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Picounoc le maudit

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

Reading edition

--Mais les liens qui unissent les parents et les enfants sont tellement intimes, Marguerite, qu'on ne peut les rompre sans offenser Dieu et scandaliser les hommes.

--Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi les enfants ne se pardonneraient-ils pas les crimes de leurs pères?

--Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu aura pitié de toi....

La jeune fille regarda son fiancé, avec un peu d'étonnement....

--Que veux-tu dire, Victor? demanda-t-elle avec douceur.

--Je veux dire que ton père, fut-il mille fois plus coupable que le mien, je t'aimerais encore... parce que je te sais vertueuse....

--Et mon père est un homme irréprochable.

--Marguerite, préparons-nous à de terribles et douloureuses surprises....

--N'en avons-nous pas eu suffisamment?

--Moi, oui:... mais, toi...?

--Mon Dieu! quel est cet air prophétique.

--Je ne prophétise point, mais je veux te fortifier contre la douleur... et, peut-être, la honte....

La jeune fille se leva subitement. Une expression de profond désespoir se peignit dans ses yeux:....

Victor! Victor! veux-tu donc me plonger dans la désolation où tu viens de tomber toi-même?... Si tu me demandes de partager tes chagrins, de pleurer avec toi, de rougir même de la même honte que toi... Victor, je t'aime et je suis ta compagne inséparable.... Mais si tu me menaces, si tu veux par vengeance mettre un sceau d'ignominie sur mon front, en accusant mon père, Victor, Victor je ne te reconnais plus! je ne t'aime plus! je ne veux plus de voir....

Et, épuisée par cet effort pour dire toute sa pensée à cet ami qu'elle aimait tant, elle retomba sur sa chaise et se mit à pleurer.

Victor la regarda quelques minutes avec admiration.

--Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu'un enfant se dévoue pour sauver son père?

--Pour le sauver, non! répondit la jeune fille au milieu de ses larmes.

--Et si, pour sauver mon père, j'arrive nécessairement à perdre un autre homme? continua le jeune avocat--et si cet autre homme, Marguerite, était le tien, ton père?

--Ah! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes là! tu m'accables, tu ne m'aimes donc plus?

--Je t'aime... oui! mais je hais ton père... parce que ton père veut tuer le mien!... et qu'il....

--Mais, ton père, à toi... ah! c'est horrible à dire cela... ne m'a-t-il pas rendue orpheline? Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois épouvantable qui s'appelle la justice sera satisfaite.

--Marguerite, je te l'affirme sur mon honneur et sur Dieu, le coupable n'est pas celui que tu penses.

--Oh! je ne saurais blâmer tes paroles, ni ta conduite, tu es un fils dévoué.

--Attendons, Marguerite, tout ce drame de la mort de ta mère se dévoilera devant le juge, et, Dieu aidant, ce mystère de sang et d'iniquité sera dévoilé. J'ai voulu te prévenir, ma chère amie, car les chocs inattendus sont plus terribles et plus dangereux. J'aurais peut-être mieux fait de te laisser dans la quiétude; mais pardonne-moi... quoiqu'il arrive, Marguerite, je t'aimerai toujours.

--Mais pourquoi ce nouveau scandale? et pourquoi réveiller ces souvenirs amers? Ma mère est au ciel depuis vingt ans, et au ciel on ne veut plus de vengeance. Dieu connaît le coupable et saura le punir.

--Pourquoi? demande à ton père. Le dépit de n'avoir pu épouser ma mère le rend aveugle et le fait entrer dans une voie bien dangereuse pour lui-même. Il a fait arrêter le chasseur qui veillait ici, avant hier.... Cet étranger, c'était mon père! On le conduit en prison, et peut-être à l'échafaud....

Et le jeune homme, serrant son front dans ses mains, demeura quelques temps en proie à un découragement profond.

--Mon père a fait cela! pourquoi? pourquoi, mon Dieu? exclama Marguerite. Et, dans l'agitation de ses esprits, elle essayait de trouver une excuse à la conduite de son père....

Mais Picounoc en recherchant l'amour de Noémie, en priant cette femme de venir remplacer, auprès de lui, l'épouse immolée si cruellement, renonçait au droit de venger la mort par la mort.

VI

PREMIERS PAS VERS LA LIBERTÉ.

Picounoc et le bossu, assis tous deux devant une fenêtre qui donnait sur la rivière et le pont, s'entretenaient aussi, dans le même temps, de l'arrestation de Letellier.

