LE GRAND-TRAPPEUR (continued 2)
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--Allons! on ne peut jamais manger tranquille, murmura le bossu. Excusez-moi un instant, Messieurs, dit-il aux vieillards, je reviens de suite. Et il sortit.
--C'est toujours comme cela, maugréa la servante, tout refroidit! on ne peut rien manger de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent vous déranger. Ah! c'est moi qui les enverrais paître, par exemple!
--Qu'est-ce cela fait d'être dérangé, quand ça rapporte des sous? observa le grand vieillard. Et votre maître est riche, n'est-ce pas?
--Pour cela, il l'est gros, répondit Paméla.
--Fait-il le commerce depuis longtemps?
--Mon Dieu! oui; quand je l'ai connu, moi, il s'occupait d'affaires déjà, et, il y a longtemps. Il est vrai, qu'alors son commerce se réduisait à bien peu de choses... mais il était habile comme un lutin. On voyait dès lors ce qu'il ferait un jour.
--A-t-il toujours demeuré ici?
--Seigneur! non; il a porté la cassette longtemps.
--Ça devait être assez drôle, de voir une cassette juchée sur sa bosse, dit le gros.
--Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous n'avez pas toujours habité cette paroisse; il me semble que je vous ai vue ailleurs.
--C'est possible, Monsieur, mais je ne vous remets plus.
Le bossu entra et reprit sa place à la table.
--C'est un huissier, dit-il; ces monstres-là, ne se font pas plus scrupule de déranger un homme qui dîne, que de saisir un débiteur qui ne paie pas. A propos, continua-t-il, vous qui parliez d'acheter une propriété, j'en fais vendre une belle, la semaine prochaine, à deux lieues et demie d'ici.
--Par le shérif? demanda le gros.
--Oui, et je suis certain qu'elle va se donner, car l'argent est rare. Pour moi, je vais la partir à 1,200 piastres pour couvrir mes frais, et, si quelqu'un met un trente sous de plus, il l'aura. C'est une terre qui vaut bien 2,000 à 2,500 piastres. C'est la ferme d'une veuve, la veuve Djos Letellier. Vous ne connaissez pas ça, vous autres: Djos! Djos! le pèlerin! le muet! fit le bossu avec une grimace amère, un chenapan qui a bien fait de se tuer lui-même, car le gredin!...
--Le muet? firent les deux vieillards.
--Oui, l'avez-vous connu?
--Diable! Et il vous avait fait du mal?
--Ça, c'est mon affaire. Il est mort, tant mieux pour lui! sa veuve vit encore, tant pis pour elle! Elle ira en pèlerinage à la bonne Sainte-Anne à son tour, si elle le veut, mais Ste. Anne ne lui rendra jamais sa terre.
Les deux vieillards gardaient le silence. Le bossu reprit. C'est une belle occasion, si vous voulez en profiter.
--Je vais continuer mon histoire, dit le gros vieillard, et vous jugerez après si nous sommes en état d'acheter des terres.
--C'est bien, continuez.
--Donc, ajouta-t-il, la porte du restaurant s'ouvre tout-à-coup et une femme se précipite dans la maison:
--Eusèbe! Eusèbe! s'écrie-t-elle, pardon! je suis Caroline, ta femme, Caroline, ton amie d'autrefois! Je reconnais ma faute, je la regrette et reviens me jeter à tes genoux. Et, en disant cela, elle pleurait; mais elle restait debout. Nos amis que nous avions à souper avec nous, avaient des larmes plein les yeux: Que c'est consolant, dit l'un d'eux de voir un pareil retour à la vertu! Mon camarade et moi, nous nous mordions la langue pour nous faire pleurer, et nous avions envie de rire....
--C'est cela; la vérité m'oblige à dire que tu racontes avec une verve et une fidélité étonnantes, observa le grand.
--Fort bien dit le bossu.
--Asselin, reprit le conteur, regarda sa femme longtemps. Elle avait l'air bien peinée. On voyait qu'il était partagé entre l'envie de la renvoyer et le plaisir de la reprendre. A la fin, il s'écria avec une certaine émotion et en ouvrant les bras: Viens sur mon coeur! Je ne te reconnais point; mais je n'ai rien à y perdre!...
--C'est vrai comme vous êtes un honnête homme! glissa le grand.
--Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non! la manche de leur vareuse, car ils n'avaient pas de mouchoirs, et, nous nous mordions toujours la langue pour ne pas rire.... La soirée fut agréable, la nuit eut ses enchantements, mais le réveil fut terrible. Asselin ne trouva plus sa femme à ses côtés; nos amis étaient disparus, et nos rouleaux de billets roulaient grand train avec les voleurs....
--C'est vrai, comme vous êtes un honnête homme! reglissa le grand. Le bossu fit une grimace.
--Vraiment? fit-il tout étonné; ce n'était donc pas la femme d'Asselin?
--Et oui! et c'est parce que c'était sa femme que tout cela est arrivé, et aussi parce que nous avions trop parlé sur le bord du canal. Il n'est jamais bon de dire à ses amis les trésors que l'on possède....
--Et ils n'ont pas été arrêtés ces misérables?
--Impossible de les trouver. Vous comprenez, maintenant, qu'il ne nous est pas aisé d'acheter une propriété, nous fût-elle offerte pour la moitié de sa valeur. Ce que nous voulons, c'est l'aumône d'un gîte pour cette nuit, nous sommes fatigués et il se fait tard.
Le bossu secoua la tête et ne répondit rien.
--Nous serions fâchés de vous causer le moindre embarras, reprit le grand.
--C'est bien assez que Monsieur nous ait donné le souper, continua le gros, n'abusons point de sa bonté.
--Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus gaiement, mais, il faut que je sorte ce soir, et il ne serait pas convenable de laisser avec ma fille deux jeunesses comme vous.
Les étrangers ne parurent pas offensés de cette plaisanterie; ils partirent, après avoir payé leur souper par de nombreux remerciements, et le bossu, ayant attelé son cheval, se rendit à la concession St. Eustache, chez son ami Picounoc.
Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit, car elle ne voulait pas le rencontrer. Il prit à peine le temps d'attacher son cheval à la porte, et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna après elle. Elle arrivait chez la veuve Letellier et marchait vite, espérant de pouvoir entrer avant d'être rejointe.
--Vous allez bien vite, Marguerite, on dirait que la peur vous donne des ailes, dit le bossu essoufflé, dès qu'il fut assez près de la jeune fille pour lui parler.
Marguerite, un peu confuse, se retourna vivement: Je n'ai pas peur, cependant dit-elle.
--Alors, c'est le désir de voir M. Victor?
--C'est que je suis pressée.
--Me permettez-vous de vous attendre?
--Vous attendrez peut-être un peu longtemps.
--Vous-êtes toujours impitoyable, Marguerite; je vous aime pourtant beaucoup.
--Vous avez tort.
--Vous voulez dire que vous me haïssez?
--Je ne dis pas cela. Vous savez bien que l'on n'aime pas qui l'on veut, ni quand on veut.
--Rêverie de poëtes.
--N'importe!
--Votre père désire que vous m'épousiez, Marguerite, et si vous aimez votre père, soumettez-vous à sa volonté.
--Il ne m'a jamais dicté d'ordre à ce sujet.
--Il vous en donnera.
--Je ne crois pas.
--J'en suis certain.
--Alors, tant pis pour lui et pour vous!
--Marguerite, votre père!... Je ne vous en dis pas davantage. Mais vous le verrez à vos genoux, s'il le faut, pour vous supplier de me donner votre main. Et, si vous refusez, vous l'avez dit: tant pis pour lui... et pour vous!
--Que voulez-vous dire, Monsieur?
--Que vous viendrez à moi quand vous m'aurez défendu d'aller à vous.
--Moi!
--Voulez-vous revenir chez vous?
--Non, Monsieur, pas à présent.
--C'est bien! au revoir.
Le bossu tourna les talons; il était furieux. Marguerite se rendit chez Noémie. Elle était comme abasourdie par la menace mystérieuse du bossu, mais peu à peu, dans la douce intimité de Victor, elle oublia le fâcheux prétendant. Ce fut le rayon du soleil après le grondement du tonnerre.
Picounoc et le bossu causèrent longtemps. Picounoc dit: Il faut que je fasse accroire à Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fâche et me fait perdre le fruit de vingt ans de travail. Tu comprends? sa mère en raffole et passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il lui a laissé entendre qu'elle ferait bien de convoler avec moi, mes affaires de coeur ont avancé de moitié. Ça va comme sur des roulettes.
--J'y consens, mais, fais attention. Si tu me trompes je te dénonce: Je révèle à Victor et à sa mère tout ce que tu as dit et fait contre eux, pour les ruiner dans leurs biens, et les plonger dans la misère.
Les deux amis se donnèrent une poignée de main.
Quand le bossu entra dans sa demeure de la rivière du Chêne, il la trouva dans un désordre complet. Il était évident qu'elle avait été mise à sac. Les tiroirs des bureaux et des commodes ouverts, les meubles renversés, le comptoir forcé, les lits éventrés, tout attestait le passage d'un voleur bien décidé à accomplir son oeuvre en conscience. Le bossu poussa un juron énorme:
--Robert! Charlot! canailles!... j'aurais dû m'en douter! Comment se fait-il que je ne vous aie pas devinés plus tôt?...
Puis, il appela Paméla, mais Paméla ne répondit point. Il la trouva liée solidement sur un lit, un bâillon entre les dents. La délivrer ne fut pas long.
--Ce sont eux, dit il, les misérables?
--Oui, dit Paméla en poussant un profond soupir, ce sont eux!
--Robert et Charlot?
--Charlot et Robert!
--Ils t'ont respectée au moins?
--Ils auraient dû, dans tous les cas...
--Tu chancelles! qu'est ce que cela veut dire?
--Les monstres! ils m'ont fait boire le vin comme l'iniquité....
--Comment? ils... et toi, tu n'as?...
--Oui! ils... et moi je n'ai!... que voulez-vous? une femme contre deux gros hommes?
--Est-ce qu'ils t'ont fait parler?
--Vous voyez bien qu'ils m'en ont empêché, plutôt....
--Je les rejoindrai!
X
LE LIÈVRE QUI COURT.
Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière Athabaska, s'enfoncèrent dans la forêt. Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de Baptiste son premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant il était fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et, enivrée par le succès, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le lac Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses bourreaux avec la résignation d'une victime que tout espoir a abandonnée. Il avait, pendant de longues années, été la terreur de plus d'une tribu indienne, car il s'était fait le vengeur des persécutés; et les Couteaux-jaunes, surtout, savaient la valeur de son bras et la finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la traîtresse qui s'était réfugiée chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui reprocher durement son intervention dans les affaires des deux tribus.
--Si tu avais permis au Hibou blanc de s'enfuir avec ma rivale, disait-elle, tu serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou tard, Iréma tombera entre nos mains.
Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'eût pas entendu, et, sa figure bronzée ne laissait rien paraître des émotions de son âme. Il priait dans son coeur, et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie en expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait bien voulu savoir qui était et d'où venait ce compatriote si fort et si redoutable; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur l'écrasait d'un regard de mépris.
Les indiens avaient marché pendant deux jours, chassant pour manger, entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les séparaient du lac Noir. Ils s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le regard embrassait une étendue immense, et, des guerriers faisaient sentinelles, car les Couteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et craignaient toujours quelque surprise. Pendant que la tribu, assise sur des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imagé, les chasses et les guerres du passé, ou forme, des projets pour l'avenir, une sentinelle amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien. Un cri sourd s'élève, les sauvages saisissent leurs carabines: Je suis le "Lièvre qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est la fille de ma soeur. Le "Lièvre qui court" est irrité de l'insulte que les Litchanrés ont faite à Naskarina, et il se venge.
La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il comprit que la vengeance de cet homme pouvait lui rendre Iréma.
--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de ta tribu? demanda-t-il?
--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort William après l'enlèvement d'Iréma, ou plutôt après son retour. Ils ont suivi la route des lacs, jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils ont côtoyée longtemps, puis enfin se sont dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, de là, ils se dirigent vers le fort Pierre à Calumet.
