LE GRAND-TRAPPEUR (continued 3)
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Le grand-trappeur devina de suite la vengeance lâche des guides. S'il en fut douloureusement affecté, il n'en fut pas surpris. Il essaya de soulever la pierre, mais elle resta inébranlable. Il ne pouvait se dresser, et la position gênante dans laquelle il se tenait l'empêchait de déployer toutes ses forces: Les misérables ont bien pris leurs précautions, pensait-il. Il voulut la pousser de ses pieds en appuyant ses bras musculeux sur les angles des parois. Elle obéit un peu et il eut un éclair d'espérance, un tressaillement de joie. Un nouvel effort demeura stérile. La pierre s'était rassise plus solidement. Il savait bien qu'il était seul sur ce rocher et que ses cris seraient inutiles; cependant il appela. Sa voix sonore et tremblante résonna dans l'antre fermé, et retomba sur lui-même. Au dehors nul ne l'entendit. Une espèce de fureur s'empara peu à peu de ses esprits, et il sentit ses muscles se roidir sous la peau cuivrée de ses bras et de ses jambes. Une sueur froide vint mouiller ses tempes, et il se rua avec plus d'acharnement sur la pierre implacable. Le sang jaillit de ses doigts déchirés, mais la porte maudite ne céda point. Alors, sombre, découragé, il regagna le fond de l'antre. Le rayon pâle qui venait du dehors éclairait toujours la pauvre croix. Il se mit à genoux et, de ses bras palpitants, il entoura le signe du salut. Sa pensée évoqua le souvenir de son ami; des larmes amères coulèrent sur ses joues: O mon ami, je vais reposer avec toi, s'écria-t-il, et nos cendres vont se confondre dans la mort. Il pria longtemps: il voulait mourir en priant. Il regrettait bien d'avoir laissé dans le canot sa corne de poudre.... La poudre a tant de force.... Il passa tout un jour dans ces transes mortelles, puis il s'endormit. Le sommeil au pied de la croix est paisible: le grand-trappeur eut quelques heures d'un repos fortifiant. Son esprit s'échappa du sombre tombeau qui emprisonnait son corps, et, rapide comme la lumière, il s'envola de régions en régions jusqu'aux rives enchantées du Saint-Laurent. Ah! les malheureux peuvent bien désirer la mort! Morts ils ne traînent plus leur corps souffrant, et leur esprit libre monte sans cesse vers l'éternelle félicité. Au malheureux le sommeil est doux, mais terrible est le réveil! Le grand-trappeur s'éveilla. Le pâle reflet toujours fixe, toujours immobile, qui venait du dehors, éclaira soudain son esprit, comme il éclairait la croix. Une stupeur profonde succéda aux délices du rêve, et la réalité implacable se dressa comme un spectre devant sa pensée. Il eut voulu se persuader que le réveil n'était qu'un cauchemar, mais le souvenir de la veille revint avec toutes ses horreurs. Il se mit à genoux pour demander au Seigneur la résignation et le courage, s'il fallait mourir dans ce sépulcre horrible. Il fit de nouveaux efforts pour remuer la lourde pierre; mais sa vigueur ne put triompher, et, comme l'aigle fatigué qui replie ses ailes et s'arrête sur le rocher abrupt, il revint, en se traînant, au fond de la sombre alcôve: Si Kisastari avait pu parler! pensait-il. Il pensait encore: Ces indiens sont bien insensés qui me soupçonnent d'une action cruelle et lâche, moi qui fus toujours leur ami et leur défenseur! La faim déchira ses entrailles et il devina les terribles souffrances qui l'attendaient. Déjà ses yeux étaient hagards, ses orbites, creuses et bistrées. Les muscles de ses membres ressemblaient à un réseau de cordes fines sous un tissu transparent. Il se leva. Il chancelait. Cela lui fit peur: Mon Dieu, dit-il, encore un jour et je ne me tiendrai plus debout. J'étais fort pourtant! et je résistais à la fatigue!... Il n'avait ni mangé ni bu depuis plus de deux jours. Il portait sur lui des allumettes chimiques; il fit du feu, sans savoir pourquoi, et se mit à regarder son étrange demeure. A la clarté des allumettes, les stalactites jetèrent mille étincelles. On eut dit des clochetons de diamant renversés: Mon sépulcre est beau, murmura-t-il.... Tout-à-coup il crut entendre le bruit dés avirons dans l'eau. Une angoisse serra son coeur: il avait peur de la déception. Il prêta l'oreille.
--Tiremus canotum nostrum in grevam! dit une voix.
--Ce qui veut dire: Débarquons! ajouta une autre voix.
--Oh! yes, sautons sur le terre, reprit un troisième.
--Allons! mes amis, dit un quatrième, mais hâtons-nous si nous voulons arriver au fort Providence avant les Couteaux-jaunes.
--Un pater et un ave devant la croix de ce pauvre Robitaille, et nous filons, filamus.
--Moi attendre vous autres dans le grève, near about, dépêchez-vous!
--Viens donc dans la caverne!
--Veni in cavernam!
--All right! I will go too.
--Il y a un canot sur le rivage!
--Quelque chasseur indien--peut-être.
--Ou quelque personne du fort.
--No matter!--laissons-le.
C'étaient nos quatre chasseurs canadiens. On les a reconnus à leur langage. Ils s'étaient un peu écartés de leur route pour aller prier, dans la grotte, sur les cendres de l'infortuné compagnon du grand-trappeur. Le culte du souvenir est sacré pour ces voyageurs intelligents, et honnêtes qui sillonnent les régions du nord et de l'ouest. Le grand-trappeur ressentit une émotion indicible en entendant les voix de ses amis. Il riait, pleurait, se frappait dans les mains et embrassait la croix. Les chasseurs arrivèrent devant la grotte.
--Elle est fermée! dit Félix.
--O quam pierra! cria l'ex-élève.
--What a big stone! ajouta John.
--On peut la reculer, affirma Baptiste.
--Et tous quatre se penchèrent sur l'énorme caillou.
--Pourquoi entrer, se traîner sur le ventre, et se déchirer sur les pointes des roches? remarqua Félix, on peut tout aussi bien se mettre à genoux ici pour prier.
--By Jesus! dit John, vous allez vous crève après cette caillou.
--Oremus! prions ici! mes vieux, Dieu est partout....
--Prions ici! Et les trois canadiens-français se mirent à genoux.
Le grand-trappeur, sûr d'être sauvé, n'avait rien dit d'abord. Il attendait l'entrée de ses compagnons dans la caverne pour révéler sa présence. Quand il les vit renoncer à enlever la pierre qui obstruait l'ouverture de la grotte, il s'élança vers l'entrée, mais son pied chancelant se heurta à un stalagmite, et il tomba sur le sol durci. Son front toucha une angle du roc et se déchira. Il s'évanouit.
