MARKO KRALIEVITCH
Reading edition
I
OUROCH ET LES MERNIAVTCHÉVITCH[1].
Il y a quatre camps dressés dans la vaste plaine de Koçovo près de la blanche église de Samodréja: l'un de ces camps est celui du roi Voukachine, le second celui du despote Ougliécha, le troisième au voïvode Goïko, et le dernier au tzarévitch Ouroch[2]. Ces princes se disputent le trône, ils veulent s'ôter la vie, et se percer de leurs poignards d'or, ne sachant à qui est l'empire. Le roi Voukachine dit: «Il est à moi;»—le despote Ougliécha: «Non, mais à moi;»—le voïvode Goïko: «C'est à moi qu'il appartient». Pour le tzarévitch Ouroch, il se tait, l'enfant ne dit rien, car il n'ose devant les trois frères, les trois Merniavtchévitch. Le roi Voukachine écrit une lettre, et envoie un messager à Prizren, la blanche forteresse, vers le protopope Nedélko, l'invitant à se rendre à Koçovo, pour dire à qui est l'empire; c'est lui qui avait confessé et fait communier le glorieux tzar défunt[3], et qui avait en ses mains les lettres impériales[A]. Tous les quatre écrivent des lettres, et font partir d'ardents messagers, l'un à l'insu de l'autre.
[Note A: Chacun des trois autres princes écrit de même une lettre, et l'expédie pour la même destination.]
Les quatre tchaouchs se rencontrent à Prizren, la blanche cité, devant la demeure du protopope Nedélko, mais le prêtre n'y était point, il était à l'église à dire les matines, les matines et la messe. Arrogants messagers, insolents des insolents! ils ne voulurent point descendre de leurs chevaux mais ils les poussèrent dans l'église, et faisant claquer leurs fouets tressés, ils en frappèrent le prêtre Nedélko: «Allons vite (crièrent-ils), allons vite à Koçovo, pour que tu y déclares à qui est l'empire; car c'est toi qui as confessé et fait communier le glorieux tzar, et qui as en tes mains les lettres impériales[4]: viens, si tu ne veux sur l'heure perdre la tête!» Les larmes coulent des yeux du prêtre tandis qu'il leur dit: «Retirez-vous, arrogants des arrogants, tandis que dans l'église nous célébrons l'office divin! on saura à qui appartient la couronne.» Alors ils s'éloignèrent, et quand, l'office divin terminé, on fut sorti devant l'église, ainsi parla le protopope: «Mes enfants, vous quatre messagers, j'ai confessé l'illustre tzar et lui ai donné la communion; mais je ne l'ai point interrogé touchant l'empire, mais bien sur les péchés qu'il avait commis. Allez vers la ville de Prilip, à la demeure de Marko Kralievitch, mon élève; il a étudié auprès de moi, et il a été scribe chez le tzar; il a en ses mains les lettres impériales et sait à qui est la couronne. Conduisez-le à Koçovo, il fera connaître la vérité, car Marko n'a peur de personne et ne craint que le vrai Dieu.»
Les quatre tchaouchs s'éloignèrent et partirent pour Prilip. Arrivés devant la blanche maison de Marko Kralievitch, ils en heurtèrent les portes avec l'anneau, et au bruit la vieille Euphrosine appela son fils: «Marko, mon cher enfant! qui frappe à la porte avec l'anneau? on dirait que ce sont les tchaouchs de ton père.» Marko se leva et ouvrit la porte, les messagers devant lui s'inclinèrent: «Dieu t'assiste, seigneur Marko!» Et Marko les caressant de la main: «Soyez les bienvenus, leur dit-il, mes chers enfants! Les preux Serbes sont-ils en bonne santé, ainsi que les nobles tzars et rois?—Seigneur Marko Kralievitch, répondirent les messagers en s'inclinant avec respect, tous sont en bonne santé, mais ils ne sont point en paix: la discorde a divisé profondément nos seigneurs, et à Koçovo, dans la vaste plaine, devant la blanche église de Samodréja, ils se disputent l'empire; l'un à l'autre ils veulent s'ôter la vie et se percer de leurs poignards d'or, et ne sachant à qui est le trône, ils te mandent à Koçovo pour que tu le déclares.» Marko rentre dans sa maison et appelle sa mère: «Euphrosine, ma chère mère, une grave querelle a éclaté entre nos princes à Koçovo, dans la vaste plaine, devant la blanche église de Samodréja; ils se disputent l'empire et veulent l'un à l'autre s'ôter la vie en se perçant de leurs poignards d'or, et ne sachant à qui est la couronne, ils me mandent à Koçovo pour que je déclare à qui elle appartient.» Autant Marko avait à coeur la vérité, autant sa mère l'exhorte à y rester fidèle. «Marko, dit-elle, mon seul fils, que maudit soit le lait dont je t'ai nourri si tu témoignais faussement, fût-ce pour ton père ou pour tes oncles; mais parle conformément à la vérité divine: ne va pas, mon fils, perdre ton âme; mieux vaudrait perdre ta tête que de charger ton âme d'un péché.»
Marko s'équipa, lui et son cheval, puis il se jeta sur le dos de Charatz et tous partirent vers Koçovo. Quand ils passèrent devant la tente royale, Voukachine s'écria: «Bonheur à moi, par le Dieu clément! voici mon fils Marko, il va déclarer que l'empire est à moi, et du père il passera au fils.» Marko entend ces mots, mais il n'y répond rien; vers la tente il ne tourne pas la tête. Le voïvode Ougliécha l'aperçoit et il s'écrie: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire est à moi; dis, Marko, qu'il m'appartient, et tous deux nous régnerons comme des frères.» Marko n'ouvre point la bouche et vers la tente ne tourne pas la tête. Quand le voïvode Goïko l'aperçoit, il dit à son tour: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire est à moi. Alors que Marko n'était qu'un faible enfant, je l'ai caressé tendrement, je l'enveloppais dans la soie qui couvrait ma poitrine, comme une belle pomme d'or; où que j'allasse à cheval, je le portais toujours avec moi. Prononce, Marko, que l'empire est à moi, tu régneras le premier (en rang) et je serai assis à tes genoux.»
Marko garde le silence et ne détourne point la tête, mais il pousse son cheval droit vers la blanche tente du jeune Ouroch, et là il descend de Charatz. Dès que le jeune Ouroch l'aperçut, il s'élança légèrement de son divan de soie en disant: «Bonheur à moi! voici mon parrain, voici Marko Kralievitch, il va prononcer à qui est l'empire.» Ils ouvrent les bras; leurs poitrines se touchent; ils se baisent au visage; ces braves s'enquièrent de leur santé[5], puis s'asseyent sur le divan de soie.
