quelques kilomètres plus bas, qu’en 1874 nous avons failli être attaqués par les hommes des douars campés dans la plaine, lesquels nous avaient pris pour un parti de Hammema se disposant à venir les dévaliser. A cette époque le défilé de l’Oued Eddedj était réputé comme fort dangereux et nous pouvons encore aujourd’hui voir autour de notre campement les ruines d’une sorte de retranchement, destiné sans doute à défendre ou à intercepter le passage. Il existe également, sur la hauteur qui domine le ravin à gauche, les vestiges d’un village détruit, que j’ai explorés la veille au soir.

Ksar El-Ahmar est, nous l’avons déjà dit, séparé de l’Oued Eddedj par un massif montagneux assez étroit dont les deux versants sont reliés par une plaine élevée parsemée de gros bouquets de Tamarix et de touffes de Pistacia Lentiscus et de Zizyphus Lotus. Sur les flancs rocheux du contrefort du Djebel Eddedj se montrent de nombreux Pistacia Atlantica dont la teinte vert clair contraste avec la couleur sombre des Genévriers ou glauque des autres arbustes. Quelques Gommiers rabougris, mêlés à des Amandiers, commencent à paraître dans certaines parties de la plaine, annonçant l’approche de la véritable région du Tahla.

Près de l’Oued Eddedj, la flore devient plus riche, tant sur les bords du cours d’eau que sur les pentes escarpées qui s’élèvent à droite et à gauche du ravin.

Citons parmi les espèces récoltées :

Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.

Reseda Duriæana J. Gay.

Erodium arborescens Willd., très abondant.

Haplophyllum linifolium Adr. Juss.

Anthyllis tragacanthoides Desf.

Paronychia macrosepala Boiss.

Ferula Vesceritensis Coss.

Deverra scoparia Coss. et DR.

Nidorella triloba DC., du Maroc et du Sinaï ; n’a pas été vu en Algérie.

Cladanthus Arabicus Cass.

Amberboa Lippii DC.

Amberboa crupinoides DC.

Atractylis prolifera Boiss. ?, variété, ou peut-être espèce, à très grandes fleurs d’un facies particulier.

Catananche arenaria Coss. et DR.

Carduncellus eriocephalus Boiss.

Celsia laciniata Poir.

Apteranthes Gussoneana Mik.

Sideritis montana L.

Rumex vesicarius L.

Festuca tuberculosa Coss. et DR.

Pennisetum asperifolium Kunth.

Notochlæna Vellea Desv.

Dans la traversée de la plaine qui précède l’Oued Eddedj, nous nous sommes emparés de deux exemplaires d’un magnifique saurien, Plestiodon Aldrovandi, aux couleurs les plus brillantes. Les autres reptiles capturés ou observés appartiennent tous aux espèces déjà rencontrées les jours précédents.

De nombreux Traquets de deux espèces distinctes (l’une noire à queue blanche, l’autre blanche à tête, ailes et queue noires) se montrent dans le défilé, où les Huppes, qui y sont particulièrement abondantes, font entendre leur cri, que l’on confondrait facilement avec celui du Coucou.

Les eaux légèrement saumâtres de l’Oued Eddedj sont peuplées de Rana viridis et d’innombrables mollusques des genres Melania, Melanopsis et Paludinella ou Hydrobia.

Enfin, parmi les insectes, nous avons trouvé trois ou quatre espèces encore indéterminées.

Vers dix heures du matin, nous levons le camp, et, côtoyant la base des montagnes dénudées qui relient le Djebel Eddedj au Djebel Bou-Hedma, nous descendons dans la plaine du Tahla où nous attirent de nombreux et importants groupes de Gommiers, restes de l’ancienne forêt retrouvée par moi en 1874. Je constate, non sans regret, que le nombre des arbres a sensiblement diminué malgré l’interdiction de les couper. Comme à mon premier voyage dans ce pays, notre apparition est annoncée de douar en douar par des colonnes de poussière, tourbillons factices qui sont un indice de défiance de la part des indigènes. Le sol pierreux, argileux et aride des coteaux ne nous offre d’abord qu’une flore peu variée, mais à mesure que nous descendons dans la plaine, quelques plantes nettement sahariennes, telles que Farsetia Ægyptiaca, Marrubium deserti, accompagnent ou remplacent d’autres espèces que nous avons toujours rencontrées jusque-là.

Les Gommiers (Acacia tortilis), dont nous avons déjà vu de magnifiques sujets au bord même de l’Oued Eddedj, deviennent beaucoup plus nombreux, formant parfois des fourrés où il est difficile de pénétrer et qui sont parsemés de vieux arbres, débris de la forêt qui devait jadis couvrir cette vaste plaine. Ils sont souvent mêlés aux buissons non moins impénétrables du Rhus oxyacanthoides (Damouk).

A une heure et demie nous faisons halte pour déjeuner à l’ombre d’un gros Gommier, puis reprenant notre route à travers cette longue plaine uniforme, nous établissons notre campement, à cinq heures et demie du soir, au pied des montagnes de Bou-Hedma, non loin d’un groupe de Dattiers, reste d’anciens jardins abandonnés, indiquant de loin la place de deux sources d’une eau fraîche, relativement abondante et peuplée de Bythinies, de Paludinelles et de Paludestrines. Le contraste de ces eaux vives avec celles plus ou moins salées ou sulfureuses auxquelles nous avons dû nous habituer, et la situation de notre campement d’où la vue domine toute la plaine couverte par les têtes arrondies des Gommiers et s’étend jusqu’à la nappe argentée de la Sebkha Naïl qui la limite à l’est, font de ce point un lieu relativement enchanteur et nous confirment dans notre intention d’y consacrer plusieurs jours. Du reste les gorges et la montagne de Bou-Hedma, signalées lors de ma première visite en 1874 par la découverte de quelques plantes très intéressantes et d’un Helix (H. Doumeti Bourg.), nouveau alors, mais retrouvé par nous en 1883 et 1884 sur un grand nombre de points de la Régence, étaient spécialement désignées à notre attention.

Le 26 avril, nous consacrons la matinée à l’exploration des environs immédiats du campement et des sources, où il est fait ample récolte de plantes, de mollusques, de reptiles, auxquels il faut ajouter quelques mammifères qui se montrent à nous pour la première fois. Nous constatons la nature calcaire des eaux par des tufs récents remplis de débris de végétaux et de mollusques identiques à ceux qui y vivent actuellement.

Dans l’après-midi, nous nous dirigeons vers l’Oued Cherchara, et, remontant son cours, nous nous engageons dans les gorges d’aspect sauvage et étrange qui s’enfoncent au pied de l’amphithéâtre formé par l’écroulement de la masse gypseuse du Bou-Hedma. Un couloir étroit livre seul passage à un cours d’eau fortement salé qui se perd à quelques kilomètres plus loin dans la vaste dépression sans issue qui forme l’importante Sebkha Naïl.

L’entrée du cirque de Bou-Hedma est fermée par une muraille naturelle de roches peu épaisses dont les couches plongent verticalement. Une ouverture en forme de fenêtre a été pratiquée dans la roche et d’importants vestiges de constructions et d’aqueduc romains existent encore sur la rive droite du ruisseau qui sort d’un vaste marais couvert de roseaux, repaire de nombreuses troupes de Sangliers. Le centre du cirque est occupé par une succession de terrasses, dont l’ensemble forme une véritable montagne terminée par une crête dominant à pic le ravin profond qui la sépare du reste du massif. C’est le fait d’un écroulement qui a produit un chaos des plus étranges au milieu duquel les bancs de calcaire dolomitique, de grès et de gypse se sont enchevêtrés et produisent, en se désagrégeant, les amas de sables et d’argiles de différentes couleurs qui forment des terrasses échelonnées. Le sel se montre un peu partout entre les couches de gypse mises à nu par les érosions dues aux pluies torrentielles. Tout autour se dressent brusquement jusqu’à une hauteur considérable les parois du cirque, laissant voir, en place et dans une position presque horizontale, les mêmes strates qui sont verticales dans la montagne centrale ; il résulte de cette disposition des roches un site de l’aspect le plus étrange.

Les gorges et le cirque offrent l’image de la désolation ; c’est un paysage dans lequel tout est sévère et de plus en plus lugubre à mesure que l’on s’enfonce dans les méandres du ravin ; on se figure être à l’entrée de l’enfer décrit par l’imagination féconde du Dante. La flore du ravin est celle des terrains salés ; les Tamarix, les Statice, les Salsolacées, etc., y règnent en maîtres et contribuent par leur feuillage grisâtre à augmenter la tristesse de cette solitude qui demanderait à être explorée plus à fond que ne nous permet de le faire le long parcours que nous avons encore à accomplir avant d’arriver à Gafsa.