--Sont-ils plus nombreux que nous?
--Non; puis ils ont laissé à la tête du lac Winnipeg deux de nos meilleurs guerriers, Ours grognard et Castor d'argent.
--Pourquoi?
--Pour guider les canots de la robe noire jusqu'au grand lac des Esclaves.
--La robe noire! grommela le renégat, puisse-t-elle périr dans les rapides nombreux! Vient-elle seule? ajouta-t-il.
--Des femmes de la prière l'accompagnent.
--Des Soeurs de Charité!... c'est moi qui!... mais, comment te trouves-tu ici, toi?
--Le Lièvre qui court a l'oreille fine; il a entendu de loin les chants des Couteaux-jaunes, et il est venu, laissant les siens qui marchaient vite et se sauvaient.
Le grand-trappeur était attaché au tronc d'un arbre. Les premières paroles du Litchanré lui causèrent de l'émoi, car il crut que le Hibou blanc allait être attaqué, et qui sait? battu peut-être. Alors, ce serait la liberté; mais il pencha la tête sur sa poitrine quand il apprit que ses amis se sauvaient.
--Doivent-ils s'arrêter au fort Pierre à Calumet? demanda le chef.
--Pas longtemps. Ils traverseront là la rivière et s'avanceront, en se tenant à une petite distance des bords, vers le fort Providence.
--Sont-ils loin?
--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.
--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous les atteindrons au point du jour. Ils n'arriverons pas tous au fort Providence!
Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi vers le nord. Ils n'étaient plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappeur, et, cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet homme mystérieux qui courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystère ou l'étrange, c'est dans ces régions lointaines et solitaires, au milieu de ces forêts vieilles comme le monde, où les hommes passent de temps en temps, sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui réussissent à se faire craindre ou aimer par les peuplades fanfaronnes ou défiantes, sont les véritables rois de ces solitudes. Le grand-trappeur était l'un de ces rois; mais il venait de tomber. Il paraissait bien faible maintenant et servait de jouet à ses ennemis. Il passait, enchaîné, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants de liberté, qui avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace, ou les lacs du midi.
La nuit achevait son cours et le jour allait paraître quand le Hibou blanc ordonna, pour la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher sur le sol pour écouter les bruits lointains, et tâcher de découvrir la piste des Flancs de chiens. Le premier, le Lièvre qui court se releva joyeux.
--Je les entends! je les entends!
--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!
--Marchons! cria le chef.
Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. Le grand-trappeur, les mains derrière le dos, mais les pieds libres, courait entouré de gardiens jaloux. Une heure s'était à peine écoulée, qu'une clameur formidable s'éleva, c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs ennemis. A cette clameur une autre plus puissante encore répondit; les Couteaux-jaunes, la carabine au bras, s'élancèrent les premiers. Les Litchanrés soutinrent l'attaque avec courage. Des deux côtés les femmes s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ libre aux combattants. Dès le commencement de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs ennemis le traître "Lièvre qui court." Il comprit l'acte infâme de son ancien ami: Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils assez traîtres pour combattre la tribu de leurs pères?
--Depuis que Kisastari est assez insensé pour mépriser les conseils de sa tribu et rechercher l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui! répliqua le "Lièvre qui court."
Au même instant les deux indiens, jetant leurs fusils, tirent, des pistolets de leur ceinture et s'élancent l'un sur l'autre. Les balles sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse des sapins, les deux guerriers s'approchent toujours et le feu roule bien nourri.
Le jeune chef est blessé, car le sang coule le long de son bras et jusque sur sa main; mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en apercevoir.
--Voyez-donc le sang d'un chien peureux! crie le Lièvre qui court, en se moquant du jeune chef.
Les autres guerriers se battaient toujours, et déjà plusieurs jonchaient le sol.
Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari dégaine son couteau et, d'un bond, se précipite sur son adversaire. Mais son pied s'embarrasse dans une branche et il tombe. Alors, le traître lève le bras pour le frapper.
--Arrête! s'écrie une femme, je l'aime!...
C'était Naskarina.
--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court, qu'il meure!
Disant cela, le Lièvre qui court presse la détente de son pistolet, mais Kisastari s'était levé: il fait un bond et déjoua la balle.
--Meurs donc toi-même, traître! dit-il. Et la lame luisante de son couteau, passant comme un éclair, vint se planter, vibrante, dans le tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et habile, avait à son tour trompé la mort. Alors Kisastari empoigne son ennemi par les flancs et une lutte ardente commence. Malheur à celui qui tombera! Les deux adversaires ressemblaient à deux dogues qui se tiennent par leurs crocs aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce d'échapper à l'étreinte et de saisir le manche de son poignard, mais le jeune chef le serre comme un étau, et le pousse peu à peu vers le sapin ou tremble encore sa fine lame. Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent sous lui, la sueur l'inonde, il voit un nuage passer devant ses yeux.
--Au secours! à moi! crie-t-il.
Au même instant il touchait le tronc du sapin. Il se sentit tout à coup libre. Kisastari l'avait laissé pour reprendre son couteau fixé dans l'arbre.
--Partie égale! dit Kisastari, défends-toi! je t'ouvre le ventre! Et, disant cela, il lève son terrible couteau. Mais tout à coup il pousse une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous des lâches!... Et il tombe la face contre terre. Il venait d'être frappé par derrière.
--Il ne mourra pas seul, s'écrie une voix de femme.
Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son tour en poussant une plainte amère.
--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant une lame sanglante. C'est moi qui te venge, ô mon Kisastari....
A cette voix connue le jeune chef sourit.
--Iréma! Iréma! s'écrie le Hibou-blanc qui vient de frapper Kisastari, tu es ma prisonnière.
--Viens donc! Et elle brandissait son arme.
--Désarmez-la, vous autres, commande le vieux chef.
Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers se précipitent sur elle et lui arrachent le couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, voyant leur jeune chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent point. Ils étaient satisfaits de leur besogne.
Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux s'étaient remplis de larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une défaite, car le vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait plus dans son chemin.
Les Litchanrés comptaient deux morts, et les Couteaux-jaunes, trois. Il y avait un bon nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était le comble des voeux du vieux chef. Il n'avait jamais ambitionné un plus beau triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent ensevelis sous des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes reprirent leur marche vers le lac Noir.
XI
LA MÈRE LABOURIQUE
Robert et Charlot--car c'étaient bien nos bandits d'autrefois--disparurent comme ils étaient venus, à l'insu de tout le monde. Cela n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les avoir vus passer; mais le signalement des uns ne répondait point au signalement des autres, et ne servait qu'à dépister les recherches. Le bossu, qui avait pris le goût des richesses, et même était devenu passablement avare, en courtisant la fortune, avait perdu le sommeil depuis la visite malencontreuse des deux compères. Pourtant, il ne s'était vu dépouiller que d'une somme assez mince, et les voleurs firent comprendre, par le désordre qu'ils laissèrent derrière eux, que leur avidité n'avait pas été aussi heureuse que grande. Le bossu ne gardait chez lui que peu d'argent: il prêtait, comme je l'ai dit, à courte échéance et à gros intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long terme, mais il n'y perdait rien, et c'était quand un motif étranger s'ajoutait à l'avarice, son motif habituel. Ainsi, à la demande de Picounoc, dont il aimait la fille Marguerite, il avait avancé à la veuve Letellier tout l'argent nécessaire pour payer l'instruction de son enfant.
Picounoc ne ressentit pas de chagrin du petit malheur arrivé à son ami; d'abord parce qu'il se réjouissait ordinairement des adversités des autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait là un prétexte de plus pour faire vendre la terre de Noémie.
Robert et Charlot étaient descendus à Québec, car on se cache plus facilement à la ville qu'à la campagne: la foule est discrète comme la solitude. Ils longent le côté nord de la rue Champlain et se dirigent vers une maison à deux étages, sale et moussue, où mes lecteurs sont entrés, il y a plus de vingt ans, à la suite de Djos, du charlatan, des gens de cage et des voleurs. C'est encore la même maison, mais avec vingt ans de plus sur le pignon; elle est plus sombre encore qu'autrefois et s'identifie, en quelque sorte, avec le rocher noir qui la domine et l'écrase de ses trois cent cinquante pieds de hauteur. Les habitués d'autrefois sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère Labourique n'est plus derrière le comptoir; elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de la fenêtre, et s'amuse à regarder les passants. La Louise, plus jaune, si c'est possible, que dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a trouvé un mari, l'a perdu--temporairement--et elle fait un glorieux veuvage.
Robert et Chariot entrent en riant.
--Qu'y a-t-il de si drôle? demanda la Louise.
--Batiscan! dit Charlot, on ne fait pas de rencontre comme celle-là tous les jours.
--Non, Seigneur! dit Robert.
--Quelle rencontre? demande la Louise.
--On te contera cela; rien de plus singulier. C'est un des plus beaux tours du hasard.
--Oui, Seigneur! affirme Robert.
--Qu'est-ce que c'est donc, la Louise? fait la vieille d'une voix saccadée.
--Un peu plus tard, mère Labourique, on vous dira tout. Pour le moment on a autre chose à faire.
--Plus tard! plus tard! Je ne suis pas jeune, moi, pour attendre ainsi: j'ai quatre-vingts sonnés, oui!
--Eh bien! la mère, on arrive de Lotbinière, Robert et moi, dit Charlot, manière de se graisser la patte chez les campagnards.
--Ah! ah! vous venez de Lotbinière! cela me rappelle ce pauvre Saint-Pierre.... Mon, Dieu! je l'ai bien regretté, le brave homme!... Il me semble que sa mort a porté malheur à notre maison. Depuis, les affaires n'ont pas bien marché... non, non!...
--Vous souvenez-vous d'un grand jeune homme à la voix nasillarde qu'on appelait Picounoc?
--Ma foi! non, je ne me souviens pas de lui.... Est-ce qu'il venait ici?
--Et oui, mère, reprit vivement la Louise: je me le remets bien, moi! La gaillard, il buvait sec....
--Eh bien! reprit Chariot, ce fripon-là est aujourd'hui l'un des habitants les plus à l'aise de Lotbinière.
--Vous ne le direz plus! exclama la Louise.
--Et vous l'avez dégraissé? repartit en riant la vieille aubergiste.
--Vous ne l'avez pas tué, j'espère, demanda la Louise un peu anxieuse.
--Tué? allons donc, on est plus humain que ça. Du reste, il ne s'agit pas de Picounoc, mais d'un farceur que vous avez bien connu.
--J'en ai tant connu de farceurs, observa la vieille.
--Vous vous souvenez de Paméla?
--Paméla Racette? demanda la Louise.
--Justement la soeur de notre ex-associé que le diable a emporté, je crois, vingt ans trop tôt.
--Eh bien?
--Eh bien! elle est au service d'un riche marchand de Lotbinière.
--Pas possible?
--Pas possible si vous voulez, mais elle y est, quand même, balayant la place, faisant la soupe, et brassant la paillasse comme... une femme de qualité, tous les jours que le bon Dieu amène.
--Cette pauvre Paméla! que j'aimerais à la voir! dit la Louise en poussant un gros soupir. Lui avez-vous parlé de moi?
--Ma foi! nous n'y avons pas songé.
--Nous avions beaucoup à faire et peu de temps à notre disposition, ajouta Robert.
La vieille éclata de rire tout à coup, et, se penchant dans la fenêtre, parut s'intéresser vivement à une scène de la rue.
--Qu'y a-t-il donc de si drôle, mère?
--C'est un bossu... ah! que c'est drôle!... Un Monsieur encore!... habillé sur le fin! Il s'est penché pour ramasser une pierre et faire peur aux gamins, je suppose, mais je t'en fiche! un des gamins s'est mis à cheval sur la bosse, au grand amusement de la foule.
En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs s'approchèrent de la fenêtre: C'est lui! s'écrièrent-ils à la fois.
Ils se regardèrent un moment pour s'interroger.
--Ne nous montrons pas, dit Robert, il est plus fort que nous, et il a pour lui le droit.
--Bah! s'il nous menace, nous le dénoncerons.
--C'est vrai, mais cachons-nous, c'est plus prudent.
--Et, si Paméla nous avait trompés?
