JOHN RUSKIN (continued 2)
Marguerite Paris translation
When furious up from mines, the water pours And clears from rusty moisture ail the ores;[14]
et le dernier, sur l'Arc-en-ciel, en vers blancs, non rimés en raison de son caractère didactique, est accompagné de réflexions sur l'ignorance et la légèreté de certains individus:
But those that do not know about that light Reflect not on it; and in ail that light Not one of ail the colours do they know[15].
L'année de mes sept ans accomplie, ma mère joignit une leçon de latin à la lecture de la Bible et régla définitivement les occupations que j'ai énumérées dans le chapitre précédent. Mais, ce qui m'étonne quand j'essaie pour mon propre plaisir, si ce n'est pour celui du lecteur, de mettre ces souvenirs au point, c'est de ne pas me rappeler comment se passait la matinée. Je sais seulement que je déjeunais dans la nursery et que lorsque Bridget, ma cousine de Croydon, était à la maison, nous nous querellions à qui aurait les parties les plus rôties du pain grillé. Ceci même doit être postérieur, car, à l'époque qui nous occupe, je ne devais pas être promu à l'honneur de manger du pain grillé. Je n'ai de souvenirs très précis sur les événements de la journée qu'à partir du moment où papa partait pour la Cité. Il prenait la diligence, et ma mère, après avoir rapidement donné ses ordres, m'appelait. Nous commencions nos leçons à neuf heures et demie par la lecture de la Bible, comme je l'ai dit plus haut, après quoi j'apprenais par cœur deux ou trois versets, plus un verset de paraphrase; et encore une déclinaison latine ou un temps de verbe et huit mots du vocabulaire de la grammaire latine d'Adam, la meilleure qu'il y ait jamais eu. Ceci fait, j'étais libre le reste de la journée. Pour l'arithmétique, elle fut salutairement remise à beaucoup plus tard; quant à la géographie, je l'appris très facilement moi-même à ma façon; mes notions d'histoire, je les ai puisées dans les Contes racontés par un grand-père, de Scott. Donc, vers midi, je descendais au jardin quand il faisait beau; quand il pleuvait, je passais le temps comme je pouvais. J'ai déjà parlé des fameux cubes de bois qui, dès que je pus me traînera quatre pattes, furent mes compagnons de tous les instants; et je suis impardonnable d'avoir oublié à quel généreux ami (je soupçonne fort ma tante de Croydon) je dus, un peu plus tard, un pont à deux arches, impeccable quant aux voussures, aux clefs de voûte, et à l'ajustement de la maçonnerie taillée en biseau et assemblée en queue d'aronde sur le modèle du pont Waterloo. Les cintres très bien faits, et une suite de marches en marqueterie qui descendaient jusqu'à la rivière, faisaient de ce petit modèle quelque chose de vraiment instructif; je ne me lassais pas de le bâtir, de le débâtir (il était trop bien établi pour qu'on pût le jeter bas, il fallait toujours le démonter) et de le rebâtir. Le plaisir que j'avais à faire et à refaire les mêmes choses, à lire et à relire les mêmes livres, a beaucoup contribué à développer cette faculté, qui m'a été si précieuse, d'aller au fond des choses.
Quelques personnes diront certainement que ces joujoux, donnés par hasard, décidèrent de mon goût pour l'architecture; mais je n'ai jamais entendu parler d'un autre enfant si passionnément épris de ses bois de construction, si ce n'est le Frank de Miss Edgeworth. Il est vrai qu'à l'époque où nous vivons—âge d'universelle briqueterie s'il en fut—on ne donne plus aux enfants pour jouer de modestes morceaux de bois, mais des locomotives; et ces petits êtres sont toujours à prendre des billets, à monter et descendre aux stations sans jamais chercher à s'expliquer le principe du puff-puff! À quoi cela leur servirait-il d'ailleurs, à moins qu'ils ne puissent apprendre en même temps que jamais le principe du puff-puff ne remplacera celui de la vie? Moi, au contraire, avec Harry et Lucy non seulement j'ai compris le système moteur du puff-puff, mais, grâce à mes briques de bois, je connus bientôt les lois de la stabilité en matière de tours et d'arceaux. J'étais aidé dans ces études par le goût passionné que j'avais de voir travailler des ouvriers; je pouvais rester des heures à regarder maçons, briquetiers, tailleurs de pierre, paveurs, quand ma bonne me permettait de m'arrêter pendant nos promenades; j'étais au comble du bonheur si, de la fenêtre de l'auberge ou de l'hôtel, quand nous voyagions, je pouvais voir des ouvriers travailler; la journée dans ce cas ne me paraissait jamais assez longue, je restais là des heures, en extase, et rien ne pouvait me distraire. Le plus souvent, au jardin, quand le temps le permettait, j'observais les habitudes des plantes, sans qu'il me vînt l'idée de les cultiver ou de les soigner; je n'aimais pas plus à m'occuper des fleurs que des oiseaux, des arbres, du ciel ou de la mer, mais je passais des heures à les regarder, à les fouiller. Sans la moindre curiosité morbide, mais avec une admiration étonnée, j'arrachais leurs pétales jusqu'à ce qu'elles m'eussent livré leurs secrets, du moins les secrets qui pouvaient intéresser un enfant; je faisais des collections de graines—elles me tenaient lieu de perles ou de billes—sans qu'il me vînt jamais la pensée de les semer. Un vieux jardinier venait une fois par semaine ratisser les allées, enlever les mauvaises herbes; je n'aurais pas mieux demandé que de l'aider, mais je fus découragé et humilié un jour où, sans rien dire, je le vis revenir sur les endroits déjà nettoyés par moi. Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'était de creuser des trous, forme de jardinage qui, hélas! n'avait pas l'approbation maternelle. Alors, tout naturellement, je retombais dans mes habitudes de contemplation; à neuf ans, je commençai un poème intitulé Eudosia—d'où me venait ce nom, que me représentait-il?—poème sur l'Univers. Une ou deux strophes qui rappellent le début à la fois de mon Deucalion et de ma Proserpine ne seront peut-être pas déplacées au milieu de ces graves souvenirs, d'autant que j'en puis donner la date exacte: 28 septembre 1828. Le «livre Premier» commence ainsi:
When first the wrath of heaven o'erwhelmed the world, And o'er the rocks, and hills, and mountains, hurl'd The waters' gathering mass; and sea o'er shore— Then mountains fell, and vales, unknown before, Lay where they were. Far different was the Earth When first the flood came down, than at its second birth. Now for its produce!—Queen of flowers, O rose, From whose fair colored leaves such odor flows, Thou must now be before thy subjects named, Both for thy beauty and thy sweetness famed. Thou art the flower of England, and the flow'r Of Beauty too—of Venus odrous bower. And thou wilt often shed sweet odors round, And often stooping, hide thy head on ground[16]. And then the lily, towering up so proud, And raising its gay head among the various crowd, There the black spots upon a scarlet ground, And there the taper-pointed leaves are found[17].
En 220 vers de cette valeur, le premier livre s'élève de la rose au chêne. Le second débute—à ma grande surprise et contrairement à toutes mes habitudes—par une apostrophe extatique à quelque chose que je n'avais jamais vu:
I sing the Pine, which clothes high Switzer's head, And high enthroned, grows on a rocky bed, On gulphs so deep, on cliffs that are so high, He that would dare to climb them, dares to die[18].
Mon enthousiasme ne se soutint pas longtemps; après une description de la descente de l'Alpnach, imitée de Harry et Lucy, en 76 vers, je m'arrête court. À l'autre bout et à l'envers du cahier, je fais observer que le «cristal de roche est entouré d'actinolithe, d'axinite et d'épidote au Bourg d'Oisans en Dauphiné». Mais les méditations au jardin ne cessèrent pas, et qui pourrait dire si ces heures de rêverie m'ont été profitables ou si ce fut un temps absolument perdu? En tout cas, il ne fut pas perdu pour mon agrément. Le bonheur que j'y trouvais rendait toutes les autres occupations du dehors insipides. Le lecteur pourra bien trouver que ces rêveries improductives eussent pu facilement, si ma mère l'eût voulu, servir de base à de sérieuses connaissances botaniques. Mais s'il y avait alors des livres de géologie et de minéralogie à ma portée, les livres de botanique—et on a fait peu de progrès à cet égard depuis—étaient tous plus ardus encore que la grammaire latine. Je me bornai à la minéralogie et, en fin de compte, je crois que le temps passé au jardin n'aurait pas pu être mieux employé, si ce n'est peut-être en sarclant les mauvaises herbes.
À six heures, le point sur l'aiguille, je prenais le thé avec mon père et ma mère dans le salon, ou plutôt dans ma niche d'où il m'était défendu de sortir sous aucun prétexte. J'ai déjà parlé de ce petit recoin à côté la cheminée, bien éclairé par une fenêtre latérale en été, par la lampe de la cheminée en hiver, près du feu, sans en être gêné et à l'abri de tout courant d'air.
Une grande table à écrire, placée devant moi, m'enfermait; on y posait mon assiette, ma tasse, et les livres avec lesquels je m'amusais. Quand il avait pris son thé, mon père faisait la lecture à ma mère, sans se préoccuper de moi. J'écoutais ou je lisais pour mon compte. Mon père nous lut ainsi, et plus d'une fois, toutes les comédies de Shakespeare, ses drames historiques, tout Walter Scott et Don Quichotte, dont il raffolait. J'en riais alors aux larmes; aujourd'hui c'est pour moi un des livres les plus tristes et même, par endroits, les plus choquants. Mon père était un merveilleux lecteur; vers et prose: Shakespeare, Pope, Spenser, Byron et Scott, comme Goldsmith, Addison et Johnson. Pour la poésie plus légère, il manquait peut-être de la finesse d'oreille, de la subtilité nécessaire; mais le sentiment qu'il avait de la vigueur et de la sagesse d'une expression juste, de la puissance des syllabes bien ordonnancées, donnait a sa manière déliré Hamlet, Lear, Cæsar ou Marmion une justesse et une grandeur harmonieuses; il n'avait, par contre, aucune idée de la manière dont on doit moduler le refrain d'une ballade, et la préciosité des sentiments exprimés l'agaçait. Ce qu'il aimait avant tout, dans les œuvres, c'était la volonté, une volonté héroïque et une haute raison; il ne tolérait pas l'amour morbide de la souffrance et n'aurait jamais lu pour son plaisir ou pour mon instruction des ballades comme Burd Helen, les Twa Corbies ou autres poèmes ou contes dont tout l'intérêt repose sur un amour sans espoir ou une mort stérile.
Mais une pure et noble douleur vint bientôt mêler sa note grave aux accents joyeux de ces jours de bonheur; musique suave, magnifique comme un beau chant de cathédrale. Ceci m'oblige à revenir en arrière à parler de choses qui m'ont été contées et dont cependant certaines sont aussi précises que si je les avais vues de mes yeux.
C'est aux environs de 1780 que ma grand'mère, Catherine Tweedale, se fit enlever par mon grand-père paternel; elle n'avait pas encore seize ans; ma tante Jessie, l'unique sœur de mon père, était née l'année suivante. Quelques semaines après cet événement, un ami entrant à l'improviste dans la chambre de ma grand'mère l'avait surprise dansant le branle à trois avec deux chaises comme partenaires, n'ayant pas, sur l'heure, trouvé d'autre moyen d'exprimer qu'elle trouvait la vie délicieuse et toute pleine de bénédictions et de promesses.
Elles ne se réalisèrent pas toutes par la suite; tante Jessie, une délicieuse créature, aux yeux noirs, les beaux yeux des Highlands, profondément pieuse, douce et résignée (le Destin, hélas! lui fut souvent contraire) épousa un tanneur de Perth quelque peu rude, mais dont les affaires étaient assez prospères. Lorsque je les vis pour la première fois, ma tante et mon oncle le tanneur habitaient une maison carrée, en pierre grise, dans un faubourg de Perth non loin du pont; le jardin descendait en pente rapide jusqu'à la Tay qui tourbillonnait, profonde et claire, autour des marches où les servantes venaient remplir leurs seaux.
