LA BATAILLE DE KOÇOVO[A].
Reading edition
I
Le tzar Murad fond sur Koçovo, comme il y arrive il écrit une lettre menue[1], et l'envoie vers la ville de Krouchévatz, aux mains du prince Lazare:
«O Lazare, tête de la Serbie, ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être, c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs, et que les mêmes rayas payent deux tributs. Régner tous deux nous ne pouvons. Envoie-moi donc clefs et tributs, les clefs d'or de toutes les cités, et le tribut pour sept années; si tu ne veux me les envoyer, viens vers le champ de Koçovo, que nous partagions la terre avec nos sabres.»
Lorsque la lettre menue parvient à Lazare, il la regarde et verse des pleurs amers.
[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin s'est perdue.]
II
LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE.
Un oiseau gris, un faucon, arrive à tire-d'ailes du Lieu saint, de Jérusalem, et il porte une légère hirondelle…. Ce n'est point un oiseau gris, un faucon, mais bien saint Élie; et ce n'est point une légère hirondelle qu'il porte, mais une lettre de la mère de Dieu; il l'apporte au tzar[2], à Koçovo, et sur ses genoux la laisse tomber. Voici ce que la lettre annonce au tzar:
«Lazare, (né d'une) illustre race, pour quel empire te décideras-tu? Veux-tu l'empire du ciel, ou l'empire de la terre? Si tu choisis l'empire terrestre, fais seller les chevaux, et resserrer les sangles; guerriers! ceignez vos sabres, puis ruez-vous sur les Turcs, et leur armée tout entière périra; si tu choisis l'empire céleste, érige un temple à Koçovo, n'y pose point des fondements de marbre, mais seulement de soie et d'écarlate, puis fais communier l'armée et range-la en bataille tout entière elle succombera, et toi, prince, avec elle tu périras.»
Lorsque le tzar a lu ces mots, il songe, il roule bien des pensées: «O mon Dieu, que faire et à quoi me résoudre? Pour quel empire me décider? Sera-ce pour l'empire céleste, ou pour l'empire de la terre? Si c'est la terre que je choisis, l'empire de ce monde est pour peu de temps, tandis que celui du ciel dure dans les siècles des siècles.»
Le tzar a préféré l'empire du ciel à celui de la terre; il érige à Koçovo un temple, il n'y pose point des fondements de marbre, mais seulement de soie et d'écarlate, puis il mande le patriarche de Serbie, avec douze puissants évêques, et l'armée communie, et se range en bataille. A peine le prince avait-il ordonné l'armée, que les Turcs se ruèrent sur Koçovo…[A]
[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intérêt, et faisant d'ailleurs double emploi avec le n° V.]
III
«Mon pobratime[3], Ivan Koçantchitch, as-tu reconnu l'armée turque? Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes? pouvons-nous avec eux engager le combat? Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?»
Ivan Koçantchitch lui répond: «O mon frère, Miloch Obilitch, oui, j'ai reconnu l'armée des Turcs, immenses sont leurs troupes; fussions-nous tous (Serbes) jetés dans le sel, nous ne salerions point la nourriture des Turcs. Voilà deux semaines entières que chaque jour je pousse vers les hordes turques, et je n'y ai trouvé ni fin ni nombre: de l'Erable, frère, jusqu'à Sazlia, de Sazlia jusqu'à la route du pont, du pont à la ville de Zvetchan, de Zvetchan, frère, jusqu'à Tchetchan, et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes, l'armée turque a tout occupé: cheval contre cheval, guerrier contre guerrier, des lances de guerre comme une noire forêt, partout des étendards comme des nuages, et des tentes comme des neiges[4]. La pluie tombât-elle à flots du ciel, nulle part elle ne toucherait la terre, mais rien que des bons chevaux et des guerriers. Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite, il commande le Lab et la Sitnitza.»
Miloch derechef l'interroge: «Où est la tente du puissant Murad? car j'ai fait au prince le serment de tuer Murad, le tzar des Turcs, et de lui poser le pied sur la gorge.»
«Es-tu donc fou, mon pobratime? où peut être la tente du puissant Murad, qu'au milieu du camp des Turcs? Tu aurais beau avoir les ailes du faucon, et fondre du haut du ciel serein, tes plumes n'emporteraient point de là ton corps.»