Malgré le désir que nous avons de pénétrer plus avant dans ces gorges mystérieuses dont nous cherchons vainement l’extrémité, nous devons songer à la retraite, que nous effectuons en gravissant la montagne intérieure et en descendant ensuite de terrasse en terrasse jusqu’à l’entrée de la gorge. Ce trajet a l’avantage de nous faire constater la succession des zones végétales, depuis la flore monticole jusqu’à celle des terrains salés du fond du ravin.

Nous citerons, entre autres plantes récoltées sur les pentes et dans le ravin de Bou Hedma :

Farsetia Ægyptiaca Turr.

Reseda stricta Pers.

Erodium arborescens Willd.

—— glaucophyllum Ait.

Zygophyllum album Desf.

Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.

Acacia tortilis Hayne.

Reaumuria vermiculata L.

Senecio coronopifolius Desf.

—— Decaisnii DC.

Pulicaria Arabica Cass. var. longifolia.

Nidorella triloba DC.

Pyrethrum macrocephalum Coss. et DR., trouvé par la Mission de 1883 à Sidi-el-Hani.

Rhanterium suaveolens Desf.

Asteriscus pygmæus Coss. et DR.

Calendula stellata Lov. var. hymenocarpa Coss.

Atractylis citrina Coss. et Kral.

—— prolifera Boiss., même variété qu’à l’Oued Eddedj.

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral., abondant.

Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.

Microrhynchus nudicaulis Cass.

Coris Monspeliensis L.

Limoniastrum Guyonianum DR.

Statice globulariæfolia Desf.

—— pruinosa L.

Caroxylon tetragonum Moq.-Tand.

Atriplex mollis Desf.

Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.

Rumex vesicarius L.

Euphorbia Bivonæ Steud.

—— glebulosa Coss. et DR.

Juncus maritimus Lmk.

Arthratherum ciliatum Nees.

Digitaria commutata Schult.

Sur les Gommiers morts, on trouve plusieurs espèces d’insectes intéressantes, entre autres un Bupreste qui vient d’être décrit par M. Mayet sous le nom d’Acmæodera Acaciæ. Au Bou-Hedma même, on rencontre un Melasoma non décrit, voisin des Ocnera, et rapporté déjà de Gafsa par MM. Sédillot et Léveillé en 1883. Un Opatrum trouvé en grande abondance au campement de la Source des Palmiers (Aïn Cherchara) paraît aussi être nouveau.

La particularité la plus intéressante du Djebel Bou-Hedma nous paraît être le cataclysme qui y a mis à nu, sur une hauteur de cinq à six cents mètres, les innombrables strates de gypses diversement colorés, de calcaires, de dolomies et de grès, qui forment l’ossature de la montagne. Surpris d’abord par l’étrangeté de ces escarpements abrupts, bariolés de gris, de blanc, de jaune et de rougeâtre, l’observateur ne tarde pas à y voir le résultat d’un effondrement et le glissement d’une grande partie de la montagne, sans doute précédemment de forme arrondie. Cette énorme masse détachée forme actuellement au milieu du cirque une véritable montagne circonscrite par un profond ravin circulaire servant de lit à un torrent dont les deux branches viennent se réunir à l’entrée de la gorge ; celle-ci est barrée par un grand rocher peu épais, simulant une muraille, et qui n’est autre qu’un lambeau de strate planté verticalement en travers de l’ouverture. A gauche, derrière ce rocher, un assez vaste marais, incessamment comblé par les débris de la montagne, laisse échapper des eaux sulfureuses et salées, parfois chargées d’oxyde de fer. Le lit du bras droit du torrent est formé de couches gypseuses assises horizontalement les unes sur les autres en manière de marches d’escalier ; des traces de sel gemme se montrent sur plusieurs points parmi ces couches dont la surface est plus ou moins couverte d’efflorescences salines. Tandis que les pentes de la montagne centrale présentent des amas de sable alternativement gypseux, dolomitique ou siliceux, et que le sommet est couvert de débris de grès, les falaises abruptes qui forment le cirque montrent la superposition normale des couches ; d’abord les strates peu épaisses, mais multiples des gypses de diverses couleurs, puis celles plus puissantes des calcaires et des dolomies, et en dernier lieu les grès qui couronnent le tout. Le nouvel examen que j’ai fait de la disposition de ces couches dans les diverses parties de ce curieux massif m’a pleinement confirmé dans l’hypothèse que j’avais émise dès 1874, à savoir que c’est par la dissolution de masses importantes de sel gemme situées au-dessous des strates peu épaisses et friables de gypse qu’ont dû se produire l’effondrement de ces couches et le glissement d’une portion de la montagne dans le cirque.

Les journées du 26 et du 27 avril fournissent, outre les espèces trouvées le 25, de nombreux Pimelia Tunetana Fairm., espèce décrite d’après les exemplaires que j’ai rapportés en 1874. Signalons enfin, dans les Orthoptères, une excessive abondance de l’Eugaster Guyonii, curieuse espèce qui se trouve principalement dans les endroits pierreux.

En malacologie, nous devons mentionner, dans les eaux douces d’Aïn Cherchara, la présence d’un Paludinella ou Hydrobia et d’un Physa, et, sur les buissons et les parties rocheuses, l’Helix Doumeti déjà indiqué.

Bien que par suite du mauvais temps (pluie froide) que nous avons subi, les reptiles se soient montrés rares au Bou-Hedma, nous avons à citer, outre un Geckotien nouveau pour la Tunisie (Tropidocalotes Tripolitanus), pris sous une pierre, une Couleuvre très rare (Cœlopeltis productus) et un Psammophis sibilans. La première de ces espèces, décrite par Paul Gervais sur deux exemplaires de Biskra, n’avait plus été retrouvée en Barbarie, mais avait été signalée aussi en Égypte.

Les mammifères paraissent nombreux dans ces parages ; le Sanglier habite les gorges ; on y rencontre des traces d’Hyènes et de Chacals, et nous avons été intrigués par celles d’un petit félin dans le haut de la gorge de l’Oued Cherchara. Le Gundi (Ctenodactylus Gundi), appartenant à un genre voisin des Marmottes, dont nous tuons deux individus, est très abondant dans les rochers ; enfin nous y faisons la capture d’un intéressant insectivore à trompe, le Macroscelides Rozeti.

En ornithologie, nous signalerons des Aigles (Aquila fulva, sans doute) et d’autres rapaces qui n’y sont pas moins abondants que les Perdrix (Perdix Gambra), divers Traquets et des Tourterelles.

Pendant la nuit du 26 au 27, nous sommes assaillis par un coup de vent des plus violents accompagné d’une pluie torrentielle ; plusieurs piquets de nos tentes sont arrachés et nous craignons à tout instant de voir enlever les tentes elles-mêmes. Le vent et la pluie persistent pendant toute la journée du 27 et nous devons renoncer à notre projet de course sur les sommets, nous bornant à l’exploration des environs immédiats du campement restés praticables en raison de leur élévation au-dessus de la plaine, alors que celle-ci est recouverte entièrement d’une épaisseur de plusieurs décimètres d’eau et que les torrents démesurément gonflés roulent avec fracas d’énormes pierres. Dans l’après-midi, la pluie prend des proportions de plus en plus inquiétantes ; les rigoles de circuit ne suffisent plus, l’eau envahit nos tentes et le vent de sud-sud-ouest, soufflant en tempête, renverse celle des hommes de notre escorte. Triste journée, que nous supportons tous cependant avec entrain et résignation. Toutefois, à quelque chose malheur est bon ; car le terrain, lavé par les eaux, nous fournit une ample récolte de silex taillés qui gisent autour et dans les anfractuosités de gros blocs de pierre ayant formé, comme on le reconnaît facilement, les enceintes d’un vaste atelier préhistorique, le premier que nous ayons encore rencontré. Il serait important d’explorer la montagne, car, près des sources, l’existence d’une caverne creusée dans le roc nous porte à croire que nous en rencontrerions d’autres moins fréquentées par les Arabes et qui peuvent recéler encore des restes intéressants. Quelque attrayante que soit cette perspective, nous devons cependant y renoncer, car le temps affreux qui persiste rend impossible toute tentative d’exploration tant soit peu éloignée.