--Si quelqu'un s'informe de nous, dit Charlot aux deux femmes, dites que vous ne nous connaissez point.
--Vous vous sauvez? demanda la vieille.
--Le bossu nous dérange un peu, la mère, n'importe, nous vous conterons notre voyage un autre jour. Et ils sortirent.
Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme bien élevé; mais la colère animait encore son visage, et sa parole était brève et saccadée.
--Est-ce qu'il n'y a pas de police ici, que les gens sont attaqués en plein midi par la valetaille des rues?
--La police, Monsieur, répondit la vieille, elle se cache ou se sauve quand on l'appelle, comme le chien de M. Nivelle... ah! ce n'était pas comme cela de notre temps!
--Vous ne vieillissez pas, mère Labourique, vous êtes fraîche comme à cinquante ans.
--Ah! pardon, Monsieur, je ne vaux pas grand'chose maintenant, je m'aperçois bien que je m'en vais... mes jambes sont paralysées et je passe ma vie dans ce fauteuil, c'est bien ennuyeux, allez! et j'ai hâte d'aller dans un monde meilleur....
--Vous l'avez bien mérité la mère.
--J'ai fait mon possible....
Le bossu avait envie de rire. Il demanda à la femme qui était au comptoir, si elle était bien Louise, et but un verre de gin pour se donner du ton. Louise répondit qu'elle était bien elle-même, mais que les chagrins de toutes sortes la rendaient méconnaissable.
--Je ne me rappelle pas de vous, Monsieur, ajouta-t-elle, est-ce que vous êtes venu ici, déjà?
--Quelquefois, mais vous pouvez bien m'avoir oublié, il y a bien longtemps. J'étais tout jeune alors. C'est au bon temps de Robert, de Charlot, du docteur au sirop de la vie éternelle.
--Et du vieux chef? ajouta Louise, je me souviens de ce temps-là et de ces gens aussi. C'est étonnant que je vous aie oublié.
--Cela ne m'étonne pas du tout moi. Plusieurs de ces pauvres diables ont mal fini. Racette et le docteur au sirop ont goûté du pénitencier.
--Pas longtemps. Ils se sont évadés en tuant leur gardien.
--Vraiment! Et les a-t-on pincés?
--Nous n'avons plus entendu parler d'eux. C'étaient deux fins matois, allez!
--Et Charlot? et Robert?
La Louise hésitait. La vieille répondit: Ah! Seigneur! il y a longtemps qu'ils ont déguerpi et gagné les lignes.
--Toujours prudente, la mère, dit le bossu! Ils seront contents de vous, quand je leur dirai cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y être, puisqu'ils m'y ont donné rendez-vous.
--Ils vous ont donné rendez-vous ici?
--Ici même, chez la mère Labourique.
--Et pourquoi?
--Ah! secret d'état.... Ils arrivent de Lotbinière, vous le savez peut-être, peut-être l'ignorez-vous. Nous nous sommes rencontrés là; leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les ai reconnus les vieux de la vieille, et, je leur ai mis en main la plus jolie affaire du monde. Ils m'ont juré leurs grands dieux qu'ils seraient reconnaissants, et....
--Je comprends, dit la vieille.... Je comprends! s'ils vous ont promis quelque chose, vous l'aurez, soyez-en sûr....
--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici?
--Je n'en sais rien, monsieur.
--Ils ne sont pas encore passé les lignes? demanda-t-il d'un air moqueur.
--La mère a perdu la carte, reprit la Louise, qui voulait racheter le faux pas de la vieille, n'allez pas vous fier à ce qu'elle dit. Robert et Charlot ne sont pas venus ici depuis dix ans.
--La mère Labourique d'aujourd'hui jase aussi bien que la mère Labourique d'il y a vingt ans. Elle s'est défiée de moi d'abord, et elle a agi avec prudence, ensuite, elle s'est montrée franche et a eu raison, car je sais que Robert et Charlot sont ici à Québec et qu'ils ont l'habitude de venir dans cette maison.
Vous vous trompez, Monsieur, et vous ne les verrez jamais dans notre maison.
--Est-ce un défi?
--C'est un défi facile à jeter, puisqu'ils nous sont tous deux devenus presque étrangers.
--Vous voulez les cacher?
--Pourquoi?
--Parce qu'ils sont des voleurs!
--Et nous faisons métier de cacher les voleurs, je suppose?
--Depuis trente ans.
--Vous êtes un lâche et un menteur!... Accuser ainsi deux femmes honnêtes comme ma mère et moi! oh! c'est infâme!
--Tout doux, la Louise... ta vertu n'est pas si farouche que ça!...
--Votre impertinence serait moins grande si vous vous adressiez à un homme... misérable bossu que vous êtes!...
--J'en jure Dieu, s'écria le bossu piqué au vif, je démolirai votre sale boutique et je trouverai bien les rats qui s'y cachent!
Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il pensait à Marguerite; mais Marguerite pensait au jeune Victor, et elle pleurait en pensant à lui. Voici pourquoi: Picounoc était revenu de l'ouvrage soucieux et morose. Il ne soupa que légèrement. Marguerite lui demanda la cause de cette tristesse et de ce manque d'appétit:
--Pauvre enfant, dit-il, c'est, vois-tu, que je voudrais te rendre heureuse, et tu ne le veux pas...
--Comment! petit père, il me semble que...
--Tu ne veux pas épouser M. Chèvrefils.
--Il est vieux, bossu, avare, jaloux!... et vous croyez qu'il me rendrait heureuse?...
--Il t'aime et il est riche, cela suffit...
--Je ne l'aime pas, moi.
--Caprice d'enfant...
--Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui? vous me disiez, dernièrement, que Victor m'aimait et que vous en étiez aise.
--J'ai compris que tu ne pouvais pas devenir la femme d'un avocat, et puis je ne veux pas me séparer de toi.
--Mais si j'épousais M. Chèvrefils?
[Carence d'impression]rais souvent, souvent...
--Vous viendrez me voir à Québec, et l'été, je passerai la vacance ici.
--Tu sais, Marguerite, qu'une fille qui se marie malgré son père est rarement heureuse.
--Je ne me marierai pas malgré vous.
--Tu épouseras donc M. Chèvrefils.
--Jamais! je resterai fille plutôt. Vous voulez m'avoir auprès de vous, vous m'aurez ainsi tant que vous voudrez.
--Marguerite, tu ne sais pas comme...
--Mon père, je ne vous comprends pas!...
--Ne me demande pas la raison de mon insistance, je t'en prie, mais, obéis, et Dieu te bénira...
--Je hais cet homme...
--Il est puissant et peut nous faire du mal.
--Mon père, nous avons le coeur droit. Dieu est avec nous, qu'avons-nous à craindre?
--Marguerite!...
--Mon père!
--Je t'en supplie!...
--Ma conscience s'y oppose.
--C'est un prétexte; il n'y a pas de mal en cela... c'est un prétexte pour rester insensible aux prières d'un père qui te chérit...
--Vous savez que je vous aime, mon père, eh bien! je resterai avec vous.
--Non!... il faut que tu te maries!
--Avec le bossu?
--Avec M. Chèvrefils!
Marguerite se voila la face de ses deux mains. Picounoc tomba à genoux devant elle.
--Marguerite, dit-il, aie pitié de moi!
Marguerite jeta ses bras autour du cou de son père et l'embrassa avec effusion, puis, fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans sa chambre.
--Le bossu me l'avait dit, que je verrais mon père à mes genoux... Mon Dieu! quel est ce mystère! il me glace d'épouvante.
Picounoc s'était laissé intimider par les menaces du bossu, et redoutait son indiscrétion. Père dénaturé, il aimait mieux sacrifier sa fille que renoncer à la possession de Noémie.
XII
LE JEU DES COUTEAUX
--My! my! what is it? s'écria John.
--Quid est tibi, quod fugisti?... ajouta l'ex-élève.
--Des cadavres! exclama Baptiste.
--Un massacre! répéta Félix.
John se pencha sur un des guerriers morts.
--Les Litchanrés se faire battre, dit-il.
--Je n'appelle pas ça se faire battre moi, dit l'ex-élève, ils se sont faits tuer raide.
--Les Couteaux-jaunes sont venus les surprendre ici, observa Baptiste, cela m'explique pourquoi ils ont dévié de leur route.
--C'est vrai, ajouta Félix, mais comment ont-ils pu deviner que leurs ennemis se trouvaient ici?
--Naskarina savait peut-être le chemin que prendrait sa tribu.
Tout en causant ils examinaient les cadavres.
--Le jeune chef! dit l'ex-élève.
--Le Lièvre qui court! reprit Félix.
--C'étaient deux amis, ils ont du tomber en semble, ajouta Baptiste.
--For sure! dit John.
--Donnons leur une sépulture commune, que les mêmes branches de sapins les recouvrent éternellement.
--Voici un amas de rameaux et de feuilles qui n'attendent que le moment d'être utiles, étendons-les comme un suaire sur nos amis défunts; mais, auparavant, réunissons les morts.
Et les quatre chasseurs couchèrent, côte à côte, les indiens qui avaient succombé dans le combat. Lorsqu'ils rangèrent le corps de Kisastari, la plaie que le couteau du Hibou-blanc lui avait faite dans le dos s'ouvrit; le sang coula et le mort poussa une plainte sourde. Un frisson courut dans les veines des quatre blancs, et pourtant ils n'étaient pas peureux. Ils se remirent aussitôt.
--Il n'est pas mort, dit l'ex-élève, vite! de l'eau et de la gomme de sapin.
Un moment après l'eau pure rafraîchissait les lèvres altérées du blessé et le baume du Canada commençait à cicatriser ses plaies. Les autres étaient bien morts. Ils furent ensevelis sous les rameaux. Les chasseurs, en enlevant l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient d'apercevoir, mirent à nu les cadavres des Couteaux-jaunes....
--Oh! oh! dirent-ils, il y a eu bataille en règle, et des morts de chaque côté. Nos amis se sont bien défendus, tant mieux! les branches leur seront plus légères.
--Que les corps des Couteaux-jaunes aient le sort réservé aux cadavres des Litchanrés! dit l'ex-élève, en enlevant la dernière branche.
--Oh yes, ajouta John.
--Qu'ils soient la pâture des loups et des corbeaux!
--Oh! yes!
--Et disons un pater et un ave pour les âmes de nos amis, dit Baptiste, en se mettant à genoux auprès des Litchanrés.
--Oh! yes! mais c'est moi pas dire, parceque c'est moi pas croire nécessaire, mais vous autres faire bien de prier.
--C'est ton affaire, John.
Et les trois chasseurs catholiques, à genoux près des cadavres des indiens, récitèrent avec dévotion un pater et un ave.
Kisastari avait repris connaissance. Ses amis résolurent de rester auprès de lui jusqu'à ce qu'il fut en état de marcher, et, quand ils le virent capable de tuer du gibier pour se nourrir, ils lui donnèrent une bonne provision de poudre et s'éloignèrent.
Les Couteaux-jaunes s'avançaient lentement et joyeusement vers le lac Noir. Le Hibou blanc poursuivait de ses assiduités la belle Iréma qui demeurait insensible et inconsolable.
--Jamais Iréma ne pourra aimer, disait-elle, celui qui a tué son fiancé.
--Si tu ne m'aimes pas de bon gré, tu m'aimeras de force.
--Iréma n'a pas peur des tourments, ni de la mort. Elle sera heureuse de souffrir et de mourir pour Kisastari son époux.
--Ne prononce jamais ce nom devant moi!
--Kisastari! c'est le nom que j'aime.
--Le Hibou blanc se vengera....
--Le Hibou blanc n'est pas un véritable indien, et il a peur des tortures....
Comme le grand-trappeur, Iréma avait les mains enchaînées--car on la savait capable de s'enfuir seule à travers la forêt. Souvent elle regardait le visage pâle qui l'avait sauvée, et elle eut donné sa vie pour lui rendre la liberté. Quand les deux prisonniers se rencontraient, ils échangeaient de tristes et éloquents regards.
