JOHN RUSKIN (continued 3)
Marguerite Paris translation
Le lecteur moderne a peut-être autant de peine à réaliser ces méthodes de locomotion primitives—qui datent pourtant d'hier—que celles des Saxons et des Goths migrateurs, et il ne se plaindra pas si j'entre dans quelques détails.
Les chevaux français, et en général tous ceux que l'on trouvait sur les grandes artères européennes, étaient de vigoureux chevaux de ferme, trottant bien, ayant du cœur, frustes de poil, et portant la queue longue; des chevaux gais, hennissant, toujours prêts à folâtrer entre eux à l'occasion; à part cela, faisant très sagement leur besogne, obéissant le plus souvent à la voix, la rêne n'intervenant que pour préciser l'ordre; le fouet, qui ne les effleurait jamais, ne servait par ses claquements retentissants qu'à traduire l'orgueil professionnel du postillon, à faire garer les voitures qui encombraient la route et à prévenir tous les habitants des villages que l'on traversait, que des personnages de distinction leur faisaient l'honneur de visiter leur pays. Règle générale, les quatre chevaux étaient menés par un seul postillon qui montait le limonier; mais si les chevaux étaient jeunes, ou le postillon inexpérimenté, un second postillon conduisait les chevaux de volée. Le plus souvent, on n'avait qu'un homme pour quatre chevaux; les chevaux étaient paisibles, l'homme qui s'enivrait rarement était ordinairement un très jeune homme, les hommes faits trouvant un meilleur emploi de leurs forces; un jeune cavalier, tant soit peu adroit, qui pouvait conduire de bonnes bêtes bien dressées, avait encore l'avantage de ne pas les charger. La moitié du poids du postillon, si ce n'est plus, était dans ses bottes, de larges bottes souvent jetées au travers de la selle comme deux seaux; le postillon, une fois les chevaux mis à la voiture, gagnait sa place par le timon et produisait ses jambes dans ses bottes.
Un personnage non moins important que le postillon, dans les voyages en poste, était le courrier ou, pour parler correctement, l'avant-courrier, dont la fonction consistait à précéder la voiture à cheval, et à faire préparer les relais de façon à perdre le moins de temps possible; poste de toute confiance, car c'était le courrier qui passait les marchés, payait les notes, évitait à ses maîtres mille soucis, sans compter la peine et la honte de massacrer le français ou toute autre langue. Un bon courrier savait quelle était la meilleure auberge dans chaque ville, et les chambres les plus confortables dans chaque auberge, de sorte qu'il pouvait écrire d'avance et les retenir il devait, s'il était intelligent, savoir ce qu'il y avait d'intéressant à visiter dans les villes que l'on traversait, et au besoin, par des moyens à lui, faire voir des choses rares, inaccessibles au vulgaire. Murray, que le lecteur ne l'oublie pas, n'existait pas dans ce temps-là; le courrier était un Murray privé, il devinait, quand il avait de l'esprit, ce qui devait vous intéresser tout particulièrement. Question de tact. Le courrier accompagnait les dames lorsqu'elles avaient des emplettes à faire, il les conduisait aux bons endroits, marchandant lorsqu'il le jugeait nécessaire. Enfin, il était lié avec tous les autres courriers sur la ligne et il pouvait vous nommer, pour peu que vous en eussiez la curiosité, les voyageurs de marque qui se trouvaient à l'hôtel en même temps que vous.
Mon père eût considéré comme révolutionnaire, c'eût été, à ses yeux, une sorte d'empiétement sur les privilèges de la noblesse de nous faire précéder par un courrier à cheval; très large d'ailleurs pour tout ce qui regardait le confort et l'agrément, il n'eût jamais consenti, par ostentation, à payer un cheval supplémentaire. On faisait commander les chevaux d'avance, quand c'était possible, par le postillon de quelque voiture partie avant nous, sinon, nous nous résignions à attendre le temps nécessaire pour qu'on les harnachât.
Notre courrier donc montait sur le siège de derrière, à côté d'Anne, et il nous était, dans l'accomplissement de toutes ses autres fonctions, aussi indispensable qu'agréable. Indispensable d'abord, étant donné que nous ne parlions que très peu le français, à peine assez pour demander notre route; lorsqu'il s'agissait de discuter des prix ou de demander des renseignements un peu détaillés, nous ne pouvions pas nous en tirer, même en France; en Suisse et en Italie, je ne saurais nous comparer qu'à un troupeau de moutons ou d'oies de passage. Indispensable aussi à la tranquillité de mon père qui, quoique très généreux de tempérament, avait horreur d'être surfait et refait. Il savait bien que le courrier touchait une commission, mais il savait aussi que son courrier ne se laisserait pas mettre dedans et il avait toute confiance en lui. Non par vanité, mais par goût et aussi pour le plaisir d'un changement, mon père aimait les grandes chambres, et ma mère, fidèle à ses habitudes, exigeait une propreté scrupuleuse; des chambres propres et spacieuses, implique une bonne auberge, et le premier étage. Mon père tenait aussi à la vue; il disait avec raison: «À quoi bon voyager, si ce n'est pas pour en voir le plus possible», ce qui voulait dire: le premier sur le devant. Mon père, délicat et très petit mangeur, avait besoin d'une cuisine soignée et ma mère n'admettait que la viande de premier choix; ce qui signifiait le dîner servi à part, rien du prix fixe, bien entendu. Enfin, mon père, bien que n'allant jamais dans le monde, aimait à côtoyer avec discrétion et sans s'imposer, cela va sans dire, les gens du monde, j'entends de la noblesse, car il méprisait les purs mondains, et il éprouvait un sensible plaisir à se dire que Lord et Lady un tel habitaient sur le même palier, et qu'à tout moment il était exposé à les rencontrer et à les croiser dans l'escalier. Salvador, dûment averti, ou ayant avec finesse deviné les petites faiblesses paternelles, lesquelles d'ailleurs ne pouvaient que le flatter, avait carte blanche pour tous les arrangements, locations, etc. Partout nous trouvions les meilleures chambres préparées, de bons chevaux attendant, et propriétaires et garçons chapeau bas à l'arrivée et au départ. Salvador donnait son compte toutes les semaines, et mon père le réglait sans jamais faire la plus petite observation.
À toutes ces conditions de confort et d'agrément, le moderne touriste à la vapeur doit, en imagination ajouter celle qui domine toutes les autres, ne jamais avoir à se presser, pouvoir partir à l'heure qu'on veut, et, si on est en retard, faire attendre les chevaux. En général, nous déjeunions à huit heures, et à neuf heures on se mettait en route. Entre neuf et trois de l'après-midi, à sept milles à l'heure, en comptant les relais et en ne nous pressant pas, nous faisions nos quarante ou cinquante milles dans la journée; nous dînions à quatre heures et, après dîner, j'avais encore le temps de faire une longue promenade solitaire et délicieuse; je rentrais exactement à sept heures pour le thé, après quoi je mettais au point mes esquisses et, à neuf heures et demie, au lit. Quand l'étape à fournit était particulièrement longue, on partait à six heures du matin et on faisait ses vingt milles avant le déjeuner, mais on s'arrangeait toujours pour arriver pour le dîner de quatre heures. Ce n'était que tout à fait exceptionnellement que nous faisions un second arrêt; alors nous dînions dans quelque jolie auberge de village et nous n'arrivions que pour le thé, après avoir fait quatre-vingt ou quatre-vingt-dix milles. Mais nous ne faisions ces longues trottes que lorsque nous voulions arriver pour le dimanche dans quelque ville-cathédrale ou quelque joli village des Alpes. Jamais nous ne voyagions le dimanche; mon père et moi, le plus souvent, nous assistions—en philosophes—à une messe matinale, et ma mère, uniquement pour nous faire plaisir (car j'ai rarement vu trace de curiosité féminine chez elle), nous accompagnait l'après-midi dans quelque promenade en voiture sur le Corso ou autre lieu profane. Mais ce que nous préférions à tout, c'était une promenade à pied aux environs d'un village dans les Alpes.
J'ai menacé mon lecteur, quelques pages plus haut, d'un complément de détails sur mes premières impressions en Suisse et en Italie en 1833. J'aurai aussi à parler de Calais. Je note ici seulement que nous avons remonté le Rhin jusqu'à Strasbourg où, en dépit de ses miracles d'architecture, j'étais déjà assez intelligent pour trouver que la cathédrale avait de la raideur, comme si elle eût été bâtie en fer; ce qui me fit le plus d'impression, ce furent les hauts toits et les riches façades de ses maisons de bois qui font déjà pressentir la Suisse et surtout de trouver encore intacte la vue si admirablement rendue par Prout à la 36e planche de ses Flandres et Allemagne. C'est dans le salon de l'hôtel, à Strasbourg, que nous tînmes conseil avec Salvador pour savoir si—c'était un vendredi après-midi—le lendemain nous pousserions jusqu'à Schaffhouse ou jusqu'à Bâle afin d'y passer le dimanche. Que de choses pour moi dépendaient de cette décision, si jamais quoi que ce soit «dépende» de quelque chose! Salvador inclinait à prendre la route directe qui suit le Rhin, ce qui nous permettait d'arriver aux Trois Rois à l'heure du coucher du soleil. Mais à Bâle, il fallait bien en convenir, il n'y a ni vue sur les Alpes, ni bruit de chutes d'eau. Salvador, pour être juste, nous avait honnêtement proposé une autre magnifique combinaison qui permettait de gagner, par la Forêt-Noire, les portes de Schaffhouse avant l'heure de leur fermeture.
La Forêt-Noire! la chute du Rhin à Schaffhouse! la chaîne des Alpes! à quelques heures. Nous y serions dimanche! Quel dimanche au lieu du dimanche ordinaire à Walworth et de la promenade dans les prairies de Dulwich! Mes véhémentes supplications finirent par l'emporter et, aux premières heures du jour, nous traversions au trot égal de nos chevaux le pont de bateaux de Kehl. Je vois encore dans la lumière grise du matin se dessiner la ligne sombre des montagnes de la Forêt-Noire qui se précisaient et s'élevaient à mesure que nous traversions la plaine du Rhin. «Portes des Collines» qui s'ouvraient pour moi sur une vie nouvelle, et qui ne devaient plus se fermer que lorsque s'ouvriraient les Portes des Collines d'où l'on ne revient pas.
Nous atteignîmes ainsi la partie basse de la Forêt-Noire, et pénétrâmes dans un vallon qui montait en pente raide; moins d'un quart d'heure plus tard, nous apercevions le premier «chalet suisse»[27].
Quelle signification pour nous tous, et pour moi quelle vision en quelque sorte prophétique! Il n'est pas un voyageur moderne qui puisse comprendre ce que cela voulait dire pour moi, dussé-je passer des années à le lui expliquer. Un hurlement de joie triomphante—semblable à tous les sifflets de locomotive s'échappant à la fois de la gare de jonction de Clapham—s'est élevé de toute l'imbécillité de l'Europe pour applaudir à la destruction de la légende de Guillaume Tell. Pour nous, chaque mot en était vrai, que dis-je! mythiquement éclairé d'une vérité surnaturelle, et là, sous les bois sombres, nous en retrouvions le témoignage visible, tangible et charmant sur le bois pourpre de mélèze, sculpté sous l'inspiration des joies de la vie rurale, de cette vie toujours la même, toujours immuable à l'ombre des grands pins sur le sol ancestral, dans la bénédiction ta sainte pauvreté et la paix de Dieu.
Ah! la légende de Guillaume Tell est détruite! Et vous avez creusé un tunnel sous le Gothard, vous voulez combler la baie de Uri—et c'est pour vous, pour l'amour de vous, que les grappes de raisin dans pressoir de Saint-Jacob ont rendu des gouttes de sang et que la massue de bois a renversé cheval et heaume dans le vallon de Morgarten?
