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Præterita

JOHN RUSKIN (continued 6)

Marguerite Paris translation

C'est le cœur plein de confusion que je relis, et c'est par devoir que j'imprime le passage de mon journal où sont notées mes premières impressions sur Florence:

«13 novembre 1840.—Je viens de faire un tour, j'ai flâné sur la place aux statues: l'air était plein d'une douceur printanière et je n'oublierai jamais l'impression que m'a faite cette place dominée par la masse énorme du Palazzo Vecchio ni celle que m'a faite le Duomo. Je ne m'attendais pas à voir une église de très grande dimension, mais plutôt quelque chose d'élégant, comme La Salute à Venise. Débouchant par l'angle du sud-est, du côté où la galerie autour de la coupole est achevée, je demeurai cloué par la surprise, et faillis me faire écraser. L'effet est prodigieux. Non que ce soit de la bonne architecture, même si on admet ce style barbare, mais on est abasourdi, on ne saurait expliquer ce qu'on éprouve, tant la richesse de tous ces marbres à l'extérieur est confondante, et la profusion des magnifiques sculptures en marbre et en bronze, sur la grande place, m'a vivement impressionné.

«15 novembre.—Je ne puis démêler encore mes impressions sur Florence. Cependant, ce qui domine, c'est le désappointement. Les galeries que j'ai parcourues hier sont sans doute curieuses; mais comme agrément, j'aimerais autant le British Muséum, n'étaient les Raphaëls. Tout le reste est pour moi lettre morte, je n'y comprends rien, je ne comprends même pas grand'chose aux Raphaëls.»

Lors donc de cette première visite à Florence, les palais qui me rappelaient la prison de Newgate m'étaient à juste titre odieux; au contraire, les vieilles rues, les marchés en plein vent m'enchantaient; l'intérieur du Dôme me semblait une horreur, l'extérieur un casse-tête chinois. Tout l'art sacré, fresques, peinture à la détrempe, que sais-je? rien, un zéro, ce que c'était pour les Italiens eux-mêmes; la campagne alentour, des murs borgnes et des oliviers poussiéreux; l'ensemble, mystification et ennui sauf pour un maître: Michel-Ange.

Je sentis du premier coup chez lui une émotion, une vie supérieures à celle qu'on trouve chez les Grecs, et une sévérité et une noblesse d'intention qui n'existait pas chez Rubens. Comme j'entendais autour de moi dire et redire qu'il n'y avait rien de supérieur à Michel-Ange, je fus très fier de le goûter; la haute idée que j'avais de ma propre infaillibilité s'en trouva encore grandie; avec l'aide de Rogers pour la Chapelle Lorenzo et grâce à de longues stations devant le Bacchus, aux Offices, je fis de rapides progrès dans le sens Michel-Angelesque. Par contre, dès le premier jour, je déclarai le Rémouleur de la Tribune vulgaire et assommant, et je n'ai pas changé d'avis depuis; la Vénus de Médicis, une petite personne sans intérêt; le Saint Jean de Raphaël d'une boursouflure poussée au noir, et la collection des Offices en général, un mélange incongru, l'œuvre de gens qui ne s'y connaissaient pas, n'entendaient rien à l'art[48], ne s'en souciaient pas. De fait, lorsque je revis les Offices en 1882—je n'y suis pas retourné depuis—j'ai retrouvé ma première impression et j'ai éprouvé quelque fierté de ma perspicacité précoce. On ne pouvait guère s'attendre, à cette époque, à me voir aimer l'Angelico ou Botticelli; y eussé-je été disposé, le corridor du haut des Offices n'était pas un endroit convenable pour y admirer la grande Madone de l'un ou la Vénus de l'autre. Elles étaient alors toutes deux dans le passage extérieur qui conduit à la Tribune.

Une fois que mes réflexions m'eurent amené là, je m'installai au milieu du Ponte Vecchio et je fis un bon croquis, très exact, de ses boutiques et des constructions que l'on a devant soi quand on regarde du côté du Dôme. Il semble que je n'aie eu ni le temps, ni l'envie d'en faire plus à Florence; le Marché Vieux était trop encombré pour qu'on y pût travailler et quant aux sculptures du Dôme, elles étaient inséparables de la couleur. Dans l'espoir—espoir qui allait s'affaiblissant chaque jour—de trouver les choses plus à notre goût dans le Sud, nous quittâmes Florence par la Porta Romana.

Sienne, Radicofani, Viterbe et, le quatrième jour, Rome; voyage lugubre avec des arrêts plus lugubres encore. J'avais un affreux mal de tête à Sienne et la cathédrale me parut le comble de l'absurde—sursculptée, surbariolée, surdécoupée, surélevée de trop de pignons—une immense pièce montée, un monument de vanité, sans le moindre sentiment religieux. Et c'est bien cela, en somme: la vraie beauté de Sienne était tout entière dans sa vieille cathédrale, le Westminster de son Édouard le Confesseur. Les ruines, au moins, sont-elles encore respectées?

La solitude volcanique de Radicofani, l'orage qui grondait, les hurlements du vent, ses sifflements aigus à travers les portes mal jointes et les trous de serrures de la plus misérable des auberges, resta longtemps pour nous un véritable cauchemar. À Viterbe, j'étais moins souffrant et je fis un dessin du couvent qui est d'un sentiment juste et d'une bonne facture. Le quatrième jour, papa et maman remarquèrent avec une joie triomphante, bien qu'ils souffrissent d'être si cahotés, que plus on approchait de Rome, plus la route devenait mauvaise.

Tout mon bagage scientifique, ce qui devait m'aider à comprendre la Ville Éternelle, consistait dans les deux premiers livres de Tite-Live, que je n'avais jamais approfondis et quelques noms géographiques qui flottaient dans ma mémoire, sans que j'eusse seulement regardé où ils se trouvaient sur la carte: Juvénal, une ou deux pages de Tacite, et, dans Virgile, l'incendie de Troyes, l'histoire de Didon, l'épisode d'Euryale et le dernier combat. J'avais sans doute lu pour ainsi dire toute l'Énéide, mais la majeure partie ne m'avait semblé que du fatras. Sur l'histoire romaine moins ancienne, je n'avais lu que des auteurs anglais fort sévères pour les vices impériaux, et je n'étais pas éloigné de penser que la malaria de la campagne romaine était une conséquence naturelle de la papauté. J'avais été élevé dans l'idée qu'il ne pouvait pas plus y avoir un bon empereur romain qu'un bon pape; je ne savais pas trop si Trajan vivait avant le Christ ou après, et j'aurais été sincèrement reconnaissant à quiconque m'eût dit que Marc-Aurèle était un philosophe romain, contemporain de Socrate.

L'apparition du dôme de Saint-Pierre dans le lointain ne nous fit pas plus d'impression que si c'eût été une borne kilométrique, nous annonçant que nous avions encore une vingtaine de milles à faire sur une route cahotante, avant de nous reposer. Quand nous nous approchâmes du Tibre—le Tibre nonchalant, aux rives boueuses, aux eaux épaisses et jaunes—j'éprouvai une sensation de dégoût mêlée de tristesse. Quel contraste avec le flot montant de la Tamise poussé par le vent, que j'aimais à regarder de la fenêtre de Nanny Clowsley! La Piazza del Popolo m'était aussi familière—je l'avais vue tant de fois reproduite—que Cheapside, et me paraissait beaucoup moins intéressante. Nous descendîmes, cela va sans dire, dans un des hôtels de la place d'Espagne; je me couchai fatigué et de mauvaise humeur de me trouver dans la rue bruyante d'une grande ville moderne avec rien à dessiner et une foule de petits ennuis en perspective. Le lendemain matin, en me réveillant bien reposé, je me dis comme Mr Rogers: «Je suis à Rome», et j'accompagnai papa et maman à Saint-Pierre, avec un certain sentiment de curiosité, j'en conviens.

Voyageurs et livres m'avaient crié sur tous les tons que je serais désappointé, que la basilique ne me ferait pas l'effet de grandeur auquel je m'attendais; mais je ne me suis pas vanté en vain d'avoir le sentiment exact des proportions, et le fait est que j'eus la conscience nette de son immensité. Mais ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est à la lourdeur, à l'ennui de la façade, au mauvais goût, à l'insipide distribution de l'intérieur. Nous en fîmes le tour, regardant les copies en mosaïque de tableaux qui ne nous intéressaient pas, les tombeaux magnifiques de gens dont nous ne connaissions même pas les noms; enfin, nous nous retrouvâmes au grand air, devant les fontaines, avec un immense sentiment de soulagement. Aucun de nous n'a jamais remis les pieds à Saint-Pierre, si ce n'est pour entendre de la musique, ou pour voir des processions et des cérémonies religieuses.

Nous rentrâmes déjeuner et, l'après-midi, nous fîmes en voiture le tour classique par le Forum, le Colisée, et le reste! Je n'avais qu'une idée très vague du Forum, de ce qu'il était, ou de ce qu'il avait été. Je ne comprenais pas ce que venaient faire là ces trois colonnes, ou les sept, et cet Arc de Sévère sous lequel ne passe pas de route, et surtout cette masse de constructions sordides qui se dressent au-dessus, flanquée d'une tour du XVIIIe siècle sans le moindre caractère. Un des grands avantages de mon ignorance était, en tout cas, de me permettre de voir les choses à ma manière, comme elles étaient; et bien que mon éducation religieuse, comme je l'ai dit plus haut, m'inclinât à penser que la malaria de la campagne romaine était une conséquence de la papauté, cela n'influait nullement sur la perception très nette et très claire que j'avais de la beauté de ligne du Soracte, tandis que les lignes des premiers plans, en tuf et pouzzolane, me semblaient détestables, que la pouzzolane fût papale ou protestante. Le rôle du Forum ou du Capitole dans l'histoire ne m'importait utilement; ce qui me frappait, c'est que les colonnes du Forum étaient de petite dimension, leurs chapiteaux sculptés sans finesse et que les maisons qui le dominaient étaient beaucoup moins intéressantes à regarder que n'importe quelle «close» de l'«Auld toun» d'Édimbourg.

Étant arrivé à ces conclusions sur la ville et ses ruines, il me fallait commencer la visite des musées. Ai-je besoin de dire que la grande peinture religieuse: le vestibule du Pérugin, la chapelle d'Angelico et tout le premier étage de la Sixtine étaient lettre morte pour moi? Personne ne m'avait conseillé de les regarder, et j'étais incapable, à moi tout seul, de les découvrir. Tout le monde, au contraire, m'avait dit: voyez le plafond de la chapelle Sixtine; je le trouvai très beau; tout le monde m'avait aussi recommandé de voir la Transfiguration de Raphaël et le Saint Jérôme du Dominicain; ce que je fis très attentivement et très docilement, après quoi je déclarai sans la moindre hésitation que le tableau du Dominicain était détestable, et celui de Raphaël fort laid; de ce jour, je ne fis plus aucune attention à ce que me disaient les gens, en fait de peinture, à moins qu'ils ne fussent de mon avis.

Mais sir Joshua n'était pas tout le monde. Son opinion sur les Stanze fit que je les étudiai longuement et soigneusement; je vis tout de suite qu'il y avait là quantité de choses que je n'étais même pas en état de voir, encore moins de comprendre; mais en tout cas, ce qui était certain, c'est qu'elles ne me procuraient aucun plaisir; la religion, d'ailleurs, qui m'avait été enseignée à Walworth me rendait réfractaire à ce mélange de paganisme et de papisme.

Ces bases posées en vue de mes futures études, je n'y revins plus et je n'ai pas eu, depuis, de raisons sérieuses de les modifier. Je ne parle jamais du Dominicain, ou si j'en parle par déférence pour sir Joshua, ce n'est que pour dire que c'est un peintre détestable; des Stanze que comme ne pouvant satisfaire en quoi que ce soit un esprit sain, équilibré, désireux de savoir à quoi ressemblaient les Sibylles, ou comment un Grec se représentait les Muses; et l'opposition entre le Parnasse et la Dispute présentée dans les Stones of Venise[49], comme annonçant la chute de la théologie catholique.