Les chasseurs parlaient entre eux, ils n'entendirent rien. Après qu'ils eurent accompli leur acte de gratitude et de piété, ils remirent leur canot à l'eau et voguèrent bientôt dans la rivière des Esclaves.
Quand le grand chasseur revint à lui, il poussa une clameur profonde; c'était le dernier cri d'une âme qui s'abîme. Le silence répondit à cette clameur sinistre. Le malheureux trappeur eut un mouvement de désespoir, et, d'une main défaillante, il prit sa carabine: Dieu me pardonnera! il est bon, pensa-t-il. Mais aussitôt, se traînant au pied de la croix: Non! dit-il, je mourrai ici, comme Dieu le voudra et à l'heure qu'il a marquée.
Les Litchanrés s'aperçurent que les guides de la robe noire ne marchaient plus avec eux. Ils en furent étonnés, car ils ne pouvaient deviner quelle raison ces hommes pouvaient avoir de fuir la tribu. Cependant les deux guides revenaient à marche forcée vers la petite île où se mourait le grand-trappeur. Ils regrettaient amèrement leur crime, et tremblaient de ne pouvoir le racheter. Ils arrivèrent le soir du troisième jour après leur départ. Les canadiens avaient passé le matin. Ils reconnurent les vestiges de leurs pieds, et en éprouvèrent de la joie, car ils se dirent: Les frères sont venus le sauver. Ils coururent à la grotte. Elle était ouverte: Le Grand-Esprit est juste, s'écrièrent-ils, le Grand-Esprit est miséricordieux, il nous pardonnera. Alors ils reprirent leur course vers le nord, et, le quatrième jour, ils rejoignirent la tribu, et racontèrent ce qu'ils avaient fait, sachant bien que tôt ou tard leur action serait connue.
En tombant devant la croix, le grand-trappeur remarqua dans le rocher, une fente large qu'il n'avait jamais aperçue auparavant. Ses regards s'étaient habitués à l'obscurité. Dans cette fente reluisait presque un objet d'une blancheur mâte. Il tendit la main pour atteindre cet objet. O joie! c'était une corne de poudre, remplie encore, celle de l'infortuné Robitaille. Le grand-trappeur la reconnut bien: Merci, mon Dieu! dit-il. Il la boucha comme il faut, puis, de la pointe de son couteau, lui fit une petite incision où il introduisit, en guise de mèche, une mince lisière de linge, et il se rendit à l'ouverture de la grotte. Alors, avec le canon de sa carabine, il creusa un trou sous la pierre et y enfonça la corne chargée de poudre. Il frotta d'une main tremblante, sur le caillou même, une allumette qui s'enflamma promptement et, le coeur serré par l'émotion, il mit le feu à la mèche de linge. Retiré au fond de la caverne, il attendit à genoux, les yeux levés sur la croix, l'épreuve redoutable. Une détonation sourde fit trembler la grotte, une bouffée de lumière fit étinceler les ornements de la voûte, puis une douce clarté se répandit sur les parois sombres. La porte était ouverte.
Le grand-trappeur sortit de la caverne, comme un ressuscité, de son tombeau.
XVII
IL NE FAUT PAS JUGER D'APRÈS LES APPARENCES
--Bonjour, Noémie, donnes-tu l'hospitalité à la pauvre folle, ce soir? dit Geneviève en entrant chez la veuve Letellier.
--Entrez, Geneviève, entrez. Tant que Noémie aura un morceau de pain, elle le partagera volontiers avec les malheureux; tant qu'elle aura un toit où s'abriter, elle ne laissera personne à la belle étoile. Mais bientôt il me faudra chercher, à mon tour, un gîte quelque part, car je n'ai plus de terre, plus de maison, plus rien!
--C'est Picounoc qui est ton seigneur et maître; on m'a conté cela. Il est riche, Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de charité, il a beau. Il devrait te rendre tes biens.
Noémie regarda la folle avec étonnement, car elle trouvait son langage bien sensé.
--Il s'est déjà montré fort généreux à mon égard, Geneviève, et, peut-être que sa bienveillance n'est pas encore fatiguée.
--S'il était hypocrite?
--Pourquoi parlez-vous ainsi, Geneviève.
--Parce que je t'aime.
--Et lui, pensez-vous qu'il m'aime aussi? demanda la veuve en souriant.
--Lui? ah! s'il ne t'avait pas aimée, tu ne serais pas dans la peine et la misère comme tu l'es aujourd'hui!
Cette réponse de la folle fit une impression pénible sur l'esprit de Noémie. Elle ne répondit rien. Agnès qui était sortie pour traire la vache entra avec sa chaudière.
--Le lait est une bonne boisson, dit la folle, et ceux qui en boivent beaucoup sont d'un tempérament doux et calme.
--D'où venez-vous, Geneviève, il y a plusieurs jours que l'on ne vous a vue? demanda Agnès.
--Je voyage autour de la terre en attendant que j'entre dedans.
--Quelle singulière pensée! On dirait Geneviève, que vous revenez à votre bon temps, observa Noémie.
--Vous voulez dire au temps où je n'étais pas folle? Défiez-vous de ceux qui sont trop fins.
La porte de la maison s'ouvrit tout-à-coup et un jeune homme entra. C'était Victor. Il courut à sa mère, l'embrassa avec effusion: C'est donc fini! balbutia-t-il. Noémie, les yeux pleins de larmes, resta silencieuse.
--Ce n'est pas fini, interrompit la folle, ça commence.
--Tiens, Geneviève! bonjour, dit le jeune avocat. Et toi Agnès tu es bien?
--Aussi bien que possible.
--As-tu vu M. Saint-Pierre, mère? demanda Victor d'une voix fort mal assurée.
--Oui, il m'a dit de ne pas perdre courage, et de ne le point mal juger, s'il avait acheté la terre.
--Le misérable! murmura Victor.
--Noémie, la folle et Agnès auraient vu la foudre tomber au milieu d'elles qu'elles n'eussent pas été plus surprises.
--Victor! exclama la veuve.
--Oui, le misérable!... et je vais, dans l'instant, lui dire à sa face qu'il est un misérable...
--Mais pourquoi, mon enfant, parles-tu ainsi? Tu ne sais donc pas tout ce qu'il a fait pour nous depuis vingt ans? Parce qu'un jour il cessera de nous donner, nous lui jetterons l'outrage à la figure? Est-ce là de la reconnaissance?
