VII
Reading edition
Du Bir Marabot à Gabès : Bir Zellouza, Oglet Mehamla, Gueraat El-Fedjedj, Oudref. — Séjour à Gabès.
Le 30 mai, à une heure du soir, nous reprenons définitivement la direction de Gabès, distant de trois étapes. La route que nous suivons, non sans faire plusieurs pointes à droite ou à gauche, traverse longitudinalement la vaste et fertile plaine de Cegui, limitée au nord par le massif des Aïeïcha, au sud par les chaînes de basses montagnes qui bordent le Chott El-Fedjedj dont elles nous interceptent la vue. La principale reconnaissance que nous faisons, sur la gauche, dans la direction des montagnes des Aïeïcha, est motivée par le désir d’examiner de près un arbre isolé que nous supposions avec raison être un Gommier (Acacia tortilis), arbre que nous n’avons plus rencontré depuis que nous avons quitté le Bled Tahla. L’existence dans la plaine de quelques individus épars de cette espèce nous fait supposer que la majeure partie des arbres que nous apercevons au pied des montagnes situées à notre gauche sont aussi des Gommiers. L’Acacia tortilis occupe donc une étendue de pays beaucoup plus considérable que je ne l’avais supposé en 1874, car nous avons maintenant la certitude qu’il croît non seulement dans la plaine du Tahla, mais encore tout autour du puissant massif de montagnes qui comprend les Djebels Madjoura, Bou-Hedma, Arbet, El-Aïeïcha et Beni-Amrham. S’il est beaucoup moins abondant au pourtour de ce massif que dans le Bled Tahla même, cela tient sans doute à ce que les terres y sont depuis longtemps beaucoup plus cultivées et que le pays étant plus habité à l’extérieur qu’à l’intérieur de ce massif, l’œuvre de déboisement s’est accomplie plus activement.
Durant le trajet de quelques kilomètres que nous faisons pour reconnaître les Gommiers, nous remarquons, épars dans les champs et les terres vagues, un assez grand nombre d’instruments en silex de plus grandes dimensions que ceux que nous avons rencontrés jusqu’ici, et nous capturons abondamment le magnifique Bupreste (Julodis cicatricosa) qui couvre en certains endroits les buissons de Retam (Retama Rætam) et de Jujubier (Zizyphus Lotus).
Plus nous avançons, plus le pays devient fertile et cultivé ; de nombreux troupeaux paissent dans la plaine et les douars se multiplient. Nous apercevons sur notre droite un monument analogue à l’espèce de columbarium que nous avons rencontré dans cette même plaine entre le Djebel Oum-Ali et le Bir Marabot.
Nous n’arrivons au Bir Zellouza (le puits de l’Amandier) qu’à sept heures du soir, après avoir longtemps cherché ce point où nous devons passer la nuit. Les puits, surmontés d’une sorte d’armature carrée en bois, y sont nombreux, mais l’eau en est mauvaise, tandis qu’elle nous avait été signalée comme bonne. Ce motif nous décide à camper de préférence à deux ou trois cents mètres en arrière, auprès d’un redir où l’eau, grossie par les pluies des jours précédents, est aussi savoureuse qu’abondante. Le pays est couvert de belles cultures et peuplé d’une multitude d’oiseaux (Gangas, Pigeons, Alouettes, Tourterelles, Traquets, Moineaux et autres passereaux) qu’attire l’eau des puits et du redir. La halte au Redir Zellouza ne nous offre rien d’intéressant comme plantes. En revanche nous y retrouvons en grande abondance, dans les eaux du redir, les curieux Apus cancriformis et Numidicus déjà recueillis au Redir Zitoun dans le Djebel Oum-el-Asker, et nous y prenons, courant dans la vase, deux individus d’un superbe Carabique jaune tacheté de noir, nouveau pour la Tunisie, que M. Valéry Mayet rapporte au Brachinus nobilis. Peu avant d’arriver au redir, nous avions retrouvé en grand nombre, sur les Retam et les Acacia tortilis, le splendide Julodis cicatricosa.