--Tu as ma parole, dit Picounoc, et tu auras ma fille, mais il faut mener le procès rondement, et passer la corde autour du cou de ce misérable.

--Ta déclaration est formelle?

--Oui, sans doute; mais abondance de biens ne nuit pas: si je trouvais un ou deux témoins qui appuieraient de quelque façon mon témoignage.

--Je comprends! je comprends, fit le bossu, souriant; des gens qui auraient, par hasard, entendu quelques paroles échappées Letellier... ou qui l'auraient vu faire des menaces à la défunte....

--Précisément... c'est cela!...

Le bossu se passa la main dans la barbe et fit semblant de réfléchir....

--La chose est possible... assez facile même.... Tu peux essayer....

--Mais où irai-je? à qui oserai-je m'adresser? Si j'allais tomber entre les mains d'un traître?

--Cela demande réflexion, en effet, répliqua le bossu.

--Tu ne connais personne, toi? demanda Picounoc.

--Je t'avoue que mes relations ne me permettent guère....

--Je n'ai pas voulu t'offenser, reprit vivement Picounoc en riant; mais enfin comme tu connais beaucoup de monde, il se pourrait que....

--Ecoute! tu es mon ami, tu vas devenir mon beau père, eh bien! je te trouverai peut-être ces témoins complaisants: mais, cela te coûtera quelques piastres... bah! une bagatelle! disons vingt à trente.

--Rien que cela! fais les venir ces hommes.

--Ce n'est pas tout; répliqua le bossu, l'argent, c'est le paiement des témoins, mais à moi il me faut aussi quelque chose....

--Tu vas être mon gendre... et....

--Quand?

--Après le procès....

--Après le procès, si tu fais ta preuve seul et sans mon aide, mais si je mets la main à la roue, je serai ton gendre d'ici à quinze jours. Est-ce dit?

--Et si tes témoins font défaut?...

--Je te rendrai ta fille, répondit en riant le cynique bossu....

--Marguerite ne se laissera peut-être pas aisément persuader, observa Picounoc.

--C'est ton affaire.

--Ecoute! si elle ne consent point, tu la prendras de force. Je suis de bon compte comme tu vois.

--Soit! Je vois que tu tiens à gagner ce procès.

--Oui, j'y tiens!

Le bossu jeta un regard distrait vers le pont.

--Que fais-tu là, toi? demanda-t-il tout-à-coup à une femme assise sur un bout de planche, vis-à-vis la fenêtre.

A la vue de cette femme qui ne s'était pas encore retournée, Picounoc eut un tressaillement de peur: si elle avait entendu! pensa-t-il.... Mais la femme se retourna et les deux compères reconnurent la folle.

--Elle est partout, cette gueuse-là! murmura le bossu.... Puis il répéta: que fais-tu là, Geneviève?

--J'enfile des perles pour un faire un collier. Marguerite va se marier et ce sera son cadeau de noces.

--Avec qui se marie-t-elle?

--Avec un jeune avocat de la ville, un beau garçon, un monsieur, quoi!

--Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu.

--Avec toi? veux-tu te cacher! elle a meilleur goût que cela....

--Crois-tu qu'elle épouserait le fils d'un meurtrier? demanda Picounoc.

--Tiens! qui se ressemble se rassemble!...

Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut mieux aimé ne pas l'entendre.

--Que veux-tu dire? reprit-il.

--La folle se mit à rire aux éclats, et s'éloignant en montrant du doigt Picounoc presque irrité, elle se mit à crier: Il a peur! il a peur! il a peur!

--Si elle n'était pas aussi folle qu'on le pense? observa le bossu.

--On ne s'est jamais défié d'elle, dit Picounoc... mais, mieux vaut tard que jamais!

