III
Reading edition
LES HAÏDOUKS
NOTICE
J'ai choisi parmi les pesmas qui concernent les haïdouks, non seulement les plus intéressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres à faire connaître leur genre de vie, leurs moeurs et l'esprit du métier, on pourrait presque dire de l'institution. Ainsi on les verra déserter leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour échapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait employer un autre mot) à l'abri des arbres ou des rochers; venir au secours de leurs compatriotes opprimés (que d'ailleurs ils ne se faisaient pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers la Saint-Georges, «alors que la forêt s'est revêtue de feuilles et la terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne;» se séparer à la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver, tirer vengeance des yataks ou recéleurs qui ont trahi et livré leurs compagnons; boire toujours «du vin dans la verte forêt,» et s'étudier à mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connaître encore cette dangereuse confraternité, j'ajouterai quelques détails empruntés à M. Vouk (Dictionnaire serbe, au mot HAIDOUK)
«Notre nation, dit cet écrivain, est persuadée—et elle exprime cette croyance dans ses chants—que l'existence des haïdouks a été le résultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y être contraints par la nécessité, poussés par le désir de porter des habits et un équipement à leur convenance ou d'exercer une vengeance particulière, il n'en est pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a été doux et humain, moins il y a eu de haïdouks, et plus il s'est montré inique et cruel, plus leur nombre a été grand, et de là vient qu'il y a eu parfois parmi eux des gens fort honorables et même, à l'origine de la domination turque, on a compté dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de distinction.
Il est vrai que beaucoup ne se font point haïdouks dans l'intention de faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans éducation, se sépare de la société et s'affranchit de toute autorité, il est bientôt entraîné par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les haïdouks font du mal à leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire à un haïdouk la plus grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de lepov et de pèrjibaba (bandit et chauffeur).
Le costume des haïdouks de notre temps en Serbie se composait généralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (opantzi), d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns même portaient un dolama (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le fez, ou les bonnets de soie nommés kitienkas, garnis de houppes qui leur pendaient d'un côté sur l'épaule et qui étaient presque exclusivement à leur usage. Ils aimaient surtout à porter sur la poitrine une espèce de plastron (toka) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en procurer le remplaçaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes, ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau.
«Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque district, un officier turc nommé boulioubacha, ayant sous ses ordres un certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargés de poursuivre les haïdouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et commettaient des meurtres et des vols fréquents, les Turcs mettaient toute la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait point de résultat, les Turcs avaient recours au teftich, c'est-à-dire que quelque fonctionnaire se mettait à parcourir le pays avec un nombre d'hommes assez considérable, et qu'au moyen de la prison, des coups et d'amendes, il contraignait les kmètes (chefs des villages) et les parents des haïdouks à chercher les recéleurs et à capturer les haïdouks eux-mêmes; mais hors le cas de teftich, les parents des haïdouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'étaient inquiétés par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs maisons.
[Note A: Ce mode de battue s'est conservé dans la Principauté dont les lois pénales ont un caractère de sévérité draconienne. Dès que l'autorité a connaissance d'un haïdouk, ce qui signifie plus qu'un bandit ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les paysans de la localité, quelquefois en très-grand nombre, qui, sous le commandement du natchalnik ou du capitaine du district, procèdent à la battue (haika). Si le haïdouk, à la première sommation, refuse de mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immédiatement.]
Lorsqu'un haïdouk se lasse du métier, il se rend, c'est-à-dire qu'il mande aux kmètes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon (bourountia), après quoi il reparaît en public, et personne dès lors n'oserait parler en sa présence de ce qu'il a fait étant haïdouk. Dans cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de kmète qu'ils ne puissent pas remplir.
«Les haïdouks ont de la religion, ils jeûnent et prient Dieu comme tout le monde, et quand les Turcs en conduisent quelqu'un au pal, et qu'on lui offre la vie sauve s'il consent à se faire musulman, pour réponse il injurie Mahomet, en ajoutant. «Bah! est-ce qu'après tout il ne faut pas mourir!»
«Ils se regardent tous comme de grands héros, aussi ne se fait guère haïdouk que celui qui peut compter sur soi même. Quand ils sont pris et qu'on les conduit au supplice, ils chantent à pleine tête pour montrer qu'ils font peu de cas de la vie.»
J'ajoute que cet article, écrit il y a près de quarante ans (en 1818), bien que parfois mis au présent, était dès lors de l'histoire.
LES HAÏDOUKS
I
PRÉDRAG ET NÉNAD[1].
Une mère nourrissait deux petits enfants, dans une mauvaise année, dans un temps de famine, à l'aide de ses mains et de son fuseau. Elle leur avait donné de beaux noms: à l'un, celui de Prédrag, à l'autre celui de Nénad[2]. Prédrag grandit, et quand il fut en état de monter un cheval et de tenir une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier durant trois ans. La mère continua d'élever Nénad, qui ne savait pas même qu'il eût un frère. Quand Nénad fut devenu grand et capable de monter un cheval et de porter une lance de guerre, il s'enfuit d'auprès de sa vieille mère, et se rendit dans la montagne parmi les haïdouks, dont il fit le métier durant trois ans. C'était un brave, sage et intelligent, et en toute occasion heureux dans le combat, la bande en fit son capitaine, et trois ans il la commanda.
Mais le jeune homme en vint à regretter sa mère, et il dit à ses gens: «Ma troupe, mes chers frères, je suis en peine de ma mère. Venez que nous partagions le butin, afin que chacun s'en aille chez sa mère.» A cela la bande aisément se rendit; chacun rapporta tout ce qu'il avait d'or, en faisant un serment solennel, les uns par leur frère, les autres par leur soeur (qu'ils n'avaient rien retenu). Et quand ce fut au tour de Nénad, il dit à ses hommes: «Ma troupe, mes chers frères, je n'ai point de frère, et je n'ai point de soeur[3], mais j'en jure par le Dieu unique, que ma main se sèche! que mon bon cheval perde sa crinière! et que mon sabre tranchant s'émousse! si j'ai rien retenu du butin.»
Le partage ainsi fait, Nénad monta sur son bon cheval, et courut chez sa mère. La vieille lui fit bon accueil et (suivant la coutume) lui servit les douceurs[4]. Puis, quand ils furent assis au souper, Nénad ainsi parla: «Ma vieille, ma chère mère, si ce n'était une honte devant les hommes, et devant Dieu un péché, je ne dirais point que tu es ma mère: comment ne m'as-tu point donné de frère, soit un frère ou bien une chère soeur? Quand j'ai partagé le butin avec ma troupe, chacun m'a fait un serment solennel, qui par son frère, qui par sa soeur, mais moi, ma mère (j'ai dû jurer), par moi-même et par mon sabre, et par le bon cheval qui me porte.—Ne raille point, jeune Nénad, lui répondit en souriant la vieille: je t'ai donné un frère, Prédrag, que j'ai mis au monde, et hier encore, il m'est venu de ses nouvelles; il est haïdouk et fait son séjour dans la verte forêt de Garévitza, et il est le harambacha de sa troupe.—O ma vieille, ma chère mère! reprit le jeune Nénad, taille-moi un nouvel habit, tout de drap vert court, et se confondant avec la forêt, afin que j'aille à la recherche de mon frère, et que mon violent désir se passe.» Et sa mère lui dit: «C'est folie, jeune Nénad, car tu vas sottement y perdre la tête.» Mais Nénad n'écouta point sa mère, et fit comme il lui plaisait: il se tailla lui-même un habit, tout de drap vert court, et se confondant avec le feuillage; puis, montant son bon cheval, il partit pour chercher son frère, et pour que son violent désir se passât.
Nulle part il n'ouvrit la bouche, ni pour cracher, ni pour exciter son cheval, mais quand il atteignit la forêt, il s'écria, pareil à un faucon gris: «Garévitza, verte forêt, ne nourris-tu pas un héros Prédrag, mon frère par la naissance? Ne nourris-tu pas un héros qui pût me réunir à mon frère?» Prédrag était assis sous un vert sapin, buvant du vin pourpre, quand il ouït la voix de Nénad, et, s'adressant à ses hommes: «O ma troupe, mes chers frères, allez vous mettre en embuscade le long du chemin, guettez ce brave inconnu, mais sans le tuer ni le rançonner, amenez-le-moi vivant; d'où qu'il soit (je veux le traiter comme) de ma famille.»