La troupe atteignit le lac Noir, et elle fit retentir de ses cris de joie les ondes solitaires et les bois mystérieux. Les danses et les chants durèrent tout un jour. Les jeunes guerriers, vers le soir, s'approchèrent du vieux chef en lui dirent:
--Tu nous as promis que les réjouissances se termineraient par la mort de notre vieil ennemi, le grand-trappeur, eh bien! nos jambes sont fatiguées de danser, nos voix sont lasses de chanter, et nous voulons nous reposer bientôt.
--Vos bras sont-ils aussi fatigués? demanda le Hibou blanc.
--Non:
--Vos couteaux sont-ils bien aiguisés?
--Oui!
--Et bien! attachez à un tronc d'arbre le grand chef, et lancez-lui vos couteaux dans le coeur, à vingt pas de distance.... On verra lequel de vous est le plus habile.
Une clameur joyeuse suivit les paroles du chef, et le grand-trappeur fut attaché au tronc d'un sapin. Il ne tremblait pas. Les jeunes gens se placèrent en rang à vingt pas. Les femmes regardaient avec curiosité. L'une d'elles pleurait: c'était Iréma. Le sort avait désigné l'ordre dans lequel on devait tirer. Le premier qui s'arma du couteau fut le Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante et dit en souriant:
--Vous autres, vous ne frapperez qu'un cadavre.
Alors il visa, d'un oeil perçant au coeur du grand-trappeur leva le bras lentement et, toujours l'oeil fixé sur le prisonnier, il lança l'arme sifflante.
--Nul! c'est nul! à recommencer, s'écria-t-il furieux, on m'a touché le bras.
Le couteau n'avait déchiré que le gilet du prisonnier.
--Arrête! s'était écrié Naskarina, j'ai une parole à confier au chef. Et, disant cela, elle avait saisi le bras de l'indien.
--Pourquoi troubles-tu la fête, Naskarina? dit le Hibou blanc avec une légère aigreur.
--Iréma pleure, vois-tu? elle est affligée de la mort du grand-trappeur, eh bien! chef, c'est à toi de profiter des dispositions où elle se trouve. N'aimes-tu pas mieux avoir l'amour de cette femme que la mort de cet homme...
--Je ne te comprends pas bien, Naskarina.
--Ecoute--elle parlait bas--dis à Iréma que tu donneras la liberté au grand-trappeur si elle veux t'aimer.
--Naskarina, tu as de l'esprit.
--Et puis, si tu veux tuer cet homme, fais le suivre ou surprendre.
--Naskarina, merci!
Il commanda aux guerriers de suspendre leur terrible jeu de couteaux, et il se dirigea vers Iréma. Le grand-trappeur ne savait que penser, mais il était loin d'espérer la délivrance. Iréma, remplie de reconnaissance envers le grand-trappeur, consentit à se sacrifier pour le sauver.
--Je serai votre femme, dit-elle, mais pas avant que la robe noire nous unisse....
--La robe noire est bien loin....
--Nous irons ensemble, et nous marcherons tout un mois s'il le faut.
--C'est bien long, Iréma.
--Je puis bien sacrifier ma vie pour sauver un homme qui m'a fait du bien, mais il ne m'est pas permis de sacrifier mon âme; et, si tu ne veux pas attendre, chef, ordonne à tes guerriers de continuer leur jeu meurtrier... tu ne m'auras jamais pour femme....
--Et si je le sauve!
--Si tu le sauves, Iréma sera ta femme, elle le jure, et elle est capable de tenir sa parole.
--Je crois à ta parole et tu es libre.
En disant ces mots il fit tomber les liens qui enchaînaient les mains de la belle indienne. Ses guerriers, surpris, se regardaient entre eux et commençaient à murmurer.
--Le Hibou blanc nous trahit; risqua l'un d'eux....
--C'est un étranger; les Couteaux-jaunes ont eu tort de se fier à lui, dit un autre.
--C'est une honte pour nous!
Le vieux chef s'avança au milieu d'eux: Depuis que je suis avec vous, dit-il, vous n'avez pas été bafoués par vos ennemis, et vous les avez souvent vaincus. Quand j'étais jongleur, je vous prédisais votre bonne fortune et vos triomphes, depuis que je suis devenu le premier de la tribu que j'avais adoptée, ai-je jamais trahi mes compagnons ou failli à ma tâche? Vous devez donc avoir confiance en moi, et croire que tout ce que j'ordonne est pour la gloire et le bien de la tribu. Je veux une femme; et celle que je veux, c'est Iréma, la fiancée de Kisastari que vous avez tué. Elle ne sera ma femme qu'à une condition. C'est que je rende la liberté au grand-trappeur.... Le voulez-vous?
Un frémissement s'empara des indiens attentifs: Rendre la liberté au grand-trappeur! s'écrièrent-ils stupéfaits.
--Si vous ne le voulez pas, je me soumettrai, car le vieux chef aime mieux sa tribu qu'il ne s'aime lui-même....
--Le Hibou blanc est avec nous depuis autant de lunes qu'il y a de branches à cet arbre, et il nous a toujours été dévoué, qu'il fasse donc selon ses désirs! s'écria l'un des indiens.
--Eh bien! mes enfants, reprit le chef, d'une façon câline, et parlant bas pour n'être pas entendu des autres, consolez-vous, tout ne sera pas perdu, le grand chef ne nous échappera pas. Il sera mis en liberté, mais vous allez l'attendre sous les bois. Que dix d'entre vous s'élancent dans la forêt, du côté du soleil, je vais le renvoyer par là.
Aussitôt dix des plus agiles disparurent sans bruit.
Le grand-trappeur avait bien vu qu'il se tramait quelque nouveau complot; mais il n'avait rien entendu, et toujours il supposait que l'on s'évertuait à trouver un genre de mort digne du mal qu'il avait causé. Quelques heures s'écoulèrent avant que le Hibou blanc s'approchât de lui; heures d'angoisses et d'agonie que celui qui va mourir peut seul comprendre.
--Frère, dit le Hibou blanc.
--Moi, ton frère! vil renégat, jamais!
Le vieux chef eut un mouvement de colère, mais la pensée d'Iréma lui rendit le calme.
--Compatriote, dit-il en français, tu me crois plus méchant que je suis, je t'offre la liberté.
--La liberté! dis-tu, mais à quel prix?
--Pars! tu es libre. Et il coupa, d'un coup de couteau, les liens qui l'attachaient à l'arbre. Le grand-trappeur eut envie de se jeter sur lui et de l'étrangler. Plusieurs indiens arrivèrent armés de fusil.
--Pars, dit le vieux chef, va-t-en de ce côté--il montrait le bois--éloigne-toi vite, car nous ne voulons plus te revoir. Si tu suis les bords du lac, tu seras tué, car mes guerriers sont là qui t'attendent.
--Et de ce côté, demanda le grand-trappeur il n'y a personne qui me guette pour me tuer? dit-il avec ironie.
--Personne! répondit le traître Hibou blanc.
--Mourir pour mourir, pensa le prisonnier, il vaut mieux être tué par une balle que servir de jouet et de cible aux couteaux de ces chiens.
--Donne-moi un fusil, de la poudre et du plomb! demanda-t-il.
On lui donna ce qu'il voulait.
--Au revoir, dit-il, et il s'élança, libre comme l'oiseau, dans la forêt qu'il aimait tant.
Le Hibou-blanc sourit en le voyant partir, et s'approcha d'Iréma.
--J'ai tenu parole, tu vois comme je t'aime.
--Iréma ne t'aime point, mais elle tiendra sa parole aussi bien que toi.
Le grand-trappeur s'arrêta bientôt et se mit à genoux. Pendant longtemps il pria. De quelque côté qu'il put aller il s'attendait à être assassiné, car il connaissait la perfidie des Couteaux jaunes et de leur chef blanc, le renégat. Il marcha avec toutes les précautions possibles, et souvent il mit son oreille contre le sol pour percevoir les sons et découvrir le passage de quelque voyageur. Il se serait bien caché, mais il fallait ne pas mourir de faim, et, alors faire la chasse et probablement se trahir.
Les dix indiens s'étaient arrêtés à une courte distance, et formaient un cordon comme les tirailleurs qui se dispersent sur le champ de bataille. Ils guettaient, attentifs, épiant tous les bruits de la forêt. Tout à coup l'un d'eux entendit le bruit des rameaux qui craquaient sous des pieds pesants. Il tressaillit et s'assura, que son fusil était bien chargé. Mais le bruit s'éteignit peu à peu, puis il se fit entendre dans une autre direction:--C'est le diable que cet homme, pensait-il, il court avec la rapidité d'un cerf... mais il ne nous trompera pas. Plusieurs des indiens entendaient le bruit et tenaient en eux-mêmes le même langage. Le premier qui avait été mis en éveil, oubliait, petit à petit, en songeant à sa belle sans doute, la glorieuse mission qu'il avait à remplir, quand il fut tiré de sa rêverie par un murmure, et un violent froissement de feuilles sèches: Il est passé! le misérable, cria-t-il. Et, se levant, il fit par accident tomber la gâchette de son fusil. Le coup partit et la forêt résonna au loin. Alors un homme robuste et grand se cacha derrière une souche noire et, là, il attendit quelques instants pour voir d'où venait le danger. C'était le grand-trappeur. L'indien maladroit rechargea sa carabine et se tint debout. Le fugitif ne pouvait pas le voir. Les autres indiens crurent le grand-trappeur mort, et ils accoururent. Se voyant cerné--car des pas précipités résonnaient de toutes parts autour de lui--le grand-trappeur se leva pour fuir. L'indien qui venait de recharger sa carabine l'aperçut. Il eut un éclat de joie dans les yeux, épaula son arme et... tomba mort. Le grand chef fuyait, il ne le vit point tomber. Trois autres arrivèrent essoufflés, haletants, mais la figure souriante....
--Est-il mort? se demandèrent-ils?
--Oh! yes! et toi, mourir aussi, dit une voix étrange.
Et, au même instant, l'indien tomba frappé par une balle....
--Accipe ballam meam! cria une autre voix. Et un troisième indien tomba.
--A moi l'autre! à moi l'autre! dit Baptiste; mais le quatrième se sauvait; une balle lui écorcha le bras en passant. Les autres indiens qui accouraient aussi s'arrêtèrent au bruit de la fusillade. La peur les saisit, vaillants loin du danger, toujours prêts à assassiner leur ennemi confiant, ils ne s'exposaient guère sans nécessité et isolément. Ils revinrent au lac Noir.
Le blessé les suivit de près. Le vieux chef était dans une inquiétude extraordinaire. L'écho avait apporté le bruit des détonations des armes à feu, et il était facile de conclure qu'un engagement avait eu lieu entre les indiens et quelques ennemis. Peut-être aussi que le grand chef, blessé d'abord, s'était défendu longtemps avant de tomber; peut-être étaient-ce ces quelques chasseurs canadiens laissés à l'embouchure de la rivière Claire, il y avait quelques jours. Cette réflexion était la plus juste. Et le blessé dissipa tout doute à ce sujet, car il avait entendu l'anglais de John, et le latin de l'ex-élève, et de plus, la balle de Baptiste l'avait richement effleuré. Le Hibou blanc venait de passer de la joie à la colère et de la confiance à la peur.
--Et le grand-trappeur est-il encore vivant? demanda-t-il au blessé.
--Le grand-trappeur doit être mort. Il n'était pas avec les autres chasseurs. Il s'est sauvé dans la direction de la rivière Athabaska et plusieurs balles l'ont suivi....
--L'ont-elles atteint?
--Oh! Oui... je le crois, je l'ai vu tomber... c'est alors qu'avertis par mon coup de feu, les blancs sont accourus et m'ont attaqué. C'eût été folie de lutter contre plusieurs, je suis revenu.
La vérité était légèrement altérée, mais ce récit, fort vraisemblable, valut à l'indien perfide de chaudes marques de sympathie.
--Levons le camp, ordonna le chef, et marchons vers le grand lac des Esclaves.
XIII
POINT DE PORTE DE DERRIERE.