Un peu de temps ainsi se passe, puis le jour tombe et la nuit sombre arrive. Le lendemain, quand l'aurore parut et que la cloche eut sonné devant l'église, les princes se rendirent aux matines et assistèrent au service, puis sortant du temple ils prirent place devant les portes, ils mangèrent le sucre et burent la rakia[6]. Marko prit les anciens livres; il les consulta et dit: «Mon père, ô roi Voukachine! est-ce trop peu pour toi de ton royaume? est-ce trop peu? puisse-t-il rester sans maître[A]! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.—Et toi, mon oncle, despote Ougliécha! est-ce trop peu pour toi de ta despotie? est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans maître! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.—Et toi, mon oncle, voïvode Goïko! est-ce trop peu pour toi de ta voïvodie? est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans maître! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez. Voyez (sinon que Dieu ne vous voie point!) ce que dit cette lettre: «L'empire est à Ouroch, de son père, il lui est descendu; à cet enfant le trône appartient par héritage. Le tzar en expirant le lui a remis.»
[Note A: C'est-à-dire: puisses-tu en être dépouillé!]
Quand le roi Voukachine eut entendu ce discours, il s'élança de terre sur ses pieds et tira son poignard d'or pour en percer son fils Marko. Marko se mit à fuir devant son père, car il ne lui convenait pas de se battre avec celui qui l'avait engendré; il se mit à fuir autour de l'église, de la blanche église de Samodréja, et déjà il en avait fait trois fois le tour, son père le poursuivant et sur le point de l'atteindre, quand une voix sortit du sanctuaire: «Réfugie-toi dans le temple, dit-elle, Marko Kralievitch! ne vois-tu pas que tu vas périr, périr de la main de ton père, et cela pour la vérité du vrai Dieu?» Les portes s'ouvrirent, Marko se précipita dans le temple, et sur lui elles se refermèrent. Le roi se jeta sur les portes, de son poignard il frappa le bois, et du bois le sang commença à couler. Alors le roi se repentit, et il dit ces paroles: «Malheur à moi, par le Dieu unique! voici que j'ai tué mon fils Marko.» Mais la voix reprit du sanctuaire: «Écoute, roi Voukachine, ce n'est point ton fils Marko que tu as percé, mais un ange du Seigneur.» Contre Marko le roi était violemment irrité, et il se mit à le maudire avec rage: «Marko, mon fils, que Dieu t'extermine! Puisses-tu n'avoir ni tombeau ni postérité, et puisse la vie ne pas te quitter que tu n'aies servi le tzar des Turcs!»
Le roi le maudit, le tzar le bénit: «Marko, mon parrain, Dieu t'assiste! Que ton visage brille dans le conseil! que ton épée tranche dans le combat! qu'il ne se trouve point de preux qui l'emporte sur toi, et que ton nom partout soit célébré, tant qu'il y aura un soleil et tant qu'il y aura une lune!»
Ainsi avaient-ils dit, ainsi lui est-il arrivé.
II
MARKO KRALIEVITCH ET LA VILA[7].
Deux pobratimes traversaient ensemble la belle montagne du Mirotch, l'un était Marko Kralievitch, l'autre le voïvode Miloch. Ils poussent de front leurs bons chevaux, de front portent leurs lances de guerre, et, de joie de se voir, ils baisent mutuellement leur blanc visage. Puis Marko sur Charatz sent le sommeil qui le gagne, et il dit à son compagnon: «Mon frère, voïvode Miloch, un lourd sommeil m'accable, mets-toi à chanter et divertis-moi.» Mais Miloch, le voïvode, lui répond: «Marko, mon frère, volontiers je chanterais, mais j'ai bu cette nuit beaucoup de vin avec la Vila Ravioïla, et la Vila m'a menacé, si elle m'entend chanter jamais, de me percer de ses flèches et la gorge et le coeur.—Chante, frère, reprend Marko, et n'aie point peur d'une Vila, tant que je suis là, moi Marko Kralievitch, avec mon fortuné Charatz et ma masse[8] d'or.»
Alors Miloch commence, il entonne un chant à la louange de nos anciens et illustres rois; il raconte comment dans la Macédoine la fortunée chacun d'eux a fondé de pieux édifices[9]. Le chant plut à Marko, et s'appuyant sur le pommeau de la selle il s'endormit, tandis que Miloch chantait. Ravioïla la Vila entend Miloch, et à mesure qu'il chante elle répond; mais Miloch a une voix plus belle que celle de la Vila, elle s'en irrite, s'élance de la cime du Mirotch, et saisissant un arc et deux flèches, de l'une elle frappe Miloch à la gorge, de l'autre elle perce son coeur vaillant. «Hélas! ma mère! Malheur, Marko, mon frère en Dieu! Malheur, frère, la Vila m'a frappé! ne te l'avais-je pas dit que je ne devais pas chanter dans la montagne du Mirotch!»
En sursaut Marko s'éveille, il saute à bas de son cheval pie, puis, serrant fortement les sangles de Charatz, il l'embrasse et le baise: «Malheur, Charatz, toi mon aile droite! atteins-moi Ravioïla la Vila et je te poserai des fers d'argent pur, d'argent pur et d'or fondu; je te couvrirai de soie jusqu'au genou, avec des glands qui pendront du genou jusque sur les sabots; je mêlerai de l'or à ta crinière et je l'ornerai de perles menues. Mais si tu n'atteins point la Vila, je veux t'arracher les deux yeux et te briser les quatre jambes, puis te laisser ici pour que tu te traînes de sapin en sapin, comme moi, Marko, privé de mon pobratime.»
Il se jette sur le dos de Charatz, puis s'élance à travers le Mirotch. La Vila fuit vers le sommet de la montagne, le cheval galope sur le versant, sans voir ni entendre la Vila. Dès qu'il l'a aperçue, il bondit en l'air de trois longueurs de lance et de quatre en avant, puis bientôt il atteint la Vila. Quand elle se voit dans cette extrémité, la pauvrette s'envole vers le ciel et jusque sous les nues, mais Marko de sa masse abat des branches à foison et il atteint entre les épaules la blanche Vila, qui tombe sur la terre noire, puis il commence à la frapper de sa masse; il la retourne à droite et à gauche et la frappe encore. «Pourquoi, Vila, que Dieu fasse périr! pourquoi as-tu percé d'une flèche mon frère? Donne des herbes à ce héros ou tu ne porteras pas longtemps ta tête.»
La Vila commence à l'appeler frère en Dieu: «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch! mon frère en Dieu très-haut et en saint Jean! laisse-moi vivante aller dans la montagne cueillir des herbes, afin que je guérisse les blessures de ce héros.» Le nom de Dieu touche Marko, il sent de la compassion dans son coeur vaillant; il laisse la Vila vivante aller dans la montagne y cueillir des simples; elle cueille des simples et répond à de fréquents appels: «Je viens, mon frère en Dieu.» Sa moisson faite dans le Mirotch, elle guérit les blessures du héros; le gosier (la voix) de Miloch maintenant est plus beau, plus beau qu'il n'a jamais été, et son coeur de héros plus ferme, plus ferme que jamais il ne fut.