Quand nous eûmes visité les principales curiosités de Rome, et pendant que nous explorions les choses de moindre importance, nous pensâmes que le moment était venu d'utiliser la lettre d'introduction qu'Henry Acland m'avait donnée pour Mr Joseph Severn. Bien que, dans le gros in-octavo qui contenait les œuvres de Coleridge, de Shelley et de Keats, et qui avait si souvent traîné sur la table devant ma niche de Herne Hill, la partie de Keats ne m'eût jamais attiré (elle me troublait plutôt) j'avais suffisamment conscience de sa valeur, j'avais été trop ému par sa mort pour ne pas désirer faire la connaissance de son fidèle ami. J'ai oublié où habitait Mr Severn; tout ce dont je me souviens, c'est que sa porte était à droite, tout en haut d'un immense escalier carré, aussi large qu'un de nos chemins anglais où deux carrioles peuvent passer côte à côte, un escalier monumental aux marches très basses. Je montais lentement, car le docteur m'avait surtout recommandé de ne pas m'essouffler; il me restait peut-être une vingtaine de marches à gravir lorsque la porte de Mr Severn s'ouvrit pour livrer passage à deux messieurs, et se referma sur eux avec un bruit sec qui paraissait dire au reste du monde: on ne passe plus. Ces messieurs me croisèrent sur la gauche. L'un était court, le teint animé, l'air réjoui; l'autre petit aussi, mais pâle, avec un beau front bien modelé et des yeux noirs à la fois vifs et doux.

Ils me regardèrent, mais par timidité, et aussi parce que je trouve impoli d'arrêter les gens et surtout de les empêcher de sortir, je ne fis pas un geste et les laissai descendre en paix. Je ralentis même mon pas, et ce ne fut que quelques minutes plus tard que je sonnai à la porte de Mr Severn. Je laissai ma carte et ma lettre d'introduction au domestique qui me dit que Monsieur venait de sortir. Le compagnon aux yeux noirs de Severn était George Richmond, pour lequel Acland m'avait aussi donné un mot. Tous deux accoururent pour nous voir. La manière d'être simple, réservée, originale de mon père et de ma mère les intéressa d'abord, leur plut ensuite, et finalement les conquit au point que, Noël venu, ils nous choisirent, entre tous leurs amis de Rome, pour fêter la Noël. Et cela, bien plus pour mon père et ma mère que pour moi; non qu'ils ne s'intéressassent pas à moi, mais comme mes idées, qui n'étaient jamais celles de tout le monde, étaient plutôt tapageuses, qu'à chaque instant j'allumais sous leurs pieds des pétards et des fusées, qui ne les troublaient pas seulement au moment où ils éclataient, mais se continuaient en objections réfléchies qu'ils ne pouvaient pas toujours réfuter—car je m'attaquais aux choses sacro-saintes, aux maîtres incontestés et aux splendeurs les plus authentiques de Rome—nos conversations se terminaient le plus souvent par des conseils où se glissaient quelques reproches qu'ils jugeaient nécessaires; ils avaient de longues conférences avec mon père et ma mère, parents et amis se demandaient ce qu'on pourrait bien faire pour me ramener à des idées plus saines. Dès le premier moment, tous deux avaient inspiré à mes parents une confiance absolue, et cela uniquement, je crois, parce que, lorsque nous nous étions croisés dans l'escalier, Mr Severn avait dit à mi-voix à Mr Richmond en me regardant: «Quelle physionomie poétique!» et que ma récente folie, mon impardonnable entêtement dans l'affaire du Harlech, jointe aux impertinences que je me permettais à l'égard de Raphaël et du Dominicain, me donnaient, aux yeux de mes parents, des airs d'Enfant prodigue.

La coalition contre laquelle j'avais à lutter se trouva encore renforcée par l'entrée en scène d'un frère cadet de Mr Richmond, Tom, que je trouvai, lors d'une de nos premières visites à l'atelier qu'ils occupaient en commun, s'escrimant de tout son cœur à peindre un torse nu avec des ombres bleu de cobalt, sur lesquelles, à ce qu'on voulut bien m'expliquer, on devait passer un glacis qui leur donnerait le ton de la chair du Titien. Comme, à cette époque, je ne voyais rien de particulier dans la chair du Titien, et de plus que je ne pensais pas qu'on arrivât à la rendre par ce procédé, l'abîme qui nous séparait, mes amis et moi, se creusa encore davantage; et de fait, ces divergences firent que s'accroître avec le temps et leur effet immédiat fut de décider de la façon dont j'emploierais mon temps à Rome et en Italie. Car, ayant déclaré une fois pour toutes que je ne pouvais pas plus comprendre la pensée de Raphaël que la couleur du Titien; que les salles de sculpture du Vatican m'ennuyaient, que je n'y comprenais rien, je pris le taureau par les cornes et me mis à chercher ce que, à Rome, je pensais pouvoir dessiner à ma manière, choisissant pour commencer—et c'était en quelque sorte un défi jeté à Raphaël, au Titien, à l'Apollon du Belvédère tout ensemble—l'étude minutieuse de guenilles qui pendaient aux vieilles fenêtres du quartier juif.

La guerre déclarée, il ne restait plus aux deux Richmond et à mon père qu'à s'amuser autant qu'ils le pourraient de mes essais révolutionnaires qui, une fois mon point de départ admis, n'étaient pas sans intérêt. Je payai ma dette au Forum, en en dessinant avec le grand soin une vue d'ensemble; je fis une étude des aqueducs vus de Saint-Jean-de-Latran, une autre du Mont Aventin prise du pont Rotto, toutes deux jugées bonnes en général. À la fin, Richmond lui-même s'adoucit au point de me demander un dessin de la Trinità dei Monte, associée pour lui à d'heureux souvenirs. C'est alors qu'il se présenta, pour moi, une occasion d'utiliser de façon pratique mes dispositions particulières, en prenant de précieuses notes sur les principales villes d'Italie; mais il était dit que toutes les chances que j'avais d'être autre chose que ce que je suis avorteraient les unes après les autres. Un hasard, qui ne me sembla alors qu'un mirage moqueur, fut, bien des années plus tard, la source d'une des plus belles et des plus profondes émotions de ma vie.

Entre mon Protestantisme et mon Proutisme—comme l'appelait très justement Tom Richmond—j'avais déclaré sans intérêt toute cérémonie romaine; je me refusais à rien voir, et je protestais avec mauvaise humeur, toutes les fois que l'on me proposait d'entrer dans une église, dans un palais romain ou dans une galerie. Pourtant papa et maman s'aperçurent que je ne me faisais jamais tirer l'oreille lorsqu'il s'agissait d'aller entendre de la musique sacrée, fallût-il pour cela subir les ennuis d'un office: ce qu'ils attribuaient au goût que j'avais toujours manifesté pour le chant grégorien et à l'intérêt toujours croissant que m'inspirait la musique. La vérité, c'est qu'à l'église j'avais chance d'apercevoir, au-dessus des têtes pieusement penchées de la foule italienne—au moins un instant avant qu'elle s'inclinât à son tour—la gracieuse silhouette d'une anglaise blonde d'une grande beauté, la reine de la colonie anglaise cet hiver-là, à Rome, et qui réalisait pour moi le type de la beauté féminine, type rêvé jusqu'ici, et rêvé en vain, une beauté sculpturale, mais pleine de vie, et aussi de douceur et de grâce. Je ne crois pas être jamais parvenu à l'approcher à plus de quarante mètres, mais ces apparitions, si lointaines qu'elles fussent, et les émotions qu'elles me causaient n'en firent pas moins la joie et la consolation de mon hiver à Rome.

Pendant ce temps, mon père, que notre médecin de Rome avait complètement rassuré sur mon état, reprenait sa gaîté et jouissait de tout en conscience. Avec Marie qui, quoique de nature peu enthousiaste, était une voyageuse infatigable, il allait voir sans se lasser tout ce qu'il y avait à voir. Jamais, surtout, il ne manquait une fête musicale, et il était radieux lorsque son maniaque de fils consentait (pour l'amour de miss Tollemache[50], mais chut!) à les accompagner; et tous les jours Mr Severn et George Richmond se montraient plus affectueux et plus serviables. Aucun habitué du monde élégant de Londres ne s'étonnera du plaisir que nous pouvions trouver à pénétrer toujours davantage dans l'intimité de George Richmond. Mais je n'ai vu nulle part, dans aucun monde ou ailleurs, rien qui approche de la situation qu'avait alors à Rome, Mr Joseph Severn. Personne ne savait mieux que lui mettre les gens en valeur, naturels du pays, étrangers, laïques ou ecclésiastiques. Il ne voyait dans chacun que le meilleur: ce qui aurait excité la colère chez d'autres le disait simplement sourire. Comment s'étonner que le pape soit à Saint-Pierre, qu'il y ait des mendiants sur les marches du Pincio? N'est-ce pas dans la nature des choses? Il pardonnait au Pape son papisme, respectait la longue barbe du mendiant et ne doutait pas que les marches du Pincio, celles de l'Aracœli aussi bien que celles du Latran et du Capitole conduisissent au ciel; nous montions tous, de façon ou d'autre, et en attendant il fallait tâcher d'être heureux là où on se trouvait. Raisonnable avec légèreté, sage avec gaieté, spirituel sans malice, délicatement sentimental, il tenait conseil avec les cardinaux un jour, et s'en allait le lendemain picniquer dans la Campagne romaine avec les pins belles Anglaises qui passaient l'hiver à Rome; prenant les cœurs dans les mailles dorées de sa bonne grâce, de sa sympathie ouverte, comme si la vie n'était pour lui que la mélodie ondoyante de sa chanson favorite, Gente, è qui l'uccellatore.

Illustration from "Præterita": souvenirs de jeunesse

CHAPITRE XV

CUMÆ

Pour être fidèle à la règle que je me suis tracée de suivre l'ordre des faits en laissant au lecteur le soin de tirer ses conclusions, j'ai passé un peu vite, et il me semble qu'il ne serait point inutile de savoir, ou tout au moins d'essayer de deviner ce que pense mon lecteur!

Trouve-t-il que je suis un garçon heureux ou malheureux? A-t-il pour moi quelque estime, ou le contraire? Pense-t-il que l'on avait raison de fonder sur moi quelque espérance? Ou les talents que je pouvais avoir étaient-ils de ceux qui ne brillent au matin que pour se flétrir avant le soir? Si je le lui demande, c'est que j'ai reçu quelques lettres d'amis qui se disent enchantés et me déclarent que ces souvenirs ont jeté sur mon caractère des lumières toutes nouvelles, que je leur plais ainsi beaucoup plus qu'auparavant. Voilà un résultat qui n'est nullement celui que je cherchais, et qui est en contradiction avec l'impression que j'éprouve moi-même quand, me retournant, je me regarde face à face. Je suis extrêmement peiné et humilié lorsque je constate, aujourd'hui que je suis un peu moins ignorant, le peu que je valais alors, et tout ce que je laissais perdre de temps, d'occasions et de devoirs—un devoir manqué étant la pire des pertes—et je ne vois vraiment pas ce que mes amis ont pu trouver dans ces souvenirs d'enfance de plus aimable qu'ils n'eussent pu deviner chez l'auteur de Time and Tide ou de Unto This Last. En vérité, et quoi qu'ils en disent, je n'étais alors, et je le suis demeuré encore un an ou deux, qu'un petit têtard informe, ruisselant, glissant, rien qu'un estomac avec une queue, se gonflant, s'aplatissant, se tortillant au milieu des ondes de cristal et sur les sables purs des sources de la jeunesse.

Mais fort heureusement j'ai toujours eu des yeux excellents et la bonne habitude de nager contre le courant; et maintenant le temps était venu où je commençais à désirer me mettre au service de belles princesses, pour aller chercher leurs balles au fond de l'eau, lorsque soudain je me vis sous ma véritable forme, et cette vision me laissa effaré et découragé. Ceci se passait à Rome, vers l'époque de Noël.

Parmi les objets d'art toujours de mode à Rome, et dont les voyageurs de distinction ne devaient pas manquer d'emporter des spécimens, étaient ces camées taillés dans de jolis coquillages roses. Afin de nous conformer à l'usage, nous achetâmes un coquillage quelconque de Dieux et de Grâces. Mais les artistes tailleurs de camées étaient habiles aussi à faire le portrait de simples mortels, et mon père et ma mère, escomptant l'avenir, résolurent de faire graver pour la postérité le profil de leur futur grand homme.