--Vous ne savez pas ce qu'il a fait....
--Et quand même il aurait acheté notre terre! Elle était à l'enchère, n'avait-il pas le droit de l'acquérir? Ne vaut-il pas mieux que ce soit lui qui l'ait achetée....
--On parle de la bête, on en voit la tête, s'écria la folle....
Tous les yeux se tournèrent vers la porte. Picounoc entra. Il salua les femmes et s'avança pour donner la main à Victor.
--Jamais! dit avec feu le jeune avocat.
Picounoc pâlit légèrement: Pourquoi me refuses-tu la main, dit-il? il me semble que...
--Il me semble que vous devez vous l'imaginer pourquoi... reprit vivement Victor.
--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? demanda Noémie inquiète.
--Si cet homme l'eut voulu, ma mère, la maison où nous ne sommes plus que des étrangers serait encore à nous....
Une poignante émotion serrait le coeur de Noémie. Picounoc regardait Victor avec une assurance étonnante.
--C'est toi qui m'accuses de la sorte? dit-il..
--Oui, je vous accuse et je vous convaincrai!
--Voilà comme l'on juge mal, quand on ne juge que d'après les apparences. Ah! vous tous qui m'entendez, souvenez-vous de cette parole: les apparences sont souvent trompeuses, et il ne faut jamais se hâter de condamner son semblable.
--Et votre lettre au notaire Baudin? reprit le jeune avocat.
--Eh bien! ma lettre?
--N'est-elle pas une preuve de votre mauvaise foi?
--Je ne crois pas, monsieur Victor.
--L'entendez-vous? il ne croit pas que cette lettre le condamne?
--De quelle lettre veux-tu donc parler, Victor? demanda la veuve avec émotion.
--Mère, écoutez-moi! j'avais trouvé de l'argent pour payer M. Chèvrefils et empêcher la vente de nos biens. Le notaire qui me fournissait cet argent est un ami de M. Saint Pierre. Or, aujourd'hui que tout le monde est malhonnête, paraît-il, on prend mille précautions pour placer ses deniers. Le notaire écrivit à notre bon ami que voici, pour lui demander s'il y avait quelque danger à nous faire ce prêt, et notre bon ami lui a répondu de ne rien prêter.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Noémie, serait-il donc possible?... Vous! vous Pierre-Enoch, vous avez fait cela?
La folle regardait tout le monde avec des yeux étranges, et elle riait d'un rire qui faisait mal.
--Voilà l'amitié de cet homme! reprit le jeune avocat, d'un ton de mépris.
--Ah! j'étais pourtant bien assez malheureuse! soupira Noémie, et ses beaux grands yeux, chargés de reproches, s'arrêtèrent sur l'homme hypocrite.
--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur, c'est vrai que j'ai fait cela: mais je n'avais pas de mauvaise intention.
--Vous vouliez acquérir une terre à bon marché, répliqua Victor.
--Et qu'importe le bon marché, puisque la propriété a toujours sa valeur, et que ce n'est pas pour moi?
--C'est pour le bossu, je suppose? Vous vous êtes entendus pour nous-ruiner?...
--Victor, tes paroles me feraient bien du mal, si je ne comprenais pas, qu'en effet, les apparences sont contre moi; mais je te les pardonne parce que je t'aime, et parce que j'aime ta mère....
Noémie rougit et se retira en arrière: C'est fini entre nous, murmura-t-elle....
La folle battit des mains.
--Noémie, dit Picounoc, détestez-moi, si vous le voulez; oubliez tout ce que j'ai fait pour vous; refusez-moi votre main que je sollicite depuis si longtemps; mais vous ne m'empêcherez pas de vous aimer et de vous faire du bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un papier soigneusement plié--c'est l'explication de ma conduite et ma justification, je l'espère.
Le jeune avocat reconnut un acte notarié. Il prit le papier des mains de sa mère, et le parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il lisait, sa figure reflétait toutes les impressions de son âme. Il pâlit, il rougit, il eut des sourires, et il finit par pleurer.
--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon! s'écria-t-il.
Noémie, de plus en plus stupéfaite, se laissa choir sur une chaise. Ses jambes tremblaient et son coeur battait à rompre sa poitrine. Agnès avait des larmes, dans les paupières, sans savoir pourquoi. La folle, les poings serrés, murmuraient des mots inintelligibles.
--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc, réellement ému. Je te le disais il y a une minute: les apparences sont trompeuses. Que cette leçon te serve pour l'avenir! il est possible que dans la carrière où tu es entré, cette vérité soit souvent bonne à méditer.
Victor tenait serrées dans ses loyales mains les mains coupables de l'habitant.
--Mère, dit-il, nous sommes riches! cette maison est encore à nous. Voici l'acte de donation.
--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous rends votre propriété. Je ne l'avais acquise que dans ce but.... Elle est à vous plus que jamais, et vous ne me devez rien!
Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté cette terre dans le but de la rendre ainsi, de suite, et sans compensation aucune à la veuve indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal et généreux pour déjouer les menaces de l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut plus noble ni plus sûr. Et le sacrifice, après tout, n'existait qu'en apparence, puisque, selon toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient bientôt au rusé donateur. Le bossu pouvait parler maintenant, et dire de son ami Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc se trouvait protégé par la plus forte des égides: une grande et belle action. Il regrettait une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Il ne se serait pas humilié devant sa fille, et ne l'aurait jamais sollicitée de prendre pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de Picounoc, Noémie avait répondu: Je ne vous dois rien, dites-vous? Oh! je sens, moi, que je vous dois tout mon bonheur! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous?
--Comment? Noémie, répliqua Picounoc, vous ne l'ignorez pas, mais vous ne le voulez peut-être pas encore....
--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se hâta de dire le jeune avocat, qui entrevoyait tout-à-coup un avenir de félicité pour sa mère et pour lui-même.
--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc anxieux et presque tremblant.
--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits; vous venez encore d'accomplir une si généreuse action, que je croirais m'attirer la haine de mes amis et des reproches du bon Dieu, si je refusais plus longtemps de....
Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité d'une jeune fille.
--De devenir ma femme, Noémie! achevez, de grâce! dites-la cette parole que j'attends depuis vingt années et qui va me rendre le plus heureux des hommes!
--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle, à voix basse en rougissant.
--Merci, Noémie, merci! oh que je suis heureux! Et, saisissant les mains de la femme charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir, Picounoc les couvrit de baisers.
--Et quand serez-vous prête à venir prendre la première place dans ma maison? demanda-t-il.
--Je vous le dirai ces jours-ci.