Trente hommes s'éloignèrent, et se placèrent par dix en trois endroits. Quand Nénad passa devant les dix premiers, nul n'osa sortir à sa rencontre, sortir, et arrêter son cheval, mais ils se mirent à lui lancer des flèches. Le jeune homme leur dit: «Ne tirez point, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là le laissèrent passer en paix. Quand il fut devant les dix autres, eux aussi lui lancèrent des flèches et Nénad leur dit: «Ne tirez pas, mes frères de la forêt, et puissiez-vous ne pas être, comme moi, consumés du désir de retrouver un frère, ce désir qui m'attriste et m'a poussé jusqu'ici.» Et ceux-là encore le laissèrent passer en paix. Quand il fut aux dix derniers, et qu'ils lui lancèrent des flèches, la colère s'empara du jeune Nénad, et il fondit sur les trente braves: à coups de sabre il tailla en pièces les dix premiers, il écrasa les dix seconds sous les pieds de son cheval, et dispersa dans la montagne les dix autres, fuyant, qui dans le bois, qui dans le lit de la fraîche rivière. La nouvelle en arrive à Prédrag, le héros: «Malheur! que fais-tu là assis, harambacha Prédrag? Voilà un brave inconnu qui taille en pièces tes hommes dans la forêt.» Prédrag saute sur ses pieds légers, et, saisissant son arc et ses flèches, il va se mettre en embuscade au bord du chemin, et, placé derrière un vert sapin, il jette d'une flèche (l'inconnu) en bas de son cheval. Dans un endroit fatal il l'a atteint, dans un endroit fatal, dans son coeur de héros. Nénad gémit comme un faucon gris, et, en gémissant, il se roule sur son cheval: «Hélas! héros de la verte forêt, Dieu, frère, t'anéantisse! Que ta main droite se sèche, dont tu as décoché ta flèche! et que ton oeil droit saute de son orbite, dont tu m'as visé! Sois consumé de l'ardent désir de voir ton frère, ce désir qui m'afflige et m'a poussé jusqu'ici, pour mon malheur et pour que j'y perdisse la vie!» Quand Prédrag ouït ces paroles, de son sapin[5] il lui demanda: «Qui es-tu, héros, et de quelle race?» Nénad blessé lui répond: «A quoi bon t'enquérir de ma race? ce n'est point parmi elle que tu veux prendre femme[6]. Je suis un brave, le jeune Nénad, j'ai une vieille mère qui m'a nourri, et un frère par le sang. Prédrag est ce frère, à la recherche duquel je suis parti, afin d'assouvir mon ardent désir, pour mon malheur et pour y laisser ma vie.» Quand Prédrag eut ouï ces paroles, d'épouvante il laissa tomber ses flèches, et s'élançant vers le héros blessé, il l'enleva du cheval et le déposa sur l'herbe. «Est-ce donc toi, dit-il, mon frère Nénad? Moi je suis Prédrag, ton frère par le sang. Peux-tu guérir de tes blessures, que je déchire ma fine chemise, pour les panser et les bander.» Nénad blessé lui répond: «C'est donc toi, mon frère par le sang! grâce à Dieu, je t'ai vu, et mon ardent désir est assouvi; je ne puis guérir de mes blessures, mais que mon sang te soit pardonné.» Cela il dit, puis il rend l'âme.
Sur son corps, Prédrag éclate en lamentations: «Hélas! Nénad, mon brillant soleil, qui pour moi s'était levé de bonne heure, et qui s'est couché si tôt! Mon basilic du vert jardin, tu t'étais, pour moi, épanoui de bonne heure, pourquoi t'es-tu si tôt flétri?» Puis, tirant un couteau de sa ceinture, il s'en frappe au coeur, et tombe mort à côté de son frère.
II
STARINA NOVAK ET LE KNÈZE BOGOÇAV.
Novak et Radivoï boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivière, chez le knèze Bogoçav. Quand de vin ils se furent rassasiés, le knèze Bogoçav tint ce discours: «Frère Starina Novak, dis franchement, et que bien t'en advienne! comment tu t'es fait haïdouk; quelle nécessité t'a poussé à te rompre le col, à courir la montagne, en faisant le méchant métier du haïdouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est passé?» Starina Novak lui répondit: «Frère, knèze Bogoçav, puisque tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure nécessité qui m'a poussé. Peut-être le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irène bâtit Smederevo, je fus appelé à la corvée. Trois ans je travaillai, traînant bois et pierres, avec mon chariot et mes boeufs, et pour ces trois années pleines, je ne reçus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai (seulement) point pour mes pieds d'opanaks! Et cela, frère, je l'eusse encore pardonné; mais quand elle eut bâti la forteresse de Smederevo, elle commença à construire des maisons, à en dorer les portes et les fenêtres, et elle établit sur le pays un impôt, par chaque maison, de trois litras d'or. Cela fait, frère, trois cents ducats! Qui avait du bien payait, et qui payait restait. Pour moi, j'étais un pauvre homme; je pris la pioche avec laquelle j'avais fait la corvée, et je partis pour me faire haïdouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les États d'Irène la maudite, je m'enfuis de l'autre côté de la Drina, et m'enfonçai dans la rocheuse Bosnie.
«Comme j'arrivais près du Romania, j'aperçus une noce turque. Tous les invités passèrent tranquillement; seul, le fiancé turc resta en arrière sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais, allongeant son fouet à trois lanières et garni de trois boules de cuivre, il m'en frappa sur les épaules. Trois fois je lui donnai le nom de frère en Dieu:—Je t'en supplie (lui dis-je), fiancé turc, par la fortune et les exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.—Le Turc ne voulait point s'éloigner et commençait à me frapper plus fort et à me faire mal. Une violente colère me prit, et, levant la pioche de dessus mon épaule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse frappé, il tomba à l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assénai encore et deux et trois coups, jusqu'à ce que je l'eusse séparé de son âme. Je fouilla de la main ses poches, où je trouvai trois bourses d'or, que je mis dans ma poitrine. Je détachai le sabre de sa ceinture et le passai autour de la mienne; je laissai auprès de lui ma pioche, afin que les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en fus tout droit vers le Romania. Les conviés turcs voyaient cela; ils ne voulurent pas même me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne l'osèrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont Romania, et cela vaut mieux, frère, que ma maison, car je garde le passage de la montagne, où j'épie les gens de Saraïevo; je leur enlève et l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une dangereuse embuscade, et, après Dieu, je ne crains personne!»
III
NOVAK ET RADIVOÏ VENDENT GROUÏTZA.
Novak et Radivoï boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et c'est Grouïtza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu à satiété, le brave Radivoï se mit à dire: «Eh! mon frère, Starina Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni dinars.—N'aie point de crainte, brave Radivoï, répondit Novak; s'il n'y a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous avons encore Grouïtza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille. Habillons-nous en marchands, mettons à Grouïtza des vêtements misérables, et allons le vendre à Saraïevo, puis qu'il s'enfuie comme il pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin et du tabac.» Cela plut fort à Radivoï. Tous deux sautèrent sur leurs pieds légers et s'habillèrent en marchands, puis, ayant mis à Grouïtza des vêtements misérables, ils s'en allèrent pour le vendre à Saraïevo.
Là, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme elle était partie pour aller chercher la somme, le diable amène une veuve turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en malédictions: «Emmène l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir longtemps: une nuit seulement ou deux!»
La veuve emmène l'esclave cher-acheté[8] et le conduit à sa blanche maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, après avoir lavé le jeune Grouïtza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Grouïtza s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant qu'à regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle étend un lit délicat, et Grouïtza se couche avec elle sur le matelas.
Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne heure et apporta de beaux habits, dont elle vêtit le jeune Grouïtza. Sur les épaules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu'à la ceinture, et, à partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman vert, etc., etc.[A]
[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans lesquels le poëte décrit avec complaisance, et en épuisant toutes les formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du haïdouk, sans doute afin de rendre plus piquant le tour joué à la trop sensible veuve turque.]