Le lendemain matin, dernier jour du mois de mai, une abondante rosée couvre toutes les herbes. Nous quittons, vers huit heures, le Bir Zellouza, cédant la place à une compagnie d’artillerie qui vient d’arriver et de dresser ses tentes à quelques pas des nôtres. Les officiers ne nous faisant pas l’honneur de venir nous visiter, nous agissons de même et poursuivons notre route vers Oglet Mehamla. A notre gauche, entre la montagne des Beni-Amrham et celles des Aïeïcha, on distingue fort bien le col d’El-Affaï où passe la route de Gafsa par El-Aïeïcha. A droite, nous voyons le Djebel Ghedifa, qui termine la chaîne comprenant le Djebel Oum-Ali. Les Gommiers se montrent toujours de distance en distance par pieds isolés, dans la plaine sur la gauche, c’est-à-dire vers les montagnes des Aïeïcha. Après avoir traversé en partie une sebkha desséchée, dans le but d’examiner deux lambeaux de terrasses de quatre mètres de haut, restes de l’ancien niveau du terrain, qui nous apparaissaient de loin sous la forme de deux monuments en ruine, nous rencontrons la route d’El-Affaï par laquelle nous arrivons, à midi, à Oglet Mehamla, point de séparation des deux routes de Gafsa à Gabès. Le sol de la sebkha, limoneux et glissant, est couvert de Salsolacées, d’Atriplex, de Limoniastrum et d’Æluropus littoralis.
Les seules plantes intéressantes que nous ont offertes les environs de l’Oglet Mehamla sont : Acacia tortilis (un ou deux pieds rabougris, les derniers que nous trouvons), Marrubium deserti et Haplophyllum tuberculatum.
Oglet Mehamla, où réside actuellement et en permanence un poste de correspondance, est une réunion de puits d’origine romaine, mais dont les margelles en pierre ont été refaites par les Français à l’aide de matériaux empruntés aux édifices de l’antique cité dont les ruines occupent un vaste espace à côté même du poste et du retranchement. On dirait un assemblage de dunes de sable devant lesquelles on pourrait passer indifférent, n’étaient les restes, encore debout, d’un temple, d’un théâtre et de plusieurs édifices à colonnes assez importants. Quelques fouilles qui ont été pratiquées sur ce point ont mis à découvert divers débris curieux, entre autres une pierre carrée portant un relief assez grossier représentant des slouguis (lévriers) chassant un lièvre ; une seconde pierre semblable représente une urne gardée par deux slouguis.
La visite des ruines et l’exploration des environs d’Oglet Mehamla occupent le peu d’heures que nous laisse le soin de nos collections.
On doit noter à Oglet Mehamla l’extrême abondance des gros Scarabées sacrés (Ateucus sacer) qui viennent le soir se heurter par centaines sur la toile de nos tentes. Les dunes de sable fournissent les mêmes espèces que celles de Gafsa et de la plaine de la Madjoura, en y ajoutant toutefois une toute petite Cigale, Cicada annulata, que nous devons retrouver jusqu’à Gabès, et un joli Buprestide (Acmæodera vicina) que l’on prend sur les fleurs du Convolvulus althæoides. Ces deux captures sont faites à l’Oued Rhoda.
Nous voyons sur divers points le Catharte alimoche tournoyer dans les airs, et nous capturons en fait de reptiles : Agama inermis, Plestiodon Aldrovandi, ainsi que quelques autres des espèces déjà citées.
Le vent et la pluie viennent bientôt interrompre notre exploration et, dans le milieu de la nuit, nous sommes réveillés par des coups de tonnerre accompagnant une forte averse qui, heureusement, dure peu et se borne à rafraîchir sensiblement la température et à amener sous la tente quantité de Bufo viridis.