--Monsieur Saint Pierre, commença Victor, quand on fait du bien à ses amis on ne saurait trop en faire. Vous êtes bon et généreux, soyez-le pour tout le monde, soyez-le à l'excès.
--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? où vas-tu arriver avec ce discours?... reprit Picounoc en l'interrompant.
--Je voudrais aussi moi arriver à la félicité.
--Tu serais bien chanceux, jeune comme tu l'es. Moi je n'y arrive qu'après bien des années d'ennui, de peine et de chagrins.
--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler.
--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur dépend de moi, tu l'auras, car je ne suis pas d'humeur à te faire de la peine aujourd'hui....
--Je vous demande la main de Marguerite...
--La main de Marguerite, dis-tu?
--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la demande au nom de la félicité qui remplit votre coeur, au nom de la joie qui remplit cette maison....
--Ça, mon Victor, ce n'est pas mon affaire à moi seul. Va trouver Marguerite et arrangez-vous comme vous l'entendrez, répondit en riant le joyeux Picounoc.
Victor, ne se le fit pas dire deux fois.... Débordant d'ivresse; il courut auprès de la jeune fille. Picounoc passa la soirée avec sa future. La folle, assise dans un coin, paraissait plongée dans une stupeur profonde: Il n'est donc pas méchant, pensait-elle. C'est moi qui suis véritablement folle, véritablement méchante. Tout ce qu'il disait, tout ce qu'il faisait c'était pour le bonheur de Noémie!... qui aurait pu deviner cela?
--Marguerite! s'écria Victor entrant chez Picounoc.
--Victor! répondit la jeune fille.
Et une chaude poignée demain s'échangea. Je ne jurerais pas que les échos solitaires de la mansarde ne furent point éveillés par un bruit mystérieux comme celui d'une bouche ardente sur une joue rose: je ne jure de rien.
--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune fille.
--J'arrive.
--As-tu vu ta mère?
--Oui, et ton père aussi.
--Papa? où? chez-vous?
--Chez ma mère. Sais-tu l'affaire?
--Quelle affaire?
--Ton père sera bientôt le mien, et ma mère sera la tienne....
--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait consenti....
--A devenir le mari de ma mère....
--Ah!... fit la jeune fille un peu désappointée...
--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu à devenir ma femme?
--Tu le sais bien, Victor... mais mon père...
--Il m'envoie régler cette douce petite affaire avec toi.
--Ta m'étonnes! En vérité, il consent?
--Il consent!...
--Je pleurais ce matin... oh! que j'étais loin de soupçonner toute la félicité que devait m'apporter le soir!
Le lendemain matin, Picounoc chantait en allant à la fenaison, et, quand il s'arrêtait pour aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait dans la prairie. Le foin était plus embaumé, le soleil, plus brillant, le vent, plus frais. Oh! que tout est beau dans la nature quand notre coeur est plein de joie! Marguerite, en faisant le ménage, se surprenait à sourire, et, à tout instant les éclats joyeux de sa voix se mêlaient aux accents des petits oiseaux curieux juchés dans les peupliers. Victor et sa mère causaient ensemble des douleurs du passé, des surprises du présent et des joies de l'avenir.
Il fut décidé que les deux mariages auraient lieu le 15 d'octobre et seraient célébrés à la même messe.
Victor revint à Québec plus joyeux qu'il n'en était parti, il se remit au travail avec un zèle admirable, et la pensée de Marguerite l'aiguillonnait en embellissant ses jours.
Un soir, le bossu se présenta chez son ami Picounoc. Il avait revêtu ses habits de drap noir et planté sur sa tête un castor à peine étrenné. Marguerite le salua en souriant d'une façon tout à fait gentille! Il en fut charmé, car elle avait coutume d'être avare de ses sourires. Il crut que c'était un heureux présage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un grain de vanité, qu'elle finirait par s'apprivoiser. Les femmes ne résistent pas longtemps à l'or que l'on fait miroiter à leurs regards.... Les femmes choisiront toujours pour mari le plus riche de leurs prétendants, et elles ont raison, car l'amour est un enfant gâté, et le gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies.
Picounoc se présenta tout à coup et fit envoler la dissertation du bossu. Les amis se serrèrent la main, parlèrent assez longtemps de choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup, il est difficile de dire toujours des paroles sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal à l'aise. On voyait qu'il était tourmenté d'une pensée fixe. Il suivait du regard la jolie fille qui, mettant la derrière main au ménage, passait et repassait gracieuse et charmante, devant lui. A la fin n'y tenant plus:
--Je suis venu te demander la main de ta fille, dit-il à Picounoc, assez bas pour n'être pas entendu de Marguerite.
--Parle-lui, mon cher, tu connaîtras ses intentions, ses idées. Si elle n'a pas d'objection, je n'en ai aucune, répondit l'habitant. Et il sortit, laissant son ami seul avec Marguerite.
Le bossu, plein de confiance, crut que la chose était réglée d'avance, et qu'il n'avait qu'à s'annoncer. La gaîté toute nouvelle de Marguerite en faisait foi. Il s'approcha de la jeune fille, en se dandinant, la bouche en coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme il se levait Geneviève entra. Il fut un peu décontenancé: Bah! c'est une folle, pensa-t-il, qu'ai-je besoin de me soucier d'elle?
Geneviève demanda une tasse de lait à Marguerite qui s'empressa de la servir, et lui offrit l'hospitalité pour la nuit. La folle se mit à danser pour manifester sa joie. Elle dansait encore bien. Le bossu lui dit: Tu te souviens encore de ta jeunesse, je crois.
--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui répliqua-t-elle brutalement.
--Non, je l'ai oubliée....
--Si tu l'as oubliée, je m'en souviens, moi.
--Tu as une bonne mémoire.
--Une mémoire de folle.
Il rit de la repartie, mais à contre coeur, et n'osa plus faire endéver la malheureuse femme. Se tournant vers Marguerite:
--Marguerite, vous savez que je vous aime, commença-t-il.
--Vous me l'avez dit, Monsieur, répondit-elle.
--Vous êtes l'unique objet de mes désirs.
--C'est possible.
--Je ne rêve qu'à vous, je ne vois que vous nuit et jour....
--C'est trop.
--Trop! oh! non! je voudrais plus encore.
--Oui!
--Je voudrais......oh! Vous me comprenez n'est-ce pas?
--Peut-être.
--Laissez-moi vous le dire quand même....
--Dites!
--Je voudrais être aimé de vous....
--De moi?
--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois!
--Au moins!
--Je voudrais être aimé de vous!... Je voudrais que vous fussiez ma femme.
--Votre femme!
--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous?
