IV
Reading edition
POÉSIES HÉROÏQUES DIVERSES
I
LA CONSTRUCTION DE SCUTARI (SKADAR).
Trois frères bâtissaient une ville, trois frères, les Merniavtchévitch; l'un était le roi Voukachine, le second le voïvode Ougliécha, et le troisième était Goïko. La ville qu'ils construisaient était Scutari sur la Boïana; trois ans ils y travaillèrent, avec trois cents ouvriers, sans pouvoir poser les fondations, et moins encore élever les murailles: ce que les ouvriers avaient édifié pendant le jour, la Vila venait la nuit le renverser.
Quand commença la quatrième année, la Vila cria de la montagne: «Ne te tourmente point, roi Voukachine, ne consume pas tes richesses; tu ne saurais bâtir les fondations, et moins encore édifier les murailles, à moins de trouver deux (personnes à) noms semblables, à moins de trouver Stoïa et Stoïan[1], le frère et la soeur, et en les murant dans les fondations, celles-ci se soutiendront, et ainsi tu pourras édifier la ville.»
Quand le roi Voukachine eût entendu ces paroles, il appela son serviteur Decimir: «Decimir, mon cher enfant, jusqu'ici tu as été mon serviteur fidèle, et désormais (tu seras) mon enfant chéri: attelle, mon fils, des chevaux à une voiture, et emportant six charges d'or, va jusqu'au bout du monde chercher deux (personnes à) noms semblables; cherche Stoïan et Stoïa, le frère et la soeur, et enlève-les, ou les achète pour de l'or, et ramène-les à Scutari sur la Boïana, pour que nous les murions dans les fondations: peut-être celles-ci alors tiendront, et pourrons-nous édifier la forteresse[A].»
[Note A: Decimir part en effet, mais après un voyage de trois années qui l'a conduit au bout du monde, il revient annoncer l'inutilité de ses recherches.]
Le roi Voukachine appela Rad l'architecte, et Rad appela les trois cents ouvriers. Le roi édifie Scutari sur la Boïana, le roi l'édifie, la Vila le renverse, elle ne laisse point bâtir les fondations, et moins encore élever la cité, puis de la montagne elle s'écrie: «M'écouteras-tu, roi Voukachine? Ne te tourmente point, ne consume pas tes richesses, tu ne saurais bâtir les fondations, et moins encore élever la cité. Mais voici que vous êtes trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers[2], murez-la dans les fondations, et celles-ci se soutiendront, et ainsi vous pourrez bâtir les murailles.»
A ces paroles, le roi Voukachine appela ses deux frères: «Écoutez, mes chers frères, voici ce qu'a dit la Vila de la montagne. Il ne sert de rien de consumer nos richesses, la Vila ne nous laissera point bâtir les fondations, et moins encore élever la ville. Mais nous sommes, a dit la Vila de la montagne, trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers, murons-la dans les fondations, ainsi celles-ci se soutiendront, et nous édifierons la cité. Mais engageons à Dieu, mes frères, notre parole solennelle, que nul de nous n'avertira sa femme, et que nous laisserons au hasard (à décider) laquelle viendra à la Boïana.» Et chacun engagea à Dieu sa foi, de ne rien dire à son épouse.
La nuit cependant tomba; ils s'en retournèrent à leurs blanches maisons, soupèrent comme il convient à des seigneurs, puis allèrent se coucher chacun avec sa femme. Mais si tu voyais la grande merveille! Le roi Voukachine viola sa parole, et il fut le premier à dire: «Prends bien garde, ma fidèle épouse, de ne pas venir demain à la Boïana, ni d'apporter le repas des ouvriers, car tu y perdrais la vie, on te murerait dans les fondations de la forteresse[B].»
[Note B: Ougliécha fait la même révélation à sa femme.]
Le jeune Goïko ne trahit point sa foi, et ne révéla point (le secret) à son épouse. Le matin venu, les trois Merniavtchévitch se levèrent de bonne heure, et s'en allèrent vers la Boïana, à la forteresse.
Le temps arriva de porter le dîner. Or le tour était à dame la reine. Elle alla trouver sa belle-soeur, la femme d'Ougliécha: «Écoute (dit-elle), je suis prise d'un mal de tête, toi, tu es bien portante, tandis que je ne puis me remettre, porte aux ouvriers leur dîner.»—La femme d'Ougliécha lui répondit:«Dame reine, ma belle-soeur, et moi, je suis prise d'un mal à la main, tu es en santé, je ne puis me remettre, mais adresse-toi à (notre) plus jeune belle-soeur[C].»
[Note C: Elle va en effet lui faire la même demande.]
«Écoute, dame reine, répondit la jeune femme de Goïko, je serais heureuse de t'obéir, mais mon petit enfant n'est pas encore baigné, et mon linge n'est pas lavé.—Va, ma belle-soeur reprit la reine, et porte aux ouvriers leur dîner; je laverai ton linge, et notre belle-soeur baignera l'enfant.» La jeune femme n'a plus rien à dire, et elle part portant le dîner.
