DEUXIÈME PARTIE (continued 3)
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--Vous connaissez la demanderesse? commença le procureur.
--Oui.
--Depuis longtemps?
--Depuis trois mois environ.
--Elle passait pour une femme comme il faut?
--Oui.
--Que pensez-vous d'elle maintenant?
--Je crois qu'elle est calomniée.
--De sorte qu'à vos yeux elle n'éprouve aucun tort dans sa réputation?
--Sa réputation d'honnêteté et de piété est déjà si bien établie....
--Saviez-vous que Geneviève devait arrêter chez Madame Gagnon en revenant de la rivière du Chêne?
Objecté comme tendant à incriminer le témoin lui-même. Objection maintenue.
--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou depuis la mort de Geneviève, parlé de cette pauvre folle? et en quels termes?
Objecté comme tendant à faire une preuve qui ne découle pas de la cause. Objection maintenue.
--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon faisait bien de revendiquer son honneur devant les tribunaux?
--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir pas dit. Ma mémoire s'en va....
--Vous pouvez vous retirer.
Un homme qui ne triomphait pas c'était Monsieur Gagnon. Il vit bien qu'il s'était fourré dans un guêpier, et il songea à s'en tirer le mieux possible. André Barabé fut acquitté, et, singulier jeu de la fortune, Madame Gagnon et le bossu qui se trouvaient à Québec furent immédiatement arrêtés.
XV
LA REINE VS LETELLIER.
Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé, la cour s'ajourna. La foule s'écoula lentement et à regret, tant elle était avide de voir se dérouler l'affaire de Letellier, qui venait de se couvrir d'un voile mystérieux, grâce aux témoignages de la servante et de l'ex-élève. Dans toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là, que de la femme Gagnon, si malheureuse dans la revendication de son honneur, de Geneviève la folle, et des rapports que pouvait avoir avec le procès du lendemain, la mort subite de cette infortunée....
Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le résultat de la cause qui venait d'être jugée, augurant bien de cette première victoire, le coeur ouvert à l'espérance, entrèrent dans la prison où le grand trappeur se consumait depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.
--Espérons! mon père, espérons plus que jamais! s'écria Victor en se jetant dans les bras du grand-trappeur.
--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai homme et chrétien... répondit avec fermeté le prisonnier.
L'entretien fut long entre les trois amis.
Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience, il n'y avait pas plus de monde que la veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle regorgeait, mais la foule anxieuse débordait jusque dans les corridors et sous le vieux portique du vieil édifice. Quand le juge fut assis dans son fauteuil surmonté, comme d'une égide, des armes royales sculptées et dorées, les grands jurés rapportèrent «accusation fondée» contre Joseph Letellier. Le greffier debout se tourna vers le fond de la salle.
--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier à la barre.
Un mouvement onduleux agita la salle, et tous les regards se tournèrent vers le prisonnier qui parut entre deux sergents de police. Letellier était ferme sans forfanterie et résigné sans faiblesse. Personne ne put lire ce qui se passait dans son esprit; personne ne put voir sur son front la pâleur de la crainte ni les défis de la jactance.... Le shérif mit devant la cour la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel en ces termes:
--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour décider l'issue jointe entre notre Souveraine Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez à vos noms, sous les peines de droit.
Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit:
«Les personnes dont vous allez maintenant entendre appeler les noms, sont celles qui vont décider entre Notre Souveraine Dame la Reine et vous, de votre vie et de votre mort. Si donc vous voulez les récuser ou aucune d'elles, vous devez les récuser lorsqu'elles s'avanceront pour prendre le livre et être assermentées, et avant qu'elles soient assermentées, et vous serez écouté.
Les jurés furent appelés. Le prisonnier pouvait en récuser trente-cinq, attendu que l'accusation était capitale, il n'en récusa qu'un seul dont l'intelligence lui parut réellement trop limitée. Alors le greffier leur administra le serment suivant:
--«Vous examinerez bien et fidèlement et ferez un vrai rapport entre notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre que vous avez maintenant sous votre charge, et donnerez un verdict exact suivant la preuve; ainsi que Dieu vous aide.» Cela fait, et les douze jurés assermentés, il dit à l'huissier de la cour: Comptez les jurés. Celui-ci, après les avoir comptés leur dit:--«Vous, douze hommes, demeurez ensemble et écoutez la preuve qui va vous être soumise.» Après cela le crieur fit la proclamation suivante:
--«Si quelqu'un peut informer les juges de notre Dame la reine, le procureur de la Reine, dans l'enquête qui va se faire entre notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre, de quelque trahison, meurtre, félonie ou «misdemeanor» par lui commis, qu'il s'avance, et il sera écouté: le prisonnier est à la barre pour subir son procès: que toutes les personnes obligées par cautionnement ou reconnaissance de donner leur témoignage contre le prisonnier à la barre, s'avancent pour donner leur témoignage; sinon, elles forfairont leurs dites reconnaissances.»
Le greffier alors se leva et appelant le prisonnier lui dit:
--«Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier, regardez les jurés, jurés regardez, le prisonnier, vous qui êtes assermentés, et écoutez l'accusation portée contre lui: Québec, à savoir: Les jurés de notre Dame la reine déclarent, sur leur serment, que Joseph Letellier, de la paroisse de Lotbinière, cultivateur, dans le comté de Lotbinière, n'ayant point la crainte de Dieu, mais obéissant aux inspirations du démon, a, le 24 septembre 1851, dans la quatorzième année du règne de Notre Souveraine Dame Victoria, par violence et avec un bâton, dans la paroisse susdite, dans le susdit comté, commis félonieusement avec malice et préméditation, un meurtre sur la personne d'Aglaé Larose, contre la paix de Dieu et de notre Dame la Reine, sa couronne et sa dignité. A cette accusation il a plaidé non coupable et s'en est rapporté à la décision de Dieu et de son pays que vous représentez. Votre devoir est donc de vous enquérir s'il est coupable ou non du crime de félonie dont il est accusé. Ecoutez maintenant les témoignages.
Pendant cette procédure empreinte d'une triste solennité, et presque lugubre comme les préludes de l'échafaud, une sensation pénible oppressa bien des âmes dans cette foule compacte qui voulait voir comment un accusé arrive à être convaincu et un crime, puni, par la prudence et la sagesse des lois. L'avocat de la Couronne s'adressant aux petits jurés, leur fit avec un soin méticuleux le récit du meurtre commis il y avait vingt ans, par le prisonnier à la barre, et l'audition des témoins commença. Picounoc, c'est-à-dire Pierre-Enoch St-Pierre entra dans la «boîte» et jura, sur les Saints-Evangiles, de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. A sa vue, il y eut un long chuchotement dans l'auditoire.
--Silence! cria l'huissier.
Picounoc fit un suprême effort pour retenir son audace qui tombait, et paraître tout à fait rassuré. Les yeux de la foule qui venaient de se fixer sur lui le brûlaient. Il courba la tête comme pour se recueillir. Il déclina son nom et ses prénoms.
--Vous connaissez l'accusé à la barre? demanda l'avocat de la Couronne.
--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.
--Vous connaissiez mieux encore Aglaé Larose sa victime?
--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée, répondit le témoin, en poussant un soupir.
--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui s'est passé dans la soirée du 24 septembre 1851, en rapport avec la cause actuelle.
--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en relevant hypocritement un visage attristé, il y a déjà longtemps que cette soirée fatale est passée, mais je m'en souviendrai toujours. On m'avait dit que Letellier aimait ma femme; elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses assiduités, et la menaçait même de sa vengeance si elle demeurait toujours aussi insensible. J'avertis Letellier, en ami--car nous étions intimes--de respecter ma femme. Il me répliqua que ce qu'il avait dit à Aglaé n'était que du badinage. La chose en demeura là pendant quelque temps. Je surveillai les démarches et les regards de l'accusé, et je m'aperçus bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances. Mais j'étais sans inquiétude, car la vertu d'Aglaé m'était connue. Cependant Aglaé paraissait triste depuis quelques jours. A la remarque que je lui fis à ce sujet, elle se mit à pleurer, se jeta dans mes bras et me dit: j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait Joseph Letellier--il a juré qu'il me tuerait.... Je la consolai de mon mieux et lui répondis que ses craintes étaient vaines... que Djos n'était ni si méchant, ni si amoureux d'elle qu'elle le pensait.... Cela se passait sept ou huit jours avant la fête de l'église. La veille de la fête de l'église, au soir, ma femme me demanda d'aller avec elle au jardin pour cueillir des pommes. Nous partîmes tous les deux, laissant, pour cinq minutes, notre petite fille seule dans son berceau. Rendus au jardin, nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier, et j'en secouai les branches pour faire tomber les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à genoux à terre pour les ramasser à mesure que j'agitais l'arbre. Pendant qu'elle était ainsi penchée, et que j'étais occupé à secouer le pommier, l'accusé s'avança, un rondin à la main. Je ne le vis qu'au moment où, le bras levé, il abattait son bâton sur la tête de ma pauvre femme.... Je poussai un cri, mais il était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je l'appelai par son nom, mais il était loin déjà. Je me précipitai au secours de ma femme; elle n'avait plus besoin de secours, elle était morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne.
Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc les sympathies générales de l'assemblée, et des regards de haine se dirigèrent dès lors vers l'accusé. Mais ce n'était pas tout, il fallait répondre aux transquestions, et les transquestions sont des écueils où viennent souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise foi.
--Vous avez dit, commença Victor, qu'on vous avait informé des empressements de l'accusé auprès de la défunte, nommez donc quelqu'un de ceux qui alors vous ont donné ces renseignements.
--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens pas des noms de ces personnes.
--Comment avez-vous pu oublier leurs noms vous qui vous souvenez si bien de ce qu'elles vous ont dit alors?...
--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la mémoire des noms....
--Quelle heure était-il quand vous êtes allés au jardin, vous et la défunte?
--Environ neuf heures du soir.
--Et quand le meurtre a eu lieu?
--Environ une vingtaine de minutes plus tard.
--Faisait-il noir?
--Oui, passablement.
--S'il faisait noir, comment avez vous pu reconnaître l'accusé?
--Nous avions un fanal.
--Comment était ce fanal?
--De fer-blanc percé à jour.
--Qu'est-il devenu?
--Il m'a été volé ce soir-là, car je ne l'ai jamais revu depuis.
--Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez?
--Je le pense.
--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra au témoin le fanal trouvé par l'ex-élève....
--Picounoc le prit, l'examina attentivement comme on fait d'une connaissance, et répondit:
--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il n'était pas attaché comme ça par une lisière de papier.
--A-t-il été longtemps allumé?
--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes peut-être, je ne me rappelle pas au juste.
--L'aviez-vous allumé avant de sortir de la maison?
--Oui, du moins je le crois.
--Maintenant dites à la cour, s'il vous plaît, comment était habillée votre femme ce soir-là.
--Je ne m'en souviens plus.
--Avait-elle un châle sur ses épaules?
--Non.
--Vous veniez de lui acheter un châle de soie?
--Je ne me souviens pas de cela.
--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait pas un châle, si vous ne vous souvenez plus comment elle était habillée?
--Je ne me souviens plus quelle robe elle portait.
--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de châle?
--Je le jure.
--Avait-elle un chapeau?
--Non.
--Ne lui avez-vous pas recommandé de se couvrir la tête de son châle, à cause du serein?
--Non, puisqu'elle n'avait point de châle.
--Vous deviez épouser prochainement Madame Letellier qui se croyait veuve?
--Oui.
--Vous l'aimiez depuis longtemps?
--C'est possible.
--Vous avez voulu lui faire la cour moins d'un an après la mort de votre femme?
--Je ne me rappelle pas au juste....
--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se crut libre?
--Comme on en aime bien d'autres?
--Vous l'aimiez quand vous vous êtes marie avec Aglaé Larose?
--Qui vous l'a dit?
--Je vous le demande.
--Je n'ai pas remarqué le jour où j'ai commencé à l'aimer.
--N'avez-vous pas souvent dit à l'accusé... Djos, ta femme est légère... ou Djos, défie toi de ta femme? ou quelque chose comme cela?
--Je ne pense pas....
--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous feriez aimer de sa femme, si vous le vouliez?
--Je ne lui ai jamais parlé de cela.
--Vous le jurez?
--Oui.
--Savez-vous où l'accusé avait pris le bâton dont il s'est servi?
--Je n'en sais rien.
--N'y avait-il pas des rondins près de la clôture de votre jardin?
--C'est possible.
--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là?
--Je ne m'en souviens pas, assurément.
--Aviez-vous coutume de corder du bois en cet endroit?
--J'en ai mis quelquefois....
--Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de la mort de Geneviève?
--C'est possible.
--Et vous avez envoyé Geneviève porter votre lettre?
--Oui.
--Au nom de qui écriviez-vous?
--En mon nom, je suppose.... C'est-à-dire, c'est ma fille....
--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre fille qui avez écrit?
--C'est ma fille....
--Alors, ce n'est pas vous?
--Elle écrivait en mon nom.
--Pourquoi?
--Par rapport à son prochain mariage... de sorte que je puis dire aussi bien que c'est elle qui envoyait cette lettre.
--Combien de pages a-t-elle écrites?
--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas comptées.
--Deux, trois, quatre?
--Pas si vite....
--Une page?
--Plus ou moins.
--A-t-elle signé son nom ou le vôtre?
--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien, je ne sais pas lire.
--Et vous savez mentir! grommela Victor. C'est bien; vous pouvez vous retirer.
Picounoc poussa un soupir de soulagement. Il promena son regard dans la salle et toutes les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche fut appelé et assermenté.
--Vous connaissez le prisonnier à la barre? demanda l'avocat de la couronne.
--Oui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y a un mois à peu près. Nous avons soupé et passé une partie de la nuit ensemble à l'hôtel.
--Vous a-t-il parlé de l'affaire du 24 septembre 1851?
--Nous avions sablé quelques coups ensemble et nous avions la langue déliée; nous nous vantâmes d'avoir fait quelques bons coups dans notre vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait un, il y a une vingtaine d'années, et qu'il l'avait bien regretté, parce que cela l'avait obligé de fuir et de se faire passer pour mort. Sollicité par nos questions il avoua qu'il avait tué une femme qu'il aimait beaucoup: Ne parlez de rien, ajouta-t-il, j'espère que l'affaire est oubliée et qu'on me laissera en paix.
Transquestionné, il dit que la femme à laquelle l'accusé avait fait allusion se nommait Aglaé. La transquestion tournait contre l'accusé. Le témoignage de Robert Picouille fut le même que celui de son ami. Les deux rusés compères s'étaient fort bien entendus. La Couronne fit entendre plusieurs autres témoins pour faire éclater les vertus civiques et les qualités du citoyen Picounoc. L'un d'eux poussa la bonne volonté jusqu'à déclarer qu'il était grandement question de l'élire marguillier à la Noël prochaine. D'autres vinrent déclarer qu'ils avaient entendu dire que l'accusé aimait Aglaé la femme de Picounoc; mais aucun ne put, toutefois, citer un seul fait à l'appui de ces on-dit. D'après tous ces témoignages explicites et formels, il était difficile de croire à l'innocence de l'accusé. Aussi, malgré son apparence honnête et paisible, commença-t-il à perdre les sympathies du publique. Pendant les dépositions des témoins il fronça souvent les sourcils, comme un homme qui sent la colère bouillonner au fond de son âme: il sourit aussi par fois, mais avec amertume. La défense fit comparaître ses témoins à son tour.
L'ex-élève fut entendu le premier.
--L'accusateur et l'accusé sont mes amis du jeune âge, dit-il.
--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, M. St. Pierre n'est que témoin, et la cause est celle de la Couronne.
--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, répliqua l'ex-élève, a été maudit de son père, qui avait été maudit du sien aussi lui.
--On ne vous demande pas de faire la biographie de M. Saint-Pierre ou de ses aïeux, observa l'avocat de la couronne, parlez de la cause....
--Pardon, mon savant confrère, reprit Victor, mais il est nécessaire de bien connaître un homme pour bien comprendre ce qu'il peut faire....
L'ex-élève continua:
--C'est en ma présence que Picounoc--pardon! que M. Saint-Pierre....
On se mit à rire, mais le formidable "Silence!" éclata derechef.
--C'est en ma présence, reprit l'ex-élève, que Saint-Pierre a été maudit de son père, il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard un peu je le rencontrai; il me dit qu'il se mariait et qu'il n'aimait pas sa fiancée, mais qu'il se laissait faire parce qu'elle possédait une belle propriété. Je le blâmai. Il répliqua: Tiens! je n'ai pas de secret pour toi! j'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie. Elle est la femme d'un autre. Eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles avantageuses.
--Si tu parlais sérieusement, que je lui répliquai, j'irais de ce pas avertir ta fiancée: Je suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse mon oeuvre.
Ces premières paroles du témoin à décharge bouleversèrent profondément la salle toute entière, et les idées les plus opposées jaillirent tout à coup de partout: Quel est le monstre? quel est le martyre? est-ce l'accusé? est-ce l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et l'on cherchait à deviner, sur les traits impassibles de Letellier et sur la figure hypocrite de Picounoc, le secret de ce mystère.
L'ex-élève continua: Je prévins la défunte, et j'avertis aussi l'accusé, car de ce moment je perdis toute confiance en Picounoc,--pardon! en Saint-Pierre--mais ni Aglaé Larose, ni Joseph Letellier ne s'occupèrent de mes avis. Je partis pour l'ouest quelque temps après le meurtre d'Aglaé. Je savais bien que Letellier était accusé de ce meurtre; mais j'ai toujours pensé qu'il y avait une ruse en cette affaire, et quoique ne m'expliquant pas la fuite ou la mort de Djos Letellier je ne le croyais pas coupable. Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une petite chapelle, au fort Providence, sur le lac des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous le connaissions tous comme chasseur et l'aimions beaucoup, mais nous ne savions ni son nom véritable, ni d'où il venait. Jamais il n'avait voulu desserrer les dents à ce sujet. Ce grand-trappeur d'alors, c'est l'accusé d'aujourd'hui. Moi je me mets à parler de Lotbinière, à propos du vieux chef des Couteaux-jaunes, le Hibou-blanc, qui venait de se trahir et de s'avouer Canadien renégat, autrefois instituteur. Ce misérable s'appelait Racette de son vrai nom, et il avait bien maltraité, quand il faisait l'école, mon ami Djos Letellier. Là dessus je chante pouille au vieux renégat, et je ne sais comment, mais j'arrive à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore heureux, son enfant ne serait pas orphelin--tous les yeux se braquèrent sur le jeune avocat--et sa femme ne serait pas veuve, sa femme ne serait pas veuve, remarquez bien cela!
--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
--Et oui, depuis vingt ans.
--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme dans un moment de folle jalousie.
--Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je riposte; c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée!...
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux.
--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie, pardon!... ah! je n'ai pas tué ma femme!... mon Dieu, soyez béni!...
--Toutes ces choses me sont bien restées dans la tête, allez! ça m'a fait assez d'impression. Et tout le monde pleurait dans la chapelle....
Et dans la cour aussi, pendant cette rapide et pittoresque esquisse du témoin, bien des gens s'essuyaient furtivement les yeux.
--Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire du fort Providence qui confirme le récit du témoin, dit le jeune avocat, et il déposa sur la table, parmi d'autres documents, la lettre que le juge fit lire de suite.
--Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de suite au pays avec le grand-trappeur, pour éclaircir cette triste et inexplicable affaire. Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier, j'ai fait croire à Picounoc que Geneviève la folle pourrait peut-être nous être plus utile qu'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée quelques jours après. Dans son délire elle a parlé de fanal, de chandelle et de cheminée.... J'ai compris que cela avait rapport au meurtre d'Aglaé, et je me suis mis à chercher. J'ai fouillé partout. A la fin, derrière la cheminée du hangar de Picou... pardon! de M. Saint-Pierre, j'ai trouvé le fanal que voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par exemple, ce fanal....
La cour éclata de rire malgré la solennité de la circonstance.
Transquestionné.--L'accusé a avoué, en votre présence, qu'il a tué Aglaé Larose, la femme de Saint-Pierre?
--Pour ça, oui! mais il croyait avoir tué sa propre femme, comprenons-nous. Il pensait l'avoir surprise dans les bras de Picounoc....
--Qui a conseillé à l'accusé de revenir au pays?