Un de mes correspondants abusé s'est plaint dans Fors de la mauvaise habitude que j'avais de railler les gens qui n'ont point d'ancêtres. Je proteste là contre, bien que je me sente, il est vrai, toujours un peu gêné quand j'ai à parler de mon oncle le boulanger ou de mon oncle le tanneur. Mes lecteurs peuvent m'en croire quand j'affirme—évoquant aujourd'hui les rêves faits jadis sous le toit de l'honnête boulanger de Market Street à Croydon, ou chez Pierre, et non Simon, le tanneur, dans la petite maison du bord de la rivière—que je n'échangerais pas ces rêves et encore moins les tendres réalités de ces jours de mon enfance pour ceux des plus beaux seigneurs ou des plus grandes dames ayant pour théâtres des halls somptueux, de beaux gazons, des lacs, au milieu de parcs ombreux et profonds comme des forêts.
Les belles pelouses, les lacs ne manquaient pas dans le North-Inch de Perth, et les remous de la Tay s'attardant devant Rose Terrace faisaient mes délices; c'est là que nous habitions (après la mort de mon oncle, enlevé rapidement par une attaque d'apoplexie) dans le calme des beaux jours d'été écossais avec ma tante devenue veuve et ma petite cousine Jessie, l'heureuse petite Jessie de six, sept, huit et neuf ans, la petite Jessie aux yeux de velours noir, profondément noirs[19].
Jessie avait non seulement les yeux de sa mère, elle avait sa piété; et le dimanche soir, elle et moi, nous passions une sorte d'examen sur les Écritures. C'était à qui répondrait le mieux et nous étions fiers comme des paons, quand les frères aînés de Jessie et sa sœur Marie étaient «recalés», et que Jessie ou moi étions «dux», ce qui arrivait presque toujours. Nous avions décidé de nous marier... dès que nous serions un peu plus âgés, il ne nous venait pas à l'idée de dire plus raisonnables.
Le hasard avait voulu que la bonne à tout faire dans la maison de Rose Terrace fût une très vieille «Mause» qui avait été servante chez mon grand-père à Édimbourg, un vrai type, le portrait frappant de la Mause des Puritains d'Écosse[20], avec peut-être une foi plus patiente encore, plus solennelle et plus intrépide; foi passée au crible, de souffrances sans nom; car Mause avait cruellement souffert dans sa jeunesse, souffert de la faim, au point de ramasser des croûtes de pain et des os dans les tas d'ordures. Aussi, pour elle, voir gâcher le plus petit atome de nourriture, c'était un crime impardonnable, comparable au blasphème. «Oh, Miss Margaret! s'écria-t-elle avec indignation en voyant ma mère jeter par la fenêtre quelques miettes de pain restées sur une assiette, j'aimerais mieux recevoir un coup de poing!» Elle faisait son dîner de tout ce que les autres servantes laissaient, souvent de pelures de pommes de terre, ayant donné son propre repas au premier pauvre venu; et elle restait debout pendant tout l'office—bien qu'âgée d'au moins soixante-dix ans et très faible quand je la connus—lorsqu'elle avait pu décider quelque dévoyé, rencontré dans la rue, à prendre sa place à l'église. Peut-être sa vieille figure parcheminée—figée dans une expression de résolution et de patience, qui ne savait pas sourire, et dont le sourcil froncé nous faisait trembler, Jessie et moi, lorsque nous osions redemander de la crème pour notre porridge, ou que, le dimanche, nous faisions trop de bruit—est-elle en partie responsable de mon tant soit peu de prévention contre la religion évangélique, prévention dont on retrouve la trace, je l'avoue, dans mes derniers ouvrages; mais je ne pourrai jamais être assez reconnaissant envers la Providence d'avoir pu voir dans notre «vieille Mause» l'esprit puritain écossais dans toute sa foi et toute sa vigueur, et d'avoir été par conséquent à même de tracer l'action de cet esprit dans la politique réformatrice de l'Église avec le respect et l'honneur qui lui sont dus.
Ma tante, vraie prêtresse de Dodone[21] dans les Highlands, si tant est qu'il y en ait jamais eu, était de nature infiniment plus douce; néanmoins, je n'osais l'approcher qu'à distance respectueuse. Elle ne s'était jamais consolée de la mort de trois petits enfants qu'elle avait perdus. Le petit Pierre, surtout, était la pierre angulaire de son édifice, l'amour sur lequel s'échafaudaient toutes ses autres tendresses. Il lui avait été enlevé si rapidement, d'une tumeur blanche au genou! L'enfant souffrait beaucoup, et il allait toujours s'affaiblissant, mais il restait obéissant, tendre et doux. Un jour que sa mère voulait lui faire prendre quelques gouttes de porto et qu'elle l'avait pris sur ses genoux, comme elle approchait le verre de ses lèvres: «Pas maintenant, maman, fit-il, dans une minute,» et, appuyant sa tête sur l'épaule maternelle, il avait poussé un grand soupir et était mort. Puis ç'avait été le tour de Catherine; et celui de ...... j'oublie le nom de l'autre petite fille; je ne les ai connues ni l'une ni l'autre, mais ma mère m'en a souvent parlé; Catherine était sa préférée. Un soir que ma tante, après une conversation sérieuse avec son mari sur l'éducation de leurs deux enfants, s'était couchée, elle fut quelque temps avant de pouvoir s'endormir et, comme elle s'agitait dans son lit, elle vit tout à coup la porte de sa chambre s'ouvrir et deux bêches entrer et se poser au pied de son lit. Les deux enfants mouraient quelques jours plus tard; je dis quelques jours, car je ne suis pas sûr de me rappeler exactement les paroles de ma mère.
À l'époque où nous allions à Perth, il y avait encore Marie, la fille aînée, qui était chargée de surveiller les enfants quand la vieille Mause était trop occupée; James, John, William et Andrew (je ne sais plus qui était le parrain de William, le seul des garçons qui n'eût pas un nom d'apôtre). Ils étaient d'ailleurs tous au collège ou à l'Université. William et Andrew, quand ils étaient à la maison, ne songeaient qu'à nous taquiner, Jessie et moi, et ils mangeaient les plus belles poires. Quant aux grands, on ne les voyait jamais. Les petites filles et moi nous nous amusions à notre manière, qui était toujours tranquille, soit dans le North-Inch, soit sur les bords du Lead, un bras de la Tay qui, passant devant Rose Terrace, faisait tourner un moulin, et que, depuis, on a comblé. Alors, il était délicieux et ses eaux cristallines étaient un trésor de diamants, pour nous autres enfants. Mary avait alors près de douze ans; c'était une blonde aux yeux bleus, presque jolie; sa piété très fervente n'était point aussi agissante que celle de Jessie.
Mon père, le plus souvent, profitait de notre séjour à Perth pour faire des excursions en Écosse et, chose étrange, ma mère elle-même n'était plus à Rose Terrace qu'un personnage de second plan. Je ne m'explique pas pourquoi elle sortait si peu avec nous; elle et ma tante conservaient, en dépit de tout, leurs habitudes retirées. Mary, Jessie et moi avions la permission de faire tout ce que nous voulions dans le North Inch; je ne travaillais pas pendant ces séjours à Perth, en dehors des concours pieux du dimanche.
Si le hasard avait voulu qu'il se fût trouvé là quelqu'un en état de me donner des notions de botanique ou de minéralogie, quelle chance c'eût été pour moi; mais les choses étant ce qu'elles étaient, je passais mes journées un peu comme les chardons et les tanaisies du rivage, à regarder l'eau courir; d'étranges inquiétudes me venaient, devant les remous de la Tay, où l'eau passait du brun au bleu presque noir, et devant les précipices de Kinnoull; horreur sacrée créée en partie par mon imagination, mais aussi par les airs mystérieux que prenaient les servantes quand nous gravissions le chemin de Kinnoull et que je voulais rester en arrière, pour regarder la petite source de cristal de Bower's Well.
«Vous dites pourtant que vous n'aviez peur de rien», m'écrit un ami qui s'inquiète, et qui ne voudrait pas que la véracité de ces souvenirs pût être mise en doute. En effet, j'ai dit que je n'avais peur ni des revenants, ni du tonnerre, ni des animaux, entendant par là les choses qui habituellement font la terreur des enfants. Mais chaque jour, la vie m'apprenait qu'il est raisonnable d'avoir peur; sans cela, comment aurais-je pu, dans les pages qui précèdent, me présenter comme la personne la plus sensée que je connaisse? C'est ainsi que jamais il ne m'est arrivé, même en ces années d'insouciance funeste, de passer sans ressentir quelque émoi devant les tourbillons noirs, que ne trouble aucun flocon d'écume, où la Tay se recueille, semblable à Méduse[22], et je ne dis pas non plus que je me promènerais dans un cimetière la nuit (ni même le jour) comme si ses pierres tumulaires n'étaient que des pavés mis debout. Tout au contraire. Mais il est très important, afin que le lecteur n'ait aucune inquiétude au sujet de certains de mes écrits qui ont paru extra-sensitifs et émotifs, qu'il sache bien que je n'ai jamais été sujet à me créer des fantômes, à me faire des illusions, peut-être devrais-je dire avec regret que je n'en ai jamais été capable et que je n'ai jamais été sujet non plus à avoir les nerfs ébranlés par la surprise. Lorsque j'avais cinq ans, nous avions à Herne Hill un gros terre-neuve que j'aimais beaucoup. Revenant de voyage, un été, ma première pensée fut de courir dire bonjour à Lion. Ma mère me laissa aller à l'écurie avec notre unique domestique mâle, Thomas, lui recommandant bien de ne pas me laisser approcher du chien qui était à la chaîne. Thomas, pour plus de sûreté, me prit dans ses bras. Lion, qui mangeait sa pâtée, ne fit pas la moindre attention à nous; je demandai alors la permission de le caresser. Cet imbécile de Thomas se baissa pour que je pusse toucher le chien qui se jeta sur moi, m'enlevant un morceau de la lèvre. On me remonta par l'escalier de service, saignant abondamment mais nullement effrayé, et n'ayant qu'une crainte, c'est qu'on ne se débarrassât de Lion. Il fallut en effet s'en séparer, mais ma mère ne renvoya pas Thomas, elle lui pardonna car elle savait à quel point il regrettait sa maladresse qu'elle se trouvait d'ailleurs seule à blâmer dans la circonstance. La morsure du chien a laissé une trace qui ne s'est jamais effacée, déformant la bouche (alors réellement jolie), mais la blessure fut vite cicatrisée. Je me souviens que les derniers mots que je prononçai, avant d'être réduit par le Dr Aveline à un silence qui devait durer quelques jours, furent ceux-ci: «Maman, si je ne peux pas parler, je peux jouer du violon». On ne fut pas de cet avis à la maison, et je ne fis aucun progrès sur cet instrument, digne pourtant de mon génie. Cet accident ne diminua en rien mon amour pour les chiens, et jamais ils ne m'inspirèrent la moindre crainte.
Je ne sais si je courus un vrai danger dans cette même écurie un jour où, me trouvant seul, je tombai la tête la première dans une grande cuve pleine d'eau qui servait à l'arrosage du jardin; j'aurais été en assez mauvaise posture si je ne m'étais servi du petit arrosoir que je tenais à la main pour toucher le fond et me donner un bon élan; après quoi, de la main gauche, je saisis le bord de la cuve. Cet exploit me valut, après coup, de grands éloges; on vanta ma présence d'esprit, ma décision. En songeant aux rares occasions où j'ai eu à faire preuve de sang-froid, je constate que j'ai toujours trouvé ma tête lucide quand j'en ai eu besoin, et que je suis beaucoup plus exposé à me laisser troubler par un accès d'admiration soudain que par un danger imprévu.
Les sombres profondeurs de la Tay, point de départ de ce petit accès de vantardise, se trouvaient sous la rive escarpée, à l'extrémité du North-Inch. Nous prenions rarement le sentier qui les côtoie, si ce n'est au temps de la moisson, quand, pour nous amuser, nous allions glaner dans les champs. Au retour, Jessie et moi nous écrasions le grain des épis dans le moulin à poivre de la cuisine et nous en faisions des gâteaux au poivre qui n'auraient certainement pas trouvé d'acheteurs.