Quand elle fut au bord de la Boïana, Goïko Merniavtchévitch l'aperçut, et le coeur du jeune homme se serra, il eut pitié de sa chère petite épouse, il eut pitié de son enfant au berceau, qui n'était né que depuis un mois, et les larmes coulèrent sur son visage. La svelte jeune femme le vit (pleurer), elle s'avança jusqu'à lui, d'un pas léger, et d'une voix douce lui dit: «Qu'as-tu, mon bon seigneur, que les larmes coulent sur tes joues?—Il y a un malheur, ma chère petite femme, j'avais une pomme d'or qui vient de tomber dans la Boïana; voilà ce qui m'afflige, et de quoi je ne me puis consoler.» Elle ne comprend point, la jeune femme, mais elle dit à son seigneur: «Prie Dieu qu'il te donne la santé, et tu fondras une autre pomme, et plus belle.»
Cependant la douleur du héros devenait plus cruelle, et il détourna la tête pour ne plus voir sa femme; sur cela arrivèrent les deux Merniavtchévitch; les beaux-frères de la jeune femme de Goïko, et l'ayant prise par ses blanches mains, ils l'emmenèrent vers la forteresse pour l'y emmurer, et appelèrent Rad l'architecte qui appela à grands cris les trois cents ouvriers, et la svelte jeune femme souriait croyant que c'était un jeu. L'ayant poussée pour l'enfermer dans la muraille, les ouvriers apportèrent du bois et des pierres, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de son genou, et la svelte jeune femme souriait, espérant encore que ce n'était qu'un jeu. Les trois cents ouvriers apportèrent et bois et pierre, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de sa ceinture, et alors pierre et bois commençant à la serrer, elle vit le malheur qui l'attendait, et avec un gémissement amer, pareil au sifflement d'un serpent, elle se mit à implorer ses chers beaux-frères: «Ne me faites point, si vous croyez en Dieu, enfermer dans le mur, jeune comme je suis.»—Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit; car ses beaux-frères ne la regardèrent même point. Alors surmontant la honte et la crainte, elle supplia son mari: «Ne permets pas, mon bon seigneur, qu'ils me fassent périr, jeune comme je suis; mais va trouver ma vieille mère, ma mère est assez riche, et tu pourras acheter un homme ou une femme esclave, que vous enterrerez dans les fondations.»—Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit.
Et quand elle vit que ses supplications étaient inutiles, elle s'adressa à Rad l'architecte: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse une ouverture devant ma poitrine, et par là tire mes blanches mamelles, afin qu'on apporte mon petit Iova, et qu'il puisse s'y allaiter.» Rad, qu'elle appelle frère, accède à cette prière; il lui laisse devant la poitrine une ouverture, et tire par là les mamelles, afin, quand viendra le petit Iova, qu'il puisse s'y allaiter. L'infortunée implore encore une fois Rad: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse-moi une ouverture devant les yeux, afin que je puisse voir jusqu'à ma blanche maison, quand on m'apportera Iova, et qu'au logis on le remportera.»—Rad accéda encore à sa prière, et lui laissa devant les yeux une ouverture, afin qu'elle pût voir jusqu'à sa blanche maison, quand on lui apporterait Iova, et qu'au logis on le remporterait.
Et ainsi on l'enferma dans la muraille, puis on apporta l'enfant dans son berceau, et durant une semaine elle l'allaita. Au bout de la semaine, sa voix s'éteignit, mais l'enfant trouva toujours sa nourriture, et elle l'allaita une année entière.
Ainsi qu'il en fut alors, il en est encore aujourd'hui, et là toujours coule de la nourriture, comme une merveille et comme un remède pour la femme (mère) qui n'a point de lait[3].
II
DOÏTCHIN L'INFIRME.
Le voïvode Doïtchin tombe malade à Salonique, la blanche cité. Neuf ans entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Doïtchin, on croit qu'il est trépassé.
Le bruit de cette merveille au loin se répandit, au loin jusque dans le pays des Maures, et vint jusqu'à Ouço, le Maure; sur-le-champ il sella son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arrivé devant la ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on fît sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat à la manière des braves. Mais à Salonique il ne reste plus de braves, pour sortir contre lui: Il y avait Doïtchin, qui est infirme; il y avait Douka, qui a le bras malade; il y a Élie, adolescent inexpérimenté, qui n'a jamais vu de combat et en a encore moins livré pour son compte; et pourtant il fût sorti, si sa mère ne l'en eût empêché: «N'y va point, Élie, garçon sans expérience, le Maure te trompera, il te tuera, innocent que tu es, et ta mère restée seule devra se soutenir elle-même.»
Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus à Salonique de champions en état de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque maison devait fournir un mouton, une fournée de pain blanc, une charge de vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distillée, avec vingt jaunes ducats, et une belle fille, fille ou nouvelle mariée, venant à peine d'être emmenée par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le tribut, et le tour vint à la maison de Doïtchin. Or Doïtchin n'avait personne avec lui, que sa fidèle épouse et Ielitza, sa chère soeur. Les pauvrettes rassemblèrent le montant du tribut, mais elles n'avaient personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misère elles se désolaient. Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frère, et les larmes qu'elle versait tombant sur le visage de Doïtchin, l'infirme revint à lui et se mit à dire: «Ma maison, que le feu te brûle! voilà l'eau qui te traverse bien promptement, je ne puis même mourir en paix.—O mon frère, Doïtchin l'infirme, répondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta soeur (que tu sens).—Qu'y a-t-il, ma soeur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi broder sur ton métier[A]?»