Alors Grouïtza l'adolescent commence à se pavaner; il descend de la maison élancée, et se promène, en croisant les bras, dans la cour. La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fenêtre, du haut de la blanche maison, puis elle l'appelle: «Mon seigneur, esclave cher-acheté, pourquoi te promènes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois charges d'or que pour toi j'ai données, ou les chevaux qui les portaient? Ma maison est pleine de richesses et mes écuries toutes pleines de chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires; tout cela était à Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est à toi, cher-acheté!» Et l'adolescent répondit: «Madame, femme de Djafer-Bey, je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais chez mon père, j'allais à la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je ne connais personne (qui m'y accompagne).»—«Ne crains rien, esclave cher-acheté, répliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraïevo qui allaient avec Djafer-Bey; je dirai à mon domestique Ibrahim d'aller par la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent à la chasse dans la montagne et la verte forêt. Là-bas est le Romania, où il y a et cerfs et biches; je vais dire à l'esclave Hussein de préparer deux coursiers de combat.» Tandis que Hussein équipait les chevaux, arrivèrent les trente Saraïeviens. La veuve contemple l'esclave cher-acheté, elle l'équipe dans la blanche maison, puis elle lui dit: «Écoute, esclave cher-acheté, va-t'en dans la dépense, prends-y des jaunes ducats et fais un présent aux jeunes Saraïeviens, lorsqu'ils t'aideront à rapporter le gibier.» Grouïtza court à la dépense; le haïdouk était alléché par les ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant, dit aux Saraïeviens: «Écoutez, vous autres: veillez sur mon esclave cher-acheté mieux encore que sur Djafer-Bey.»
Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein d'ardeur, qu'il lance à travers la ville; et, à le voir, on eût dit le diable à califourchon sur un autre diable, tant le haïdouk avait l'air fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres et en frappait les khans et les boutiques. «Dieu clément, la grande merveille! disaient les jeunes Saraïeviens; heureuse la veuve; elle a trouvé un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey!» Ils s'avancèrent vers le Romania, et quand ils furent près de la montagne, on y entendait bramer les cerfs et les biches. «Seigneur, esclave cher-acheté, dirent les trente Saraïeviens, voici un cerf et une biche qui brament.» Mais le jeune Grouïtza leur répondit: «Fous que vous êtes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivoï, et moi je suis Grouïtza l'adolescent.» Puis il frappe de l'étrier son cheval blanc, qui s'élance sur la plaine unie. Les jeunes Saraïeviens restèrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais, en s'écriant: «Arrête, infâme! tu n'échapperas point, et je ne te laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey,» il tire son sabre forgé. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais Grouïtza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein, le frappa sur l'épaule droite et le coupa en deux jusqu'à la selle de guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier jusqu'à la terre noire; et même dans la terre il pénétra un peu. En ce moment parut Starina Novak: «Bravo, cria-t-il, jeune Grouïtza! Lorsque j'avais ton âge, c'est ainsi que je frappais.» Hussein reste sur la place, agitant les pieds; Grouïtza s'éloigne en chantant et va rejoindre Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son père; puis il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il s'enfonce dans la verte montagne.
IV
STARINA NOVAK ET LE BRAVE RADIVOÏ.
Starina Novak boit du vin dans la verte montagne du Romania; avec lui est son frère Radivoï, avec Radivoï le jeune Grouïtza, et avec Grouïtza le brave Tatomir et trente autres haïdouks. Après que les haïdouks furent rassasiés, et que le vin les eut mis en belle humeur[9], voici comme parla le brave Radivoï: «Écoute, mon frère Novak! je vais, frère, te quitter, car tu as vieilli bien fort, et tu ne peux plus courir les aventures; tu ne veux plus aller avec nous sur les chemins, pour y attendre les marchands qui vont sur la mer.» Quand il eut dit, il s'élança sur ses pieds, et saisissant par le milieu son fusil de Brescia, il s'en va par delà la noire montagne, suivi des trente haïdouks, tandis que Novak reste sous un vert sapin, avec ses deux jeunes fils.
Mais si tu voyais le brave Radivoï! Comme il arrivait à un carrefour de la route, une fâcheuse aventure l'attendait: il se rencontra avec Méhémed le Maure, accompagné de trente braves. Le Turc conduisait trois charges d'or: or, quand il aperçut les haïdouks, il donna, par un cri, le signal à ses braves qui, tirant rapidement leurs sabres, s'élancèrent sur les haïdouks, et sans leur donner le temps de faire feu, abattirent les trente têtes, saisirent Radivoï vivant, lui lièrent les mains derrière le dos, et l'emmenèrent, lui chantant, par la montagne. Voici ce qu'allait chantant le brave Radivoï: «Dieu t'anéantisse, montagne du Romania! ne nourris-tu point dans ton sein de faucons? Il est passé une bande de pigeons, avec un corbeau en tête; ils ont emmené un cygne blanc, et sous leurs ailes ils portent de l'or.»
Ainsi chantait Radivoï, en marchant. Le jeune Grouïtza l'entendit, et dit à Starina Novak: «Père, il y a sur le chemin quelqu'un qui chante, et parle du Romania et du faucon gris qui l'habite: il me semble que c'est mon oncle Radivoï. Ou bien mon oncle a enlevé du butin, ou bien il lui est arrivé malheur; mais allons à son secours.» Puis il saisit son léger mousquet, et court droit au chemin se placer en embuscade, le jeune Tatomir à sa suite et Novak venant derrière eux.
Quand ils arrivèrent au large chemin, Novak se plaça aux aguets sur le bord, ses deux jeunes fils à ses côtés. Mais quel bruit vient de la montagne? On aperçoit trente braves, chacun portant sur l'épaule une lance, et au bout de la lance une tête de haïdouk: en avant, marche Méhémed le Maure, menant Radivoï lié, et conduisant trois charges d'or. Il s'avance tout droit, descendant la montagne, jusqu'à ce qu'il tombe dans l'embuscade fatale. Alors Starina Novak donne, par un cri, le signal à ses deux jeunes fils, puis il fait feu, et frappe Méhémed en pleine ceinture. Avant de toucher la terre, le Maure n'est déjà plus, il tombe sur l'herbe verte, et Novak, se jetant sur lui, d'un coup de sabre lui tranche la tête, après quoi, courant au brave Radivoï, il coupe le lien qui retenait ses mains, et lui donne le sabre du Maure. Dieu clément, gloire à toi en tout! Quand ils assaillirent les Turcs, ils les dispersèrent en groupes, qu'ils se renvoyaient de l'un à l'autre; ceux que poussait le brave Radivoï, le jeune Tatomir les attendait au passage; ceux qui fuyaient devant Tatomir, Grouïtza l'enfant les attendait; et ceux qui avaient échappé à Grouïtza, c'était Novak qui les recevait. Ils tuèrent les trente braves, dépouillèrent les Turcs, prirent les trois charges, puis se mirent à boire le vin doré. Mais voici ce que dit Starina Novak: «Brave Radivoï, mon frère, ce que je te demande, dis-le moi franchement: qui valait le mieux de trente haïdouks ou du vieux Starina Novak?—Starina Novak, mon frère, lui répond le brave Radivoï, mieux valaient les trente haïdouks, mais ils n'avaient pas ton bonheur.»
Malheur à tout héros qui n'écoute point un plus âgé que lui!
V
GROUÏTZA ET LE MAURE.
Novak est à boire du vin avec Radivoï, dans la montagne, sous un vert sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Grouïtza l'adolescent fait la garde. Et Novak dit à son frère: «Radivoï, toi qui es né du même père que moi, nous avons purgé le pays de tous les oppresseurs, il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins à la rencontre des noces, enlève les fiancées dans leurs atours, et après en avoir joui pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frère? Si nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revêtions le jeune Grouïtza d'un costume (de mariée), en le ceignant d'un sabre par-dessous son voile; puis, si nous passions à cheval par le chemin, devant la maison du noir Maure, pour essayer si Grouïtza ne pourrait tromper ce débauché, le tromper et le tuer.»
Cela plut fort à Radivoï. On rassembla, comme pour une noce, des gens de distinction, on couvrit le jeune Grouïtza d'un voile (de mariée), et, sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le chemin, passèrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y était pas, il était à la méhana, à boire du vin, tandis que sa soeur gardait la maison. Or, sa soeur courut à la méhana: «Noir Maure, mon frère, dit-elle, depuis que tu as bâti ta demeure au bord de la route, il n'est point passé ici de noce plus magnifique, ni de fiancée plus belle, que le cortège d'invités et la fille qui viennent de passer.»
A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'élança sur son cheval nu, et se mit à la poursuite du cortège. Dès qu'il l'atteignit, arrêtant le cheval qui portait la fiancée, il toucha celle-ci à la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure lui dit: «Maudite soit ta mère, jeune fille! T'a-t-elle mariée si jeune, que tu n'as pas même de seins?» Comme Grouïtza lui répondait: «C'est une étrange mère qui m'a accordée! jamais elle n'a marié mieux ses enfants,» Novak Debelitch lui crie: «Frappe donc, Grouïtza, ou que ta main se sèche!» De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la tête du Maure. Puis le cortège s'en va chevauchant par le chemin, tandis que Novak Debelitch chante ainsi: «Jeunes cavaliers qui n'êtes pas mariés, prenez femme maintenant où vous voudrez; ne redoutez plus le noir Maure, car il a péri en ce jour, et c'est Grouïtza Novakovitch qui l'a tué.»