Il est difficile d'imaginer l'époque déjà lointaine et bénie où la Suisse appartenait aux Suisses, et où les Alpes n'avaient été foulées par le pied d'aucun mortel. On ne connaissait pas encore la vapeur, si ce n'est à bord de certains bateaux qui ne s'aventuraient que lorsque le temps était calme (Y avait-il alors des paquebots qui traversaient l'Atlantique? Je ne m'en souviens plus). En tout cas, les routes de terre n'étaient point contaminées; et une fois que nous eûmes pénétré dans ce paradis des montagnes, nous circulâmes au milieu de ses vallées embaumées, de ses chalets blottis au fond de prairies étincelantes de rosée. Vers midi, nous atteignions des hauteurs moins fertiles; les côtes se faisaient plus abruptes; une ou deux fois, au relais, nous dûmes attendre les chevaux, si bien qu'au coucher soleil, il nous restait encore vingt milles à faire pour gagner Schaffhouse.
Il était plus de minuit lorsque nous arrivâmes aux portes de la ville; elles étaient fermées, mais le portier, que nous dûmes réveiller, consentit à les ouvrir, à les entr'ouvrir plutôt, car une de nos lanternes heurta la grille et fut brisée en mille pièces, comme nous pénétrions sous la voûte. Heureux privilège que d'entrer ainsi, comme en rêve, dans une ville du Moyen âge, fût-ce au prix d'une lanterne cassée, plutôt que d'y arriver bêtement dans la bousculade d'une gare de chemin de fer.
Je ne me souviens que très vaguement de la matinée du lendemain; j'imagine que nous dûmes assister au service dans une église quelconque, et très certainement une partie de notre journée a dû se passer à admirer les fenêtres en saillie sur des rues d'une propreté invraisemblable. Aucun de nous ne semble avoir eu l'idée qu'il fût possible d'apercevoir les Alpes sans faire quelque ascension, exercice trop profane pour un dimanche. Nous dînâmes à quatre heures comme d'ordinaire et, la soirée étant admirable, nous sortîmes pour faire un tour.
Nous avions prolongé notre promenade à travers la ville, le soleil était près de se coucher lorsque nous nous trouvâmes dans une sorte de jardin public situé, je crois, à l'ouest de la ville et d'où la vue embrasse tout le cours du Rhin et la plaine au sud et à l'ouest. Je regardais le pays découvert dont les larges ondulations se perdaient dans une brume bleue, comme j'aurais regardé de Malvern, par exemple, les perspectives du Worcestershire, ou de Dorking celles de Kent quand, tout à coup, que vis-je à l'horizon!
Nous n'eûmes pas un instant la pensée que ce pouvait être des nuages. C'était d'une pureté de cristal, cela se détachait sur le ciel en fines arêtes déjà teintées en rose par le soleil couchant. Cela dépassait tout ce que nous avions jamais pensé ou rêvé. Les murs de l'Éden perdu n'auraient pas eu plus de beauté et les murs, entourant le ciel, de la Mort sacrée, plus de solennité.
Est-il possible d'imaginer, pour un enfant d'un tempérament comme le mien, entrée dans la vie plus bénie! Ce tempérament, il est vrai, tenait à l'époque. Quelques années plus tôt, au siècle précédent, aucun enfant ne se serait intéressé aux montagnes comme je faisais, ni aux hommes qui les habitaient. Avant Rousseau, l'amour «sentimental» de la nature n'existait pas; et avant Scott, on n'avait pas l'idée d'un amour intelligent pour les «hommes de toutes classes et de toutes conditions», amour qui prend non seulement le cœur, mais la chair. Saint Bernard de Fontaine, contemplant le Mont-Blanc avec ses yeux d'enfant, voit au sommet la Madone. Saint Bernard de Talloires n'aperçoit pas le lac d'Annecy, il n'a de pensées que pour ceux qui sont morts entre Martigny et Aoste. Pour moi, le pays des Alpes était également beau par ses neiges éternelles et par le caractère de ses habitants et, ni pour moi-même, ni pour eux, je ne demandais la vue d'autres trônes dans le ciel que les rochers, d'autres esprits dans le ciel que les nuages.
C'est ainsi—dans un parfait équilibre moral et physique, le cœur ardent, mais sans nul désir d'être autre que je n'étais, d'avoir plus que je n'avais; ne connaissant des larmes que ce qu'il en faut pour faire de la vie une affaire sérieuse, sans en détendre le ressort; ayant à la fois assez de science et de sentiment pour faire de cette première vision des Alpes non seulement la révélation de la beauté sur la terre, mais la première page de son livre—que je quittai ce soir-là le jardin en terrasse de Schaffhouse avec mon destin arrêté, au moins dans tout ce qu'il aura eu de sacré et d'utile. C'est vers cette terrasse, et vers la rive du lac de Genève que, jusqu'à ce jour, reviennent et mon cœur et ma foi, à chaque élan qui les fait noblement vivre, et à chaque pensée qui m'apporte secours ou consolation.
Le matin qui suivit cette soirée de dimanche à Schaffhouse fut admirable; le ciel était sans nuages et nous nous fîmes conduire de bonne heure aux chutes. Dans la lumière du matin, nous revîmes la chaîne des Alpes, et nous connûmes, à Lauffen, ce qu'est une rivière alpestre. Au sortir des gorges de Balstall, j'eus de nouveau une vision inoubliable de la chaîne des Alpes, et ces aspects lointains, que le voyageur moderne ne soupçonne même pas, me firent apprendre et sentir plus que les merveilles vues de près à Thun et à Interlaken. Ce fut aussi un grand bonheur pour moi, que nous ayons pris, pour passer en Italie le plus majestueux des défilés, et que la première gorge des Grandes Alpes que j'aie vue ait été celle de la Via Mala, le premier lac d'Italie, le lac de Côme! Nous nous embarquâmes à Chiavenna, pour traverser le lac, et le dimanche suivant nous trouva à Cadenabbia. Après cela, de villa en villa jusqu'à l'autre extrémité du lac, et ensuite de Côme à Milan par Monza.
Sans que la saison fût avancée, nous étions déjà en plein été, et je conseillerai toujours pour une première visite en Italie, de choisir l'été. Ce fut un bonheur aussi, bien que mon cœur me portât vers les paysans suisses, que chez moi le goût des choses artificielles eût été formé par Turner dans l'Italie de Rogers. Le Lac de Côme, les deux villas au clair de lune, et l'Adieu m'avaient préparé à admirer ce qui vaut la peine de l'être dans les jardins en terrasses, les arcades de belles proportions, les grands murs blancs ensoleillés, qui n'ont en général qu'attrait factice pour les imaginations anglaises. Chez moi, ce goût était pour ainsi dire inné, grâce à Turner, et tout cela, dès le premier moment, me fut familier; j'admirais et je vénérais. Je n'avais aucune idée alors de l'élément mauvais, l'élément Renaissance, qui pouvait s'y mêler. J'y retrouvais ce qu'on m'avait dit être l'art divin de Raphaël et de Léonard; et mon ignorance des dates les associait aux personnages de Shakespeare; la villa de Portia, le palais de Juliette devaient leur ressembler.
J'ai toujours eu aussi, comme je l'ai noté dans l'épilogue de la nouvelle édition du deuxième volume des Modern Pointers, une perception très exacte des grandeurs, soit en fait de montagnes, soit en fait de monuments, une sorte d'exactitude joyeuse, si bien que je saisis du premier coup d'œil les vastes proportions des palais milanais, de la «montagne de marbre aux cent flèches», du Dôme, et comme je ne faisais pas encore la distinction entre le bon gothique et le mauvais, la richesse, la délicatesse des fines ciselures de dentelle qui se détachaient sur le bleu du ciel me transportèrent. Mais quelles extases lorsque, grimpant, et me promenant au milieu de ces merveilles, j'aperçus, entre les pinacles, le Mont Rose!
J'avais pourtant été préparé à cette apparition par l'admirable reproduction qui en avait été donnée à Londres un ou deux ans auparavant, dans une exposition dont j'ai, plus tard, vivement regretté la disparition—le panorama de Burford, dans Leicester Square—tentative de la plus haute valeur éducative et qui aurait dû être soutenue par le Gouvernement. J'avais admiré là un tableau charmant, d'une facture exquise, qui représentait le panorama vu du haut de la cathédrale de Milan; je ne pensais pas alors que je le verrais un jour et il m'avait ravi et étonné; mais être là aujourd'hui, y être réellement, tenait du miracle.
Nous eûmes encore le bonheur d'avoir un temps merveilleux tout le reste de la journée. Vers le soir, nous allions en voiture au Corso, qui, à cette époque, faisait le bonheur du beau monde de Milan comme le Parc chez nous, et d'où, avant la construction de la grande gare, on avait la vue, d'un côté, de toute la chaîne des Alpes, et de l'autre, de la belle cité dominée par son Dôme blanc. Puis le retour, en voiture découverte, dans le calme du crépuscule, à travers les longues rues silencieuses; la place du Dôme, sur les larges dalles de laquelle les roues glissaient sans bruit, augmentaient encore la sensation d'irréalité et d'émerveillement. Et cet air si pur, ce silence, la majesté environnante des Alpes que je venais de voir, la perfection—elle m'apparaissait telle alors—et la pureté de ce marbre immaculé qui se découpait contre le ciel! En ce monde toujours changeant, pouvait-on demander davantage en fait de bien apparemment immuable?
J'essaie autant que possible de ne pas influencer mon lecteur et de le laisser juge des événements que je m'efforce de raconter simplement; mais ici, l'on me pardonnera de souligner tout l'avantage que nous tirions de nos habitudes de sauvagerie pendant ce premier voyage sur le continent, où notre solitude se trouvait augmentée encore par notre ignorance des langues étrangères, et aussi par notre amour du confort. C'est une sensation particulièrement délicieuse, inconnue au touriste moderne plus ou moins frotté d'allemand et de français, de parcourir les rues d'une ville sans comprendre un mot de ce qui s'y dit; l'oreille conserve, vis-à-vis de toutes les voix, une impartialité absolue, le sens des mots ne gêne pas pour reconnaître si l'organe est dur, souple ou suave; tandis que l'attitude, le geste, l'expression du visage prennent la valeur qu'ils ont dans la pantomime; le moindre petit incident se transforme pour vous en opéra mélodieux ou bien en pittoresque de marionnettes à langage inarticulé. Songez aussi à tout ce que ce calme a de précieux.
La plupart des jeunes gens à notre époque et même des gens plus âgés, s'ils ont gardé quelque curiosité, sont plutôt, en voyage, en quête d'aventures que d'informations. Les choses ne les intéressent que dans leurs rapports avec leur moi. En fait, ils ne pensent qu'à eux, plus attirés par les gens de belle humeur que par les mélancoliques, et très occupés de très petites choses. Non que je prétende que notre isolement eût rien de méritoire, ni que je soutienne qu'il vaille mieux ne pas savoir d'autre langue que la sienne, mais l'ignorance qui est humble a ces avantages. Nous ne voyagions pas pour courir les aventures, pour faire de nouvelles connaissances, mais pour voir avec nos yeux et sentir avec nos cœurs. La sympathie fait découvrir dans l'humanité des profondeurs où il y a plus de vérité que dans les formules et les mots; et même dans mon propre pays, j'ai constaté que les choses qui m'ont causé le moins de déceptions sont encore celles que j'ai apprises en qualité de spectateur.

CHAPITRE VII
PAPA ET MAMAN
Les études, dont j'ai parlé plus haut, auxquelles je me livrai pendant cette année 1834, encore sous l'impression des émotions du voyage, m'entraînaient dans quatre directions différentes; il eût fallu, alors, bien peu de chose, le plus petit encouragement, pour fixer mon choix et m'engager dans l'une ou dans l'autre. C'était d'abord l'effort fait pour exprimer en vers des sentiments véritablement sincères en dépit de ce que leur expression accusait de vanité superficielle, et d'une forme bien cadencée quoique fort pauvre en idées. Il m'aurait été impossible d'expliquer le plaisir que je trouvais à contempler la mer ou à errer dans les landes, mais j'éprouvais une douceur infinie à moduler une plainte qui rappelait le murmure des vagues ou à jeter un cri comme celui du vanneau.
En second lieu, j'avais une vraie passion pour la gravure et pour les effets de surface et d'ombre auxquels elle se prête. Je n'ai jamais vu de dessins d'adolescent d'une facture aussi consciencieuse et d'une telle délicatesse de ligne; il y avait certainement en moi l'étoffe d'un bon graveur. Mais le destin en ayant décidé autrement, je déplore la perte que ce fut pour l'art de la gravure, moins toutefois que celle, déjà calculée ou plutôt incalculable, qu'avait faite en moi la géologie!