Quelques jours après le voyage de Robert et de Charlot à Lotbinière, et leur visite par trop intéressée au marchand bossu, un Monsieur Gagnon, barbe grise, figure insignifiante, vint s'installer avec sa femme, une vieille laide, mais alerte et pimpante, et une servante bonne enfant, dans une maison du voisinage, qu'il acheta et paya comptant--Chose assez rare pour être signalée, d'autant plus qu'à la maison attenait une fort belle terre. Le bossu flairant une bonne pratique, alla présenter ses hommages à la dame nouvelle, et, bientôt la plus étroite amitié lia les deux maisons. Si Madame Gagnon ne se fût pas révélée, en même temps, si dévote, on eût pu craindre le jeu des mauvaises langues, car les visites du bossu devinrent bien fréquentes, et Madame allait acheter souvent. Elle achetait sans doute peu à la fois. Le mari passait pour un bonhomme, un de ces hommes commodes qui ferment les yeux pour ne pas voir. Mais qu'avait-il besoin de regarder? Madame se faisait conduire si souvent à l'église, et puis, elle était dans la soixantaine!
Victor Letellier avait été douloureusement surpris de voir l'indigence dans la maison de sa mère. A sa dernière vacance encore, il avait trouvé la demeure modeste enveloppée dans une atmosphère de paix et de félicité. Tout lui avait souri comme autrefois: les arbres feuillus et les fleurs du jardin, le seuil antique et le foyer solitaire. Le pain n'avait pas manqué sur la table, ni la gaîté dans le coeur de sa mère. C'est peut-être que l'écolier, que l'étudiant, fatigué des murs du collège qu'il ne peut franchir impunément, altéré de soleil, d'air et de liberté, se plaît, dans son exaltation, à revêtir, comme d'un nimbe lumineux, tous les objets qu'il a regrettés longtemps, et longtemps évoqués dans ses rêves. Depuis plusieurs années, en effet, la maison de la veuve Letellier s'en allait en ruine. Un contrevent était tombé, et le gond de fer rouillé qui le soutenait depuis vingt ans n'avait pas été remplacé par un gond neuf; le pignon dépeinturé laissait voir, comme une tache honteuse, sa petite fenêtre brisée, où les chapeaux de paille remplaçaient les vitres; le perron devenu poussière sous la pluie et les pieds, se voyait remplacé par une bûche de merisier mal écarrie. Les bardeaux de la couverture se garnissaient d'une mousse verdâtre. Le lambris du carré, blanchi à la chaux autrefois, avait pris une teinte grise et sombre sous l'action de la pluie. La grange ne se portait pas mieux, et, sans de forts étais qui la soutenaient encore, le vent de nord-est qui souffle fort en cet endroit, l'eût couchée sur son vieux châssis en pourriture. La misère s'échappait par tous les ais, par toutes les pièces, et cependant le jeune avocat ne venait que de l'apercevoir. Il en ressentit une profonde commotion. Tout son passé de joie et de lumière se perdit dans une ombre épaisse! il regretta d'avoir été heureux pendant que sa mère souffrait.
Un instant l'amour--ce baume divin auquel nul ne résiste--l'amour calma son chagrin et lui rendit le bonheur. Mais ici encore le calme présageait la tempête, le soleil annonçait l'orage. Marguerite, qu'il avait vue si rieuse et si aimante, était devenue tout à coup chagrine et presque sauvage. Elle semblait se trouver mal à l'aise devant lui, et paraissait le fuir. Un changement aussi prompt était inexplicable et portait le trouble dans son âme. Il était venu débordant d'ivresse et d'espérance, il allait repartir désespéré. Il était venu se reposer dans la solitude des champs, se distraire dans les plaisirs du village, avant d'entrer dans l'arène où chacun combat contre tous pour conquérir sa part des biens de la vie, et il allait, comme un coursier que l'on presse d'atteindre le but, continuer sans repos, sa marche difficile. Il lui tardait de rendre à sa bonne mère un peu de tout ce bien qu'elle lui avait fait; et, si la fortune tardait trop à venir, il trouverait, dans la maison de Picounoc, un refuge à cette femme aimée. Et même, n'était-ce pas là la voie la plus courte pour arriver à la félicité? Le mariage de Picounoc et de Noémie ne serait-il pas le gage de l'union de Victor et Marguerite?
--Oh! les jours sombres achèvent, et j'ai tort de me désespérer, se dit enfin le jeune avocat; encore quelques mois et, sans doute, l'allégresse rayonnera dans tous nos coeurs.
Avant de s'en retourner à Québec, Victor alla faire ses adieux à Marguerite. Il dissimula d'abord, sous un air d'indifférence et un ton badin, le chagrin dont il était rempli. Marguerite éprouva un long serrement de coeur en le voyant parler aussi gaîment de son départ.
--Ta pauvre mère va s'ennuyer, dit-elle....
--Je lui écrirai souvent....
--Viendras-tu cet hiver?
--Peut-être aux jours gras, si je gagne quelques dollars pour payer ma voiture.
--Papa va toujours à la ville pendant l'hiver, il se fera certainement un plaisir de t'emmener.
--Si tu m'aimes encore, dans ce temps-là, tu le chargeras de me voir... mais....
--Mais!... que veux dire ce mais?...
--L'autre jour, t'en souviens-tu? tu m'aimais beaucoup.
--Si je m'en souviens!
--Laisse-moi finir... Aujourd'hui, tu m'aimes un peu.
--Un peu! fit Marguerite avec reproche.
--Laisse-moi finir.
--Non, tu finis trop mal....
--Cet hiver, tu ne m'aimeras plus!...
Marguerite ne répondit pas, mais elle leva sur Victor un regard si doux, si plein de prière et d'amour, qu'il se sentit troublé jusqu'au fond du coeur.
--Marguerite, dit-il, pourquoi me regardes-tu ainsi?
--Victor, pourquoi parles-tu comme cela?
Et les deux jeunes gens se regardaient fixement, avec douceur, avec volupté. Peu à peu leurs yeux se remplirent de larmes, leurs mains se joignirent, un cri parti du coeur:
--Marguerite!
--Victor!
Picounoc parut. Le traître! se montrer dans un pareil moment! qu'il soit honni de tous les amoureux!
--Marguerite, Monsieur Chèvrefils, dit-il, en présentant le bossu. Le bossu suivait.
Picounoc ne savait pas Victor était là, dans un charmant tête-à-tête avec Marguerite. Il parut surpris, et le bossu fit une grimace éloquente. Marguerite s'avança vers lui:
--Je vous présente Monsieur Letellier.
--C'est-à-dire notre voisin, reprit Picounoc, moitié sérieux, moitié badin, le fils de la veuve Noémie que vous connaissez bien.
--Oh! c'est ce jeune homme que nous avons protégé? Je suis heureux de faire votre connaissance, Monsieur, dit-il au jeune avocat, en lui tendant la main.
--J'aurais voulu vous connaître plus tôt, Monsieur Chèvrefils, répondit Victor, j'aurais dû vous connaître plus tôt,... puisque de concert avec M. St. Pierre vous avez fait du bien à ma mère... et vous m'en avez fait à moi-même!...
--Bah! ne parlez pas de cela, je vous prie, c'est si peu de chose!
--Vous avez fait beaucoup, Monsieur, mais cependant, si votre générosité n'est pas satisfaite, il se présente une heureuse occasion de l'exercer encore.
Le bossu se sentit pris. Il balbutia pourtant:
--Que faudrait-il donc faire encore?
--Il faudrait ne pas faire vendre maintenant la terre de ma mère.
--C'est la nécessité, Monsieur. Le commerce a des exigences... ah! vous êtes neuf, vous ne connaissez pas encore les mauvais côtés de l'existence.
--C'est vrai, mon Victor, ajouta Picounoc; et ce serait mal juger M. Chèvrefils, que de le croire dur ou insensible, parce qu'il use de moyens extrêmes pour recouvrer son argent.
--Au reste, ajouta le bossu, si vous désirez parler affaires, Monsieur Letellier, je demeure à la rivière du Chêne, près du grand pont. Nous serons seuls, et les dames, par conséquent, ne s'ennuieront pas à nous entendre.
--Je m'intéresse beaucoup à madame Letellier, dit Marguerite, et vous pouvez parler d'elle en ma présence aussi longtemps qu'il vous plaira.
--Merci, Marguerite, dit Victor.
--Et un peu à Monsieur Letellier, n'est-ce pas? demanda le bossu en essayant de rire.
--Victor est mon ami d'enfance.
--Et je parie, Mademoiselle, que vous pourriez dire plus encore, si vous écoutiez votre coeur.
Marguerite eut envie de dire hautement: oui! mais elle songea à son père, et fit taire le cri de son âme. Victor était blessé du ton fendant qu'avait pris le marchand; il eut envie de répliquer de la même façon, mais la crainte d'être impoli ou de déplaire à Picounoc, retint sur ses lèvres toute parole offensante. Il reprit après quelques minutes, changeant de sujet:
--Vous avez été victime d'un vol? M. Chèvrefils?
--Oui, Monsieur, d'un vol considérable! Et vous comprenez que cela ne règle pas mes affaires, ne paie pas mes comptes.
--Et chasse un peu la bonne humeur, ajouta Victor en riant.
--C'est vrai! c'est vrai! il faut l'avouer.
--Vous n'avez pas retrouvé les voleurs?
--Je les ai suivis à la piste.
--Et ils sont arrêtés?
--Pas encore, mais ils le seront; je sais où les prendre; je connais leur cachette.
--Vraiment!
--Robert et Charlot sont les plus anciennes pratiques de la mère Labourique.
--La mère Labourique! exclama le jeune avocat, la mère Labourique, je connais ça! J'ai voulu voir de mes yeux le sale tripot dont j'ai tant de fois entendu parler. C'est là qu'autrefois une trame infâme avait été ourdie contre mon père, jeune encore, et sans expérience. Toute une société de brigands tenait là ses quartiers généraux et décrétait ses arrêts de mort contre ceux qui lui portaient ombrage. Mais mon père, grâce à Dieu, avait fini par triompher de ces misérables. L'un d'eux, s'il vit encore, doit se souvenir d'un coup de rame qui fit sa marque, un autre perdit un pied, un autre, le plus puni de tous....
Il s'arrêta soudain, et rougit comme un homme qui vient de dire une chose insensée. Il est maladroit de parler de corde dans la maison d'un pendu. Le jeune avocat s'efforça de racheter son imprudence en disant:
--Heureusement que les fils ne tiennent pas toujours de leurs pères!
Marguerite observa le trouble de son ami, et fut frappée de la manière inattendue dont il terminait cette sortie contre les bandits du temps passé. Elle ignorait, la pauvre enfant, que le chef de ces scélérats, celui dont la mort avait été si terrible, était son aïeul, le père de son père.
--Achève donc, Victor, dit-elle ingénument; je n'ai jamais entendu raconter cela, moi....
Picounoc lui imposa silence d'un regard et, quand il vit qu'elle ne comprenait qu'à demi:
--Il y a des choses, dit-il, que les jeunes filles ne doivent pas entendre.
Marguerite crut qu'elle avait manqué de réserve, et se retira toute confuse. Le bossu demeurait inflexible sous son masque de barbe noire. Cependant, il brûlait de ses yeux fauves le jeune homme imprudent.
--"L'Etoile" part vers midi, dit le jeune avocat, je n'ai que le temps d'embrasser ma mère en passant et de m'embarquer: Je vous dis adieu.
--Tu descends à Québec? Je croyais que tu passais un mois au moins avec, nous, dit Picounoc étonné....
--Ma mère est pauvre et je vais travailler pour la secourir.
--Ta mère ne manquera de rien, Victor, je te le jure, reste si tu veux.... Mais enfin c'est le devoir d'un bon fils de travailler pour ses parents.... Dieu te bénira, mon enfant, va, tu fais bien. Et il tendit la main au jeune avocat.
--Au revoir, M. Chèvrefils, dit Victor au bossu.
Le bossu lui serra la main d'un mouvement convulsif comme pour lui rompre les os.
--Est-ce l'amitié? demanda Victor.
--C'est pour vous remercier du souvenir que vous avez évoqué tout à l'heure.
--Le souvenir des brigands?
--Oui, j'ai connu votre père... je l'ai aimé... oh! beaucoup aimé. Ce brave Djos! c'est dommage qu'il soit mort si vite....