Ce que j'apercevais, quand je me regardais dans le miroir, me suffisait, et je n'avais jamais songé à me demander de quel effet était mon profil. Le camée terminé, j'en admirai le travail, mais l'image qu'elle donnait de moi ne me satisfaisait pas. Je ne l'ai pas analysée alors; aujourd'hui, si je cherchais à la décrire, je dirais qu'elle rappelait un penny de George III, avec un soupçon de George IV, l'orgueil du Grand Turc et l'humeur de huit petits lucifers déchaînés.

Et sans doute je savais que j'étais orgueilleux, et depuis quelque temps maussade; cependant ce n'était ni l'orgueil ni la maussaderie qui étaient les caractéristiques de ma nature. Tout au contraire, personne n'était plus respectueux des choses réellement grandes que moi, et personne n'était d'humeur plus facile quand on me laissait faire à ma tête. Que peut-on demander de plus à la plupart des garçons ou des animaux?

Et il me semblait dur que l'on insistât surtout sur les défauts passagers, oubliant les qualités véritables, et que ceux-ci demeurassent fixés à jamais d'après le témoignage un peu fantaisiste du camée. À propos de ce camée et d'autres portraits plus récents de moi—est-ce vanité?—mais je tiens à dire pour ceux qui les verraient et qui éprouveraient quelque déception, que ce qu'il y a de mieux dans mon visage, comme ce qui m'a été le plus utile dans la vie, ce sont les yeux, et encore seulement quand on les voit de près. Un ami très cher et très perspicace, un Français, m'a fait remarquer aussi, mais bien des années plus tard, que la bouche—si elle n'était pas digne d'Apollon—avait de la bonté: quant au type George III et George IV, il était très marqué dans la famille et en particulier chez mon cousin George de Croydon; et pour la forme de la tête, par devant et par derrière, j'ai mes idées là-dessus, mais ce n'est pas l'instant de les exposer. Le moment est venu, par contre, de dire plus en détail non seulement ce qui m'arriva maintenant que j'étais majeur, mais ce qu'il y avait en moi: c'est dans ce but que je transcris ici un ou deux fragments de mon journal écrits pour moi seul, non pour faire plaisir à mon père ou pour être imprimés, après corrections, par Mr Harrison.

En feuilletant ces vieux cahiers, je m'aperçois que j'ai trop poussé au noir mes souvenirs de la Riviera. Témoin cette page sur un endroit que je voyais alors pour la première fois et qui a joué un grand rôle dans ma vie, le promontoire de Sestri di Levante:

«Sestri, 4 novembre (1840).—Matinée très pluvieuse; à peine si nous avons pu franchir les quatre milles qui nous séparaient de cet adorable village; les nuages, emportés comme de la fumée le long des collines, enveloppaient de guirlandes les églises blanches accrochées aux pentes boisées. Avons dû attendre ici jusqu'à trois heures; le temps s'est éclairci, nous avons gravi le promontoire boisé qui domine le village. Les nuées s'élevaient lentement au-dessus des Apennins, laissant ici et là des flocons légers qui s'accrochaient au fond des ravins et s'enlevaient sur les parties ensoleillées comme autant de langues de feu; à l'horizon, la ligne bleu foncé des montagnes, pure comme le cristal, se profilait nettement sur le ciel d'un vert pâle; le soleil touchait çà et là les verts précipices, et les villages blancs de la côte luisaient comme de l'argent au Nord-Ouest; c'était ensuite la masse des hautes montagnes qui dévalaient dans les sombres vallées plantées d'oliviers; leurs cimes d'abord toutes grises dans la pluie se teintaient de bleu foncé, lorsque les nuées se dispersaient, chassées par le vent. Puis tout à coup le soleil reparaissait et ses rayons doraient les bois les plus proches, faisaient flamboyer les troncs lisses des arbres, les feuillages déjà magnifiquement nuancés par l'automne, les revêtant d'une splendeur comme Turner seul pourrait en imaginer une, et que mettait en valeur le fond gris d'orage. Au sud, c'était la mer sur laquelle se reflétaient et miroitaient quantité de petits nuages blancs venus des Alpes, entre de longues bandes du bleu le plus pur, tandis que le soleil, très bas déjà, dardait de longs rayons obliques loin, très loin de l'horizon; les vagues venaient se briser au milieu de panaches d'écume contre des rochers de marbre noir, et de grandes masses floconneuses couraient, poussées par la marée, vers la pleine mer. Au-dessus de nos têtes, un groupe sombre de pins d'Italie et de chênes verts enveloppaient d'ombre un adorable coin de prairie, tel qu'on en pourrait trouver dans les parties les plus fertiles des îles de Derwentwater. Cette féerie dura jusqu'au moment du coucher du soleil; alors un double arc-en-ciel s'élança au-dessus des bois embrasés, puis à mesure que le soleil baissait à l'horizon, les nuées d'orage se revêtirent de pourpre; l'arc-en-ciel dont les nuances se fondaient, semblait une large ceinture cramoisie au-dessus de laquelle les nuages flambaient; magnifique spectacle qu'il n'est pas donné à l'homme de contempler plus d'une ou deux fois dans sa vie.»

Je vois que nous sommes arrivés à Rome le samedi 28 novembre. La note, écrite dès le lendemain matin, mérite peut-être d'être conservée.

«Dimanche 29 novembre.—La ville est en l'air parce que le Pape officie à la Chapelle Sixtine; c'est aujourd'hui le premier jour de l'Avent. Me suis fait bousculer, étouffer, pour rien: musique médiocre, sorte de mascarade avec le Pape et des cardinaux mal tenus. L'extérieur et la façade occidentale de Saint-Pierre ont certainement beaucoup d'apparence; l'intérieur conviendrait à une salle de bal, ou ne devrait servir qu'à cela.»

«30 novembre.—Monté en voiture au Capitole place pleine d'immondices, lugubre et dégoûtante; descendu ensuite au Forum, très bon sujet de tableau certainement. Puis marché longtemps, parmi des tas de briques et de décombres, jusqu'à en avoir mal au cœur.»

Écœuré, ai-je voulu dire. Mais entre le 20 et le 25 décembre, je fus réellement malade; accès de fièvre terrible, c'est un miracle que je m'en sois tiré. Le 30, j'étais sur pied; je continue ainsi:

«Petite promenade de long en large sur le Pincio; je suis incapable de faire autre chose depuis cette maudite maladie. Pourquoi donc faut-il que toute joie s'affadisse si vite, que les plus vives impressions si rapidement s'effacent? Rome était là devant moi: tours, coupoles, cyprès, palais, enchevêtrés, formant d'admirables groupes; une petite brume de décembre se mêlait à quelques légères fumées de bois et cernaient d'une jolie ligne grise toutes les formes qui se dressaient entre moi et le soleil; au delà des admirables chênes verts des jardins Borghèse, on apercevait les Apennins d'où émergeait un grand pic couvert de neige, semblable à la traînée lumineuse d'une comète. Ce n'était pas le clair de lune, ce n'était pas la lumière du soleil, c'était quelque chose d'aussi doux que l'un, d'aussi puissant que l'autre. Et j'étais là au milieu de ces magnificences, et je ne le sentais pas! Je rentrais de ma promenade, aussi las de mon devoir accompli que si j'étais sur la route de Norwood.»

Des yeux, je suivais une jeune fille qui promenait des enfants et dont le petit bonnet coquettement posé sur ses cheveux très bien coiffés trahissait la nationalité: j'étais fixé, bien avant de l'avoir entendu dire à l'un des enfants qui jabotait en anglais avec une volubilité comparable seulement au murmure de la fontaine de l'autre côté de la route: «qu'elle n'en comprenait pas un mot»[51]. Après deux ou trois allées et venues, la jeune fille s'assit à côté d'une autre bonne; elles bavardaient, elles riaient, l'air parfaitement heureux, ne pensant pas plus aux montagnes qui se dressaient derrière elles, et à la ville qui s'étendait sous leurs pieds, qu'au Grand Turc; tandis que moi, emporté par mes sentiments dans des sphères que je jugeais très supérieures, je souffrais cruellement, en face d'un spectacle qui aurait dû me procurer d'infinies jouissances, de sentir les heures peser si lourdement sur mes épaules. Voilà bien l'orgueil, cher lecteur, et la maussaderie—dum pituita molestat—bien dûment établis.

Mais faut-il être bien orgueilleux pour se croire supérieur au point de vue du sentiment à une petite bonne française? Très sincèrement, je ne me croyais pas supérieur à cette fille, ni meilleur; mais je savais qu'il existait entre moi et le lointain Soracte, ou même entre moi et l'invisible Vultur, un lien qu'elle ne soupçonnait même pas; et que cela impliquait un horizon terrestre, sinon céleste, plus étendu; nous n'étions pas nés sous la même étoile.

Pendant ce temps, au pied de la colline, ma mère tricotait dans la grande chambre romaine, aussi paisiblement que si elle eût été chez elle—cette grande chambre qui avait sur les auberges de Provence le mérite d'être propre. Les jours passaient et l'heure vint de songer au voyage de Naples, avant qu'aucun de nous ne fût fatigué de Rome. Cette bonne cousine Mary, à laquelle je ne daignais jamais demander son avis sur rien, était celle d'entre nous qui avait le plus profité de ce séjour. Réellement très bonne musicienne (elle avait pris quelques leçons de Moscheles), elle jouissait des maîtrises des églises, lisait attentivement son guide, savait toujours où elle était et, profondément religieuse, était arrivée à vaincre ses préjugés puritains au point de visiter avec une émotion respectueuse le tombeau de saint Paul et la maison de sainte Cécile. Je crois même qu'elle finit par monter à genoux la Scala Santa, comme toute bonne Romaine.

L'hiver avait passé, et le soleil du printemps réchauffait doucement l'atmosphère quand nous gravîmes les monts Albains pour descendre dans la vallée au-dessous de La Riccia, que j'ai décrite dans l'un des chapitres les plus souvent cités des Modern Painters. Mon journal dit: «Un abîme, et sur la colline opposée un autre village haut perché, avec le clocher et le toit de son église formant un groupe très réussi. Un hérissement d'arbres descendait jusqu'au fond du ravin d'où s'élançait près de moi, en clair sur le fond d'ombre, la paroi grise d'un rocher merveilleusement brodé de lichens aux mille couleurs.»

Suivent encore quelques phrases du même genre, et puis une description des marais Pontins où j'insiste beaucoup sur les taches mouvantes que mettent çà et là les grands troupeaux noirs, les vols de mouettes blanches, les cochons aux soies hérissées, les oiseaux de toutes sortes, échassiers et plongeurs en nombre incalculable. Il est extrêmement intéressant, au moins pour moi, de voir qu'à cette époque où je ne faisais encore que des croquis au crayon, c'était surtout la couleur qui me frappait: je voyais les choses d'abord en couleur, comme elles doivent être vues.

Certains détails du voyage de Mola à Naples, sur lesquels je me permets d'insister, prouvent la constante préoccupation d'exactitude qui fait le fond des principes que j'ai formulés, plus tard, dans Modern Pointers, bien qu'à cette époque je n'eusse pas la plus légère idée d'écrire ce livre, ni aucun autre, et que je prisse ces notes uniquement pour me souvenir de ce que je voyais, et sans me préoccuper de savoir si elles me serviraient à autre chose.