D’après l’itinéraire combiné à Sfax, nous devons partir du Bou-Hedma le 28, traverser la plaine du Tahla du nord au sud, aborder le Djebel Sened et le franchir pour aboutir sur le versant nord-ouest à la source d’Aïn Segoufta, réputée pour l’abondance et la bonne qualité de ses eaux ; mais cette partie du pays étant inconnue de nos indigènes et, ne voulant pas, si possible, repasser par les gorges de l’Oued Eddedj, j’avais jugé prudent d’expédier l’avant-veille un de nos spahis au poste des Aïeïcha, distant de 50 à 60 kilomètres, pour demander des indications sur le pays et même un guide si on pouvait nous le fournir. Alors que nous commencions à concevoir des craintes sur le sort de notre envoyé que le mauvais temps avait empêché de revenir dès la veille au soir, il rentre porteur d’une lettre du capitaine d’Assailly, disant qu’il nous faut forcément reprendre la route de l’Oued Eddedj ou, ce qui serait plus avantageux pour la Mission, gagner les Aïeïcha, d’où nous nous dirigerions ensuite sur le point indiqué, par Ksar Ceket et Bled Sened. Bien que ce nouvel itinéraire doive retarder de plusieurs jours notre arrivée à Gafsa, nous n’hésitons pas à d’adopter, car il nous permettra de renouveler aux Aïeïcha notre provision de pain qui, épuisée depuis deux jours, est remplacée par du biscuit, et nous fera traverser une portion du pays encore vierge d’explorations scientifiques. La colonne se met donc en marche le 28, vers une heure du soir, par un temps magnifique, mais non sans encombre, car l’un de nos cinq chameaux, chargé d’une manière inégale, s’abat lourdement et occasionne par sa chute de nombreux dégâts dans la caisse renfermant les bocaux de reptiles. L’émotion une fois calmée et le mal en partie réparé, on se met en marche après une heure de retard.

Laissant à notre droite l’Oued Eddedj et le château de Guerraouch, nous nous dirigeons sur la montagne des Ouled Mansour, séparée de celles des Aïeïcha par le col d’El-Affaï, en passant à proximité de plusieurs douars où nous sommes accueillis amicalement ; l’un d’eux est en fête à l’occasion d’un mariage et un de nos spahis, voulant participer à la fantasia, fait une culbute avec son cheval dans le gourbi même de la mariée ; il ne se fait aucun mal, mais casse le fusil que je lui avais confié.

Renseignés par les indigènes sur le point où se trouve un redir auprès duquel nous devons passer la nuit, nous laissons cheminer tranquillement le convoi et, à six heures du soir, nous faisons une pointe vers un important massif de Gommiers qui nous paraissent de dimension exceptionnelle ; les arbres que nous mesurons successivement atteignent jusqu’à 3m,75 de circonférence, avec un développement de branchage pouvant atteindre 12 à 15 mètres de diamètre ; ce sont les plus gros sujets que nous ayons encore rencontrés, mais là encore nous avons le regret de constater qu’ils ne sont pas à l’abri du vandalisme des exploiteurs, car nous y trouvons encore les instruments et les installations des bûcherons, lesquels ne sont autres que les fournisseurs de bois de l’administration et de l’armée, ainsi que nous devions nous en convaincre dès le lendemain au poste des Aïeïcha où gisaient encore de grosses piles d’arbres de cette essence rare et curieuse. L’exploitation en est du reste toute récente et peut-être même en cours, si nous en jugeons par quelques gros pieds étendus sur le sol et encore pleins de sève ; cependant nous rappelons que l’abatage de ces arbres est interdit formellement par un décret beylical ainsi que par des ordres précis de l’administration française. Tandis que l’un cueille des échantillons fructifères de Gommier, que l’autre mesure la grosseur des troncs et que le troisième soulève leurs vieilles écorces pour y trouver des insectes, la nuit nous surprend et nous force à retourner dans la direction suivie par notre caravane ; mais, hélas ! ce n’est pas chose facile que de retrouver la piste de celle-ci, et nous sommes bientôt complètement égarés au milieu de cette vaste plaine uniforme, errant à l’aventure sans que rien puisse nous indiquer la route suivie par nos chameliers pour gagner le lieu de campement.

Depuis plus d’une heure et demie, nos hèlements et nos coups de sifflet étant demeurés sans réponse, nous nous voyons menacés de passer la nuit sans abri et sans nourriture ; cependant un imperceptible point lumineux a surgi à l’horizon ; nous cheminons avec assurance vers ce phare minuscule, lorsqu’il disparaît subitement, nous laissant de nouveau dans l’anxiété ; mais bientôt un second foyer plus fort, un vrai feu cette fois, vient frapper nos regards dans une direction sensiblement différente. Nul doute, c’est le feu du campement et nous hâtons la marche de nos montures ; hélas, non, car les aboiements furieux des chiens nous révèlent la proximité d’un douar dont la prudence commande de ne point s’approcher à une heure aussi indue pour les habitants du désert ; peu s’en faut que le découragement nous gagne, quand heureusement le galop d’un cheval et une voix amie que nous reconnaissons viennent enfin nous rassurer ; nous n’étions plus qu’à deux ou trois cents mètres du redir au bord duquel étaient déjà dressées les tentes, et la voix était celle de notre dévoué spahi Abd-er-Rahman, lancé au galop à notre recherche. Il est déjà dix heures du soir, mais tout est bien qui finit bien, et le lieu de campement, abondamment pourvu d’une eau excellente, nous semblerait un coin du paradis terrestre, si de trop nombreux moustiques n’y venaient troubler notre sommeil.

Le trajet effectué dans la plaine du Tahla et le campement auprès du redir du même nom nous ont permis d’ajouter aux listes précédentes les quelques espèces suivantes : Farsetia Ægyptiaca var. ovalis, Lythrum thymifolium, Anarrhinum brevifolium, Marrubium deserti, Teucrium campanulatum, Verbena supina, Euphorbia cornuta.

Les Gommiers sont particulièrement beaux lorsque l’on approche du Redir El-Tahla ; on en rencontre un assez grand nombre dont le tronc ne mesure pas moins de 4 mètres de circonférence et dont la tête forme une masse arrondie ou tabulaire de 10 à 12 mètres de diamètre. Malheureusement beaucoup de ces beaux sujets ont été détruits depuis l’occupation française. Si l’on considère que le repeuplement n’a pas lieu, en raison de la rareté des graines détruites par un insecte du genre Bruchus et surtout de l’habitude qu’ont les indigènes de couper même les jeunes arbres pour se procurer du bois, et enfin des dégâts journellement faits par le pacage des troupeaux, on peut craindre la disparition, à bref délai, de cette essence curieuse et si précieuse dans une contrée où elle forme l’élément principal du boisement.

On retrouve dans tout le Bled Tahla les mêmes insectes que nous avons déjà signalés sur les Gommiers, plus de nombreuses espèces vésicantes, surtout des Mylabres, sur les fleurs des Composées, et le Pimelia simplex qui se trouve partout. Les mammifères que nous y avons rencontrés sont le Gundi, des Gerboises en quantité innombrable, la Gazelle, qui y est abondante, le Lièvre (Lepus Ægyptius). Les oiseaux sont les mêmes que ceux observés les jours précédents, en y ajoutant de nombreux Gangas. Nous observons, en outre, ce fait particulier, déjà indiqué par moi en 1874, de l’habitat en société par centaines sur les mêmes arbres, où les nids forment de véritables colonies, et principalement sur les Gommiers, du Moineau espagnol (Fringilla Hispaniolensis).

Le 29 avril, nous sommes sur pied de bon matin, admirant par un ciel splendide la beauté des herbages que nos bêtes de charge apprécient à un point de vue beaucoup plus pratique ; le temps est très frais (+ 4°,6 au thermomètre minima) ; une rosée abondante couvre la plaine, les reptiles et les insectes foisonnent, et pour rendre le site plus attrayant encore, un vénérable Gommier, non moins remarquable par le développement des branches que par la grosseur du tronc, se dresse en face de nous, de l’autre côté du redir. Séduit par la beauté de ce sujet d’une essence qui marque dans les souvenirs de mes voyages dans le Nord-Afrique, j’en prends rapidement un croquis, puis l’observation barométrique quotidienne étant faite, vers huit heures du matin nous nous remettons en route pour le poste des Aïeïcha. Le point où nous avons passé la nuit est situé à l’extrémité sud de la plaine du Tahla, non loin du col d’El-Affaï par lequel passe la route de Gabès aux Aïeïcha, route que nous ne tardons pas à rejoindre. En 1874 j’avais campé non loin de là, à quelques kilomètres plus à l’ouest, et nous y avions eu les honneurs d’une fantasia exécutée par cent cavaliers et deux cents fantassins appartenant à trois douars réunis, lesquels avaient bien failli commencer par nous accueillir à coups de fusil. Ajoutons que parmi les gens des douars que nous avons rencontrés la veille, il en est qui se sont rappelé notre passage à cette époque.