Venait en troisième lieu l'instinct passionné de l'architecture, bien que j'eusse été incapable de rien bâtir ou de rien sculpter, n'ayant aucun don d'invention; et je crois bien avoir fait dans cette branche tout ce que j'étais capable de faire.
Enfin, quatrièmement, il y avait l'instinct géologique toujours vivace, toujours renaissant, associé désormais aux Alpes. Pour mes quinze ans, je demandai que l'on me fît cadeau de l'ouvrage de Saussure, Voyages dans les Alpes, et je me mis méthodiquement à la rédaction de mon dictionnaire minéralogique à l'aide des trois volumes de Jameson (un livre précieux), en comparant ses descriptions aux spécimens du British Museum; j'écrivais les miennes, infiniment plus éloquentes et plus complètes, en caractères sténographiques extrêmement ingénieux et symboliques, qui me demandaient beaucoup plus de temps que l'écriture ordinaire, et dont il me fut impossible, plus tard, de relire un seul mot. Voilà les quatre points stratégiques qu'il eût été facile de fortifier, les dispositions qui ne demandaient qu'à être cultivées; et c'est le temps d'expliquer, autant que je le pourrai, avec les données que je possède, le caractère assez particulier et le génie de mes père et mère dont l'influence sur moi, dans ma jeunesse et pendant la plus grande partie de ma vie, a été plus considérable que toutes les circonstances extérieures, toutes les amitiés, toutes les directions, à l'Université ou dans le monde.
Une des choses qui ont pesé d'un poids immense et influé, non seulement sur ma méthode de travail, mais pensée, c'est que tandis que mon père, comme je l'ai déjà dit, me donnait le meilleur exemple de lecture poétique—je dis bien lecture, et non déclamation, chose qu'il méprisait et qui me déplaisait fort—ma mère voulait m'enseigner (elle avait tout ce qu'il fallait pour cela) une justesse absolue de diction et la plus grande précision d'accent en prose; elle m'a appris, dès que j'ai su parler, ce dont j'ai essayé plus tard de convaincre mes lecteurs: que la justesse de la diction implique la justesse de la sensation, et la précision de l'accent, la précision du sentiment.
Bien que ma mère eût été élevée en province chez Mrs Rice, elle l'avait été dans les principes les plus sévères de vérité, de charité, d'économie domestique; dans le respect scrupuleux de la langue anglaise qui, dans le milieu où elle vivait, était loin d'avoir conservé la pureté des eaux limpides de la Wandel. J'ai déjà dit qu'elle était la fille de la propriétaire, restée veuve toute jeune, de l'auberge de la Tête du Roi, qui, au moins, existait encore il y a un an ou deux. L'un des côtés de la maison donnait sur la place du Marché de Croydon et la porte d'entrée ouvrait sur une ruelle en pente, impraticable aux voitures, et qui relie la rue Haute à la Ville basse.
Élevée en pleine agora de Croydon, entendant parler son dialecte, ma mère, telle que je la vois aujourd'hui, devait être, dans sa jeunesse, une jeune fille extrêmement intelligente, très pratique et naïvement ambitieuse; elle fut toujours sans effort à la tête de sa classe et profita en conscience de tous les avantages que l'institution provinciale et sa modeste maîtresse pouvaient lui offrir. Je ne l'ai jamais, à aucune époque de sa vie, entendue se plaindre, tout au contraire, de l'éducation qu'elle avait reçue.
J'ignore pour quelles raisons ma mère alla vivre à Édimbourg avec mon grand-père et ma grand'mère. Ils émigrèrent bientôt après dans la maison de Bower's Well, sur le versant de la colline de Kinnoull, au-dessus de Perth. J'ai été d'une indifférence stupide à l'égard de l'histoire de ma famille tant qu'il m'eût été facile de la connaître; et ce n'est guère que depuis la mort de ma mère que j'ai eu envie de savoir ce qu'elle seule aurait pu me dire!
Ce changement de vie entraîna certainement un changement de milieu; en Écosse, ma mère se trouvait dans une sphère supérieure, un monde de gentlemen et de ladies quelquefois un peu excentriques, le plus souvent pauvres, mais enfin, de gentlemen et de ladies. Elle a dû se développer, devenir une grande belle jeune fille au visage à la fois doux et énergique, une maîtresse de maison accomplie, d'une tenue irréprochable, et réservée jusqu'à la pruderie, mais une pruderie naturelle, si l'on peut dire, inviolable et jamais agressive. Je n'ai jamais entendu un mot révélant un sentiment un peu vif, fût-ce de simple admiration, ayant troublé la sérénité de son règne en Écosse. Pourtant, j'ai remarqué qu'elle ne prononçait pas sans un tant soit peu d'embarras devant mon père, et non sans plaisir devant les autres, le nom du Dr Thomas Brown. Que le Dr Brown, professeur de philosophie morale, hôte assidu de ma grand'mère, aimât à causer avec Miss Margaret, cela suffit à prouver quelle place elle tenait dans le monde d'Édimbourg; mais elle ne négligeait pas pour cela les devoirs de sa charge, qu'elle ne remplissait que trop scrupuleusement.
Un jour qu'habillée pour le dîner elle avait couru à la cuisine jeter un dernier coup d'œil, la vieille Mause, qui tenait une poêle à la main, avait, par inadvertance, ait une grosse tache sur la jolie robe blanche de sa jeune maîtresse; et comme il paraît que celle-ci la réprimanda avec trop peu de résignation aux voies de la Providence en cette matière, Mause s'était écriée en branlant la tête: «Ah! Miss Margaret, vous êtes comme Marthe, vous vous empressez et vous vous doublez dans le soin de beaucoup de choses[28].»
À l'époque où ma mère, dans la fleur de sa vie, à vingt ans, était une sorte de Desdémone, occupée la plus haute philosophie morale «tout en ne négligeant pas les affaires du ménage», mon père était un adolescent de seize ans aux yeux noirs, actif, spirituel et vibrant. Margaret était pour lui une sorte d'institutrice, et une confidente révérée et admirée sans mesure, aimée avec sérénité, à laquelle il éprouvait le besoin de dire ses secrets, de conter ses grandes mais très fugitives passions, et à laquelle il demandait conseil, en toutes circonstances.
Mon père avait décidé, dès cette époque, d'entrer dans commerce, sans pourtant abandonner ses études. Il avait appris le latin, qu'il savait bien, sous la noble direction d'Adam à l'École supérieure d'Édimbourg; en même temps, sous l'influence alors vivante et prépondérante de Sir Walter Scott, tous les coins de sa ville natale s'idéalisaient, s'imprégnaient de pure poésie des souvenirs historiques les plus nobles qui aient jamais sanctifié et hanté les rues d'une brillante capitale. Je n'ai ni le temps, ni le désir d'allonger encore mon récit en mettant sous les yeux du lecteur des lettres, manie détestable de nos biographes modernes qui se plaisent à confondre la conversation par lettre avec le fait vivant. Cependant, il faut lire cette lettre du Dr Thomas Brown à mon père, écrite en une heure décisive, et qui témoigne de la situation qu'il occupait déjà parmi la jeunesse d'Édimbourg. Elle souligne de façon bien saisissante certains côtés de son caractère qui ont eu par la suite une grande importance pour lui et pour moi:
«8, N. St. David's Street, Edinburgh,
18 février 1807.
«Cher Monsieur, la date inscrite en tête de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me demander conseil au sujet de vos études littéraires,—conseils dont un «proficient» comme vous n'a guère besoin—me remplit de confusion. Il m'a été vraiment impossible d'y répondre plus tôt et je vous supplie de croire que ce retard ne vient pas d'un manque d'intérêt pour vos progrès intellectuels. Vous n'étiez encore qu'un enfant que je me félicitais déjà de votre jeune ardeur, de vos progrès et, autant pour vous que pour votre excellente mère, je m'intéressais à vous, persuadé d'ailleurs que, quelle que fût la profession que vous adopteriez, vous vous y distingueriez.
«Vous semblez regretter, et je crois que vous avez tort, le temps que vous avez consacré aux lettres. Je ne le regrette pas. Vous avez senti, j'en suis sûr, combien de telles études ajoutent au raffinement des manières et du cœur; c'est là, pour l'homme qui ne tient pas à être, avant tout, un homme de science, un des principaux bienfaits de la littérature. N'oubliez pas qu'il est très différent de travailler professionnellement ou simplement pour orner son esprit. Dans le monde où vous êtes destiné à vivre, vous entendrez nommer cinquante écrivains pour un savant. Ces études ont encore le grand avantage, à moins vraiment qu'il n'y ait abus, de ne vous faire jamais taxer de pédanterie; et je ne saurais en dire autant des autres branches de la science. Et, sans doute, il y a quelque danger à lire poésie et romans avec gloutonnerie, à y consacrer les heures qui devraient être réservées aux affaires, mais je sais que vous n'êtes pas homme à perdre ainsi votre temps. Il existe pourtant une science, la préféré et la plus grande de toutes pour les hommes en général, et les hommes d'affaires en particulier: c'est l'économie politique. Vous devriez vous tourner ce côté. C'est la science de votre profession, science qui contre-balance les——(mot oblitéré par le cachet) et les habitudes mesquines que cette profession développe quelquefois; science à laquelle il faut toujours faire appel lorsqu'il s'agit d'affaires, ou commerciales, ou financières. Un commerçant qui connaît bien l'économie politique sera en état de donner des impulsions nouvelles, de diriger ses confrères; sans connaissances en économie politique, il ne sera jamais qu'un vulgaire marchand. Ne perdez donc pas un jour pour vous y mettre, procurez-vous un exemplaire la Richesse des Nations, d'Adam Smith, lisez et relisez cet ouvrage avec attention; je suis sûr que vous y trouverez le plus grand plaisir. En vous donnant ce conseil, je vous traite en marchand; puisque telle doit être votre profession dans la vie, l'important, étant donné qu'il s'agit d'un nouveau profit à tirer, c'est de voir s'il doit contribuer à faire de vous un marchand distingué et honorable, personnage considérable dans un pays comme le nôtre. À votre point de vue, dans le monde que vous êtes destiné à fréquenter, les sciences physiques ne peuvent avoir, pour vous, qu'un intérêt très secondaire. En dehors de la chimie, elles demandent toutes une préparation mathématique plus complète que celle que vous avez; et encore la chimie exige-t-elle des travaux de laboratoire, une série d'études pratiques et méthodiques. Cependant, si vous aviez occasion, à Londres, de suivre quelques cours de chimie, ce serait excellent; en ce cas, je vous conseillerais de vous procurer soit l'ouvrage du Dr Thomson, soit celui de Mr Murray, cela vous préparerait à l'enseignement du professeur. Même de la physique il est bon d'avoir un aperçu général, quelque superficiel qu'il soit, et bien que, sans les mathématiques, vous ne puissiez aller bien loin, je vous engage à en acquérir quelques notions. Lisez l'Économie de nature, de Gregory; ce n'est pas un très bon livre, il n'est pas sans erreurs, mais c'est encore le meilleur ouvrage de vulgarisation que nous possédions et il est suffisamment exact pour ce que vous voulez en faire. Souvenez-vous, toutefois, que s'il vous est permis de n'être qu'un philosophe de la nature superficiel, il ne vous est pas permis de n'avoir pas de connaissances sérieuses en économie politique.
«Autre chose encore. Je vous supplie de ne pas négliger l'étude des langues. Pour les langues modernes, il n'y a pas grand danger, vous serez forcé de les entretenir, ne fut-ce qu'à cause de vos affaires; mais les affaires commerciales ne se traitent pas en latin et vous pourriez l'oublier. Sans parler de la perte irréparable qu'il y aurait pour vous à ne pas jouir des admirables écrivains qui ont écrit dans cette belle langue, le latin est le complément nécessaire de la culture d'un gentleman et il a, en lui-même, une valeur intellectuelle trop haute pour qu'on y renonce de gaieté de cœur.