«Naples, 9 janvier (1841).—Pendant que je m'habillais hier à Mola auprès de la fenêtre, j'ai vu le soleil se lever au milieu des brumes qui montaient de la mer; le petit bois d'orangers qui descend en pente douce vers la plage rougissait sous ses caresses; Gaëte, en face, étincelait sur son promontoire. J'ai couru à la terrasse, un petit toit de zinc orné d'orangers et de figuiers d'Inde en pots. Au bord de la mer s'élevaient des montagnes qui rappelaient celles du Skiddaw, avec des ravins semblables à ceux du Saddleback; les hauts sommets étincelaient sous la neige fraîchement tombée, le plus élevé effleuré par un blanc nuage léger et rapide[52]. Plus près, les montagnes s'amollissaient en masses vertes et unies comme les collines de Malvern, sauf que leurs sommets étaient couverts d'oliviers et festonnés de vignes; on aperçoit le village de Mola avec ses murs blancs et ses toits plats, au-dessus des oliviers, dans de légères vapeurs de fumée bleue; au loin, une autre chaîne de montagnes court vers la mer. L'air était un peu frais, mais si pur et si doux, si chargé de parfum d'orangers que l'on se serait cru au printemps, non en janvier. Le temps menaçait, mais le soleil nous resta fidèle pendant la traversée du village; rues étroites, pittoresques et colorées, qui descendent vers la mer, puis, côtoyant un précipice dont la neige était éblouissante sous le soleil qui montait, et entre des haies de myrtes, nous entrons dans la plaine de Garigliano. Un gros nuage chargé de pluie courait[53] après nous, nous gagnant de vitesse, s'abaissant petit à petit, couvrant bientôt tout le bleu du ciel jusqu'à ne plus laisser qu'une étroite bande d'un bleu ambré[54] derrière les Apennins; les montagnes plus proches étaient maintenant plongées dans une ombre profonde, ombre de pourpre—les neiges au loin d'abord embrasées et donnant la plus forte lumière du paysage, puis sombres contre le ciel clair; des masses grises au-dessus, lugubres, lavées de pluie par endroits; au-dessous, un bouquet de saules qui se détachaient contre un fond pourpre, un peu jaune d'Inde, un peu tacheté de rouge. Puis c'étaient les ruines d'un aqueduc dont les murs portaient encore des traces de mosaïque; ses arches encadraient des collines et de belles prairies dont la verdure fraîche se mêlait à l'or des saules. À Capoue, nous perdîmes du temps à la Douane, maudite douane; nous avions subi le même ennui à Garigliano où des mendiants hurlants s'étaient rués sur nous (Caffé del Giglio d'Oro). Je vois encore un gamin, un vrai singe, perché sur l'épaule d'un autre gamin et qui faisait claquer ses mâchoires en se donnant de grands coups de poing.

Le pays, à partir de Garigliano, est absolument plat; la voiture filait entre les festons de vigne accrochés aux ormes; la route était parfaitement droite et toute déchirée par une pluie diluvienne. La nuit venait, j'étais horriblement fatigué; de temps à autre, entre les nuées orageuses qui fuyaient, on apercevait un lambeau de ciel bleu ou encore deux ou trois pures étoiles qui cherchaient à percer les lourdes masses noires. Des éclairs sillonnaient le ciel quand nous approchâmes des portes de Naples, où nous fûmes encore retardés par la Douane et le visa de nos passeports. J'étais arrivé à un tel degré de fatigue, si exaspéré, si transi, que j'étais près de pleurer. Ce n'était pas ainsi que j'avais rêvé entrer à Naples! Aurais-je jamais pensé, lorsque, assis dans mon coin familier de Herne Hill, je soupirais après la neige lumineuse des montagnes, après une feuille d'oranger, que j'arriverais à Naples d'aussi méchante humeur que si j'avais passé ma journée a Londres? Mille fois plus encore!

Depuis plus de dix ans, grâce à ma passion géologique, je connaissais à fond la structure et l'aspect du Vésuve et du mont Somma. Friendship's Offering et Forget me not, à l'époque de Leoni le bandit, m'avaient aussi donné d'utiles notions sur la baie de Naples. Mais les formes admirables du mont Saint-Ange et de Capri étaient toutes nouvelles pour moi, et la pensée que je me trouvais là, en présence de forces souterraines inconnues, m'emplit d'une émotion profonde; pourtant le Vésuve était calme, et les lentes évolutions du nuage blanc suspendu au-dessus de son cratère ressemblaient à celles d'un simple nuage d'orage.

La première vue des Alpes avait été pour moi la révélation directe de la présence d'une puissance créatrice bienfaisante. Mais depuis longtemps, dans les forces volcaniques et destructrices, Homère m'avait appris à reconnaître—et ma raison m'avait confirmé dans cette pensée—sinon l'Esprit du mal en personne, tout au moins le symbole du mal non racheté, un monde en dehors des conditions atmosphériques, orages, chaleurs, gelées, d'où dépend le cours normal de la vie organique. Et de même que les neiges et les roses des Alpes à Lauterbrunnen représentaient pour moi le Paradis, de même cette vallée de cendres, cette gorge de lave était l'Enfer, l'Enfer visible. Et s'il se présentait ainsi dans l'ordre naturel, pourquoi serait-il autre dans l'ordre surnaturel?

Je n'avais pas encore lu une seule ligne du Dante. Dès que je connus ces vers:

Vespero è già colà dov'è sepolto Lo corpo dentro al quale io facea ombra: Napoli l'ha, e da Brandizio è tolto[55]

non seulement Naples, mais l'Italie tout entière, s'éclaira à cette flamme sacrée. Dès lors, les quelques vers de Virgile que je savais s'illuminèrent tout à coup; j'en compris la vérité en voyant le lac sans oiseaux. À moi aussi la voix enseigna la loi de vie éternelle:

Nec te Nequidquam lucis Hecate præfecit Avernis

Les légendes devenaient vérité—elles commençaient à le devenir plutôt, devrais-je dire; tout un cortège de pensées se faisaient jour qui ne devaient prendre corps que quarante ans plus tard et qui, dans leur première éclosion, ne m'apportaient que tristesse et désappointement. «Il y avait donc des endroits comme ceux-là, et où les Sibylles vivaient! Mais est-ce là tout?»

Horribles, oui, ces terrains convulsés, ce lac de soufre bouillant, la grotte du Chien avec son sol bas, son air lourd, empesté, si lourd qu'il semblait qu'on pût l'agiter avec la main. Horrible, ignoble, et quand on pense que c'est la Delphes de l'Italie! Les merveilles, les splendeurs de ces îles et de ces mers, je les voyais, comme c'était déjà mon habitude, sans qu'un seul de leurs défauts m'échappât.

Le voyageur anglais ordinaire, auquel il est donné de cueillir une grappe de raisin, et auquel une jolie fille aux yeux noirs apporte sa bouteille de vin de Falerne, n'en demande pas davantage—en ce monde ou dans l'autre—et il déclare que Naples est le Paradis. Pour moi, hélas! dès que mes pieds foulèrent les cendres volcaniques, je compris qu'il n'y a pas de perfection possible, de forme ou de couleur, pour une montagne, quand tout y est scories. Comment admirer une mer, si bleue qu'elle soit, quand elle vient mourir sur un sable noir? Je constatai aussi avec une colère bien légitime l'épouvantable négligence des pouvoirs publics—que Mr Gladstone avait signalée à propos des prisons napolitaines. Mais ni lui, ni aucun autre Anglais, que je sache, en dehors de Byron et de moi, ne virent que les Apennins se dressaient comme un mur de prison et faisaient de la vie moderne en Italie une honte et un crime: crime à la fois contre l'honneur de ses ancêtres et la bonté de son Dieu.

Mais en même temps que j'étais vivement frappé par les défauts d'autrui une sorte d'éclair volcanique, grâce à Dieu, me révéla les miens. Le sentiment que Naples et son beau golfe ne pouvaient rien me dire, dans l'état de maladie et de tristesse où je me trouvais, me fut douloureux; je me le reprochai; l'enveloppe de la chrysalide commençait à craquer de place en place, non sans profit, et je dis adieu aux derniers contours du mont Saint-Ange qui disparaissait au sud, en songeant vaguement à m'améliorer à l'avenir.

Nous restâmes une journée entière à Mola di Gaeta afin de me permettre de dessiner le château d'Itri. On nous avait laissé entendre qu'Itri n'avait pas bonne réputation; mais nous nous étions refusés à croire qu'un aussi joli endroit pût offrir quelque danger, et nous nous y étions fait conduire pour y passer la journée. Pendant que je dessinais, ma mère et Mary erraient à l'aventure; Mary savait maintenant quelques mots d'italien, assez pour sympathiser avec toute Contadine portant une jolie coiffe ou un beau baby. Les voyageurs étaient rares à Itri, je ne crois pas qu'on y eût jamais vu d'Anglaises; aussi les Contadines étaient-elles enchantées et elles auraient fait tout au monde pour être agréables à maman et à Mary. Je fis un bon croquis et nous regagnâmes les bois d'orangers de Mola, ravis. Nous apprîmes plus tard que la population d'Itri est tout entière composée de bandits; de ce jour, nous n'avons plus jamais eu peur des bandits.

Nous passâmes la journée du dimanche à Albano. Dans la matinée nous fîmes une longue promenade, mon père, manière, Mary et moi, dans les bois de chênes verts des alentours. Depuis plusieurs semaines déjà, je ne toussais plus, je pouvais marcher sans fatigue; je jouissais d'une sécurité relative lorsque, tout à coup, pendant cette promenade bien paisible pourtant, la toux reprit et je constatai que le mouchoir que j'avais porté à mes lèvres était taché de sang! Je m'assis sur le talus, au bord de la route, et je vis devant moi mon père très pâle.

Nous regagnâmes l'auberge à pas lents et mon pauvre père, s'étant procuré une sorte de carriole légère, se mit en route pour aller lui-même à Rome chercher le docteur.

J'ai bien souvent songé, avec mélancolie, aux émotions douloureuses qui avaient dû étreindre le tendre cœur paternel pendant cette longue course, dix-huit milles à travers la campagne romaine.

Le bon Dr Gloag le rassura et revint avec lui. Mais il n'y avait pas grand'chose à dire ou à faire. Ces petites crises étaient naturelles au printemps, il fallait seulement redoubler de prudence. Ma mère ne perdit pas courage. Le lendemain, nous rentrions à Rome; et depuis ce temps la toux ne m'a plus incommodé.

Vers Pâques, le temps fut admirable. J'assistai à la Bénédiction, je m'assis à la nuit tombante en face du château Saint-Ange, je vis le dôme de Saint-Pierre étinceler et le château étendre sur le ciel un grand voile de feu. J'emportai de cette dernière vision de Rome bien des pensées qui ont mûri lentement depuis; des pensées qui m'ont surtout convaincu que l'esprit protestant était mesquinement et coupablement borné, ne comprenant rien à la signification et au but de la splendeur de l'Église au moyen âge; et que l'esprit catholique actuel était mesquinement et coupablement borné, ignorant tout des moyens par lesquels il pourrait toucher l'âme italienne plutôt que ses yeux.

En rouvrant, ces jours-ci, le livre que mon professeur de Christ Church, Walter Brown, m'avait recommandé comme le code le plus précieux de la sagesse religieuse en Angleterre, l'Histoire naturelle de l'Enthousiasme, je suis tombé par hasard sur ce passage qui a dû, j'imagine, être un des premiers à ébranler la satisfaction confiante de mon puritanisme. Depuis, j'ai lu un grand nombre de livres de théologie, mais je n'ai trouvé nulle part un exemple plus terrifiant d'absence à la fois de charité et d'intelligence:

«Si l'on pouvait oublier un instant que chaque cloche, chaque vase sacré, chaque ornement du rite romain recèle un piège tendu à la liberté et au bonheur de l'humanité, que son or, ses perles, ses belles draperies sont des parures de mort éternelle; et si l'on compare tout cet appareil aux horreurs et aux ignominies des anciens rites polythéistes, il semble que l'on puisse rendre grâce à ceux qui l'ont imaginé. Poésie, effets scéniques, tout a été mis en œuvre par le goût et le génie des artistes italiens pour composer un spectacle qui laisse les plus magnifiques cérémonies du culte des idoles en Grèce et à Rome bien loin derrière lui.»

Et cependant, je ne me souviens pas distinctement d'avoir été choqué par ce passage. Il me semble même que certains points de ce livre m'avaient plu; il est vrai que j'avais sur son auteur, et sur tous les auteurs du même genre, l'avantage de savoir distinguer l'art sincère de l'art menteur, une foi heureuse d'un insolent dogmatisme. Je savais que les voix qui chantaient à la Trinità di Monte n'étaient pas des voix de mensonge, et que la multitude qui s'agenouillait devant le Pontife se relevait meilleure et plus forte après avoir reçu sa bénédiction.

Bien que j'eusse pu, le beau temps aidant, assister sans danger aux cérémonies de la Semaine Sainte, je j'avais pas retiré grand bénéfice, comme santé, de mon hiver à Rome. J'étais très découragé et les premières étapes du retour par Terni et Foligno furent assez mélancoliques; la nuit que nous passâmes à Terni, particulièrement triste. Car vers le soir, comme nous rentrions à l'hôtel après avoir été jusqu'aux Cascades, le domestique d'un jeune Anglais demanda à nous parler. Il était seul avec son maître qui brusquement était tombé malade, très malade. Mon père voudrait-il venir le voir? Mon père y alla et se trouva en présence d'un très beau garçon, un Écossais de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui se mourait. Il mourut en effet dans la nuit et nous pûmes rendre quelques services au malheureux serviteur qui était au désespoir. J'oublie maintenant si nous avons jamais su qui était ce jeune homme. Je trouve pourtant son nom inscrit dans mon journal, «Farquharson», mais rien de plus.