La Vila s'enfonce dans les cimes du Mirotch pendant que Marko s'éloigne avec son frère: ils vont vers Poretch, sur la frontière, et après avoir guéé la rivière du Timok, auprès du grand village de Breg, ils se dirigent vers Vidin. Pour la Vila, elle disait au milieu de ses compagnes: «Écoutez, Vilas, ne percez jamais de vos flèches les héros dans la montagne, tant qu'il sera bruit de Marko Kralievitch, de son indomptable Charatz et de sa masse d'or. Que n'ai-je pas eu, pauvrette, à souffrir de lui! et à peine ai-je pu sauver ma vie.»
III
MARKO KRALIEVITCH ET LE FAUCON.
Marko Kralievitch se sent malade sur le grand chemin; près de sa tête il plante sa lance, et à la lance il attache Charatz, puis il se prend à dire: «Qui me donnerait de l'eau à boire, qui me procurerait un peu d'ombre, celui-là assurerait à son âme une place en paradis.» Alors s'abat d'en haut un faucon gris, portant dans sa serre de l'eau, dont il abreuve Marko, puis au-dessus de lui il étend ses ailes et lui fait ainsi de l'ombre. «O faucon, mon oiseau gris, lui demande le héros, quel bien t'ai-je donc fait pour que tu viennes m'abreuver d'eau et que tu me procures de l'ombre?»—«Ne plaisante point, Marko Kralievitch, répond l'oiseau, lorsque nous combattions à Koçovo et que nous soutenions l'attaque furieuse des Turcs, ceux-ci me prirent et coupèrent mes deux ailes; toi tu me relevas, Marko, et me mis sur un vert sapin, afin que les chevaux turcs ne pussent m'écraser; tu me nourris de la chair des héros et tu m'abreuvas de sang vermeil; voilà le bien que tu m'as fait.»
IV
LES NOCES DE MARKO KRALIEVITCH.
Marko est à souper avec sa mère, qui commence à lui dire: «O mon fils, Marko Kralievitch, voilà ta mère qui a vieilli; elle ne peut plus t'apprêter à souper ni te servir du vin, ou t'éclairer avec une torche; marie-toi, mon cher fils, afin que vivante encore je sois remplacée.—Dieu m'est témoin, ma vieille mère, répond Marko, que j'ai parcouru neuf royaumes et en dixième l'empire turc; là où je trouvais une fille pour moi, il n'y avait point pour toi d'amis, et où je trouvais pour toi des amis, il n'y avait point de fille pour moi, hormis une seule, ma vieille mère, et cela à la cour du roi Chichman (Sigismond), au pays des Bulgares. Je la trouvai puisant de l'eau à une citerne, et quand je la vis l'herbe tremblait autour de moi. Voilà, mère, la fille qu'il me faut et les amis qui te conviennent; apprête-moi des pains effilés, afin que je parte et que j'aille la demander.» La vieille mère le laisse à peine achever, et sans attendre jusqu'au lendemain, sur-le-champ elle lui prépare des gâteaux sucrés.
Le matin, dès que parut le jour, Marko s'équipa, lui et Charatz; il remplit de vin une outre et il la suspendit à la selle de son cheval, et de l'autre côté une lourde masse, puis il monta sur l'ardent Charatz et partit droit vers le pays des Bulgares, vers le blanc palais du roi Chichman. Le roi de loin l'aperçut et sortit à sa rencontre; ils ouvrent les bras et se baisent au visage; ils s'enquièrent de leur santé de braves. Les serviteurs fidèles prirent le cheval et le menèrent dans les bas celliers. Chichman conduisit Marko dans la blanche maison, où ils s'assirent à la table qu'on avait préparée et où ils se mirent à boire le vin noir. Quand ils furent rassasiés de vin, Marko, sautant sur ses pieds légers, ôta son bonnet, se courba jusqu'à terre et demanda au roi sa fille; le roi l'accorda sans faire de discours. Pour l'achat de l'anneau et des présents, pour les habits de la fiancée, et pour les cadeaux à ses soeurs et à ses parentes, Marko donna trois charges d'or, et il fixa un délai d'un mois pour aller jusqu'à la blanche Prilip et rassembler les gens de noce[10]. La mère de la fiancée lui tint ce discours: «O mon gendre, Marko de Prilip, veuille ne point amener de paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, et nous redoutons quelque grand scandale.» Marko passa là cette nuit, et au matin il équipa Charatz et partit tout droit vers la blanche Prilip.
Comme il approchait de la ville, sa mère de loin l'aperçut et alla à quelque distance à sa rencontre: elle ouvrit les bras et le baisa au visage, tandis que lui baisait sa blanche main. «O mon fils, Marko Kralievitch, demanda-t-elle, as-tu voyagé en paix? m'as-tu obtenu une bru, bru pour moi et pour toi fidèle épouse?—J'ai, répond Marko à sa vieille mère, voyagé en paix; j'ai obtenu la jeune fille et dépensé trois charges d'or; et quand j'ai quitté la maison, voici ce que la mère de la fiancée m'a dit: O mon gendre, Marko Kralievitch! veuille ne point amener un paranymphe étranger, mais bien un tien frère ou cousin; la fiancée est trop belle, nous redoutons quelque grand scandale. Mais moi, mère, je n'ai point de frère, point de frère ni de cousin.—O mon fils, Marko de Prilip! ainsi reprit sa vieille mère, de cela n'aie aucun souci, mais fais une lettre et envoie-la au doge de Venise [11], afin qu'il vienne être témoin à tes noces, et amène avec lui cinq cents conviés; écris-en une autre à Étienne Zemlitch, pour l'inviter à être le paranymphe de la fiancée et à amener aussi cinq cents conviés; ainsi tu n'auras à craindre aucun scandale.»
Quand Marko eut ouï ces paroles, il obéit à sa mère et écrivit des lettres sur ses genoux; l'une il envoya au doge de Venise, et l'autre à son ami Étienne Zemlitch.
Voici venir le doge de Venise et à sa suite cinq cents conviés, il va vers la tour élancée, tandis que les conviés restent dans la vaste plaine. Peu après, voici Étienne, aussi conduisant cinq cents conviés. Ils se réunirent dans la tour et burent à satiété du vin noir. De là les gens de noce partirent, et se dirigèrent vers le pays des Bulgares et la demeure du roi Chichman. Le roi les reçut honorablement; on mena les chevaux dans les bas celliers et les cavaliers dans la blanche maison; pendant trois jours on les garda, et chevaux et cavaliers se reposèrent. Quand le quatrième jour parut, les tchaouchs crièrent: «Sus, brillants conviés! les jours sont courts et longues les étapes, il nous faut songer au retour.» Le roi fit apporter des cadeaux magnifiques: à l'un il donna un mouchoir brodé, à l'autre des habits, au parrain une table d'or, et au paranymphe une chemise pareille, puis il lui remit la fiancée déjà à cheval, en lui adressant ces paroles: «Voici un cheval et une fille sous ta garde jusqu'à la blanche demeure de Marko; tu remettras à Marko la belle jeune fille, le destrier de combat t'est destiné.» Puis les gens de noce partirent, prenant leur route à travers la plaine de Bulgarie.