Miloch alors adjura ainsi Ivan: «O Ivan, mon bon frère, non par le sang, mais tout aussi cher[5], ne révèle point au Prince ce que tu sais, car il en concevrait du souci, et toute l'armée s'en épouvanterait, mais au contraire dis-lui ceci: Les Turcs ont une nombreuse armée, mais nous pouvons nous mesurer avec eux, et aisément en venir à bout; car ce n'est point une armée pour la guerre, ce ne sont que vieux prêtres et pèlerins, gens de métier et jeunes marchands, qui jamais n'ont vu de combat, et ne sont venus que pour consommer du pain. Et ces troupes mêmes des Turcs, elles sont atteintes d'une maladie, d'un mal terrible, la dyssenterie, et leurs chevaux sont pris d'un mal…
IV
Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa slava[6] à Krouchévatz, lieu retiré; à sa table il a fait asseoir ses seigneurs, ses seigneurs et leurs fils. A droite est le vieux Youg-Bogdan[7], et à côté de lui les neuf Yougovitch; à gauche est Vouk Brankovitch[8], puis les autres seigneurs à sa suite; à l'autre bout est le voïvode Miloch, et à ses côtés deux voïvodes serbes: l'un est Ivan Koçantchitch, l'autre, Milan Toplitza. Le tzar prend une coupe de vin, puis il s'adresse à ses seigneurs serbes: «En l'honneur de qui viderai-je cette coupe? si c'est à l'âge que je la bois, ce sera à Youg-Bogdan le vieillard; si je la bois à la dignité, ce sera à Vouk Brankovitch; si je bois à l'amitié, ce sera à mes neuf beaux frères, mes beaux frères, les neuf Yougovitch; si je la bois à la beauté, ce sera à Ivan Koçantchitch; si je bois à la haute stature, ce sera à Milan Toplitza; si je bois à la vaillance, ce sera au voïvode Miloch; pourtant à aucun autre je ne veux boire, qu'à Miloch Obilitch[9]; à ta santé, Miloch, fidèle ou traître! Demain tu dois me trahir à Koçovo, et passer au tzar des Turcs, Murad; à toi donc! et bois cette santé, bois du vin, et reçois en don cette coupe!»
Miloch bondit sur ses pieds légers, puis il s'incline vers la terre noire: «Grâces à toi, noble prince Lazare, grâces à toi pour cette santé, pour cette santé et ton présent, mais non pour un tel discours, car, et puisse ma loyauté ne m'être point fatale! jamais je ne fus traître, jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai, mais demain je pense à Koçovo mourir pour la foi chrétienne. Le traître est assis à ton côté, touchant le pan de tes habits il boit du vin frais, et c'est le maudit Vouk Brankovitch. Demain c'est un beau jour[10], demain nous verrons dans la plaine de Koçovo, qui est fidèle, et qui est traître. J'en jure par Dieu, le très-haut, j'irai demain à Koçovo, j'immolerai le tzar des Turcs, Murad, et lui mettrai le pied sur la gorge; puis si Dieu et la fortune permettent que je revienne sauf à Krouchévatz, je prendrai Vouk Brankovitch, je l'attacherai à ma lance de guerre, comme une femme du lin à sa quenouille, et je le porterai sur la plaine de Koçovo.»
V
LA BATAILLE.
Le tzar Lazare est assis à table, à ses côtés la tzarine Militza; et la tzarine ainsi lui parle: «Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie, Tu pars demain pour Koçovo, avec toi tu emmènes serviteurs et voïvodes, et au logis tu ne laisses, ô tzar pas même un homme qui pût te porter un message à Koçovo, ou en rapporter. Tu m'emmènes neuf frères aimés, neuf frères, les neuf Yougovitch: Laisse-moi au moins un frère, Un frère par qui une soeur puisse jurer.»[11]
Lazare, le prince des Serbes, lui répond: «Ma dame, tzarine Militza, lequel de tes frères aimes-tu mieux que je te laisse dans notre blanc palais?» —Laisse-moi Bochko Yougovitch.»
Et Lazare, le prince des Serbes, reprend: «Madame, tzarine Militza, demain, lorsque naîtra le jour blanc, que naîtra le jour et se lèvera le soleil, alors que s'ouvriront les portes de la ville, lève-toi, et va vers la porte par où sortira l'armée en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch, portant l'étendard de la croix. Va de ma part le saluer (et lui dire) qu'il remette l'étendard à qui bon lui semble et demeure avec toi au logis.»
Le lendemain lorsque parut le jour, et que les portes de la cité s'ouvrirent, la tzarine Militza sortit; à l'issue de la cité elle se tenait, quand voici venir les troupes en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch sur son alezan tout chamarré d'or pur. L'étendard de la croix l'enveloppait, frères! (tombant) jusque sur le coursier; en haut de l'étendard est une pomme d'or; de la pomme (sortent) des croix d'or, aux croix pendent des glands d'or qui flottent sur l'épaule de Bochko.