--Personne. Il s'est dit comme ça: Puisque c'est la femme de Picounoc que j'ai tuée, j'ai été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat; allons à la grâce de Dieu: il faut que la clarté se fasse.... Et nous sommes partis tous deux.
La fortune inconstante allait tourner encore, et l'accusé apparaissait déjà, aux yeux de plusieurs, avec l'auréole du martyre. Madame Letellier fut appelée. Elle parut vêtue de noir et voilée; mais, pour rendre témoignage, elle rejeta en arrière les replis de deuil de son grand voile, et sa douce figure fit entrer la compassion dans les coeurs. Victor laissa à son adjoint la tâche délicate d'interroger Noémie.
--Je suis la femme de l'accusée, dit-elle d'une voix émue.
--Après une année de bonheur, Madame, votre mari ne vous a-t-il pas rendue malheureuse en se laissant aller à la jalousie.
--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner pourquoi, il est devenu jaloux....
--Et il se montrait violent, n'est-ce pas?
--Que mon savant confrère veuille bien donner une autre tournure à ses questions, et ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire, observa l'avocat de la couronne.
--Se montrait-il violent? repartit l'avocat de l'accusé.
--Très-violent.
--Sortait-il souvent?
--Pour ses travaux seulement.
--Avait-il des amis bien intimes?
--M. Saint-Pierre était son plus intime ami.
--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti de se défier de son ami?
--M. Paul Hamel l'en a averti en ma présence....
--Et votre mari a-t-il profité de cet avertissement?
--Il a répondu à Paul Hamel que c'était probablement le dépit qui le faisait parler ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage Emmélie la soeur de Saint-Pierre.
--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre vous aimait?
--Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus tard, lorsqu'il me demanda en mariage, il m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il m'avait vue pour la première fois.
--Depuis combien de temps sa femme était-elle morte quand il vous rechercha en mariage?
--Depuis six mois.
--Et combien de temps avez-vous pris à vous décider à l'épouser?
--Vingt ans.
Il y eut un murmure approbateur dans la salle.
--Où étiez-vous le soir du meurtre?
--A l'église.
--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu?
--Oui... mon mari m'a tout expliqué.
--Racontez fidèlement, s'il vous plaît?
Le silence, déjà profond, se fit encore plus absolu; chacun retenait son souffle pour ne rien perdre de ce récit nouveau.
--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie dans le coeur de mon mari, en lui disant, à chaque instant, que j'étais légère et oublieuse de mes devoirs. D'abord, mon mari n'en crut rien; mais il m'observa davantage et interpréta mal mes actions les plus innocentes. Il devint véritablement jaloux sans que j'eusse la plus légère faute à me reprocher, Dieu le sait. Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il lui jura que je serais à lui-même Saint-Pierre quand il le voudrait, et, la veille de la fête de l'église, quand je fus partie pour aller à confesse, il vint de nouveau trouver mon mari et lui dit: Rends-toi ce soir, vers neuf heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu verras si je suis un menteur. Mon mari répliqua: Ma femme est à l'église.--C'est pour mieux te tromper, répondit Saint Pierre.--Elle n'aurait pas mis, pour aller courir dans les jardins, le beau châle que je lui ai acheté dernièrement, observa mon mari.--Pour aller au rendez-vous, on ne se fait jamais trop belle, reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bouleversé, se rendit dans le jardin, il prit un rondin sur un tas de bois que Saint-Pierre lui avait montré, comme par hasard, un peu auparavant, et se cacha sous les arbres. L'obscurité se répandit. Alors il entendit venir quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer vers la barrière. Quand elles furent entrées, il entendit Saint-Pierre s'écrier: je t'aime!... et la femme qui l'accompagnait poussa un soupir. Au bout d'un instant Saint-Pierre dit: Asseyons-nous ici, ma douce Noémie--comme s'il m'eut parlé--puis, il ajouta d'autres paroles encore... et embrassa sa femme.... Il fit brûler une allumette exprès pour se faire voir. Alors mon mari qui se tenait tout près, un bâton à la main, aperçut une femme, la tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et enveloppée presqu'entièrement dans un châle absolument pareil au mien. Il fut trompé par ce vêtement; il crut que j'étais infidèle, et il voulut me tuer... et il aurait eu raison, si.... Mais, épuisée par ce long effort, Madame Letellier s'affaissa tout à coup et fondit en larmes. On lui apporta un peu de vin et d'eau, et, quand elle se fut remise, on continua à recevoir son témoignage. Picounoc apparaissait déjà comme le plus rusé des monstres.
--Vous avez eu dernièrement la visite d'une dame Gagnon?
--Oui, monsieur.
--Voulez-vous raconter à la cour ce qui s'est dit alors au sujet du châle de la défunte?
--Mon fils disait: Il y a quelque chose cependant qui va embarrasser Picounoc, et qu'il expliquera difficilement: c'est le châle.
--Madame Gagnon parut surprise un peu: Est-ce qu'il l'a détruit ce châle? demanda mon fils.--Je n'en sais rien, répondit-elle.--Ensuite elle se reprit: Il ne m'en a jamais parlé, ajouta-t-elle: Mon fils se leva vivement, ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas détruit, Madame, le voici, dit-il, et il déplia le châle que j'avais pris pour aller à l'église, le soir du meurtre.... Madame Gagnon demeura un instant sans parler, puis elle dit en balbutiant: N'est-ce pas celui de votre mère?
--Etiez-vous l'amie de la défunte Aglaé?
--Oui.
--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari l'importunait de ses assiduités?
--Jamais. Elle m'a dit que c'était une fausse rumeur que des méchantes langues faisaient courir.
Transquestionnée.--Savez-vous, madame, si la défunte avait un châle semblable au vôtre?
--Je ne lui en ai jamais vu.
--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut un?
--Jamais....
--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous ou les voisines en eussiez pris connaissance de quelque façon?
--Si ce châle devait servir à induire mon mari en erreur, il a dû être tenu caché.
--C'est tout, Madame, vous pouvez vous retirer.
Le médecin Noël Dubois fut cité à son tour. Il dit qu'un jour, pendant que penché sur le berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait, en causant avec la mère, la petite créature, le prisonnier entra subitement, et, se montrant animé de la plus sotte jalousie, l'accabla d'injures et l'appela séducteur de femme. Il dit aussi que l'accusé passait pour bien jaloux....
Madame Gagnon comparut. Elle arriva escortée de deux hommes de police, car elle était prisonnière depuis la veille. Elle regarda l'assistance d'une façon suppliante, car elle n'avait encore rien perdu de son hypocrisie. Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne pouvait compter que sur son mérite pour s'attirer les coeurs.
--Votre nom, madame? demanda Victor.
--Eugénie Laroche, femme Gagnon, monsieur.
--Eugénie Laroche? répéta Victor en la regardant fixement.
--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que mon nom ne vous va pas?
On se mit à rire, et l'huissier imposa son éternel "silence!"
--Depuis quand êtes-vous dans la paroisse de Lotbinière?
--Depuis un mois et demi environ.
--Vous avez été chez Madame Letellier, il y a quelques jours, pourquoi?
--Pour la consoler de ses peines....
--Vous avez regardé un châle assez joli et bien conservé que l'on vous a montré alors?
--Oui....
--Et qu'avez-vous dit?
--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des remarques.
--N'avez-vous pas dit que ce châle appartenait à madame Letellier?
--Oui, Monsieur.
--Comment saviez-vous cela?...
--Parce que... parce que... il sortait de sa commode.
--Mais quelqu'un vous affirmait que c'était le châle de la défunte, quelle raison aviez-vous de dire que c'était celui de madame Letellier... répondez! Est-ce parce que les deux étaient pareils?
--Probablement....
--Et qui vous a dit que les deux châles étaient pareils?
--Personne.
--Vous l'avez deviné?...
La vieille ne voulut plus ajouter un mot. De guerre lasse on dut l'éloigner. Plusieurs témoins vinrent déclarer que Letellier s'était presque tout à coup montré terriblement jaloux. Puis vint Angèle Mercier, femme de Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire qu'elle portait des billets doux de la part de madame Letellier au Docteur et de la part du Docteur à madame Letellier, et pour lui faire dire aussi à Joseph Letellier qu'il allait, lui Picounoc, en cachette voir Noémie; que tout cela était faux....
La malice hypocrite de Picounoc se dessinait peu à peu, mais sûrement. On voyait un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier. François Bernier, de Ste. Croix, suivit. Il dit que le soir du meurtre de la femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un fanal, dans le jardin, et qu'il l'avait donné à Geneviève, une espèce de folle qui demeurait la plupart du temps dans le voisinage. C'est tout ce qu'il savait. Vint ensuite le tour de la petite José Antoine--Héloïse Hamel--qui était gardienne chez Letellier, le soir da meurtre, pendant l'absence de Noémie.
--Vous étiez gardienne chez Letellier, le soir du meurtre?
--Oui, Monsieur.
--Quel âge aviez-vous alors?
--J'avais douze ans, Monsieur.
--Que s'est il passé alors?
--Madame Letellier m'avait demandé pour avoir soin de son enfant, pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux--Plusieurs sourirent en regardant le petit qui était maintenant le beau grand garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je berçais le petit sur mes genoux, continua le témoin. Tout à coup, vers neuf heures ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère!
--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, il la verra demain.
--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire peur,... et moi, qu'il ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai couru avertir le monde.
Le témoignage naïf et concluant de la petite gardienne fut corroboré par ceux à qui en effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la nouvelle de la mort de Madame Letellier.
Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier aussi lui, fut questionné à son tour.
--Geneviève, la pauvre folle morte l'autre jour, vous a porté une lettre le jour de sa mort, demanda le jeune avocat.
--Oui, Monsieur?
--De la part de qui?
--De la part de M. Letellier.
--Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre était écrite....
--Non, Monsieur....
--Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture elle renfermait?
--Je n'ai pas remarqué ce détail.
--Vous l'avez lue cette lettre?
--Oui.
--Y avait-il plus d'une page d'écriture?
--Je ne puis le dire.
--Avez-vous cette lettre?
--Peut-être la retrouverai-je.
--Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même?
--Non, puisqu'il ne sait pas écrire.
--C'est une autre personne qui l'a signée pour lui?
--Apparemment.
--De son nom?
--Comme de raison.
--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, s'adressant au juge, la déposition certifiée de Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet de cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est malade et n'a pu venir à la cour.