Si minutieux que puissent paraître ces détails, je m'élève avec toute l'indignation que permettent les bonnes manières contre l'imputation de partialité pour ces souvenirs. Ils ne me plaisent pas seulement parce qu'ils sont de ma jeunesse. Cependant, j'hésite a enregistrer comme une vérité établie l'impression que je garde de mes courses à travers champs avec Jessie à la suite des glaneurs: à savoir que les gerbes d'Écosse sont plus dorées que celles de tous les autres pays du monde et qu'il n'y a nulle part des moissons qui font plus songer au «froment du Ciel» que celles de Strath-Tay et de Strath-Earn.

CHAPITRE IV
SOUS DE NOUVEAUX MAÎTRES
Vers l'âge de huit ou neuf ans, je fus assez gravement malade, à Dunkeld. Je ne sais si cette fièvre mit mes jours en danger, mais je sais qu'elle me causa des malaises insupportables. Je me mis au lit au retour d'une longue promenade pendant laquelle j'avais cueilli quantité de digitales que je m'amusais à effeuiller pour prendre les graines et les examiner. On crut d'abord que je m'étais empoisonné, ce qui était absurde; néanmoins l'impression que me faisaient les tourbillons de la rivière s'étendit aux clairières tapissées de digitales pourpres. C'est vers cette époque que ma cousine Jessie mourut. J'eus beaucoup de chagrin; moins à cause de ce qu'une affection d'enfance peut avoir de force que parce que je sentais que les jours de bonheur suprême à Perth ne reviendraient plus jamais, puisque Jessie n'était plus.
Avant que sa maladie n'eût pris une tournure inquiétante, avant même, je crois, qu'elle ne se fût déclarée, ma tante avait eu un de ses rêves prophétiques dont l'interprétation ne pouvait être plus claire—vision si claire, en tout cas, qu'il était impossible de ne pas comprendre. Ma tante s'apprêtait à traverser à gué une rivière aux eaux sombres, lorsque la petite Jessie la rejoignit en courant et, la dépassant, passa la première. Ma tante la suivit. Une fois de l'autre côté, se retournant, elle aperçut à quelque distance la vieille Mause. Quelques jours plus tard, Jessie tombait malade et mourait; une année après, c'était le tour de ma tante, puis, deux ou trois ans plus tard, celui de Mause qui, n'ayant plus rien à faire en ce monde, maintenant que sa maîtresse et Jessie n'étaient plus là, pensa que le mieux était d'aller les retrouver.
J'étais à Plymouth avec mon père et ma mère lors de la mort de ma tante. Je me souviens que, ce jour-là, j'avais joué sur la petite colline qui, du côté est de la ville, domine le port et la jetée. En rentrant, je trouvai mon père qui sanglotait; c'était la première fois que je le voyais ainsi.
Sans doute, cette mort de ma tante me causait de la peine, mais à cette époque (et pendant de longues années encore) je vivais surtout dans le présent, comme un petit animal, et je me souviens que le sentiment qui dominait en moi, c'était l'ennui, étant à Plymouth, de passer une soirée si pénible!
Ce fut la fin de nos séjours en Écosse. Mary, la seule cousine qui me restât, vint vivre avec nous. Elle avait quatorze ans alors, et moi dix.
Les heureux jours de Perth se terminent donc avec la première décade de ma vie. Mary était une assez jolie fillette aux yeux bleus, un peu lourde, très bonne, très affectueuse et très douce. Elle n'avait pas des moyens exceptionnels, mais beaucoup de bon sens, des principes, de la piété et une grande égalité d'humeur, sans rien, il est vrai, de cette grâce, de cette fantaisie qui font le charme des jeunes filles.
L'harmonie familiale se trouva, grâce à elle, enrichie d'une aimable teinte neutre, rien de plus. Mary lisait la Bible avec ma mère et moi, le matin, et, dans l'après-midi, elle allait comme externe dans une pension du voisinage. En voyage, elle jouait auprès de moi un rôle de demi-institutrice. On nous permettait de sortir ensemble sans bonne, mais, le plus souvent, nous emmenions la vieille Anne; nous trouvions cela plus amusant.
Il était maintenant d'une certaine importance de faire un choix, de décider à quelle église j'irais, le dimanche matin. Mon père, dont la santé demandait des ménagements, ne pouvait assister au très long office de l'église d'Angleterre et, ma mère étant très protestante, le plus souvent mon père se résignait à nous accompagner à la chapelle de Beresford, à Walworth, où le Rév. Dr Andrews faisait tous les dimanches un sermon ingénieux, quelque peu exagéré et grandiloquent, mais qui ne l'ennuyait pas; on lisait les prières de l'office anglican, abrégées, et, vu notre haute situation sociale, nous étions autorisés, au grand scandale des membres plus zélés de l'assistance, à n'arriver que quand ces prières étaient à moitié dites. Dans l'après-midi, Mary et moi rédigions un court résumé de l'office. Ce n'était point obligatoire, mais Mary le faisait par esprit de devoir, et moi pour montrer que je pouvais le faire et le bien faire. Jamais nous ne retournions à l'église dans la journée ni le soir. Je me souviens encore d'avoir été tout à fait abasourdi—comme d'une vision annonçant le Jugement Dernier—en entrant, un an ou deux plus tard, pour la première fois, dans une église éclairée, le soir.
Pas de prières en commun à la maison, ce qui n'empêchait pas ma mère de veiller sur ses servantes avec sollicitude; elle en avait très soin, ce qui n'est pas toujours le cas dans les maisons les plus religieusement démonstratives. Elle les aimait jeunes, et les choisissait de préférence sortant de familles à elle connues. C'est ainsi que nous avons eu des séries de sœurs et jamais une mauvaise domestique.
Le dimanche soir, mon père nous lisait quelque sermon de Blair ou, parfois, nous avions à dîner un employé de la maison ou un client. Dans ce cas-là, la conversation, par politesse sans doute, roulait toujours sur les vins en général, et le sherry en particulier.
Mary et moi, nous passions la soirée du dimanche comme nous pouvions avec le Pilgrim's Progress, la Holy War de Bunyan, les Emblems de Quarles, le Book of Martyrs de Foxe, la Lady of the Manor, livre terrifiant pour moi, plein d'histoires de jeunes personnes dépravées qui, après avoir été au bal, étaient incontinent emportées par une maladie, et Henry Milner, de Mrs Sherwood, le Youth' Magazine, Alfred Campbell, the Young Pilgrim, et encore, concession à la dureté de nos cœurs, la Natural History de Bingley. Personne de nous ne se souciait de chanter des cantiques ou des psaumes, en tant que cantiques ou psaumes, et nous étions trop honnêtes pour les chanter simplement pour la musique qui, d'ailleurs, ne nous semblait pas divertissante. Mon père et ma mère, tout en témoignant au Dr Andrews leur intérêt pour ses œuvres sous forme de chèques et, à Noël, leur admiration pour ses sermons et la pureté de sa doctrine sous la forme de dindes et de boîtes de raisins secs, n'avaient jamais essayé d'entrer en relations avec leur pasteur et ne se souciaient pas du tout que, au cours de visites pastorales, on vînt s'enquérir de l'état leur âme. Néanmoins, Mary et moi nous subissions son charme, même à distance, et souvent nous nous promenions de long en large avec Anne sur la route de Walworth dans l'espoir de le voir passer. Un jour, grâce spéciale de la Providence, nous le croisâmes; très pressé, et se heurtant contre moi, il faillit se jeter par terre. Anne, tandis qu'il se remettait de son émotion, lui fit une profonde révérence; sur quoi il s'arrêta, demanda qui nous étions et se montra des plus gracieux. Nous rentrâmes à la maison fort surexcités, annonçant à ma mère, qui ne manifesta pas un grand enthousiasme, que le docteur viendrait nous voir un de ces jours. C'est ainsi que cette bienheureuse relation s'établit. Je pouvais avoir onze ou douze ans. Miss Andrews, la sœur aînée de «The Angel in the House», était une jeune fille de dix-sept ans, extrêmement jolie; elle chantait Tambourgi, Tambourgi[23] avec beaucoup d'entrain et une voix magnifique; au temps des mûres, elle venait en cueillir avec nous sur les haies de Norwood, et ses visites me laissaient sous l'impression que les jeunes filles sont des êtres incompréhensibles mais étrangement séduisants.
La sympathie que j'éprouvais pour le docteur et la réputation de fin lettré qu'il avait (à Walworth) décidèrent mon père à lui demander de me donner quelques notions de grec. Le docteur, on s'en aperçut plus tard, ne savait pas beaucoup plus de grec que l'alphabet et les déclinaisons, mais il savait en tracer fort joliment les caractères et son oreille était très sensible au rythme. Nous commençâmes par les odes d'Anacréon, qu'il me fit scander ainsi que mon Virgile avec une extrême précision. De temps en temps, pour me reposer, il me récitait des passages de Shakespeare qu'il disait avec force et justesse. Le mètre anacréontique m'enchantait aussi bien que l'inspiration. J'appris la moitié des odes par cœur pour mon plaisir; et je sus ainsi, ce qui m'a été utile plus tard lorsque j'ai étudié l'art grec, que les Grecs aimaient les tourterelles, les hirondelles et les roses, autant que moi.
Dans l'intervalle de ces leçons qui ne me surmenaient pas, je m'amusais à écrire de méchants vers, à dessiner des cartes ou à copier les illustrations, par Cruikshank, des Contes de Fées de Grimm, ce que je faisais avec une exactitude qui paraît extraordinaire à bien des gens. Le bonheur a voulu qu'une de ces copies, faite lorsque j'avais onze ou douze ans, ait été conservée. Quant à moi, je n'ai jamais vu travail d'enfant qui témoigne d'aussi peu d'originalité. J'étais incapable, littéralement, de dessiner quoi que ce soit, pas même un chat, une souris, un bateau, de tête; et, fort heureusement alors, ni mes parents, ni mon professeur n'avaient l'idée de me faire dessiner d'après la tête des autres.
Cependant Mary qui, à son externat, prenait des leçons de dessin comme toutes ses petites compagnes, parlait avec enthousiasme de son professeur; la facture libre et primesautière des dessins qu'il lui donnait à copier intéressa mon père; il fut encore plus content lorsque Mary, pendant une de ses absences, eut copié au crayon, mais de manière à donner l'impression de la gravure à l'eau-forte, une petite aquarelle de Prout qui représentait une chaumière au bord de la route, et qui fut la première de notre collection. Nous n'avions à cette époque que cette seule aquarelle et deux miniatures sur ivoire. Lorsque je repense à la bonne exécution de cette étude de blanc et noir, je me dis que Mary serait arrivée à d'excellents résultats avec son dessin si elle avait eu de bonnes leçons et plus d'encouragement; mais il ne fallait rien lui demander d'après nature. Cet été-là (1829) à Matlock, où nous étions installés, tout ce qu'elle put faire, ce fut un croquis du nouvel hôtel des Bains.
Dans le même temps, parmi le gravier étincelant, les spaths semés de galène des allées du jardin, dans les boutiques du joli village, dans nos promenades, je poursuivais avec délices mes études minéralogiques sur le fluor, le carbonate de chaux, le minerai de plomb; ma joie ne connaissait pas de bornes quand je pouvais descendre dans une mine. En me permettant ainsi de m'abandonner à ma passion souterraine, mon père et ma mère témoignaient d'une bonté dont je ne pouvais me rendre compte alors; car ma mère avait horreur de tout ce qui était sale, et mon père, très nerveux, rêvait toujours d'échelles rompues, d'accidents, ce qui ne les empêchait pas de me suivre partout où j'avais envie d'aller. Mon père est même venu avec moi dans la terrible mine de Speedwell, à Castleton, où, pour une fois, je l'avoue, je ne suis pas descendu sans émotion. De Matlock, nous dûmes aller dans le Cumberland, car je retrouve cette inscription de la main de mon père: «Commencé le 28 novembre 1830, terminé le 11 janvier 1832» sur la première page de l'«Iteriad» un poème en quatre livres que je composai à cette époque et dont le sujet m'avait été inspiré par notre voyage sur les lacs. J'y reviendrai peut-être plus tard.
Ce doit être au printemps de 1830 que l'on prit l'importante résolution de me donner un maître de dessin. Comme Mary était incapable de reproduire d'après nature le plus petit coin de paysage, et que je m'en désolais en voyage, je manifestai le désir d'apprendre moi-même. Sur quoi, l'aimable professeur de Mary, que mes parents eurent le bon sens de ne pas rendre responsable du peu de dispositions de leur nièce, fut prié de venir me donner une heure de leçon par semaine.