[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est passé, puis elle termine ainsi;]
«Nous avons rassemblé les objets du tribut, mais il n'y a personne pour le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta soeur. Or, écoute-moi, infirme Doïtchin, je ne puis être au Maure, frère, tant que tu vivras.—O Salonique, puisse le feu te consumer! s'écria alors Doïtchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure, et me permettent de mourir en paix;»—puis il appela sa femme. «Angelia, dit-il, ma fidèle épouse, mon alezan est-il encore en vie?—Seigneur, infirme Doïtchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien nourrir.—Angelia, ma fidèle épouse, va prendre le robuste coursier, et conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le maréchal, afin qu'il le ferre à crédit; j'irai combattre le Maure, j'irai, dussé-je ne point revenir.»
Sa femme aussitôt lui obéit; prenant le robuste coursier, elle le conduisit chez Pierre, le maréchal, et quand Pierre la vit venir, il lui dit: «Svelte Angelia, est-ce que mon pobratime est trépassé, que tu mènes vendre son cheval?—Pierre, le maréchal, répondit Angelia, ton pobratime n'est pas mort; il est revenu un peu à la santé, et (demande) que tu lui ferres à crédit son cheval, afin qu'il puisse aller combattre le Maure; à son retour, il te payera.—Angelia, ma chère belle-soeur, je ne ferre point les chevaux à crédit; à moins que tu ne m'abandonnes tes yeux noirs, pour que je les baise, en attendant que ton mari soit de retour, et me paye mon travail.»—Angelia, la méchante et la maudite, s'enflamme comme un feu vivant, et emmenant le cheval, sans qu'il fût ferré, le ramène à l'infirme Doïtchin. «Angelia, ma fidèle épouse, lui demanda son mari, mon pobratime a-t-il ferré le cheval?—Seigneur, infirme Doïtchin, Dieu anéantisse ton pobratime! il ne ferre point les chevaux à crédit, mais il demande mes yeux noirs, pour les baiser, en attendant que tu lui payes son travail; pour moi je ne puis être au forgeron, Doïtchin, toi vivant.»—Lorsqu'il eut ouï ces paroles, le malade dit à Angelia: «Selle-moi mon robuste cheval, et apporte-moi ma lance de guerre;»—puis appelant Ielitza: «Ma chère soeur, apporte une pièce de toile, et serre-moi depuis les cuisses jusqu'aux côtes, de crainte que mes os ne se déplacent et ne glissent les uns sur les autres.»—Toutes deux promptement lui obéirent: sa femme selle le robuste cheval, et apporte la lance de guerre; sa soeur apporta la toile, et elles serrèrent l'infirme Doïtchin des cuisses aux côtes, et après lui avoir ceint son sabre, elles amenèrent le destrier de combat, hissèrent sur son dos le malade et lui mirent aux mains sa lance de guerre.
Le bon cheval reconnaît son maître, et il commence à caracoler avec vigueur; Doïtchin le pousse par la tcharchia, et il bondissait avec tant de force, qu'il faisait sauter les pierres du pavé, si bien que les marchands de Salonique disaient: «Gloire à Dieu l'unique! Depuis que Doïtchin est mort, jamais plus brave guerrier n'a traversé Salonique la blanche cité ni monté un meilleur cheval.»
Doïtchin sortit dans la vaste plaine, du côté de la tente du noir Maure. Quand Ouço l'aperçut, de peur il sauta sur ses pieds et lui dit: «Doïtchin que Dieu anéantisse! es-tu donc encore en vie? Viens, camarade, que nous buvions du vin; laisse de côté noise et dispute, je t'abandonne le tribut de Salonique.»—Mais l'infirme Doïtchin lui répondit: «Avance, noir Maure, avance, débauché, te battre à la manière des braves, livrer combat n'est pas si facile que de boire du vin vermeil, et de carresser les filles de Salonique.—Mon frère en Dieu, voïvode Doïtchin, reprit le noir Maure, laisse-là noise et dispute, et descends de cheval, que nous buvions ensemble; je t'abandonne le tribut et les filles de Salonique, et je te jure par le vrai Dieu, que jamais plus je ne reviendrai ici.»—Quand l'infirme Doïtchin vit que le Maure n'osait sortir, il poussa son cheval contre la tente, et d'un coup de lance la renversa. Alors si tu avais vu la merveille! Sous la tente étaient trente jeunes filles, et au milieu d'elles le noir Maure. Ouço voyant que Doïtchin ne voulait point le lâcher, sauta sur le dos de son cheval, sa lance de guerre à la main; et tous deux, pressant leurs coursiers, s'élancèrent dans la vaste plaine.—«Frappe (le premier), débauché, s'écria l'infirme Doïtchin, frappe, que tu n'aies point à te plaindre.»—Le noir Maure lance son javelot, mais l'alezan était fait à la guerre, il s'inclina jusque sur l'herbe verte, le javelot par-dessus lui passa et rencontrant la terre noire, s'y enfonça à moitié, l'autre moitié tombant brisée. Ce que voyant le Maure, il tourna le dos, et prit la fuite, tout droit vers la blanche Salonique, poursuivi par l'infirme Doïtchin. Déjà il en touchait la porte, quand Doïtchin l'atteignit, et le traversant de sa lance de guerre, le cloua contre la porte de la cité, puis d'un coup de sabre lui ayant tranché la tête, il la mit sur la pointe de son sabre, en arracha les yeux qu'il plaça dans un mouchoir délicat, et jeta la tête dans l'herbe verte. Ensuite il alla par la rue, et quand il fut à la maison de son pobratime, Pierre, le maréchal, il l'appela: «Viens, mon pobratime, que je te paye ton travail pour m'avoir ferré mon cheval, l'avoir ferré à crédit.—Mon pobratime, infirme Doïtchin, répondit le maréchal, je n'ai pas ferré ton cheval, j'ai seulement un peu plaisanté, et Angelia, la méchante et la maudite, s'est enflammée comme un feu vivant, et a emmené le cheval sans qu'il fût ferré.—Viens ici, reprit Doïtchin, que je te paye ton travail.»—Et comme il sortait de sa boutique, l'infirme Doïtchin brandissant son sabre, trancha la tête au forgeron, et mettant la tête sur la pointe de son sabre, il en arracha les yeux, les plaça dans le mouchoir et jeta la tête sur le pavé.