--Mon père m'a dit d'envoyer à M. Chèvrefils, par Geneviève, une lettre qui se trouvait sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais quelque répugnance à obéir, mon père ouvrit la lettre et, me montrant les quatre pages toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce n'est pas compromettant. Il n'y avait pas un mot d'écriture en effet. Je mis mon nom, entrelacé avec celui, de Victor, sur le coin d'une page, et je remis la lettre à Geneviève qui partit pour ne plus revenir....
Marguerite Saint-Pierre. Assermentée devant moi le 25 octobre 1871. Ovide Frenette Juge de paix.
Pendant la lecture de ce témoignage le bossu et Picounoc passèrent par toutes les teintes, depuis la pourpre jusqu'à la lividité, et par toutes les sensations, depuis la honte jusqu'à la rage.
--C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez sortir.
Eusèbe Asselin fut appelé. Le vieillard que nous connaissons bien entra dans la boîte des témoins.
--Vous teniez hôtel à Montréal dernièrement?
--Oui.
--Avez-vous vu le prisonnier chez vous?
--Non, jamais à ma connaissance.
--Connaissez-vous Charlot Grismouche et Robert Picouille, deux des témoins entendus en cette cause?
--Je les ai bien connus autrefois.
--Sont-ils parmi les personnes que vous voyez ici dans ce groupe?
--Il y a deux hommes qui leur ressemblent, mais ils n'ont pas les cheveux de la même couleur.
--Allez toucher ces deux hommes que vous croyez reconnaître.
--Les voici, dit le vieillard en montrant Charlot et Robert; mais je jure que si ces deux hommes sont Robert Picouille et Charlot Grismouche, ils étaient déguisés quand je les ai connus ou ils le sont aujourd'hui.
--Les croiriez-vous sous serment?
--Non.
Les deux compères gagnèrent la porte instinctivement. Le jeune avocat fit remarquer au juge que ces hommes étaient peut-être venus ici déguisés pour tromper le tribunal, et qu'il était expédient de vérifier la chose. Alors un huissier s'approcha d'eux et s'aperçut qu'on effet ils étaient affublés de perruques et de fausses barbes.... Ils furent sommés d'enlever ces masques. Le vieux Asselin les regarda fixement pendant quelques minutes:
--Oh! oh! je vous reconnais, dit-il... Charlot Grismouche et Robert Picouille! deux voleurs de profession!... Vous n'étiez pas comme cela, non plus, cependant, quand vous êtes venus à Montréal....
Les vieux scélérats voulurent s'échapper, mais ils s'aperçurent que certains hommes de police ont le poignet fort. Alors se voyant perdus, ils se prirent à rire:
--N'importe, dit Robert, on a passé une longue jeunesse....
--Oui, Seigneur! et un beau brin de vieillesse aussi, répondit Charlot....
--Vous n'avez pas besoin d'en demander davantage au bonhomme Asselin, reprit Robert, tout ce que nous avons dit, c'est de la blague.
--Et de la belle encore! ajouta Charlot....
--Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le juge sévèrement?
--Charlot se frotta le pouce et l'index comme un homme qui fait glisser des pièces blanches.
Le juge se leva plein d'indignation....
--Et qui vous a payés? demanda-t-il.
--Personne encore, dit Robert et c'est perdu à ce que je vois....
--Mais qui vous a engagés à venir rendre de faux témoignages?
--Le bossu! dit Robert.
--Tais-toi donc, repartit Charlot, pourquoi le dire?
--Faut qu'il y passe lui aussi. On a été pincé, tant pis!
--Quel est ce bossu, demanda le juge?
--Un bossu riche et laid qui travaille, paraît-il, pour le compte de M. Saint-Pierre dont il veut épouser la jolie fille, continua Robert.
--C'est le même qui vient de comparaître, reprit Victor, et qui a été arrêté en même temps que Mme. Gagnon, soupçonné comme elle d'avoir empoisonné Geneviève la folle.
--Monsieur Chèvrefils? dit le juge.
--Chèvrefils, c'est un nom de guerre répondit Victor, ou plutôt c'est un masque.
Charlot poussa Robert du coude:
Le jeune avocat a éventé la mèche, mon vieux... je gage qu'il a eu un tête à tête avec Paméla....
--Fini le bossu! fini! répondit Robert. Il va danser au bout de la corde....
--Quel est le nom de M. Chèvrefils? demanda le juge.
--Son vrai nom? se hâta, de dire Robert, car il en a pour tous les besoins....
--Pour la semaine et les dimanches, ajouta Charlot.
--Respectez la Cour! cria l'huissier, ou vous allez sortir.
--C'est ce que nous voudrions, répliqua Charlot. Et tout le monde éclata de rire.
--Quel est le véritable nom de cet homme, M. Letellier? demanda de nouveau le juge au jeune avocat.
--Clodomir Ferron, votre honneur, voleur, échappé du pénitencier et assassin.
Deux voix crièrent à la fois: Ferron! c'étaient Picounoc et l'accusé.
Quand l'émoi fut un peu apaisé, l'interrogatoire continua.
--Connaissez-vous la femme Gagnon qui vient de donner son témoignage devant l'honorable cour? demanda Victor à Asselin.
--Oui.
--Est-elle digne de foi?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que c'est une femme d'une conduite scandaleuse et... qui vient de se parjurer.
--Comment pouvez-vous dire cela?
--Parce qu'elle a juré se nommer Eugénie Laroche, femme Gagnon, et qu'elle se nomme Ombéline Racette, et... qu'elle est ma femme?
Le vieillard, honteux, et chagrin d'avoir à révéler de pareilles turpitudes, courba la tête, et un grand murmure remplit la salle. Le juge ordonna d'amener cette femme et de la mettre en présence du témoin. Quand elle aperçut le vieillard elle recula en faisant un geste de menace ou d'effroi:
--Toi ici! dit-elle.
--Pour te confondre, misérable! répondit le vieillard d'une voix sourde et terrible.
--Reconduisez cette femme en prison! ordonna le juge.
--Il reste un dernier témoignage, reprit Victor, qui sait si la pauvre folle lâchement assassinée ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici le document qu'elle nous a laissé. Il est scellé, et il ne doit pas l'être par un simple caprice d'une imagination malade. Si votre honneur le permet, je romps l'enveloppe.
Sur un signe du juge, le papier fut coupé et la petite porte du fanal s'ouvrit. Il n'y avait rien dedans qu'un petit bout de chandelle. Le fanal passa de main en main. Personne n'y trouva rien d'extraordinaire d'abord. Tout à coup le jeune avocat s'écria d'un air de triomphe en levant les mains au ciel:
--A quoi tient donc l'intelligence, la science et l'esprit, si une pauvre folle trouve d'un coup ce que nous cherchons, si longtemps! La chandelle de ce fanal n'a jamais été allumée!...
Pendant une minute l'huissier fut impuissant à contenir l'émotion de la foule. Ce simple oubli du meurtrier allait le confondre à jamais. En examinant le revers de papier qui entourait le fanal, on aperçut quelques lignes d'écriture, et voici ce qu'on lut:
--Picounoc ment quand il dit qu'il s'est servi de son fanal pour s'éclairer; il doit mentir aussi quand il accuse Djos du meurtre d'Aglaé. Si Djos revient cela pourra le sauver.
Geneviève Bergeron.
--Pauvre Geneviève! soupira Victor en essuyant une larme. Pauvre Geneviève! fit, comme un écho, la voix émue du prisonnier. Et une émotion profonde s'empara de toute l'assistance.
L'avocat de la couronne fit son plaidoyer. Il remémora d'une manière nette, précise, sans passion et sans faiblesse tous les faits que l'on sait déjà. Mais son argumentation parut faible, car tous les témoins à charge venaient d'être convaincus de parjure ou de malhonnêteté. Picounoc seul restait debout, mais sa version du meurtre ne semblait plus naturelle et vraie comme en premier lieu.
--Cependant conclut le procureur, la société attend de vous le salut, messieurs les jurés, si vous laissez le crime impuni, par compassion ou par faiblesse, vous sapez les fondements de l'édifice social, et nul n'est à l'abri de la malice des méchants. Si vous croyez, devant Dieu, que l'accusé soit coupable, et que, plus rusé que son ennemi, il ait réussi à déjouer la justice, vous devez le condamner sans merci, car l'hypocrisie augmente la grandeur d'une faute; si, au contraire, vous êtes d'avis qu'il est accusé injustement, et qu'il a été amené à commettre ce meurtre par un concours de circonstances qui l'excusent, vous devez l'acquitter. Si vous avez des doutes, donnez à l'accusé le bénéfice de ces doutes; car il vaut mieux pardonner à tous les coupables que faire périr un innocent.
XVI
LE PLAIDOYER DE VICTOR.
Victor se leva au milieu d'un silence presque redoutable. Il était pâle et un léger tremblement agitait tout son être. C'était la première fois qu'il plaidait en cour criminelle, et dans quelle circonstance, grand Dieu! La vie de son père et l'honneur de sa famille pouvaient dépendre de son plus ou moins d'éloquence et d'habileté. Il sentait que le prisonnier le regardait avec plus de crainte encore que d'affection.
--Messieurs les jurés, commença-t-il, vous avez à juger une des causes les plus étonnantes qui aient jamais été soumises au tribunal des hommes. Aurai-je assez d'habileté pour vous l'exposer clairement, assez de prudence pour ne rien omettre d'utile, assez de science pour la bien discuter, assez de forces pour en faire jaillir la glorification de la justice? Ah! si je n'étais soutenu que par l'appât de l'or ou la soif de la gloire, je pourrais défaillir, et je mériterais de succomber; mais j'ai pour aiguillonner mou courage l'amour de la justice et le dévouement filial.