--Non, monsieur.
Un fou, sur la tête duquel on fait tomber une douche froide, n'est pas plus surpris que ne le fut le bossu à cette parole. Il fit un pas en arrière, devint blême comme la chaux, et resta longtemps sans rien dire. A la fin il soupira:
--Vous me refusez?...
--Oui, monsieur.
--Pourquoi?
--Parce que j'en aime un autre, et que je suis sa fiancée. Je ne suis plus libre.
--Vous? vous-êtes fiancée?
--Moi-même, monsieur.
--Depuis quand? à qui?
--Depuis quelques temps, à M. Letellier....
--A M. Victor Letellier!... le garçon de Djos!... le fils du meurtrier de votre mère!... ah! vous n'avez pas de coeur!
--Monsieur, de grâce! taisez-vous!
La folle écoutait le bossu attentivement et le dévorait des yeux....
--Le fils de Djos l'ancien, pèlerin! continua le bossu, ah! j'ai bien connu le père! si le garçon est aussi drôle!... Djos, Djos, le misérable! c'est donc lui encore qui me brise mon bonheur!...
--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre bonheur, et, si ce n'était pas son fils, ce serait le fils d'un autre.
--Malheur! malheur! je regretterai toujours!... Il s'interrompit, voyant tout-à-coup qu'il déraisonnait ou devenait imprudent.
--Où est votre père Marguerite?
--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde. C'était Picounoc qui rentrait.
--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le bossu tout tremblant de rage.
--Pas du tout, mon ami.
--Tu m'as promis la main de ta fille, et je la veux, entends-tu?...
--Prends-la?
--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter, hein? tu veux me rendre ridicule? rira bien qui rira le dernier! Je t'ai déjà forcé à t'agenouiller devant Marguerite, tu t'agenouilleras devant moi! je parlerai, Picounoc! je dirai tout! entends-tu, tout!
--Mon père! s'écria Marguerite, qu'y a-t-il donc?
--Ah! votre fiancé ne voudra plus de vous, bientôt, Mademoiselle, et je rirai de votre angoisse.... Madame Letellier maudira l'homme qui l'a persécutée secrètement toute sa vie!... Ah! les fiancés d'aujourd'hui sont les ennemis jurés de demain!... Je sais bien des choses moi! hurla le bossu fou de colère....
Picounoc était sérieux. Marguerite, étonnée des paroles terribles du bossu, regardait son père avec terreur. La folle riait en vidant sa tasse de lait.
--Vous ne voulez pas être ma femme, Marguerite, repartit le bossu, je vous le demande une dernière fois. Et, malheur à vous! si....
--Un homme qui parle comme vous venez de le faire, un homme qui sait des choses comme celles dont vous nous menacez, et qui garde son secret comme une arme mortelle, n'est pas un honnête homme, Monsieur; et je ne veux pas avoir à rougir de mon mari!... Epuisée par cet effort, Marguerite, pâle, effrayée, se renferma dans sa chambre.
--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais déclarer à Noémie tout le mal que tu lui as fait.
--Elle ne te croira point.
--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille!
Et il partit. Il entra en effet chez la veuve Letellier, et lui dévoila toutes les infamies dont Picounoc s'était rendu coupable à son égard. Noémie l'écoutait bien paisiblement, le sourire sur les lèvres. Quand il eut fini, elle se leva, ouvrit le placage, prit un papier soigneusement plié dans une petite boîte et le lui remit.
--Lisez, dit-elle, c'est sa justification.
Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation, le rendit et salua. En montant dans sa voiture, il se dit à lui-même demi-haut, demi-bas: Ce diable de Picounoc est plus fin que moi, s'il n'est pas plus canaille!
XVIII
LA SOEUR ST. JOSEPH.
Après plusieurs jours d'une marche rapide, les Couteaux-jaunes atteignirent le fort Providence, au nord du grand lac des Esclaves. Ils dressèrent leurs tentes de peaux à une petite distance de l'enceinte, et se livrèrent à toutes sortes d'amusements et de jeux, pour fêter leur heureux retour. Ils se trouvaient en effet, sur les confins du territoire qu'avaient occupé leurs aïeux, et, quelques journées seulement les séparaient encore des lieux où devait s'arrêter la tribu en attendant la chasse de l'hiver. Le Hibou-blanc se montrait d'une gaieté étrange, lui qui ne déridait jamais sont front bas et morose. C'est que le moment de son union avec Iréma était venu. Naskarina voyait avec un plaisir malin les larmes de son ancienne rivale, qui se désolait de plus en plus à mesure qu'approchait l'heure du sacrifice. Quelle pensée affreuse pour une jeune fille que celle de se donner à jamais à un vieillard infâme qu'elle déteste! Iréma fut souvent tentée de fuir pour échapper aux caresses du monstres; mais elle avait juré de rester, et sa parole avait sauvé son ami. Si elle trahissait le serment donné, le trappeur, abandonné du Grand-Esprit, ne retomberait-il pas entre les mains des traîtres? Plaintive et résignée, elle demeurait sous sa tente. Le Hibou-blanc vint la voir.
--L'heure est arrivée où tu dois tenir ta promesse, Iréma, dit-il, en entrant.
--Je le sais, et je ne me suis pas sauvée sous les bois; tu vois que je suis résignée; mais attends à demain, car je souffre aujourd'hui.
--Tu veux m'échapper en gagnant du temps? Iréma.
--Il faut que je voie la robe noire, que je me confesse et que je prépare mon coeur comme le veut le Grand-Esprit.
--Folie que tout ça! je t'aime, cela suffit.
--Tu ne m'aimeras pas toujours, peut-être, et alors si je n'ai pas la crainte du Grand-Esprit, que ferai-je?... je te quitterai peut-être pour aller vers un autre.
Le Hibou-blanc frémit à cette pensée.
--Je te tuerais! dit il avec emportement.
--Eh bien! reprit la jeune fille, laisse-moi demander au Grand-Esprit le courage et la force, l'amour et la foi....
--Tu demanderas ces choses-là après notre mariage, ce sera tout aussi bon.
--J'irai demain, repartit Iréma avec fermeté.
--Je pourrais t'épouser sans toutes ces cérémonies et ces formalités ridicules....
--Iréma n'a pas peur de mourir, et, plutôt que de faire une chose désagréable au Grand-Esprit, elle se jetterait dans les ondes des lacs profonds.
Le vieux chef regardait la belle vierge indienne avec une sorte de stupeur.
--Puisqu'il le faut j'attendrai jusqu'à demain, reprit-il d'une voix altérée par l'émotion.