À mesure que nous montions vers le nord et que nous quittions les régions volcaniques, je reprenais courage; Venise, Venise l'enchanteresse, m'apparaissait dans le lointain avec toutes ses séductions. Je n'avais vu Venise qu'une seule fois, six ans auparavant, quand je n'étais encore qu'un enfant. Que le conte de fée se réalisât aujourd'hui, je pouvais à peine le croire, et le départ par la porte de Padoue, au matin, avec la pensée que Venise—du moins des gens dignes de foi l'assuraient—était là, de l'autre côté, dans la mer: comment exprimer l'émotion ressentie!

Je n'imagine pas encore la réponse que le lecteur a pu faire à la question que je lui posais au début de ce chapitre: Trouve-t-il que je sois un garçon heureux ou malheureux?

S'il s'agit de la vie future, en ce monde ou dans l'autre, de la personnalité à venir dans l'un comme dans l'autre, il pourrait y avoir deux opinions à cet égard, et même trois. Ce qui est certain, c'est qu'en fait de bonheur j'accaparais à moi seul la part de deux cent cinquante mille personnes ordinaires. Je dis «personnes», non pas «garçons». Je ne sais pas en quoi consiste le plaisir que trouvent les garçons à jouer au cricket, à canoter, à tuer des oiseaux à coups de pierres ou à coups de carabine. Mais pour les gens ordinaires, marchands, employés, hommes de Bourse et de Club, certainement il n'y avait pas de comparaison entre la somme de bonheur dont je jouissais et la leur; bonheur suivi, cela va sans dire, de moments de lassitude ou de satiété, et en partie compensé par des contrariétés, des désespoirs à propos de choses qui n'auraient certainement contrarié personne d'autre que moi; mais un bonheur incontestablement, infiniment précieux en soi et complet, à propos duquel on aurait pu dire ce que disait Sydney Smith ayant mangé sa salade: «Je suis à l'abri des coups du Destin; j'ai dîné aujourd'hui.»

Les deux chapitres dont l'un termine le premier et l'autre ouvre le second volume des Stones of Venice furent écrits, je m'en aperçois en les relisant, sous l'impression mélancolique des événements de 1852 et avec le désir d'indiquer très honnêtement aux voyageurs ce qui mérite d'être vu. Je n'essaie pas d'y retracer mes joies de 1835 et de 1841, alors qu'on ne songeait pas à construire un pont de chemin de fer et que tout, la marécageuse Brenta, la moindre villa, une chaussée poussiéreuse, une plage de sable, me ravissait, par cette matinée où nous vîmes Venise surgir devant nous; et le noir chapelet des gondoles, dans le canal de Mestre, était à mes yeux plus beau qu'un lever de soleil au milieu de nuages de pourpre et d'or.

Mais comment l'exprimer? Comment même me l'expliquer, l'esprit anglais, cultivé ou non, étant incapable de sentir ce genre d'émotion. Sir Philippe Sydney va à Venise et il n'a pas l'air de s'apercevoir que Venise est dans la mer. Lady Elisabeth Craven, en 1789, s'attendait à trouver une jolie ville proprette avec des quais le long de ses canaux et fut extrêmement désappointée: «Les maisons baignent dans l'eau, elles sont sales et paraissent tout à fait inconfortables; les innombrables gondoles, qui ont l'air de cercueils flottants, ajoutent à la tristesse de l'ensemble et, je l'avoue, Venise, à l'arrivée, m'a fait une impression d'horreur plutôt que de joie.»

Sur quoi elle s'en va aux Cascine et se trouve parfaitement heureuse. Il ne semble pas qu'elle ait jamais lu ni le Marchand, ni Othello. Evelyn ne les a pas lus davantage; pourtant, de son temps comme de celui de Sidney, la Venise d'Othello et d'Antonio n'était pas encore tout à fait morte. Ma Venise, comme celle de Turner, c'était surtout Byron qui l'avait créée, mais il s'y ajoutait encore pour moi la joie enfantine de voir des bateaux glisser sur des eaux claires. J'éprouvais un bonheur inexprimable à regarder la pointe de la gondole pénétrer sous la porte de Danieli à marée haute, quand l'eau avait deux pieds de profondeur au bas de l'escalier, et, tout le long des rives du canal, de vrais murs de marbre sortir de la mer, couverts à l'extérieur de milliers de petits crabes et à l'intérieur de Titiens.

Du 6 au 16 mai, je pris des notes sur des effets de lumière qui me servirent plus tard dans Modern Painters, et j'exécutai deux dessins au crayon, Ca Contarini Fasan et l'Escalier des Géants qui, avec deux dessins faits à Bologne en passant, et une demi-douzaine à Naples et à Amalfi sont—je puis le dire, quarante ans plus tard—de très bons dessins. Je n'avais aucune notion de l'architecture proprement dite, je n'avais jamais dessiné un plan, une coupe, un ornement; mais j'adorais, comme Turner jusqu'à la fin de ses jours, tout ce qui était gracieux et riche, que ce fût Gothique ou Renaissance; mon coup de crayon était parfaitement sûr et délicat, je dessinais avec une fidélité scrupuleuse, mettant ma joie à reproduire les choses telles qu'elles étaient; et c'est ce qui donne la vie à un dessin, ce qui fait qu'il est exact de point en point. Cela, au moins, était dans mes moyens et je le fis ici pour la dernière fois. L'année suivante, j'essayai de faire ce que je n'étais pas capable de faire, et j'ai continué, hélas! usant la moitié de mes jours à cette besogne ingrate.

Je trouve une phrase dans mon journal du 6 mai qui semble en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut des centres de mon travail: «Dieu soit béni, je suis ici; c'est le Paradis... Venise et Chamonix sont les deux bornes de la terre pour moi.»

Il est vrai qu'alors, je ne connaissais ni Rouen, ni Pise, bien que j'eusse vu l'une et l'autre. (Quand j'ai cité Genève, avec Rouen et Pise, cela comprenait dans ma pensée Chamonix.) «Venise, continue le journal, est un mirage, un miroir qui reflète des étoiles. Ses clairs de lune sont capables de tourner la tête aux gens les plus sages quand ils laissent de longues traînées lumineuses sur les eaux grises.»

De Venise par Padoue, où Saint-Antoine, par Milan où le Dôme étaient encore pour moi de purs chefs-d'œuvre; puis à Turin, et à Suse. Ma santé s'améliorait, la vue seule des Alpes me fit du bien et les brises qui en venaient semblaient me rendre mes forces. Nous passâmes le Mont Cenis pour la première fois. Je m'éveillai d'un lourd sommeil, le matin du 2 juin 1841, dans une toute petite chambre de Lans-le-Bourg, vers six heures du matin; au nord, les aiguilles rouges se détachaient sur le bleu du ciel, l'immense pyramide couverte de neige s'étendait jusqu'à la vallée, nappe éblouissante. Je m'habillai en trois minutes, je courus à l'extrémité du village, je traversai la rivière et je gravis la pente gazonnée qui monte du côté sud jusqu'aux premiers pins.

Je renaissais. La vie s'ouvrait de nouveau devant moi avec tout ce qu'elle a de meilleur: sentiment religieux, amour, admiration, espérance; tout ce que je savais, tout ce qu'il y avait au plus profond de mon être, tressaillait à cette heure; et l'œuvre que je voulais faire, et que les hasards de ma vie à venir ont servie, se précisa, fut déterminée, si je puis dire, en cette minute. Plein de reconnaissance, je rentrai, j'allai trouver mon père et ma mère et je leur dis que j'étais sûr maintenant de guérir.

Les docteurs s'étaient absolument trompés sur mon cas. J'avais surtout besoin de grand air, d'un air vivifiant, d'exercice, de repos, sans aucune excitation artificielle. L'air de la campagne romaine était détestable pour moi et la vie de Rome la plus mauvaise que je pusse mener. Les trois passages suivants de mon journal, qui ont pris une grande signification par la suite, peuvent servir de conclusion à ce chapitre qui, je le crains, aura paru à mon lecteur bien ennuyeux:

«I. Genève, 5 juin.—Arrivé hier de Chambéry; un vent frais du nord chassait la poussière. Ravi de la grâce d'une jeune femme, la femme d'un confiseur, dans une petite ville que nous traversions, et à laquelle je demandai «une livre» de biscuits de Savoie. «Mais, Monsieur, une livre sera un peu volumineuse! Je vous en donnerai la moitié; vous verrez si cela vous suffira... Ah! Louise (ceci s'adressait à une petite personne aux yeux brillants, qui s'agitait dans l'arrière-boutique et exprimait son mécontentement de façon bruyante), si tu n'es pas sage, tu vas savoir[56]». Tout cela si gaiement, si gentiment!—Arrivé ici par une délicieuse après-midi, vers l'heure du coucher du soleil. Les prairies étaient si vertes, la Salève si brillante, le Rhône si tumultueux, le lointain Jura si beau que j'étais prêt à faire le vœu de ne jamais remettre les pieds en Italie.

«II. 6 juin.—Pluie à verse toute la journée; sermon improvisé et péniblement débité par un jeune homme qui n'avait pas de voix, dans une petite chapelle dont les voûtes blanches s'emplissaient du bruit d'un orgue strident et de cantiques en mauvais vers. Que de fois, le dimanche matin, aux mêmes heures, j'ai été pris de remords, j'ai décidé de secouer ma paresse et de faire un effort pour m'instruire de façon ou d'autre, de me fortifier physiquement, de me vouer à quelque œuvre utile au lieu de ne songer qu'à passer agréablement le temps. Cette impression m'est venue très intense aujourd'hui et je donnerais tout au monde pour qu'elle ne s'effaçât pas. Hélas! ces émotions ne sont jamais durables chez moi; le lendemain, je n'y pense plus.

«III. 11 décembre 1842.—C'est bien étrange, mais j'ai éprouvé les mêmes émotions, les mêmes remords, dans cette même petite église, l'année suivante, et ce fut l'origine de mon travail sur Turner.»

Illustration from "Præterita": souvenirs de jeunesse

CHAPITRE XVI

FONTAINEBLEAU

Le 29 juin, nous étions à Rochester; nous passâmes un mois à la maison à peser, à étudier ce qu'il y avait de mieux à faire pour ma santé. Depuis cette matinée de Lans-le-Bourg, j'étais convaincu que, si je pouvais vivre à ma guise en respirant l'air des montagnes, je serais vite sur pied. On prit l'avis des médecins de Londres; il fut décidé que le mieux était de me laisser faire et, sous la seule condition d'emmener Richard Fall, papa et maman consentirent à ce premier voyage d'indépendance. Je me mis donc en route au commencement d'août, me dirigeant vers le Pays de Galles. J'avais promis à mes parents de passer par Leamington pour y consulter une sommité médicale, le Dr Jephson; à la Faculté, on le qualifiait volontiers de charlatan, mais il nous avait été chaudement recommandé par des amis en qui nous avions grande confiance.

Jephson n'avait rien du charlatan: c'était un homme de la plus haute valeur, qui possédait toutes les qualités qui font les grands médecins. Ses débuts avaient été modestes: employé dans une pharmacie, il avait fini, grâce à un travail acharné joint à une faculté d'observation tout à fait remarquable, par devenir le premier médecin de Leamington; et c'est, je puis le dire, le seul vrai médecin que j'aie jamais connu avant Sir William Gull.

Il m'examina, m'ausculta pendant plus de dix minutes, puis me dit: «Installez-vous ici, et dans six semaines, si vous faites ce que je vous dis, vous serez guéri.» Je lui déclarai qu'il n'était nullement dans mes intentions de m'arrêter à Leamington, que j'allais dans le pays de Galles, mais que je ne demandais pas mieux de suivre, là-bas, les conseils qu'il lui plairait de me donner. «Non, non, fit-il, il faut que vous restiez ici, sinon, je ne m'occupe pas de vous.» Ceci sentait un peu le charlatanisme; je le saluai et continuai mon voyage après avoir écrit à la maison le récit détaillé de mon entrevue.