Tout droit il s'en va à sa blanche maison, descend de cheval à la porte, puis s'étant assis sur sa molle couche, il tire (du mouchoir) les yeux du Maure, et les jette à sa chère soeur: «Tiens, ma soeur, voici les yeux du Maure, pour que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma soeur, moi vivant.»—Puis prenant les yeux du maréchal et les donnant à sa femme: «Voici, Angelia, les yeux du forgeron, afin que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma femme, moi vivant.»—Cela il dit, et rendit l'âme.
III
LE PARTAGE DES IAKCHITCH[5].
La lune gronde l'étoile du matin: «Où as-tu été, où as-tu passé le temps, passé le temps, ces trois jours blancs?» L'étoile du matin ainsi s'excuse: «J'ai été, j'ai passé le temps au-dessus de la blanche cité de Belgrad, à regarder une grande merveille. Deux frères partageaient leur patrimoine, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Amiablement ils se mirent d'accord, et divisèrent l'héritage: Dmitar a pris la Valachie, la Valachie et la Moldavie, et tout le Banat jusqu'au cours du Danube; Bogdan a pris la Sirmie, terre plate, la terre de Sirmie et les plaines qui bordent la Save et la Serbie jusqu'à la ville d'Oujitza. Dmitar a pris la partie inférieure de la cité (de Belgrad) et Néboïcha, la tour qui est sur le Danube. Bogdan a pris la partie inférieure de la cité, avec l'église de Roujitza[6] qui est au centre. Mais pour peu de chose les frères se sont brouillés, pour si peu de chose que ce n'est rien: à propos d'un cheval noir et d'un faucon. Dmitar réclame le cheval par droit d'aînesse[7], le noir cheval et le faucon gris, Bogdan; aucun des deux ne veut céder.
Lorsqu'au matin l'aurore a lui, Dmitar monte sur son grand cheval noir, et il prend son faucon gris, puis s'en va chasser dans la montagne. Mais (d'abord) il appelle sa femme Angelia:—«Angelia, mon épouse fidèle, empoisonne-moi mon frère Bogdan: si tu ne veux l'empoisonner, ne m'attends plus dans notre blanche maison.»—Angelia a entendu ces paroles, et elle demeure dans le trouble et l'affliction, elle pense en elle-même et elle se dit: «Que va faire ce coucou gris[A]! Si j'empoisonne mon beau-frère, devant Dieu c'est un grand péché, et devant les hommes honte et opprobre; de moi petits et grands diront: Voyez-vous cette malheureuse, elle a empoisonné son beau-frère; si je ne lui donne pas du poison, je ne puis plus attendre mon mari au logis.»—Elle a tout pesé, elle prend une résolution, elle s'en va dans les celliers, et prend une coupe d'or massif qu'elle avait apportée de chez son père. Elle l'emplit de vin pourpre, puis la porte à son beau-frère, lui baise et le pan de l'habit et la main, et devant lui s'incline jusqu'à terre: «Accepte (dit-elle), mon cher beau-frère, accepte et la coupe et le vin, accorde-moi le cheval et le faucon.»—Bogdan se sentit ému et il lui accorde cheval et faucon.
[Note A: C'est à dire elle-même. Le coucou est pour les Serbes la personnification de la douleur et du deuil. D'après une des traditions qu'on raconte touchant son origine, ce serait une femme qui, après la mort de son frère, l'aurait tant pleuré qu'elle aurait été transformée en cet oiseau. «Aussi, dit M. Vouk, il n'y a presque point, jusqu'aujourd'hui, de femme serbe ayant perdu un frère, qui ne fonde en larmes au chant du coucou.»]
«Dimitri chasse tout le jour dans la forêt, mais sans faire de capture; le hasard vers le soir le conduit au bord d'un lac vert dans la forêt, sur le lac est une sarcelle aux ailes dorées, Dmitar lance son faucon gris, pour qu'il prenne la sarcelle aux ailes dorées, mais l'oiseau, sans perdre un moment, attaque le faucon gris, et lui brise l'aile droite. Quand Dimitri Iakchitch voit cela, vite il dépouille ses beaux habits, puis se précipite dans le lac paisible, et en retirant le faucon, il lui demande: «Comment es-tu mon faucon gris, comment es-tu sans ton aile?»—Et l'oiseau lui répond avec un sifflement: «Je suis, sans mon aile, comme un frère sans son frère.»