VI
GROUÏTZA ET LE PACHA DE ZAGORIÉ.
Le pacha de Zagorié écrit une lettre, et il l'expédie vers la plaine de Grahovo (pour être remise) aux mains du knèze Miloutine: «Miloutine, knèze de Grahovo (lui dit-il), prépare-moi un logement splendide, fais nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi, fais décorer la blanche tour, et que là soit ta chère fille, ta chère fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reçoive les caresses du pacha de Zagorié.»
La lettre va de main en main jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine de Grahovo, aux mains du knèze Miloutine. En la lisant, les larmes lui tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement: «O mon père, knèze Miloutine, d'où vient cette lettre, que le feu consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si triste t'apporte-t-elle?—Ma fille, belle Ikonia, répond le knèze, la lettre vient de la plaine de Zagorié, du pacha maudit. Le pacha veut venir loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour, afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voilà pourquoi je gémis et verse des pleurs.» Mais la belle Ikonia lui dit: «O mon père, knèze Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et préparer un souper splendide; ne t'inquiète point des jeunes filles, je me trouverai trente compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour.»
Ikonia ayant instruit son père, elle prit une écritoire et du papier, et elle écrivit sur son genou cette lettre à son pobratime, Grouïtza Novakovitch: «Aussitôt que ces fins caractères te parviendront, frère, choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre blanche maison.» Et la lettre écrite, elle l'envoie en hâte à Grouïtza. Aussitôt qu'il l'a reçue, le haïdouk fait un appel dans sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des vierges, puis il prend son fusil léger, se met tout droit en marche vers la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knèze Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au visage, à ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de fille, dont elle revêt les trente haïdouks; après quoi elle les conduit dans les trente chambres. «Frères, vous tous mes compagnons, leur dit alors le jeune Grouïtza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis, quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et la main, détachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et l'eau-de-vie. Mais écoutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche tour, c'est que j'aurai tué le pacha; que chacun de vous, alors, tue son homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha.»
La belle Ilionia les emmène et les distribue dans les trente chambres. Puis elle revient à la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en revêt Grouïtza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brodée d'or, aux jambes des pantalons et aux épaules trois tuniques, sur lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des guêtres et des babouches, les guêtres chamarrées d'or et les babouches d'argent massif; et, pour compléter ce costume, elle lui couvre la tête d'une riche coiffure; puis, se mettant à le considérer, elle lui dit: «Tu es beau, mon frère! plus beau que moi, qui suis une fille.» Comme ils parlaient ainsi, on entend résonner le pavé de marbre: c'est le pacha de Zagorié qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la dépense, tandis que Grouïtza reste dans la blanche tour, attendant le pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le knèze Miloutine, portant une lanterne; derrière lui viennent ses trente braves. Grouïtza Novakovitch va à leur rencontre, et baise la main et l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit à Miloutine: «Retire-toi, knèze, avec mes braves, et fais-leur servir un souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger.»
Alors le knèze retourna sur ses pas, et ayant distribué les trente braves dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu avais vu le pacha! il commença à ôter ses riches habits et Grouïtza à placer les coussins; puis quand le pacha se fût mis à l'aise, il se laissa tomber sur la couche, en disant à Grouïtza Novakovitch: «Viens ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras la femme d'un pacha.» Grouïtza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu avais vu le pacha! Aussitôt il se mit à lutiner Grouïtza, à lui passer la main sous les bras; mais le haïdouk n'y était pas fait; le voilà qui saute sur ses pieds légers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche, et commence à lui dire à voix basse: «Arrête, débauché, pacha de Zagorié! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Grouïtza Novakovitch!» Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court à la fenêtre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal à ses compagnons. A peine les haïdouks l'eurent-ils entendu, que saisissant leurs sabres tranchants ils en tuèrent les trente braves, leur prirent ce qu'ils avaient de précieux et coururent trouver leur chef pour voir ce qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tué, et il était assis buvant du vin que lui servait la belle Ikonia.
Arrivés là, les haïdouks ôtèrent leurs vêtements de fille et remirent leurs habits, puis s'assirent à une table servie et mangèrent un souper splendide.
Mais voici venir le knèze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet à maître Grouïtza: «Prends, mon fils, il y en a moitié pour toi et moitié pour tes compagnons, vous qui m'avez assisté dans l'extrémité où j'étais.» Après lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises, dont elle fait présent aux trente haïdouks; pour Grouïtza son frère, elle lui donne des habits[10] dorés et une aigrette toute d'or. Ensuite, elle les congédie et les renvoie vers son père d'affection, Starina Novak, pour lequel elle avait préparé un cadeau de cent ducats, envoyant en outre à son oncle Radivoï le sabre de son père: «Voici, frère, dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assistée dans cette calamité.» Ensuite elle échange avec Grouïtza un baiser au visage; Grouïtza part vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour.
VII
LE MARIAGE DE GROUÏTZA NOVAKOVITCH.
Starina Novak est à boire du vin; avec lui est le brave Radivoï, et entre eux le brave Tatomir, et c'est Grouïtza Novakovitch qui les sert: en présentant le verre à chacun, il le remplissait de vin, mais quand ce fut le tour de son père, il versa tellement à pleins bords que le vin se répandit et tomba sur les habits de soie et de velours. Et Starina Novak lui demanda: «Grouïtza, mon cher fils, qu'as-tu donc, que tu emplis mon verre de façon à en faire déborder le vin sur la soie et le velours? dis-moi, mon fils, quel chagrin tu éprouves et quelle peine je t'ai causée?—Mon père, répondit alors Grouïtza, grand est mon chagrin: tu as marié tous tes compagnons, les jeunes comme les vieux, et moi, tu n'as point voulu me donner de femme, fût-elle fille ou fût-elle veuve; voilà aujourd'hui ce qui fait mon affliction.»
Et Starina Novak reprit: «Maudite soit l'heure où j'ai voulu te marier, mon fils! Voilà aujourd'hui trois ans que je cherche pour toi une fille et pour moi un bon ami, avec qui je puisse boire du vin frais; où je trouvais pour toi une fille, il n'y avait point d'ami pour moi; et où il y avait un ami, je ne trouvais pas de fille; mais sais-tu, mon fils, Grouïtza Novakovitch, où j'ai trouvé pour toi une fille et pour moi un ami: c'est chez le roi de Pladin, la blanche cité. Mais que sert que ce soit une fille accomplie! Un serpent l'avait demandée, ce serpent venimeux de Manuel le Grec[11], de la blanche Sophia. Or, écoute-moi, mon enfant; ôte tes beaux vêtements et habille-toi à la bulgare; prends sur ton épaule une pioche, puis va-t-en vers la plaine de Sophia. Si Manuel, pour son cortège de noces, rassemble des Grecs et des Bulgares, et des tailleurs, ses compagnons de métier, portant de la soie et du velours, et ayant des deux côtés des poches, des poches pleines de jaunes ducats, il y aura du butin pour les haïdouks; s'il rassemble des gens hardis, qui portent sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, alors il y aura de la besogne pour les haïdouks.»
Grouïtza n'a pas plus tôt ouï ce discours, qu'il dépouille la soie et le velours, se revêt d'habits bulgares, prend sur son épaule une pioche pour se donner l'air d'un mendiant et part tout droit pour Sophia. Là, ceux que rassemble Manuel le Grec ne sont point des gens hardis qui portent sur l'épaule des bâtons et à la ceinture des épées, mais des Grecs et des Bulgares, avec des tailleurs, ses compagnons de métier, vêtus de velours et de soie, avec des poches aux deux côtés, des poches pleines de jaunes ducats. Grouïtza alors s'en revient vers les Balkans[12], dire à Starina Novak quels hommes a pris le Grec; et Novak lui-même réunit un cortège de noces tout composé de haïdouks de la montagne….., et part pour le défilé de Kliçoura, là où doit passer Manuel le Grec.
Mais voici venir Manuel conduisant un brillant cortége. Lui-même en tête il s'avance, sur un noir cheval aux longs crins, brandissant une masse qu'il lance en l'air et reçoit dans sa main droite, et d'une voix claire voici ce qu'il chante: «Monts du Mlav et des Balkans, lieux de carnage, de combien de sang avez-vous été baignés! Que de mères vous avez désolées, que de soeurs vous avez mises en deuil, que de veuves renvoyées dans leur famille! Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère? Allez-vous mettre ma soeur en deuil et livrer mon accordée à Grouïtza, le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel le Grec. Les haïdouks le voient de la montagne, ils le voient, et cela n'est point de leur goût. Le Grec passe, allant chercher l'accordée, et eux demeurent dans la montagne.