--Messieurs les jurés, reportez un instant vos regards en arrière; tournez vos souvenirs vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé; remontez d'une vingtaine d'années le cours de la vie! Voyez-vous sur ce coteau de St. Eustache, cette grande maison blanche, au milieu des arbres qui l'ombragent? Là habitent le bonheur et la paix. Joseph Letellier et Noémie, sa femme jeune et belle, coulent des jours heureux dans la crainte du Seigneur. Leur maison, comme leur coeur, est ouverte à tout le monde, et les amis sont nombreux. Mais entre tous, celui qui partage le plus souvent la joie des jeunes époux, c'est un voisin, un camarade de l'accusé; c'est l'ami intime à qui l'on se confie avec le plus de confiance et d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin est voluptueux. Noémie est vertueuse et le voisin est sans pudeur. Un homme qui se sent brûlé d'une flamme honteuse est un homme voué à toutes les infamies, s'il n'a pas la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc entraîner sur la pente fatale, et il porte un oeil de convoitise sur la femme de son ami. De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné. L'amitié est remplacée par l'hypocrisie, et l'ami, abusé chaque jour. Par une combinaison diabolique on appelle le mensonge au secours de la volupté, et la femme pure et sainte est accusée auprès de son mari. Les calomnies répétées éveillent la jalousie dans le coeur du mari qui se croit trompé, et la jalousie couvre d'un nuage toujours menaçant la maison jusqu'alors pleine de sérénité. Un jour, enfin, l'accusé trop confiant dans l'ami qui l'abuse, aveuglé de plus en plus, s'imaginant avoir sous les yeux sa femme infidèle, oublieuse de ses devoirs les plus sacrés et de la foi jurée, entre dans une de ces colères qui rugissent à bon droit dans les profondeurs d'un coeur honnête, quand un mari croit voir se consommer sa honte. Il était armé, il frappa.... Il frappa et s'enfuit.... Il entra dans sa maison en pleurant.... Mais écoutez plutôt le témoignage naïf de la petite fille qui gardait, ce soir-là, l'enfant de Noémie: J'étais gardienne chez Letellier le soir du meurtre. J'avais alors douze ans. Madame Letellier m'avait demandé d'avoir soin de son enfant pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux. Tout à coup, vers les neuf heures ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse et me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère.
--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, et il la verra demain.--Elle ne reviendra plus! je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez jamais....
Quoi de plus fort que ce témoignage dans sa touchante naïveté! Et vous le savez, la femme qui le rend, ce témoignage, est une femme digne de foi, celle-là! et son témoignage se trouve corroboré par les dépositions du voisin chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, pour annoncer la triste nouvelle. Il est donc bien vrai que l'accusé, malicieusement induit en erreur, avait cru tuer sa femme infidèle. Et en effet, il disparut, comme il l'avait déclaré à la petite gardienne, et il voulut être mort pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla sa grange pour faire croire qu'il s'était brûlé avec elle.... Pourquoi vivre, en effet, quand on a perdu, par la plus lâche des trahisons, tout ce que l'on aimait sur la terre? Comment un homme de coeur pourrait-il, le front souillé par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et leur sourire? La mort est mille fois plus douce que la vie, dans ces douloureuses circonstances, la mort ou réelle ou feinte. L'accusé choisit la dernière, et, pour tous ceux qui l'avaient connu, il fut mort. Il ne choisit pas, il fut plus plutôt inspiré de Dieu dont les desseins sont impénétrables. Pendant vingt ans il se tint caché dans les immenses solitudes glacées du Nord-Ouest, et là, sous un nom nouveau, il fit des prodiges de valeur et des oeuvres de charité sans nombre! Il devint la gloire des trappeurs-canadiens et la terreur des sauvages barbares, si bien, qu'on l'appelait partout le grand-trappeur. Il serait encore perdu dans ces régions sans limites, si un événement merveilleux ne lui eut appris qu'il n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait encore. Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez de nouveau cette preuve indestructible, irrécusable, de la bonne foi de l'accusé dans son crime et de la malice d'un scélérat qui agit dans l'ombre. Ecoutez encore le témoignage d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte de Dieu. Ce témoignage est appuyé par une lettre du rév. père Olivier missionnaire du lac des Esclaves: Voici ce que dit ce fidèle compagnon de l'accusé:
--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore heureux!... son enfant ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait pas veuve!
--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
--Et oui, depuis vingt ans.
--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme dans un moment de folle jalousie.
--Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je riposte.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux. Il pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie! pardon! Oh! je n'ai pas tué ma femme!... Mon Dieu! soyez béni!...
Messieurs, quoi de plus concluant? La vérité se fait jour de toute part. Elle éclate, elle éblouit.
L'accusé savait bien qu'il avait tué; mais il croyait avoir droit d'exercer cette suprême justice, car il croyait avoir subi un suprême outrage de la part de sa femme. Et qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé tromper volontairement. Les machinations les plus habiles ont été mises en oeuvre pour l'aveugler et le perdre. Il ne peut être coupable en conscience, car il était de bonne foi et sa conscience lui disait d'agir comme il l'a fait. C'est un crime purement matériel qu'il a commis, et qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils plus sévères que Dieu lui-même?
Ou l'accusé savait qu'il n'avait pas tué sa femme, et, alors, il n'eut pas attendu vingt ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait toutefois le conduire à l'échafaud; car au bout de vingt ans de cette vie étrange, active, accidentée du chasseur, il était devenu un homme tout autre; il avait dû oublier les attachements d'autrefois, et tout ce qu'il avait aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand chasseur et l'enivrante liberté des forêts; ou il croyait l'avoir tuée, et, alors, il devait s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se révéler que dans une circonstance étrange comme celle qui s'est offerte à lui au bout de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir été le jouet ou l'instrument d'une volonté mystérieuse et coupable, il devait se lever et partir, sans songer aux conséquences de sa détermination. Et c'est ce qu'il a fait. Il est venu! Il est venu pour demander pardon à sa femme qu'il avait outragée par ses lâches soupçons! Il est venu pour dire au monde qu'il a été un instrument aveugle et innocent dans les mains de l'hypocrisie! Il est venu pour soulever le voile qui couvre le mystère d'iniquité, et chercher où se cache l'infâme qui a tramé, pour le perdre, le plus odieux des complots! Il est venu pour aider la justice à triompher; pour être l'instrument de Dieu au jour de la vengeance, comme il l'a été au jour de l'épreuve!... Et, pour cela, il a exposé sa vie, ses dernières espérances et ce qui lui restait de bonheur sur la terre.
Où est donc le coupable? Voilà ce que je dois chercher avec vous, messieurs les jurés, car il y a un coupable quand il se commet un crime: seulement le vrai coupable n'est pas toujours celui par qui l'attentat est consommé, mais celui qui l'a médité, préparé et fait accomplir. L'autre, comme dans le cas qui nous occupe, n'est qu'un instrument inconscient. Il existe un axiome bien vieux et bien sage que les criminalistes évoquent toujours avant d'entrer dans les dédales où se cachent les scélérats; un axiome qui jette une première lueur dans l'ombre où s'aventure la justice, et la conduit souvent comme un fil d'Ariane jusqu'à la grande clarté du ciel. Cet axiome le voici: A qui profite le crime? En effet, l'on ne commet point un crime pour le plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le crime n'est pas un but, mais un moyen: le moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion; et toutes les passions se réduisent à deux, la haine et l'amour. Dans l'affaire qui nous occupe, on cherche en vain la haine. La victime et l'accusé avaient toujours vécu comme de bons et honnêtes voisins, quoiqu'en ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé. Et la défunte n'a-t-elle pas avoué elle-même à Madame Letellier, que les bruits que l'on faisait courir sur le compte de Joseph étaient faux et calomniateurs; et qu'il n'avait jamais manqué de respect envers elle. Et puis ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une immense faveur du ciel, l'objet d'un miracle, pouvait-il tout à coup devenir si profondément méchant, que de tuer une femme qui lui aurait donné un soufflet? Est-ce donc la satisfaction de l'amour? Pas davantage. Supposez,--ce qui n'est pas,--qu'il ait aimé la défunte, pourquoi l'eut-il assassinée? Pour qu'un autre homme ne la possédât point. Mais ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se glorifie de partager avec l'époux les faveurs de la femme qu'il a détournée de ses devoirs? Il arrive qu'un homme plonge le poignard dans le coeur de sa maîtresse, mais ce n'est que lorsque cet homme est ou doit être le premier ou le seul aimé, et croit avoir des droits sur cette femme qui le trahit tout à coup. Mais ici, rien de cela; et quelle différence! L'accusé aimait sa femme... il l'aimait passionnément; il l'aimait de l'amour le plus jaloux, vous le savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi jaloux avoir, à la fois, deux amours également violentes? Et quand a-t-on vu un homme jaloux devenir infidèle par habitude?... La jalousie peut pousser à l'infidélité, mais c'est la vengeance qui est le principal motif, et si l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement. Or, ici la jalousie est restée jusqu'au dernier jour dans l'âme ulcérée du malheureux accusé. Donc il aimait sa femme et n'en aimait pas d'autre de la façon que l'on voudrait faire croire.
A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait gagner quelque chose par la mort d'Aglaé? Son mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait pas. Car une femme que l'on hait est un fardeau bien lourd à porter. Nous verrons donc si Picounoc, le premier accusateur, pouvait en ce sens profiter du crime, et nous verrons ensuite pourquoi, s'il voulait se débarrasser de sa femme, il ne l'a pas fait périr lui-même, et nous verrons encore s'il n'avait pas intérêt à compromettre l'accusé et à le perdre.
Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il sa femme?
Picounoc se marie, mais il n'aime pas la femme qu'il jure devant le Christ d'aimer et de protéger toujours. Il est parjure une première fois au pied des autels. Et si ce que je dis est vrai, messieurs, ce que je dirai ensuite sera bien facile à comprendre; car, du moment qu'un homme a laissé, de plein gré, le chemin de la vertu et de l'honneur pour entrer résolument dans la voie du crime et de l'infamie, nul ne sait où cet homme s'arrêtera... parce qu'il ne s'arrêtera que dans l'abîme.... Et ce que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage de Paul Hamel:
--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se mariait, mais qu'il n'aimait pas sa fiancée... qu'il se laissait faire parce qu'elle avait une belle propriété.... Je le blâmai, repart le témoin; il me répliqua: Tiens! Je n'ai pas de secrets pour toi; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est Noémie! Elle est la femme d'un autre, eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles avantageuses.--Si tu parlais sérieusement, réplique le témoin, j'irais avertir ta fiancée.--Je suis sérieux, répond Picounoc, je suis un maudit et le fils d'un maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.
Messieurs, ces paroles épouvantables sont le noeud gordien de la cause qui vous est soumise, et elles expliquent la noirceur de l'homme qui a ourdi ce drame, et la subtilité de ses moyens. C'est un maudit qui veut faire son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible!