À Pont-y-Monach, je trouvai une lettre de mon père m'ordonnant de retourner immédiatement à Leamington et de me mettre entre les mains du Dr Jephson. En conséquence, Richard s'en alla seul à Snowdon et moi je repris le premier courrier en sens inverse, et me présentai devant le docteur, l'oreille basse. Il m'envoya loger dans un tout petit appartement où je menai pendant six semaines une vie toute nouvelle pour moi; vie contre laquelle je pestais, comme le prouve mon journal de l'époque, mais qui, en fin de compte, ne m'a pas laissé de mauvais souvenirs. L'eau salée des sources le matin, du fer deux fois par jour; au déjeuner de huit heures, du thé aux herbes; au dîner d'une heure et au souper de six heures, de la viande, du pain et de l'eau, seulement de l'eau; poisson, viande de boucherie ou volaille à mon choix, pourvu qu'il n'y eût jamais qu'un plat de viande; ni légumes, ni fruits. Une promenade le matin, une l'après-midi et se coucher de bonne heure. Tel était le régime auquel j'étais condamné et qui contrastait avec mes habitudes plus sybaritiques.

Je suivis docilement les ordonnances du docteur, trouvant encore la vie bonne dans ces conditions, et l'espoir de la voir se prolonger particulièrement intéressant.

La situation, quoique grotesque et prosaïque, n'était pas sans intérêt. J'habitais une maison meublée, une petite maison de briques, dans la rue.... qui donnait sur une espèce de pâturage, de terrain vague, entouré d'une palissade en mauvais état; de l'autre côté de l'enclos, la Leam coulait, bourbeuse et somnolente, garnie de ronces sur sa rive opposée; le long de la rue, c'était d'abord toute une suite de boutiques misérables, puis une épicerie plus aristocratique, un ou deux merciers, et enfin le cabinet de lecture et la Pump-Room.

Après la baie de Naples, le Mont Aventin et la place Saint-Marc, c'était comme un de ces changements de décors tels qu'on en voit au théâtre dans les féeries. Ce qui est bizarre, c'est que moi qui m'étais senti d'une tristesse mortelle en face du Mont Aventin, je n'éprouvais ici aucune disposition à la mélancolie; j'étais plutôt amusé, et j'avais surtout le sentiment très agréable qu'enfin les choses s'arrangeaient au moins pour moi, bien que ce que j'avais sous les yeux fût loin d'être aussi grandiose que Peckwater ni aussi joli que la place Saint-Marc. Mais je me retrouvais, après tout, à mon niveau de Croydon; je pouvais faire ce qui me plaisait, et je n'étais pas obligé de préparer des examens.

La première chose que je fis fut d'aller chez le libraire prendre un livre, car je voulais travailler. Après mûre réflexion, je me décidai pour les Poissons fossiles, d'Agassiz; et je me mis à compter des écailles, à apprendre par cœur des noms impossibles, avec l'idée que cela me ferait faire de grands progrès en géologie. Je me procurai aussi quelques Marryat et quelques pains de couleur afin de finir un dessin dans la grande manière de Turner, le château d'Amboise au coucher du soleil, avec la lune qui se lève à l'horizon et dont le sillage lumineux glisse sous l'arche d'un pont.

Je n'ai pas fait une dépense inutile le jour où j'ai acheté les Poissons fossiles, car ce livre m'a permis de constater, après avoir passé de longues heures à l'étudier, qu'Agassiz était un pur imbécile d'avoir gaspillé son argent à faire dessiner, et très bien dessiner, ces horreurs dont personne ne se souciait de savoir les noms.

Si j'avais pensé tirer de cette étude un profit quelconque, c'eût été du temps perdu; ce fut au contraire du temps gagné que de me rendre compte que le temps passé à un travail de ce genre était perdu; et que de pêcher un gardon dans l'Avon, de l'accommoder au goût d'Isaac Walton, en admettant que son fumet pût monter jusqu'au Paradis des pêcheurs, eût été un résultat préférable à celui de classer, après six semaines de travail, et de pouvoir nommer, sans se tromper, toutes les écailles récoltées dans toutes les boues du monde. Grâce à ce livre, j'ai eu la perception exacte des véritables rapports qui existent entre les artistes et ces messieurs de la science. Car il n'était pas douteux pour moi que l'homme de génie, dans les Poissons fossiles, ne fût le lithographe, point du tout le savant, et que le livre aurait dû porter le nom de l'artiste, car ces poissons sont bien ses poissons, dont Mr Agassiz, en sous-ordre, n'a fait que compter les écailles et inventer les noms saugrenus.

La seconde chose de quelque importance qui se soit accomplie dans le «lodging» de Leamington, c'est le dessin du château d'Amboise dont j'ai déjà parlé, dessin exécuté «de tête» et représentant le château à environ sept cents pieds au-dessus de la rivière, alors qu'il est en réalité à quatre-vingts tout au plus, baigné dans la lumière d'un couchant à la Turner; la lune se lève à l'horizon, une lune à la Turner; des rampes, des escaliers de marbre qui n'existent pas descendent jusqu'à une rivière à la Turner; mais la dentelure en pierre de la chapelle de Saint-Hubert est très soigneusement dessinée à ma manière, que je trouvais sans doute supérieure à celle de Turner.

Ce dessin, qui devait illustrer un poème: The Broken Chain, après avoir été admirablement gravé par Goodall, me fut, ainsi que les vers, extrêmement salutaire en me donnant la preuve que, sous le rapport de l'imagination, j'étais un pire sot qu'Agassiz lui-même. Cependant, les jours passaient, de merveilleux jours d'automne; les blés étaient mûrs et une fois que j'avais laissé derrière moi l'enclos, le Pump Room et la Parade, j'étais en plein Warwickshire, ce Warwickshire qui a tout le charme du paysage anglais. Les tours de Warwick dominaient les bouquets d'arbres les plus proches; je pouvais, en me promenant, aller jusqu'à Kenilworth ou, dans une petite voiture attelée d'un poney, gagner en une heure Stratford; et, tout alentour, c'était une admirable étendue de pays anglais avec ses collines et ses plaines, de vraies plaines, au travers desquelles les rivières coulent paresseusement et où les canaux n'ont que faire d'écluses.

C'est au cours de ces paisibles promenades que je me mis à regarder attentivement les bluets, les chardons, les passe-roses. Je vois dans mes notes, au 15 septembre, que j'étais en train d'écrire le King of the Golden River, que je lisais l'Europe, d'Alison, et la Chimie de Turner. Ce King of the River me fait penser, et j'en rougis, que je n'ai point encore parlé de Dickens, dont la jeune gloire n'était déjà plus à son aurore. Dès l'apparition des Sketches, mon père et moi fûmes conquis; puis ce furent les livraisons de Pickwick, et celles de Nickleby qui firent nos délices; nous les attendions avec impatience et, quelles que fussent les préoccupations du jour, ennuis ou chagrins, leur lecture nous procurait quelques heures de plaisir sans mélange. Dickens, sans doute, ne nous apprenait rien qui ne nous fût familier, mais quel art dans la description! Nous connaissions aussi bien que lui les cochers et les valets d'écurie et beaucoup mieux encore le Yorkshire. Sa manie pour la caricature, dans ses écrits comme dans leurs illustrations, l'a placé en dehors de la sphère des auteurs de premier ordre, c'est pourquoi il n'a pas été dans ma vie un élément d'éducation, mais seulement de plaisir et de réconfort.

Le King of the Golden River fut écrit pour amuser une petite fille; c'est une assez bonne imitation à la fois de Grimm et de Dickens, avec quelques impressions personnelles mêlées à des souvenirs des Alpes. Il a fait le bonheur des enfants, des enfants sages, et leur a été salutaire. N'empêche que la chose n'a aucune valeur. Hélas! je suis aussi incapable d'écrire une histoire que de composer un tableau.

Jephson tint parole; au bout de six semaines il me rendit ma liberté, disant—et il avait parfaitement raison—que ma santé était entre mes mains. Il est certain que, si j'avais continué à manger du gigot, à prendre du fer, si j'avais appris à nager dans la mer que j'aimais, si je m'étais consacré à la géologie et à la pêche des poissons vivants plutôt que des fossiles, je me serais probablement noyé, comme Charles, ou que l'on m'aurait trouvé un ou deux ans plus tard.

«On a glacier, half way up to heaven. Taking my final rest[57].»

Que serait-il arrivé? Seules les Parques, divinités mystérieuses et muettes, pourraient le dire. Pour moi, je sais seulement ce qui n'aurait pas dû arriver; je sais que, rendu à la liberté après avoir quitté Leamington, je n'aurais pas dû me remettre à manger des pommes de terre frites et des tartes, et, au lieu d'apprendre à nager et à faire des ascensions, recommencer à écrire des vers pathétiques ni, à cette crise très absurde de ma vie, essayer de peindre des crépuscules dans la manière de Turner. Je n'étais pas assez sot pour tâcher de l'imiter en plein jour, mais je m'imaginais que je pourrais faire quelque chose dans le genre du Château de Kenilworth au coucher du soleil, avec la laitière et la lune.

Je n'ai point parlé de ce que le lecteur considérera sans doute comme l'un des plus grands événements de ma vie: ma présentation à Turner, par Mr Griffilhs, au dîner de Norwood, le 22 juin 1840.

Mon journal dit: «Présenté aujourd'hui à l'homme qui, sans contredit, est le plus grand homme de notre époque, le plus grand par l'imagination, par la science de la mise en scène[58], et en même temps un grand peintre et un grand poète: J.-M.-W. Turner. On m'avait dit que l'homme était commun, bourru, même grossier, pas le moins du monde intellectuel. Mais je savais que cela n'était pas possible et, en effet, je me trouvai en présence d'un homme quelque peu excentrique, aux manières tranchantes, le gentleman anglais positif; de bonne humeur certes, mais aussi de mauvais caractère, détestant les prétentions de toute sorte, fin, peut-être un peu égoïste, très intellectuel, avec de l'esprit, mais un esprit qui ne cherche pas à briller, qui se trahit par un mot, un regard.» Portrait fort complet, et très exact, si l'on songe qu'il fut écrit le soir même, aussitôt après cette première entrevue.

Par un hasard assez singulier, Kenilworth fut l'une des œuvres du maître que Mr Griffilhs tira de son portefeuille après dîner; ce me fut l'occasion de dire quelques sottises, de déclarer entre autres que c'était une des «plus puissantes de la série anglaise», ce qui dut déplaire à Turner, car il n'y avait rien qu'il eût en horreur comme de voir les gens s'exalter sur tel ou tel dessin particulier. Cela signifiait simplement, pour lui, qu'ils ne comprenaient rien aux autres.

Quoi qu'il en soit, il ne daigna pas ouvrir la bouche et la conversation générale se continua comme s'il n'avait pas été là. Cependant, il me souhaita le bonsoir avec bienveillance, et je ne le revis plus qu'à mon retour de Rome. Si seulement il m'eût demandé de venir le voir le lendemain, s'il m'eût montré un de ses croquis au crayon, s'il m'eût laissé voir comment il posait une teinte! Il m'eût épargné dix ans de travail et ses dernières années n'en eussent pas été moins heureuses. Mais que faire à cela? Il n'y a qu'à s'incliner et à dire: Ce n'était point écrit. Chaque âme a sa bataille à livrer avec la malechance et doit découvrir pour elle-même l'invisible.

Je reviens à Leamington, où j'essayais de peindre Amboise dans le crépuscule et où je méditais sur les Poissons fossiles et sur Michel-Ange. Mon traitement terminé, j'allai passer quelques jours chez mon ancien professeur Walter Brown, qui était maintenant recteur de Wendlebury, petit village situé dans les plaines, à onze milles d'Oxford. Je dis bien des plaines, non des marais: de beaux pâturages salubres, coupés de haies avec ici et là une meule et une barrière. Le village se composait d'une douzaine de maisonnettes couvertes de chaume, et du presbytère, un bâtiment carré qui s'élevait au milieu d'un jardin. L'église, toute proche, avait à peine quatre mètres de haut sur vingt de long; elle se terminait par une tour carrée surmontée d'un coq qui servait de girouette.