Le pays que nous traversons avant de rejoindre la route de Gabès est parsemé de moissons dont le développement a été particulièrement favorisé par les pluies exceptionnelles de cette année, de pacages et de monticules pierreux sur lesquels nous trouvons de nombreux silex taillés. Quelques Gommiers se montrent encore et nous observons le dernier à la rencontre d’un ravin qui débouche près de la route dans la longue et étroite vallée d’El-Aïeïcha. La vallée est enserrée entre deux chaînes de montagnes formées l’une et l’autre par une succession de petits pics pointus et inclinés les uns sur les autres comme des capucins de carte ; la curieuse forme de ces montagnes est due au redressement prononcé vers le sud et à la superposition des couches de gypse, de calcaire, de dolomie et de grès, dont chacune forme une crête en dent de scie. On a signalé dans ces reliefs montagneux, entre autres fossiles, des Échinides, mais nous n’avons pas pu en recueillir d’échantillons. Ils renferment aussi des nodules de silex qui ont dû être employés jadis à la confection des instruments préhistoriques que nous rencontrons partout. La chaîne de gauche est assez élevée ; celle de droite, plus basse, semble avoir été séparée de la première.

La flore commence à se modifier à mesure que nous montons ; en même temps que disparaît le Gommier, reparaissent l’Olivier et le Figuier qui manquent absolument dans la plaine du Tahla, et, dès que nous sommes rentrés dans les montagnes, la faune entomologique prend un caractère spécial. L’Eugaster Guyonii nous accompagne toujours et nous signalerons avec lui un autre Orthoptère intéressant, le Pamphagus marmoratus, sorte de gros Criquet aptère. Parmi les Coléoptères : Pimelia Tunetana, P. simplex, Adesmia Biskrensis (Mélasome de montagne), et un gros Charançon rare dans les collections, Cleonus Heros, qui court sur le sol en plein soleil.

Du point de rencontre de la route, nous ne cessons de monter sur une longueur d’environ 18 kilomètres, jusqu’au col d’El-Aïeïcha, passant et repassant à diverses reprises le torrent dont le lit est presque partout sans une goutte d’eau. Près du col, la végétation devient plus abondante ; des jardins complantés de Figuiers vigoureux et entourés de haies d’Opuntia bordent la route. Le baromètre Fortin marque une différence de 43 millimètres avec l’observation faite au redir où nous avions campé, soit environ une altitude de 520 mètres en plus.

Le col d’El-Aïeïcha est aujourd’hui un poste important d’occupation, où réside une compagnie de discipline ; il commande le passage le plus fréquenté de tout le massif montagneux situé entre la plaine de Cegui et celle du Bled Tahla. Dans un voyage moins rapide que celui que nous avons à accomplir, ce serait un centre d’exploration intéressant et commode, d’où il serait possible de rayonner sur un espace de pays très étendu. Cette localité élevée présente à la fois des plantes de la montagne et des espèces des régions basses et chaudes.

Nous croyons superflu de donner ici, en raison de son étendue, la liste complète des espèces observées ou récoltées dans les montagnes des Aïeïcha ou aux abords immédiats de cette station visitée déjà par moi en 1874 ; elle m’avait donné à cette époque un certain nombre de bonnes plantes dont quelques-unes n’avaient pas été recueillies depuis Desfontaines. Nous citerons seulement parmi les récoltes de cette année :

Ceratocephalus falcatus Pers.

Adonis dentata Delile.

Sisymbrium runcinatum Lag.

—— torulosum Desf.

Enarthrocarpus clavatus Delile.

Moricandia suffruticosa Coss. et DR.

Reseda Duriæana J. Gay.

Onobrychis Crista-galli Lmk.

Malabaila Numidica Coss.

Ferula Vesceritensis Coss. et DR.

Micropus bombycinus Lag.

Calendula gracilis DC.

Anchusa hispida Forsk.

Echinospermum Vahlianum Lehm.

Cynoglossum cheirifolium L.

Asperugo procumbens L.

Beta macrocarpa Guss.

Les officiers du poste nous ont communiqué aussi quelques renseignements sur les mammifères : le Ctenodactylus Gundi est très abondant dans ces parages où vivent également le Porc-épic (Hystrix cristata), le Mouflon-à-manchettes ou Arroui des Arabes (Ovis Tragelaphus) et la Hyène (Hyæna striata). Nous avons aussi la chance d’examiner une peau de Guépard (Felis jubatus) provenant du Nefzaoua.

Malgré la cordiale hospitalité que nous recevons des officiers du poste, notamment de MM. les capitaines Grangent et d’Assailly, nous devons nous borner à quelques récoltes autour du campement, voulant consacrer le plus de temps possible à nos recherches dans les pays encore inexplorés que nous devons traverser pour nous rendre à Gafsa, les Djebels Ceket, Sened et Segoufta, mais nous ne négligeons pas de procéder à la vérification des instruments de météorologie confiés au médecin militaire attaché à l’ambulance. Nous voyons avec satisfaction que les observations sont faites avec soin, bien que nous constations un écart de près de 7 millimètres au Fortin no 756 (Salleron), différence qui provient sans doute de la perte d’une partie du mercure pendant le transport de l’instrument. Nous devons aux recherches botaniques auxquelles nous nous livrons avant de partir plusieurs espèces que nous n’avons pas encore rencontrées ou qui ont cessé de se montrer depuis notre départ de Sfax, entre autres l’Onopordon Espinæ que nous n’avons pas revu depuis Sidi-bou-Aguereb. Cette intéressante Carduacée semble associée aux cultures permanentes, notamment à celle de l’Olivier ; or, au col d’El-Aïeïcha, cet arbre est non moins abondant que le Figuier, qui y donne des fruits réputés pour leur qualité.

Le 30, à une heure du soir, la Mission prend congé des officiers du poste et se dirige sur le Ksar Ceket par la vallée opposée à celle qu’elle a suivie pour arriver au col. Le terrain, sur ce versant, est beaucoup plus humide ; l’eau suinte en beaucoup d’endroits et nous faisons halte auprès d’un puits qui fournit à la garnison une eau pure et abondante. La végétation se ressent de cette humidité permanente du sol ; aussi la route que nous suivons, laquelle n’est autre que celle de Gafsa par El-Guettar, traverse-t-elle des coteaux couverts de broussailles. Une ombellifère (Malabaila Numidica), à fleurs jaune d’or, se montre avec profusion, et le joli Hedysarum carnosum fait son apparition presque en même temps.

Tournant à l’ouest, nous quittons les coteaux pour traverser une grande plaine qui sépare les montagnes des Aïeïcha du Djebel Arbet qui se relie au Djebel Ceket et au Djebel Sened par une gigantesque muraille de rochers inaccessibles ; puis, prenant une direction nord-est, nous entrons dans une large vallée fermée à son extrémité par les montagnes de Ceket, ayant à notre droite un chaînon secondaire couronné par une série de crêtes dentelées dont les rochers sont perforés de grands trous dus probablement à des rognons de silex ou des géodes qui se sont détachés de la masse dans laquelle ils étaient enchâssés. Des vestiges d’enceintes, auprès desquels nous rencontrons quelques silex taillés, nous arrêtent un moment sans nous détourner de notre route, et vers six heures, nous faisons notre entrée au Ksar Ceket, village considérable, bâti au pied et sur le flanc d’une colline fortifiée jadis, comme l’indiquent des restes de murs d’enceinte et les ruines d’un château et d’une tour juchés au sommet de la montagne. Ksar Ceket, qui commande un passage analogue à celui du col d’El-Aïeïcha, a dû avoir une assez grande importance dans les temps passés. Actuellement, c’est un village berbère entouré comme ceux d’Algérie de nombreux jardins relativement soignés et bien cultivés par une population intelligente et tout à fait sédentaire. Dès notre arrivée, nous sommes entourés par la foule des indigènes attirés par le désir de voir les « Francis », et reçus cordialement par le cheïkh, désireux de se conformer aux recommandations dés officiers du poste d’El-Aïeïcha.

Nous voici au 1er mai ; la nuit a été très froide, et à cinq heures et demie du matin, le thermomètre frondé marque seulement 8°,5, mais nous ne pouvons savoir quelle a été la température minima, ayant jugé imprudent de risquer un thermomètre à index au milieu des nombreux indigènes qui n’ont cessé d’entourer nos tentes pendant toute la nuit. Toutefois, nous pouvons conclure de l’observation du matin que le climat du Ksar Ceket est loin d’être aussi chaud que pourrait le faire supposer la présence de nombreux Dattiers dans les jardins.