«Adieu, mon cher Monsieur. Recevez les compliments de tous les miens et croyez à mon désir de vous être utile.
«Votre ami sincère,
«T. Brown.»
On peut aisément s'expliquer que le jeune homme auquel un homme dans la position de Brown adressait une pareille lettre inspirât à sa jeune cousine de Croydon plus de respect que n'en accorde généralement à un écolier une jeune fille de quelques années plus âgée que lui.
Ces relations de cousinage et d'amitié se poursuivront ainsi sans que surgît, ni d'un côté ni de l'autre, la pensée de liens plus intimes, jusqu'au jour où mon père, alors âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, après divers noviciats à Londres, songea à s'y fixer et à commencer les affaires à son compte. Il s'était dit, maintes fois, que Margaret, car il n'en faisait nullement l'héroïne d'un roman sentimental, serait pour lui la meilleure des femmes, et très tranquillement, mais très résolument aussi, il lui demanda si elle pensait qu'ils pourraient être heureux ensemble, et si elle consentait à attendre qu'il fût en situation de l'épouser.
La jeune institutrice d'antan ne dissimula pas la joie qu'elle ressentait; elle ne dit pas, comme l'Agnès Wickfield, de Copperfield, qu'elle l'avait aimé toute sa vie, mais convint qu'il était très doux qu'il lui fût permis de l'aimer aujourd'hui. Le sentiment que lord Colambre éprouve pour Grace Nugent dans l'Absent, de Miss Edgeworth, ressemble beaucoup à celui qu'éprouvait mon père pour ma mère, avec cette différence que lord Colambre était un amant plus passionné. Mon père a mis dans le choix de sa femme la même espèce de décision, de sérénité calme que je l'ai vu mettre, plus tard, dans le choix de ses employés.
Ce fut alors pour les deux jeunes gens une période de bonheur très doux; ma mère était, sans contredit, la plus éprise des deux: John s'appuyait sur elle avec confiance, il comptait sur sa tendresse et sa raison. Mais ni l'un ni l'autre ne permirent jamais à leurs sentiments de dégénérer en passion chagrine ou impatiente. L'amour, chez ma mère, se manifestait surtout par ses efforts persévérants pour cultiver son esprit, former ses manières, se rendre digne d'être la compagne d'un homme qu'elle jugeait très supérieur à elle; chez mon père, par l'ardeur qu'il mettait au travail, car son mariage dépendait du succès de son entreprise; il fut un fiancé exemplaire, il épargna toujours à ma mère toute anxiété inutile et ne lui donna jamais le plus léger motif de déplaisir.
Les fiançailles se prolongèrent ainsi pendant neuf années; au bout de ce temps, les dettes paternelles étant payées et mon père se trouvant à la tête d'une maison de commerce qui prospérait, les fiancés, qui n'étaient plus alors de très jeunes fiancés, se marièrent à Perth un soir, après souper, sans que même les servantes de la maison se doutassent de rien. Elles devinrent ce qui s'était passé en voyant, le lendemain, John et Margaret partir ensemble en voiture pour Édimbourg.
Lorsque je jette un coup d'œil en arrière, rien ne m'étonne plus que mon manque de curiosité à l'égard de tout ce passé. Comment, lorsque ma mère revenait avec complaisance sur les circonstances de ce mariage si soigneusement tenu secret, n'ai-je jamais demandé: «Pourquoi tant de mystère, mère, pour un mariage attendu depuis si longtemps et que tous vos amis, des deux côtés, désiraient?»
Je n'avais, jusqu'ici, songé à rien écrire sur moi ou les miens en dehors de quelques faits et dates consignés au jour le jour. J'ai ainsi très légèrement, je dirais aujourd'hui très irrespectueusement, négligé les éditions de ma famille. «À quoi bon? me disais-je, tous sommes ce que nous sommes, et nous serons ce nous nous serons faits.»
De même, jusqu'en ces derniers temps, j'avais toujours considéré que mes parents, touchant leur bonheur et leur mariage, avaient agi fort sagement et devaient être imités. Cependant, je ne voudrais pas que le lecteur s'imaginât que ce que j'ai pu écrire, ici ou là, sur les avantages des longues fiançailles, se rapportait à celles, particulières, de mes père et mère. Il m'est difficile de juger du degré d'héroïsme et de patience que cette attente exigeait des deux côtés; je sais seulement que, pour ce qui est de moi, j'en eusse été incapable et je crois bien que ce n'était pas très raisonnable. Car, pendant ces longues années d'attente, la santé de mon père s'altéra; puis, ayant commencé la vie si tard, ils durent la quitter tous deux, abandonnant leur enfant au moment où il commençait à justifier les espérances que dans leur tendresse ils avaient conçues pour lui.
Si je me suis laissé aller à conter ici le roman de mon père et de ma mère et le peu que je sais des épreuves et des vertus de leur jeune temps, sans me soucier des dates, c'est que j'imagine que mon récit n'en sera que plus complet si j'écris à mesure que les souvenirs me reviennent et sans m'astreindre à l'ordre chronologique des faits. J'y suis venu en cherchant à m'expliquer comment ma mère avait acquis cet art consommé de lecture. C'est que, pendant ces longues fiançailles, elle ne s'était jamais lassée de travailler à perfectionner son éducation première: efforts secondés et infailliblement dirigés par une pureté de cœur et de conduite naturelle—ou, par son intensité, je pourrai bien dire surnaturelle—qui la portait toujours à faire ses délices du langage juste et clair dans lequel seul se traduisent les belles choses. La foi absolue de ma mère dans la vérité littérale de la Bible m'a mis, dès que j'ai été capable de réfléchir, en présence du monde invisible, et a exercé mes facultés d'analyse sur les questions de conscience, de libre arbitre et de responsabilité que l'on tranche d'ordinaire sans hésiter dans l'innocence de la jeunesse et que, plus tard, l'homme hébété par les idées reçues, souillé par les péchés du monde extérieur, n'aborde que l'esprit prévenu. La mélancolie même du dimanche, ses prohibitions, les doctrines du Pilgrim's Progress, de la Holy War et des Embruns, qui pesaient si lourdement sur cette septième partie de mon temps, me furent bienfaisantes, car c'était vraiment la seule contrainte, la seule forme de vexation que j'eusse à supporter; bien légères épreuves, compensées par la gaieté, le calme d'un intérieur où la vie commune était douce, où tout se passait en joie et en paix. La santé de mon père, altérée par tant de dures années de travail solitaire, réclamait impérieusement le calme. Timide à l'excès dans le monde, et cela d'autant qu'il se sentait plus de moyens, plus d'idées et qu'il avait très nettement le sentiment de ne pouvoir les exprimer, il était, au contraire, plutôt autoritaire et en tout cas très à son aise en affaires. Il allait à son bureau tous les matins, réservant l'après-midi au repos et à la famille. Sa finesse, sa décision, des principes inflexibles qui entraînaient une manière de tout traiter en plein jour lui enlevaient toute inquiétude, de sorte que son travail était plutôt un amusement qu'un souci. Ses capitaux étaient placés à la Banque ou aux entrepôts de Sainte-Catherine sous la forme de fûts remplis du meilleur xérès et assurés aux compagnies les plus solides. Son associé, Mr Domecq, un fier Espagnol, d'une honorabilité scrupuleuse, avait en lui la confiance la plus absolue se conformait exactement à toutes ses indications en ce qui touchait le marché de Londres. Les lettres pour l'Espagne indiquaient donc brièvement que le public, cette année, demandait du vin vieux ou jeune, blond ou chaud; les lettres aux clients n'étaient pas moins brèves: on leur disait, sans phrases, que s'ils trouvaient à redire au vin qu'on leur fournissait, c'est qu'ils n'y entendaient rien, et que s'ils réclamaient une prolongation de crédit il était impossible de la leur accorder. Ce laconisme un peu rébarbatif était compensé par les soins que mon père mettait à exécuter les ordres de ses correspondants et par la déférence qu'il leur témoignait en allant, lui-même, prendre leurs commandes. Dans les visites aux clients, il déployait infiniment de savoir-faire, de tact, de courtoisie et aussi beaucoup de patience; et la confiance qu'il inspirait aux marchands au détail de province était d'autant plus grande qu'ils le voyaient plus juste, plus sincère dans son appréciation du vin des maisons rivales de la sienne; en même temps la finesse de son palais lui permettait de triompher de toutes les épreuves auxquelles le client le plus soupçonneux pouvait le soumettre. Il arrivait aussi, lorsque de gros clients venaient en ville, que mon père fît trêve à nos habitudes de sauvagerie et les priât de venir dîner à Herne Hill. Tout gamin, je détestais déjà ces agapes commerciales et je m'étais fait—en notant avec soin les conversations lorsque, par hasard, elles ne roulaient pas sur le vin—une assez pauvre opinion de la mentalité commerciale comme telle, opinion que je n'ai jamais eu aucune raison de modifier depuis.
Quant à nos voisins de Herne Hill, nous ne les voyions pas, à une exception près, dont j'aurai à parler par la suite. Ils appartenaient pour la plupart au haut commerce de Londres, et avaient peu de sympathie pour les façons de vivre surannées de ma mère et encore moins pour les sentiments romantiques de mon père.
Autre raison, sans doute, pour que nous nous refusons à frayer avec nos voisins, c'est que pour la plupart ils étaient beaucoup plus fortunés que nous et portés à faire étalage de leur richesse. Mes parents, au contraire, vivaient simplement, n'avaient pas de domestiques mâles[29], s'éclairaient avec des chandelles dans des bougeoirs en plaqué, et n'avaient ni jardinier, ni chevaux, ni voiture. Nos voisins, tout boutiquiers ils étaient, avaient par contre une nombreuse suite de laquais, de la vaisselle plate, des jardins admirables, des serres et des carrosses conduits par des cochers en perruque poudrée. Quelques-uns de mes lecteurs se demanderont peut-être si cette froideur dans nos relations était uniquement de notre fait. Ce qui est certain, c'est que mon père avait trop d'orgueil pour accepter des invitations qu'il n'aurait pu rendre, et que ma mère ne se souciait pas d'aller à pied poser des cartes chez de belles dames qui venaient en calèche à sa porte.
Protégée par ces austérités monacales et cette fierté aristocratique contre les pièges et les distractions du monde extérieur, ma vie d'enfant était aussi réglée que celle du petit oiseau qui sort du nid l'est par le lever et le coucher du soleil. Peut-être mes lecteurs s'étonneront-ils que ce soient ces années de calme monotone et de solitude qui m'aient laissé les meilleurs souvenirs! L'arrivée de ma cousine Mary, son installation à la maison coïncida avec l'entrée en scène des professeurs dont j'ai déjà parlé; et ces changements dans l'emploi de mes journées, s'ils en augmentaient l'intérêt, en troublaient aussi la quiétude. Les succès au collège ou à l'université, que mes maîtres faisaient briller à mes yeux, me semblaient d'assez tristes mobiles, un peu bas même, comparés aux reproches pleins de tristesse de ma mère, ou à un simple compliment tombé de ses lèvres; quant à Mary, quoique d'une nature modérément enjouée et d'un caractère facile et aimable, son deuil d'orpheline ne pouvait que jeter une certaine tristesse dans notre intérieur, en troubler l'harmonie, ne fût-ce que par la différence toute naturelle que l'on sentait dans la tendresse que ma mère portait à son fils et celle qu'elle portait à sa nièce.