Huit jours environ s'écoulent, et voici Manuel le Grec, conduisant la noce et emmenant la fille. Il descend dans le défilé de Kliçoura, le premier en tête de sa troupe, monté sur un cheval noir aux longs poils, les jambes croisées sur sa monture, et au son d'une tamboura dont il s'accompagne, d'une voix claire il chante: «Monts du Mlav et des Balkans! Monts du Mlav, lieux de carnage! De combien de sang n'avez-vous pas été baignés! Que de mères vous avez désolées, que de soeurs vous avez mises en deuil, et que de veuves renvoyées dans leur famille! Et encore si c'était quelqu'un (qui eût versé le sang), mais ce n'est personne, ce n'est que Novak et Radivoï. Allez-vous aujourd'hui désoler ma mère? Allez-vous mettre ma soeur en deuil, et livrer mon accordée à Grouïtza, le fils de Novak?» Ainsi va chantant Manuel. Les haïdouks le regardent de la montagne, le regardent et cela n'est point de leur goût.
Alors Starina Novak leur dit: «Écoutez, mes compagnons! que chacun de vous (se choisisse et) attaque un adversaire…..» La troupe tout entière obéit à Novak, et s'élance sur le cortège. Boroï abat le parrain, et le stari svat abat le stari svat; Radivoï tue le paranymphe, puis saisit la belle jeune fille, et l'entraîne dans la verte forêt; Novak tue le chef de famille, et les svats poursuivent les svats. Manuel le Grec demeure seul; vers lui s'avance Grouïtza Novakovitch, un sabre nu à la main, et il défie Manuel: «Arrête, débauché, à qui est cette belle fille que tu emmènes? Attends-moi, que nous combattions, et nous verrons à qui elle est.» Là-dessus, le Grec écarte les jambes (qu'il avait croisées) sur son cheval, et se dresse sur les étriers d'or; puis, jetant la tamboura, il saisit de la main droite son épée, de la gauche les rênes du cheval, et dit au haïdouk: «Approche, Grouïtza, approche, que nous nous mesurions; ce m'est une joie de combattre et de conquérir la jeune fille par l'épée.» Grouïtza se précipite, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; mais le Grec pare le coup avec son bouclier, et le sabre se brise en deux, sans que le bouclier en garde de traces. Ce que voyant Manuel, il brandit sa tranchante épée: «Arrête, débauché, Grouïtza Novakovitch, c'est avec un tel sabre que tu fais le haïdouk! tu vas voir une épée tranchante, et telle qu'il en faudrait pour des haïdouks!» Puis il le touche à peine de son épée, et pourtant lui fait une grave blessure, il lui tranche la main gauche, qui tombe du dolman de drap. Mais le haïdouk a des pieds légers, qui l'emportent vers la montagne, et dans la verte forêt il s'enfonce en criant à pleine voix: «Où es-tu, frère, brave Tatomir! le Grec m'a mis hors de combat!»
Le brave Tatomir se précipite, un sabre nu à la main: «Arrête, débauché, Manuel le Grec. Il est facile de se battre avec Grouïtza, mais attends le brave Tatomir!…[A]»
[Note A: Tatomir, et, après lui, Radivoï, qu'il a appelé à son secours, et qui est lui-même remplacé par Starina Novak, éprouvent le même sort que Grouïtza. Je m'abstiens de traduire ces deux scènes, identiques à la précédente, et, en partie, à celle qui suit.]
Mais voici venir Starina Novak, couvert d'étranges vêtements; il a pour pelisse une peau d'ours, sur la tête, un bonnet de peau de loup, et au bonnet une plume de cygne[A]; ses yeux ressemblent à deux coupes de vin, ses sourcils à une aile de hibou, et il porte un sabre vieux-forgé: «Arrête, s'écrie-t-il, débauché de Manuel! Il est facile de combattre avec un enfant, mais attends Starina Novak.—Approche, répond le Grec, ce n'est pas toi qui me feras fuir du défilé de Kliçoura. J'ai vu des ours vivants, que me fait une peau d'ours? j'ai vu des loups vivants, que me fait une peau morte? j'ai vu des aigles vivants, que me fait une plume d'aigle?»
[Note A: Plume de cygne est, sans aucun doute, ici pour la mesure, car plus loin, au vers 276, elle est remplacée, avec bien plus de raison, par une plume d'aigle.]
Starina Novak s'élance, et lui porte à l'épaule un coup de sabre; le Grec oppose son bouclier, mais le sabre rencontrant le bouclier, le fend en deux, coupe la main à Manuel, et se brise en éclats. La rage saisit le Grec, il prend son épée de la main gauche, et s'élance à la poursuite de Starina. Dieu clément, la grande merveille! S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et de voir comment il arrachait la grise pelisse d'ours, et faisait voler les plumes d'aigle! Novak aux abois prend la fuite, il court par la forêt verte, rien qu'un moment, deux heures pleines, et il crie à plein gosier; tant il cria que toutes les feuilles de la forêt tombèrent, et les plantes sortirent de terre. Il appelle sa soeur d'alliance, la Vila: «Dieu t'anéantisse, Vila ma soeur! ne m'as-tu pas donné devant Dieu ta foi, si je me trouvais en danger de mort, que tu serais là pour me tirer du péril?»
Or, voici la Vila qui vient à la rencontre de Novak: «Starina, mon frère en Dieu, lui dit-elle, est-ce toi qui poursuis, ou bien es-tu en fuite?—Vila, ma soeur fidèle, je ne poursuis point, mais je suis forcé de fuir; le Grec m'a mis hors de combat.—Retourne sur tes pas, mon frère en Dieu, lui dit alors la Vila, je prendrai la forme d'une belle vierge, je jetterai mes bras au cou du Grec, et pendant que je fascinerai ses yeux, tu pourras donner la mort au héros aveuglé.»
Novak revient alors sur ses pas, il s'avance avec la Vila jusqu'auprès de Manuel, puis s'arrête à l'écart dans la verte forêt. La Vila cependant prend la forme d'une vierge, elle se jette au cou du Grec, lui prend les mains qu'elle attire sur son sein, et quand elle lui a fasciné les yeux, elle appelle le haïdouk: «Starina Novak, mon frère, maintenant frappe le héros aveuglé.» Mais Novak était saisi d'épouvante; il n'ose point s'approcher, et (de loin) lance sa masse noueuse, qui atteint le Grec, et le frappe entre ses yeux noirs. Manuel tombe sur l'herbe verte, il tombe, et Novak s'élance, lui coupe la tête, et s'enfonce dans la forêt, cherchant par la montagne ses compagnons. Quand ils furent tous rassemblés, ils se partagèrent les beaux cadeaux de noce, et bandèrent leurs profondes blessures.
VIII
TRAHISON DE LA FEMME DE GROUÏTZA.
Grouïtza Novakovitch dresse sa tente dans la montagne au-dessus d'Andrinople, et sous la tente il se met à boire du vin, que lui sert le petit Étienne, tandis que Maxime brode devant la tente, brode avec de l'or sur de la soie éclatante; puis Grouïtza Novakovitch dit à Maxime: «Mon épouse fidèle, fais pour moi la garde devant la tente, je vais me coucher un peu et dormir.» Il s'étend pour faire un somme, et Maxime reste à broder devant la tente.
Mais voici venir trois jeunes Turcs, et le petit Étienne dit à Maxime: «Écoute, ma mère, voilà trois jeunes Turcs qui viennent, je vais aller éveiller mon père.—Mon fils, répond la jeune femme, ce ne sont point des Turcs, mais de jeunes marchands, qui apportent une rançon à ton père.» L'enfant cependant n'obéit pas, et il va pour réveiller Grouïtza: Maxime court après lui, elle le rattrape à l'entrée de la tente, et le frappe au visage; si faiblement qu'elle l'ait frappé, l'enfant se roule trois fois par terre, trois dents saines lui sautent de la bouche, et quatre autres sont ébranlées.