Nous quittons Oglet Mehamla le 1er juin, à sept heures et demie du matin. Le pays désertique que nous traversons durant les premières heures est d’une navrante monotonie ; point ou presque pas de végétation arborescente ; cependant, un pied de Gommier est signalé avant de passer un col qui nous conduit au Djebel Rhoda, au delà duquel nous ne rencontrerons plus cette curieuse espèce.
Nous faisons halte à l’Oued Rhoda, oued à sec, à l’abri de quelques fortes touffes de Damouk (Rhus oxyacanthoides) qui nous font payer cher leur ombrage en nous déchirant les vêtements et les mains.
Sur une petite éminence voisine, que sa disposition en forme de plateau nous fait présumer avoir servi de castrum, nous trouvons quelques silex taillés. De la direction est que nous suivions jusqu’alors, la route a brusquement dévié au sud et elle continue à être très frayée et bordée de ruines romaines situées à peu de distance les unes des autres. Sur notre gauche, un plateau très étendu est couvert de sépultures très anciennes et, à un kilomètre et demi plus loin, nous rencontrons, sur le bord de la route même, un édifice en forme de columbarium assez bien conservé. Presque en face se trouvent d’importantes ruines dont l’une montre encore les restes d’une sorte d’abreuvoir. Nous atteignons peu après la Gueraat El-Fedjedj où nous devons camper. C’est une sorte de bassin marécageux qui reçoit toutes les eaux provenant des hauteurs voisines ; la dépression est assez sensible et suffisamment circonscrite de toutes parts pour que, quelques mois avant notre passage, par suite de pluies abondantes, une colonne française campée sur ce point ait couru de sérieux dangers. Vers le milieu de cette dépression, couverte en ce moment d’une herbe très rase, broutée qu’elle est par de nombreux troupeaux, se trouvent plusieurs puits aux trois quarts éboulés, où viennent s’alimenter d’eau les populations très nombreuses qui habitent les environs. Quelques-uns de ces puits sont même abandonnés et remplis d’une eau boueuse qui exhale une odeur fétide. Tandis que le camp se dresse et que nous herborisons dans le marais, dont la flore offre quelque intérêt, quatre de nos mulets, instinctivement attirés par l’eau, tombent dans une de ces excavations où ils manquent de se noyer ; on les en retire à grand’peine, mais sans accident. Redoutant l’influence fiévreuse du marécage, nous avons fait dresser les tentes à quelque distance, au grand désespoir de nos chameliers qui manifestent une vive crainte des serpents ; nous ajoutons à cette précaution quelques pilules de quinine, moyennant quoi, sauf l’ennui que nous causent de trop nombreux moustiques, nous passons sans inconvénient la nuit sur ce point malsain.
La dépression marécageuse de Gueraat El-Fedjedj nous fournit entre autres espèces : Senebiera lepidioides (nouveau pour la Tunisie), Astragalus Kralikianus, Lythrum thymifolium, Tamarix Gallica, Bellis annua, Chamomilla aurea, Francœuria laciniata, Caroxylum articulatum, Andrachne telephioides, etc.
Elle paraît devoir être très riche en insectes au printemps, mais la saison étant déjà avancée, elle ne nous offre rien de bien intéressant et rien qui n’ait été déjà pris à Tunis ou à Sfax ; seulement les spécimens s’y montrent très abondants. Nous citerons entre autres : Sciagona Europæa, Scarites planus, Brachynus nobilis et immaculicornis, Cicindela Ægyptiaca, Eunectes sticticus, etc. Les puits donnent quelques Crustacés branchiopodes (Brachypus) déjà trouvés au Redir Zitoun dans le Djebel Oum-Ali et un Estheria nouveau, remarquable par sa coquille anguleuse, et décrit par M. Simon sous le nom d’E. angulata.