Le lendemain il entra dans le fort, suivi d'Iréma et d'une partie de la tribu. "Les forts de traite du Nord ne ressemblent pas à la citadelle de Québec, ni même à aucune autre citadelle, mais tous se ressemblent entre eux. Ils ne rappellent guère au voyageur civilisé les riants villages qu'il a laissés sous des cieux plus cléments. Deux ou trois cabanes de bois rond, recouvertes en écorces d'arbres, et ceinturées d'une palissade de quinze à vingt pieds de hauteur, voilà tout. Ces pieux hauts et serrés protègent le traiteur ou post-master contre les indiens."
Le Hibou blanc et ses gens arrivèrent à "une baraque en troncs d'arbre percée de quelques trous en forme de trapèzes plus ou moins irréguliers, sur lesquels étaient tendus des parchemins fort peu transparents. C'était le palais épiscopal. Une autre maison du même style, mais plus basse et adossée à la précédente, servait de chapelle. Tout cela était bien pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la robe-noire. Le vieux chef renégat ne cachait ni son plaisir, ni son orgueil; Iréma ne déguisait point sa peine. On fit réponse que la robe-noire était partie la veille pour la mission de St. Joseph, au sud du grand lac, près du fort Résolution, et qu'il faudrait attendre quelques jours, car la distance était d'au moins soixante à soixante cinq lieues. Le Hibou blanc entra dans une grande fureur, et voulut amener de force sa fiancée dans sa cabane. Naskarina lui dit: Ne vois-tu pas qu'elle se moque de toi? Elle t'avait promis de t'épouser dès notre arrivée ici, et voilà maintenant qu'elle emploie la ruse pour t'échapper. Elle est venue hier, seule, parler à la robe-noire, et la robe-noire, de complicité avec elle, s'est éloignée pour ne pas faire le mariage.
--Naskarina, tu es mon amie, toi, et je te jure une éternelle reconnaissance.... Iréma périra de ma main si elle ne m'épouse point. Est-ce que je reculerais maintenant? J'en ai bien fait d'autres!
Iréma, toute heureuse de ces moments de répit, était revenue parmi les femmes de la tribu. Elle avait confié au missionnaire les douloureux secrets de son âme, mais elle n'avait pas cherché à éviter son triste sort. Cependant le prêtre voyant qu'il était aussi bien de ne pas hâter cette union malheureuse, en remit à plus tard, de lui même, l'accomplissement. Il dit qu'il allait à la rencontre d'un confrère et de quelques soeurs de charité qui faisaient à Dieu le sacrifice de leur vie pour le salut des pauvres indiens.
Il y avait déjà au fort Providence quelques bonnes soeurs de Charité, dont tout le temps était consacré à instruire des vérités chrétiennes les jeunes personnes des diverses tribus qui passaient par ce fort. C'était l'une de ces religieuses, la soeur St. Joseph, une belle femme d'un peu plus de trente ans, qui avait converti la jeune Iréma, et avait inculqué dans son âme de si beaux sentiments de foi. Elle vint dans le camp des Couteaux-jaunes, parlant avec amour et douceur, aux femmes et aux jeunes filles, de la bonté de Jésus, de la grandeur de Marie, et de toutes les merveilles de la religion. Une femme de la tribu s'approchant de la jeune catéchiste lui dit:
--Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une vierge Litchanrée qui a beaucoup de chagrin.
--Conduis-moi vers elle, répondit la religieuse.
--Iréma assise sur sa natte, le visage caché dans ses mains, pleurait. La religieuse ne la reconnut pas d'abord: Tu as du chagrin, ma soeur? lui dit-elle. A cette voix suave l'indienne tressaillit et découvrit sa figure mouillée de larmes.
--Iréma! s'écria la religieuse.
--Ma mère chrétienne! dit en même temps Iréma.
Et les deux jeunes femmes s'embrassèrent comme deux soeurs. Iréma, à la prière de la bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses. Elle dit comment le grand-trappeur l'avait délivrée des mains du traître Hibou-blanc, et comment, plus tard, elle le vit lui-même prisonnier de ce renégat cruel, et voué, bien sûr, à une mort affreuse.
--Ce grand-trappeur, murmura la religieuse, c'est un homme de coeur, un bon chrétien, et un guerrier terrible....
--Oh! oui! et les indiens qui ne l'aiment pas, le craignent. Mais les Couteaux-jaunes seuls ne l'aiment point, et c'est le vieux chef--un blanc comme le grand trappeur--qui les a indisposés contre lui.
--Que dis-tu, Iréma? le Hibou-blanc n'est pas un indien?
--Oh! non! mais il vit au milieu de nous depuis bien des lunes....
--Quelle singulière idée! s'écria la religieuse.
--Et lui qui devrait être plus instruit que nous autres des choses de la religion, et qui devrait être meilleur aussi, il se moque de notre docilité à suivre les conseils de la robe noire, et se plaît à faire le mal.
--C'est un blanc! un compatriote! un chrétien! s'écria la religieuse, ô mon Dieu! quel aveuglement et quelle perversité!
Iréma raconta ensuite qu'elle avait promis d'épouser cet homme méprisable, s'il rendait la liberté à son prisonnier.
--Et la lui a-t-il donnée? demanda la soeur.
--Oui, répondit Iréma.
--Et où est-il maintenant, le grand-trappeur?
--Je n'en sais rien.
--Il l'a peut-être fait assassiner?
Iréma sentit un frisson lui courir dans tous les membres. Elle resta silencieuse pendant une minute, puis elle dit tout émue: S'il l'avait tué, est-ce que je serais libre?
--Oui, certainement, répondit la soeur.
Iréma vit comme un éclair de joie traverser son esprit. L'idée de la liberté, la pensée d'échapper au vieux chef, lui fit oublier un instant ce qu'elle devait au grand-trappeur. L'égoïsme eut un instant de triomphe, mais bientôt elle retomba dans une mélancolie profonde: Il n'y a pas d'alternative, pensa-t-elle tout haut, s'il est mort, je le pleurerai toujours, et s'il vit.... Elle acheva sa pensée par une douloureuse secousse de tête.
Les Litchanrés arrivèrent. Ils dressèrent leurs tentes à l'ouest de la petite baie où s'élève le fort. Les forts ou les missions sont des terrains neutres, et l'on enterre la hache ou la carabine en y arrivant. Souvent aussi les plus heureuses réconciliations ont lieu alors, grâce au zèle et à la charité des saints missionnaires.