Là-dessus les Turcs s'approchent et saluent Maxime: «Dieu t'assiste, jeune dame, disent-ils; de qui es-tu l'épouse? de quel héros? quel est le brave qui t'a parée?—Je suis, jeunes Turcs, la femme de Grouïtza Novakovitch, le brave qui m'a parée est Grouïtza.» Et les trois jeunes Turcs de dire: «Livre-nous Grouïtza Novakovitch; avec lui tu portes de la soie éclatante, chez nous tu te promèneras dans la soie, et tu porteras de l'argent et de l'or; tu seras une petite dame turque, et tu iras avec les autres te divertir à la campagne chaque vendredi.» Deux des Turcs descendaient de cheval, quand le troisième leur cria: «Que faites-vous, malheur à votre mère! Vous n'avez jamais vu Grouïtza, et vous voulez vous battre avec lui! Pour moi je connais Grouïtza Novakovitch; il n'avait que quinze ans, lorsque je traversai par ici la montagne. Il était assis, comptant de l'argent, et je poussai des cris, pour voir si l'enfant ne s'effrayerait point et ne s'enfuierait pas dans la montagne, en me laissant l'argent. Mais l'enfant avait un coeur vaillant, un coeur vaillant et libre. Il rassembla l'argent, le remit dans ses poches, et s'élança à ma poursuite dans la forêt, moi à cheval, Grouïtza à pied; et sans les rameaux flexibles d'un sapin, qui enlevèrent de dessus sa tête son bonnet, en vérité il m'eût atteint. Mais pendant qu'il reprenait son katpak et le remettait, j'eus le temps de m'éloigner. Grouïtza alors lança sa masse ainsi qu'on lance un bâton, pour me frapper sur mon cheval; mais au lieu de m'atteindre, il toucha un sapin flexible, et si faiblement l'eût-il touché, l'arbre fut déraciné et ses branches jonchèrent la terre.»
Les Turcs n'osèrent entrer sous la tente, que Maxime, la jeune femme, n'eût lié les mains de Grouïtza, et autour du cou ne lui eût attaché une chaîne formée de trente anneaux et pesant quarante okas; alors les Turcs sur lui se précipitèrent. Grouïtza fit un bond, emportant sur lui les trois Turcs, et en quatrième Maxime sa femme, et il allait se déprendre des Turcs, mais il songea au petit Étienne: «Dieu tout puissant ait pitié de moi! pensa-t-il; les Turcs emmèneront mon enfant en esclavage, ils en feront un musulman, et que deviendra mon âme pécheresse?» et il se rendit pour l'enfant.
Quand les Turcs furent maîtres de Grouïtza, ils donnèrent à sa femme un cheval blanc, et prirent le chemin d'Andrinople. Pendant qu'ils marchaient, le petit Étienne dit en gémissant: «Beau papa, Grouïtza Novakovitch, les pieds d'Étienne ne sont pas forts; déjà je ne puis plus suivre les chevaux, et les Turcs ne veulent pas me laisser dans la montagne, ils me frappent de leurs fouets sur les yeux.» Grouïtza verse des larmes: «Étienne, mon cher enfant, répond-il, que peut pour toi ton père? il a les mains liées. Va prier ta mère de te prendre sur son cheval.» L'enfant commence à la prier: «Maxime, ma chère mère, prends-moi sur ton bon cheval, les pieds d'Étienne ne sont pas forts, et je ne puis plus marcher avec les chevaux.» Mais l'infâme lui lance un coup de fouet: «Va-t-en, vilaine engeance, si j'avais voulu te prendre sur mon cheval, je ne vous aurais pas livrés aux Turcs.»
Quand ils eurent atteint Andrinople, les Turcs dressèrent deux tentes de soie, l'une pour Grouïtza et Étienne, l'autre pour Maxime, la jeune femme. Deux d'entre eux s'en allèrent à la ville, pendant que le troisième restait pour faire la garde, et ils se rendirent chez le pacha: «Seigneur Pacha d'Andrinople, lui dirent-ils, nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est Grouïtza Novakovitch, avec Étienne son fils, et Maxime sa femme; c'est une dame d'une telle beauté, que nulle autre n'en approche; elle a un visage digne de Tzarigrad.» Et le pacha de fouiller dans ses poches, et de leur donner cent ducats: «Voici, mes enfants, cent ducats, mangez, buvez jusqu'au matin; et demain, quand vous m'amènerez vos captifs, vous aurez une récompense, l'un un agalouk, l'autre un spahilouk.» Les Turcs prirent les cent ducats, puis s'en allèrent par la ville, cherchant de l'hydromel sucré, mais ils n'en purent trouver que chez une tavernière, nommée Mara, qui était la soeur adoptive de Grouïtza: «Cousine Mara, lui dirent-ils, donne-nous de l'hydromel; nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est Grouïtza Novakovitch, avec son petit Étienne, et Maxime sa femme. Quelle beauté c'est, que cette jeune dame! Et autant elle est belle, autant elle est richement habillée.»
En les entendant, Mara la tavernière verse des larmes, qu'elle dérobe aux Turcs à l'aide de sa manche: «Malheur (pense-t-elle) à toi, Grouïtza, mon frère en Dieu, trois fois tu m'as secourue dans le malheur, trois fois tu me délivras de la servitude, et dans la servitude te voici tombé!» Elle donne aux Turcs de l'hydromel, mais elle y verse moitié bendjelouk[13], leur préparant un lourd sommeil, pendant lequel Grouïtza put se dégager les mains. Puis les deux jeunes Turcs s'en allèrent, emportant l'hydromel sucré.
Arrivés à la tente, ils se mirent à boire, Maxime leur servant l'hydromel, et chacun, alors qu'elle lui présentait la coupe, lui donnait un baiser et lui prenait le sein. Tous trois s'enivrèrent, s'enivrèrent comme la terre noire, et tombèrent dans un sommeil semblable à la mort. La jeune Maxime alors se levant, songea en elle-même: «Si je me couche avec deux seulement, je causerai du dépit au troisième,» et quand elle eût bien réfléchi, elle croisa les bords de son vêtement et ses blanches mains, et s'étendit (de manière) à toucher la tête des trois Turcs.
Quand ce fut vers le minuit, le petit Étienne se mit à pleurer. «Hélas! père, dit-il, j'ai bien faim.—Étienne, mon cher enfant, lui répond Grouïtza, que peut faire pour toi ton père? on lui a lié les mains; va dans la tente de ta mère, dérobe-lui un couteau, et reviens couper les cordes qui lient mes mains; alors je te donnerai à manger.» Or, l'enfant était de race de haïdouk, et il avait le coeur vaillant et libre: il va auprès de sa mère dans la tente, et lui dérobe un couteau; mais le voici dans un grand embarras; le couteau était pesant et l'enfant bien faible; à peine s'il put le traîner jusqu'à son père, des deux mains à peine le soulever. Il appuie le couteau sur les cordes, mais le couteau, en les tranchant, pénètre dans la main droite de Grouïtza. L'enfant gémit comme un serpent venimeux: «Ah! père, je t'ai coupé la main!—Ne crains rien, Étienne, mon enfant, dit Novakovitch, ce n'est pas des mains de ton père que coule le sang, c'est de la corde qu'il sort.»
Quand Grouïtza eut les mains libres, il sauta sur ses pieds, fit le signe de la croix sacrée, et prononça le nom de saint Nicolas, le nom de Pâques et du Saint Évangile, puis prenant son sabre, il entra dans la tente où étaient les Turcs, écarta de dessus eux là couverture de soie, et il ne leur trancha point le col blanc, mais les coupa par la ceinture, de trois en faisant six. Puis il courut à Andrinople, chez sa soeur Mara, la tavernière, et ayant rapporte du vin et de la rakia, avec du pain blanc et de la viande grasse de bélier, il s'assit sous la tente de soie, et quand il eût mangé ainsi avec Étienne, il se mit à chanter d'une voix claire et haute. Maxime s'éveilla, et voulut réveiller les trois Turcs: «Levez-vous, dit-elle, maudite soit votre mère! Voici Grouïtza qui chante, tout lié qu'il est.» Mais quand elle eût écarté la couverture de soie, et vu les Turcs fendus en deux, elle demeura debout à réfléchir: «Dieu clément! que faire et que devenir? Malheureuse, si je veux fuir, les chevaux même n'échappent pas à Grouïtza, bien moins une femme!» Croisant les bords de ses vêtements et ses blanches mains, elle va d'elle-même trouver Grouïtza, franchit la portière de la tente, et baise la soie qui couvrait la poitrine de son mari: «Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, (dit-elle), les Turcs m'avaient jeté un sortilège.» Mais Grouïtza lui réplique: «Maxime, créature perfide, vivants les Turcs t'avaient ensorcelée, et morts ils t'ont renvoyée vers moi.» Puis il lève la tente de soie, s'avance plus haut dans la montagne, jusqu'au lieu où il avait campé, et dresse de nouveau la tente; après quoi il dit à Maxime: «Créature perfide, lequel aimes-tu le mieux de m'éclairer avec un flambeau, ou de baiser mon sabre?—Seigneur, lui répondit Maxime, je ne puis baiser ton sabre, car il est plein de souillures, mais je veux tenir le flambeau pour l'éclairer, quand même je ne devrais point dormir[14].» Alors Grouïtza se lève et la saisit par les cheveux, il la dépouille de ses habits de soie et de velours, et après lui avoir enlevé le mouchoir qui lui couvrait la tête, et le collier qu'elle avait au col, et ne lui laissant que la chemise, il l'enduit de cire et de goudron, de soufre et de poudre rapide, puis l'enveloppant de coton délicat, il verse sur elle de l'eau-de-vie forte, l'enterre jusqu'à la ceinture, et ayant mis le feu aux cheveux, il s'assied et boit du vin frais, tandis que sa femme l'éclaire d'une triste lumière.