La matinée est laborieusement occupée par la préparation des récoltes faites les jours précédents et par les trop nombreuses consultations demandées au docteur Bonnet par les malades qui envahissent littéralement notre tente. Seul le départ, qui s’effectue à midi, peut mettre un terme à cette affluence importune de visiteurs. Du reste, il ne serait pas prudent de s’attarder plus longtemps au Ksar Ceket. Nous avons été prévenus que le trajet de ce point à Bled Sened est hérissé de difficultés, ce dont nous pouvons bientôt nous convaincre, car à moins d’une demi-heure de marche, nous sommes forcés d’opérer le déchargement des mulets pour faire effectuer le transport des bagages par les chameaux, qui seuls peuvent franchir avec leur charge les strates inclinées de calcaire glissant qui occupent le chemin sur une longueur d’environ un kilomètre. Ce ralentissement forcé dans la marche du convoi a du moins l’avantage de nous permettre de fouiller à loisir de riches bancs de fossiles superposés à un calcaire noirâtre compacte renfermant des Huîtres et des Pernes de grandes dimensions. L’entomologie et la botanique y trouvent aussi leur compte, car, tandis que M. Valéry Mayet recueille de nombreux insectes, nous pouvons récolter une foule de plantes intéressantes, notamment, dans les fentes de rochers, le rarissime Teucrium ramosissimum, que dans les montagnes des Aïeïcha, le premier depuis Desfontaines, j’avais retrouvé, en 1874, en Tunisie.

La flore du Ksar Ceket ne diffère pas sensiblement de celle des Aïeïcha ; ces deux localités sont du reste à peu de distance l’une de l’autre. Nous n’y signalerons que le Rœmeria hybrida, le Biscutella auriculata et le Lavatera maritima ; mais à quelque distance de ce point, les montagnes changeant de nature et d’aspect, les pentes escarpées qui avoisinent le piton d’El-Biada deviennent très riches. Les légumineuses buissonnantes y sont particulièrement abondantes, notamment l’Erinacea pungens qui s’y montre à fleurs bleues ou blanches, et les Genista épineux (G. aspalathoides, G. tricuspidata). Les Cistus reparaissent également comme dans les montagnes situées plus au nord, entre autres le C. Clusii.

Nous y avons aussi récolté :

Sisymbrium coronopifolium Desf.

Alyssum Granatense Boiss. et Reut.

Cistus Clusii Dun.

Silene tridentata Desf.

—— muscipula L.

—— setacea Viv.

Dianthus sp.

Haplophyllum tuberculatum Adr. Juss.

Galium setaceum Lmk.

—— petræum Coss. et DR.

Gymnarrhena micrantha Desf.

Atractylis citrina Coss. et Kral.

Centaurea pubescens Willd.

Campanula Atlantica Coss. et DR.

Linaria laxiflora Desf.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Teucrium ramosissimum Desf.

Plantago albicans L.

Euphorbia calyptrata Coss. et DR.

Scilla villosa Desf.

Gagea reticulata Rœm. et Schult.

Les montagnes voisines du Ksar Ceket sont particulièrement curieuses : une crête de calcaires dolomitiques fortement redressés présente, comme nous l’avons dit plus haut, les dentelures les plus bizarres, et montre une infinité de trous dus au détachement de rognons de quartz parfois géodiques, qui sont encastrés dans la roche. Ce sont évidemment ces rognons de silex qui ont fourni aux habitants de l’époque de la pierre taillée les matériaux qui leur ont servi à confectionner les innombrables instruments, couteaux, grattoirs, haches, etc., que l’on rencontre sur un si grand nombre de points.

Au nord-ouest du Ksar Ceket, les montagnes sont formées de couches fortement inclinées et relevées vers le sud-est, constituées par des calcaires gris foncé très durs renfermant des Huîtres et des Placunes. Des couches de marnes feuilletées alternent avec ces calcaires durs et laissent échapper par milliers des fossiles marins, Huîtres, Térébratules, Cérites et autres genres qui jonchent le sol. Ce terrain, qui appartiendrait au cénomanien, d’après M. Rolland, renferme entre autres espèces, Ostrea flabellata, O. Delestrei, O. Nicaisei, O. Overweigi var. qui appartient habituellement à l’étage sénonien. Enfin, au Djebel Sened, nous avons trouvé le Strombus Mermeti, non caractéristique, mais souvent cénomanien. Les sommets de cette chaîne sont formés de dolomies et de grès superposés aux calcaires.

Tandis que se fait le rechargement de nos mulets, opération toujours assez laborieuse, M. Bonnet et moi gravissons le pic d’El-Biada, couronné par un ancien village fortifié à l’instar des châteaux féodaux. Ce pic, isolé entre deux cols qui font communiquer la vallée de Ceket avec une autre vallée se dirigeant vers l’ouest, n’est accessible que par une sorte de chemin de ronde, intercepté par les restes de plusieurs poternes. L’enceinte terminale, dans laquelle nous pénétrons malgré les assauts furieux de plusieurs chiens arabes, est habitée par une famille de chevriers à peine vêtus de quelques guenilles et vivant avec leurs femmes et leurs enfants dans une malpropreté repoussante. Bientôt convaincus par notre attitude de nos intentions bienveillantes, ces pauvres gens nous offrent du lait que nous payons de quelques caroubes, à la grande satisfaction des femmes et des enfants.

El-Biada est un point fort intéressant sous bien des rapports. L’observation que nous y faisons au baromètre Fortin nous permet d’attribuer au point culminant de cette forteresse, maîtresse absolue du passage, une altitude de 780 mètres. A partir de ce point, le chemin des plus scabreux que nous suivons côtoie le flanc nord-est du Djebel Sened. La vue embrasse toute la plaine du Tahla et s’étend au sud jusqu’au Chott El-Fedjedj, au delà des sommets du Djebel Berd et des montagnes qui bordent le chott au nord. Quoique dépourvue de grands arbres, la montagne est boisée et la végétation, variée et entièrement monticole, rappelle beaucoup celle des montagnes relativement basses du cap Bon, en y ajoutant quelques espèces d’un caractère plus méridional.

Sur le Djebel Sened, qui succède immédiatement au pic d’El-Biada, la flore s’enrichit encore ; nous en donnerons une liste assez étendue en y joignant les plantes récoltées autour du Bled Sened :

Matthiola parviflora R. Br.

Alyssum Granatense Boiss. et Reut.

Cistus Clusii Dun.

Helianthemum lavandulæfolium DC.

Fumana viscida Spach.

Reseda Duriæana J. Gay.

—— lutea L.

—— alba L.

Gypsophila compressa Desf.

Silene muscipula L.

Dianthus sp.

Malva parviflora L.

Ononis ornithopodioides L.

—— Sicula L.

Anthyllis Numidica Coss. et DR.

Astragalus tenuifolius Desf.

—— cruciatus Link.

Erinacea pungens Boiss.

Genista cinerea DC.

Trigonella Monspeliaca L.

Ebenus pinnata Desf.

Herniaria fruticosa L.

Paronychia nivea DC.

Rhodalsine procumbens J. Gay.

Hippomarathrum pterochlænum Boiss. ?

Galium petræum Coss. et DR.

—— setaceum Lmk.

Callipeltis Cucullaria Stev.

Anacyclus clavatus Pers.

Micropus bombycinus Lag.

Centaurea Melitensis L.

—— pubescens Willd, nouveau pour la Tunisie.

Atractylis cancellata L.

Calendula arvensis L.

—— stellata Cav. var. hymenocarpa Coss.

Campanula Atlantica Coss. et DR.

Campanula Erinus L.

Echinospermum Vahlianum Lehm.

Orobanche cernua Lœfl.

Celsia laciniata Poir.

Teucrium Pseudochamæpitys L.

—— ramosissimum Desf.

Sideritis montana L.

Ajuga Iva Schreb.

Thymus Algeriensis Boiss. et Reut.

Plantago albicans L.

—— Psyllium L.

Thymelæa nitida Endl. var.

Euphorbia glebulosa Coss. et DR.

—— falcata L.

Andrachne telephioides L.

Juniperus Phœnicea L.

Du Ksar Ceket au Bled Sened la faune entomologique se montre sensiblement la même qu’au col des Aïeïcha ; on y trouve cependant, sur le Juniperus Phœnicea, un Charançon des montagnes sahariennes, le Sitropus Phœniceus. Au Bled Sened, M. Valéry Mayet prend, sur les Thapsia Garganica, l’Agapanthia irrorata, longicorne qui vit habituellement sur les Carduacées.