--Oui, Monsieur, c'est dommage, car les hommes honnêtes sont assez rares.
--Il est mort trop tôt; j'aurais bien aimé à le revoir. C'est un tour qu'il nous a joué, le gascon! partir si jeune et si vite!
Victor et Picounoc regardaient le bossu avec étonnement.
--Tu as connu Djos! demanda Picounoc.
--Je l'ai connu, bien sûr, et peut-être mieux que toi-même.
--Tu ne m'as jamais dit cela.
--Il y a bien des choses que je ne t'ai jamais dites.
--Où l'as tu connu?
--Où? un peu partout, que diable! Il a voyagé ce garçon, et moi, je ne suis pas resté les deux pieds dans un sabot.
--C'était un brave homme en effet, et, s'il n'eut eu ce moment de folie que vous savez, la jalousie....
--Le vertige! le vertige de l'amour, quoi! c'est quelque chose de dangereux.... Il avait pourtant une femme honnête et dévouée!
--Une belle et adorable femme! ajouta Picounoc avec passion.
--Que voulez-vous? reprit le bossu, la jalousie est le plus horrible des aveuglements, et le fruit défendu sera toujours le meilleur.
Victor expiait les paroles imprudentes qu'il avait dites tout à l'heure. A son tour il souffrait, et le souvenir que l'on évoquait lui était bien amer.
--J'ai pardonné, reprit Picounoc hypocritement; j'ai fait le bien pour le mal, Dieu le sait, cela me suffit. Ne parlons plus de cet homme, ni de ces choses.
--Parlez-en à votre aise, Messieurs, je m'en vais, dit froidement le jeune avocat.
Et il sortit. Marguerite le reconduisit jusque sur le seuil de la porte.
--Marguerite, dit-il, je n'aime pas ce bossu, une voix intérieure m'avertit de me défier de lui.
--Il passe cependant pour un honnête homme; sauf qu'il aime trop l'argent, paraît-il.
--Les hommes qui aiment trop l'argent sont bien dangereux.
--Comment cela?
--Parce que, pour avoir cet argent qu'ils convoitent, ils se font les instruments de toutes les passions, les complices de tous les crimes.
--Il a fait du bien à ta mère.
--Oui, mais afin de lui faire plus de mal; c'est le raffinement de la méchanceté. Je vois clair tout à coup. Cet homme a jeté son argent sur notre terre, comme on jette un filet. Il nous tient et ne nous lâchera que pour nous chasser de notre foyer.
--Si tu savais comme je le hais cet homme, et mon père veut que.... Picounoc et le bossu sortirent de la chambre voisine, ce qui empêcha Marguerite d'achever sa confidence.
Les amoureux sont perspicaces, Victor devina ce que Marguerite n'avait osé achever. Il jeta un regard inquiet sur la jeune fille.
--Je comprends tout... dit-il... ah! voilà pourquoi tu me recevais si froidement tantôt...
--Victor, on nous observe... je t'aime et je le déteste. Es-tu content?
--Marguerite, merci! au revoir! à bientôt!
Picounoc trouva un prétexte pour sortir et laisser seuls Marguerite et le bossu. La jeune fille eut voulu se voir ou plutôt le voir loin. Quoi de plus insupportable eu effet que les assiduités d'un homme que l'on hait? Le bossu se faisait beau autant que possible, prenait des airs câlins, multipliait les sourires agaçants et les regards de feu, tout cela en pure perte, Marguerite était toute ailleurs. Sa pensée voyait d'autres regards et d'autres sourires plus doux, une figure plus jeune, plus belle et plus noble.
--Vous ne m'aimez donc pas un peu, Marguerite? risqua enfin le bossu à bout de patience.
--Pas du tout, Monsieur.
--C'est franc, mais c'est dur.
--Et c'est vrai, ajouta la jeune fille.
--Vous m'aimerez plus tard, quand vous serez ma femme.
--Quand je serai votre femme?
--Oui. Il le faut, vous le savez.
--Je ne suis pas encore convaincue....
--Cependant vous avez vu votre père à vos genoux....
Marguerite, brusquement émue par cette parole, resta silencieuse.
--Je vous l'avais dit, ajouta le bossu. Je sais ce que fais, et j'obtiens toujours ce que je veux.
--Toujours?
--Oui, toujours, et, bien que vous ne m'aimiez pas, je vous aurai.
La froide ténacité de cet homme effrayait Marguerite.
--Qui êtes-vous donc, dit-elle, pour parler ainsi?
--Qui je suis? votre futur mari.
--A quand notre mariage? demanda-t-elle ironiquement.
--A bientôt, mademoiselle.
XIV
KISASTARI
L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient mis à la poursuite de leurs ennemis avec l'acharnement des loups qui ont trouvé la piste du troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas engager la lutte ouvertement avec eux et les battre quand ils seraient prévenus et préparés, mais ils espéraient les surprendre et peut-être, qui sait? délivrer leur ami, le grand-trappeur; les indiens passent si aisément et si vite de la crainte à l'insouciance, de la prudence à la témérité.
Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes en étaient venus aux mains, ils hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction prendre; car un parti de sauvages s'était dirigé vers la rivière Athabaska, et l'autre, vers le nord. Cependant, ayant examiné attentivement le gazon et les branches, sur le passage des deux tribus, ils trouvèrent celui-là plus foulé et celles-ci plus rompues du côté de la rivière. Ceux qui s'étaient dirigés par là avaient dû passer rapidement, sans prendre le temps de choisir les éclaircies et les endroits les plus favorables. Ils se sauvaient donc. Et les vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque leurs morts étaient restés en proie aux bêtes fauves. Kisastari ne put leur fournir aucun renseignement; il ne se souvenait que d'une chose: avoir été frappé par derrière. Et il eut donné beaucoup pour rencontrer le lâche qui l'avait ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les blancs; il était encore trop faible pour marcher vite. Au reste, il voulait, en chassant, pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs canadiens étaient pressés d'atteindre les Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez tôt pour sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, mais, à leur insu, car ils ne le virent point. Ils voulaient seulement appliquer la vieille loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils savaient que les Couteaux-jaunes étaient des assassins, ils savaient que le grand-trappeur ne devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, et ils étaient d'humeur à venger sur tous la mort d'un seul. Pour eux, tous les Couteaux-jaunes ne valaient pas un grand-trappeur. Ils poursuivirent les fuyards et arrivèrent sur les bords du lac noir. La tribu venait de ployer ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en allaient vers le nord, et les avirons fouettaient l'onde avec rapidité.
--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève, n'importe, nous les rejoindrons.
Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. Il crut que les Couteaux-jaunes l'enveloppaient dans un cercle qui allait se rétrécissant toujours, et, pour ne pas perdre toute chance, il se précipita au hasard, courant de toutes ses forces, pour tromper les balles et distancer les assassins. Quand les coups de feu eurent cessé de retentir, il s'arrêta. Un sourire de satisfaction passa sur sa noble figure, et sa pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait un étrange contentement de se savoir libre; il se contemplait avec une sorte de bonheur.
--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon évidente, car comment aurais-je pu éviter de pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître généreux aux yeux de quelqu'un.... Ah! je le vois! exclama-t-il... tout-à-coup: c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment? je n'en sais rien, mais c'est elle! Pauvre enfant! que Dieu te protége, et qu'il te délivre des mains du monstre qui t'a saisie.
Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec l'intention d'en suivre le cours jusqu'au lac de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette rivière, le deuxième jour au coucher du soleil. C'était un des plus beaux jours du mois de juin. Son attention fut attirée par une petite lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau paisible: Amis ou ennemis, pensa-t-il, je vais voir qui a campé là!
Et il partit, marchant avec précaution pour ne pas donner l'éveil. Il longea la rive et, se glissant comme un serpent sous les feuillages, il arriva à quelques pas du feux. Personne ne rôdait autour de ce foyer, et la flamme allait s'éteignant insensiblement. Il pensa que les chasseurs étaient partis, ou s'étaient cachés à son approche pour le surprendre ou le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis qu'il avait à craindre, les Couteaux-jaunes, ne pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu hardiment et le réveilla en l'attisant avec un rondin à demi-brûlé. Il se disait qu'il valait autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs, et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait tout aussi bien que celui qu'il allumerait lui-même. Les flammes pétillaient et jetaient une vive lueur sur le rivage. Un ruban de feu traversait la rivière, et un voile d'une horrible obscurité couvrait le bois et se déroulait dans l'air à une faible hauteur. Cependant cette obscurité n'était que relative. Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au dessous, était lumineux pour ceux qui le voyaient de loin.
Deux canots d'écorce descendaient rapidement la rivière, gagnant le lac Athabaska. Le premier portait un missionnaire catholique et trois soeurs de charité, qui s'en allaient catéchiser les pauvres infidèles, au milieu des neiges du Mackenzie; il était conduit par deux chasseurs indiens. Le second n'était monté que par deux rameurs; il portait des provisions et du bagage.
--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages du premier canot, il y a des chasseurs là-bas; le feu se répand sur la rivière comme le soleil levant, et nous fait une route de lumière.
--Ce sont peut-être de pauvres amis qui n'ont pas vu la robe-noire depuis longtemps, reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet endroit pour y passer la nuit.
--Si nous chantions un cantique? proposa une des religieuses, ceux qui ont campé là ne prendraient point ombrage de notre arrivée et ce serait peut-être plus prudent.
Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et les sauvages, se mirent à chanter:
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours.
Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on entendit les échos fidèles répéter tour à tour.
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours.
Et les voyageurs écoutaient, plongés dans une admiration profonde, ces voix mystérieuses qui louaient Marie, dans le calme de la solitude et dans le silence de la nuit. Tout à coup une voix qui n'était pas l'écho, renvoya, puissante et sonore, du bord du rivage, aux messagers du Seigneur le couplet sacré.
--Des amis! des chrétiens! s'écrièrent les bonnes soeurs en se frappant dans les mains.
--Gagnons terre, dit le prêtre. Et les deux canots vinrent s'échouer sur la glaise de la rive, vis-à-vis le bûcher qui flambait. Un homme debout sur le rivage les regardait approcher.
--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens!
--Le grand-trappeur! s'écrièrent les autres.
--Renard d'argent! Ours grognard! fit le grand-trappeur tout étonné.
--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda le missionnaire.
--Oui, mon père, du moins, je le crois....
Une voix sourde gémit tout à coup sous les rameaux épais à quelques pas en arrière.
--Tout le monde eut un mouvement de surprise, et les yeux se tournèrent vers l'endroit d'où partait cette plainte.
Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu pour s'éclairer et entra hardiment dans le fourré. Ce pouvait être une embûche, n'importe! il avait des moments de folle témérité. Le prêtre et les indiens le suivirent. Il n'avait pas fait dix pas qu'il s'arrêta, poussant un cri de terreur: Kisastari! A ce cri répondit un gémissement; et les quatre indiens, se penchant à leur tour sur le corps de leur jeune chef, se mirent à faire de grandes lamentations.
Kisastari, se croyant tout à fait hors de danger, n'avait, pour ainsi dire, plus songé à sa blessure, et il s'était mis à chasser en se dirigeant vers la rivière. La plaie se rouvrit et nul n'était là pour la cicatriser. Une plaie dans le dos ne peut être guère soignée que par une main étrangère. Le sang se mit à couler, et, bientôt le chasseur épuisé descendit au bord de la rivière et s'efforça d'allumer un petit feu, pour réchauffer ses membres refroidis, et appeler, peut-être, un secours trop tardif. Le feu s'éteignait et il voulut aller ramasser de nouvelles branches sèches, quand, son pied s'embarrassant dans les chicots, il tomba sur la face et ne se releva plus.
Le missionnaire se hâta, de fermer la plaie saignante, sur laquelle il appliqua un bandage de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes d'eau de vie au malade que les indiens déposèrent sur une couche de branches près du feu. Les Soeurs de Charité veillèrent en prière toute la nuit, craignant qu'il ne mourut sans pouvoir parler et se confesser, car Kisastari était un converti. Le missionnaire lui donna l'absolution.