«Alors Dimitri se souvint que sa femme devait lui empoisonner son frère. Il saute sur son grand cheval noir, et court en hâte vers la cité de Belgrad, de crainte de n'y plus trouver son frère vivant. Quand il est arrivé au pont de Tchekmek, il pousse son cheval pour qu'il le franchisse; au coursier les jambes ont manqué sur le pont, ses deux jambes de devant sont rompues. Quand Dimitri se voit dans cet embarras, il ôte la selle de dessus son cheval noir, l'attache à sa masse noueuse, et vite gagne la cité de Belgrad; comme il arrive, il appelle son épouse: «Angelia, ma fidèle épouse, oh! tu ne m'as pas empoisonné mon frère!»—Angelia lui répond: «Je ne t'ai pas empoisonné ton frère, mais avec ton frère je t'ai réconcilié.»
IV
LES IAKCHITCH ÉPROUVENT LEURS FEMMES.
Les deux jeunes Iakchitch boivent du vin, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Quand de vin ils se furent rassasiés, Bogdan dit à Dimitri: «Mitar, mon cher frère, lorsque nous demeurions ensemble, et que notre mère gouvernait la maison, alors notre demeure était blanche (brillante), des hôtes nombreux nous visitaient, les knèzes de la Sirmie venaient chez nous, et en personne le tzar serbe Étienne; mais depuis, frère que nous avons grandi, et que nos femmes gouvernent la maison, notre maison s'est obscurcie, les hôtes nous ont abandonnés, et nous n'avons plus la visite des knèzes de Sirmie, non plus que du tzar serbe Étienne. Qui en est cause? Puisse Dieu le lui valoir!» Et Dimitri dit à son frère: «Bogdan Iakchitch, mon cher frère, cela vient de ta fidèle épouse, de Voukoçava, puisse Dieu le lui valoir!»—Grand fut le chagrin de Bogdan, et il reprit: «Mitar, mon cher frère; allons éprouver nos femmes: nous verrons si cela vient de la tienne, frère, ou de la mienne.»
Ce qu'ils avaient dit, ils le firent; ils s'en vinrent à la maison de Bogdan, qui entre près de sa femme, tandis que Dimitri restait auprès de la fenêtre, pour écouter ce qui se dirait. Or Bogdan ainsi parla: «Youkoçava, ma fidéle épouse, je voudrais te dire quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»—Et doucement sa femme lui répondit: «Seigneur, Bogdan Iakchitch, dis, mon âme, ce qu'il te plaira; je n'ai pas encore enfreint ta volonté, et jamais je ne l'enfreindrai.—Voukoçava, ma fidèle épouse, reprit Bogdan, le roi de Bude marie son fils, et il a invité notre frère Dimitri aux noces. Mitar demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle à plaques d'argent; les lui donnerai-je, ma chère âme?—Donne-lui, mon âme, donne à ton frère et le cheval et les armes, les habits turcs, et encore la selle aux plaques d'argent; moi j'y ajouterai la chabraque, que pour toi j'avais brodée encore chez mon père, et dont jamais je ne t'ai parlé, parce qu'elle n'était point achevée, mais je viens de finir de la (broder) en or, et avec elle je donnerai les colliers qui sont à mon cou, l'un de jaunes ducats, l'autre de blanches perles; je veux les entrelacer dans la crinière du cheval, afin d'émerveiller les conviés du roi.»
Dimitri auprès de la fenêtre entendait ce que disait la dame sa belle-soeur, et d'attendrissement ses larmes coulaient.
Ensuite ils se rendirent à sa maison, où Bogdan restait près de la fenêtre pour écouter, tandis que Dimitri entrait près de sa femme, à laquelle il dit: «Militza, ma chère petite dame, je voudrais te dire quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»—Et doucement sa femme lui répondit: «Dis, mon âme, tout ce qu'il te plaira.—Militza, ma fidèle épouse, le roi de Bude marie son fils, et il a invité Bogdan aux noces, Bogdan demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle garnie d'argent: les lui donnerai-je, ma chère âme?»—Mais voici comment répondit la dame Militza: «A lui des chevaux? que (plutôt) les loups les dévorent! à lui des armes? que les Turcs les enlèvent! à lui des habits? qu'il en soit dépouillé (par la mort)!»
Quand Dimitri eût entendu ces paroles, il la saisit par son col blanc, et si doucement l'eût-il touchée, les deux yeux lui sautèrent (de leurs orbites); mais Bogdan Iakchitch s'élançant, prit Dimitri par la main:—«Que fais-tu, Mitar? Dieu te le rende! songe à tes petits faucons[A]: tu trouveras pour toi une meilleure épouse, mais jamais pour eux de mère; ne souille point ta main de sang. Et voici que tu viens de nous séparer, mon frère!»
[Note A: Tes jeunes enfants; expression figurée qui se rencontre fréquemment.]
V
DONS MOSCOVITES ET CADEAUX TURCS.