Le 2 juin, tandis que, dès le matin, une grande animation règne autour des puits où les femmes des douars viennent par groupes faire leur provision d’eau, mes compagnons explorent le terrain de la gueraat, couvert en grande partie de buissons de Tamarix. Quant à moi, je retourne à cheval, accompagné d’un spahi, à quelques kilomètres en arrière, dans le désir d’examiner plus attentivement que je n’ai pu le faire la veille les sépultures et le plateau que j’ai déjà mentionnés. J’y reconnais une vaste nécropole où, sur beaucoup de points, toutes les tombes se touchent ; elles sont formées de pierres plates enfoncées de champ en terre ; les encaissements ainsi construits sont recouverts de dalles naturelles brutes et généralement arrondies à leurs deux extrémités. Sept à huit monticules, qui paraissent être des amas de matériaux de construction plutôt que des dolmens, sont espacés assez régulièrement de trois à quatre cents mètres, formant autour de cette nécropole comme les vedettes d’une ligne d’enceinte du côté du nord et de l’est. Quelques silex taillés se rencontrent dans les environs, mais rien ne révèle positivement l’origine ou la date probable de cette vaste nécropole qui mériterait d’être sérieusement fouillée. Peut-être ce vaste champ de repos a-t-il eu pour origine une grande bataille livrée sur ce point qui commande la route de Gabès (Tacape) à Gafsa (Capsa), ancienne capitale et dernier refuge de Jugurtha. Après avoir parcouru en divers sens, pendant plus d’une heure, la nécropole en question, avec le regret de ne pouvoir m’y livrer à des fouilles sérieuses, je reviens à travers champs dans l’espoir de rencontrer quelques ruines intéressantes, mais rien ne s’offre plus à mon attention, si ce n’est les colonnes de poussière lancées par les femmes des douars que notre approche remplit d’effroi.
Le chargement étant effectué, vers deux heures du soir, nous quittons la Gueraat El-Fedjedj pour tâcher d’arriver à Oudref avant la nuit. Le passage d’un col (Fedj El-Fedjedj) nous amène bientôt dans le bassin même du Chott El-Fedjedj, dont l’immense nappe blanche se déroule à nos pieds ; au loin nous apercevons les hauteurs qui bordent le Nefzaoua et séparent la Tunisie de la Tripolitaine. Les montagnes peu élevées que nous venons de franchir et que nous laissons ensuite à notre gauche présentent un chaos des plus curieux dans lequel diverses couches géologiques, de nature très tranchée, s’enchevêtrent de la façon la plus bizarre ; certaines d’entre elles plongent même verticalement. Les dolomies se montrent une dernière fois, mais à une hauteur bien moins grande que celle où nous les avions vues jusqu’ici. La position, l’inclinaison et l’enchevêtrement des couches variées qui forment ce dernier chaînon de montagnes révèlent d’une façon très nette l’effrondrement auquel est due la vaste et profonde faille occupée actuellement par le chott.
Descendant bientôt dans une plaine parsemée de douars nombreux, nous ne tardons pas à rencontrer une série de petites excavations également espacées entre elles et suivant une ligne à peu près droite. Intrigués d’abord par ces trous dont le creusement est récent, nous ne tardons pas à y reconnaître les derniers puits de sondages exécutés par la Mission Roudaire. Une plaine de sable, où la marche est des plus pénibles, nous offre un certain nombre de plantes ayant de l’intérêt, ce qui ralentit notre course. Peu après, nous abordons les petits monticules, formés de gypse érodé par les eaux pluviales, qui entourent le marais d’où sortent les sources abondantes de l’oasis d’Oudref. Ces sources, qui sont dirigées par des canaux dans les cultures de l’oasis, donnent une eau limpide, légèrement salée, et à la température de 25 degrés. Tournant l’oasis, nous entrons dans le village et nous nous rendons chez le caïd qui s’empresse de nous désigner un point de campement sur la place principale, mais, malgré son vif désir de nous y voir installer, nous préférons retourner sur nos pas à travers des jardins complantés de magnifiques Dattiers et camper sur un terrain découvert, en dehors de l’oasis et à proximité du ruisseau d’écoulement des sources. Ce ruisseau et le marais d’où il sort nous fournissent le lendemain matin de bonnes plantes aquatiques.