Quand elle fut brûlée jusqu'à ses yeux noirs, Maxime commença à dire: «Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, si tu ne regrettes point mes cheveux blonds, qu'a si souvent pressés ta main, comment ne regrettes-tu pas mes yeux noirs? Assez souvent aussi tu les as baisés.» Lorsqu'elle fut brûlée jusqu'à son blanc visage, elle dit encore: «Grouïtza, mon seigneur, si tu ne regrettes point mes yeux noirs, comment n'as-tu pas regret de mon blanc visage, car il n'a point son égal, et ton père, épris pour lui d'admiration, t'a fait riche.» Grouïtza alors lui répond: «Maxime, créature perfide, il est vrai, et je le sais bien, que, ton visage n'a point d'égal, et que dans son admiration, mon père m'a richement doté, mais j'aime mieux qu'il soit consumé par le feu que s'il me livrait aux Turcs.» Quand elle fut brûlée jusqu'à ses seins blancs, le petit Étienne fondit en pleurs: «Beau papa, voilà les seins de ma mère brûlés, les seins qui m'ont nourri, père, et qui ont fait que je marche.» En voyant pleurer le petit Étienne, Grouïtza Novakovitch s'émut de pitié, et les larmes lui coulérent des yeux; il éteignit ce qui n'était point encore consumé, et soigneusement l'inhuma.
IX
THADÉE DE SÈGNE.
Extrait.
L'aube n'avait pas encore blanchi, ni l'étoile du matin montré son visage, quand les portes de Sègne s'ouvrirent, et il en sortit une petite troupe de trente-quatre compagnons (haïdouks), qui commencèrent à gravir la montagne.
* * * * *
Iovan de Kotar court vers le berger, et il ramène un bélier de neuf ans, et un fort bouc de sept ans. Thadée de Sègne les écorche vifs tous les deux, puis les lâche parmi les branches des sapins. Au contact des branches le bouc commence à crier, tandis que le bélier reste muet, ne pousse pas une plainte. «O Thadée, chef de notre troupe, dit alors Iovan de Kotar, pourquoi lâcher des animaux écorchés?» et Thadée de Sègne lui répond: «Voyez-vous, mes chers frères, quels tourments endurent ces animaux; eh bien! il en faut souffrir de plus grands aux mains des Turcs, quand ils s'emparent de nos braves. Celui qui peut les supporter, qu'il le fasse en silence, frères, comme ce bélier écorché dans la forêt; celui qui ne croit pas pouvoir les souffrir, je lui pardonne au nom de Dieu; qu'il s'en retourne à Sègne sur la frontière.»
X
LA FEMME DU HAÏDOUK VOUKOÇAR.
Extrait.
Voukoçar est surpris dans son sommeil par un Turc d'Oudbigua, qui l'emmène à sa maison et le laisse languir pendant trois ans dans un cachot. Au bout de ce temps, le haïdouk, désespérant d'être rendu à la liberté, écrit à sa jeune femme pour l'engager à se remarier. Mais celle-ci «éclate de rire» à cette invitation, et après s'être fait couper les cheveux, et s'être revêtue de somptueux habits d'homme et d'un splendide équipement de guerre, elle se rend à Oudbigna, chez le Turc. Elle se présente à lui, la menace à la bouche, comme un messager impérial chargé de le conduire, lui et son prisonnier, devant le sultan. Alil Boïtchitch (c'est le nom du Turc), frappé de terreur, la reçoit, l'héberge et remplit même à son égard des offices serviles.
Quand il fit jour et que le soleil parut, elle prit ses armes brillantes, et montant son grand cheval, elle se rendit à la porte du cachot. Là elle trouve le geôlier, auquel elle fait sauter la tête, puis frappant la porte de sa masse: «Sors, s'écrie-t-elle, homme du sultan; le tzar m'a envoyé pour que je vous conduise devant lui, toi et Alil.»
Les tourments avaient abattu le haïdouk, il était résigné à perdre sa tête, et sortit de la froide prison. Elle le frappe de sa lourde masse, le frappe deux à trois fois, afin de ne pas éveiller les soupçons des Turcs, puis elle appelle Alil Boïtchitch: «Amène, dit-elle, un cheval au haïdouk, et pour toi trouves-en un aussi.» Le Turc rentre dans sa blanche maison, et en ramène un fort cheval, de l'autre main tenant un sabre forgé, et une bourse de cinq cents ducats: «Voilà pour toi, messager impérial, ne me conduis pas devant le tzar.» Sans tarder alors, la jeune femme jette le haïdouk sur le cheval, puis s'élance à travers la campagne.
Quand ils furent dans la verte forêt, ils arrivèrent à un carrefour, d'où partaient deux chemins, l'un allant à Stambol, l'autre vers le littoral uni. Là, dit la belle jeune femme: «Allons, regarde, connais-tu ces armes?» Quand le haïdouk les eut considérées: «Je les connais, dit-il, mais c'est en vain; et toi, d'où te sont-elles venues?—C'est ta femme qui me les a apportées, je l'ai prise pour ma fidèle épouse.» Lorsque le haïdouk Voukoçar entendit ces paroles, le fièvre le prit; mais la belle jeune femme lui dit: «N'aie point de crainte, mon cher seigneur, je suis ta fidèle épouse, mais pardonne-moi ces coups de masse, j'ai ainsi vengé bien des coups de pied[A].»
[Note A: Ceux qu'elle avait reçus de son mari.]
XI
LE VIEUX VOUÏADIN.
Une fille maudissait ses yeux: «Mes yeux noirs, puissiez-vous ne point voir! partout vous regardiez, et aujourd'hui vous n'avez pas vu les Turcs de Liévo ramenant des haïdouks de la montagne: Vouïadin avec ses deux fils…»
Quand ils furent près de Liévo, et qu'ils l'aperçurent, la ville maudite, et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadin: «Mes fils, mes faucons, voyez-vous le maudit Liévo, et la tour qui y blanchit! c'est là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras, et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un coeur de veuve, mais faites preuve d'un coeur héroïque; ne trahissez pas un seul de vos compagnons, ni les recéleurs chez qui nous avons hiverné, hiverné, et laissé nos richesses; ne trahissez point les jeunes tavernières, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en cachette.»
Lorsqu'ils arrivèrent à Liévo, la ville de plaine, les Turcs les mirent en prison, et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les supplices qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le vieux Vouïadin, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: «Révèle-nous, débauché, vieux Vouïadin, révèle-nous le reste de ta bande, et les recéleurs que vous avez visités, chez qui vous avez hiverné, hiverné et laissé vos richesses, dis-nous les jeunes tavernières, chez qui vous buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette.»
Mais le vieux Vouïadin leur répond: «Ne raillez point, Turcs de Liévo; ce que je n'ai point confessé pour mes pieds rapides, qui savaient échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé pour mes mains vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient à mal, en me faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins par où passaient les Turcs et les marchands.»
XII
LE PETIT RADOÏTZA.
Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les écueils, ou les Vilas qui se battent dans la montagne?—Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les écueils ou les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent à Zadar, où l'aga Békir-Aga fait réjouissance, pour avoir pris le petit Radoïtza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, où sont vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit à ses compagnons: «Ne craignez point, mes chers frères; peut-être Dieu enverra-t-il quelque brave pour nous délivrer.» Mais quand Radoïtza entra parmi eux, tous d'une commune voix éclatèrent en sanglots et en imprécations contre Radoïtza: «Radoïtza, sois-tu livré aux supplices! C'est en toi que nous espérions, de toi que nous attendions notre délivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant nous tirera d'ici?» Mais le petit Radoïtza leur répond: «Ne craignez point, mes chers frères, mais demain, dès l'aube, appelez l'aga Békir, et dites-lui que Radé est mort: peut-être ordonnera-t-il qu'on m'enterre.»