Des lettres traversent le pays, traversent le pays et les cités, tant qu'elles parviennent au divan, aux mains du sultan des Turcs Mouyezid. C'étaient des lettres de Moscou la lointaine, et avec elles des présents magnifiques: pour le sultan lui-même une table d'or, sur la table une mosquée d'or, et autour un serpent enroulé, portant sur la tête une escarboucle, à (la lumière de) laquelle on voyait pour marcher au milieu d'une nuit sombre et sans lune, comme en plein jour, quand le soleil luit; pour le fils du sultan, Ibrahim, il y avait deux sabres tranchants avec des cordons dorés, et aux cordons des pierreries; pour la plus âgée des sultanes, il y avait un berceau d'or, surmonté d'un faucon gris.
Or, quand ces dons arrivèrent au sultan, il en ressentit du trouble et de l'inquiétude, car il n'avait rien à offrir en retour: il avait beau songer, il ne trouvait pas d'expédient; à quiconque venait le visiter, le sultan vantait les présents qu'il avait reçus du grand tzar de Moscou, espérant en obtenir quelque conseil, sur ce qu'il avait à envoyer au pays des Moscovites.
Le pacha Sokolovitch vient le visiter, et il lui vante les présents; là-dessus arrivent un hodja et un kadi, et après qu'ils l'ont humblement salué, qu'ils lui ont baisé la main et les genoux, le sultan à eux s'adresse: «Hodja et kadi, mes serviteurs, ne pourriez-vous me conseiller, sur ce qu'il convient d'envoyer au pays des Moscovites, en retour de ces présents et au nom de mon Empire?»—Mais modestement ils firent cette réponse: «Sultan souverain, cher seigneur, nous ne sommes point capables de te conseiller, et ne pouvons te donner d'avis: mais appelle le vieux patriarche, et il t'instruira de ce qu'il convient d'envoyer.»
Dès qu'il eût entendu ces paroles, le sultan envoya en hâte un kavas, pour mander le vieux patriarche, et le vieillard étant venu, le sultan lui vanta les présents qu'il avait reçus, puis il lui dit: «Mon serviteur, vieux patriarche, ne pourrais-tu m'enseigner ce qu'il faut envoyer au pays des Moscovites?—Sultan impérial, soleil resplendissant, je ne suis point capable de t'enseigner: car c'est Dieu lui-même qui t'a instruit; tu as, ô sultan, dans ton Empire, des présents à donner en retour qui ne te sont d'aucun usage, et qui aux Moscovites seraient fort agréables: Envoie-leur la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin, avec les habits de saint Jean, et l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare; à toi seigneur, cela n'est d'aucun usage, et d'eux sera fort bien venu.»
Quand le sultan eût entendu ces paroles, il fit préparer les présents, et les remit aux cavaliers moscovites. Le vieux patriarche accompagne ceux-ci, et il leur donne ces instructions: «Dieu vous accompagne, cavaliers moscovites; ne suivez point le grand chemin, mais prenez par la forêt, à travers la montagne, car une force nombreuse vous poursuivra, pour vous enlever ces reliques chrétiennes. Pour moi, j'ai sacrifié ma tête, et déjà mon corps a succombé, mais il n'en sera point de même de mon âme, si Dieu le permet.»—Puis d'eux il se sépara.
Quand le sultan eut remis les présents, à chacun il s'en vantait et le pacha Sokolovitch étant venu, le sultan lui dit: «Sais-tu, pacha, mon fidèle serviteur, ce que j'ai envoyé au pays des Moscovites: j'y ai envoyé la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin, avec l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare, et les habits de saint Jean; cela ne m'était d'aucun usage, et sera d'eux fort bien venu.» Aussitôt le pacha Sokolovitch lui demande: «Sultan impérial, soleil resplendissant, qui t'a donné ce conseil?»—Le sultan lui dit franchement et ouvertement: «C'est le vieux patriarche qui m'a conseillé.—Sultan impérial, soleil resplendissant, reprit le pacha d'une voix calme, puisque tu envoyais ces reliques chrétiennes, pourquoi n'y pas joindre les clefs de Stambol? plus tard tu les enverras dans la honte (d'une défaite).»—Le sultan comprit le pacha, et il lui dit: «Va, pacha, mon fidèle serviteur, assemble des janissaires turcs, poursuis les cavaliers moscovites, mets-les à mort, et leur enlève les reliques chrétiennes.»
Le pacha se hâte d'obéir, il assemble des janissaires turcs, et s'élance par le grand chemin à la poursuite des cavaliers moscovites, mais jamais ils ne les atteignirent, et ils durent s'en revenir. Le pacha jura au sultan, qu'il n'avait point vu les Moscovites, et le sultan alors lui dit: «Va, mon fidèle serviteur, et mets à mort le vieux patriarche.»
Le pacha se hâta d'obéir, il saisit le vieillard, et il allait lui donner la mort quand celui-ci lui dit: «Pardon pour un peu de temps, seigneur pacha, ne me tue point sur la terre ferme; car, moi mort, il commencera une sécheresse, qui durera trois ans sans interruption.»—Ayant ouï ces paroles, le pacha l'emmena sur la mer azurée, et il allait lui donner le coup mortel quand le vieillard lui dit: «Pardon pour un peu de temps, si tu crois en Dieu, ne me tue point sur la mer azurée; car, moi mort, un orage éclatera; la mer et les lacs se soulèveront, et submergeront les vaisseaux et les galères, et la terre à ses quatre coins.»