Picounoc, marié et père de famille, nourrissait toujours dans son âme le feu de ses criminels désirs. S'il eut été un scélérat vulgaire, s'il n'eut pas été un homme maudit peut-être, il serait allé aveuglement où l'entraînaient ses désirs, et, comme la plupart des criminels, il aurait brisé violemment les obstacles. Il eut tué sa femme et son ami. En effet, consultez les annales judiciaires et voyez si, dans presque tous les cas analogues, l'homme ou la femme épris d'une passion coupable, ne font pas eux-mêmes, par le fer ou le poison, disparaître ceux qui les gênent. Mais Picounoc plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie, imagine, pour arriver à son but, un moyen plus lent sans doute, mais plus sûr et moins dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême tendresse de Madame Letellier pour son mari, en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et cruel même envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit. Dans son imagination infernale il trouva cet infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et fidèle par le mari de Noémie. C'était habile, mais malaisé. Comment en arriver là?... Par la jalousie, la plus aveugle des passions. Oui, rendre Joseph jaloux, se dit l'infâme, et lui faire tuer ma femme en guise de la sienne. Vous savez, messieurs, par quelle suite de fourberies et de mensonges il y est arrivé. Vous le savez par le témoignage de Madame Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de cette incompréhensible jalousie de son mari. Vous le savez par le témoignage d'Angèle Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire--ce qui était faux--qu'elle était la messagère du docteur et de Madame Letellier. Vous le savez par le témoignage du docteur lui-même qui se vit injurié de la façon la plus grossière, parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie. Et quand Picounoc trouve son travail assez avancé; quand il voit son aveugle ami se porter à des excès de violence, et dans son langage et dans ses actions, alors il songe à mettre le couronnement à son oeuvre. Il prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il aime tant et qu'il croit si vertueuse et si fidèle, déjouera son attention le soir même, et viendra--après avoir prétexté la confession, un sacrement divin--viendra, dis-je, dans ses bras à lui Picounoc.... Mais il a bien soin d'attendre les ombres du soir, et de ne pas sortir de sa propriété. Il eut été difficile de donner à Aglaé, la victime désignée d'avance, un motif plausible peur l'entraîner ailleurs. Il rentre donc dans son jardin, suivi de sa femme à qui il parle comme un amant parle à son amante. Aglaé, prévenue de quelque façon que l'on ignore, mais que l'on devine bien, joua son rôle bien innocemment sans doute, et sans prévoir qu'il pourrait avoir des suites aussi funestes. Au reste, elle était un peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins. Bonne et simple, c'était bien la victime que Picounoc pouvait, sans trop de crainte, conduire à la boucherie! Il eut soin de la vêtir d'un châle tenu caché pour la circonstance, et en tout semblable à celui que Madame Letellier venait de recevoir de son mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait; mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé lui-même et des paroles d'un faux témoin de la couronne, de Madame Gagnon. En effet, comment cette femme pouvait-elle dire à Madame Letellier, en parlant d'un châle: Mais! c'est le vôtre! puisqu'elle n'avait jamais vu ce châle et qu'elle ne pouvait savoir qu'il existait.... Et pourtant cette parole: c'est le vôtre! implique nécessairement l'existence d'un autre châle. Le vôtre implique le mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi de surprenant que Madame Gagnon, ou Madame Asselin si on lui rend son vrai nom, quoi de surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les secrets d'un assassin? elle est accusée elle-même d'empoisonnement, et elle vient d'être convaincue de parjure!... Et le marchand qui a vendu le châle à Madame Letellier, peut bien, quoi qu'il le nie, en avoir aussi vendu un autre pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable, un échappé du pénitencier qui va monter sur l'échafaud!
Et n'est-ce pas pour que l'accusé fut trompé par ce châle et crut reconnaître sa femme, que Picounoc fit brûler une allumette? Cette clarté légère et momentanée suffisait pour induire en erreur, mais ne suffisait pas pour qu'un oeil prévenu, comme l'oeil du jaloux, put découvrir la ruse. La clarté du fanal eut été trop persistante, et qui sait? toute la trame ourdie avec tant de soins et d'adresse se fût dénouée ridiculement et à la confusion du traître. C'est ici surtout que l'on peut admirer comment Dieu se joue des projets de l'iniquité! D'un souffle il renverse les plans les plus hardis, il défait les combinaisons les plus merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler travailler quand les impies travaillent, pour opposer, comme le font les hommes, force contre force, pensées contre pensées. Il laisse se glisser un futile oubli parmi toutes les grandes idées savamment combinées, et l'édifice que l'architecte du mal admirait avec orgueil s'écroule soudain. Ainsi Picounoc a tout prévu, jusqu'à la lumière dont il faudrait s'éclairer dans le jardin, et, pour donner plus de poids à sa parole, il feint même d'avoir oublié le fanal dont il s'est servi, et il jure que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant quinze ou vingt minutes. Mais voilà où la Providence qui veille sur les justes l'attend. Dans son trouble le malheureux n'a pu songer à tout: il n'a peut-être pas même ouvert le fanal, il l'a peut-être porté dans le jardin après le meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge est là, et le mensonge suffit à défaut de toute autre preuve, pour attirer sur la tête de celui qui l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à témoin, les châtiments les plus terribles. La chandelle du fanal n'a pas été allumée, et, après vingt ans, vous la voyez encore avec sa mèche blanche que la flamme n'a jamais touchée. Un témoin dit qu'il a ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève la folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle n'en avait pas été allumée, bien que Picounoc déclarât de suite le contraire, cacha ce fanal comme un précieux document, et attendit le jour marqué de Dieu. La pauvre fille fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir peut-être qu'elle marchait au martyre, elle passa vingt ans de sa vie à chercher ce mystère que sa mort a fait éclater. Pauvre Geneviève! sainte fille que la pénitence a transfigurée, sois bénie, car tu as sauvé mon père! sois bénie dans ta tombe, car tu as été un instrument terrible dans les mains du Seigneur!
Et ici vous voyez encore la vérité du récit de l'accusé à sa femme. Il dit que Picounoc fit brûler une allumette, une seule, comme pour lui montrer la femme coupable à cette lumière faible et passagère, et la tromper plus sûrement. Il déclare qu'il ne se produisit pas alors d'autre lumière, et la chose est évidente pour tous maintenant. Donc tout ce qu'il raconte au sujet de cette lugubre affaire est aussi véridique.
Picounoc avait raison de se défier de Geneviève puisque cette infortunée savait une chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne connaissait point l'irrécusable argument de ce fait si futile en apparence, puisqu'il croyait que le fanal avait été perdu ou volé. Pourquoi alors la pauvre folle a-t-elle été empoisonnée? Ah! c'est qu'elle avait entendu quelque conversation, surpris quelque secret, et l'on voulait s'assurer de son silence. Sa folie est peut-être simulée, pensait-on, et, au jour du procès, qui sait si cette femme rusée ne se montrera pas plus fine et plus intelligente que le criminel qui a conçu et exécuté ce projet avec tant d'astuce et de patience? Car ce n'est point par un simple hasard que Geneviève est morte soudainement quelques jours avant le procès, et après que l'un des témoins de l'accusé eut averti Picounoc de se défier d'elle. Qui, en effet, l'a poussée à son destin fatal? Picounoc. Et ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison du bossu infâme pour aller--cela se prouvera bientôt--pour aller chez une femme perdue boire le poison qui devait la tuer! Et sous quel prétexte Picounoc l'envoie-t-il au bossu? sous un faux prétexte. On l'envoie porter une lettre qui n'est pas écrite.... Que veut dire cela? On envoie une lettre pour dire à la personne absente ce qu'on lui dirait si elle était près de nous. On n'envoie jamais quatre pages blanches, excepté quand il y a convention d'avance entre les deux correspondants sur la signification du singulier envoi. Et la convention dans le cas actuel, c'était la mort de Geneviève, la mort d'un témoin dangereux, les faits l'ont prouvé. Picounoc et le bossu se sont compromis au sujet de cette lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille de Picounoc, n'a pas tardé à les confondre.
Et pourquoi parlerais-je des témoignages menteurs de ces deux malheureux vieillards qui sont venus ici donner publiquement le spectacle d'un scandale inouï! Surpris dans leur oeuvre coupable, reconnus pour de redoutables malfaiteurs, convaincus de parjure, jetant, avec le masque matériel qui déguisait leur figure, le masque moral qui voilait leur âme, ils se sont mis à rire, avec un cynisme écoeurant, de leur acte criminel, et à se vanter avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs complices ou plutôt leurs maîtres; car les lâches n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme, et malheur à ceux qui se servent d'eux! Ils ont dénoncé Ferron, Ferron! un échappé du pénitencier qui se cachait, riche et redouté sous un nom volé, le nom de Chèvrefils. Ils ont de plus déclaré--et ces hommes sont sans doute bien informés--ils ont déclaré, ce que nous savions déjà, que Ferron est l'ami et l'instrument de Picounoc. Voilà comme cet enchaînement extraordinaire de faits ou de témoignages nous conduit infailliblement au vrai coupable.
Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéficié? A l'accusé qui aimait sa femme jusqu'à la jalousie, ou à Picounoc qui haïssait la sienne, même avant de l'épouser? A l'accusé qui ne demandait qu'à vivre en paix dans son foyer béni, entre sa Noémie douce et fidèle et son enfant au berceau, ou à Picounoc qui portait un oeil lubrique sur une autre femme et voulait parvenir à en faire sa femme légitime, sachant bien que la vertu de cette créature était inébranlable? En devenant libre Picounoc avait fait un grand pas vers le but qu'il convoitait; mais une autre personne restait enchaînée à ses devoirs, fidèle à ses serments, c'était Noémie la femme désirée. Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi. Et pour qu'elle le fut, il fallait que son époux mourut... ou du moins passa pour mort.... Et voilà qu'en effet, le même jour, du même coup, disparaissent les deux personnes qui sont des obstacles à la réalisation des voeux de Picounoc: sa femme et son ami. L'une des victimes est morte, l'autre se fera justice elle-même; elle disparaîtra de plein gré pour toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée. Oui, dans la pensée de Picounoc, ce qui se fait aujourd'hui, aurait eu lieu le lendemain du meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé!
Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de gagner l'amour de cette femme qu'il a plongée dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue par sa vertu, inspirée par le ciel, elle a refusé les hommages de ce persécuteur déguisé en ami. Et ce n'est que lorsque découragée par des épreuves sans nombre, appauvrie par des accidents fréquents, jetée dans le chemin public par la malice d'un avare, ami et complice de Picounoc, de Chèvrefils ou Ferron, qu'elle se décide enfin à ne plus être si cruelle envers celui qu'elle croit son protecteur. Toutefois elle hésite encore. Mais la reconnaissance opère en son coeur ce que rien n'avait pu y opérer encore. Picounoc, par une générosité qui s'explique maintenant, rend à la femme affligée le bien qu'à dessein il lui avait fait perdre. Hypocrite et fourbe, il achète non l'amour mais la foi de cette femme, par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis et des bienfaits qu'il n'a jamais rendus. Il va triompher. Le jour de son mariage est fixé. Oh! comme il doit se glorifier de son crime d'autrefois! Les vingt ans de souffrance et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira pas de sa tombe pour crier vengeance, et l'ami trompé ne reviendra jamais se faire expliquer un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné! Mais Dieu qui se rit des complots des méchants a marqué le jour de sa justice. Le mari si injustement jaloux a expié suffisamment sa faiblesse coupable, et le traître a triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait meurtrier est apparu soudain et il a montré, de son doigt implacable, la tache de sang sur le front de l'accusateur. Il a tué, mais innocemment et au signal trompeur d'un homme qu'il croyait son ami.
Avec la malédiction de son père, Picounoc a fait retomber sur sa tête le sang de sa femme. Rien d'étonnant, la malédiction d'un père, c'est la malédiction de Dieu, et la malédiction de Dieu, c'est la mort!... Mais le ciel ne pouvait pas perdre à jamais un homme qu'il venait de protéger si hautement. L'accusé, vous le savez, c'est le Pèlerin de Sainte-Anne, c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant et humilié, fut guéri miraculeusement en présence d'une foule de personnes, dans le sanctuaire de Notre Dame de Beaupré!... Voilà, messieurs, un gage magnifique de l'innocence de l'accusé, car cela prouve qu'il était devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en conséquence, commettre le crime dont il est accusé, que par une erreur fatale, comme l'erreur dans laquelle il est tombé par les machinations de Picounoc. Cependant, messieurs les jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus éclatant que celui qui s'accomplit sous vos yeux; car tout le monde reconnaîtra l'intervention divine dans ce procès tristement célèbre. Et l'on dira que cet homme, heureux après tout, le Pèlerin de Sainte-Anne ou l'accusé, a été deux fois sauvé par un miracle.
Victor paraissait transfiguré, et ses yeux étaient mouillés de larmes.
Plusieurs avocats, des plus anciens, se levèrent de leur siége pour venir lui serrer la main.
Le juge fit alors, avec une gravité imposante, un résumé des témoignages. Il exposa sans passion et sans faiblesse, les principaux faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité des jurés, ils jeta les lumières de sa science sur les détails de la cause.
--Quiconque se servira de l'épée périra par l'épée, dit-il à la fin de son adresse; c'est la loi de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois des hommes, qui sont les images des lois divines, ne sauraient être plus sévères. On ne punit pas l'homme qui tue pour défendre sa propre vie. Il serait inique de le faire. On pardonne au mari qui tue sa femme dans l'adultère. Car la douleur et la colère de l'homme, alors, sont peut-être plus fortes que sa volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis s'il est permis de tuer pour sauver sa vie, il doit l'être davantage pour sauver ou venger ce qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur. Mais ici il ne s'agit pas d'un malheureux qui a tué sa femme coupable, mais d'un homme qui, croyant tuer sa femme coupable, a tué la femme d'un autre. Est-il excusable dans un pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais dans le cas actuel il est certain que l'accusé a été enveloppé dans un réseau d'intrigues qui l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand il possédait la femme la plus dévouée. N'est-il pas blâmable d'avoir cru à l'infidélité de sa femme sans jamais avoir pu la surprendre en faute? N'est-il pas blâmable d'avoir mis une confiance illimitée dans un homme dont il connaissait le caractère mauvais? Oui sans doute. Et si une femme n'était venue jurer qu'elle même, payée pour cela par Picounoc, avait induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant comme vraies des fautes que sa femme n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser complètement. Mais après les criminels moyens révélés par cette femme, l'aveugle jalousie de l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un instrument de mort, mais un instrument inconscient. Il se trouve un homme plus coupable que lui, et seul coupable: c'est l'homme qui a préparé cette oeuvre infâme, supposé qu'il ne puisse en rien atténuer les témoignages qui se sont élevés contre lui, lorsqu'il les voulait diriger sur un autre. Quant à l'accusé à la barre, il a expié par vingt ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lâche complaisance avec laquelle il a écouté son traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait de l'expiation; il ne siérait pas à la justice humaine de se montrer plus sévère que la justice divine.
XVII
COUPABLE OU NON COUPABLE.
Les jurés, ne s'accordant pas immédiatement, se retirèrent dans leur chambre sous la garde d'un huissier qui prêta le serment suivant: «Vous jurez que vous garderez et tiendrez ce jury, sans aliments, boissons, feu ou lumière; que vous ne permettrez à qui que ce soit de parler à ceux qui en font partie, que vous ne leur parlerez pas vous-même, si ce n'est pour leur demander s'ils sont d'accord sur leur verdict. Ainsi que Dieu vous soit en aide.»
La foule éprouva un vif désappointement en voyant cette hésitation du jury. Les uns murmuraient, les autres, sombres et pensifs, doutaient de la sagesse de cette belle institution des jurés, et se demandaient en quoi de pauvres ignorants, honnêtes tant que vous voudrez, mais quelquefois malhonnêtes, peuvent juger avec plus de discernement et d'équité que des juges savants, ou qu'un autre jury qui serait composé d'hommes de loi? Et ils avaient raison. Car si parfois un innocent court une chance d'être perdu, le coupable qui ne peut être condamné que par la totalité absolue des jurés, a bien des chances d'échapper.
Le jury, au grand désespoir des curieux, des amis, des hommes de loi, passa toute la nuit en délibération, ou peut-être à dormir. Quelques uns des jurés voulaient acquitter l'accusé, d'autres inclinaient à le trouver coupable d'homicide, et d'autres encore voulaient le verdict de coupable avec circonstances atténuantes et recommandation à la clémence de la cour.
Le lendemain, le peuple se porta de nouveau en foule vers le palais de justice. Sur les onze heures, les procédés de la cour furent tout à coup interrompus. Les jurés annonçaient qu'ils en étaient venus à une entente. Ils revinrent dans leur banc. Tous les regards de la masse réunie sous les vieilles voûtes les interrogeaient avec anxiété. Le prisonnier ne put s'empêcher de pâlir un peu. Ce moment était solennel pour lui. Le greffier fit l'appel des jurés et leur demanda à chacun d'eux s'ils étaient d'accord sur leur verdict. Tous répondirent affirmativement. Il leur demanda alors qui d'entre eux allait prononcer le verdict.
--Le chef choisi par nous, répondirent-ils.
Alors le greffier dit à l'accusé de lever la main--ce que le grand trappeur fit avec dignité--puis, s'adressant aux jurés, il leur dit: Regardez le prisonnier, vous qui êtes assermentés: Comment dites-vous? est-il coupable de la félonie dont il est accusé, ou non coupable?
--Non coupable!
--Prisonnier, vous êtes libre, dit le juge avec émotion.
Une clameur longtemps contenue s'éleva soudain, et des applaudissements frénétiques ébranlèrent la vaste salle. Victor, tout en larmes, se précipita dans les bras de son père, et longtemps le père et le fils se tinrent pressés coeur contre coeur. On avait empêché Noémie d'assister au verdict qui pouvait, vu l'indécision des jurés, tourner fatalement. Le grand-trappeur alla lui-même lui annoncer la fin de ses épreuves et de son expiation.
Des ordres furent donnés pour l'arrestation de Picounoc. Picounoc s'était enfui de la ville, comme le rat laisse le navire qui sombre. En un jour il avait vu s'écrouler l'immense échafaudage élevé, vingt ans durant, par sa malice et sa lubricité. Ses amis, tombés et perdus à jamais, l'appelaient dans le gouffre, et il se sentait inévitablement entraîné. Sombre, morose, il entra dans sa maison et parcourut, comme un homme ivre ou fou, chaque appartement. Il évita les regards de sa fille encore faible et souffrante. Par instant il avait encore un fol espoir: il est si dur renoncer à l'espérance! Il épia le retour des gens qui étaient allés à Québec pour le procès, et, afin d'apprendre le secret de sa destinée sans s'exposer à rougir, il se cacha dans le fossé qui longe la route de St. Eustache, sur le coteau de sable, parmi les cerisiers sauvages, et il attendit patiemment. Il fut bien servi. Les premiers qui passèrent furent le grand-trappeur, Victor et Noémie. La joie brillait sur leurs figures et l'amour débordait de leurs coeurs. En passant sur le coteau, le grand-trappeur disait: Pauvre Picounoc! je ne lui avais pourtant jamais fait de mal!... et s'il eut voulu me laisser en paix, je lui aurais bien pardonné son crime, j'étais si heureux! Et Noémie répondit: Maintenant il est trop tard.--Trop, tard! ajouta Victor, on le cherche pour l'arrêter.
Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent d'un nuage de sang. Il eut envie de se repentir pour satisfaire à la justice divine, et de se livrer au bourreau pour satisfaire à la justice humaine. Mais ce premier bon mouvement ne fut pas suivi d'un second.