L’oasis d’Oudref avec ses eaux dormantes ou courantes, sortant d’un terrain d’argile entouré de sables et de massifs gypseux, nous a offert une assez grande quantité de plantes dont beaucoup appartiennent aux flores désertique et littorale ; citons entre autres :
Delphinium pubescens DC. var. dissitiflorum.
Erucaria Ægiceras J. Gay.
Zygophyllum album Desf.
Medicago sativa L., probablement naturalisé.
Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.
Reaumuria vermiculata L.
Deverra chlorantha Coss. et DR.
—— tortuosa DC.
Scabiosa arenaria Forsk.
Filago Mareotica Delile, que nous n’avions pas revu depuis Sfax.
Rhanterium suaveolens Desf.
Carduncellus eriocephalus Boiss.
Carduus Arabicus DC.
Zollikoferia resedifolia Coss.
Spitzelia radicata Coss. et Kral.
Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
Marrubium deserti Noë.
Statice globulariæfolia Desf.
—— pruinosa L.
Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.
Thymelæa microphylla Coss. et DR.
Zannichelia macrostemon J. Gay.
Potamogeton pectinatus L.
Æluropus littoralis Parlat. var. repens.
Festuca Memphitica Coss.
Chara gymnophylla A. Br.
Les eaux du ruisseau et des sources qui l’alimentent sont peuplées d’un intéressant petit poisson, le Cyprinodon Calaritanus Bonelli, difficile à pêcher. Nous prenons aussi une tortue d’eau (Emys leprosa), un Caméléon et l’Agama inermis.
Un énorme hérisson est rendu par nous à la liberté faute de place.
En insectes, signalons : Brachytrupes megacephalus, le gros Grillon déjà trouvé à l’Oued Bateha et la vulgaire Taupe-Grillon (Gryllotalpus vulgaris). Rien de saillant comme Coléoptères : Cicindela Maura, C. Ægyptiaca, Cybister Africanus, etc. Comme à Tozzer, l’oued est peuplé d’une petite crevette (Palæmon varians).
La veille, avant d’arriver à l’oasis, nous avions fait aussi la capture du Blaps divergens, Coléoptère que nous n’avions pas encore rencontré.
Quittant Oudref, à deux heures du soir, pour faire la dernière étape avant Gabès, nous laissons à notre gauche un village et une seconde petite oasis. Nous passons près d’un petit lac dont les eaux limpides réjouissent la vue, et arrivons bientôt par une route des plus commodes au passage de l’Oued Rhan, celui-là même dont le cours serait utilisé par l’un des derniers tracés du canal Roudaire. Cet oued, auquel on peut difficilement donner le nom de cours d’eau, n’est, à proprement parler, qu’un ravin étroit et assez profond, occupé en différents endroits par des flaques d’une eau boueuse et fétide. Les berges, presque à pic des deux côtés, sont constituées par un terrain argileux fortement imprégné de sel. Du point assez élevé où nous nous trouvons, nous pouvons apercevoir, avec une certaine satisfaction, la mer que nous avons quittée depuis le 17 avril.