Pour qu'un professeur s'impose au public, il faut sans doute qu'il ait une manière, un genre, qu'il s'y tienne et qu'il n'enseigne pas autre chose. Néanmoins, je ne puis pardonner à Mr Runciman de n'avoir pas développé les dispositions vraiment extraordinaires que j'avais pour le dessin à la plume. Tout ce que je fis dans ce genre fut seulement pour me divertir; Mr Runciman n'a jamais su que me faire copier et recopier ses propres dessins maniérés et imparfaits: il m'a gâté et la main et l'esprit. Il m'a pourtant appris beaucoup de choses, suggéré plus encore. Il m'a enseigné la perspective très consciencieusement et en même temps très simplement, ce qui fut pour moi une acquisition d'une valeur incalculable. C'est grâce à lui aussi que je suis arrivé à une dextérité de main qui m'a été précieuse; il est vrai que ç'a été quelquefois au détriment de la puissance, de la fermeté du trait. Il a développé en moi, je devrais plutôt dire créé, l'habitude de chercher d'abord les points essentiels, de les détacher de façon décisive; il m'a expliqué la signification et l'importance de la composition, bien qu'il fût lui-même incapable de rien composer.
Les deux années qui suivirent furent deux années particulièrement heureuses. Je dessinais au crayon, cela va sans dire, infiniment moins bien que Mary; chacun reconnaissait sa supériorité, ce qui était un juste hommage rendu à sa persévérance et à son travail. Comme, toutefois, elle ne composait pas de poèmes en vers, qu'elle ne collectionnait pas de minéraux, qu'elle ne montrait de dispositions extraordinaires dans aucun genre, elle était en train de tomber beaucoup trop bas dans l'estimation de mon orgueil. Mais, pendant quelque temps, je ne pus prétendre l'égaler dans la copie et, quant à mes premiers essais d'après nature, ils parurent chez nous très peu faits pour flatter l'orgueil paternel.
Je m'essayai en prévision d'un voyage à Douvres dont ma mère berçait les ennuis d'une maladie que je fis en 1829; je vois encore mon premier album de croquis, un petit in-octavo tout en hauteur, fort incommode, à couverture moirée et flexible. Le papier en était d'un blanc pur, un peu grenu; il est rempli d'ébauches jetées au hasard sur le papier, que j'ai gâtées en essayant de les terminer, des vues des châteaux de Douvres et de Tunbridge et aussi de la tour principale de la cathédrale de Canterbury. J'ai mis de côté pour les conserver ces croquis et une très bonne étude de Battle Abbey[24] avec quelques parties de détail séparées; le premier croquis que j'aie réellement fait d'après nature est celui de la première maison d'une rue de Sevenoaks. Ces tentatives me donnèrent peu de satisfaction et ne me valurent aucun encouragement; pourtant on y retrouve l'instinct inné de l'architecture et cela peut être intéressant à noter pour ceux qui aiment à remonter aux sources des choses. J'ai donné deux petits dessins au crayon du porche sud et de la tour centrale de Canterbury à Miss Gale de Burgate House, Canterbury, et ce qui restait du carnet lui-même a Mrs Talbot de Tyn-y-Ffynon, Barmouth—deux de mes très chères amies.
Mais alors, et avant tout, mon plus grand bonheur était de regarder la mer. Il m'était défendu d'aller en bateau, surtout en bateau à voile; il m'était même défendu de me promener seul sur le port. De sorte que je n'appris alors, des choses de la marine, rien qui vaille; mais je passais tous les jours quatre ou cinq heures, plongé dans une extase d'admiration et d'étonnement à regarder les vagues, occupation qui a fait mes délices jusqu'à ma quarantième année. Sur une plage, n'importe laquelle, j'étais heureux; il me suffisait de regarder les vagues monter en courant, d'entendre leur voix, d'aller au-devant d'elles ou de me sauver à leur approche; par contre, je n'ai jamais pris goût à l'histoire naturelle des coquillages, des crevettes, des algues ou des méduses. Les galets, quand il y en avait, c'était différent. Autrement, je restais des heures à suivre le va-et-vient puissant du flot ourlé d'écume. Comme un serin, à ce qu'il me semble aujourd'hui, j'ai gâché les années précieuses de ma jeunesse dans la rêverie et l'admiration béate; peut-être retrouverait-on là un certain accent byronien, qui n'est pas sans signification sans doute; mais que de temps perdu!
Nous n'avons pas dû nous absenter pendant l'été de 1832, car l'album suivant ne contient que des esquisses d'arbres, des arbres de Dulwich, et la vue d'un pont sur l'Effra, aujourd'hui comblée, à l'endroit où passait la route de Norwood. Cette route, d'où l'on suivait le cours de la jolie petite rivière, forme maintenant une sorte de marécage fangeux, en contre-bas du chemin de fer, non loin de la station de Herne Hill. Ce croquis est le premier qui me valut quelques compliments de la part des miens. Mais c'est le jour de mes treize (?) ans, le 8 février 1832, que l'associé de mon père, Mr Henry Telford, m'ayant donné l'Italie de Rogers, décida de ma vie.
À cette époque, c'est à peine si je connaissais le nom de Turner; je me souvenais pourtant avoir entendu dire à Mr Runciman que «le monde s'était récemment laissé éblouir et dévoyer par quelques idées brillantes de Turner». Mais je n'eus pas plutôt jeté les yeux sur les illustrations de Rogers que je ne voulus plus avoir d'autre maître, et je me mis à les copier d'aussi près que possible, à la plume.
J'ai raconté cette histoire tant de fois que je ne sais plus au juste à quelle date la situer, et je regrette bien que Mr Telford n'ait pas mis mon nom en tête du livre; c'est mon père qui a écrit sur la première page: «Donné par Henry Telford Esq.», et il n'a pas, ce qui est tout à fait extraordinaire de sa part, pensé à ajouter la date, et, à une année près, cela a peu d'importance. Ce qui est certain c'est que, dès le printemps de 1833, Prout publiait ses croquis de Flandre et d'Allemagne. Je me vois encore entrant avec mon père chez le libraire qui recevait les souscriptions, et m'arrêtant devant la gravure spécimen, une fenêtre à tourelle sur la Moselle, à Coblentz. Le volume nous arriva à Herne Hill un peu avant l'époque où chaque année nous partions en voyage; et ma mère, témoin du plaisir que mon père et moi éprouvions devant ces paysages merveilleux, suggéra l'idée qu'il ne serait pas impossible d'aller les voir en réalité. Mon père hésita un moment, et puis, les yeux brillants, fit: «Pourquoi pas?» Il y eut alors deux ou trois semaines de préparatifs, d'agitation délicieuse. Je me souviens que, le même soir, je descendis mon gros livre de géographie, un de mes plus précieux trésors encore à l'heure actuelle, (au moment où j'écris ces lignes, je l'ouvre et, pour la première fois, je pense à mettre mes propres initiales sous le nom de mon père, à la première page), que je regardai avec Marie le contour du Mont-Blanc d'après Saussure, et que je lus l'information très curieuse sur les Alpes que ce dessin sert à illustrer. Ce qui prouve que la Suisse, dès le premier moment, fut comprise dans le plan du voyage, voyage qui s'accomplit bientôt le plus heureusement du monde, et qui eut les meilleures conséquences, grâce à Dieu. Nous gagnâmes Cologne par Calais et Bruxelles; puis nous remontâmes le Rhin jusqu'à Strasbourg; ensuite, par la Forêt-Noire, à Schaffhouse; puis, traversant rapidement la Suisse au nord par Bâle, Berne, Interlaken, Lucerne, Zurich, jusqu'à Constance. Là, nous suivîmes de nouveau le Rhin jusqu'à Coire; et, passant le Splugen, nous allâmes à Côme, Milan et Gênes, avec l'intention, je m'en souviens très bien, de pousser jusqu'à Rome. Mais la saison était déjà avancée, et la chaleur à Gênes nous avertit qu'il y aurait imprudence à aller plus loin; nous fîmes volte-face et revînmes par le Simplon jusqu'à Genève, en visitant Chamonix; retour par Lyon et Dijon.
Faire ce long voyage de la seule façon qui fût possible alors, c'est-à-dire en chaise de poste et avec des bateaux à rames pour la traversée des lacs, exigeait que chaque jour l'étape fût minutieusement calculée. Mon père aimait à arriver de bonne heure à l'endroit où nous devions passer la nuit, et il ne permettait jamais que sous aucun prétexte on s'arrêtât. Impossible donc de prendre le moindre croquis en cours de route (le petit pourboire supplémentaire qu'il eût fallu donner y était aussi pour quelque chose). Je pris ainsi la très mauvaise habitude, qui a eu ses avantages quelquefois, de tracer quelques lignes à la hâte, de prendre des notes pendant que la voiture marchait et de les mettre au point le soir, de mémoire. J'arrivai ainsi, pendant ce premier voyage, à noircir une trentaine de feuilles de papier: c'était presque toujours de petits croquis à la plume ou à l'encre de Chine, il en tenait quatre ou cinq sur la même page. Quelques-uns ne manquaient pas de grâce, mais la plupart étaient lourds, témoignaient d'un travail pénible et n'avaient ni variété, ni esprit, ni originalité.
À l'aide de ces barbouillages pris à la volée, je faisais, quand nous passions quelques heures dans une ville, des dessins plus finis à la plume ou au crayon, dont cinq ou six, tout au plus, méritent d'être conservés. Mon père était très fier d'une étude que j'avais faite ainsi de l'église Renaissance de Dijon, à tours jumelles. Elle est à Brantwood, accrochée à côté d'un Hôtel de Ville de Bruxelles, encore plus laborieux. Le dessin du même Hôtel de Ville, qui est à Oxford, est une copie de celui de Prout que j'avais faite pour illustrer un volume où j'avais commencé, en vers, le récit de notre voyage, car ce voyage avait surexcité au plus haut point mes pauvres petites facultés; il m'a procuré des jouissances dont l'essence doit être absolument insaisissable pour ceux qui n'ont rien éprouvé d'analogue, des joies plus nombreuses, en trois mois, que n'en ont goûté pendant toute leur vie la plupart des gens. Je tâcherai de dire, plus tard, l'impression que me causèrent les Alpes que j'aperçus pour la première fois de Schaffhouse et aussi Milan et Genève; mais, pour le moment, il me faut poursuivre mon récit.
L'hiver de 1833, et les instants de loisir que je pus dérober à mes études en 1834, furent consacrés à rédiger, à mettre au net et à décorer de vignettes le fameux compte rendu poétique de notre voyage, à l'imitation de l'Italie de Rogers. Les dessins, sur feuilles séparées, étaient collés dans les cahiers; beaucoup ont été enlevés depuis, d'autres y sont encore, mais les vers qui devaient les expliquer n'ont jamais été écrits, car mon inspiration était épuisée bien avant que nous eussions gagné les bords du Rhin. Cette folie inachevée est aux mains de Joanie, afin qu'elle ne puisse tomber que sous des yeux amis.
Mon père et ma mère, qui s'étaient enfin aperçus que le Dr Andrews ne pouvait pas plus me préparer à l'Université qu'aux devoirs du Haut Sacerdoce, m'envoyèrent comme externe à l'école du Rév. Thomas Dale, dans Grove Lane, non loin de Herne Hill. Chargé de mon sac de livres, je trottinais aux côtés de mon père qui me conduisait chaque matin après le déjeuner; je revenais pour le dîner d'une heure, n'ayant plus, le soir, qu'à préparer mes leçons du lendemain.
Dans ces conditions, je voyais peu mes camarades de classe, les deux fils de Mr Dale, Tom et James; et trois pensionnaires: le fils du colonel Matson, de Woolwich, le fils de l'alderman Key, de Denmark Hill, et un beau garçon plein d'entrain, Willoughby Jones, depuis Sir W..., qui vient de mourir, ce qui m'a fait beaucoup de peine.