Comme sur la majeure partie des crêtes de ce puissant massif, qui s’élève majestueusement entre la Sebkha Naïl et la plaine de la Madjoura, la roche est généralement siliceuse ou dolomitique, par désagrégation elle a formé les sables qui, mêlés aux détritus de gypse et à l’argile, constituent le terrain argilo-sableux des plaines désertiques voisines.

Une descente rapide, et, sur certains points, des plus dangereuses, nous amène dans la vallée au fond de laquelle se trouve le village de Sened ; nous y arrivons à cinq heures du soir et y sommes l’objet d’une réception des plus empressées de la part du cheïkh. Nous ignorons encore que Sened est le pays du maraudeur, qui, quelques jours avant, a payé de sa vie sa participation à l’audacieuse agression de l’Oued Eddedj. Malgré nos recommandations réitérées, nous ne pouvons nous soustraire à une diffa complète et, ce qui est plus gênant, aux assiduités du chef du village, qui nous amène son fils et reste sous notre tente jusqu’à une heure avancée. Un vent violent et froid qui continue à souffler pendant une partie de la nuit, après nous avoir créé de sérieuses difficultés pour l’installation de nos tentes, nous oblige à les amarrer solidement aux arbres voisins ; grâce à cette précaution, nous sommes préservés de tout accident, et le lendemain matin, 2 mai, nous pouvons contempler à notre aise le curieux panorama du village dont les maisons, échelonnées sur le flanc de la montagne, sont entremêlées de cavernes creusées dans une roche dolomitique sablonneuse ; une vieille tour en ruine, que nous ne manquons pas d’aller visiter, domine le tout. Ces grottes, véritables habitations troglodytes, sont des plus curieuses dans leur disposition ; quelques-unes communiquent entre elles de bas en haut. Elles servent actuellement de greniers aux habitants, dont beaucoup se livrent avec succès à l’apiculture. Comme la plupart des villages que l’on rencontre dans le Sud de la Tunisie, Sened recèle des vestiges de l’occupation romaine : des travaux de captation de sources, des barrages et de nombreux murs, rasés à quelques pieds au-dessus du sol, dénotent un centre de population important, ce que l’on comprend facilement en voyant le cours d’eau qui coule dans cette vallée fertile. Les indigènes nous indiquent qu’il existe, en amont, des ruines plus considérables, mais le temps nous manque pour vérifier le fait, et, vers midi, nous nous hâtons de rejoindre le gros de la troupe déjà en route pour Aïn Segoufta que nous voulons visiter avant de gagner Gafsa.

Un large chemin, très frayé, mais fort dangereux pour les cavaliers, en raison des roches tabulaires glissantes dont il est parsemé, semble avoir été l’ancienne voie romaine conduisant aux grandes villes dont les vestiges sont si nombreux dans la plaine de Madjoura. Nous le suivons assez longtemps après être sortis du défilé étroit et jadis fortifié qui, de ce côté, masque la vue du Bled Sened, puis nous entrons dans la plaine désertique, franchissant de temps à autre les lits desséchés des oueds qui descendent des gorges de la montagne. Ce pays est très giboyeux, comme toutes les parties de la Tunisie où n’ont pas pénétré les troupes du corps d’occupation.

Vers trois heures, nous abordons le ravin d’Aïn Segoufta, où nous trouvons bientôt notre camp dressé sur une plate-forme dominant un torrent qui s’est creusé un lit profond dans des sables argileux d’une grande épaisseur. Sans perdre de temps, je me mets en devoir de gravir la montagne couverte de broussailles qui s’élève à droite du campement ; quelques bonnes espèces de plantes, non rencontrées jusque-là en état de floraison, ne tardent pas à me récompenser d’une pénible ascension ; puis, franchissant la crête dentelée qui couronne la montagne, je descends par le versant opposé jusqu’au fond de la vallée où se trouvent les diverses sources d’Aïn Segoufta. Une luxuriante végétation, composée en grande partie de Phillyrea, de Lentisques, de vieux Oliviers, de Rhus oxyacanthoides et de gigantesques Lauriers-Rose en pleine floraison, cache au regard un mince filet d’eau et fait du fond de cette fraîche vallée un site enchanteur animé par une nombreuse colonie de Pigeons, de Tourterelles et de Perdrix Gambra. Mais la nuit s’approche et je dois regagner le camp dont mes deux compagnons avaient de leur côté soigneusement exploré les abords.

La flore des environs d’Aïn Segoufta, bien que riche, est sensiblement la même que celle du Djebel Sened. Nous avons déjà signalé, dans le ravin d’où sortent les sources, l’abondance du Laurier-Rose (Nerium Oleander) qui s’y mêle à de nombreux Oliviers très vieux et à des Amandiers, restes probables des anciennes cultures de l’époque romaine, ainsi que le feraient supposer les ruines d’antiques moulins à huile que nous rencontrerons le lendemain plus bas dans la plaine.

Citons parmi les plantes récoltées à cette station :

Moricandia suffruticosa Coss. et DR.

Helianthemum Kahiricum Delile.

Dianthus sp., le même qu’au Djebel Sened.

Rhamnus oleoides L.

Gymnocarpus decandrus Forsk.

Carum Mauritanicum Boiss. et Reut.

Scabiosa maritima L.

Helichrysum Fontanesii Camb.

Amberboa crupinoides DC.

Centaurea pubescens Willd.

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.

Linaria rubrifolia Rob. et Cast.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Sideritis incana L.

Le Lièvre d’Égypte paraît abonder dans ces parages, ainsi que la Gazelle. Les oiseaux se montrent nombreux, sans doute à cause du voisinage des eaux douces qui attirent en grand nombre les Pigeons et les Tourterelles. Nous y observons aussi le Rollier vulgaire, les Guêpiers, plusieurs Traquets, de nombreuses Perdrix Gambra et la Huppe. Les reptiles ne nous offrent d’intéressant qu’un Caméléon pris sur un Retam (Retama Rætam). Parmi les insectes, on doit noter plusieurs espèces d’Anthicus indéterminées, prises sur les Jujubiers sauvages (Zizyphus Lotus), qui viennent s’ajouter aux espèces récoltées dans les stations précédentes.

Nous avons déjà fait remarquer combien peuvent être trompeurs les renseignements fournis à l’avance sur la qualité des eaux de ce pays : au Ksar El-Ahmar, les puits réputés comme mauvais nous avaient fourni une eau de très bonne qualité ; ici c’est tout le contraire, et tandis qu’en 1874 nous nous étions délectés avec une eau excellente provenant d’Aïn Segoufta, cette année nous la trouvons sensiblement salée, à quelque endroit qu’on la puise. Ce renversement dans la qualité des eaux tient évidemment à la plus ou moins grande abondance des pluies. En effet, si l’on considère que les puits de la plaine sont alimentés par des eaux d’infiltration traversant de puissantes couches de sable ou d’argile, on comprendra que, par des années très pluvieuses, le débit étant considérablement augmenté, l’eau en devienne meilleure, tandis que pour les années de sécheresse, l’eau, n’étant pas suffisamment renouvelée, devient croupissante et de mauvais goût. Au contraire, pour les sources et les cours d’eau dus à l’écoulement des eaux à la surface du sol ou à travers les couches rocheuses qui renferment du sulfate de chaux et du sel en assez grande quantité, plus il pleut, plus il y a dissolution des sels et, conséquemment, plus grande est la salure des eaux des sources et des ruisseaux qu’alimentent les égouts de ces couches rocheuses.

Les productions naturelles ne sont pas le seul côté intéressant d’Aïn Segoufta et particulièrement du point où nous sommes campés. L’archéologue trouve à y faire ample moisson des silex taillés dont le sol est jonché sur les monticules qui dominent le lit du torrent. C’est une station préhistorique des plus importantes, probablement même y a-t-il existé une réunion d’ateliers à l’époque de la pierre taillée. Toutefois nous devons constater que si les couteaux, grattoirs et pointes y sont en quantité considérable, les gros instruments y font presque entièrement défaut. Peut-être aussi faudrait-il chercher ces derniers dans des endroits qu’un séjour plus prolongé nous aurait permis de découvrir.