Et les deux misérables se comprirent sans rien dire de plus. Jusque là, et depuis plus de vingt ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni l'autre, à s'enquérir de ce que devenait Geneviève à certaines époques de l'année, car elle disparaissait souvent et pendant assez longtemps chaque fois. Mais l'on ne songe pas à tout. S'ils avaient suivi Geneviève, ils l'auraient vue reprendre, de temps à autres, sa place au sein de cette excellente famille du Château Richer qui l'avait si charitablement accueillie, alors qu'elle voulait dérober à ses persécuteurs la petite Marie-Louise; et ils l'auraient vue déposer, en entrant, le masque humiliant de la folie; car le calme et le bonheur avaient opéré sur sa raison comme un réactif puissant, et réparé le mal que lui avait fait la peur, pendant cette nuit terrible que n'ont pas oubliée les lecteurs du Pèlerin de Sainte Anne. Geneviève, il y avait alors vingt ans, était entré un soir chez Picounoc, croyant ne trouver encore que la veuve et sa fille. Elle arrivait du Château Richer, et, ravie, annonçait à ses connaissances l'état désormais satisfaisant de ses facultés mentales. Elle fut étonnée de trouver un berceau où dormait un de ces petits anges à qui le monde, hélas! coupe bientôt les ailes. Près de ce berceau nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour causer une surprise à la mère qui ne devait pas tarder à paraître, pensait-elle, elle la prit dans ses bras et s'assit au pied du lit, ramenant, pour se cacher, les grands rideaux de fine étoffe du pays. Elle vit entrer Picounoc qui ne la vit point, comme on sait, et qui ne songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était de l'horrible forfait qu'il venait de voir. Elle remarqua son trouble et la pâleur de son front; elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit prendre un fanal, un plat de fer-blanc et sortir précipitamment, tout en regardant autour de lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait une mauvaise action. Aussitôt elle remit l'enfant dans le berceau et sortit. Ceux qui la virent alors et dans la suite dirent: Cette pauvre Geneviève qui se croyait guérie et qui en effet, semblait tout à fait bien, comme elle est troublée! comme elle est folle! c'est la vue du sang, c'est l'aspect de ce meurtre atroce qui l'auront épouvantée de nouveau.

Victor dit adieu à sa fiancée, à sa mère, et s'embarqua pour Québec. Il n'avait plus qu'une pensée maintenant, pensée grande et noble qui dominait les angoisses de sa douleur et les élans de son amour: sauver son père. Il se rendit à la prison, se fit ouvrir les portes de fer qui se ferment impitoyables sur les condamnés, et entra dans la cellule du grand-trappeur. Le noble prisonnier sourit tristement en recevant sur son front soucieux le baiser de son fils.

--Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis d'être courageuse: elle espère et prie. C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu avant d'entreprendre une tâche difficile, voulez-vous réciter un Pater et un Ave avec moi?

Le prisonnier, ému jusqu'aux larmes, tomba à genoux auprès de son fils, et tous deux, les yeux levés sur une humble croix, récitèrent la prière divine.

--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi donc vos relations avec Picounoc depuis le jour où il a commencé à souiller la réputation de ma mère.

--Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai point pesé ses paroles alors, car nos relations étaient celles de deux intimes; et tu vois que je ne le soupçonnais pas de trahison puisque j'ai tué sa femme dans ses bras, croyant que c'était la mienne...

--Eh bien! causons de ce meurtre d'abord, peut-être trouverons-nous quelque branche de salut où vous vous accrocherez.

Le prisonnier secoua la tête d'un air de doute.

--Quelle heure était-il alors? demanda Victor.

--Neuf heures du soir, je crois.

--Il faisait noir?

--Le 24 de septembre, à neuf heures du soir, oui; cependant à quelques pas on distinguait les gens, mais sans les connaître.

--Comment avez-vous cru reconnaître ma mère?

--Picounoc a fait brûler une allumette, et j'ai reconnu le châle de Noémie, un beau châle neuf comme aucune autre femme n'en avait, j'en suis bien sûr....

--- Mais ce châle était-il réellement celui de ma mère?

--Je n'en sais rien... ta mère pourra mieux que moi éclaircir ce point.

--De qui aviez-vous acheté ce châle?

--D'un marchand colporteur, un bossu....

--Un bossu? un bossu?... mais c'est monsieur Chèvrefils, de Ste. Emmélie, celui-là même qui vous a insulté, l'autre jour, quand nous revenions de Saint-Pierre....

--Vraiment? Je ne l'ai pas reconnu....

--Lui non plus ne vous a pas reconnu, car il ne vous eut pas parlé de la sorte.

--Et pourquoi?

--Mais c'est un de vos anciens amis....

--Je l'ai vu pour la première et la dernière fois quand il m'a vendu ce châle....

--C'est, singulier! dites-moi, mon père, ne se trouvait-il pas un bossu parmi vos connaissances ou vos amis?

--Non, jamais,... jamais!

--Jamais?... Eh bien! ce M. Chèvrefils m'a dit à moi-même qu'il vous avait intimement connu et que vous avez été amis un jour.