Le bonheur ne va pas sans le malheur: le vent souffla par la large plaine et souleva le voile de la fiancée, dont le visage resta à découvert. Le doge de Venise vit ce visage, et il en eut la tête malade de peine (d'amour), à peine put-il attendre que le soir fut venu. Quand le cortége campa pour la nuit, le doge se glissa jusqu'à la tente d'Étienne Zemlitch, et lui dit à voix basse: «O paranymphe, Étienne Zemlitch, abandonne-moi pendant une seule nuit ta chère protégée[12] pour fidèle maîtresse; voici pour toi une botte pleine d'or, pleine, ô mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Zemlitch lui répondit: «Tais-toi, doge, puisses-tu être changé en pierre! T'es-tu donc mis en tête de périr?» Et le doge de Venise s'en retourna. Quand on fut au gîte suivant, le doge se glissa vers la blanche tente et dit à Zemlitch: «Abandonne-moi ta chère protégée une seule nuit pour fidèle maîtresse; voici pour toi deux bottes pleines d'or, pleines, ô mon Étienne, de jaunes ducats.» Mais Étienne lui répondit avec dédain: «Va-t'en, doge, puisse ta tête tomber! Comment (une fiancée) irait-elle aux bras de son parrain?» Et le doge s'en retourna sous sa tente[A]. Étienne Zemlitch se laisse corrompre pour trois bottes pleines de jaunes ducats; et le doge prend sa filleule par la main et la conduit sous sa tente, puis il lui dit doucement: «Assieds-toi, ma chère filleule, que nous nous embrassions et que nous fassions l'amour.» Mais la jeune Bulgare lui répond: «Malheureux parrain, doge de Venise! la terre s'ouvrirait sous nos pieds et le ciel croulerait au-dessus de nous; comment serait-il possible d'aimer son parrain?—Ne parle pas follement, ma chère filleule, reprend le doge; jusqu'ici j'en ai possédé neuf, neuf filleules selon le baptême, et vingt-quatre selon le mariage; et la terre ne s'est pas une seule fois ouverte, non plus que le ciel ne s'est écroulé. Viens t'asseoir, que nous nous caressions.» Alors la jeune fille dit au doge: «Mon parrain, ma vieille mère m'a défendu d'aimer un homme ayant sa barbe et non point un homme au menton nu, comme est Marko Kralievitch.»
[Note A: Au gîte suivant, troisième proposition du doge accompagnée de l'offre de trois bourses, c'est-à-dire bottes.]
Quand le doge de Venise entendit cela, il fit venir d'habiles barbiers, l'un le lava, l'autre le rasa; et la belle jeune fille se baissant recueillit la barbe et la serra dans un mouchoir. Puis le doge congédia les barbiers, et d'une voix douce dit à la fiancée: «Assieds-toi, ma chère filleule.» Mais la Bulgare lui répondit: «O mon parrain! si Marko l'apprend, nous y perdrons tous deux la tête.—Assieds-toi et ne fais point la folle, reprit le doge; Marko est dans sa tente, qu'il a plantée au milieu des conviés; sur sa tente est une pomme d'or, avec deux pierres précieuses que l'on aperçoit des extrémités du camp; assieds-toi, que nous nous caressions.—Attends un peu, mon cher parrain, dit la belle jeune fille; je vais sortir devant la tente, pour voir si le ciel est serein ou s'il est nuageux.»
Quand elle fut dehors, elle aperçut la tente de Marko Kralievitch et s'y rendit, se glissant à travers les conviés, pareille à un cerf d'un an. Marko était couché et plongé dans le sommeil; la jeune fille se tint debout à côté de lui, et les pleurs tombaient de son blanc visage, quand, s'éveillant soudain, il lui dit: «Infâme fille bulgare! ne pouvais-tu attendre que nous fussions arrivés à ma blanche maison et que la loi chrétienne fût accomplie?» Il saisissait son sabre, quand la belle jeune fille lui dit: «Mon seigneur, Marko Kralievitch, je ne suis point d'une race infâme, mais d'une race noble, et c'est toi qui conduis deux infâmes, mon parrain et mon paranymphe. Étienne Zemlitch m'a vendue au doge, mon parrain, pour trois bourses d'or; si tu ne me crois point, Marko, voici la barbe du doge de Venise.» Et elle ouvrit le mouchoir où était la barbe. Quand Marko vit cela, il dit à sa fiancée: «Assieds-toi là, belle jeune fille, et demain Marko fera son enquête;» puis il retomba dans son sommeil.
Quand le soleil commença à briller, Marko se leva sur ses pieds légers, passa sa pelisse à l'envers[13], et prenant à la main sa lourde masse, il alla droit trouver le parrain et le paranymphe, et leur donna le bonjour! «Bonjour à vous! Eh bien, paranymphe, où est ta fiancée, et toi, parrain, où est ta filleule?» Étienne garde le silence, pour le doge voici ce qu'il répond: «Marko, mon filleul, il y a aujourd'hui des gens d'une humeur étrange, il n'y a plus moyen de badiner en paix.—Malheur à toi pour ce badinage, doge de Venise, reprit Marko Kralievitch; ce n'est pas un badinage qu'une barbe rasée! où est la barbe que tu avais hier?» Le doge voulait encore parler, mais Marko ne lui en laisse pas le temps, il brandit son sabre, et lui abat la tête. Étienne Zemlitch s'enfuit, mais Marko l'atteignit, et le frappant de son sabre, d'un homme il en fit deux; puis il retourna vers sa tente, et s'équipa, lui et Charatz. Le cortège des noces reprit sa route, et arriva heureusement à la blanche Prilip.
V
MARKO KRALIEVITCH RECONNAIT LE SABRE DE SON PÈRE.
Une fille turque s'est levée de bonne heure, avant l'aurore et le jour blanc, pour laver de la toile dans la Maritza[14]. Jusqu'au lever du soleil l'eau avait été limpide; mais après qu'il eut paru, l'eau se troubla, elle arrivait fangeuse et sanglante, puis elle roula des chevaux et des kalpaks, et vers le midi des combattants blessés; enfin elle apporta un guerrier, qu'elle entraînait ballotté au milieu du courant. Le guerrier aperçut la jeune fille au bord du fleuve, et l'adjurant au nom de Dieu: «Ma soeur en Dieu, belle fille, dit-il, lance-moi une pièce de toile, et retire-moi de la Maritza, je te comblerai de bienfaits.» La jeune fille reçut cet appel en Dieu: elle lui jeta une pièce de toile, et l'attira jusque sur la rive. Le guerrier avait dix-sept blessures; il portait un vêtement magnifique; le long de la cuisse un sabre forgé, et ce sabre avait une triple poignée, ornée de trois pierreries; ce sabre valait trois villes impériales. «Ma soeur, jeune Turque, qui demeure avec toi dans ta blanche maison?—J'ai une vieille mère, et un frère, Moustaf-Aga.—Ma soeur, va dire à ton frère, à Moustaf-Aga, de m'emporter dans votre blanche maison. J'ai sur moi trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats: d'une, je te ferai présent, d'une autre à Moustaf-Aga, et je garderai pour moi la troisième, afin de faire panser mes graves blessures. Si Dieu permet qu'elles se guérissent, je ferai ta fortune, ainsi que celle de ton frère.»