Le grand-trappeur, était pensif; il s'apercevait que les indiens le regardaient avec froideur et défiance et cela lui causait du chagrin. Il n'avait pu dire comment Kisastari était venu tomber ainsi, sous un coup presque mortel, près de ce feu mourant, seul, au bord de la rivière. Il avait raconté l'attaque des Litchanrés par les Couteaux-jaunes, et la captivité d'Iréma, mais il ne savait pas que le jeune chef, tombé d'abord sur le champ de bataille, avait été trouvé et soigné par les trappeurs canadiens. Il crut et dit que Kisastari, blessé, s'était sans doute sauvé loin du champ du carnage.... Ours grognard répliqua en secouant la tête: Notre frère, le grand-trappeur, sait bien que le jeune chef ne se sauve jamais, et qu'il serait mort en se battant contre les Couteaux-jaunes ses ennemis.
--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre frère sait bien cela.
--Et vous autres, vous savez bien aussi que le jeune chef à toujours été mon ami, et que je n'ai jamais frappé un ami....
Les deux indiens secouaient la tête....
--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous que le grand-trappeur ne frappe jamais par derrière, mais toujours eu pleine face?
Le missionnaire intervint: Mes enfants, dit-il, le grand-trappeur est un enfant de la prière, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas de peine.
Les indiens, muets, penchaient la tête.
--Si le jeune chef ne revient pas à la vie, et ne parle point, ces hommes me croiront toujours un assassin, murmura avec douleur le chasseur canadien.
Le lendemain matin les voyageurs continuèrent leur course vers le grand lac, emportant dans leurs canots Kisastari, trop faible encore pour parler, et le grand-trappeur, toujours sombre et rempli d'un triste pressentiment. Les jours s'écoulèrent et les voyageurs, après avoir bravé les périls de toutes sortes, fatigués mais non découragés, entrèrent dans le lac Athabaska long de près de cent lieues, mais assez étroit, qu'ils traversèrent à l'extrémité ouest, pour atteindre le fort Chippeway. Le blessé fut pris de la fièvre pendant la traversée, et, dans son délire, il vit passer devant ses yeux les images de ceux qu'il aimait et de ceux qu'il avait en horreur. Il appela Iréma, et le mot de traître s'échappa aussi de ses lèvres; il prononça le nom du grand-trappeur, le nom du Lièvre qui court, et des paroles de vengeance. Ours grognard et Renard d'argent l'écoutaient avec surprise et terreur, croyant que c'était le Manitou qui le faisait ainsi parler, afin que fut connu le traître qui s'était caché pour frapper par derrière. S'ils n'eussent pas eu peur de la robe-noire et que l'occasion de frapper le grand-trappeur se fut offerte, ils auraient souillé leurs mains du sang de ce juste, car, dans leur simplicité, ils le croyaient coupable. Ils attendirent.
La petite caravane passa quelques jours au fort Chippeway, ayant besoin de réparer ses forces avant de s'avancer plus loin dans cette région de plus en plus désolée. Juillet était arrivé et déjà le soleil, avare de ses rayons, réchauffait à peine les plantes frileuses et les mousses pauvres qui remplaçaient les sapins, les sycomores, et les frênes de la région du sud. L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes éloignées et il demeure longtemps. A peine le sol dégelé donne-t-il à la petite fleur sauvage le temps d'ouvrir son calice humide; à peine une brise tiède a-t-elle passé sur la nature souriante; à peine une baie timide s'est-elle accrochée rouge et mûre au buisson, que déjà tout se fane, tout meurt et tombe sous le givre implacable.
--Nous partirons demain, après le service divin, dit le missionnaire à ses guides.
Et les guides avaient répondu machinalement: C'est bon.
Le lendemain, à l'heure fixée pour le départ, ni les guides, ni le grand-trappeur ne se rendirent aux canots. Le missionnaire les fit en vain chercher partout, on ne les trouva pas. Il dut prendre au fort de nouveaux hommes pour conduire son canot, et laisser aux soins du gardien, le malade dont l'état inspirait encore des craintes sérieuses.
XV
UNE VENTE PAR LE SHÉRIF.
C'était le premier dimanche de juillet que le missionnaire avait laissé le fort Chippeway, pour descendre la rivière des Esclaves avec ses nouveaux guides; ce même dimanche, si pénible pour l'homme de Dieu qui se voyait trahi par les siens, fut plus triste encore pour la veuve Noémie. La vente de sa terre fut annoncée officiellement à la porte de l'église:
Tout le monde fit cercle autour de la tribune. Défunt Pierrot Martin, l'huissier--que Dieu ait son âme en sa sainte garde!--monta sur le tréteau et lut, en se donnant de l'importance:
Fieri facias de terris.
COUR SUPÉRIEURE--DISTRICT DE QUÉBEC.
Lotbinière, à savoir: Etienne-Charles-Pierre No. 80, Chèvrefils, écuyer, de Ste Emmélie de Lotbinière, marchand, demandeur, contre les terres de dame Noémie Normand, veuve de feu Joseph Letellier, de Lotbinière, défenderesse, à savoir:
1° Une terre sise et située dans le rang St. Eustache de la paroisse de Lotbinière, district de Québec, de quatre arpents de front sur trente arpents de profondeur, plus ou moins, bornée, au nord, au chemin royal du dit rang ou concession, au sud, partie à la route de St. Charles et partie aux héritiers Moraud, à l'est à Hilaire Charette, et, à l'ouest à la terre de Etienne Biron,--avec ensemble les bâtisses sus-érigées, circonstances et dépendances.
2° Une terre à bois sise et située, dans la concession du Portage, de la Paroisse de Ste Emmélie de Lotbinière, même district, de deux arpents de front sur 30 arpents de profondeur, bornée, au nord, à la terre de Stanislas Firmin, au sud, au domaine Seigneurial, à l'est à Jérôme Daigle et à l'ouest à Petoche Miquelon.
Pour être vendu à la porte de l'église de St. Louis de Lotbinière, jeudi prochain à dix heures A. M.
F. X. Alène, Shérif.
Les remarques allèrent leur train, et plusieurs donnèrent à la malheureuse femme le coup de pied de l'âne.
--Voilà ce que c'est! dit Prisque Martineau, elle a voulu faire un gros monsieur de son garçon, au lieu de l'accoutumer comme les nôtres aux travaux de la terre, et son bien passe à payer des livres, des écoles, des études qui ne rendent pas le monde plus fin.
--Elle a fait pour le mieux, la pauvre femme! elle a suivi les conseils de son excellent voisin Picounoc, ajouta François Lapointe.
--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques Dumais, il est un peu vaniteux, sa fille est jolie; il voulait la pousser dans la société, et, à cet effet, il lui a préparé pour mari un homme de profession.
--Qui?
--Victor, parbleu! le garçon de la veuve.
--C'est une idée que tu as là, Dumais.
--Pourtant, dit un autre, il paraît que M. Chèvrefils, a déclaré l'autre jour, chez Madame Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite Saint Pierre, et que son mariage aurait lieu avant longtemps.
--Si le bossu se met dans la tête, ou dans le coeur, d'avoir Marguerite, le diable ne saurait y mettre obstacle.
--Il a la bosse de la persévérance, cet homme-là.
--Oui, et c'est sa moindre.
Le jour de la vente arriva. Les citoyens se rendirent en grand nombre à l'église où se faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention d'acquérir cette belle propriété, pour eux-mêmes ou pour leurs garçons en âge de s'établir. Trois habitants avaient fait le voyage de la ville pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire dans le cas où là terre leur serait adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur Larivière, le second à M. Venner; l'autre, plus heureux, n'avait pas trouvé de prêteur. L'encanteur lut les conditions de la vente, et chacun écouta des deux oreilles.
--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous plaît, dit le crieur, une offre pour commencer, une offre pour la terre de St. Eustache. Vous la connaissez; c'est la meilleure et la plus belle terre de la paroisse....
--La veuve avec? demanda un farceur.
Ce fut un éclat de rire.
--La veuve est pour Picounoc, répondit un autre.
--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur, décidez-vous! décidez-vous! il n'y a que le premier pas qui coûte, c'est comme la confession....
--C'est le premier péché qui coûte à dire à la confession.
--On commence par le dernier!
--Allez-vous faire silence! on dirait des enfants, reprit l'encanteur.
--Cent louis! cria une voix.
--Cent cinquante.
--Deux cents....
--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, dit l'encanteur ça va aller! ça va aller! A deux cents louis! deux cents louis! rien que deux cents louis! c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur! Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de mettre un cinquante louis, je lis ça dans votre figure.
--C'est bon, envoyez!
--A deux cent cinquante louis, deux cent cinquante! rien que deux cent cinquante! ce n'est pas le quart de la valeur.
--Ce n'est pas même la valeur du quart! riposta un habitant.
--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon farceur, mets un cinquante louis, toi, tu as de l'argent en veux-tu? en voilà!
--Va pour trois cents! répondit un gros gaillard jovial.
--Bon, voilà au moins une offre un peu acceptable, et pourtant, il n'est pas possible que l'on donne pour un si vil prix une pareille propriété.
--Elle est bien détériorée! observa l'un.
--Il n'y a plus de clôtures! ajouta l'autre.
--Les fossés sont remplis! dit un troisième.
--Il faut de l'engrais, partout!
--Les mauvaises herbes pullulent!
--La maison est en ruine!
--Elle va tomber sur le dos de la veuve!...
--Pendant que vous faites des farces la terre s'en va; je vais l'adjuger! A trois cents louis, une fois, à trois cents louis, deux fois... à trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous allez la regretter; dépêchez-vous!... à trois cents....
--Trois cent cinquante!
--Et cinq! dit une voix.
--Qu'il la garde! j'ai fini!...
--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda le crieur.
--Moi! répondit une voix.
--A trois cent cinquante cinq louis, rien que trois cent cinquante cinq louis!... c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur.... Faut la rendre à quatre cents au moins.... Voyons! êtes-vous, bien décidés! avez-vous tous fini? A trois cent cinquante cinq louis, une fois! à trois cinquante cinq louis deux fois! à trois cent cinquante cinq louis... eh! eh! attention! personne? fini? toi? vous? Non?... eh bien! ça y est!... eh! trrrois! fois! Adjugé M. Saint-Pierre!
--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achetée! il paraît que le voilà grand propriétaire!
Comme le prix de vente rencontrait les frais et les créances du bossu, la vente fut suspendue, et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère.
Cette journée fut bien triste pour Noémie et pour Victor, le jeune avocat. Victor s'était donné bien du mal pour trouver de l'argent, et empêcher le bien paternel d'être vendu par le shérif, mais il se heurta contre des coeurs insensibles ou indifférents. Il eut toutefois un éclair d'espérance; l'un des notaires agents qu'il vit, lui fit croire que le prêt serait bien possible, si les renseignements qu'il donnait étaient exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas même fait valoir toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, ni toutes les garanties qu'il pourrait offrir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbinière qu'il connaissait bien, pour lui demander s'il y avait quelque risque à prêter trois cents louis à la veuve Letellier. Le jeune avocat attendait la réponse avec impatience, car il connaissait cette démarche du notaire. La réponse arriva. La voici:
Ne prêtez pas plus de deux cents louis, vous perdriez; et, comme deux cents ne paient pas toutes les dettes, vous ne pourriez pas être substitué au demandeur et avoir la première hypothèque.
PIERRE-E. ST. PIERRE.
P. S.--Ne montrez pas cette lettre à Victor, et ne parlez pas de moi.
Victor entra plein de confiance dans l'étude du notaire.
--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda-t-il.
--Oui, monsieur.
--Favorable, j'espère?
--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup, mais il m'est impossible de vous rendre le service demandé.
--De qui tenez-vous vos renseignements, s'il vous plaît?
--Je ne puis le dire.
--De quelqu'un qui veut acquérir pour rien la terre de ma mère, je suppose?...
--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme en qui j'ai confiance moi, et vous comprenez que cela me suffit.
--Je le comprends!
Et il sortit la tête en feu. Il se dirigea du côté de Ste. Foye, passant, rêveur et désolé, sous les grands arbres qui voilent la route, devant les demeures des riches et des heureux de la ville.