Le bon Walter Brown, après avoir épousé une femme excellente, ni belle ni jeune mais pleine de vertus, était venu s'installera Wendlebury pour travailler au salut de ses habitants; point n'était besoin, pour cela, de tant de science et de dons si rares! Il s'était mis pourtant de tout cœur à l'ouvrage, bêchait lui-même son jardin et prenait en pension un ou deux écoliers qu'il préparait aux examens d'Oxford. À ses moments perdus, il étudiait l'Histoire naturelle de l'Enthousiasme; il vécut ainsi heureux et satisfait jusqu'à la fin de ses jours.

Comme je le voyais très fier de son église et de son coq, je lui en fis un dessin où je mis tous mes soins; j'avais choisi l'heure du coucher du soleil et l'heure aussi où la lune se levait derrière l'église. Il se récria un peu d'abord, déclarant que j'avais mis le ciel à l'envers, avec les teintes bleues les plus foncées en bas, de manière à bien faire ressortir l'église; mais, pour une raison ou pour une autre, je commençais à avoir de l'autorité, et on pensait qu'en fait de dessin on ne pouvait pas m'en remontrer. Ce bon Brown avait la patience de m'écouter pendant des heures pérorer sur Michel-Ange et expliquer la série des gravures du Jugement Dernier que j'avais rapportées de Rome, où les muscles tracés sur le corps rappellent les lignes de chemin de fer sur une carte de géographie; je m'en étonne aujourd'hui, et cela me paraît tenir du miracle. À cette heure où je sais quelque chose, je ne rencontre plus de gens aussi doux ni aussi patients.

Mr et Mrs Brown se montrèrent, à tous égards, excellents pour moi; ils semblaient heureux de m'avoir. Peut-être n'y avait-il là que de la politesse, car je ne vois pas trop ce que l'on pouvait trouver d'agréable en moi à cette époque, si ce n'est le désir que j'ai toujours eu de plaire, autant que je pouvais le faire honnêtement, et de dire ce qui pouvait faire plaisir à mon interlocuteur.

En quittant Wendlebury, je rentrai à la maison pour achever, avec l'aide de Gordon, la préparation de mon examen du printemps. Je trouve dans mon journal cette note: «16 novembre 1841, Herne Hill.—Enfin, j'ai terminé mes rangements; me voilà réinstallé, je me remettrai au travail demain matin avec méthode, mais sans excès.» M'installer, arranger mon intérieur a toujours été pour moi, à tous les âges, un très grand plaisir; mais, hélas! je ne suis jamais arrivé à maintenir, pendant plus de trois jours, l'ordre obtenu avec tant de peine.

Le 17 novembre, je relève ceci: «Pourquoi la gelée blanche se forme-t-elle en plus larges cristaux sur les nervures des feuilles et sur les bords que sur les autres endroits», c'est-à-dire sur les autres parties de la feuille? question que j'avais cru poser pour la première fois dans mon étude de 1879 sur la glace et qui n'a point encore reçu de réponse.

La note du lendemain mérite aussi d'être conservée: «Suis dans l'admiration de Clementina dans Sir Charles Grandison; n'ai jamais rien lu qui m'ait fait une si profonde impression; pour le moment, je suis tenté de mettre cette œuvre au-dessus de toutes les œuvres de fiction que je connais. C'est très, très beau, et il me semble que je n'ai jamais rien lu qui ait produit sur moi un effet plus salutaire.»

C'est à cette époque que je pris mes premières leçons avec Harding, leçons délicieuses, bien que je me rendisse compte de ce qui lui manquait. Mais c'était charmant de le voir dessiner, et jusqu'à un certain point, et à certains égards, c'était la perfection. Il connaissait bien la structure, la forme des arbres, il les avait regardés, vus, et bien vus, et rendus avec sincérité et originalité. Il ne fallait pas, par exemple, lui parler de la vieille école hollandaise, il l'avait en horreur; et c'est lui, je crois, qui le premier m'a déclaré qu'il n'y avait là que «des ivrognes, des joueurs, des débauchés qui se plaisaient aux réalités de la taverne plus encore qu'à leur reproduction». Idées toutes nouvelles, qui m'ouvraient des horizons et ne pouvaient avoir sur moi qu'une très salutaire influence.

Ainsi commença l'année 1842. Ses brumes matinales me réservaient bien des surprises. C'est au printemps de 1842 que s'opéra dans l'esprit de Turner une grande révolution. Non seulement il était décidé à faire désormais des aquarelles qui lui plussent, mais encore qui pussent se vendre. Il remit à Mr Griffilhs quinze esquisses dont il se proposait d'exécuter les aquarelles. Il obtint neuf commandes; parmi ces aquarelles, mon père m'avait autorisé à en choisir une. Ensuite, à force de cajoleries, j'obtins qu'il me permît d'en prendre deux. Turner reçut encore, de tous les coins du monde, des ordres pour sept autres. Aux croquis l'on avait joint quatre aquarelles achevées qui servaient d'échantillons et qui étaient aussi à vendre.

L'un de ces dessins, le Splugen, me tentait extrêmement. J'espérais décider mon père à l'acheter; malheureusement il était alors absent, en voyage d'affaires. Je voulus, par déférence, attendre son retour: lorsqu'il revint, le Splugen était vendu, ainsi qu'un adorable Lac de Lucerne, à Mr Munro de Novar.

La chose fut l'occasion pour moi de graves réflexions. Dans un roman de Miss Edgeworth, le père fût revenu à point nommé, eût enlevé le Splugen des mains hésitantes de Mr Munro et l'eût donné au fils soumis, avec un autre par-dessus le marché. Je découvris, après de longues méditations, que les voies de Miss Edgeworth ne sont pas toujours celles du monde ni de la Providence. Je m'aperçus, et ce fut la leçon que je tirai de l'aventure, que lorsqu'on fait une sottise on en souffre toujours, et qu'il importe peu, en la faisant, qu'on ait obéi à un bon sentiment ou à un mauvais. Je savais, à n'en point douter, que cette aquarelle était la meilleure vue de Suisse qui eût jamais été faite, qu'il était tout naturel que ce fût moi qui l'eusse, et même qu'il était tout à fait inopportun qu'elle appartînt à quelqu'un d'autre. J'aurais dû m'en assurer sur l'heure, quitte après à demander pardon bien tendrement à mon père de ma hardiesse. Il se serait fâché peut-être au premier moment, il eût été surpris, peiné, mais il ne m'eût pas moins aimé pour cela; en fin de compte, il eût reconnu que j'avais raison et eût été enchanté. Quant à moi, j'aurais été gêné pendant quelques jours, mais j'aurais redoublé de tendresse vis-à-vis de mon père, me sentant des torts envers lui; et, la chose étant bonne en soi, j'aurais fini par être heureux, et même content de moi.

Au contraire, le Splugen fut ainsi de part et d'autre, pendant des années, une cause de chagrin, une épine douloureuse, mon père essayant toujours de le rattraper, Mr Munro, soutenu par les marchands, faisant monter le tableau de quatre-vingts à quatre cents guinées, jusqu'à ce qu'excédés, nous y renonçâmes après avoir épuisé de part et d'autre les meilleurs sentiments.

Mais, me dira-t-on, est-ce ainsi que vous observez le «Tu ne désireras pas», etc.? Cher lecteur, si vous voulez absolument trouver une réponse à cette question, consultez mes ouvrages philosophiques. Ici, il n'y a place que pour des faits. La loi est formelle: si vous faites une sottise vous en souffrirez, quel qu'ait pu être votre mobile. Non que je prétende que le mobile, en soi, ne puisse être puni ou récompensé selon son mérite. En tout cas, cette histoire ne nous procura qu'ennuis et chagrins.

J'essayais cependant de supporter avec courage ma déconvenue et de jouir des esquisses, en attendant les aquarelles. Fort heureusement, elles me fournissaient plus de sujets de réflexion encore que ma mésaventure. Je vis que c'était des impressions directes de nature, sans rien d'artificiel, comme dans les tableaux de Carthage et de Rome. Et je commençai à me demander si dans l'art de Turner il n'y avait pas plus de vérité encore que je n'en voyais. J'étais, à cette époque, très averti déjà, j'avais étudié ses principes de composition, mais il me semblait que, dans ses derniers tableaux, la nature elle-même était de connivence, qu'elle les composait avec lui.

Comme j'étais plongé dans ces réflexions, un jour que je me promenais sur la route de Norwood, j'aperçus une petite tige de lierre qui s'enroulait autour d'une branche d'épine et qui, si disposé à la critique que je fusse, ne me semblait pas mal «composée». Je me mis sur l'heure à la dessiner au crayon, sur mon bloc de papier gris, j'en fis une étude aussi minutieuse, aussi serrée que s'il se fût agi d'un morceau de sculpture et, plus j'y travaillais, plus ce travail me passionnait. La chose terminée, je compris que j'avais absolument perdu mon temps depuis l'âge de douze ans, puisque personne ne m'avait dit de dessiner les choses comme elles sont—le temps, veux-je dire, que j'avais consacré au dessin. Sans doute, j'avais des souvenirs de tels ou tels endroits, mais je n'avais su voir la beauté de rien, pas même la beauté d'une pierre, encore moins celle d'une feuille!

Cette découverte ne m'abattit ni me m'exalta comme elle eût dû le faire, mais elle mit un terme aux jours chrysalidiques. À partir de ce moment, mes progrès, bien que lents, furent réguliers.

Ceci avait dû se passer en mai; une quinzaine de jours plus tard, je dus subir mon examen, mais je n'en trouve aucune trace dans mon journal.

Il s'agissait de mon dernier examen de baccalauréat[59], mais j'étais si peu fort en latin qu'il y avait de grandes chances pour que je fusse refusé! Mes examinateurs, toutefois, se montrèrent indulgents; les épreuves en théologie, en philosophie, en mathématiques ayant obtenu plus que la moyenne, je fus gratifié d'un double fourth de faveur.

Une fois sûr du succès, je m'en allai faire une bonne course dans les champs, au nord de New College (ces prairies ont été depuis englobées dans les Parks); j'étais tout heureux de me sentir libre, sans trop savoir que faire de ma liberté. Me voilà donc, à vingt-deux ans, nanti de telles et telles facultés, toutes de second ordre, sauf la faculté d'analyse qui était encore, comme le reste, à l'état embryonnaire chez moi, et que j'étais incapable d'évaluer; des goûts auxquels je m'étais abandonné jusqu'ici, non sans remords; un sentiment vague de ce que je me devais à moi-même, de ce que je devais à mes parents, et un sentiment de jour en jour plus vague d'une Loi Éternelle.

Que ferais-je? Que deviendrais-je? Mon père, dans sa bonté, était disposé à me laisser agir à ma guise; j'étais sûr de toujours trouver, à la maison, la vie la plus confortable, ou si je voulais voyager, tout l'argent nécessaire. Mais je n'étais pas dépourvu de cœur au point de désirer m'en aller seul, et peut-être serait-il juste de m'accorder quelque mérite—oh! très léger—pour n'avoir jamais sérieusement pensé à quitter mon père et ma mère afin de courir le monde; il est vrai de dire que, si la crainte de leur faire de la peine dominait toutes mes pensées, je n'avais pas le moindre goût pour les aventures. J'aimais le confort et l'ordre, j'aurais eu peine à me passer, à quatre heures, d'un dîner en trois services, et, bien que je ne fusse pas plus lâche qu'un autre lorsque l'accident se produisait, j'avais l'horreur de l'inquiétude, du sentiment du danger, en tant qu'élément habituel. L'Inde ne me tentait pas à cause des tigres, la Russie à cause des ours, le Pérou à cause des tremblements de terre; enfin si ma tendresse pour mes parents n'était ni aussi chaleureuse, ni aussi reconnaissante qu'elle aurait dû l'être, de même qu'ils ne pouvaient se passer de moi je ne me sentais jamais tout à fait à mon aise sans eux.

Aussi, pour le moment, nous contentions-nous de faire des projets. Nous passerions l'été en Suisse, mais sans voyager; nous nous installerions à Chamonix afin que j'eusse le bénéfice de l'air des montagnes et l'occasion depuis longtemps rêvée d'étudier les rochers du Mont-Blanc au point de vue géologique. Ma mère aidait Chamonix presque autant que moi, mais il fallait foute l'abnégation de mon père pour souscrire à ce projet, car il avait l'horreur de la neige et des chambres à cloisons de bois.