Le Hibou-blanc comprit qu'il ne pouvait s'entourer de trop de précautions, ni employer trop de moyens pour parvenir à son but, la possession d'Iréma. Il fit des démarches auprès de la tribu ennemie, et lui proposa la paix. Il fut accueilli avec bienveillance, car les Litchanrés, bien que braves, n'aimaient guère à verser le sang. Encouragé, le Hibou-blanc convoqua une grande réunion des deux tribus, et fit un long discours pour leur démontrer qu'elles devaient s'unir, se fondre en une seule, et n'avoir plus que les mêmes wigwams, et le même chef. Plusieurs murmurèrent, disant qu'ainsi les Litchanrés, qui n'avaient plus de chef, seraient soumis aux Couteaux-jaunes.
--Je suis vieux, dit le Hibou-blanc, mes jours ne seront pas nombreux, et, alors, vous choisirez un chef parmi les Litchanrés. Ainsi chaque tribu sera traitée avec justice. En attendant je vais épouser une fille de la tribu des Litchanrés, et cimenter, par là, l'union des deux tribus.
--C'est bien! dirent les Litchanrés, mais si par la volonté du Grand-Esprit notre chef bien-aimé revenait, tu lui céderais la place.
--Kisastari? demanda le Hibou-blanc en éclatant de rire.
--Oui, Kisastari! répondirent les Litchanrés.
--Oh! oui! je le promets....
XIX
LES VIEILLES CONNAISSANCES.
--Aures habent et non audient! dit l'ex-élève fatigué de héler un canot qui passait loin de lui, sur le grand lac.
--Well! let them go!... C'est nous les rejoindre, ajouta John.
--C'est un canot de missionnaires, dit Baptiste.
--On voit les robes-noires, continua Félix.
--Je ne sais pas si les Couteaux-jaunes sont arrivés au fort, reprit l'ex-élève.
--The Yellow knives? demanda John I guess so!...
--On le saura bientôt, dit Baptiste, car dans six heures on touchera terre.
Le canot qui passait au large de celui de nos chasseurs Canadiens était, en effet, l'un des canots de la mission. Deux prêtres, trois religieuses et deux indiens le montaient. C'était le missionnaire de Providence qui revenait de la mission de St. Joseph et du fort Résolution, avec le nouveau missionnaire et les soeurs de charité que nous avons rencontrés déjà. Trois des guides engagés au fort Chippeway amenaient le canot chargé de provisions.
Les trappeurs canadiens arrivèrent à Providence en même temps que les missionnaires. Ils furent bien accueillis et se hâtèrent, à l'exception de John, d'aller à confesse, comme, du reste, c'était leur coutume. Ils avaient toujours quelques peccadilles sur la conscience, et aujourd'hui surtout, ils n'étaient pas parfaitement rassurés sur la légèreté de la faute qu'ils avaient commise en scalpant quelques uns de leurs ennemis.
Le Hibou-blanc éprouva du mécontentement, et peut-être de la frayeur, à la vue des canadiens, quand il les rencontra. C'était près de la chapelle, le jour même de leur arrivée. Il était allé demander au missionnaire à quelle heure Iréma et lui pourraient se présenter pour être mariés. L'ex-élève lui lança un regard oblique plein de menaces, et John lui dit: Take care! by God! Baptiste et Félix lui avaient montré le poing. Affaire d'habitude ou distraction, car le coeur était pur et la confession avait été bonne.
Cependant le Hibou-blanc comptait sur ses nouveaux alliés pour apaiser les canadiens. Et il n'avait pas tort. Quand l'ex-élève et ses amis connurent les dispositions des Litchanrés, ils se dirent qu'ils n'avaient plus rien à voir dans les affaires de ces indiens: mais restait toujours le grand-trappeur qui n'était pas assez vengé.
Le lendemain matin, le Hibou-blanc, fier et insolent, se rendit à la tente d'Iréma, qui ne pouvait se résoudre à partir, et, moitié menaçant, moitié doucereux, il l'entraîna vers le fort. Couteaux-jaunes et Litchanrés suivirent en chantant et dansant. Iréma fondait en larmes quand elle entra dans l'humble chapelle en bois rond. Le missionnaire supplia le Hibou-blanc de rendre à la pauvre indienne la promesse arrachée dans un moment fatal.
--J'ai attendu assez longtemps, dit le Hibou-blanc, vos prières sont inutiles.
--Mais cette femme ne vous aime pas.
--Elle a promis de m'épouser!
--Vous la rendrez malheureuse et vous serez malheureux vous-même.
--C'est mon affaire.
Les chasseurs canadiens étaient là, bondissant de rage, mais n'osant parler haut sans permission.
--S'il était à la porte! grinça l'ex-élève.
--Il ne l'aura pas longtemps! fit Baptiste....
--A nous quatre, dit Félix, on peut en tordre joliment de ces Hiboux.
--Upon my soul! murmura John en serrant les poings.
--Vous n'êtes pas indien? demanda le missionnaire au vieux chef.
Le renégat fit un pas en arrière, et devint livide.
--Qui vous a dit cela? répliqua-t-il.
--Ceux qui vous connaissent, repartit le prêtre.
Le Hibou-blanc promena autour de lui un regard anxieux; il aperçut les chasseurs Canadiens et se mit à trembler de rage: Je suis libre de vivre ici ou ailleurs, et de la façon qu'il me plaît, répondit-il au missionnaire.
--C'est vrai, mais je ne puis vous marier sans savoir votre nom.
Le Hibou-blanc passa sa main ridée sur son front couvert de sueurs, il hésita une minute, puis, à la fin, convaincu que personne, au milieu de cette solitude lointaine, ne le connaissait ou n'avait entendu parler de lui, il reprit son assurance arrogante et dit à haute voix: Je m'appelle José Racette!
--Racette! crièrent deux échos....
Une angoisse horrible saisit le vieux chef. Il se maudit d'avoir été assez bête pour dire son nom, car il vit qu'il était connu. L'ex-élève et Baptiste s'étaient approchés, la terreur ou la colère peinte sur la figure. Ils ne disaient rien et regardaient avec une fixité brûlante le vieux renégat. D'un autre côté, une jeune religieuse, l'amie d'Iréma, s'était affaissée sur le sol.... On se hâta de lui porter secours.
Elle reprit ses sens, mais ses yeux se détournèrent avec horreur de Racette, et se reposèrent avec pitié sur Iréma.
--Que veut dire ceci? demanda le prêtre; que ceux qui savent quelque chose parlent! Je le permets, et Dieu le veut....