Le vieillard mentait, mais le pacha ne se laissa point tromper; il brandit son sabre, et trancha la tête du vieux patriarche: Dieu lui donne place en son paradis! et à nous, frères, joie et santé[8].
VI
IANKO DE CATTARO ET ALIL FILS DE MOUÏO[9].
Ianko de Cattaro écrit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha, aux mains d'Alil, fils de Mouïo: «O Turc, jeune Alil, on te vante dans la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante à Cattaro, la ville de plaine, viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus brave guerrier. Je t'offre à choisir trois endroits pour la rencontre: d'abord tu peux rester à Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille mère te voie, ô Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'où ma fidèle épouse pourra me voir, ô Turc, ou succomber ou te donner la mort; le troisième est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite entre le pays des Turcs et celui des chrétiens, là où la terre est altérée de sang, et les corbeaux (affamés) de la chair des guerriers. Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon épouse.»
Quand la lettre fut remise à Alil, il la lut debout, puis descendu de la blanche tour, il se promenait avec anxiété dans la cour, les bras croisés sur la poitrine, lorsque parut Mouïo de Kladoucha, qui venait de la verte terrasse, vêtu d'un caftan vert. Le Turc était brave, il regarda son fils et lui demanda: «Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque au combat, que te voilà si abattu?»—Alil prend dans sa poche la feuille de blanc papier, et la remet à son père. Mouïo la lit, et voyant ce qu'elle contenait, il porte la main à sa poche et en tire douze ducats, qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: «Écoute-moi, jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le mont Kounar, je lui mènerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir, afin que le sabre à la main ils se disputent la victoire.»—Ensuite il rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier, commence à écrire des lettres sur son genou: la première qu'il trace est adressée au Turc Ranko de Kovatchi: «Mon oncle (lui dit-il), rassemble dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a défié au combat[A].» Après avoir expédié ses lettres, Mouïo demeura quelque temps dans sa blanche maison. Mais bientôt un bruit s'éleva, on entendit les tambours retentissants, et Mouïo regardant au loin dans la campagne, la vit occupée par une armée puissante sous la conduite de deux chefs, Talé Boudalina et Ranko de Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouïo s'avança loin à leur rencontre, et ramena les agas à sa maison, laissant dans la plaine la puissante armée. Il ne s'était écoulé que peu de temps, quand voici venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille guerriers. Alil alla loin à leur rencontre, et laissant la puissante armée dans la plaine, ramena les agas à la blanche maison.
[Note A: Le Turc écrit encore trois autres lettres, contenant identiquement la même réquisition.]
Pendant qu'avec eux Mouïo était à boire du vin, Alil alla s'équiper, revêtir ses habits et ses armes….. puis les serviteurs lui amenèrent son cheval blanc, sur le dos duquel il s'élança, et descendant vers le camp dans la plaine, il mit en marche la puissante armée et gravit le mont Kounar, où le rejoignirent Mouïo et les chefs turcs. On traversa la forêt de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, où Ianko était arrivé au rendez-vous, accompagné de quatre serdars, que suivaient deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves renommés.
Quand les Turcs arrivèrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoïan: «Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouïo de Kladoucha, et invite-le à amener son fils Alil au lieu marqué pour le combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux armées voient qui d'abord mettra l'autre en défaut, qui le premier donnera la mort à son adversaire.»—Stoïan se hâte d'obéir et se rend au camp turc, vers la tente de Mouïo de Kladoucha. Devant Mouïo il s'incline humblement: «Qu'y a-t-il, bâtard d'Ianko? lui demande le Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoyé?»—Stoïan lui répond: «Mon père m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter à amener ton Alil au lieu marqué pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la victoire.—C'est bien, mon fils, bâtard d'Ianko, Alil va s'avancer au combat.»—Puis sautant sur ses pieds légers, il va équiper le jeune Alil, et lui amène son bon cheval blanc. Le Turc s'élance sur le coursier, et s'avance fièrement vers le lieu marqué, pour y attendre Ianko de Cattaro; à sa droite, épaule contre épaule, il a Ranko de Kovatchi, puis Talé Boudalina, et à sa gauche, épaule contre épaule, marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que derrière lui venait Mouïo suivi de deux cents hommes, tous pour être témoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur un fougueux cheval gris, et portant sur l'épaule sa lance de guerre…..
Quand Ianko arrive au lieu marqué, il appelle le fils de Mouïo: «Écoute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de regret.»—Mais le jeune Turc lui répond: «Frappe le premier, Ianko de Cattaro, c'est toi qui as provoqué le combat, c'est toi qui as porté le défi.»—A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le frappant de la botte et de l'éperon, le fait partir bondissant sur la plaine; de l'épaule il détache son javelot et le lance contre Alil. Mais le Turc était habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le brisa en deux, puis prenant le sien, il le lança contre Ianko. Ianko avait un cheval de guerre, l'animal avait creusé une fosse, assez grande pour contenir deux Alil; il s'enfonça dans la fosse, et le javelot passant par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de guerre, Ianko tira son épée, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant, reçoit sur son épée le sabre tranchant, qui est brisé en deux. Alil aussi a la main coupée, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu'à la mâchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un troisième coup il lui porte, qui le fend jusqu'à la ceinture de soie, puis il le précipite en bas de son cheval blanc.