La jeune fille court vers sa blanche maison: «Mon frère, Moustaf-Aga, dit-elle, j'ai trouvé un guerrier blessé dans la Maritza, la froide rivière. Il a sur lui trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats: d'une il veut me faire présent, d'une autre à toi, mon frère, et garder pour lui la troisième afin de faire panser ses graves blessures. Ne va pas violer ma promesse, et tuer le héros blessé, mais apporte-le à notre blanche maison.» Le Turc accourt vers la rivière, et quand il voit le guerrier blessé, il se prend à considérer le sabre forgé, il le saisit, tranche la tête au blessé, le dépouille de ses magnifiques habits, et s'en retourne à sa blanche maison. La jeune fille l'avait précédé, quand elle vit ce qu'il avait fait, elle dit à Moustaf-Aga: «Comment, mon frère, que Dieu te le rende! comment donnes-tu la mort à mon pobratime? et pourquoi t'es-tu parjuré? Pourquoi? pour un sabre forgé! Fasse Dieu que ce sabre t'abatte la tête!» Cela dit, elle s'enfuit dans la maison.
Peu de temps depuis lors s'était écoulé, quand il arriva un firman du sultan des Turcs, enjoignant à Moustaf-Aga de rejoindre l'armée. Moustaf s'y rendit, ayant à sa ceinture le sabre forgé. A son arrivée à l'armée impériale, petits et grands examinèrent le sabre, que nul ne put tirer du fourreau, jusqu'à ce qu'allant de main en main, il arriva dans celles de Marko Kralievitch, et pour lui le sabre sortit de lui-même du fourreau. Marko le considérait et sur la lame il vit trois mots chrétiens: l'un était le nom de Novak, le forgeron, le second celui du roi Voukachine, et le troisième le nom de Marko Kralievitch. Marko demande à Moustaf-Aga: «Par Dieu! jeune Turc, d'où te vient ce sabre tranchant? l'as-tu acheté à prix d'or, ou l'as tu gagné à la guerre? Ton père te l'a-t-il légué, ou ta femme te l'a-t-elle apporté, apporté comme portion de son héritage?—Par Dieu! giaour Marko, puisque tu m'interroges, je vais te répondre franchement.» Et il lui raconta tout ce qui s'était passé. Le Kralievitch lui dit: «Pourquoi, Turc, que Dieu te le rende! n'as-tu point pansé ses blessures? Je te ferais aujourd'hui obtenir des agalouks de notre auguste sultan.—Ne te moque point, giaour Marko, lui répondit Moustaf, si tu pouvais obtenir des agalouks, tu commencerais par le faire pour toi; mais rends-moi ce sabre.» Marko de Prilip brandit le sabre, et d'un coup abat la tête de Moustaf-Aga.
On alla le dire au sultan, qui envoya des serviteurs mander Marko; chacun d'eux arrivait, et l'appelait, mais Marko ne disait mot, et restait assis à boire du vin noir; puis, quand cela l'ennuya, il mit sa peau de loup à l'envers, et saisissant sa lourde massue, il pénétra sous la tente du sultan. La colère de Marko était terrible; il avait gardé ses bottes[15], et s'assit sur un tapis, regardant de travers le sultan, pendant que des larmes de sang coulaient de ses yeux. Le sultan voyant que Marko avait devant lui sa lourde masse recula, et Marko avança jusqu'à l'acculer au mur. Le sultan alors mettant sa main à sa poche, en tira cent ducats, qu'il donna au Kralievitch: «Va, dit-il, Marko, boire du vin à ta guise; pourquoi un si violent courroux?—Ne me le demande pas, sultan, mon père d'adoption[16]; j'ai reconnu le sabre de mon père, et Dieu l'eût mis lui-même entre tes mains, que contre toi mon courroux eût été le même.»
VI
MARKO KRALIEVITCH ET LE BEY KOSTADIN.
Deux pobratimes allaient chevauchant, le bey Kostadin et Marko Kralievitch; quand le bey dit à Marko: «Viens chez moi, à l'automne, frère, le jour de Saint-Dimitri, mon patron de famille, et tu verras une fête et un régal, et la belle réception, et les magnifiques banquets.» Mais Marko Kralievitch lui répondit: «Ne te vante point, bey, de ta réception! déjà, lorsque je cherchais mon frère André, je me suis trouvé dans ta maison à l'automne, le jour de Saint-Dimitri, ton patron de famille; j'ai vu ta façon de traiter, et j'ai été témoin de trois actes d'inhumanité.—Marko Kralievitch, mon frère, reprit le bey Kostadin, de quels actes d'inhumanité veux-tu parler?
—Le premier, frère, répliqua le Kralievitch, ce fut quand il arriva deux indigents, demandant pour aliments du pain blanc, et pour boisson du vin vermeil; mais toi tu leur dis: Loin d'ici, vil rebut, n'allez pas souiller mon vin devant ces seigneurs. J'éprouvai de la compassion, bey, pour ces indigents; je les pris tous deux, je les emmenai au bazar, et après leur avoir fait manger du pain blanc et boire du vin vermeil, je leur fis tailler des habits de bel écarlate, de bel écarlate et de soie verte, puis je les renvoyai à ta maison; pour moi, bey, j'étais à l'écart regardant comment tu les recevrais cette fois. Tu les pris alors, les deux indigents, l'un par la main droite, l'autre par la main gauche, tu les conduisis dans la maison et les fis asseoir en leur disant: Mangez et buvez, mes jeunes seigneurs.
«L'autre acte d'inhumanité, bey, le voici: il y avait là d'anciens gentilshommes, qui avaient perdu leurs biens, ils étaient vêtus d'écarlate usé, tu les mis au bas bout de la table. Les nouveaux seigneurs qui étaient là, ayant acquis récemment du bien, et qui avaient des habits neufs, ceux-là tu les plaças au haut bout, tu leur servis du vin et de la rakia, et les traitas avec distinction.
«Le troisième acte d'inhumanité, bey, c'est qu'ayant et ton père et ta mère, aucun des deux n'était à table, pour y boire la première coupe de vin.»
VII
MARKO KRALIEVITCH ET ALIL-AGA.
Deux pobratimes traversaient à cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un était Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit à dire: «Mon frère, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se pourrait que je rencontrasse un importun qui me défiât au combat, aussi veux-je feindre d'être gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible dyssenterie.» Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu'à toucher la selle, et ainsi sortit de Tzarigrad.
Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan, suivi de trente janissaires; et l'aga dit à Marko: «O héros, Marko Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flèches; et si Dieu et la fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma fidèle épouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta maison ni ta femme, je veux aussitôt te pendre, et devenir maître du vaillant Charatz.» Mais voici ce que lui répondit le Kralievitch: «Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas à moi d'aller jouter avec toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne puis même me tenir à cheval, comment irais-je tirer des flèches.» Mais le Turc ne se décourage point; il saisit Marko par le pan droit de son dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du dolman: «Va-t'en, misérable (lui crie-t-il), et sois maudit.» Mais le Turc ne se décourage point, et il saisit le pan gauche du dolman; Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vêtement: «Va-t'en, misérable, que Dieu t'extermine!» Le Turc ne veut encore en démordre, et saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la poitrine de Marko. Le héros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il appelle le bey Kostadin: «Cours, frère, à ma maison, et apporte-moi une flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et que plus tard il n'y ait point de querelle.»
Le bey s'éloigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant, Alil-Aga, l'homme du sultan, ôte ses pantoufles, et va s'asseoir près du kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. «Efendi, voici des ducats, ne juge point en faveur de Marko.» Mais Marko comprenait le turc; il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux: «Écoute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois cette masse aux noeuds dorés; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait plus d'emplâtre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus de ducats.» Un frisson s'empare de l'Efendi, à voir la masse aux noeuds dorés, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent.
Quand ils partirent pour le meidan, l'aga avait trente janissaires, et Marko n'était suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En arrivant, Alil-Aga dit à Marko: «Deli-Bacha, allons, tire le premier, tu te glorifies d'être un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan impérial, de percer une pièce d'or, tandis qu'elle fend l'air.»—«Oui, Turc, lui répond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as le pas sur moi, car à vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as défié; tire donc le premier.»
Le Turc décoche une blanche flèche, il la décoche, puis on mesure la distance, elle avait franchi cent vingt archines; Marko tire une blanche flèche, et l'envoie à deux cents archines[A]. Là-dessus Kostadin arrive, apportant la flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la décoche, et le trait s'enfonce dans la poussière et la brume, où les yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines! Le Turc commence à fondre en larmes, et à implorer Marko: «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu très-haut et par saint Jean, par votre belle religion! à toi ma blanche maison, et la Turque, mon épouse fidèle, mais grâce, frère, ne me pends point.—Le Dieu vivant t'anéantisse, Turc! comment m'appelles-tu frère, toi qui me donnes ta femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une soeur. J'ai dans ma maison une épouse fidèle, Iélitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout, frère, si tu n'avais gâté mon dolman, il faut que tu me donnes trois charges d'or, pour que je fasse réparer les pans de mon habit.» Le Turc saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il le baise, puis l'emmène à sa riche maison.
[Note A: L'épreuve se renouvelle deux fois encore, toujours à l'honneur de Marko.]
Là pendant trois jours il le fêta, lui donna les trois charges, et la dame, en cadeau, ajouta une chemise brochée d'or, et avec la chemise un mouchoir broché d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour l'accompagner jusqu'à sa maison. Et de ce jour, ils gardèrent (ensemble) le pays pour l'illustre tzar. Partout où il y avait une attaque sur la frontière, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout où se prenaient des cités, c'était Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko.
VIII
MARKO KRALIEVITCH ET LA FILLE DU ROI DES MAURES.
La mère de Marko Kralievitch lui demandait: «Comment, mon fils, bâtis-tu tant de pieux édifices? As-tu donc commis de si grands péchés envers Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?—Ma vieille mère, lui répondit Marko de Prilip, un jour que j'étais dans le pays des Maures[17], je me levai de bonne heure pour aller à la citerne y abreuver mon Charatz. Or, quand j'arrivai à la citerne, il y avait là douze Maures. Je voulus, avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposèrent, et une querelle, ma mère, s'éleva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frappèrent); moi deux et les dix autres me (frappèrent)[A]. Les six (restant) vinrent à bout de moi, me lièrent les mains derrière le dos, et me menèrent au roi des Maures. Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans. Quand l'été était venu, ou quand l'hiver était arrivé, par ceci seul je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en lançaient, ou en été se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la huitième année commença, ce n'était plus la prison qui me pesait, mais j'étais tourmenté par la fille du roi des Maures qui, venant soir et matin, me criait par le soupirail du cachot: «Ne te laisse point pourrir, Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me prendras pour femme, et je te délivrerai de prison; je tirerai ton bon Charatz de la cave (où il est enfermé), et je prendrai des jaunes ducats, autant, pauvre Marko, que tu pourras le désirer.» Me voyant, ma mère, dans cette nécessité, j'ôtai mon bonnet, le plaçai sur mes genoux, puis je jurai (m'adressant) à ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant à la sienne, n'échauffât-il plus (la terre), hiver comme été, je ne manquerai point à ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'était à elle que j'avais fait ce serment.
[Note A: Ainsi jusqu'à six.]
«Un soir, la nuit tombée, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un sabre forgé, et montés sur nos chevaux, nous partîmes et traversâmes le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'étais assis pour reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras. Lorsque je vis, ma mère, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai à la ceinture, tant que le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tête de la Mauresque parlait encore (disant): «Mon frère en Dieu, Marko Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voilà comment, ma mère, j'ai péché envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais bâtir tant de pieux édifices.»
IX
MARKO VA A LA CHASSE AVEC LES TURCS.
Murad, le vizir, s'en va à la chasse dans la verte montagne, avec ses douze braves[18], et, en treizième, Marko Kralievitch. Depuis trois jours ils chassaient, et n'avaient pu faire de capture, quand le destin les conduisit dans la forêt, au bord d'un lac aux eaux vertes, ou nageaient des canards aux ailes d'or. Le vizir lâche un faucon pour qu'il prenne un canard; mais l'oiseau, sans perdre un instant, part et s'élève jusqu'aux nues, et le faucon sur un vert sapin se pose.
«Vizir, dit alors Marko Kralievitch, m'est-il permis de lâcher mon faucon, pour qu'il prenne le canard aux ailes d'or?» Et Murad, le vizir, lui répond: «Cela t'est permis; pourquoi non, Marko?» Marko lâche son faucon, qui s'essore jusqu'aux nues, lie le canard aux ailes d'or, puis vient avec lui se poser sur le vert sapin. Quand le faucon du vizir vit cela, il en éprouva un vif dépit. Or, il avait une vilaine habitude, de prendre aux autres leur gibier. Il va s'abattre près du faucon de Marko, et veut lui enlever le canard aux ailes d'or. Mais l'oiseau avait la tête chaude, tout comme l'avait son maître: au lieu de céder le canard, il déchire le faucon du vizir, et en disperse les plumes grises. Quand Murad, le vizir, vit cela, il entra dans une violente colère, et, saisissant le faucon de Marko, il le frappe contre le sapin et lui brise l'aile droite; après quoi il s'en retourne par la verte forêt, suivi de ses douze braves.
Le faucon blessé gémit, comme dans les rochers un serpent en colère. Marko prend l'oiseau, et commence à lui bander l'aile en disant d'une voix courroucée: «C'est une dure chose, mon faucon, et pour moi et pour toi, d'aller en chasse avec les Turcs sans les Serbes, d'aller en chasse et de partager leurs méfaits!»