Les habitations se multiplient à mesure que nous approchons de Gabès ; le dernier village que nous rencontrons n’en est plus qu’à deux kilomètres environ, et bientôt nous pénétrons dans l’oasis, dont nous avons grand plaisir à trouver les beaux ombrages. Les Dattiers y sont généralement moins beaux et moins serrés que dans l’oasis de Gafsa et surtout dans celle de Tozzer ; mais nous remarquons qu’ils y sont l’objet d’une culture encore beaucoup plus soignée et qu’ils sont plantés en lignes régulières dans la plupart des jardins. On reconnaît à première vue que la culture des arbres fruitiers, des légumes et des céréales prime celle du Dattier dont les produits sont loin d’atteindre la valeur de ceux de Tozzer et des oasis d’El-Oudian. La Vigne y est aussi plus abondante et y donne de beaux raisins ; mais rien n’égale en développement les Abricotiers, dont les fruits savoureux et innombrables sont largement appréciés par nous, altérés que nous sommes par la chaleur et les eaux saumâtres que nous buvons depuis quelque temps. La route que nous suivons nous fait traverser dans toute sa largeur l’oasis de Djara, qui n’est, à vrai dire, qu’une succession de jardins séparés les uns des autres par des palissades en frondes de Palmiers entremêlées de plantes grimpantes et d’arbustes, et par de larges rigoles d’irrigation. Avant d’arriver à l’oued, nous côtoyons un ravin sauvage, de l’effet le plus pittoresque, aboutissant à un vieux pont de construction romaine. Là, nous jouissons du spectacle animé et ravissant d’une multitude de femmes vêtues d’étoffes aux couleurs voyantes et variées, dans l’eau jusqu’au-dessus du genou et caquetant bruyamment en lavant leur linge. Une nuée d’enfants des deux sexes, à peu près nus, se livrent à leurs ébats, les pieds dans l’eau limpide et tiède de ce rapide et important cours d’eau. La scène qui s’offre à nos regards, avec son encadrement de ruines et de beaux Palmiers, inspirerait une belle toile à un peintre coloriste ; aussi, malgré notre vif désir de nous installer dans un logis plus confortable que la tente sous laquelle nous vivons depuis deux mois, nous ne pouvons nous empêcher de jouir, pendant quelques instants, de ce spectacle plein d’originalité et d’attrait. L’oued une fois franchi, nous avons encore à traverser un vaste espace, presque entièrement occupé par des cimetières indigènes et coupé, en divers endroits, de profondes excavations ; puis une large voie nouvellement construite nous mène au faubourg de Coquinville, quartier européen en voie de construction, près duquel se trouvent les établissements militaires. C’est là que, par ordre supérieur, nous sommes installés dans un large baraquement inoccupé, où, si nous ne trouvons pas un confortable des plus complets, nous avons du moins un toit qui nous abrite et un vaste espace pour étaler, préparer et mettre en ordre les récoltes faites depuis Sfax pendant notre long voyage. Quant à notre escorte, dont nous allons bientôt avoir le regret de nous séparer, elle est logée sous nos deux tentes dans le campement dit des Isolés, c’est-à-dire réservé aux troupes de passage.
Nous voici arrivés au terme de notre excursion sur le continent. Partis de Sfax le 16 avril, nous sommes à Gabès le 3 juin, c’est-à-dire après quarante-huit jours d’existence sous la tente et au moins quarante de marche et d’explorations, ce qui représente une somme d’environ douze cents kilomètres parcourus. Quelques jours de repos nous sont indispensables après les fatigues incessantes que nous avons eu à subir dans les quinze derniers jours, depuis notre départ de Gafsa. Il nous faut, en outre, préparer notre voyage à Djerba et à Zarzis, et mettre en ordre nos récoltes pour les expédier à Sfax, dont nous avons fait notre centre d’opérations. Malgré ces occupations, Gabès et ses environs, quoique fort bien explorés par M. Kralik, au point de vue botanique, pendant le séjour qu’il y a fait en 1854, nous fourniront quelques bonnes trouvailles zoologiques et même botaniques. L’accueil si cordial qui nous est fait par le colonel de la Roque, commandant supérieur, qui s’intéresse vivement à notre mission et nous donne de précieux renseignements sur ce pays qu’il connaît à fond, la réception non moins aimable du général Allegro, gouverneur de la province de l’Arad, nous feront trouver trop courte notre halte à Gabès.