Bien que je me sois étendu par reconnaissance sur les joies et les avantages de notre vie solitaire, je prie mes lecteurs de ne pas croire que je préconise pour tous les enfants semblable éducation familiale aux portes de Londres. Mais un autre bienfait que j'en ai tiré et dont je n'ai pas encore parlé, c'est la perception subtile, le sentiment intense de la beauté de l'architecture et du paysage du continent, que je dois certainement à cette habitude de trouver le bonheur entre les quatre murs de briques de notre petit jardin; de subir avec résignation ce qu'un faubourg et plus encore une chapelle non-conformiste de Londres pouvait avoir d'esthétique. Celle du Dr Andrews était d'un type aussi caractérisé dans son genre qu'une basilique romaine dans le sien—longue grange de forme rectangulaire au plafond plat, avec des fenêtres cintrées en briques et des petits carreaux enchâssés dans du plomb, qui rappelaient vaguement, comme dessin, une toile d'araignée; de chaque côté, une galerie soutenue par de grêles piliers de fer; des bancs, séparés les uns des autres par des cloisons de bois blanc bien fermées par des portes du même bois, à loquets de cuivre. Les bancs occupaient toute la longueur de la grange, à l'exception de deux passages latéraux où courait un tapis de paille fessée; au milieu, la chaire se dressait dans un sublime isolement, presque au centre, un peu en avant de la balustrade de l'autel, lourde boîte lambrissée, portée très haut sur quatre pieds et ornée d'un épais coussin de velours cramoisi, garni aux coins de glands d'or, ce qui était une source de grande distraction pour moi: quand le sermon m'ennuyait par trop, je m'amusais à suivre le jeu des lumières, les reflets et les ombres parmi les plis chatoyants du velours, lorsque le pasteur, dans l'ardeur de son argumentation, l'enfonçait à coups de poing.
Imaginez le changement de décor, d'un dimanche à l'autre, entre le service du matin dans cette bâtisse vulgaire, au milieu des petits boutiquiers de Walworth endimanchés: la femme de notre plombier, la bonne grosse Mrs Goad, qui occupait le banc devant nous et qui prenait des airs sévères quand nous arrivions et que le service était commencé; imaginez le changement entre cela et la grand'messe dans la cathédrale de Rouen, avec sa nef pleine de paysannes portant tous les types de coiffes blanches d'une bonne moitié de la Normandie.
Le contraste n'était pas moins merveilleux, moins enchanteur, entre l'architecture bourgeoise qui m'était familière et celle de Flandre ou d'Italie. La maison de commerce de mon père, située au centre de Billiter Street, qui a été démolie il y a quelques années, rayée du plan cadastral aussi bien que de la mémoire des hommes, était un échantillon parfait de ce qu'il y avait de bienséant dans une cité anglaise. Aujourd'hui les façades de nos maisons sont de véritables réclames, nous dépensons des centaines de mille francs pour arborer un masque et dissimuler nos banqueroutes. Mais, au temps de mon père, on faisait les affaires et on bâtissait encore honnêtement. Son «office» se composait d'une pièce de cinq mètres sur six, ornée des tables-bureaux de ses deux employés et d'une petite armoire où l'on enfermait les échantillons de xérès; en face, une autre pièce plus grande, où l'on recevait les clients de distinction et où mon père pouvait se faire servir une côtelette s'il était retenu en ville. Le rez-de-chaussée de la maison était occupé par MM. Wardell et Cie. d'aimables gens qui faisaient aussi, si je m'en souviens bien, le commerce des vins, mais au détail. Pas d'autre avis qu'une plaque de cuivre discrète sous la sonnette: «Ruskin, Telford & Domecq», où les noms des trois associés brillaient, dûment astiqués par la seule servante de la maison, la vieille Maisie—diminutif affectueux, je crois, de Marion (en anglais Marianne) comme Mause de Mary—Le soin de toute la maison, une maison à trois étages avec des greniers, lui incombait; peut-être se faisait-elle aider par une femme de journée pour les gros ouvrages, mais en tout cas elle faisait la cuisine, ouvrait la porte et introduisait les visiteurs de distinction, les dits visiteurs étant tenus, bien entendu, de s'annoncer avec plus ou moins de fracas, selon leur rang dans le monde. Les employés de la maison et leurs pareils tiraient la sonnette (autour de laquelle l'astiquage journalier avait fait une belle coupe transversale à travers les nombreuses couches annuelles de peinture, me rappelant ainsi les stries de l'agate), et le principal commis, sans se déranger, au moyen d'un mécanisme ingénieux soulevait le loquet.
Ce modeste établissement était situé, comme je l'ai dans Billiter Street, une rue étroite qui n'avait pas six mètres de large et où deux haquets de brasseur, rasant la muraille, avaient peine à passer. Je me demande même si ce miracle pouvait s'accomplir tout du long; cette rue était plutôt une sorte de tranchée entre des maisons à trois étages, en briques savamment ignées et jointoyées, et qui n'offrait au passant d'autre avertissement que l'excellent briquetage des murs et des linteaux des fenêtres.
Type représentatif, je le répète, des constructions de ce quartier de Londres, du Mansion House jusqu'à la Tour où le pittoresque du quartier bas m'était entièrement défendu, dans la crainte que je ne me pissasse choir dans les bassins des Docks; mais en y joignant les rues de Fenchurch et de Leadenhall Street, qui représentaient pour moi le grand genre du haut commerce britannique, le lecteur peut s'imaginer l'effet que firent sur mon imagination les fantastiques pignons de Gand ou les cours intérieures de Gênes plantées d'orangers.
Je ne m'explique pas par quel miracle de résignation, après les émotions de nos courses à l'étranger, nous pouvions nous retrouver avec une joie tranquille, mon père à son bureau en face du mur de briques de la brasserie, et moi dans ma niche, à côté de la cheminée du salon. Mais, pour l'un comme pour l'autre, les occupations régulières, la douce monotonie, les rites sacrés du home nous étaient plus précieux encore que toutes les ferveurs de la découverte, le ravissement en face de certaines scènes d'une incomparable beauté. De très bonne heure, j'ai compris que le plaisir de la nouveauté est de peu de durée, que la beauté, inépuisable en elle-même, épuise au bout d'un certain temps les joies et l'enthousiasme, et que les philosophes ne nous ont pas dit assez au contraire que le home, la maison, la vie sainement réglée sont toujours pleins de délices. Ah! l'émotion, le frisson joyeux qui me faisait battre les tempes, qui me bouleversait le cœur lorsque, après une absence, fût-elle d'un mois ou deux, j'apercevais le sommet de Herne Hill—et je guettais chaque tournant de la route, chaque branche des arbres familiers—émotion qui, pour être moins accablante, moins profonde, faisait vibrer de façon plus intime les fibres de mon âme; joies que je préférais aux joies que me donnaient les pays étrangers, ou même les parties de mon propre pays nouvelles pour moi. Pour ma mère, les soins de sa maison, ses lectures avec Mary et moi, une petite causette par-ci par-là avec Mrs Gray, mais surtout les préparatifs pour le retour de mon père, et la douce perspective de la soirée en famille, valaient toutes les merveilles du monde, des pôles à l'équateur.
C'est ainsi que nous rentrâmes—tout pleins d'idées nouvelles, mais toujours fidèles aux anciennes—vers la fin de l'année 1833, pour goûter en joie le repos du logis. Hélas! un malheur que nous ne pouvions pas prévoir nous menaçait.
Tous les jours, à Cornhill, Charles se faisait aimer davantage. Comment un garçon, qui vivait tout le long jour à Londres, pouvait-il garder des joues si roses, les cheveux bouclés d'un jeune Achille et toute la gaîté de sa mère, la chère tante de Croydon: cela me paraît inconcevable, mais le fait est qu'il combinait dans une rare perfection l'entrain de Jin Vin avec sérieux de Tunstall; son cœur n'était troublé par les charmes d'aucune Margaret, car son patron, hélas! n'avait pas de fille, mais seulement un fils: si bien que lorsque Charles scrutait l'avenir, comme tout bon apprenti doit le faire, il ne voyait dans la maison d'autre perspective qu'une place de caissier ou de premier commis. Son frère aîné, celui qui lui avait appris à nager en le jetant la tête la première dans le canal Croydon, réussissait dans le commerce, en Australie et appelait pour l'associer à ses affaires ce frère qui avait toujours été son préféré. Il fut donc décidé que Charles partirait. Les vacances de ce Noël de 1833 se traînèrent tristement, car j'avais beaucoup de chagrin du départ de Charles et Mary plus encore; quant à mon père et à ma mère, bien qu'en vérité ils n'aimassent que moi au monde, la pensée que Charles s'en allait au loin les attristait et ils ne s'y résignaient que parce que très sincèrement, croyaient que c'était pour son bien. Toute l'affaire d'ailleurs fut décidée, l'équipement de Charles acheté, son passage payé, les recommandations faites au capitaine en moins de quinze jours. Lui partit pour Portsmouth rejoindre son bâtiment, cœur tout joyeux. Une lettre nous apprit bientôt qu'il était à l'ancre au large de Cowes, mais que navire ne pouvait mettre à la voile en raison du vent d'ouest. Et les courriers succédaient aux courriers, le vent ne s'apaisait pas. Nous aimions le vent d'ouest, c'est un vent délicieux, mais nous trouvions qu'il prolongeait tristement les adieux. Cependant Charles écrivait qu'il s'amusait beaucoup et nous savions par le capitaine qu'il était déjà au mieux avec tous les matelots du bord sans compter les passagers.
Le vent soufflait toujours de l'ouest! Combien dura cette attente, je ne m'en souviens plus; dix, quinze jours peut-être. Enfin, un jour ma mère et Mary étaient allées en ville avec mon père pour faire quelques emplettes ou voir une exposition, et j'étais resté à la maison, très agréablement occupé à je ne sais plus quoi. Les entendant rentrer, je courus au-devant d'eux et je commençais à raconter combien je m'étais amusé lorsque je les vis, figés comme des statues, mon père et ma mère l'air très grave; Mary regardait par la fenêtre la plus éloignée de la porte. Comme je continuais mon récit, elle se retourna soudain, le visage baigné de larmes, se baissa vers moi et j'entendis cette phrase coupée par un sanglot: «Charles est parti».
Le vent d'ouest avait continué de souffler et, la veille, il avait soufflé en tempête: il s'était élevé une forte brise comme celle qui chasse les nuages et fait écumer les vagues autour des récifs dans le Gosport de Turner.
Le navire envoyait son canot à terre pour chercher de l'eau, un petit côtre, je crois, en tout cas un bateau à voile. La mer était grosse et les matelots, avec un ou deux passagers, avaient eu quelque difficulté à embarquer. «Voulez-vous me permettre d'y aller aussi? demanda Charles au capitaine qui surveillait le départ.—Vous n'avez pas peur?—Je n'ai jamais eu peur de rien», fit Charles, et il sauta dans l'embarcation. Le canot n'était pas à cinquante mètres qu'il chavirait. Une flottille de petites barques l'entourait, comme une nuée de moucherons en été. Elles s'élancèrent à force de rames. Tout le monde fut sauvé, excepté Charles qui coula comme une pierre (22 janvier 1834).
Nous connûmes ces détails petit à petit. Au premier moment, nous nous refusions à croire à notre malheur, nous espérions qu'il avait été recueilli par un bateau et emmené en pleine mer. Mais, quelques jours plus tard, on retrouvait son corps que les vagues avaient rejeté sur la grève de Cowes. Son pauvre père alla lui rendre les derniers devoirs. La triste cérémonie terminée, quand il eut recueilli tous les détails de l'affreuse aventure, car le bateau était toujours à l'ancre, il vint à Herne Hill pour raconter à «petite tante» ce qui s'était passé. (Le vieillard appelait toujours ma mère «petite tante», la petite tante de Charles.) C'était le matin, dans la pièce du devant; ma mère tricotait à sa place accoutumée, près du feu; moi, je dessinais ou je lisais dans mon coin. Mon oncle raconta le tragique événement avec ce calme, ce ton tranquille, qui est caractéristique chez les gens du peuple en Angleterre. À la fin seulement, quand il eut tout dit, il éclata en sanglots. Je l'entends encore—j'entends ses derniers mots: «Ils ont rattrapé sa casquette, sa casquette qui était sur sa tête, mais ils n'ont pas pu sauver.»

CHAPITRE VIII
VESTER, CAMENÆ[30]
Après la mort de Charles, les portes de mon cœur, qui s'étaient entr'ouvertes un instant, se refermèrent. La vie monotone, un peu personnelle, de Herne Hill continua sans qu'il se passât cette année-là rien qui mérite d'être retenu, encore moins d'être raconté. Cependant, mes parents firent une nouvelle tentative pour me donner un camarade, un bon camarade auquel je suis redevable de beaucoup plus de choses que je ne le croyais alors.