Alors l'ex-élève s'écria, content de donner cours à son indignation:
--Racette! quoi! c'est vous, misérable! vous, un voleur de grand chemin! un ravisseur de jeunes filles, un assassin! un échappé du pénitencier! qui vous cachez ainsi sous le masque de l'indien pour échapper à la justice des hommes, et continuer vos oeuvres damnées! ah! si le prêtre me le permet, vous ne tuerez plus personne! Et, disant cela, il levait son bras armé du terrible couteau. Ses compagnons l'encourageaient de leurs frémissements. Le prêtre l'arrêta.
--Êtes-vous chrétien? dit-il avec force, est-ce ainsi que vous pratiquez la charité?
--L'a-t-il pratiquée, lui, le maudit! quand il s'est fait voleur? quand il a enlevé une enfant de douze ans? quand il s'est caché dans une cave pour tuer Djos! Djos, mon ami, Djos le pèlerin de Ste. Anne?... L'a-t-il pratiquée encore dernièrement quand il a tué le grand-trappeur.
--Il tué le grand-trappeur? demanda le prêtre avec émotion.
--Je ne l'ai pas tué, répondit Racette, puisque voilà le prix de sa liberté. Il montrait Iréma.
--Où est-il le grand-trappeur? demanda le missionnaire.
--Dans la forêt, libre et heureux, répliqua le Hibou-blanc.
--Ici! répondit une voix sonore.
Tous les yeux se tournèrent du côté d'où venait la voix. Un cri s'éleva: Le grand-trappeur!
En effet, le grand-trappeur entrait.
L'ex-élève, Baptiste, John et Félix se précipitèrent vers leur compagnon et le pressèrent dans leurs bras avec tous les transports de la plus vive ivresse.
--Vous voyez qu'il est vivant et libre, reprit Racette avec une audace incroyable, vous savez mon nom, monsieur le missionnaire, mariez-nous!
Iréma poussa une plainte profonde.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, il faut donc que je me sacrifie?... Mais il est sauvé!
--Iréma, s'écria le grand-trappeur, pauvre enfant! console-toi!...
--Je me consolerai puisque je vous ai sauvé la vie, même en perdant le bonheur et la liberté.
--Que veux-tu dire, Iréma?
Le prêtre répondit: Elle a promis d'épouser le chef, s'il vous rendait la liberté....
--Le traître! gronda le grand-trappeur, il avait embusqué ses guerriers pour m'assassiner.
Un frisson d'horreur courut dans l'assemblée.
La jeune religieuse, revenue de son évanouissement, mais encore livide de surprise et de peur, écoutait en frémissant les révélations de toutes sortes.
--Tu es libre, dit le missionnaire à la jeune Iréma, tu peux épouser le mari de ton choix.
La jeune fille, folle de joie, se jeta dans les bras de la soeur St. Joseph.
--Vous, Hibou-blanc, continua le missionnaire, reprenez votre nom de José Racette et allez vous faire pendre ailleurs.
--Racette! José Racette! hurla le grand-trappeur.
--Eh bien! oui! repartit le renégat avec cynisme, ce nom-là te fait-il peur aussi?
--Racette! José Racette! le maître d'école!
--Oui! Racette, José Racette, le maître d'école! répéta, en se moquant, le vieux chef.
--Misérable! je te trouverai donc toujours sur mon chemin? vociféra le grand-trappeur.
--Et toi, qui es-tu donc? demanda le Hibou-blanc.
--Moi! moi!... qu'est-ce que cela te fait? Va-t-en, ou....
--Vous connaissez Racette? demanda l'ex-élève au grand-trappeur.
--Hélas! si je l'ai connu!...
--Pas mieux que moi, toujours! Si vous saviez tout le mal qu'il a fait! Si vous saviez comme il a persécuté le meilleur de mes amis, Djos, le pèlerin de Ste. Anne!
Une pâleur affreuse couvrit la figure honnête du trappeur. L'ex-élève continua: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis il vivrait encore sans doute et serait heureux!... son enfant ne serait point orphelin, sa femme ne serait pas veuve!...
--Sa femme veuve! fit le grand-trappeur, d'une voix étranglée.
--Veuve depuis vingt ans passés, reprit l'ex-élève--si elle ne s'est pas remariée, bien entendu....
--Tu te trompes, mon ami, repartit le grand-trappeur, tout frémissant, Djos a tué sa femme dans un moment de folie....
--Sa femme? s'il l'avait tuée je ne l'aurais pas vue, je ne lui aurais pas parlé il y a cinq ans!... c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée... et encore on ne sait pas si c'est lui qui l'a tuée....
Le grand-trappeur, défait, tremblant comme un homme qui tombe épuisé par les tortures, s'appuya sur ses amis Baptiste et l'ex-élève. L'eau ruisselait froide de ses tempes, et ses dents claquaient. L'ex-élève continua: Moi, j'ai toujours cru que Picounoc avait tué sa femme lui-même et peut-être tué Djos aussi, car il aimait Noémie, la femme de Djos, et quand on aime comme cela....
--Pitié! mon Dieu! pitié! s'écria tout-à-coup le grand-trappeur. Et il tomba à genoux les mains levées vers le ciel.
--Qu'avez-vous donc? demanda le missionnaire.
Tout le monde le regardait avec étonnement. La jeune religieuse s'était levée.
--Noémie! Noémie! s'écria-t-il de nouveau, me pardonneras-tu? me pardonneras-tu?
La stupeur se peignit sur toutes les figures; on sentit un frisson courir dans la foule....
--Noémie, reprit-il, ô ma femme bien aimée!
--Sa femme? murmure-t-on de toutes parts.
--Djos! le Pèlerin de Ste Anne! c'est moi!... oui... c'est moi! ajouta le grand-trappeur.
--Toi, s'écrièrent ensemble l'ex-élève et Baptiste!...
--Lui! dirent les autres.
--Mon frère! mon frère! exclama une voix douce et frémissante.
Et, de nouveau, les vieux amis se serrèrent coeur contre coeur.
--Elle n'est pas morte! je ne l'ai pas tuée! disait, au milieu de ses sanglots, le grand-trappeur! Elle n'est pas morte!... Je ne l'ai pas tuée!...
--Mon frère! mon frère! s'écria de nouveau la douce voix de femme! Et une jeune religieuse, s'échappant des bras d'Iréma, vint tomber dans ceux du grand-trappeur:
--Je suis Marie-Louise, ta petite soeur Marie-Louise!
--Marie-Louise! tu es Marie-Louise? Ah! Mon Dieu! Mon Dieu! et le grand-trappeur, fort contre les tortures, fort contre le malheur, s'affaissa lourdement sous le poids de son étrange félicité.... Le Hibou blanc se glissa dehors; plusieurs l'entendirent crier.
--Malédiction! malédiction! je l'ai tenu un jour et je l'ai laissé échapper.