Durant ce séjour, nous faisons une excursion à Ras-el-Oued et nous sommes assez heureux pour récolter, abondamment et en parfait état de floraison, le Prosopis Stephaniana, intéressante Mimosée connue en Tunisie seulement sur ce point où M. Kralik n’avait pu en recueillir que des échantillons sans fleurs. Cet arbuste est confiné dans un ravin étroit, où il est malheureusement brouté par les chèvres et les moutons. Il y forme de petits buissons qui, sans la dent meurtrière des bestiaux, s’élèveraient sans doute à un mètre environ. Quelques rameaux portent encore des fruits de l’année précédente. Rentrés à Gabès, nous avons une preuve désobligeante du goût des animaux pour cette plante, car, durant la visite que nous faisons au colonel de la Roque, le cheval d’un spahi de notre escorte dévore à belles dents la botte d’échantillons que nous en avions suspendue à l’une de nos selles, ne nous en laissant que quelques-uns encore en état d’être préparés.
A Gabès, nous avons retrouvé la flore littorale de Sfax, plus quelques plantes désertiques des environs de Gafsa. La saison était déjà trop avancée pour que nous pussions faire de bonnes récoltes dans cette localité admirablement explorée par M. Kralik et visitée avant nous par notre collègue M. A. Letourneux ; nous ne citerons donc que peu de plantes, parmi lesquelles : Pistacia vera (cultivé), Hedysarum coronarium, Pulicaria Arabica var. longifolia, Atriplex parvifolia, Potamogeton pectinatus ; mais la plante la plus intéressante, sans contredit, de notre récolte à Gabès, a été le Prosopis (Lagonychium) Stephaniana, espèce orientale, d’Égypte, des provinces transcaucasiennes, de Syrie, de l’Asie Mineure, de Chypre, du Turkestan et de l’Afghanistan.
Nous retrouvons également à Gabès la faune de Gafsa, moins les espèces monticoles du Djebel Hattig.
Le Naja Haje y existe, ainsi que le Cerastes Ægyptius, dont un beau spécimen a été pris à dix heures du soir, à quelques mètres de la tente de nos hommes, c’est-à-dire en plein campement. Outre ces reptiles, nous avons capturé le Cœlopeltis insignitus et l’Acanthodactylus Boskianus.
Les eaux limpides et chaudes de l’oued nous ont fourni, comme celles d’Oudref, le Cyprinodon Calaritanus.
Parmi les mollusques, nous avons à noter, indépendamment des Melania, Melanopsis, Bythinia et Physa, que nous avons déjà trouvés dans d’autres localités, une espèce du genre Neritina, que nous voyions pour la première fois et qui avait déjà été récoltée avant nous par M. A. Letourneux.
Les alluvions anciennes de l’oued recèlent aussi bon nombre d’espèces subfossiles, parmi lesquelles des Planorbis et des Auricula étudiés depuis par M. Bourguignat.
Comme crustacés, nous avons retrouvé une Crevette d’eau douce, la même sans doute que celle d’Oudref et de Tozzer.
Nous citerons parmi les insectes : un Pimelia nouveau, déjà pris à Tozzer (P. confusa), les Scarites striatus, Cicindela Maura, Probosca viridana, etc. ; et, sur les Tamarix de la rive droite de l’oued, les Cryptocephalus acupunctatus et fulgurans.
Les matériaux servant aux constructions nouvelles et provenant des montagnes voisines m’ont fourni quelques intéressants fossiles, parmi lesquels le genre Roudairia, de création récente, de grands spécimens d’Inoceramus et des Chactetes, appartenant à l’étage sénonien. Enfin, durant notre court séjour, nous visitons, sous la conduite du colonel de la Roque, les ruines de l’ancienne cité de Tacape, dont l’emplacement est situé sur une petite éminence, en face de l’oasis de Menzel, près de la rive gauche de l’oued. L’enceinte fortifiée de la ville antique se distingue encore très bien, et les fouilles qui y ont été exécutées dernièrement ont mis à découvert des restes de constructions et d’édifices importants, des fours, etc. Le sol de cet emplacement est jonché de débris de poteries communes et de vases samiens, de morceaux de marbre appartenant aux variétés les plus estimées, de fragments de mosaïques, etc. Il y aurait, sans doute, sur ce point, beaucoup de choses intéressantes à exhumer.