À quelque six ou sept grilles de chez nous, en descendant vers les champs et la vue (vue dont le propriétaire actuel, Mr Sopper, attendri par mes lamentions, a bien voulu rendre la jouissance au public, ce dont je le remercie sincèrement) la six ou septième grille, donc, ouvrait sur une jolie pelouse ombragée d'un cèdre. La maison, très soignée, était occupée par deux personnes aussi simples que mon père et ma mère: Mr et Mrs Fall, mais plus heureux qu'eux, en ce sens qu'ils avaient non seulement un fils mais une fille. Richard Fall était d'un an plus jeune que moi, mais il était déjà au Collège à Shrewsbury et par conséquent, à certains égards, plus développé que moi; sa sœur, plus jeune, était une petite perfection qui ne quittait guère les jupes de sa mère. Aussi simples l'une que l'autre, mais de principes sévères et tout à fait convaincues qu'elles possédaient la véritable religion comme toutes les connaissances nécessaires: d'ailleurs, le modèle de toutes les vertus et de toutes les convenances à Herne Hill et autres lieux. Je frémis encore au souvenir du regard que me jeta Mrs Fall un jour que j'avais prononcé «naivette» pour «naïveté».
Ce doit être en 1832 que mon père, frappé de la tenue irréprochable de cette famille en toutes circonstances, écrivit en termes courtois à Mr Fall pour lui demander, lorsque Richard serait à la maison, de permettre qu'il vînt jouer ou travailler avec moi. L'offre de mon père fut bien accueillie, les deux garçons s'y prêtant, et comme je venais d'être jugé digne d'avoir une salle d'étude particulière et que Richard n'avait qu'une chambre qui n'était pas toujours à l'abri des incursions de sa petite sœur, le plus souvent, quand Richard n'était pas au collège, il arrivait vers dix heures et faisait ses devoirs à la même table que moi, m'aidant quand je trouvais les miens difficiles. Nous sortions ensuite avec Dash, Gipsy, ou tel autre chien favori du jour.
Je n'irai pas jusqu'à prétendre que la neige de Noël, en ce temps-là, fût plus blanche que celle d'aujourd'hui, mais j'ai au moins de bonnes raisons de croire qu'elle restait plus longtemps blanche. Ce que j'affirme positivement, c'est qu'il tombait plus de neige aux environs de Londres, à cette époque, que depuis vingt ou vingt-cinq ans. Il n'était pas rare, dans les vallons des collines de Norwood, de trouver les clôtures des champs disparues sous des ondulations de neige, tandis du haut des collines, la moitié des comtés de Kent et de Surrey luisait jusqu'à l'horizon, comme une mer arctique sans dangers et sans nuages.
Richard Fall était un tout à fait bon garçon, plein sens pratique. S'il n'avait pas de goûts très personnels, il avait un dégoût marqué pour mon genre, aussi bien artistique que littéraire. Il refusait sèchement de se prononcer sur les mérites de mes œuvres, me blaguait, prenait vis-à-vis de moi des airs d'indulgence et de protection au lieu de se montrer flatté d'avoir pour ami un auteur de grand avenir! Jamais malveillant, mais se moquant de moi sans merci, et se demandant pourquoi je m'obstinais à écrire du mauvais anglais, pour le plaisir d'écrire en vers—et des sottises aussi bien en prose qu'en vers. En tout cas, nous primes l'habitude de vivre ensemble et, par la suite, nous avons béni le hasard toutes les fois qu'il nous a rapprochés.
L'année 1834 s'écoula sans grand mal, mais sans grand profit dans les quatre études dont j'ai parlé, et que j'avais entreprises pour mon plaisir, avec, temps à autre, un petit effort du côté des études classiques, pour lesquelles je n'avais pas grand goût et dont je ne sentais pas la nécessité.
Sans grand mal, ai-je dit, car il y avait un certain danger, pour un enfant même bien intentionné, à n'être virtuellement soumis à aucune discipline, à n'en faire jamais qu'à sa tête, sans que rien vînt lui faire sentir que sa manière de penser pouvait ne pas être toujours la meilleure.
Il me serait impossible de dire, sans prendre une peine que, sans doute, mon lecteur trouverait disproportionnée avec son objet, le bien et le mal que j'ai tiré de la littérature de troisième ou de quatrième ordre que je préférais aux classiques latins. Le volume du Forget me not, auquel je dois la précieuse gravure de Vérone (et par un hasard assez curieux une autre de Prout, de Saint-Marc de Venise), était quelque peu au-dessus des annuaires ordinaires comme impression typographique; il contenait trois histoires: The Red-nosed Lieutenant, du Rév. Georges Croly, Hans in Kelder, de l'auteur des Chronicles of London Bridge et The Comet, d'Henry Neele Esq. qui, toutes à leur manière, me firent une grande impression. L'habitude enfantine, quelque peu idiote, que j'avais de regarder fixement les mêmes objets pendant une journée entière, je l'appliquais à mes lectures; j'étais capable de lire et de relire les mêmes livres d'un bout à l'autre de l'année. Comme il m'eût été parfaitement inutile de garder le souvenir de toutes ces histoires, je me vantais plutôt de la faculté d'oubli qui me permettait de les goûter à nouveau; et, vers treize ou quatorze ans, j'ai dû lire ces livres préférés et beaucoup d'autres du même genre vingt fois de suite.
Je m'étonne un peu que l'on m'ait laissé si longtemps dans mon coin en compagnie seulement de mon Italie de Rogers, de mon Forget me not, de mon Continental Annual, de mon Friendship's Offering, pour livres de fonds; et je m'étonne encore plus que mon père, qui se berçait du fol espoir de me voir un jour écrire comme Byron, n'ait jamais remarqué que la précocité de Byron tenait à la lecture des maîtres dans toutes les branches de la littérature. Je doute même que semblable richesse de lecture ait été jamais égalée chez un jeune homme, étudiant ou auteur. J'eusse d'ailleurs été tout à fait incapable d'un tel travail cérébral, et les dispositions réelles que j'avais pour le dessin m'obligeaient à y consacrer le meilleur mes forces. Je me reposais en lisant Hans in Kelder et The Comet.
Je ne me souviens pas du moment précis où mon père commença à me lire du Byron, s'attendant bien à ce que je l'aimerais. Mes premières émotions littéraires, je les dois à l'Iliade et à Scott. Je devais avoir douze ou treize ans, sans cela comment aurais-je oublié ma première impression? Manfred avait dû me frapper, comme Macbeth avec ses sorcières. Plusieurs changements, d'ailleurs plus ou moins heureux, eurent lieu vers cette année-là dans la discipline monacale de Herne Hill. J'eus la permission de boire du vin, on me conduisit au théâtre, et il fut décidé que, les jours de fête, je dînerais avec mon père et ma mère à quatre heures. C'est dans ces occasions solennelles, au dessert, que mon père nous lisait les Noctes Ambrosianœ, à mesure qu'elles paraissaient et sans en passer un seul mot, fût-ce le plus vif. Un soir, il nous lut le Naufrage dans Don Juan et fut si heureux de voir que je l'appréciais qu'il finit par lire presque tout le reste. Je vois encore le regard, un peu inquiet, que mon père et ma mère échangèrent à travers la table un jour l'on cherchait ce qu'on pourrait lire, et que je demandai Juan et Haidée. Mon choix ne fut pas ratifié et, sentant que j'avais dit une sottise sans trop savoir laquelle, je n'insistai pas et même je balbutiai quelques excuses, ce qui ne fit qu'aggraver les choses. Peut-être m'accorda-t-on un morceau de Childe Harold, que j'aimais presque autant à cette époque. D'ailleurs, je ne tardai pas à me lasser d'Haidée, dont je trouvais l'histoire trop triste. Ce qui est certain c'est que, vers la fin de 1834, j'étais familier avec mon Byron à peu près d'un bout à l'autre, à l'exception de Caïn, Werner, le Deformed Transformed, et la Vision of Judgment, qui n'étaient pas à ma portée, et que papa et maman trouvaient inutile de m'expliquer.
Mon lecteur, qui a de l'esprit, je n'en doute pas, s'étonne sans doute que ma mère se prêtât à ce genre de lectures. Il devient donc nécessaire d'expliquer certaines particularités de la pruderie maternelle, qu'il aurait peine à comprendre d'après ce qu'il sait d'elle. Et, sans doute, il a dû se dire que puisqu'elle m'avait fait lire la Bible plus de six fois d'un bout à l'autre, c'est qu'elle n'avait pas peur d'appeler les choses par leur nom; mais ce dont il pourrait ne pas s'être rendu compte, c'est qu'énergique et passionnée, elle sentait les grandeurs et les beautés de Byron aussi vivement que mon père, et que son puritanisme était doublé d'assez de bon sens pour se dire que, du moment que Shakespeare et Burns restaient ouverts sur la table toute la journée, il n'y avait aucune raison pour me défendre Byron. Cependant, ce ne fut que quelques années plus tard que je fus autorisé à le lire moi-même. Ma mère avait confiance dans mon honnêteté naturelle, dans l'éducation que j'avais reçue, et ne redoutait pas plus de me voir devenir un Corsaire ou un Giaour qu'un Richard III ou un Salomon. Elle avait raison. Byron ne m'a jamais fait le moindre mal; ce qui m'a fait du mal ce sont les événements de la vie, et les livres d'un genre plus bas, y compris nombre d'œuvres dont les auteurs passent pour être de grands éducateurs, depuis Victor Hugo jusqu'au Dr Watts.
Je demanderai la permission de profiter de l'occasion pour expliquer ce que j'entends lorsque je dis que ma mère était une prude «inoffensive». Aussi stricte pour elle-même qu'Alice Bridgenorth, elle était pénétrée du vrai esprit de sa religion et, sans se frapper la poitrine, sans faire parade de sa confession de «misérable pécheresse», elle savait que, selon la doctrine de cette religion, et probablement en fait, Madge Wildfire n'était pas plus pécheresse qu'elle-même. Elle avait la charité universelle de sa sœur. Sympathique à toutes les passions comme à toutes les vertus véritablement féminines, peut-être, dans le fond de son cœur, aimait-elle autant la vraie Margherita Cogni que la femme idéale de Faliero.
Autre trait du caractère de ma mère que je tiens à affirmer ici, afin de couper court à une légende qui menace de s'accréditer grâce aux commentaires de certains journaux, et d'après lesquels je la ferais ressembler à la tante dévote d'Esther dans Bleak House. Tout au contraire, il y avait chez ma mère une gaîté franche, souvent un rire inextinguible et de bon aloi! Rire qui n'était jamais sardonique, mais qui avait bien quelque chose du rire de Smollett, ce qui fait qu'elle jouissait pleinement, avec mon père, de leur Humphrey Clinker, bien avant que je ne pusse, quant à moi, en comprendre ni le sel, ni la portée. Que dis-je, une plaisanterie à la Smollett un peu grasse la mettait en joie. Je me souviens qu'un jour, bien des années plus tard, lors d'une de nos traversées du Simplon, arrivés au sommet nous nous étions arrêtés pour jouir de la vue; Anne, notre vieille Anne, s'était assise pour se reposer sur une des balustrades qui bordent la route, en face du monastère, à pic vers la vallée. En se retournant pour regarder le panorama, Anne perdit l'équilibre et roula tête en bas, jambes en l'air, sur la pente. Mon père, en riant, ne put s'empêcher de dire qu'elle l'avait fait exprès, pour le plus grand plaisir des bons Pères et, depuis, ni lui ni ma mère ne pouvaient faire allusion à la «performance» d'Anne, comme ils disaient, sans rire pendant un bon quart d'heure.