Je passais aux yeux de ces garçons pour un pur imbécile, et ils me traitaient, j'imagine, comme ils auraient traité une petite fille. Ils ne me rossaient pas, cela n'en valait pas la peine; ils ne me blaguaient pas non plus, ayant découvert, dès le premier jour, que la raillerie n'avait aucune prise sur moi. Le plus souvent, je ne comprenais pas ou, si je comprenais, je n'y attachais pas d'importance: la très haute idée que j'avais de ma valeur, dans le fond de mon cœur, me maintenait dans une sérénité inaltérable, me défendait contre toute appréciation défavorable, qu'elle vint d'un professeur ou d'un camarade. D'intelligence ouverte, aimant les livres, ayant de plus une mémoire prompte et sûre, je savais toujours admirablement mes leçons et, comme les autres élèves n'en apprenaient jamais que le moins possible, bien que je fusse très en retard sur beaucoup de points, j'avais presque toujours les meilleures notes. J'ai déjà raconté dans le premier chapitre de Fiction Fair and Foul que Mr Dale avait traité ma chère vieille grammaire latine si claire de «vieillerie écossaise». Ce geste, du même coup, m'éloigna à jamais de lui et, de ce jour, je n'appris les leçons qu'il me donnait que par devoir.
En même temps que je travaillais les lettres, j'étudiais les mathématiques avec un professeur que l'on avait découvert encore dans ce malencontreux Walworth. Mr Rowbotham était de tout point méritant, recommandable et instruit dans sa partie; aidé par sa femme, et bien qu'encombré d'enfants, il tenait une «Académie pour jeunes gens» non loin de «The Elephant and Castle» dans une de ces maisons qui étalent sur le bord de la route de Walworth une petite bande de gazon pelé derrière une grille de fer.
Il savait la grammaire latine, allemande, française; enseignait «l'usage des sphères» tout au moins dans la limite nécessaire à une école préparatoire, et en fait de mathématiques en savait bien plus qu'il n'en fallait pour me donner des leçons. En dehors de cela, par exemple, il ne fallait pas lui demander grand'chose. Il ne savait rien des hommes ni de leur histoire, rien de la nature, ne s'étant jamais demandé si elle avait un sens; au résumé, un pauvre être borné et triste, incapable de gaieté et de fantaisie, considérant les mathématiques comme la seule occupation digne d'un cerveau humain, asthmatique au dernier degré et sujet à des crises de suffocation que rien ne parvenait à soulager. Avec cela, pas le sou et aucun espoir de sortir de cette misère, en dépit de tous ses efforts, car, son dur labeur de pion terminé, il passait encore toute sa soirée à rédiger des manuels d'algèbre et d'arithmétique, à compiler des grammaires françaises et allemandes, qui n'étaient pour les éditeurs qu'autant d'occasions de le voler, ajoutant à grand'peine au bout de l'année, parce travail supplémentaire, quatre ou cinq cents francs à son revenu. Jamais l'Angleterre, en ce siècle, ne vit éclore plus triste fleur dans la serre chaude de la métropole, créature plus misérable, plus innocente, plus patiente, plus inerte, plus insipide et plus malheureuse.
Sous la direction de Mr Rowbotham, deux fois par semaine, le soir, (on lui offrait toujours un thé substantiel, réconfort dont le pauvre asthmatique sentait la nécessité après avoir gravi la rude montée de Herne Hill), je fis des progrès sensibles en français. J'en avais grand besoin. Jusque-là, c'est à peine si, écorchant un mot par ici ou par là, j'arrivais à demander mon chemin; et je ne sais vraiment pas comment, un jour à Paris, allant au Louvre avec Salvador, notre courrier, je réussis à me tirer d'affaire. Je m'étais mis en tête de faire un croquis des Disciples d'Emmaüs, de Rembrandt. Salvador s'était adressé à un gardien, car il faut une permission spéciale, mais on lui avait répondu que j'étais trop jeune pour qu'on pût me donner une carte, quinze ans étant l'âge exigé; devant ma mine déconfite, le brave homme ajouta que si j'allais moi-même au «Bureau», si je parlais au chef, peut-être obtiendrais-je l'autorisation. Je demandai à être mené sur l'heure devant les autorités, et le gardien, me prenant sous sa protection, m'introduisit; là, dans mon mauvais français, j'exposai ma requête à quelques messieurs d'aspect très grave. J'obtins gain de cause et fis un croquis du Souper d'Emmaüs d'un sentiment vraiment assez juste, dont je fus extrêmement fier.
Mais cette connaissance bornée de la langue, bien que suffisante en pareille affaire, fut l'occasion pour moi d'un grand chagrin et d'une profonde humiliation au dîner, au fatal dîner chez M. Domecq. J'avais l'air fort piteux sans doute, car la petite Élise, qui avait alors neuf ans, et l'âme compatissante, ayant remarqué que ses grandes sœurs ne s'occupaient pas de moi, fut touchée de mon abandon; elle traversa tout le salon, s'assit à côté de moi et, posant familièrement son coude sur mes genoux, se mit à gazouiller. Elle babilla ainsi pendant plus d'une heure, ne demandant pas qu'on lui répondît—elle voyait d'ailleurs que j'en aurais été incapable—parfaitement satisfaite de l'attention respectueuse et reconnaissante que je lui prêtais et de l'intérêt plein d'admiration qu'excitait en moi non peut-être ce qu'elle disait, mais la manière dont elle le disait. Elle me fit par le menu l'historique de sa pension, me parla des maîtresses, qui étaient parfaitement désagréables, et de ses petites compagnes qui étaient charmantes, et des punitions qui pleuvaient, mais aussi c'est si amusant de faire ce qui est défendu, et de revenir aux Champs-Élysées pendant les vacances et d'habiter Paris, un vrai paradis! Cette heure passa comme un rêve et me laissa bien résolu à faire tout mon possible pour apprendre le français.
Et voilà pourquoi, ainsi que je l'ai déjà dit, je donnai entière satisfaction à Mr Rowbotham, sous ce rapport. J'étudiai aussi avec lui les trois premiers livres d'Euclide; et, en algèbre, j'arrivai jusqu'à l'équation du second degré. Mais là, je m'arrêtai et pour toujours. Dès que j'en arrivai aux sommes des séries, aux symboles qui expriment des relations, et non la grandeur réelle des choses—en partie parce que je n'étais pas doué, en partie parce que cela me dégoûtait et que j'avais déjà l'horreur saine des choses vétilleuses et vainement intangibles—je regimbai ou bien restai abasourdi. Plus tard, à Oxford, on me fit malgré moi passer par quelques sections coniques dont les figures dessinées me furent précieuses et qui m'apprirent autant de trigonométrie que j'avais besoin d'en savoir pour dessiner les élévations et plans de mes montagnes. En géométrie élémentaire, je réussissais bien, j'étais même fort pour un écolier; et, ma suffisance se développant avec perversité à mesure que je m'apercevais de la médiocrité de mes professeurs, je pris le parti de travailler à ma façon; pendant cette année de 1835, je passai beaucoup de temps à diviser un angle en trois parties égales. Que d'heures d'application ainsi gaspillées! J'en avais déjà le sentiment sans me rendre compte que j'aurais à me reprocher par la suite des heures plus mal employées encore.
Tandis que l'éducation faisait de moi un petit spécimen d'arbuste forcé, quelques coups de gelée me dépouillaient des quelques rares fleurettes qui avaient poussé autour de moi, pour mon plus grand bonheur.

CHAPITRE V
LE PARNASSE ET LE PLYNLIMMON[25]
Dans le chapitre précédent, je me suis complu à récapituler mes exploits d'enfant, à énumérer mes talents, et cela m'a entraîné au delà des années de mon enfance les plus fécondes en événements bons et mauvais. Je ne me fais pas scrupule d'en faire l'historique, car personne, en dehors de moi, ne pourrait le faire. Pour ce qui s'est passé plus tard, mes amis, à certains égards, me connaissent mieux que je ne me connais moi-même.
La seconde décade de ma vie se trouva coupée brusquement, séparée de l'heureux temps de mon enfance, par la mort de ma tante de Croydon, morte de froid littéralement en se livrant à quelque savonnage domestique par un méchant vent d'est. Son grand épagneul brun taché de blanc, Dash, resta couché sur son cercueil tant qu'on voulut bien l'y laisser, après quoi on l'amena à Herne Hill où il fut mon fidèle et unique compagnon, jusqu'au moment où Mary vint vivre avec nous.
La mort de ma tante de Croydon, qui survint aux environs de mes dix ans, mit un terme à mes courses sur les bords de la Wandel comme aussi sur les bords de la Tay. Nous ne quittions guère Herne Hill que pour voyager et nous menions une vie sans grand horizon.
Ma tante de Croydon laissait quatre fils, John, William, George et Charles, et deux filles, Margaret et Bridget; c'étaient de beaux garçons et de jolies filles; mais Margaret, dans sa jeunesse, avait été victime d'un accident, et elle était restée infirme. Intelligente, spirituelle comme sa mère, elle ne m'intéressait cependant pas, bien que j'eusse pour tous mes cousins de Croydon des sentiments quasi fraternels. Mais je n'ai jamais beaucoup aimé les malades—le goût ne m'en est pas venu encore—et, qui plus est, Margaret se coiffait en boucles, ce que je n'ai jamais pu souffrir.
Bridget ne ressemblait pas à sa sœur; elle avait les yeux noirs ou, pour parler plus exactement, couleur de noisette foncée; elle était svelte, très animée, avec des traits trop pointus pour être tout à fait jolie, des articulations trop anguleuses pour être tout à fait gracieuse; fantasque, un peu personnelle, mais pourtant assez agréable pour qu'on l'ait invitée à venir une ou deux fois à Perth pendant que nous y étions, et à passer quelques semaines à Herne Hill; sans toutefois qu'elle s'attachât beaucoup à nous, ni nous à elle. Je la trouvais un peu encombrante à la nursery qui était devenue, à mesure que j'avais grandi, ma salle d'étude; et cela ne l'amusait pas de travailler avec moi dans le jardin, ou peut-être ne le lui permettait-on pas.
Les quatre fils étaient tous de bons garçons, sérieux et travailleurs. L'aîné, John, plus habitué aux affaires que les autres, s'embarqua bientôt pour l'Australie. Il y réussit. Le second, William, finit aussi par s'en tirer à Londres.
Le troisième frère, George, qui était le meilleur des enfants et des hommes, n'avait pas beaucoup de moyens. Un type de George IV rural: belle santé, bonne humeur, en un mot l'Anglais dans sa meilleure expression. Il était entré dans les affaires de Market Street où il secondait son père, et tous deux nous témoignaient une affection qui faisait notre joie. D'une honnêteté scrupuleuse, ils étaient l'un et l'autre aussi incapables d'indélicatesse que d'habileté. Je les abandonnerai ici pour l'instant, occupés qu'ils sont à traîner gaiement leur charrette remplie de pains de quatre livres.
Le quatrième, le plus jeune, Charles, était, comme dernier-né dans les contes de fées, gai, vermeil, brillant, ne manquant ni de sens commun ni de bon sens, affectueux comme tous les autres membres de la famille. Élève modèle à l'école, il respectait les règles de la grammaire et même celles de la politesse; aussi se trouvait-il très à son aise dans le cercle raffiné de Herne Hill. Son frère aîné avait dirigé son éducation de plus importantes matières encore: tout enfant, il lui avait fait enfourcher à poil un poney avec, pour toute recommandation, la menace d'une bonne fessée s'il se laissait tomber; aussi n'était-il pas tombé. Même procédé pour la natation. Dès la première leçon, John avait lancé le gamin, comme une pierre, au beau milieu du canal de Croydon, s'y jetant à sa suite, bien entendu; mais l'enfant avait regagné la rive sans secours, m'a-t-on dit. Il n'était pas «plus haut que cela» qu'il était déjà passé maître dans l'art de l'équitation et de la natation.