--Malédiction! dit-il, il n'y a point de pardon pour moi, ni en cette vie, ni en l'autre! Il demeura longtemps dans un abattement profond. Il pensa à se sauver comme avait fait Djos autrefois; mais ce qui lui paraissait facile pour d'autres, lui semblait impossible à lui. Quand il se leva, irrésolu encore et tremblant, il aperçut des étrangers qui montaient la route. Alors il se met à fuir, croyant que ce sont des constables qui viennent l'arrêter. Et il a raison. Après avoir couru longtemps il se détourne. Deux des constables sont sur ses talons. La peur lui donne des ailes, et il s'élance comme un cerf que la meute poursuit. Il passe à la porte de Letellier, et voit une foule joyeuse et bruyante.... Il pense que cette foule va lui barrer le passage; mais elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez lui haletant, épuisé, couvert de sueurs, les yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les officiers de la police le poursuivent toujours. Il passe à côté de la maison, gagne la prairie et, soudain, il disparaît comme s'il se fut enfoncé dans la terre. Il s'était, précipité dans un puits. Dans son élan, il descendit tête première au fond, et là, ses mains crispées s'attachèrent par hasard à une pierre, fangeuse. Quand on le retira il était mort; mais ses mains serraient toujours la roche pleine de limon.... En jetant cette pierre on s'aperçut que son enveloppe se désagrégeait. On l'examina attentivement. O jugement de Dieu! on reconnut le châle qui avait dû envelopper sa victime. Il y avait vingt ans qu'il était là. Ce n'avait pas été, en effet, selon la parole de la tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui l'avait retiré du puits.
Marguerite fut long temps à se remettre de ce coup terrible. Cependant elle ignorait, la pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort de son père. On s'était fait un devoir de lui cacher cette honte. Elle vit son jeune ami Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle était du crime de sa race. Elle s'applaudissait d'avoir été délivrée du bossu. Il venait de mourir sur le gibet.
C'est le temps de dire que l'ancien docteur au sirop de la vie éternelle était devenu bossu à la suite du coup de rame qui lui avait été infligé--les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent--sur la grève du Château-Richer, lors de l'enlèvement de la petite Marie-Louise. Ferron, conduit au pénitencier avec son compère Racette le maître-d'école, s'était enfui au bout de deux ans, avec le même complice, en tuant l'un des gardiens. La femme Asselin, la tante inhumaine du Pèlerin, l'épouse infidèle, l'empoisonneuse, monta aussi sur l'échafaud. Robert et Charlot furent enfermés au pénitencier pour le reste de tours jours. En entendant leur sentence, ils se poussèrent du coude.
--Batiscan! dit Robert, une pension sur l'Etat! qu'en dis-tu?
--Mille noms! quelle chance! le mérite est toujours reconnu, répliqua Charlot.
--On en sortira.
--Oui, couché sur le dos.... N'importe on a fait une bonne jeunesse....
--De soixante et quinze ans!...
Marguerite, pourtant, finit par apprendre ce qu'avait été son père, et ce qu'il avait fait. Inutile d'essayer à peindre son désespoir; nul ne le pourrait. Ses entrevues avec Victor ne furent que des larmes et des sanglots. Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et lui disait, que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, et qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle retrouva son énergie et sa fierté:
--Victor, dit, dit-elle en le couvrant d'un regard plein de pleurs et d'amour, Victor, consentirais-tu donc à avoir pour enfants les petits fils de mon père?...
Victor l'étreignit sur son coeur et, silencieux, sortit sans pouvoir répondre.
Plus tard, une belle jeune fille arrivait au fort Providence, sur les bords de ce grand lac solitaire qui dort dans les régions boréales, sous un manteau de glace. Elle apportait beaucoup d'argent pour secourir les pauvres et embellir la chapelle de Dieu; elle apportait beaucoup d'ardeur pour le salut des enfants sauvages. Cette nouvelle sainte qui voulait expier les fautes de sa race, c'était Marguerite. Le trappeur qui l'avait conduite là, c'était l'ex-élève. Il revint prendre sa place au foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se séparer de lui.
Gagnon, instruit par les événements qu'il avait vu se dérouler sous ses yeux, retourna auprès de la Louise. Il arriva au moment ou la vieille Labourique sortait.... Elle sortait pour aller au cimetière. Pour racheter un peu le mal qu'il avait causé à la société en général et au bonhomme Asselin en particulier, il donna à ce dernier la belle terre qu'il venait d'acquérir à Lotbinière.
Deux ans se sont écoulés. Victor, sur la voie de la fortune et de la gloire, vient d'arriver à la maison paternelle. Le grand-trappeur, Noémie, l'ex-élève et le vieux Asselin font la partie de quatre sept, et s'amusent comme seuls peuvent s'amuser des chrétiens qui ont la paix et l'amour de Dieu dans la conscience, et de l'or dans leur bourse.... Victor apporte une lettre de Marie Louise, la soeur St. Joseph du fort Providence. Les cartes restent pêle-mêle sur la table, et les oreilles attentives ne perdent pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre, et ce sera la dernière page de mon livre.
Mon cher grand-trappeur,
Je te donne, frère, ce nom que répéteront longtemps nos solitudes immenses; il doit être doux à ton oreille comme il l'est au coeur des pauvres indiens................... .....................................
La religion porte, de plus en plus loin, son flambeau divin dans les régions naguère plongées dans les ténèbres, et son oeuvre de miséricorde et de paix ne s'arrêtera que lorsqu'il n'y aura plus d'âmes à sauver. Nos saints missionnaires semblent redoubler de zèle et de travail à mesure que l'âge et les privations de toutes sortes s'acharnent à les écraser. Le spectacle de leurs dévoûment nous soutient et nous encourage, nous, pauvres femmes.... ............... Nous trouvons aussi un exemple admirable de toutes les vertus dans la jeune Marguerite. Quel caractère franc et énergique! quelle âme soumise et pénitente! et comme nos enfants sauvages se plaisent à l'entendre et à la voir!................
Couteaux-jaunes et Litchanrés continuent à chasser et à vivre ensemble comme des frères, sous le jeune Kisastari leur chef commun. Iréma est heureuse maintenant et son mariage a été béni du Seigneur. Naskarina, son ancienne rivale, ne nous a pas laissés. Elle aussi a tourné vers le Seigneur le feu de son âme ardente...............................
Je t'ai dit antérieurement, mon frère, les actions de grâces que nous avons rendues au ciel en apprenant comment il avait mis fin à tes infortunes et au deuil de ta douce Noémie.
Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire qu'a eu Marguerite. Tu sais, que je suis un peu superstitieuse depuis le songe de cette infortunée Geneviève. Au reste il s'agit, dans cette vision, d'un personnage que tu as bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je te dirai que le vieux renégat, chassé de la tribu des Couteaux-jaunes, abandonné de tous, honni et méprisé, partit seul à travers le désert glacé, et se dirigea vers le lac du grand Ours. Or Marguerite, qui ne connaît pas cet homme, nous le peignit, à son réveil avec une fidélité surprenante, et cela suffit pour nous faire ajouter à son rêve la foi que l'on ne donne d'ordinaire qu'aux récits véridiques.
--J'étais loin vers le nord, dit-elle, et sur ma tête l'Ourse glacée tournait dans la voûte céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient éblouis par le spectacle qui se déroulait autour de moi; je me croyais dans un monde féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient dans le ciel où elles jouaient, comme les feux Saint-Elme le long des mâts et des vergues; des banderoles de pourpre flottaient au zénith; des rideaux sanglants s'ouvraient et se fermaient sur l'horizon, pour laisser paraître et cacher tour à tour les molles clartés de l'aurore, les feux ardents du soleil et de fantastiques figures de flamme. Des coupoles diaphanes, des mers aux ondes métalliques et chatoyantes, des zones d'or ondulées comme des rivages, des franges capricieuses apparaissaient et disparaissaient soudain. Puis des voiles de gaze, puis des nuées de sang immobiles et lugubres, puis la neige éclatante, infinie qui reflétait toutes ces merveilles. La nuit était calme, le silence, si grand que l'on croyait entendre jusqu'au soupir des esprits. Le froid faisait éclater les arbres; et toutes les pierres, tous les troncs, tous les rameaux s'étaient cristallisés sous le frimas; et la lumière, en les éclairant, les embellissait d'une décoration fantastique. Tout à coup j'entendis un craquement de raquettes sur la neige durcie; je regardai du côté d'où venait le bruit, et ne vis rien. Cependant le bruit ne cessait pas. O calme effrayant des nuits polaires, que tu es trompeur! Ce ne fut que plusieurs heures après l'avoir entendu marcher que j'aperçus le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant, avait la barbe blanche et les cheveux longs, mais rares. Il pleurait et ses larmes, gelées en sortant des paupières, couvraient ses joues d'une glace que les lueurs de la nuit faisaient resplendir. On eut dit qu'il portait un visage de feu ou de sang, et que ses yeux, sans éclat, étaient noirs comme les orbites d'un crâne de mort. Rendu près de moi, il ne me vit pas, et se mit à creuser dans la neige pour se faire un abri. Mais il n'eut pas la force de creuser assez. Il avait faim et dévorait les bouts des petites branches de sapin. Il poussa un cri, et moi, qui de si loin avais entendu le craquement de ses raquettes, j'entendis à peine sa voix. Il voulut armer sa carabine pour se suicider, et ses doigts crispés se gelèrent sur la gâchette. Son haleine rapide faisait bruire l'air en s'échappant de ses lèvres. Il était là debout, immobile au milieu des neiges comme un tronc moussu, et semblait un arbre étrange ou une pierre grossièrement sculptée par une main sauvage. Les aurores boréales dansaient toujours au dessus de sa tête, et des serpents de feu, se glissant sur la neige, semblaient accourir de l'horizon jusqu'à ses pieds. Des hurlements firent retentir la solitude et une troupe de loups apparut au loin. Il eut un tressaillement rapide et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa carabine pour défendre, contre la voracité des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant. Les loups arrivèrent.... Il poussa une clameur formidable et la bande sanguinaire s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes, flairant un reste de sang encore tiède, déchira les mains du malheureux. Les autres ouvrirent, à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent en hurlant sur le chasseur maudit. Il tomba et quelques gouttes de sang rougirent la neige; et l'on eut dit que ces gouttes de sang étaient tombées des franges rouges qui s'agitaient en l'air. Un instant après, des chasseurs sous la conduite de Kisastari, passèrent par là, mirent les loups en fuite, et reconnurent le cadavres à demi-dévoré et gelé de Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent sous la neige et récitèrent un pater et un ave pour le repos de son âme.
Tel fut le rêve de Marguerite.
P. S.--Cher frère! chose extraordinaire, terrible même, Kisastari vient d'arriver au fort avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le cadavre du Hibou-Blanc gelé au milieu des neiges du nord, et demi-dévoré par les bêtes féroces.... Le rêve de Marguerite n'est donc pas un rêve!...
--Quelle mort! murmura le grand-trappeur!
--Requiescat in pace! répondit l'ex-élève.