Si, toutefois, une plaisanterie avait quoi que ce soit d'amer ou d'ironique, ma mère ne la goûtait pas, tandis que mon père et moi ne l'en aimions que davantage si elle était juste; et dans la mesure où je le comprenais, je jouissais bien de tout le sarcasme de Don Juan. Mais la résolution que je pris, après la lecture des derniers chants de Don Juan, de reconnaître Byron pour mon maître en poésie, comme Turner l'était en peinture, se dessina dès l'époque où le jeune oisillon, disons plus poliment si vous voulez, le jeune cygne, essayait ses ailes sans avoir conscience des instincts plus profonds qui l'y poussaient; je ne voyais nettement que deux choses, c'est que son observation était la plus exacte, et son expression la plus concentrée que j'eusse encore rencontrée en littérature. J'avais lu, avec mon père, les deux premiers livres de Tite-Live, je savais donc ce que c'est qu'un style concis; mais je m'étais déjà rendu compte que Tite-Live, comme je m'en rendis compte plus tard pour Horace et Tacite, était volontairement, souvent péniblement et quelquefois obscurément concis. Byron, au contraire, écrit aussi aisément que l'épervier vole, son style est aussi clair que les eaux claires d'un beau lac. Il dit la stricte vérité, en aussi peu de mots que possible, et non seulement la vérité exacte, mais la vérité essentielle et centrale.
Je ne pouvais alors, cela va sans dire, évaluer les dons prodigieux de Byron pas plus que ceux de Turner; mais je voyais que tous deux avaient raison dans toutes les choses où j'étais capable de distinguer le vrai de l'erreur, et par conséquent que je devais les pendre pour maîtres, chacun dans son domaine propre. Le lecteur moderne, pour ne pas dire l'érudit moderne, est si complètement ignorant des qualités maîtresses de Byron, qu'il m'est difficile de raconter l'histoire de mon noviciat sans préciser à l'aide de quelques exemples ce qui me paraissait absolument unique dans son œuvre.
Pour cela, je choisirai sa prose plutôt que ses vers, d'autant que sa versification, son rythme, soulèvent des questions différentes de celles qui nous occupent ici. Lisez par exemple, pour commencer, la phrase sur Sheridan dans sa lettre à Thomas Moore, datée de Venise, le Ier juin (ou 2 juin à l'aube) 1818: «Les Whigs l'outragent; et néanmoins il leur reste fidèle; des imbéciles de ce calibre ne méritent ni crédit ni pitié. Quant à ses créanciers, n'oubliez pas que Sheridan n'a jamais eu le sou et qu'il s'est jeté avec des dons puissants et des passions ardentes dans la mêlée du monde, qu'il s'est trouvé au faîte de la gloire, sans fortune. Fox a-t-il jamais payé ses dettes? Sheridan s'est-il jamais prêté à une souscription à son bénéfice? L'ivrognerie de...... était-elle plus excusable que la sienne? Ses aventures galantes étaient-elles plus scandaleuses que celles de ses contemporains? Pourquoi faut-il que sa mémoire soit ternie, quand on respecte les leurs? Ne vous laissez pas impressionner par les criailleries, mais comparez-le comme principes avec Fox le grand faiseur de coalitions, avec Burke le pensionné, avec dix fois cent mille autres pour les idées personnelles. Quant au talent, il n'est pas de comparaison possible, aucun ne lui vient seulement à la cheville. Sans fortune, sans relations, sans réputation (ce qui n'était peut-être pas vrai au début, et ce qui a pu ensuite le pousser au désespoir et à la folie) il les a tous battus sur tous les terrains. Mais, hélas! pauvre nature humaine! Bonsoir, ou plutôt bonjour. Il est quatre heures, l'aube blanchit le Grand Canal et le Rialto sort des ombres.»
Remarquez-le, ce passage a de la grandeur, d'abord parce qu'il condense dans le moins de mots possible le plus de pensées justes, sages et généreuses. Il n'est pas seulement grand et noble, il est parfait; tout ce qu'il veut dire est là, sans concision artificielle ou compliquée; c'est net, c'est rapide, c'est le coup de marteau du forgeron sur le fer rougi à blanc; et avec un choix de mots qui, par leur position dans la phrase, les fait dépasser de beaucoup la signification qu'ils ont dans le dictionnaire. Par exemple, il emploie «néanmoins» (however) au lieu de «toutefois» (yet), parce que «néanmoins» est là pour «quoi qu'ils fassent». La «mêlée du monde» veut dire non seulement la foule mais la poussière, le brouillard qui l'enveloppe; «dix fois cent mille», pour «un million» ou «mille fois mille», afin d'enlever au nombre sa grandeur et nous faire sentir qu'il s'agit d'une quantité de nullités. Remarquez aussi la phrase entre parenthèses: «ce qui n'était peut-être pas vrai...»; elle est obscure; il serait impossible en effet d'être clair sans s'arrêter et perdre beaucoup de temps; au lecteur de compléter le sens et de dire: «il n'était peut-être pas vrai à l'origine de dire qu'il n'avait pas de réputation», etc... Enfin, cette aube qui soulève les voiles diminue les ombres qui enveloppent le Rialto, mais elle ne l'éclaire pas comme elle éclairerait une étendue d'eau.
Prenons maintenant, si vous le voulez bien, les deux passages sur la poésie dans les lettres à Murray du 15 septembre 1817 et du 12 avril 1818; (pour bien juger de la force collective de ces deux lettres, comparez exposé réfléchi qu'il publia dans la réponse à Blackwood en 1820).
1817. «Pour ce qui est de la poésie en général, je suis convaincu, plus j'y réfléchis, que lui (Moore) et nous tous d'ailleurs, Scott, Southey, Wordsworth, Moore, Campbell et moi, nous sommes dans l'erreur les uns comme les autres; nous nous sommes engagés dans une voie révolutionnaire qui est mauvaise; nos systèmes poétiques n'ont aucune valeur en eux-mêmes, seuls Rogers et Crabbe y ont échappé et les générations à venir, et même la génération actuelle, leur donneront raison. J'en suis convaincu depuis que j'ai relu quelques-uns de nos classiques, et en particulier Pope. Et voici comment j'en ai fait l'expérience. J'ai pris les poèmes de Moore, les miens et quelques autres; je les ai lus en les comparant avec ceux de Pope, et j'ai été surpris (je n'aurais pas dû l'être) et mortifié de la distance immense qui nous sépare—au point de vue de la raison, du savoir de l'effet, et même de l'imagination, de la passion et de l'invention—nous autres, hommes du Bas-Empire, du petit homme du temps de la Reine Anne. Croyez-moi, il y avait des Horace en ce temps-là; et maintenant on est des Claudien, et je vous assure qui si c'était à recommencer, je m'arrangerais en conséquence. Crabbe est bien l'homme; seulement son sujet est impossible, grossier et...... c'est un retraité en demi-solde; il fera bien d'en finir à moins de faire comme il faisait autrefois.»
1818. «J'avais pensé à écrire une préface pour défendre Lord Hervey contre les attaques de Pope—mais Pope lui-même, en tant que poète, envers et contre tous, car il est en butte à d'inqualifiables attaques inaugurées par Warton et continuées de nos jours par la nouvelle école des critiques et des écrivailleurs qui se croient poètes parce qu'ils n'écrivent pas comme Pope. Ce mauvais goût et cette damnée blague m'exaspèrent; notre génération tout entière ne vaut pas un seul chant du Rape of the Lock, de The Essay on man, de la Dunciad, ni aucune des choses qui lui appartiennent.»
Il n'y a rien qui ait besoin d'être expliqué dans la brièveté et les aménités de ces deux fragments, si ce n'est, dans le premier, l'énumération si précise et si complète des qualités de la grande poésie. Remarquez surtout l'ordre dans lequel il les met:
A. La Raison. Cela veut dire que la première chose à faire est de se demander si le soi-disant poète est un homme de bon sens, un homme raisonnable; il insiste là-dessus dans la réponse à Blackwood: «On l'appelle (Pope) le poète de la Raison! Est-ce une raison pour qu'il ne soit pas poète?»
B. Le Savoir. Burns, le laboureur d'Ayrshire, si richement doué qu'il soit, ne saurait être mis en parallèle avec Homère, Dante ou Milton.
C. L'Effet. Son vers a-t-il de l'action, de l'effet, frappe-t-il instantanément l'oreille et l'esprit? Voyez l'«effet» sur l'auditoire des «ottave» de Béatrice à la page 286 des Songs of Toscany de Miss Alexander.
D. L'Imagination. Elle est reléguée à un rang aussi bas parce que beaucoup de romanciers et d'artistes qui ont de l'imagination ne sont pas poètes pour cela, et même ne sont pas de grands romanciers, pas de grands peintres, car il leur manque la raison qui leur permettrait de s'en servir, et l'art de l'amener à l'effet.
E. La Passion. La Passion est placée encore plus bas, tous les braves gens en ayant autant qu'homme, femme, ou Poète a besoin d'en avoir.
F. L'Invention. Enfin, l'invention tout en bas de l'échelle, car on peut être un grand poète sans avoir aucune invention. Byron lui-même n'en avait pour ainsi dire pas, et Scott, qui en avait à revendre, n'a jamais pu écrire une pièce de théâtre.
Mais ce n'est ni la force, ni la précision, ni la cadence de son style qui, principalement, m'ont fait prendre Byron pour maître. Je savais par cœur le Cantique de Moïse, le Sermon sur la Montagne et la moitié de l'Apocalypse; je n'avais donc pas besoin que l'on m'enseignât la majesté et la simplicité dans l'usage des mots anglais et, quant à leur arrangement logique, j'avais eu pour maître le propre maître de Byron, Pope, dès que j'avais su parler. Mais la chose absolument nouvelle et précieuse que je découvrais chez Byron, c'était cette vérité vivante et mesurée, mesurée si on la compare à celle d'Homère, et vivante si on la compare à celle de tous les autres. Ma propre mesure, mon inexorable baguette, non la baguette du magicien, mais celle du drapier ou de l'architecte réduisait à néant toutes les hyperboles des poètes que l'on a coutume de qualifier de sublimes. Il ne servait de rien qu'Homère m'affirmât que Pélion s'élevât au-dessus d'Ossa, je savais parfaitement que Pélion ne monterait pas sur Ossa; de rien que Pope me dît que les arbres sur lesquels se reposaient les yeux de sa maîtresse se groupaient autour d'elle pour l'ombrager; je savais parfaitement qu'ils ne pouvaient rien faire de la sorte. Que dis-je? le monde tel que me le représentait la poésie ou la théologie m'apparaissait tous les jours plus nébuleux et plus impossible. Les histoires de Pallas, de Vénus, d'Achille et d'Énée, d'Élie et de saint Jean me ravissaient: et sans mettre en doute, dans le fond de mon cœur, qu'il existât de réels esprits de sagesse et de beauté, des héros invincibles et des prophètes inspirés, je sentais déjà avec une tristesse mortelle et toujours grandissante que je ne rencontrais nulle part l'expression claire de ce qu'ils étaient, qu'il n'existait, pour moi, ni déesses tutélaires, ni maîtres prophètes; et que les histoires poétiques de ce monde ou de l'autre étaient pour moi comme les nouvelles apportées aux disciples enfermés, «des contes qu'ils ne pouvaient pas croire».
Ici enfin je rencontrais un homme qui ne parlait que des choses qu'il avait vues, connues; et il en parlait sans exagération, sans mystère, sans rancune et sans «Les choses sont ainsi, tirez-en ce que vous pourrez! Shakespeare nous dit que les Alpes épanchent leur rhume dans les vallées, ce qui est strictement vrai, d'une vérité aussi définitive dans l'espèce que celle de James Forbes; seulement il le dit sous une forme mythique, et avec une désagréable tendance britannique au malpropre. Mais Byron disant «que la froide et toujours mouvante masse du glacier s'avançait jour en jour», dit simplement ce qu'il voit, ce qu'il sait, rien de plus. De même, j'avais lu dans les Mille et une nuits des histoires de voleurs qui vivaient dans des souterrains enchantés, de belles princesses qui luttaient dans les airs avec des génies; Byron, lui, me racontait des histoires de voleurs avec lesquels il avait parcouru à cheval les montagnes où ils régnaient en maîtres, de belles Persanes ou de belles Grecques qui avaient vécu et étaient mortes sous le même soleil que je voyais se lever sur mes collines de Norwood.
Dans le champ restreint mais sûr de cette vérité, pour Byron comme pour moi, l'amour apparaissait comme une chose bien fugitive, la mort comme une chose bien terrible. Il n'essayait point de me consoler de la mort de Jessie en me disant qu'elle était plus heureuse au Ciel; qu'il y avait dans celle de Charles une intention providentielle à mon adresse! Il ne me disait pas que la guerre est la juste rançon de la gloire des grands capitaines, ou que le meurtre, commis au nom d'intérêts nationaux, n'est plus un crime. Il en appelait aux faits, pour tout ce qui ne dépasse pas la portée de l'esprit humain, et faisait avec équité la part des natures.