Quand Marko eut bandé l'aile de l'oiseau, il sauta sur le dos de Charatz, et le lança à travers la noire forêt. Charatz allait comme la Vila des montagnes, vite il allait, il dévorait l'espace, et loin il parvint. En un instant, ils furent au bord de la noire montagne[19], et découvrirent dans la plaine le vizir avec ses douze braves.
Murad, le vizir, se retourna, et, apercevant Marko Kralievitch, il dit à ses hommes: «Enfants, mes douze braves, voyez-vous ce nuage de poussière sous la montagne. Dans cette poussière est Marko Kralievitch. Avec quelle rage il a poussé Charatz! Dieu le sait, cela pourra mal tourner.» En ce moment, Marko les atteint; il tire le sabre pendu le long de sa cuisse, et fond sur le vizir. Les soldats s'enfuient par la plaine, comme des corneilles devant un milan dans un bois d'épines. Marko atteint Murad et lui abat la tête, puis, des douze soldats, il vous en fait vingt-quatre. Il commence alors à réfléchir, s'il se rendra près du tzar, à Andrinople, ou à Prilip, dans sa blanche maison. Tout bien pesé, il se dit: «Mieux vaut aller trouver le tzar à Andrinople, et lui dire ce que j'ai fait, que de laisser les Turcs auprès de lui m'accuser.»
Quand Marko arriva à Andrinople et qu'il entra dans le Divan, en présence du sultan, ses yeux étaient ardents comme ceux d'un loup affamé dans la forêt, et ses regards semblaient l'éclair qui brille. Le tzar souverain lui demande: «Mon cher fils, Marko Kralievitch, qui t'a mis en si violente colère? Est-ce qu'il ne le reste plus d'argent?» Et Marko commence son récit; il dit au tzar comment tout s'est passé. Quand il eut ouï ce discours, le sultan partit d'un éclat de rire, puis: «Bravo, Marko, mon cher fils, dit-il; si tu n'avais agi ainsi, je ne t'aurais plus appelé mon fils. Tout Turc peut être vizir, mais de brave pareil à Marko, il n'y en a pas.» Ensuite il fouille dans sa poche de soie et, en tirant mille ducats, il les donne à Marko Kralievitch: «Prends ceci, mon fils, et va-t'en boire du vin.» Marko prend les mille ducats et quitte le Divan impérial; mais ce n'était pas pour qu'il bût du vin que le sultan lui donnait des ducats, c'était pour qu'il s'ôtât de ses yeux, car la colère de Marko était terrible.
X
MARKO KRALIEVITCH LABOUREUR.
Marko Kralievitch buvait du vin avec la vieille Euphrosine, sa mère, et, lorsqu'ils eurent bu à satiété, sa mère commença à lui dire: «Marko, mon fils, laisse là les aventures[20]; car le mal ne peut amener du bien, et ta vieille mère est lasse de laver des vêtements ensanglantés; prends une charrue et des boeufs, laboure et montagne et vallée, puis sème, mon fils, du blanc froment, afin de nous nourrir tous les deux.»
Marko obéit à sa mère; il prend une charrue et des boeufs; mais, au lieu de montagne ou de vallée, c'est le grand chemin qu'il laboure. Par là passent des janissaires turcs, conduisant trois charges d'or, et ils disent à Marko: «Laisse, ne laboure point les chemins.—Laissez, vous autres Turcs, ne vous inquiétez point si je laboure.—Cesse, Marko, de labourer les chemins.—Allons, Turcs, que vous fait que je laboure? Et, quand cela ennuya Marko, il laissa et boeufs et charrue et tua les janissaires turcs; puis, prenant les trois charges d'or, il les porte à sa vieille mère: «Voilà, dit-il, ce que je t'ai labouré aujourd'hui.»
XI
MORT DE MARKO KRALIEVITCH.
Marko Kralievitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait, Charatz, sous lui, commença à glisser, à glisser et à verser des larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz? dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la mienne.»
Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne, appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez bientôt vous séparer.» Mais Marko répond, à la Vila: «Blanche Vila, puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz, quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'est à l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tête sera sur mes épaules.—Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite à gauche; tu verras deux pins élancés, qui surpassent en hauteur la forêt que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce côté Charatz, et, mettant pied à terre, attache-le à un des pins; ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras ton visage, et tu verras quand tu dois mourir.»
Marko obéit à la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna ses regards de droite à gauche et aperçut les deux pins élancés, qui surpassaient en hauteur la forêt, que parait leur vert feuillage. Il poussa de ce côté son cheval, et, mettant pied à terre, il l'attacha à un des pins; après quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans l'eau, considéra son visage; et, quand il eut considéré son visage, il connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit à dire: «Monde menteur! ô ma belle fleur! tu étais beau, et moi, je t'ai parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents années! Le moment est venu où je vais me séparer du monde.»
Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et d'un coup abat la tête de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corvée et ne portât l'eau dans les seaux; et, quand il eut ainsi tué son cheval, il l'enterra mieux qu'il n'avait enterré son frère André.
Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombât aux mains des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait resté de Marko, et que les chrétiens ne le maudissent. Son sabre tranchant brisé, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il la précipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant ces mots: «Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants (à naître) seront nés!»
Quand Marko se fut ainsi défait de ses armes, il tira de sa ceinture un papier où rien n'était écrit, et il traça cette lettre: «Quiconque, passant par l'Ourvina, arrivera à la fraîche fontaine entre les pins et y trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure, afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner les églises, et la troisième aux manchots et aux aveugles, afin que les aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et célèbrent Marko.» La lettre terminée, il la plaça sur une branche de pin, où on pouvait l'apercevoir du chemin, et, ayant jeté l'encrier d'or dans la fontaine, il ôta son dolman vert; l'étendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses yeux, se coucha et ne se releva plus.
Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine. Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait endormi et faisait un long détour, de peur de l'éveiller. Où est le bonheur, là aussi est le malheur, et, là où est le malheur, il y a aussi du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumène Vaço, de la blanche église de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre Isaïe. Quand l'igoumène aperçut Marko, il fit signe de la main au diacre: «Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le réveilles; car Marko, troublé dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait nous tuer tous les deux.» Pourtant le moine, le regardant dormir, vit au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit que Marko était mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'était plus. Les larmes coulent des yeux de l'igoumène Vaço, tant il regrette Marko. Il lui ôte sa ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps. Puis, songeant où il enterrera Marko, il prend cette résolution. Sur son cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer. Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit à la montagne sainte, et le transporte à l'église de Vilindar. Là il lit sur Marko les prières qui conviennent à un mort, puis dépose le corps en terre au milieu de la blanche église. Là où le vieillard avait enseveli Marko, il ne lui éleva aucun monument, afin que l'on ne reconnût point sa tombe et que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance.
XII
LA SOEUR DU CAPITAINE LÉKA.
Analyse[A].