Ma mère prenait d'autant plus de plaisir à conter ces deux histoires qu'elle-même, dans l'éducation de son fils, avait sacrifié l'orgueil qu'elle eût éprouvé à le voir héroïque à la crainte de l'exposer au moindre danger: défense expresse d'approcher seulement du bord d'un étang ou d'entrer dans une prairie où il y aurait eu un poney en liberté. Ma mauvaise étoile avait voulu, de plus, qu'aux environs de la maison il n'y eût pas la plus petite ferme, pas la moindre mare qui aurait pu obliger à modifier ces ordonnances. Mais j'ai déjà noté, avec reconnaissance, tout le bien que je devais à l'étang aux têtards de Croxted Lane; j'ai dit aussi qu'il y avait, entre la maison et l'école, une prairie élyséenne, sorte de lande en friche. Et à l'extrémité de cette lande, il y avait un étang, un grand étang, dont jamais personne n'avait sondé la profondeur, cette profondeur allant, même en été, jusqu'à trois pieds au milieu; la sombre couleur de ses eaux ajoutait du danger à leur mystère. Au bord du grand étang, sur la rive droite, s'élevait un orme majestueux. On racontait que d'une de ses branches—et personne n'osait mettre en doute la véracité du récit, pieusement accepté—un dimanche, un mauvais petit garçon était tombé dans l'eau, et que, du même coup, son âme était tombée dans un gouffre plus noir et plus profond encore.
Un des grands bonheurs de ma petite enfance, c'était lorsqu'il m'était permis d'aller avec ma bonne contempler, de la route, l'étang vengeur. La disparition de cet étang, lorsque, par mesure sanitaire, on a converti la lande de Camberwell en un square bien soigné, est encore, pour moi, un sujet de lamentation.
Étant donné le régime de précaution dont j'ai parlé plus haut, il va de soi que, lors de mes visites à Croydon, il ne m'était jamais permis de sortir avec mes cousins, dans la crainte qu'ils ne m'entraînassent à mal, et je ne connaissais pas de plaisirs plus aventureux que mes promenades, avec Anne ou ma mère, sur la route à l'endroit où le petit ruisseau qui sort de l'étang de Scarborough la traverse ou, dans les prairies de Duppas Hill, que de regarder mon père dessiner—je serais resté des heures ainsi—ou de contempler, sans jamais me lasser, la pompe et le ruisseau, de l'autre côté de la rue ou plutôt de la ruelle, car il n'y avait certainement pas trois mètres d'un mur à l'autre. Il n'est donc point étonnant—lorsqu'il fut décidé que Charles viendrait à Londres et entrerait en apprentissage chez Smith, Elder et Cie, avec l'insigne privilège de venir dîner à Herne Hill tous les dimanches—il n'est donc point étonnant que la présence de mon cousin Charles fût pour moi un sujet de vive surexcitation, car c'était, en fait, une révélation, la révélation des activités de la jeunesse, et je m'attachai sincèrement à lui.
Je n'étais pas un enfant amusant pour un jeune homme, ni même pour personne, en dehors de papa, de maman et de Mrs Richard Gray (dont il sera parlé ultérieurement), car je n'étais, en vérité, rien de plus qu'un petit singe encombrant, suffisant et sans intérêt. Charles n'en fut pas moins très gentil, très affectueux toujours; il répondait fraternellement à l'admiration que j'avais pour lui.
Chez Smith et Elder, ce fut bientôt, au dire de tous, un commis exemplaire; il connaissait aussi bien ses livres que ses clients. Comme tout bon employé, il s'enorgueillissait personnellement de tout ce qui se faisait dans la maison, de tout ce qui en sortait. Il nous apportait, le dimanche, un volume ou deux, spécimens des derniers parus; choisissant, de préférence, à cause de moi, des livres à gravures. C'est ainsi que je connus Stanfield et Harding bien avant de posséder, moi-même, une seule de leurs œuvres; mais le plus précieux cadeau que j'aie reçu à cette époque, celui dont l'effet a été le plus profond et le plus durable, je le dois à ma tante de Croydon, ce fut le Forget me not, de 1827, avec la belle gravure d'après le «Tombeau de Vérone» de Prout.
Étrange, n'est-il pas vrai, que la première impulsion donnée aux instincts les plus raffinés de mon esprit me soit venue de cette sœur de ma mère, si bonne, si droite, mais sans aucune culture.
Mais des résultats plus magnifiques furent dus aux relations de Charles avec la littérature, grâce à l'intérêt que nous portions tous au petit in-octavo, relié de façon cossue et doré, que Smith et Elder publiaient, chaque année, sous le titre de Friendship's Offering. Il était composé par un pieux missionnaire écossais et poète, poeta minor, très minor, Thomas Pringle, dont il est parlé, une ou deux fois, avec quelque éloge, dans la Vie de Scott, de Lockhart. Homme d'une conscience rigide, d'une méthode inflexible, mais de connaissances bornées, avec toute la suffisance écossaise, le goût des voyages, et le courage aventureux d'un Park ou d'un Livingstone; avec aussi, quelques jolies touches de romantisme, des velléités philosophiques qui tempéraient son austérité. Pringle était admis, bien qu'il n'y jouât qu'un rôle modeste, dans les meilleurs cercles littéraires et lié—ne fallait-il pas, pour composer le petit in-octavo doré sur tranche, s'adresser à toutes les personnalités littéraires?—avec toutes sortes de gens du haut en bas de l'échelle, jusqu'à moi, pauvre dernier petit échelon. Scott l'avait protégé; il était en correspondance polie avec Wordsworth et Rogers, en très bons termes avec le Berger d'Ettrick[26], et avait, lui-même, commis un livre en vers, sur l'Afrique, dans lequel les antilopes étaient appelées springboks, et où les mœurs et coutumes de l'Afrique étaient soigneusement observées.
Pour faire plaisir au gentil commis de chez Smith, si bon garçon, qui racontait des merveilles de son livresque petit cousin, et aussi parce qu'il était constamment à la recherche de compositions légères pour boucher les interstices de la maçonnerie de l'Offering, le digne Mr Pringle vint nous voir à Herne Hill. Mis au courant de ma vie littéraire, il voulut bien s'intéresser à ses progrès et, de temps à autre, il emportait quelques vers de ma composition. Il fut le premier à déclarer franchement à mon père et à ma mère qu'il ne voyait, jusqu'à présent, aucune raison de penser que je ferais oublier Milton ou Byron; aussi, aucun de nous n'attachait-il grande importance à son opinion. Mais il reconnut, bien qu'oblitérées souvent par la vanité paternelle, les facultés naturelles, véritablement supérieures de mon père, la sensibilité d'un romantisme exquis dont il était doué et aussi l'admirable foi de ma mère dans cet Évangile qu'il avait choisi de prêcher. Il devint un des convives les plus respectés de nos dîners du dimanche et l'on prenait toujours son avis dans les questions touchant mon éducation. Intéressé par l'amour véritable que j'avais pour la nature, par ma facilité à faire les vers, il lut, avec attention, quelques-unes de mes élucubrations, m'en dit le fort et le faible, et un jour—véritable initiation Eleusinienne, pèlerinage Delphique—il me prit par la main et me conduisit chez le poète Rogers.
Le grand homme, préalablement averti des titres qui, aux yeux de Mr Pringle, me permettaient d'aspirer à l'honneur d'une telle présentation, se montra suffisamment gracieux, bien que les soins à donner au génie naissant n'aient jamais été regardés par Rogers comme une occupation agréable pour un génie à son zénith. Il faut bien le dire aussi, je fus très maladroit dans le choix des réflexions que je crus pouvoir faire, en réponse à l'intérêt qu'il voulut bien me témoigner et dont j'essayais de me montrer digne. Je lui fis des compliments enthousiastes sur la beauté des gravures qui illustraient ses poèmes, sans peut-être manifester un intérêt suffisant pour les poèmes eux-mêmes. Le fait est que Mr Pringle détourna la conversation de façon un peu brusque et se mit à parler de l'Afrique, sujet plus fait pour intéresser le raffiné ménestrel de Saint-James's Place. Ici, nouvelle sottise, je me laissai entièrement absorber, au point de ne pouvoir en détacher mes yeux, par les tableaux accrochés aux murs tendus de damas rouge. Ce dont Mr Pringle prit texte, lorsque nous nous fûmes retirés, pour me conseiller à l'avenir, lorsque je me trouverais en présence d'hommes supérieurs, d'écouter plus attentivement ce qu'il leur plairait de dire.
Ces événements littéraires (j'ai raconté ailleurs la visite que nous fit James Hogg, amené par Mr Pringle) ne me faisaient pas abandonner les études scientifiques qui me ravissaient et pour lesquelles j'avais un goût naturel. J'ai raconté plus haut leurs débuts pendant les promenades minéralogiques de Matlock; les affaires de mon père l'entraînaient quelquefois aussi du côté de Bristol; dans ce cas-là, il nous installait, ma mère, Mary et moi, à Clifton. L'histoire de Miss Edgeworth, Lazy Lawrence, et la visite de Harry et Lucy à Matlock donnaient un charme romantique à la minéralogie dans ces vallées; et le morceau d'oxyde de fer diamanté—sous le n° 51 de la collection Brantwood—fut, je crois, la pierre par laquelle débutèrent mes études sur la silice. Ses reflets s'éclairent de mille associations encore, car de Clifton nous passions généralement à Chepstow, et j'avais le bonheur sans pareil d'aller en bateau. La traversée ne durait pas plus d'une heure, mais c'était une heure de plaisir suprême où se concentraient toutes les joies que procure le canotage aux autres garçons, tout le long de l'année. Nous revenions ensuite par Tintern et Malvern, dont les collines délicieuses par elles-mêmes l'étaient doublement pour moi; on me permettait d'y courir librement, car elles ne recélaient ni précipices dans lesquels on pût tomber, ni rivières dans lesquelles on pût se noyer. Elles avaient, de plus, le charme d'éveiller mes souvenirs classiques à travers le Henry Milner de Mrs Sherwood, livre que j'ai adoré, lu et relu et pour lequel j'ai encore, à l'heure actuelle, beaucoup de respect. C'est ainsi que, par un hasard assez étrange, en ces années de jeunesse, mon imagination trouvait toujours à s'appuyer sur la réalité des choses et que la réalité se spiritualisait au contact plus brillant, plus entraînant de la fiction.
Il y avait toutefois un district, celui des lacs de Cumberland, qui n'avait pas besoin d'ajouter à son charme réel ceux de l'association. J'ai dit quelque part que mon premier souvenir est attaché au Friar's Crag sur le Derwentwater; voulant dire par là, je suppose, la première impression de choses qui me sont devenues par la suite particulièrement précieuses. Ce qui est certain, c'est que je connaissais Keswick avant de connaître Perth, et quand les jours de Perth prirent fin, ma mère et moi nous passions plusieurs semaines soit au Chêne Royal, soit à l'auberge de Lowwood, ou encore à Coniston Waterhead pendant que mon père voyageait dans le Nord pour ses affaires. L'auberge de Coniston était située à l'extrémité supérieure du lac, sur la route qui longe le bord de l'eau; la vue de ce beau lac paisible, avec sa ceinture de collines boisées, avait pour mon père le charme plein de douceur qu'il goûta plus tard sur les bords des lacs d'Italie.
L'auberge de Lowwood n'était alors qu'un modeste cottage, et Ambleside un tout petit village; mais la paix délicieuse, le silence, la félicité dont on se sentait enveloppé—pour peu qu'on eût l'amour des collines vertes et des eaux profondes—à chaque tournant de rive et de rocher, ne ressemblaient à rien de ce qui m'était connu ailleurs soit par la vue, soit par la lecture.
La première fois que j'eus devant les yeux un spectacle plus grandiose, c'est dans le Pays de Galles; j'ai décrit, trop longuement peut-être, toute cette route de Hereford à Rhaiadyr, et celle sous Plynlimmon jusqu'à Pont-y-Monach, les délices d'une promenade avec mon père, une après-midi de dimanche vers Hafod, troublée seulement par le vague sentiment que ce n'était pas bien d'être aussi heureux, de courir les champs quand on aurait dû être à sa table occupé à copier un sermon. Car la présence de mon père, et son attitude, ne suffisaient pas à me rassurer: nous avions conscience l'un et l'autre d'être des âmes bien profanes et même quelque peu révolutionnaires, comparées à celle de ma mère.