Le 8 juin, nos préparatifs de départ sont terminés, et une partie de nos caisses expédiées directement en France par les transatlantiques. Nous rendons notre matériel militaire, et nous faisons nos adieux aux hommes qui nous escortaient depuis Sfax. Durant ce long et fatigant trajet, nous n’avons eu qu’à nous louer d’eux ; le brigadier Crabos a toujours montré de l’énergie, de la présence d’esprit et un tact remarquable dans la direction du détachement. La plupart de ces braves gens ont montré un grand empressement à nous seconder dans nos recherches et nos chasses ; quelques-uns d’entre eux sont même passés maîtres dans la capture des reptiles qui les effrayaient beaucoup au commencement du voyage. Ils y sont maintenant si bien accoutumés, que la veille, à dix heures du soir, l’un d’eux nous avait apporté une Vipère-à-cornes toute vivante qu’il venait de prendre à quelques pas de leur tente. Ces hommes nous quittent à regret, et, de notre côté, nous ne demanderions pas mieux que de les garder plus longtemps ; mais les ordres de service ne le permettent pas, bien qu’ils eussent pu rendre encore bien des services à la Mission.
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES FAITES DE GAFSA À GABÈS.
El-Guettar, 21 mai, 9h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 740mm,0
Baromètre Fortin 740mm,0
Thermomètre du baromètre + 21°,8
Thermomètre frondé + 22°,0
Vent. — Sud-est violent (6).
État du ciel. — Couvert (8), brumeux.
Violente bourrasque vers 3h 30 du matin ; elle reprend vers 7 heures du matin.
Fedj El-Kheïl, 22 mai, 9h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 727mm,1
Thermomètre minima de la nuit + 14°,0
Vent. — Nord fort (5).
État du ciel. — Nuageux (5).
Redir Zitoun, 22 mai, 5 heures soir.
Baromètre holostérique no 2 728mm,5
Bled Cherb, 23 mai, 6 heures matin.
Thermomètre frondé + 22°,0
Vent. — Est très fort (5).
État du ciel. — Voilé, nuageux (5).
Bir Beni-Zid, 24 mai, 6h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 760mm,0
Baromètre Fortin 760mm,0
Thermomètre du baromètre + 23°,0
Thermomètre frondé + 22°,0
Minima de la nuit + 18°,5
Vent. — Est modéré (3).
État du ciel. — Brumeux (3).
Redir Timiat, 25 mai, 8h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 746mm,5
Thermomètre frondé + 19°,5
Minima de la nuit + 14°,0
Vent. — Ouest modéré (3).
État du ciel. — Couvert (8), quelques gouttes de pluie.
Le Fortin renversé par le vent se brise contre une pierre.
Bir Oum-Ali, 26 mai.
Violent orage et pluie abondante de 7 heures du matin à midi.
Bir Oum-Ali, 27 mai, midi.
Baromètre holostérique no 2 746mm,0
Thermomètre frondé + 22°,0
Minima de la nuit + 12°,3
Vent. — Est fort (4).
État du ciel. — Nuageux (5).
Bir Marabot, 28 mai.
Température minima de la nuit + 11°,5
Orage violent vers 2 heures du soir.
Campement au pied du Djebel Berd, 29 mai, 5h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 730mm,0
Température minima de la nuit + 13°,0
Vent. — Nul.
Sommet du Djebel Berd, 29 mai, 9 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 698mm,0
Thermomètre frondé + 19°,5
État du ciel. — Beau (3).
Orage assez fort vers 3 heures du soir.
Gueraat El-Fedjedj, 2 juin, 7 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 758mm,0
Thermomètre frondé + 19°,9
Minima de la nuit + 16°,5
Vent. — Est modéré (3).
État du ciel. — Couvert (8), brouillard sur les hauteurs. — Rosée.