Nous quittons Aïn Segoufta le 3 mai, à neuf heures, après avoir essuyé, vers deux heures du matin, un violent coup de vent, fait qui, du reste, s’est produit presque chaque nuit depuis que nous avons quitté Sfax. Nous prenons tout d’abord la direction de l’ouest afin de rejoindre la route de l’Oued Leben à Gafsa, route que nous avions abandonnée quelques jours avant en partant du Ksar El-Ahmar. A quelque distance de notre point de départ, une série de ruines attirent notre attention ; ce sont des plates-formes circulaires dans lesquelles nous n’avons pas de peine à reconnaître les restes d’anciens moulins à huile. Ce pays, actuellement presque entièrement dépourvu de végétation arborescente, a donc été jadis cultivé et complanté de nombreux Oliviers ; de cet état prospère il ne reste plus aujourd’hui que quelques rares Oliviers éparpillés à de grandes distances et les vestiges de villes dont l’importance des ruines dénote l’ancienne opulence. Les seuls habitants humains de ces vastes solitudes sont maintenant les tribus nomades dont nous rencontrons les douars sur notre parcours, douars qui changent de place dès que les troupeaux ont épuisé l’herbe des alentours. Notre passage inattendu ne manque jamais de mettre ces campements en grande agitation, surtout la population féminine, désireuse, sinon de se faire voir, du moins de contempler, d’aussi près que le lui permettent ses seigneurs et maîtres, les hommes blancs et leurs costumes. Ici, comme partout, nous ne pouvons nous éloigner sans avoir visité quelques malades et distribué un certain nombre de caroubes aux enfants et même aux femmes.

Dans l’un de ces douars, nous ramassons le cadavre d’une Vipère-à-cornes (Cerastes Ægyptius) tuée par les indigènes peu d’heures avant notre passage ; c’est le premier individu que nous avons rencontré jusqu’ici de ce reptile non moins redoutable que hideux, commun pourtant dans la contrée.

Après neuf heures d’une marche monotone et fatigante dans l’interminable plaine de la Madjoura, nous atteignons enfin vers six heures du soir les puits d’Oglet Mohamed, près desquels nous campons au milieu d’innombrables débris de poteries, de mosaïques et de constructions presque entièrement recouvertes par le sable. La disposition de loges dont on voit encore le sol bétonné et auxquelles semblent aboutir des conduites d’eau peut faire supposer un ancien établissement balnéaire, opinion que j’ai déjà émise à mon retour de Gafsa en 1874 ; peut-être aussi ne sont-ce que les vestiges d’un caravansérail détruit, qui s’élevait autour des puits.

Cette portion du pays, entièrement désertique, ne fournit que la plupart des plantes déjà récoltées dans les terrains analogues. Nous remarquons cependant que les Anabasis, le Thymelæa microphylla ainsi que l’Anarrhinum brevifolium deviennent de plus en plus abondants et forment le fond de la broussaille basse. Nous y avons aussi observé les plantes suivantes : Sisymbrium torulosum, Erodium cicutarium, Chamomilla aurea, Francœuria laciniata, Onopordon ambiguum, Centaurea contracta, Linaria laxiflora, Teucrium campanulatum, etc.

La faune entomologique est la même que celle du Ksar El-Ahmar. Le Julodis Onopordi var. Setifensis se trouve partout et le Pimelia coronata est pris à Oglet Mohamed dans un trou de Gerboise, ainsi que le Calosoma Olivieri.

De bonne heure, le 4 mai, nous nous remettons en route pour Gafsa. A la plaine unie succède bientôt un terrain accidenté de collines dont l’élévation augmente à mesure que nous avançons.

La flore présente un caractère tout à fait saharien : le Thymelæa microphylla continue à abonder au milieu d’innombrables touffes d’Anabasis. Les buissons sont couverts de nuées de Papillons (Vanessa Cardui) fraîchement éclos et qui ont couvert le sol de taches de la liqueur rouge qu’exsudent leurs chrysalides. Assez longtemps, quelques Vautours (Vultur fulvus, V. Kolbii ou V. auricularis) volent circulairement à peu d’élévation au-dessus de nos têtes, ne nous abandonnant qu’aux abords immédiats de la ville. Enfin, vers une heure du soir, nous franchissons les berges de l’Oued Baïech, réduit en cet endroit aux proportions d’un ruisseau qui serpente au milieu d’un lit de sable d’environ 400 mètres de largeur. Les premiers Dattiers se montrent, sur la rive droite de l’oued, dans quelques jardins éloignés de l’oasis, dont les murs et les maisons de la ville nous cachent la plus grande étendue, et ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’après dix-huit jours de la vie sous la tente, nous entendons les joyeuses sonneries des clairons ; cela nous promet quelques jours de repos, sans avoir à lever le camp chaque matin pour le dresser de nouveau le soir.

Pénétrant d’abord dans la ville jusqu’à la place des souks, vieille connaissance de dix ans, nous nous faisons indiquer le campement du 122e, le commandant d’Amboix nous ayant fait promettre, pendant la traversée de Tunis à Sfax, que nous nous adresserions à lui à notre arrivée à Gafsa. Sur son ordre, nos tentes sont installées dans un emplacement convenable ; puis nous nous hâtons de faire notre visite au colonel d’Orcet, commandant supérieur, dont nous n’oublierons jamais le cordial et obligeant accueil. Sur les indications que nous donne cet officier distingué, qui connaît bien le pays, nous pouvons combiner un itinéraire pour la suite de notre voyage, de façon à parcourir la plus grande étendue de la contrée tout en évitant beaucoup de contremarches. C’est avec le colonel que nous faisons aussi une première excursion dans l’oasis, dont l’aspect grandiose avait laissé dans mes souvenirs de 1874 une impression si profonde.

Assise sur une nappe d’eau importante, véritable fleuve souterrain qui s’échappe avec abondance par de nombreux orifices, les uns naturels, les autres pratiqués de main d’homme, l’oasis est irriguée dans tous les sens par une foule de rigoles (saguias) qui transforment son sol argilo-sableux en de magnifiques jardins où croissent avec vigueur, à l’ombre de grands Dattiers, presque tous les arbres fruitiers et les légumes d’Europe. Le Figuier, la Vigne, le Pommier, le Poirier, l’Amandier, le Cognassier, le Pêcher et surtout l’Abricotier y acquièrent parfois des dimensions inconnues dans nos cultures. Les Grenadiers aux fleurs rouges, les Lauriers-Rose, les Orangers et les Citronniers se mêlent au feuillage sombre des vieux Oliviers qui dans certaines parties occupent presque entièrement un terrain soigneusement fertilisé à l’aide des immondices de la ville. Cependant l’étendue de la surface cultivée m’ayant paru sensiblement moindre qu’en 1874, surtout du côté des rives de l’Oued Baïech, le colonel nous donne l’explication de ce fait en nous montrant l’envahissement de l’oasis par les sables mouvants, envahissement que le général Philebert a tenté d’enrayer par la construction d’une grande digue intelligemment orientée.

De retour en ville, nous visitons la piscine du Dar-el-Bey, édifice de construction en partie romaine, transformé actuellement en hôpital militaire. Nous profitons de la permission qui nous en a été donnée pour nous plonger dans les eaux tièdes (31° cent.) et transparentes de la belle source si intelligemment utilisée par les vainqueurs de Jugurtha. Le nombre des poissons (Chromis Desfontainei) qui nagent autour de nous me paraît être beaucoup plus grand qu’en 1874, mais les Couleuvres (Tropidonotus viperinus), qui peuplaient la piscine à cette date ont disparu. Nous visitons également d’autres thermes voûtés, ainsi que d’importants restes de monuments enclos dans les habitations délabrées et malpropres des indigènes ; je retrouve encore, dans le mur de la seconde piscine, la fameuse pierre portant l’inscription de Capsa. La ville foisonne du reste, de débris d’inscriptions et de monuments curieux, que nous examinons avec intérêt, mais qu’il serait superflu de décrire après les importants travaux épigraphiques de notre savant devancier Guérin, lequel a consacré à Gafsa un chapitre très détaillé de son voyage publié sous les auspices du duc de Luynes.

La nuit suivante, un violent ouragan de l’ouest menace d’enlever nos tentes et couvre tous nos ustensiles, nos bagages et nous-mêmes d’une épaisse couche de fine poussière dont il est impossible de se garantir.

La journée du 6 mai se signale par une chaleur suffocante qui cause à tous un malaise général et m’occasionne une violente indisposition ; dans ce climat extrême et dans un milieu sérieusement atteint par la fièvre typhoïde, le repos est commandé par la simple prudence ; vers le soir cependant, je me hasarde à faire une visite au cercle des officiers où nous pouvons examiner à notre aise plusieurs animaux indigènes vivants, des Aigles, des Gazelles, et notamment un Cerf provenant des environs de Tebessa ; ce curieux ruminant se rapproche beaucoup de la variété Elaphus Corsicanus qui vit dans les grands maquis de la côte orientale de Corse. Quelques Poiriers cultivés excitent aussi notre étonnement par leur développement ; certains atteignent, à un mètre du sol, 2m,45 de circonférence.