Quand le jour eût paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers s'écrièrent: «Dieu t'anéantisse, aga Békir-Aga, pour nous avoir amené Radoïtza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expiré cette nuit au milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur?» On ouvrit les portes de la prison, et on emporta Radoïtza: «Emportez-le, dit l'aga aux prisonniers, et l'enterrez.» Mais sa femme commença à dire: «Par Dieu, Radoïtza n'est pas mort, il ne feint que de l'être[15], allumez-lui du feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand.» Mais Radoïtza avait un coeur héroïque, il ne remua ni ne fit un mouvement. Et la femme de l'aga reprit: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, prenez un serpent étalé au soleil, et mettez-le dans le sein de Radoïtza; peut-être aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand.» On prit un serpent échauffé par le soleil, et on le mit dans le sein de Radé; mais il avait un coeur héroïque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme de l'aga dit encore: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-être qu'il remuera, le brigand.» Et on prit vingt clous, et on les lui enfonça sous les ongles, mais là encore Radé montra un coeur ferme, il ne bougea, ni n'exhala un soupir. Pour la quatrième fois, la femme de l'aga dit: «Radé n'est point mort, que les filles forment un kolo[16], et en tête la belle Haïkouna, peut-être lui sourira-t-il.» Les filles se rassemblèrent en ronde, ayant à leur tête la belle Haïkouna: autour de Radé elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus grande et la plus belle, c'est sa beauté qui anime le kolo, que par sa taille elle domine, le collier suspendu à son col résonne, et on entend le frémissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit Radoïtza la regarde de l'oeil droit, et du gauche il sourit dans sa moustache; ce que voyant la jeune Haïkouna, elle prit un mouchoir de soie, qu'elle jeta sur le visage de Radé, afin que les autres filles ne vissent rien, puis elle dit à son père: «Mon pauvre père, ne souille point ton âme d'un péché, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre.» Mais la femme de l'aga s'écrie: «N'allez point l'enterrer, le brigand, mais jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de haïdouk.» L'aga le prit et le lança dans la mer profonde.
Mais Radé était un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin à la nage, puis sortit sur le rivage de la mer, en s'écriant: «Allons mes dents blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles.» Et s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaça ensuite dans son sein. Radé pourtant ne voulait pas se tenir tranquille: quand la sombre nuit fut arrivée, il prit le chemin de la maison de Békir-Aga, et s'arrêta un instant devant la fenêtre. En ce moment l'aga était à table, soupant, et il disait à sa femme: «Ma dame, ma fidèle épouse, voilà neuf ans que Radé s'est fait haïdouk, et que je ne pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radoïtza. Grâce à Dieu, il n'est plus là, et je m'en suis défait: demain je veux pendre ces vingt autres, dès que le jour paraîtra.»
Or Radé entendait et voyait; il se précipite dans la chambre, saisit par le col l'aga encore à table, et lui fait voler la tête de dessus les épaules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait à peine enfoncé la moitié, qu'elle expira, la chienne: «C'est pour que tu saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous.» Puis, prenant la jeune Haïkouna: «Haïkouna, coeur de ma poitrine, trouve-moi les clefs de la prison, que je délivre les vingt prisonniers.» Haïkouna trouva les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore: «Haïkouna, ma chère âme, trouve-moi les clefs de la dépense, que je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage à faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin.» Elle lui ouvrit le coffre aux talaris: «Mon cher coeur, lui dit Radé, que ferai-je de ces fers à cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre.» Elle ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe; puis prenant la jeune Haïkouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la conduisit dans une blanche église, et, d'Haïkouna en ayant fait Angelia, il la prit pour sa fidèle épouse.
XIII
RADÉ DE SOKOL ET ACHIN-BEY.
(L'hivernage des haïdouks.)
Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins: l'un était Radé de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et le troisième, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs quatre-vingt-dix compagnons.
Quand de vin vermeil ils se furent rassasiés, Radé de Sokol commença à dire: «Écoutez-moi, mes amis; l'été se passe, et le triste hiver arrive, les feuilles sont tombées, et il ne reste que la forêt (nue), mais par la forêt on ne peut plus aller; où chacun de nous passera-t-il l'hiver? chez quel ami dévoué?» Paul de Sirmie lui répond: «Ami Radé de Sokol, je passerai l'hiver à Ioug, la blanche cité, chez mon ami Drachko, le capitaine. Chez lui déjà j'ai séjourné durant sept hivers, et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons.» Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: «Pour moi, j'hivernerai chez mon père, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes trente compagnons; mais toi, frère, Radé de Sokol, où veux-tu hiverner, as-tu quelqu'un de ta parenté?» Radé leur réplique: «Écoutez-moi, mes amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin de Sokol; chez lui, frères, j'ai passé neuf hivers en neuf années, et celui-ci sera le dixième. Mais écoutez-moi, frères. Quand le triste hiver sera passé, l'hiver passé et le jour de saint George venu, que la forêt se sera revêtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on entendra les loups dans la montagne, alors, frères, il sera temps de nous réunir, au lieu même où nous nous séparons aujourd'hui: celui qui ce jour là ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais qui après deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frères, dans son quartier d'hiver.» Cela dit, ils se levèrent, se baisèrent sur leur blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche.
Radé vers le soir arriva à Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison, ayant sa femme à ses côtés, mais la Turque l'éveille: «Seigneur, bey Achin-Bey, quelqu'un frappe à la porte, il me semble reconnaître la main du haïdouk, du haïdouk ton pobratime, Radé de Sokol.» Le bey saute sur ses pieds légers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs blancs visages ils se baisèrent, puis s'enquirent de leur santé, et rentrèrent dans la maison. La boula aussi vint à la rencontre de Radé, lui baisa la main, prit sa légère carabine, et apporta le souper à Radé, qui était assis sur la molle couche.
Le haïdouk commença à souper, et, en soupant, à boire du vin frais; puis, quand de vin il fut rassasié, il ôta sa ceinture: le voilà qui en tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux à son frère en Dieu: «Voilà pour toi, mon frère en Dieu, parce que tu me nourriras cet hiver.» Il jette la troisième sous l'oreiller et mettant la main dans son dolama, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant à la femme du bey: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, il y a longtemps que je ne t'ai fait visite, ni apporté de présents.» Il lui donne encore un réseau de perles: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, car tu me serviras cet hiver, et laveras le linge fin.» Puis il met le dolama sous l'oreiller, et laisse à ses côtés deux couteaux tranchants. Le haïdouk était épuisé de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey à ses côtés. Mais la boula l'éveille et lui dit: «Seigneur bey Achin-Bey, écoute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te reprocheront de nourrir un haïdouk de la forêt; donne donc la mort à ton pobratime.» Le bey se laissa séduire, et prenant un des couteaux de Radé, il en égorgea son frère en Dieu; mais il avait oublié de retirer de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de métal; puis il prit le corps de Radé et le jeta au bas de la maison pour être dévoré des aigles et des corbeaux.
Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'écoula et le printemps vint, la forêt se revêtit de feuilles, et la terre noire d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzèr. Les haïdouks alors le gravirent, et arrivèrent au rendez-vous: Paul de la Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix compagnons; mais Radé de Sokol ne paraît point. Ils l'attendirent deux semaines, puis s'en allèrent de là en troupe, et prirent le chemin de Sokol. Arrivés devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la porte. Le bey était dans sa blanche maison, à souper avec sa femme, et la boula lui dit: «Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la porte de la cour.»
Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son épouvante, quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit la fuite du côté de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et l'arrête à l'entrée; puis il lui demande: «Qu'est-ce donc, bey, qui t'épouvante? nous sommes de la bande de Radé de Sokol, et nous sommes venus pour nous réunir: conduis-nous vers Radé. Mais le bey leur répond: «Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Radé n'est plus: il est mort en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterré alors, et distribué son bien en aumônes aux infirmes et aux aveugles.—Si tu as dissipé son bien, réplique Sava des bords unis de la Save, où est son dolama aux plaques de métal, et les deux couteaux tranchants de Radé?» Puis tirant un fouet à triple lanière, il commence à en frapper la jeune femme du bey; vaincue par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le vêtement et les armes. Quand les haïdouks virent le dolama tout taché de sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenèrent hors de la maison, dans la cour, au milieu de la troupe, et à coups de sabre ils le taillèrent et le mirent en pièces, pour venger leur frère en Dieu; puis ils pillèrent la maison du bey, et partirent en santé et en joie.