Dieu clément, la grande merveille! Quand le chef des Turcs eût succombé, la colère gagna sa nombreuse parenté, et il s'éleva dans la plaine un tumulte. Pendant une demi-journée on se battit, les Serbes défirent l'armée des Turcs, et la poussèrent dans les forêts du Kounar. Peu d'entre eux s'échappèrent, il n'y eut que Talé le débauché qui se sauva grâce à son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les Serbes, peu succombèrent, mais Tzvian Charitch était blessé, et Vouk Mandouchitch avait disparu. Ianko se met à sa recherche et l'appelle: «Où es-tu, Vouk, ma main droite? mon expédition a réussi.»—Comme Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouïo de Kladoucha, les mains liées derrière le dos; il l'amenait à Ianko, et le lui offre en présent. «Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira.» Ianko était de noble race, il renvoya Mouïo avec ces paroles: «Retourne, Mouïo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce qui s'est passé, pour moi je t'accorde la vie.»
Le Turc retourne à Kladoucha, les mains liées, et Ianko avec sa troupe vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fête, puis chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste à boire du vin avec Stoïan dans sa blanche maison.
VII
LA FUITE DE KARAGEORGE[10].
La Vila s'écrie du sommet du Roudnik au-dessus de l'Iacenitza, le mince ruisseau, elle appelle George Pétrovitch, à Topola, dans la plaine: «Insensé, George Pétrovitch, où es-tu en ce jour? Puisses-tu n'être nulle part[A]! Si tu bois du vin à la méhana, puisse ce vin s'écouler sur toi de blessures[B]! Si tu es couché au lit près de ta femme, puisse ta femme rester veuve! Tu ne vois donc pas, fusses-tu privé de la vue! que les Turcs ont envahi ton pays?» Et George lui répond: «Tais-toi, Vila, que la peste étouffe! tant que j'aurai Velko sur le Timok, et Miloch[11] à Ravagne, tant que Lazare Montap occupera le fort retranchement de Déligrad, je ne crains ni tzar ni vizir.» La Vila alors reprend: «Fuis, George, malheur à ta mère! Velko[12] a succombé sur le Timok; Miloch a été battu à Ravagne, et pour Montap, les Turcs l'ont enfermé dans le fort retranchement de Déligrad, puis ils se sont avancés vers la Morava, ont traversé la rivière à son embouchure, et les voici déjà à Godomine. George, ils couvrent la plaine de Godomine, cheval contre cheval, guerrier contre guerrier; leurs étendards sont (nombreux) comme les nuages, leurs tentes comme les blanches brebis, et les lances de guerre sont semblables à une noire forêt. N'espère en personne, George, personne ne peut te secourir; mais charge mulets et chevaux, sur les mulets (place) tes nombreuses richesses, sur les chevaux, du drap non taillé, et retire-toi, George, dans la Sirmie, terre plate.»
[Note A: C'est-à-dire, avoir péri.]
[Note B: Forte ellipse, facile, mais longue à suppléer.]
Quand George Pétrovitch eut entendu ces paroles, les larmes coulèrent de son blanc visage, il frappa de la main son genou, et le drap neuf éclata au genou, et les bagues d'or à ses doigts: «Malheur à moi (s'écria-t-il), Dieu clément! moi que les Turcs ont pris vivant, lorsque j'avais tant de voïvodes!» Puis il charge chevaux et mulets, et passe dans la Sirmie, terre plate. Lorsqu'il eut traversé l'eau, il se retourna du côté de son pays: «Dieu te conserve, terre de la Choumadia! Si Dieu et la fortune des braves le permettent, un an ne se passera point, sans que de nouveau je te visite, ô mon pays!» Puis George pénétra dans la Sirmie.
Les Turcs alors s'emparèrent du pays, et y commirent des violences, faisant captives les sveltes Choumadiennes, mettant à mort les jeunes Choumadiens. S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et d'entendre les gémissements de douleur, et les hurlements des loups, dans la montagne, et les chants des Turcs dans les villages!
Ainsi fut-il pendant une année, et la moitié de la suivante aussi s'écoula. Alors la Vila des bords de la Save s'écria de nouveau, appelant George Pétrovitch: «Où es-tu, George? Puisses-tu n'être nulle part! Ne sais-tu pas que l'an dernier tu as fait voeu de revoir la Choumadia et ta blanche maison à Topola? Si tu voyais où en est ta maison! pillée, consumée par le feu; (si tu voyais) comme ton église est ruinée, tes vignes sans culture, tes chemins défoncés et tes pieuses fondations abattues.»
—«Ma soeur en Dieu, Vila de la Save, répond George Pétrovitch, salue de ma part ma Choumadia, et mon parrain le knèze Miloch; qu'il poursuive les Turcs par les villages, je lui enverrai assez de poudre et de plomb, et de pierres tranchantes de Silistrie. Pour moi, je m'en vais vers le tzar des Moscovites, pour le servir pendant une année, et peut-être me renverra-t-il là-bas, pour que je visite la terre de la Choumadia, et à Topola ma blanche maison.»