De Pont-y-Monach, nous nous dirigeâmes vers le nord, ramassant des cailloux sur la plage d'Aberystwith, gravissant le Cader Idris sur des poneys. Le Cader Idris fut, pendant des années, pour moi et à juste titre, le roi des monts. Puis, ce fut Harlech et ses sables, Festiniog, la passe d'Aberglaslyn, le merveilleux détroit de Menai et son pont suspendu que je regardais—en digne élève de Miss Edgeworth—avec une grande admiration pour le génie mécanique de l'homme. Je ne pensais pas alors, pauvre innocent que j'étais, à l'usage que l'homme ferait de ce génie dans l'espace d'un demi-siècle.
C'était le pont du Menai—notez-le bien, cher lecteur, non le tube—avec son chemin en planche qui se balançait entre des fils de fer aussi légers que des fils de la Vierge, d'un pilier à l'autre.
Ainsi jusqu'à Llanberis, et par le Snowdon, dont l'ascension demeure pour moi à jamais mémorable; c'est là que, pour la première fois de ma vie, j'ai moi-même trouvé un vrai «minerai», un morceau de pyrite de cuivre! Mais l'impression que m'ont laissée, dès le premier jour, les formes des montagnes du Pays de Galles a été si nette et si claire que les voyages que j'y ai faits plus tard n'y ont rien changé et n'ont fait que la confirmer.
Ah! si seulement alors mon père et ma mère avaient su discerner les véritables capacités et les faiblesses de leur petit John; s'ils m'avaient mis sur le dos de quelque poney au poil rude, laissé au soin d'un bon guide gallois, et de sa femme pour le cas où j'aurais eu besoin d'être dorloté et soigné, ils auraient fait de moi un homme qui eût réjoui leur cœur et qui fût devenu probablement le plus grand géologue de son époque.
Si seulement! mais cela leur était aussi impossible que de me jeter, comme mon cousin Charles, la tête la première dans le canal de Croydon, en comptant sur l'instinct de la conservation pour me tirer d'affaire.
Au lieu de cela, nous rentrâmes à Londres et mon père, si occupé qu'il fût, trouva le temps, une fois ou deux par semaine, de me conduire dans une sorte de prison entourée de planches, éclairée par le haut, et garnie d'une épaisse couche de sciure de bois, qu'on appelle un manège. C'était du côté de Moorfields. L'odeur seule, quand nous passions la porte, me remplissait d'horreur et de terreur; là on me hissait sur de grands chevaux qui sautaient, ruaient, tournaient en rond, s'en allaient toujours du côté qu'il ne fallait pas et me déposaient par terre le plus souvent, au plus grand désespoir de ma famille et à ma plus grande confusion. Enfin, m'étant un jour foulé l'index de la main droite (il est toujours resté un peu crochu depuis), on renonça au manège et mon père m'acheta un poney des Shetland, très sage, avec lequel, l'un portant l'autre, nous allions sur les routes de Norwood tenus en laisse par un professeur d'équitation. Je m'en tirais à peu près dans la ligne droite, mais si par malheur j'avais des distractions et que survînt un tournant, j'étais par terre. Peut-être avec de la patience serais-je arrivé à me tenir à peu près en selle, mais pour cela il n'aurait pas fallu que mes moindres chutes prissent aux yeux de ma mère la forme de véritables catastrophes. Comme cela, je devenais tous les jours plus nerveux et plus maladroit. Il fallut renoncer à faire de moi un cavalier; mes parents se consolèrent de cette déconvenue en se disant que l'impossibilité où j'étais d'apprendre à monter à cheval devait être la marque d'un génie particulier.
Le reste de l'année se passa en travaux sédentaires. C'est vers cette époque que mon goût pour la minéralogie reçut une impulsion nouvelle, grâce à un ami qui, depuis, est devenu un des familiers de la maison, mais dont je n'ai pas encore parlé.
Lorsque j'avais été malade à Dunkeld, j'avais été soigné par deux médecins: ma mère et le Dr Grant, un tout jeune licencié. Où mes parents l'avaient-ils connu? Je n'en sais rien; mais je sais que mon père, qui l'aimait beaucoup, avait été à même de l'aider au début de sa carrière. Père et mère n'en parlaient jamais qu'avec la plus vive tendresse, regrettant qu'il ne sût pas mettre en valeur tous les dons qu'il possédait.
Pour moi, le nom du Dr Grant est resté longtemps associé au souvenir d'une poudre brune, rhubarbe ou autre, âcre, amère, qui raclait la gorge, et qu'il fallait pourtant avaler. Son nom avait toujours pour mon oreille un son rude, granuleux et ses visites me causaient une profonde terreur, d'autant qu'il ne riait jamais, qu'il avait un visage pâle, triste, tanné, ridé, rhubarbesque en un mot. À part cela, le meilleur et le plus consciencieux des hommes, tendrement attaché à mon père, auprès duquel il assumait le rôle de conseiller médical aussi bien des dispositions psychiques que des dispositions physiques de son client.
Ce fut sans doute en raison de sa situation de famille—il était, dans tous les sens du mot, un parfait gentleman—que le Dr Grant fut nommé médecin à bord d'une des frégates de Sa Majesté qui s'en allait faire une croisière sur la côte ouest de l'Amérique du Sud. La santé du bord ayant très heureusement laissé beaucoup de loisirs au docteur, il put consacrer la plus grande partie de son temps à l'étude de l'histoire naturelle de la côte du Chili et du Pérou. Un des plus importants résultats de cette expédition fut la prise du plus beau cerf-volant qu'on ait jamais vu. Il avait d'énormes pinces très curieuses—j'oublie ce que «chiasos» signifie en grec—mais sa mâchoire était chiasique. Il arriva à la maison admirablement emballé dans du coton, et lorsqu'on ouvrit la boîte, il excita l'admiration de tous les assistants; on l'appela le «Chiasognathos Grantii». Autre résultat de l'expédition: la collection véritablement complète de toutes les espèces de colibris de Valparaiso dont il fit un choix et dont il offrit à ma mère—merveilleuse envolée de pourpre et d'or—de quoi remplir deux vitrines aussi grandes que celles de la collection Gould au British Museum. Elles firent l'ornement du salon de Herne Hill et me donnèrent par la suite des modèles parfaits de plumage, souplesse et couleur. Elles sont maintenant à la place d'honneur, dans une des salles les mieux éclairées de l'école paroissiale de Coniston.
Le troisième résultat de l'expédition fut plus important encore. De riches Espagnols, propriétaires de mines importantes dans l'Amérique du Sud, avaient offert au Dr Grant des échantillons très curieux des plus beaux Lions de Copiapo. Ce fut pour moi, alors dans toute l'ardeur de ma passion minéralogique, un événement considérable que de voir la table du salon chargée de lamelles d'argent et d'or arborescent. Ce ne fut pas seulement l'homme de science, mais ce fut l'avare qui sommeillait en moi qui, en une heure ou deux, se développa prodigieusement! Je comptais, grain par grain, mon trésor dans les fragments que le Dr Grant m'avait donnés; et je me souviens encore de l'indignation que j'éprouvai en voyant que l'enthousiasme de mon cousin Charles n'était nullement au diapason du mien, lorsque je l'informai que la mince couche supérieure d'un modeste spécimen, et dont la grosseur pouvait équivaloir à la seizième partie d'une pièce de «six pence», était de «l'argent brut».
Ce fut au retour de ce voyage que le Dr Grant s'installa à Richmond, où il ne tarda pas à se faire une bonne clientèle. De temps à autre, par une jolie matinée d'été, ou par une après-midi ensoleillée d'hiver, nous traversions les landes de Clapham et de Wandsworth et nous allions, papa, maman, Mary et moi, déjeuner à l'auberge du «Star and Garter» avec le Dr Grant. Déjeuners qui faisaient époque dans ma vie, non seulement en raison de la jolie vue que l'on avait des fenêtres de la salle à manger, mais surtout parce que, en ces grandes circonstances, on me permettait de manger du pain frais, pain français, moi qui, même en voyage, ne mangeais jamais que du gros pain rassis.
Mais, laissant le Dr Grant au milieu de ces agréables souvenirs, il faut que j'en arrive aux amis qui, en dehors de ma parenté, ont eu la plus grande influence sur ma vie d'enfant, à Mr et Mrs Richard Gray.
Mon père, à ses débuts, avait souvent habité l'Espagne, pour y apprendre les méthodes de fabrication du sherry et de la mise en cave; il avait vécu à Xérès, à Cadix ou à Lisbonne. À Lisbonne, il s'était lié avec un jeune Écossais, employé dans une maison de commerce espagnole, mais qui n'avait rien de l'esprit rond-de-cuir. Au contraire, Richard Gray renchérissait sur son ami en sentiment romantique et partageait cette passion pour la meilleure littérature qui s'alliait assez étrangement avec les habitudes rangées de l'homme d'affaires qu'était mon père. Aussi énergique, aussi actif, aussi pur, l'enthousiasme de Mr Gray flambait souvent sans profit, surtout si on le comparait à celui de mon père; on aurait pu dire de cette flamme ce que Carlyle disait du feu des Français à Dettingen par opposition avec le feu des Anglais, que c'était «fagot contre anthracite». Je ne jurerais pas toutefois que mon père ne se soit pas laissé entraîner quelquefois par l'ardent Richard dans quelque folle équipée à Cintra, quelque fête de village et même quelque course de taureau, ce qui pourrait paraître en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut, à savoir que, pendant neuf années, mon père n'avait pas pris un seul jour de congé! Toujours est-il que les deux jeunes gens s'étaient liés d'une amitié très tendre qui eut sur le caractère de mon père une influence égayante et bienfaisante. Amitié véritablement fraternelle et qui ne fut en rien diminuée lorsque, peu temps avant de quitter l'Espagne, Mr Gray épousa une jeune Écossaise aussi belle que bonne, Mary Monro.
Absolument bonne, et bonne avec grâce, très simple, très aimante et très sérieuse, elle n'avait pas assez d'esprit pour être méchante, et trop de cœur pour être sotte. Enthousiaste, elle l'était presque autant que son mari. Tous deux d'une piété évangélique ardente qui n'était jamais agressive; tous deux religieusement autant que passionnément épris l'un de l'autre. Le ménage des Gray est le ménage le mieux assorti qu'il ait été donné de voir en ce monde où l'on a la manie d'arranger les mariages. Hélas! le destin a voulu qu'ils eussent le chagrin de ne pas avoir d'enfants. Aussi, la principale occupation de Mrs Gray fut-elle bientôt de me gâter. À l'époque où j'étais en âge de l'être, Mr Gray, qui avait fait d'assez bonnes affaires en Espagne, était venu s'installer à Londres avec sa femme, la mère de sa femme, et la caniche blanche de la mère de sa femme, Mrs Monro, qui répondait au nom de Petite. Ils vivaient tous quatre dans une belle maison de Camberwell Grove. L'heureuse famille! La vieille Mrs Monro, aussi charmante que sa fille, avec un peu plus de sens pratique; Richard heureux entre elles et les aimant de tout son cœur, et enfin Petite, qui avait de bon sens à elle seule plus que deux au moins des membres de la famille, qui faisait leur joie et qu'ils adoraient à qui mieux mieux.
Leur maison était située au bout de l'avenue, une avenue de beaux arbres en ce temps-là, longue de près de trois quarts de mille, montant en pente rapide et offrant une admirable perspective, telle la nef d'une cathédrale gothique; les arbres, ormes, sycomores, trembles, mêlaient leurs branches les plus élevées, qui s'entrecroisaient; toutes les maisons de l'avenue avaient un chemin dallé qui accédait au perron, en passant entre de petits carrés de gazon frais tondu. Maisons de trois ou quatre étages, le plus souvent groupées sur des plans en terrasses, bâties en briques d'un ton foncé avec des toits d'ardoise hauts et raides, le tout bien conditionné, bien tenu, bien balayé, bourgeoisement cossu et vulgaire et un air parfaitement content de soi qui ne demande rien à personne. Près de deux kilomètres de route charmante séparaient Berne Hill du Grove; Mrs Gray et ma mère, sous le moindre prétexte, montaient ou descendaient l'une chez l'autre; la maison de Mr Gray nous était ouverte à toutes les heures du jour ou de la nuit, nous y étions chez nous. Je ne pourrais pas en dire autant de Herne Hill, pour les Gray, notre demeure gardant toujours une sorte d'inviolabilité sacrée. Cette distance observée et maintenue fait que, durant toute mon enfance, j'ai eu le sentiment que nous étions, de façon ou d'autre, des êtres supérieurs à nos amis ou à nos parents; nous les protégions plus on moins, nous leur faisions la grâce de leur donner des conseils, nous les instruisions par notre exemple, tout en étant tenus, aussi bien par notre dignité que par la hiérarchie sociale, à éviter toute familiarité.