Le 7 mai nous complétons notre visite de la veille par celle que nous faisons à l’installation fort bien comprise de la station météorologique de l’hôpital militaire ; nous en profitons pour vérifier les instruments (baromètre Fortin, psychromètre, thermomètres minima et maxima, sous abri) dont nous constatons l’exactitude aussi satisfaisante que la régularité des observations. Ce n’est pas avec moins de satisfaction que nous voyons la plupart des officiers attachés à l’hôpital et à la pharmacie ne négliger aucune occasion de recueillir les sujets curieux qu’ils rencontrent, ainsi que nous le prouve une série de reptiles qui ne laisse pas que de nous intéresser vivement.

Vers une heure de l’après-midi, un orage éclate accompagné d’un violent coup de vent d’ouest, et, chose rare en ce pays et à cette époque de l’année, une pluie bienfaisante tombe pendant toute la soirée et une partie de la nuit. De suffocante qu’elle était le matin, la température devient froide ; nous sommes forcés d’endosser nos paletots d’hiver et, pendant la nuit, sous l’influence d’un vent violent et glacé qui accompagne la pluie, nous avons peine à nous réchauffer sous notre tente.

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES FAITES ENTRE SFAX ET GAFSA, du 17 avril au 4 mai 1884.

Bir Khlifa, près du puits, 17 avril, 6h 30 soir.

Baromètre holostérique no 2 746mm,0

Baromètre Fortin 745mm,4

Thermomètre du baromètre + 16°,5

Thermomètre frondé + 17°,5

Vent. — Est modéré (3).

État du ciel. — Couvert (7).

Bir Khlifa, près du puits, 18 avril, 7 heures matin.

Baromètre holostérique no 2, réglé 750mm,4

Baromètre Fortin 750mm,4

Thermomètre du baromètre + 16°,5

Thermomètre frondé + 15°,5

Thermomètre minima de la nuit + 10°,5

Température du puits de 9 mètres de profondeur + 17°,5

Vent. — Nord frais (3).

État du ciel. — Beau nuageux (5). — Fracto-cumulus.

Oued Bateha, 18 avril, 6h 30 soir.

Baromètre holostérique no 2 748mm,5

Baromètre Fortin 749mm,0

Thermomètre du baromètre + 18°,5

Thermomètre frondé + 19°,0

Thermomètre maxima de la journée + 29°,0

Vent. — Sud-ouest modéré (4).

État du ciel. — Très beau (9), quelques cumulus à l’horizon Nord.

Oued Bateha, 19 avril, 6 heures matin.

Thermomètre minima de la nuit + 5°,3

Thermomètre frondé à 6h matin + 6°,5

État du ciel. — Beau nuageux (4).

Oued Bateha, 19 avril, 8 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 753mm,3

Baromètre Fortin 753mm,9

Thermomètre du baromètre + 22°,0

Thermomètre frondé + 19°,8

Vent. — Est modéré (3).

État du ciel. — Beau (2), quelques str.-cum.

Bir Arrach, 20 avril, 8 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 748mm,9

Baromètre Fortin 748mm,9

Thermomètre du baromètre + 20°,0

Thermomètre frondé + 18°,0

Minima de la nuit + 11°,3

Vent. — Nord faible (2).

État du ciel. — Très beau (1), brumeux à l’horizon Sud.

Température de l’eau du puits à 29m de profondeur + 21°,0

Bir Ali-ben-Halifa, 20 avril, 1 heure soir.

Baromètre Fortin 748mm,6

Thermomètre du baromètre + 23°,7

Thermomètre frondé + 24°,0

Vent. — Sud faible (2).

État du ciel. — Beau (2), quelques fracto-cumulus et stratus au Nord.

Température de l’eau du puits à 55m de profondeur + 22°,0

El-Aïa, 21 avril, 8 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 751mm,5

Baromètre Fortin 751mm,7

Thermomètre du baromètre + 21°,0

Thermomètre frondé + 19°,5

Minima de la nuit + 5°,3

Vent. — Sud-sud-est modéré (3).

État du ciel. — Nuageux (6), cumulus. Forte rosée.

Oued Leben, rive gauche, en face du camp retranché, 22 avril, 8 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 742mm,0

Baromètre Fortin 740mm,6

Thermomètre du baromètre + 19°,0

Thermomètre frondé + 18°,5

Minima de la nuit + 9°,4

Vent. — Nul.

État du ciel. — Couvert (9), velum.

De 1h à 5h du soir violent coup de siroco.

Oued Leben, 23 avril, 8 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 743mm,1

Baromètre Fortin 742mm,4

Thermomètre du baromètre + 21°,0

Thermomètre frondé + 19°,3

Minima de la nuit + 10°,3

Vent. — Nul.

État du ciel. — Beau (1) brumeux.

Ksar El-Ahmar, 24 avril, 8 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 738mm,2

Baromètre Fortin 737mm,1

Thermomètre du baromètre + 23°,5

Thermomètre frondé + 19°,0

Minima de la nuit + 10°,3

Vent. — Est-sud-est faible (2).

État du ciel. — Beau (2), stratus à l’Est.

Oued Eddedj, 25 avril, 8h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 740mm,0

Baromètre Fortin 738mm,0

Thermomètre du baromètre + 23°,0

Thermomètre frondé + 18°,0

Vent. — Nord-est faible (2).

État du ciel. — Très beau (2), quelques stratus.

Il avait fait un violent coup de vent dans la nuit, de 11 heures du soir à 6 heures du matin. — Quelques gouttes de pluie à 6 heures du matin.

Bou-Hedma, 26 avril, midi.

Baromètre holostérique no 2 744mm,0

Baromètre Fortin 746mm,4

Thermomètre du baromètre + 26°,0

Thermomètre frondé + 23°,2

Minima de la nuit + 14°,3

Maxima de la journée + 26°,4

Vent. — Est modéré (3).

État du ciel. — Beau (2), quelques strato-cirrus.

Bou-Hedma, 27 avril, 8 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 744mm,2

Baromètre Fortin 744mm,5

Thermomètre du baromètre + 15°,6

Thermomètre frondé + 13°,0

Minima de la nuit + 12°,0

Maxima de la journée + 13°,0

Vent. — Nord-nord-est fort (5).

État du ciel. — Couvert (10), nimbus. — Grande pluie.

Pendant la nuit il avait fait un violent ouragan accompagné de forte pluie. La pluie ne cesse pas de la journée et devient presque torrentielle jusqu’à 1 heure du matin, avec un vent impétueux à partir de 3 heures du soir.

Bou-Hedma, 28 avril, 8h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 749mm,2

Baromètre Fortin 749mm,4

Thermomètre du baromètre + 18°,5

Thermomètre frondé + 17°,5

Minima observé à 6 heures du matin + 11°,0

Vent. — Sud-sud-ouest modéré (3), soufflant par rafales.

État du ciel. — Nuageux (4), fracto-cumulus.

Campement dans la plaine du Tahla, 29 avril, 8 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 752mm,4

Baromètre Fortin 752mm,9

Thermomètre du baromètre + 21°,0

Thermomètre frondé + 16°,4

Minima de la nuit + 4°,6

Vent. — Nul.

État du ciel. — Beau (3), stratus au Sud et à l’horizon Nord.

El-Aïeïcha, tente-baraque du poste, 29 avril, 5 heures soir.

Baromètre holostérique no 2 708mm,0

Baromètre Fortin 710mm,3

Thermomètre du baromètre + 20°,0

Baromètre Fortin du poste (Salleron no 756) 703mm,5

Thermomètre + 17°,5

Thermomètre frondé + 17°,5

Le baromètre du poste a dû perdre du mercure dans le transport.

El-Aïeïcha, 30 avril, 9h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 710mm,0

Baromètre Fortin 710mm,3

Baromètre Fortin du poste 702mm,4

Thermomètre + 15°,7

Thermomètre du baromètre + 15°,8

Thermomètre frondé + 14°,2

Minima de la nuit + 9°,5

Vent. — Nul.

État du ciel. — Nuageux (4), fracto-cumulus.

Ksar Ceket, 1er mai, 8 heures matin.

Baromètre holostérique 718mm,2

Baromètre Fortin 718mm,5

Thermomètre du baromètre + 13°,8

Thermomètre frondé + 12°,2

Thermomètre frondé à 5h 30 matin + 8°,5

Vent. — Nord modéré (3) frais.

État du ciel. — Beau (2), cumulus à l’Est.

Pic d’El-Biada, 1er mai, 3 heures soir.

Baromètre Fortin 689mm,7

Thermomètre frondé + 17°,5

Vent. — Ouest assez fort (4).

État du ciel. — Nuageux (6), strato-cumulus.

Bled Sened, 2 mai, 9h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 717mm,2

Baromètre Fortin 717mm,9

Thermomètre du baromètre + 21°,3

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