Quand il apprit que Picounoc était l'acquéreur de cette ferme qu'il avait tant raison de regretter, il éprouva une consolation: Au moins cet homme nous aime, pensait-il, et il ne chassera pas ma mère, j'en suis sûr. Et une pensée toute de soleil vint à son esprit: Marguerite sa fille unique, sa fille bien aimée, Marguerite m'aime; elle sera ma femme un jour... à elle tous les biens de son père!... à moi par conséquent!... Et ce rêve légèrement ambitieux égayait son âme.
Il rencontra, deux jours après, le notaire qui avait failli lui prêter de l'argent.
--Eh bien! dit le notaire, savez vous à qui a été adjugée la terre de votre mère?
--Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat d'un ton tout-à-fait ragaillardi, à M. P. St. Pierre, un vieil....
Le notaire fit un pas en arrière....
--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous badinez? et à quel prix?
--Trois cent cinquante cinq louis!
--Trois cent cinquante cinq louis!... et à M. Saint Pierre?
--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous surprend? M. Saint Pierre est très à l'aise.
--Je n'en doute pas, mais....
--Mais?
--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas parler... salut, monsieur Victor: Qui peut connaître les hommes? murmura-t-il en s'éloignant....
Victor entendit cette remarque et en fut frappé. Cela le conduisit à réfléchir sur la surprise qu'avait manifestée le notaire au nom de St. Pierre, et de là il se reporta à Lotbinière, et il évoqua ses souvenirs encore tout nouveaux. Il revit Picounoc plus sombre et moins empressé auprès de lui que de coutume; il se rappela les paroles mystérieuses de Marguerite, les visites du bossu, les entretiens intimes de cet homme détestable avec le père de Marguerite, et une immense angoisse serra son coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!... nous sommes perdus! Cet homme si bon s'est tourné contre nous!... c'est lui, je le parierais, qui a dit au notaire de ne pas me prêter d'argent.... Ah! veut-il donc se dédommager du bien qu'il nous a fait, par un redoublement de malice?... Et, plein de ces pensées douloureuses, il retourna sur ses pas et rejoignit le notaire.
--Je puis bien vous reprocher maintenant, monsieur le notaire, dit-il en l'abordant, d'avoir mis trop de confiance en votre ami.... Vous voyez qu'il était intéressé à me nuire....
--Comment! qui vous a dit?...
--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre étonnement de tout à l'heure m'aurait éclairé complétement....
--On ne connaît pas le monde!... J'étais loin de penser cela de mon ami Pierre-Enoch... enfin, le mot est lâché, tant pis pour lui! s'il a agi indignement, je ne veux être ni son complice, ni le cacher.... Le jeune Victor était horriblement tourmenté. Comment cet homme dont le dévoûment et l'amitié semblaient inépuisables, se montrait-il tout-à-coup sans pitié? Comment la protection qu'il avait depuis tant d'années accordée à la femme pauvre et souffrante se pouvait-elle changer en une lâche persécution? Rien ne désole notre âme comme l'éloignement des amis aux jours du malheur. Victor comprit que sa mère avait besoin de consolations dans les circonstances douloureuses où elle se trouvait. Et qui, après Dieu, peut apporter mieux que l'enfant soumis, à la veuve affligée, le baume sacré de la consolation? Il attendit avec impatience le départ du bateau. Or les bateaux qui voyagent entre Québec et les paroisses d'en haut, ne viennent que deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Ils laissent la ville avec la marée montante, le mardi et le samedi. Et c'est un spectacle curieux que de voir comme des ruches serrées, ces vaisseaux, accostés les uns contre les autres, pleins de monde, pleins de produits de toutes sortes. C'est un va et vient singulier et qui réjouit les yeux; c'est un bourdonnement incessant, ce sont des cris, des rires, des adieux, des saluts qui s'échangent longtemps, et que viennent interrompre de temps en temps les sifflets à vapeur stridents, rauques ou sonores, des divers bâtiments sur le point de partir. Victor monta à Lotbinière le samedi qui suivit la vente.
Noémie avait espéré jusqu'à la dernière heure que le bossu se laisserait attendrir et lui ferait grâce de quelques mois encore: elle avait espéré aussi que Victor trouverait de l'argent pour payer avant la vente. Quand elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et qu'il lui faudrait bientôt sortir de cette maison où elle avait si longtemps vécu; où elle avait d'abord éprouvé des joies si vives et si pures et, ensuite, des douleurs si grandes elle se prit à pleurer. Elle entra dans sa chambre à coucher et, tombant à genoux devant le crucifix suspendu à la muraille: Jésus! Jésus! s'écria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je boive, à votre exemple, le calice jusqu'à la lie, que votre sainte volonté soit faite! mais soutenez-moi, car mon courage m'abandonne, et je me sens défaillir!...
Puis elle demeura longtemps silencieuse, et, de temps en temps, on l'entendait prononcer, au milieu de profonds soupirs, les noms sacrés de Jésus et de Marie, et, dans la chambre voisine, Agnès, sa nièce, pleurait aussi en tournant son rouet.
XVI
LA CAVERNE.
Le Hibou-blanc et les guerriers se dirigèrent d'abord sur le fort Reliance, qui se trouve au nord du grand lac des Esclaves, et tout à fait à l'extrémité est. De là ils se rendraient au fort Providence, en longeant la rive nord du grand lac. C'est au fort Providence que le vieux chef devait épouser Iréma. Ensuite, remontant la rivière des Couteaux-jaunes, ils iraient, en attendant la saison de la chasse, dresser leurs tentes sur les vastes terrains occupés jadis par leurs aïeux. Iréma, esclave de la parole donnée, suivait la tribu ennemie. Libre, elle eut pu, la nuit, quand l'ombre épaisse enveloppait le camp, s'élancer dans la forêt et tromper le vieux chef renégat. Mais, dans sa naïveté, elle craignait la vengeance du Grand-Esprit, qui veut que l'on soit fidèle à ses promesses. Chrétienne, elle priait, se soumettait, mais n'espérait plus. Le Hibou-blanc ne la perdait guère de vue, se louait de sa bonne fortune et songeait au jour prochain de son hymen.
Les trappeurs canadiens prirent une autre route. Ils se rendirent au fort du Fond-du-lac, où ils achetèrent un canot d'écorce, et, chantant "Vive la Canadienne," ils fouettèrent les flots de leurs avirons légers. Le canot glissa comme une feuille légère sur la surface unie du grand lac. Il se dirigeait vers le fort Chippeway sur la rivière des Esclaves.
En face du fort se trouve cette petite île dont l'ex-élève a parlé à ses compagnons: rocher nu et triste où le vaillant ami du grand-trappeur, Pierre Robitaille, se réfugia pour échapper à la fureur des Couteaux-jaunes, et où il trouva une si lamentable mort. Le grand-trappeur ne passait jamais au fort Chippeway, sans se rendre à cette île déserte, pour y prier, dans la petite grotte où reposaient les cendres de son ami. Pendant que le missionnaire et les bonnes religieuses donnaient d'utiles et pieuses instructions aux indiens qui habitaient le voisinage du fort, le grand-trappeur monta dans un canot d'écorce et rama vers la grotte solitaire qui se trouve à l'ouest de l'île. Il tira son canot sur la grève; détacha de son cou la corne de poudre qui pouvait l'embarrasser et la déposa dans la pince. Il se mit sur les genoux et les mains, et se glissa dans l'antre sombre. Après avoir marché ainsi l'espace d'une demi-minute, il se leva debout, car la voûte de l'antre s'arrondissait tout-à-coup à une hauteur de dix pieds au moins. Quelques stalactites pendaient comme des cristaux, et, vers le milieu, formant comme une colonne, un stalagmite à demi-rompu, montait comme pour soutenir l'édifice naturel. Sur la pierre, au fond, était appuyée une croix de bois. Le grand-trappeur vint s'agenouiller au pied de cette croix. Une lueur indécise flottait sur les sombres parois de la grotte. Le chasseur chrétien fit une longue prière, et ses yeux fermés ne virent plus que les choses du souvenir. Quand il voulut, une dernière fois, regarder et embrasser l'humble croix qu'il avait lui-même placée sur les cendres de son ami, depuis tant d'années, il eut un mouvement de surprise, comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut. La pâle clarté avait disparu; seulement, un reflet arrivait encore sur la croix, comme une lame mystérieuse qui aurait traversé les ténèbres. Il s'avança vers l'ouverture, debout, puis en rampant. Son étonnement augmentait à mesure qu'il approchait: Suis-je donc aveugle, pensait-il? Il n'était pas aveugle, mais une pierre énorme fermait l'entrée de la grotte.
Les indiens Ours grognard et Renard d'argent avaient, depuis quelques jours, dissimulé leur ressentiment, mais non pas renoncé à leur idée de vengeance. L'indien ne raisonne guère d'ordinaire, et se laisse volontiers tromper par les apparences. Peu enclin à la charité chrétienne, il aime mieux punir un innocent que de laisser échapper un coupable. Ils avaient donc épié le grand-trappeur, et s'étaient rendus dans l'île peu de temps après lui. Traversant le rocher à pied, au lieu de le détourner en canot, ils étaient arrivés assez tôt pour voir le chasseur blanc s'introduire dans la grotte. Alors ils roulèrent, en le soulevant avec un levier, le caillou qui formait une porte inébranlable. Après avoir accompli cet acte cruel, ils se dirigèrent vers la rivière de la paix, car ils n'osèrent plus retourner au fort et paraître devant la robe noire.
Les Litchanrés, privés de leur jeune et vaillant chef, atteignirent bientôt la rivière Athabaska qu'ils traversèrent, afin d'être plus en sûreté, et s'avancèrent vers la rivière de la Paix, chassant et pêchant sans crainte. Ils s'étaient campés depuis quelques jours dans cette presqu'île carrée que forme la rivière en courant droit au nord, puis à l'ouest, puis au sud, et ils allaient se mettre en marche, quand ils entendirent les détonations d'armes à feu. Ils crurent à une surprise et, réunis en peloton, ils se préparèrent à la défense. Le silence s'étendit de nouveau sous les bois. Un éclat de rire apporté par l'écho rendit l'assurance aux indiens effrayés: Ce sont des chasseurs, dirent-ils. Et, pour les inviter à s'approcher, ils se mirent à chanter un cantique pieux que la robe noire leur avait enseigné. Deux chasseurs accoururent aussitôt. C'étaient Ours grognard et Renard d'argent. Le surprise fut grande de part et d'autre.
--Où est donc la robe noire et les femmes de la dévotion? demandèrent les Litchanrés aux guides traîtres.
--Nous étions fatigués et nous voulions rejoindre nos frères, répondirent ces derniers, c'est pourquoi la robe noire a engagé d'autres guides à Chippeway.
Ils ne parlèrent point de Kisastari, car ils eussent été amenés à faire l'aveu de leur cruelle action, et ils aimaient mieux voir le grand-trappeur périr d'une mort injuste, que de s'exposer à son ressentiment. Cependant l'une des femmes de la tribu s'avançant auprès d'eux leur dit: Vous ne voyez pas le jeune chef, et vous ne demandez pas où il est.
Les traîtres se trouvaient mal à l'aise. Ours grognard répondit: Kisastari est brave et il se moque des ennemis, Kisastari est bon tireur et il s'attarde à la chasse, sans doute.
Un cri de douleur monta du sein de la forêt.
--Kisastari ne chasse plus, répliqua le plus vieux des guerriers: Kisastari est brave, mais il ne peut voir le lâche qui vient traîtreusement frapper par derrière. Kisastari est mort!
Une nouvelle clameur s'éleva. Les guides infidèles commençaient à comprendre la folie de leurs soupçons. Ils furent tout à fait désolés quand ils entendirent le récit de l'attaque des Couteaux-jaunes et du combat sans merci qui avait eu lieu. Une même pensée leur vint à l'esprit: Retourner à la grotte pour délivrer, s'il en était temps encore, leur innocente victime. La tribu se mit en marche. Les deux complices partirent aussi, mais peu à peu ils se laissèrent devancer, puis, changeant de route, ils revinrent vers le lac. Ils avaient laissé Chippeway depuis deux jours et s'étaient amusés à chasser; ils pouvaient donc, en une journée de marche, retourner à l'île déserte.