Il y avait pourtant une exception; et c'est là un souvenir que j'ai le plus grand plaisir à évoquer. Dans le premier chapitre de l'Antiquaire, l'aubergiste de Queen's Ferry offre à un hôte de distinction une bouteille du meilleur porto de Robert Cockburn; porto dont Robert Cockburn ne laissait jamais manquer Sir Walter, car il était à cette époque sinon le plus gros, du moins le premier importateur des grands vins de Portugal, comme mon père des grands vins d'Espagne. Mr Cockburn était d'une des bonnes familles d'Édimbourg et il avait fait acte de condescendance en entrant dans le commerce; d'une grande intelligence, d'un esprit vif et mordant, il était reçu dans la meilleure société d'Édimbourg, et se trouvait lié à mon père par mille souvenirs de «la vieille ville». C'était sans contredit le plus noble, le plus important des convives de nos agapes marchandes.
Mrs Cockburn, encore mieux née, le type de la grande dame écossaise de la vieille école, était indulgente pourtant aux idées modernes. On disait que Lord Byron l'avait aimée, qu'elle était la première de ses premières grandes passions, la Mary Duff de Lachin-y-Gair. Quand je l'ai vue pour la première fois, elle était encore extrêmement belle, bien que d'un certain âge, pleine de bon sens, et, en dépit d'une certaine austérité un peu hautaine, parfaitement bonne.
Les Cockburn avaient deux fils, Alexandre et Archibald, tous deux dans les affaires de leur père, tous deux intelligents et énergiques, mais tous deux parfaitement décidés—et en cela ils se conformaient au désir de leurs parents—à être avant tout des gentlemen, des marchands ensuite; disposition de tout point respectable et digne d'être encouragée de nos jours, et où, dans leur cas particulier, il n'entrait ni orgueil, ni pose. Ces deux Cockburn étaient bien de vrais gentilshommes, nés gentilshommes, et plus à leur aise dans leurs montagnes qu'à leur bureau où néanmoins ils s'occupaient en conscience de leurs affaires. Elles ne se développèrent pas cependant, comme elles eussent pu le faire, si elles eussent été entre des mains moins aristocratiques.
Alexandre et Archibald dînaient souvent chez nous. Le premier avait beaucoup de l'humour de son père; le second était un beau et jeune Highlander aux cheveux noirs, que ma passion pour Walter Scott avait touché; aussi était-il toujours disposé à causer pêche et chasse avec moi. Car, dès l'enfance, j'ai aimé les récits d'aventures, bien que je ne fusse rien moins qu'aventureux. J'ai lu tous les romans du capitaine Marryat, sans que cela m'ait jamais inspiré la moindre envie de m'embarquer; j'ai visité le champ de bataille de Waterloo sans songer un instant à me faire soldat; je me suis passionné pour les récits de pêche d'Isaac Walton sans avoir jamais jeté la mouche; je savais par cœur le Deerslayer et le Pathfinder, de Cooper, sans avoir jamais eu encre les mains autre chose qu'un pistolet à bouchon et sans avoir découvert d'autres sentiers que ceux des solitudes de Gipsy Hill. S'il m'est arrivé de me raconter des histoires merveilleuses de batailles dont j'étais le général victorieux, cavernes où je découvrais des filons d'or, ce n'était que jeux d'imagination, rêves sans rapport avec la réalité. Dès cette époque, je redoutais de grandir, de vieillir; je n'aspirais pas à être plus sage. Quant aux projets d'avenir, je n'en faisais pas plus qu'un jeune ver à soie perdu au milieu de sa première feuille de mûrier.

CHAPITRE VI
SCHAFFHOUSE ET MILAN
La visite au champ de bataille de Waterloo, à laquelle il est fait allusion dans le chapitre précédent, eut lieu lorsque j'avais cinq ans, à l'occasion des fêtes du couronnement de Charles X. Nous passâmes quelques semaines à Paris dans une pension de famille tranquille, et ensuite quelques jours à Bruxelles, mais je n'ai gardé aucun souvenir des stations intermédiaires. Lorsque je reviens sur ces souvenirs lointains, je m'aperçois que j'étais lent à émouvoir, que mes impressions s'éveillaient avec peine, et que j'avais besoin de séjourner deux ou trois jours dans une ville pour en avoir la plus légère idée; il est vrai que l'idée une fois formée était généralement juste. Il m'est rarement arrivé d'avoir à modifier ces premières impressions, et celles qui s'y ajoutaient n'étaient pas aussi durables. D'où, ce que les gens appellent mes préjugés et qui seraient plutôt des après-jugés, c'est-à-dire tout le contraire. (Je n'ai pas la prétention d'introduire le mot dans la langue, mais il m'est commode pour l'instant; il épargne du temps et de l'encre.)
Une autre disposition étrangement tenace chez moi, c'est cette impossibilité de m'intéresser à autre chose qu'à des choses proches ou tout au moins visibles et présentes. J'imagine que les enfants sont souvent ainsi, mais cette disposition est demeurée chez moi et c'est un des traits de mon tempérament d'homme fait.
De cette première visite à Paris, je garde surtout le souvenir des coussins de plume garnissant les fauteuils de velours rouge de l'hôtel, que l'on n'arrivait pas à aplatir même lorsqu'on était assis dessus depuis une demi-heure; du parquet bien frotté du salon et du brave «Boots», de «Brosse» pour parler plus correctement, qui s'escrimait sur les dits parquets chaque matin si bien qu'ils étaient aussi polis, aussi luisants qu'une table d'acajou; de la jolie cour plantée de fleurs et d'arbustes sur laquelle s'ouvraient les fenêtres de notre rez-de-chaussée; du gentil petit groom nègre au service d'une autre famille qui attrapait le chat de la maison, et me le mettait dans les bras; et d'une non moins gentille femme de chambre, très bonne fille, qui d'ordinaire me le reprenait dans la crainte que je ne lui fisse mal (l'expérience qu'elle avait des garçons, et des garçons anglais en particulier, l'inclinant à se méfier de la pureté de mes intentions). Je me souviens de ces choses, de certaines personnes, des Tuileries, et des jardins de «Tivoli» où mon père me fit monter sur les montagnes russes et où j'ai vu le plus beau feu d'artifice du monde; mais, par contre, j'ai parfaitement oublié la Seine et Notre-Dame, et tout ce qui tient à la ville ou aux environs, excepté les moulins à vent de Montmartre. De même à Bruxelles j'ai perdu tout souvenir de l'Hôtel de Ville, des rues spacieuses; il ne semble pas que j'aie été ému de rien, ni même surpris, tandis que je n'ai pas oublié un détail de la course en voiture jusqu'à Waterloo et de la promenade à pied à travers la plaine. On n'avait pas encore construit l'horrible levée de terre qui l'a déshonorée; neuf ans s'étaient à peine écoulés depuis la bataille, et chaque monticule, chaque pli du terrain racontait fidèlement les charges en avant ou les mouvements en arrière. Gravée dans mon esprit par des lectures postérieures, cette vision de la terrible lutte est restée parfaitement distincte, alors que le souvenir d'une visite plus récente, faite depuis la construction de la digue, s'est pour ainsi dire effacé.
À noter aussi que le ravissement que m'avait causé une promenade en bateau à vapeur, et dont j'ai parlé dans ma dernière lettre, est plus récent. Quand j'étais enfant, je préférais à la vaste mer elle-même la plage où venaient mourir les vagues, et le sable fin où l'on pouvait creuser des trous. Il n'y a pas eu pour moi de «première vue» de la mer; je n'avais pas plus de trois ans quand, pour aller en Écosse, nous nous embarquions sur le cutter du capitaine Spinks, qui faisait alors un service régulier, et que je jouais sur le pont comme si j'eusse été sur la terre ferme. Il faisait d'ailleurs toujours beau. La grandeur de l'Océan, je ne l'ai sentie pour ainsi dire que du dehors; j'ai eu la vision du géant qui fait trembler la terre, en entendant la voix des vagues rouler sur la grève, ou soupirer sur le sable.
J'avais l'intention de consacrer ici quelques lignes au souvenir d'une autre pauvre parente, Nanny Clowsley, une bonne vieille créature toujours souriante, qui vivait entre une horloge hollandaise et quelques tasses à thé ébréchées, dans une seule chambre à alcôve. Cette seule chambre était au troisième étage d'une des maisons à pignon qui faisaient partie de ce pâté de vieilles constructions que l'on vient de démolir près du pont de Battersea, du côté de Chelsea. Mieux vaut réserver ce que j'ai à dire sur Chelsea pour une autre fois, grouper tous ces souvenirs. Seulement, en parlant de galets, je ne puis taire l'importance qu'a eue pour moi l'espèce de vue de mer que l'on avait des fenêtres de Nanny Clowsley, d'où l'on pouvait guetter le flux et le reflux de la Tamise, voir les barques danser avec le flot ou se coucher à sec à marée basse.
Mais j'ai déjà trop tardé, il faut en venir aux premières impressions que m'a données la vue de certaines choses.
J'ai dit que, pour nos voyages en Angleterre, Mr Telford nous prêtait le plus souvent sa voiture. Mais quand nous allions en Suisse, Mary nous accompagnant toujours maintenant, il nous fallait des roues plus solides et plus de place; pour ce voyage et pour ceux qui suivirent, il fallut donc, premier bonheur, choisir une voiture parmi celles que louait Mr Hopkinson, de Long Acre.
Les pauvres imbéciles, les pauvres esclaves modernes qui se laissent traîner comme du bétail ou du bois coupé à travers des pays qu'ils s'imaginent visiter, ne peuvent se faire une idée des joies innombrables qui accompagnaient le choix et l'agencement d'une voiture de voyage autrefois. Il y avait d'abord les considérations techniques de force, de bon roulement, d'équilibre et de sécurité pour les personnes et les bagages; l'air cossu qui doit en imposer aux modestes passants; l'habile disposition des coffres à provisions sous les banquettes, les tiroirs secrets sous les glaces de devant, les poches invisibles dissimulées sous les coussins capitonnés à l'abri de la poussière, et auxquelles on ne pouvait atteindre que par des fentes imperceptibles ou des trappes dignes d'un sorcier ou d'Aladin lui-même; l'assujettissement des coussins pour qu'ils ne glissent pas, l'arrondi des coins qui permet un repos délicieux; le fonctionnement aisé des stores, le bon état de leurs ressorts et cordons, la fermeture hermétique des glaces, mille choses dont le confort d'une voiture de voyage dépend; l'installation de tous ces détails, pour le plus grand bien-être de ceux qui doivent occuper cette petite boîte, et pendant cinq ou six mois en faire virtuellement leur home. N'est-ce pas déjà voyager en imagination, avoir tous les plaisirs, et aucun des ennuis du vrai voyage?
Pour ce premier tour sur le continent, qui devait durer au moins six mois, on fit choix d'une voiture avec un siège par devant, ou plutôt on le fit ajouter, siège destiné à mon père et à Mary; plus, un autre siège par derrière assez grand, pour qu'Anne et le courrier pussent y tenir, et encore quatre places à l'intérieur: celles du devant, un peu exiguës, étaient réservées à papa et à Mary en cas de mauvais temps. Je me souviens que, lorsque nous eûmes enfin arrêté notre choix, Mr Hopkinson, le loueur, un homme extrêmement poli, au fait sans doute de ma réputation littéraire naissante, me demanda (à la plus grande joie de mon père) si je pouvais traduire la devise du précédent propriétaire de notre berline qui était peinte sous l'écusson armorié: Vix ea nostra voco. J'y réussis sans peine, et j'eus l'esprit d'ajouter que si la devise appartenait de droit à l'ancien propriétaire, elle pouvait plus justement encore s'appliquer à nous. Une voiture de famille aussi vaste, très solidement construite, avec les bagages et son chargement de six personnes, exigeait, cela va sans dire, quatre chevaux; on trouvait d'ailleurs à tous les relais cinq ou six attelages de rechange.