Toutefois, comme il n'hésitait jamais à me sacrifier ses propres préférences, il me laissa régler l'itinéraire, fixer les arrêts à Rouen, Chartres, Fontainebleau, Auxerre. Un ou deux croquis au crayon accusent d'abord chez moi lin certain trouble; il semble bien que je n'avais plus confiance dans ma première manière; ce sont des efforts vers plus de lumière et d'ombre, mais sans grande portée. Le pays si plat entre Chartres et Fontainebleau, avec la pensée déprimante qu'il y avait Paris, là, au Nord, m'irritait; j'étais d'une humeur massacrante, presque malade, en arrivant à Fontainebleau. Je passai une nuit agitée et, le lendemain matin, je me sentais si mal en train qu'il eût été imprudent de continuer le voyage. J'étais convaincu que je couvais une maladie, une vraie. Cependant, vers midi, les gens de l'auberge m'apportèrent un panier de fraises des bois; elles étaient si fraîches qu'elles me firent un bien infini. Je me levai et, mettant mon album dans ma poche, je sortis les jambes encore un peu chancelantes. Je gagnai en me traînant un chemin charretier bordé de jeunes arbres, où il n'y avait rien à voir que le bleu du ciel à travers les ramures fines des branches, et je m'étendis sur le talus de la route pour essayer de dormir. Mais le sommeil ne vint pas et les branches des jeunes arbres, qui se détachaient sur le ciel bleu, commencèrent à m'intéresser; elles se profilaient immobiles et me rappelaient les tiges des arbres de Jessé dans les vitraux. Peu à peu, mon malaise se dissipa, et j'eus le sentiment que l'heure de ma mort n'avait point encore sonné, qu'on ne m'enterrerait pas dans les sables de la forêt. Je me redressai et me mis à dessiner très soigneusement un jeune tremble qui me faisait vis-à-vis.

Comment je m'étais fourvoyé dans ce chemin sans horizon, lorsqu'il y avait aux alentours de beaux rochers, les Parques seules pourraient le dire. Le fait est que je n'ai jamais eu la chance, étant à Fontainebleau, de voir aucune des merveilles vantées par les artistes français, merveilles qui ont troublé l'esprit du pauvre Evelyn, autant que l'horrible Alpe, de Clifton:

«7 mars (1844).—Je me mets en route, avec quelques compagnons, pour Fontainebleau, un somptueux palais royal, comme pourrait être chez nous Hampton Court. Pour y arriver, il faut traverser une forêt prodigieusement encombrée de rochers hideux, des rochers d'une pierre blanche et dure, entassés les uns sur les autres à des hauteurs prodigieuses et telles que je ne crois pas qu'on puisse voir ailleurs rien d'aussi affreux et d'aussi solitaire. Au sommet de l'un de ces lugubres précipices, au milieu d'arbres, de broussailles, et de hauts rochers qui surplombent et menacent à chaque instant de rouler dans l'abîme, s'élève un ermitage.»

Ce passage me paraît parfaitement caractéristique de la disposition du pur esprit anglais à l'égard des rochers. Un Anglais ne demande à un rocher que d'être assez grand pour lui donner l'impression du danger; il faut qu'il puisse se dire: S'il se détachait, je serais écrasé net. La gloriole moderne qui consiste à les escalader est sans doute accompagnée quelquefois du désir de faire progresser la science géographique ou autre et il est certain que la jeunesse trouve un vrai plaisir à grimper et à déjeuner sur l'herbe étoilée de primevères, mais elle semble parfaitement satisfaite du moment que le pique-nique est réussi et qu'on peut boire le champagne dont on a l'habitude.

Les «hideux rochers» de Fontainebleau n'ont, j'ai le regret de le dire, jamais été assez hideux pour me plaire. Ils me faisaient l'effet de ne pas être trop grands pour être emballés et emportés comme échantillons minéralogiques en admettant qu'ils valussent les frais du transport; de plus, mon aversion de sauvage pour les palais et les allées bien sablées était telle que je n'eus jamais le cœur de chercher la fontaine, la fameuse fontaine, l'âme de l'endroit. Et ce jour-là je ne vis ni rochers, ni palais, ni fontaine, je restai étendu sur le talus d'un petit chemin creux, sans autre perspective qu'un jeune tremble qui s'enlevait sur le ciel bleu.

Et languissamment, mais non paresseusement, je me suis mis à le dessiner, et à mesure que je dessinais, ma langueur se dissipait: les belles lignes pures voulaient être tracées sans faiblesse. Elles devenaient toujours plus belles, à mesure que, l'une après l'autre, elles se détachaient de l'ensemble et prenaient place dans l'air. Avec un étonnement qui allait toujours grandissant, je m'apercevais qu'elles se «composaient» d'elles-mêmes, qu'elles obéissaient à des lois plus délicates qu'aucune de celles qui sont connues des hommes. Enfin, je vis le jeune arbre se dresser devant moi, vivant, mais toutes mes théories antérieures sur les arbres étaient mortes.

Le lierre de Norwood ne m'avait pas humilié à ce point; j'avais toujours eu l'impression que le lierre était fait pour être décoratif, et m'étais attendu à ce qu'il jouât gentiment son rôle à l'occasion. Mais que tous les arbres de la forêt—car je sentais clairement que mon jeune tremble n'était qu'une unité au milieu d'une foule innombrable—fussent plus beaux que les plus fins réseaux gothiques, que les décors des vases grecs, que les plus merveilleuses broderies de l'Orient, que les plus admirables peintures des plus grands maîtres de l'Occident, c'était la fin de tout ce que j'avais pensé jusque-là. J'entrevoyais un monde nouveau, le monde silvestre.

Et non pas silvestre seulement. Les forêts, que je n'avais considérées jusqu'ici que comme des solitudes sauvages, obéissaient dans leur beauté, je le voyais maintenant, aux mêmes lois, ces lois qui dirigeaient les nuages, distribuaient la lumière, et balançaient les vagues. «Il a fait toute chose belle en son temps[60].» De ce jour, je vis là l'explication du lien mystérieux qui unit l'esprit humain à toutes les choses visibles, et je rentrai, suivant en sens inverse la petite route sous bois, avec le sentiment qu'elle m'avait mené loin; plus loin que l'imagination ne m'avait jamais entraîné, bien au delà de ce qu'on peut mesurer avec un théodolite.

À ma grande surprise et à mon très grand regret, je ne trouve rien dans mon journal qui se rapporte aux impressions ou aux découvertes de cette année. Elles étaient trop nombreuses, trop ahurissantes pour pouvoir être formulées, encore moins écrites. C'est à peine si j'ai dessiné; les choses, telles que je les voyais maintenant, me paraissaient impossibles à rendre; je me remis cependant à la botanique et le mois que je voulais consacrer à étudier les rochers de Chamonix se passa presque tout entier à me demander ce que j'allais taire, ce que je pouvais faire, et où. Le hasard avait voulu qu'on m'eût dévolu pour guide un brave garçon très ordinaire, Michel Devouassoud, qui connaissait les endroits les plus fréquentés par les touristes, mais voilà tout. Je fis des ascensions, je humai le bon air, et j'évoquai à nouveau mes pensées de Fontainebleau au bord de sources plus douces. Le passage cité plus haut, du ii décembre, le seul où il soit question de ce voyage, me semble particulièrement intéressant; il montre que l'inspiration qui a donné une forme à ces pensées nouvelles dans Modern Painters m'est venue pendant que j'accomplissais le seul devoir désagréable auquel je fusse fidèle: aller à l'église!—et cela deux années de suite, à Genève, qui est bien en vérité ma mère patrie.

Nous rentrâmes en Angleterre, en 1842, par le Rhin et les Flandres; c'est à Cologne et à Saint-Quentin que je fis les derniers dessins exécutés dans ma vieille manière. Celui de la Grande Place de Cologne, que j'ai donné à Osborne Gordon, est peut-être encore chez sa sœur, Mrs Pritchard. Le Saint-Quentin a disparu.

Quelle joie, au retour, de nous retrouver à Herne Hill et d'accrocher dans la petite salle à manger les adorables aquarelles que Turner avait faites pour moi: Ehrenbretstein et Lucerne. Hélas! les beaux jours de Herne Hill, et bien des joies avec eux, étaient terminés.

Peut-être ma mère avait-elle parfois—à Hampton Court, à Chatsworth ou à Isola Bella—permis à son âme paisible de rêver d'un plus grand jardin. De temps à autre quelque camarade d'Oxford à gland d'or venait de Cavendish ou de Grosvenor Square pour me voir; dans ces cas-là, nous n'avions à lui offrir, pour s'y laver les mains, que la petite pièce du fond, en face de la nursery. Les affaires prospérant, mon père lui-même vint à penser que cela ferait bon effet, sur les clients de la campagne, si on leur offrait leur sherry dans une pièce où ils eussent la place d'étendre leurs jambes. Et maintenant que j'étais majeur, bachelier des arts d'Oxford, etc., n'avais-je pas besoin, moi aussi, d'une installation plus importante?

Eh bien! non, mon cher lecteur, la maison me satisfaisait pleinement telle qu'elle était; mais depuis ma plus tendre enfance, dès le jour où j'avais su me servir d'une bêche, j'avais rêvé de creuser un canal, et d'y établir des écluses comme Harry, dans Harry et Lucy. Or, dans la prairie, derrière la maison de Denmark Hill—heure de faiblesse, heure de tentation—je voyais la possibilité de creuser un canal avec autant d'écluses que l'on voudrait dans la direction de Dulwich.

Évoquant tous ces vieux souvenirs, je constate avec surprise à quel point j'étais enfant, extraordinairement enfant; je m'amusais d'un rien. Et en même temps, à certains égards, je voyais plus loin que tous les rois de Naples et tous les cardinaux de Rome.

Néanmoins, nous hésitâmes longtemps, pesant le pour et le contre, discutant les avantages et les inconvénients de Denmark Hill. Ma mère, très sagement et un peu tristement, disait que cela venait bien tard pour elle. À son âge, pourrait-elle s'occuper d'un grand jardin? Et mon père, qui sentait qu'à côté de très bonnes raisons il y avait une question d'amour-propre, était presque aussi troublé que lorsqu'il s'était agi d'acheter son premier Copley Fielding.

Enfin, le bail de la plus grande maison fut signé et chacun de s'écrier que nous avions eu bien raison; ma mère jouissait vraiment de ranger ses pots de fleurs sur les gradins de la serre, et la vue des fenêtres de la salle à manger, sur de belles prairies verdoyantes, était adorable. Nous achetâmes trois vaches; nous écrémions notre lait et faisions notre beurre. Il y avait aussi une écurie et une cour de ferme avec une grande meule de foin et une étable à porcs; et une loge, si bien que le concierge pouvait arrêter les indiscrets avant qu'ils ne vinssent sonner à la porte.

Hélas! en dépit de toutes ces raisons d'être heureux, nous ne le fûmes jamais autant qu'à Herne Hill, nous ne nous sentîmes plus jamais «at home».

À Champagnole, au contraire, comme à Chamonix, à l'hôtel de la Cloche à Dijon, à l'hôtel du Cygne à Lucerne, nous étions chez nous. C'était encore un peu de notre vie d'autrefois. Bien que nous ayons connu de belles années dans la maison de Denmark Hill, notre nouvelle manière de vivre ne nous plaisait pas autant que l'ancienne: les pêches que l'on récoltait à pleins paniers n'avaient pas la même saveur que les douze ou vingt pêches du vieux jardin; et toutes les pommes du grand verger ne valaient pas les quelques pommes de Sibérie de Herne Hill.

Et après tout, je n'ai pas creusé mon canal! L'idée d'Harry, construisant des écluses à lui tout seul, m'avait toujours semblé trop grandiose, inimitable, sinon incroyable; de plus je n'avais jamais, jusqu'au jour où ce fut nécessaire, essayé de calculer le débit de l'eau. Les jardiniers réclamaient pour la serre tout le contenu des réservoirs. Je vis que tout ce que je pourrais obtenir, ce serait un fossé sans eau, incommode pour les vaches, et j'y renonçai, mais l'idée séductrice continua de hanter mon cerveau et, vingt ans plus tard, je fis installer quelques jets d'eau à l'instar de Fontainebleau.

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