Alors la tzarine Militza s'avance, puis saisit l'alezan par la bride, et passant les bras autour du cou de son frère, elle commence à lui parler doucement: «O mon frère Bochko Yougovitch, le tzar t'a donné à moi, pour que tu n'ailles point guerroyer à Koçovo, et il te fait saluer (et dire) de remettre l'étendard à qui bon te semble, et de demeurer avec moi à Krouchévatz, afin que j'aie un frère par qui jurer.» Mais Bochko Yougovitch lui répond: «Va-t-en, ma soeur, vers ta blanche tour[12], pour moi, je ne voudrais point retourner, ni laisser sortir de mes mains l'étendard de la croix, dût le tyran me donner Krouchévatz, pour que l'armée dise de moi: voyez le lâche Bochko Yougovitch! il n'ose point aller à Koçovo, pour la sainte croix verser son sang, et mourir pour la foi.» Puis il pousse son cheval vers la porte. Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan, et derrière lui les sept Yougovitch; tous elle les arrête successivement, mais pas un ne veut même la regarder. Un peu de temps après cela s'écoule, puis voici venir Voïn-Yougovitch, conduisant les destriers du tzar, tout couverts d'or pur; sous lui elle saisit son gris coursier, et jetant les bras au cou de son frère, elle commence à lui dire: «O mon frère, Voïn-Yougovitch, le tzar t'a donné à moi, il te fait saluer (et dire) de remettre les destriers à qui bon te semble, et de rester avec moi à Krouchévatz, afin que j'aie un frère par qui jurer.» Voïn-Yougovitch lui répond: «Va-t'en, ma soeur, à ta blanche tour; je ne voudrais, guerrier, m'en retourner, ni abandonner les destriers du tzar, quand même je saurais que je dois périr; je vais, ma soeur, vers la plaine de Koçovo y verser mon sang pour la croix sainte, et pour la foi mourir avec mes frères.» Puis il pousse son cheval vers la porte.
Quand la tzarine vit cela, elle tomba sur la pierre froide, elle tomba et s'évanouit; mais voici venir le glorieux Lazare; en voyant sa dame Militza, les larmes lui coulent le long des joues, et il appelle son serviteur Golouban:
«Golouban, mon fidèle serviteur, descends de ton blanc coursier, prends ta maîtresse sur tes bras blancs, et porte-la jusqu'à la tour élancée; à cause de moi que Dieu te le pardonne! ne va point à la bataille de Koçovo, mais reste dans mon blanc palais.»
Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots, les larmes coulent sur son visage, puis il descend de son blanc coursier, prend la dame sur ses bras blancs, et la porte à la tour élancée; mais à son coeur il ne peut résister, pour aller à la bataille, à Koçovo; il retourne vers son cheval blanc, le monte, et vers Koçovo s'élance.
Le lendemain, quand l'aurore brilla, deux noirs corbeaux[13] arrivèrent de Koçovo, la vaste plaine, et se posèrent sur le blanc palais, le palais même du glorieux Lazare; l'un croasse, l'autre parle: «Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare? Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais?»
Il n'y avait personne pour entendre ces mots, seule la tzarine Militza les a entendus, puis elle sort devant la blanche tour, et interroge les deux noirs corbeaux: «Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux, d'où êtes-vous venus ce matin? n'est-ce point du champ de Koçovo? Avez-vous vu les deux puissantes armées? les deux armées en sont-elles venues aux prises? et des deux laquelle l'a emporté?»
Et les deux noirs corbeaux répondent: «Au nom de Dieu, tzarine Militza, nous venons ce matin des plaines de Koçovo, nous avons vu les deux puissantes armées; les deux armées hier en sont venues aux prises, et les deux tzars ont succombé; des Turcs il n'est rien resté, mais des Serbes il est resté quelque chose, tout navré et couvert de sang.»
A peine ainsi commençaient-ils leur récit, que voici un des serviteurs, Miloutine; il porte la main droite (coupée) dans la gauche, sur son corps il a dix-sept blessures, et son cheval ruisselle de sang.
Dame Militza l'interroge: «O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur? aurais-tu abandonné le tzar à Koçovo?
Mais le fidèle Miloutine lui dit: «Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse lave-moi avec de l'eau froide et abreuve-moi de vin vermeil; elles sont graves les blessures que j'ai reçues.»
La tzarine Militza le descend, et le lave avec de l'eau froide, puis l'abreuve de vin vermeil. Quand ses forces sont revenues, dame Militza l'interroge: «Où est tombé le glorieux prince Lazare? Où est tombé le vieux Youg-Bogdan? Ou sont tombés les neuf Yougovitch? Où est tombé Miloch le voïvode? Où est tombé Vouk Brankovitch? Où est tombé Strahinia Banovitch?»[14]
Et le serviteur commence son récit: «Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo; où le glorieux prince Lazare a succombé; là beaucoup de lances ont été brisées, des lances et turques et serbes, mais plus de serbes que de turques pour la défense, maîtresse, de ton seigneur, de ton seigneur, le glorieux prince Lazare. Youg, ton père, a péri en exemple, au premier choc; tombés aussi sont huit des Yougovitch, le frère ne voulant point abandonner le frère, tant qu'un seul survivrait. Restait encore Bochko Yougovitch, faisant flotter sa bannière sur Koçovo, dispersant les Turcs par troupes, comme un faucon de légères tourterelles. Où le sang baignait jusqu'aux genoux, c'est là qu'a péri Strahinia Banovitch. Miloch, maîtresse, est tombé au bord de la Sitnitza à l'eau glacée, et là bien des Turcs ont péri; Miloch a immolé le tzar turc Murad, et des Turcs douze mille soldats; Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré! Il restera en souvenir au peuple des Serbes, pour être raconté et chanté, tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koçovo. Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit, maudit soit-il, et qui l'a engendré! maudite soit sa race et sa postérité! il a trahi le tzar à Koçovo et détaché douze mille, ô maîtresse! de nos hardis guerriers.»