Il est vrai qu'il eût pu faire tout cela sans que je le reconnusse pour maître, si nous n'avions communié dans un même amour plein de vénération pour le beau, dans une même horreur pour le laid. La sorcière du Staubbach dans son arc-en-ciel évoquait une vision qui m'était mille fois plus agréable que celle de Shakespeare qui est comme un rat sans queue, ou celle de Burns en haillons.
Conrad, le roi des mers, me paraissait bien supérieur au vieux marin décharné et tanné de Coleridge; les gracieuses descriptions de la forêt de Windsor et de ses ruisseaux, si honnêtement senties qu'elles fussent par Pope, n'étaient pour moi que «tintement de cymbale», comparées aux accents passionnés de Byron chantant Lachin-y-Gair.
Mais il me faut borner là cette recherche des raisons de son influence sur moi, dans la crainte que le lecteur ne se méprenne et ne confonde l'analyse que j'en donne aujourd'hui avec les sentiments que j'étais capable d'éprouver à quinze ans. La plupart étaient pourtant en germe dans le bourgeon non développé de mon intelligence, tel l'or du crocus encore caché sous la terre; et Byron, bien qu'il ne pût m'apprendre à aimer les montagnes ou la mer plus que je ne les aimais dans mon enfance, est le premier qui les ait animées pour moi d'un souffle humain plein de grandeur et de tristesse. C'est grâce à lui que j'ai compris Chillon et Meillerie et que j'ai cherché tout d'abord à Venise les palais en ruines de Foscari et de Falieri.
Remarquez-le, l'impression qu'il faisait était d'autant plus grande qu'il y avait dans ses histoires des personnages plus réels, dans ses pensées des principes plus fermes. Quant au romanesque, je m'en étais imprégné, j'en avais abusé, si je puis dire, à l'école de Scott, dont la Dame du lac était aussi fabuleuse pour moi que sa Dame blanche d'Avenel; tandis que Rogers n'était qu'un simple dilettante auquel il importait peu de débarquer au point où Tell avait abordé ou sur le sol «qu'avait foulé Saint-Preux». La Venise même de Shakespeare était imaginaire; et Portia aussi irréelle que Miranda. C'est Byron qui a animé, qui a fait revivre pour moi les êtres de chair et d'os dont les pieds ont usé les dalles de marbre que je foulais aujourd'hui.
Un mot encore, quoiqu'il empiète sur un sujet que je me réserve de traiter plus tard, un mot sur le rythme de Byron. L'aisance naturelle de sa forme, qui a souvent la simplicité de la prose, m'intéressait extrêmement, par opposition à la fois avec les divisions symétriques de Pope et les strophes contre-balancées de la poésie classique et hébraïque. Mais bien que j'imitasse sa manière, dès que je versifiais pour mon plaisir, j'avais un tel respect pour la construction massive classique en opposition avec les formes modernes plus fluides, que j'ai longtemps essayé, écrivant en prose, de garder la phrase cadencée de Pope et de Johnson dans toutes les occasions où il fallait du sérieux. J'y étais encouragé par le mépris que Byron manifestait pour ses propres vers et aussi par l'instinct architectural inné en moi, qui m'inclinait au «principe de la pyramide». Je dirai aussi plus loin l'influence que Johnson eut sur moi; pour le moment, il me faut revenir aux jours où le petit cours d'eau que j'étais, chantait doucement en courant à travers sa pauvre petite cressonnière de vie.
Au printemps de 1835 j'eus une pleurésie assez grave; je crois que, pendant trois ou quatre jours, je fus en quelque danger. Ma mère et le vieux médecin de la famille, le Dr Walshman, eurent grand'peine à empêcher qu'on me saignât à blanc comme l'aurait voulut la sommité médicale appelée en consultation. «Il n'a pas trop de tout le sang qu'il a dans les veines pour combattre la maladie», disait notre vieux docteur, qui finit par me tirer d'affaire. Je sortis de cette épreuve assez faible pour nécessiter une quinzaine de soins et de gâteries. C'est pendant cette convalescence que je lus La Jolie fille de Perth, que j'appris la chanson de Pauvre Louise et que je fis mes délices du dessin de Stanfield du Mont-Saint-Michel reproduit dans la Coast Scenery; de la «Santa Saba», du «Pool of Bethesda» et de la «Corinthe» de Turner, dans sa série biblique. Que n'ai-je pas appris en regardant ces quatre gravures, et combien je suis heureux aujourd'hui de posséder les originaux de Bethesda et de Corinthe!
Je préparais aussi l'itinéraire du voyage en Suisse que nous devions faire dès que je serais rétabli. J'ombrais en cobalt un «cyanomètre» qui devait me permettre de mesurer le bleu du ciel; j'achetai aussi un carnet de notes pour y consigner mes observations géologiques, ainsi qu'un grand in-quarto destiné aux croquis d'architecture, et sur lequel était ingénieusement fixée une règle plate. Je décidai aussi que les incidents de ce voyage et les sentiments qu'il m'inspirerait feraient l'objet d'un journal poétique écrit dans le style de Don Juan, habilement combiné avec celui de Childe Harold.
J'écrivis deux chants de cet ouvrage—la traversée de la France jusqu'à Chamonix—là, je m'arrêtai à bout de souffle, ayant épuisé pour le Jura tous les termes descriptifs dont je disposais, et m'étant aperçu qu'il ne m'en restait plus pour les Alpes. J'essaierai, dans le chapitre suivant, de raconter cette partie de notre voyage dans un langage moins élevé.

CHAPITRE IX
LE COL DE LA FAUCILLE
À l'heure où, dans la matinée, le voyageur moderne chic, qui se rend à Paris, Nice, ou Monaco et qui a quitté Charing Cross parle train du matin, commence à se remettre des émotions de la traversée et des luttes qu'il lui a fallu soutenir pour s'assurer un coin dans le train à Boulogne, au moment où il consulte sa montre et se demande s'il approche d'Amiens et de son buffet, est près de s'impatienter en voyant le train s'arrêter encore; la station lui semble sans intérêt, c'est Abbeville. Lorsque la locomotive se remet en marche, il pourrait, s'il voulait un instant abandonner son journal, apercevoir deux tours carrées, assez singulièrement reliées par un arceau à meneaux, qui dominent les peupliers et les saules du pays bas et marécageux qu'il est en train de traverser. Je doute qu'il le fasse et en tout cas qu'il ait envie d'en voir davantage, et je crains de ne pouvoir faire comprendre, même au lecteur le mieux disposé, l'influence que ces deux tours ont exercée sur ma vie. La ville qui s'est groupée autour d'elles n'était autrefois, comme Croyland, qu'un simple asile pour les moines et les paysans (le «refuge», comme on l'a appelé). Perdue au milieu des marais de la Somme, elle reçut vers l'an 650 le nom de «Abbatis Villa» (j'allais écrire «Abbot's ford»); manoir et village dépendaient du grand monastère fondé par saint Riquier sur la colline où il était né, à cinq milles à l'est de la ville actuelle. Pour ce qui regarde saint Riquier, je transcris l'article du Dictionnaire des Sciences ecclésiastiques qui, étant donné les circonstances politiques actuelles, intéressera mes lecteurs pour des raisons plus puissantes que celles que pourrait lui inspirer ma petite personnalité naissante:
«Saint Riquier, en latin Sanctus Richarius, né au village de Centule, à deux lieues d'Abbeville, fut si touché par la grande piété de deux saints prêtres venus d'Irlande, auxquels il avait donné l'hospitalité, qu'à leur exemple il embrassa «la pénitence». Ayant été ordonné prêtre, il se voua à la prédication et passa en Angleterre. De retour dans le Ponthieu, il devint, par la grâce de Dieu, puissant en œuvres et en parole. Il prêcha à la Cour de Dagobert et, peu de temps après la mort de ce prince, fonda le monastère qui porte son nom et un autre appelé Forest-Moutier, dans la forêt de Crécy, où il acheva ses jours.»
Je trouve encore dans l'Histoire ecclésiastique d'Abbeville, publiée en 1646 par François Pélican, «rue Saint-Jacques, à l'enseigne du Pélican», que saint Riquier était lui-même de sang royal, que saint Angilbert, le septième abbé, avait épousé la seconde fille de Charlemagne, Bertha, «qui se rendit aussi Religieuse de l'ordre de Saint-Benoist». Louis, le onzième abbé, était cousin germain de Charles le Chauve; le douzième fut le fils de saint Angilbert, par conséquent petit-fils de Charlemagne; Raoul, treizième abbé, était le frère de l'impératrice Judith; et Carloman, seizième abbé, le fils de Charles le Chauve.
Levez les yeux encore une fois, cher lecteur, au moment où le train reprend sa marche et vous apercevrez, étincelant au soleil sur la colline, le village tout blanc et son abbaye. Ce ne sont plus, en vérité, murs qui ont abrité ces princes et ces princesses—ceux-là se sont écroulés depuis longtemps—ce sont ceux de l'abbaye encore belle construite sur leurs fondations par les moines de Saint-Maur.
L'année où l'Histoire d'Abbeville, à laquelle j'emprunte cette citation, fut écrite (sans doute vers 1600), la ville que l'on appelait alors «Abbeville la Fidèle» comprenait 40.000 âmes qui vivaient en grande union et grande franchise, craignant de faire tort à leurs voisins; les femmes étaient modestes, honnêtes, pleines de foi et charité, ornées des grâces de la beauté et de l'innocence; la noblesse était nombreuse, hardie et habile aux armes; les maistrises d'art et de commerce possédaient d'excellents ouvriers dans toutes les professions, sous la juridiction de soixante-quatre Major-Bannerets ou chefs des corporations, lesquels élisaient le maire de la ville, gouverneur indépendant «de grande probité, autorité et sans reproche», et avec lui quatre échevins de l'année présente, et quatre de l'année passée; ayant foute autorité pour la justice, la police et la guerre, à charge de surveiller et garder les poids et les mesures, de punir ceux qui se permettraient de les falsifier, de vendre à faux poids, ou de laisser passer des marchandises sans qu'elles portassent le sceau de la vile. La ville contenait, en dehors de la grande église de Saint Wulfran, treize églises paroissiales, six monastères, huit couvents de femmes et cinq hôpitaux. Il me faut, parmi les églises, citer celle de Saint-Georges qui fut commencée par notre roi Édouard en 1368, le 10 janvier; transférée, puis consacrée de nouveau en 1469 par l'évêque de Bethléem; plus tard, en 1536, agrandie par les Marguilliers, «les Paroissiens étant devenus si nombreux que beaucoup étaient obligés de rester dehors les jours de fête».
Ces constructions et reconstructions se faisaient vite et bien à Abbeville, qui possédait non seulement des ouvriers excellents, mais une pierre qui se travaillait facilement et un sol qui ne permettait que des fondations sur pilotis, ce qui explique qu'il ne reste presque rien des bâtiments antérieurs au XVe siècle. Saint Wulfran, Saint Riquier et tout ce qui subsiste des églises paroissiales (seulement quatre, je crois, en dehors de Saint Wulfran) sont de ce même gothique flamboyant, murailles et tours, contemporain des maisons à pignons de bois qui bordaient les rues principales, lorsque je vins à Abbeville pour la première fois.
Il me faut ici, par anticipation, expliquer à mes lecteurs que ma vie intellectuelle a eu, en somme, trois grands centres: Rouen, Genève et Pise. Tout ce que j'ai fait à Venise a été fait en marge, car son histoire très falsifiée, était ignorée même des gens du pays; dans le monde de la peinture, Tintoret était délaissé, Véronèse incompris, et on ne connaissait même pas le nom de Carpaccio quand j'ai commencé à m'en occuper. Peut-être faut-il compter aussi pour quelque chose mon goût pour les promenades en gondole! Mais Rouen, Genève et Pise m'ont appris tout ce que je sais, elles furent des maîtresses adorées et obéies, dès le jour où je passai leurs portes.