[Note A: Ce poëme a 570 vers. Le défaut d'espace ne me permet d'en donner que l'analyse, et me force aussi d'omettre les treize autres chants concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analysés, dans le désir de faire connaître complétement ce personnage poétique.]
1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille à la jeune Roçanda, soeur du capitaine Léka de Prizren. Par toute la terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche d'elle pour la beauté. Elle l'emporte même sur la Vila des montagnes.
15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a été élevée dans une cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa merveilleuse beauté s'étant répandu de bouche en bouche dans le monde arrive à Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce serait là pour lui une épouse, et qu'en Léka il aurait un digne ami, avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre seigneurs. Il appelle donc sa soeur et l'invite à lui préparer ses plus beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramené chez lui Roçanda comme sa femme. En effet, Marko revêt un brillant costume, longuement et pompeusement décrit, et, avant de se mettre en selle, il boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la même mesure à son cheval, après quoi bête et cavalier deviennent «couleur de sang jusqu'aux oreilles.»
66. Le héros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le voïvode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie à sa rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la maison, «car Marko pourrait être en colère ou ivre, et leur faire passer son cheval sur le ventre.»
100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte longuement, et dans les mêmes vers, identiquement, qui ouvrent le poëme, les merveilles de la jeune Roçanda, et l'invite à en venir aussi, pour son propre compte, briguer la main, annonçant l'intention d'emmener un troisième ami commun, Relia l'Ailé (Krilati), qui partagera aussi la chance: «L'un sera l'alerte fiancé, les deux autres les paranymphes, et tous les amis de Léka. Miloch s'équipe non moins magnifiquement, et après avoir dépeint sa haute stature et ses larges épaules, sur lesquelles tombent de fines et noires moustaches. «Heureuse, s'écrie le poëte, celle qui le prendra!»
167. Plus beau cependant est encore Rélia, que les deux compagnons prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchanté de courir cette aventure.
193. La route suivie par les trois amis est minutieusement décrite. Ils arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara. Léka, le capitaine, les aperçoit de loin au moyen de sa lunette, et reconnaît les trois voïvodes serbes. Étonné, et même un peu effrayé, craignant que la guerre n'ait éclaté dans le pays, il envoie ses serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-même à leur rencontre dans la cour de la maison. «Ils ouvrent les bras et se baisent au visage, s'enquièrent de leur santé de braves, se prennent par leurs blanches mains et montent dans les appartements.»
236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'étonnement ni la honte, éprouve ces deux sentiments à la vue du luxe qui éclate dans la décoration et l'ameublement, où tout est or et argent, soie et velours. Il remarque particulièrement la coupe de Léka, contenant neuf litras.
264. Le festin commence aussitôt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au dimanche suivant, sans qu'aucun des trois voïvodes ose mentionner l'objet de leur visite. Enfin, Marko se décide à marquer son étonnement au capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosité. «A quoi bon? répond Léka. Nous buvons du vin vermeil; vous êtes venus chez moi, demain j'irai chez vous.» Marko alors est bien obligé de se déclarer, après avoir rapporté les bruits qui courent sur la merveilleuse beauté de la jeune Roçanda. «Donne ta soeur, dit-il, à l'un de nous, choisis pour beau-frère celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fiancé, les deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.»
331. A cette proposition, Léka répond d'assez mauvaise humeur que ce qu'on dit de la beauté de sa soeur est vrai, mais que c'est une fille fière, qui n'a pas la moindre déférence pour lui. Elle a déjà repoussé soixante-quatorze prétendants; il n'ose accepter en son nom l'anneau des fiançailles, de crainte d'un nouveau refus.
353. Là-dessus, Marko part d'un éclat de rire: «Je te jure, s'écrie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle était à moi à Prilip, et qu'elle ne voulût point m'obéir, je lui couperais les mains ou je lui arracherais les yeux!» Puis il propose à Léka, s'il redoute sa soeur, d'inviter celle-ci à venir et à choisir parmi les trois voïvodes, promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le préféré.
378. Sans répliquer un mot, le capitaine monte en hâte dans les appartements supérieurs, et invite en effet «la fière Roçanda» à descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont à attendre, quand «voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roçanda, et au moment qu'elle entre, le tchardak resplendit de ses magnifiques habits, de sa taille et de son visage. Les trois voïvodes serbes jetèrent les yeux sur elle, puis ils les baissèrent de honte, ils eurent vraiment honte devant Roçanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'émerveille à la vue de Roçanda, et que, devant Léka éprouvant quelque honte, ses yeux se baissent vers la terre noire.» Léka regarde sa soeur, il regarde les voïvodes, attendant que l'un des héros adresse la parole, soit à lui, soit à la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne se décide à parler, il s'adresse à sa soeur et l'engage à choisir un époux parmi les trois voïvodes, dont il fait successivement un prolixe éloge.
444. Mais Roçanda répond à ce discours par un autre encore plus long et fort insultant, il est vrai, pour les trois prétendants: Marko n'est qu'un courtisan des Turcs, qui n'aura point de prières sur sa tombe. Miloch a été enfanté et allaité par une jument, c'est pour cela qu'il est si fort et si haut de taille. Quant à Rélia, c'est pire encore: «Où est, dit-elle à son frère, ta raison? puisses-tu la perdre! Où est ta langue? puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frère, à Rélia de quelle famille il est, quel est son père et quelle est sa mère? Les gens racontent et j'ai ouï dire qu'il n'est qu'un bâtard; on l'a trouvé un matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allaité.» Bref, elle termine en refusant d'épouser aucun des trois prétendants, puis elle sort.
495. Les braves, en se regardant, rougissent de colère et pâlissent de honte. Marko «s'allume comme un feu vivant,» et, prenant son sabre, il en veut couper la tête à Léka. Mais Miloch le retient: «Voudrais-tu, lui dit-il, ôter la vie à un frère qui nous a si bien reçus, et cela à cause d'une vilaine pécore?»
509. Marko, revenu à lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et, saisissant son poignard, il s'élance au dehors. En bas de la maison, trouvant Roçanda entourée de ses femmes, et joignant la ruse à la férocité, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage, qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble où il était afin qu'il puisse plus tard en donner des nouvelles à sa soeur.
531. La jeune fille écarte les femmes, se retourne et montre son visage. «Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa.» Transporté de rage, Marko s'élance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main, et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras droit, le bras jusqu'à l'épaule; il lui met la main droite dans la gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: «Choisis à présent, jeune Roçanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des Turcs, ou Miloch né d'une jument, ou Rélia le bâtard.»
550. Roçanda pousse un gémissement qui s'entend au loin, et elle appelle son frère au secours. Mais Léka «reste muet, comme une pierre froide,» n'osant rien dire, de peur d'être aussi immolé. «Venez, frères, crie Marko à ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir.» Ils sautent, en effet, du tchardak à terre, et quand Marko a son sabre entre les mains, le poëte termine ainsi froidement son récit: «Ils s'élancèrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste plaine; Léka demeura comme une pierre froide, et Roçanda poussant des gémissements de douleur.»