--Où cela?

--Chez Picounoc.

--Non, où et en quel temps, prétend-il que nous avons été amis?...

--Il ne l'a pas dit....

--Il s'est trompé.

--Vous dites, mon père, que la femme de Picounoc portait un châle semblable à celui de ma mère?

--Absolument pareil....

--C'est ce bossu qui les a vendus tous les deux, rien de plus sûr. Serait-il donc complice? se demanda Victor, frappé d'une idée subite. Que sont devenus vos compagnons de jeunesse? vos amis?...

--Je l'ignore... Les seuls que je reconnaisse sont l'ex-élève Lefendu Tintaine et Poussedon. C'étaient des camarades de chantier....

--Et vos ennemis?

--Le vieux chef des voleurs est mort dans la cave du ruisseau, comme tu sais; Picounoc jouit de la considération de ses concitoyens; Racette est sorti du pénitencier pour aller se faire chef d'une tribu sauvage; Ferron... l'un des plus habiles et des plus pervers, mon camarade d'enfance et mon petit voisin... Ferron, le docteur au sirop de la vie éternelle, est allé au pénitencier avec Racette... mais il y a vingt ans de cela.... Les autres doivent être morts ou bien vieux et retirés du vice....

--Il faudra s'assurer de cela....

--Vous m'avez dit tout à l'heure, mon père, que Picounoc avait brûlé une allumette, mais n'avait-il pas un fanal pour s'éclairer dans le jardin?

--S'il en avait un, il ne l'a pas allumé....

--N'a-t-il pas dit.... En effet j'oubliais, cher papa, que vous êtes parti cette nuit-là même, et que vous ne pouvez pas savoir ce que cet homme, a pu dire ensuite.... Mais, est-ce que nul de vos amis ne s'apercevait que la conduite de Picounoc envers vous ou ma mère, n'était pas irréprochable... ou du moins sans quelque singularité....

--Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chasseur m'a dit de me défier de lui, une fois, même que cela m'avait un peu refroidi....

--L'ex-élève... je l'ai laissé hier.... Si j'avais su! n'importe je le reverrai. Quels étaient alors les meilleurs amis de Picounoc?

--A Lotbinière, je ne sais pas trop: il n'en avait guère, je crois; moi je l'avais connu intimement dans les chantiers, c'était différent.... A Québec, il devait en avoir quelques-uns parmi les habitués de l'auberge de la mère Labourique....

--Dans la rue Champlain?

--Oui! à l'Oiseau de Proie....

--Je connais cette vieille boutique.... On ira, on ira!...

Le père et le fils causèrent encore longtemps, puis mettant en Dieu leur confiance ils se séparèrent.

VII

LES FAUX TÉMOINS.

Quelques jours se sont écoulés. Marguerite est triste et se flétrit comme les fleurs du jardin. Pourtant, elle n'est qu'à son printemps, et les fleurs ne tombent que sous le souffle glacé de l'automne. Elle songe aux paroles de son ami, et ces paroles déchirent son âme. Elle rapproche cet avertissement mystérieux et terrible du jeune homme des prières de son père qui voulut la jeter, malgré elle, dans les bras du bossu; elle essaie à deviner pourquoi son père était tombé alors à ses genoux, et elle a peur d'en découvrir la raison; elle veut croire encore, croire toujours à son innocence. Pendant qu'elle est plongée dans cette mer d'amertume, Picounoc l'aborde:

--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il brusquement, pour comprendre qu'il te faut oublier Victor?

--Mon père, pardonnez-moi, mais je n'ai pas cette sagesse... si cet oubli toutefois est de la sagesse.

--Tous rapports entre ces gens et nous doivent cesser.

--C'est l'arrivée de M. Letellier, mon père, qui a modifié vos sentiments.

--Il a réveillé un passé que je n'avais réussi à oublier qu'avec peine, tant pis pour lui! tant pis pour les siens!

--La miséricorde, mon père, est une belle chose, et qui n'en a pas besoin?...

Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur.

--As-tu vu Victor? dit-il.

--Oui, mon père....

--Depuis que j'ai fait arrêter le meurtrier de ta mère?

--Oui, mon père....

--Et que t'a-t-il dit?...

--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai toujours... car, ajouta-elle, l'âme serrée par l'émotion--car, dit-il, les enfants ne doivent pas porter la peine due aux fautes de leurs pères....

Picounoc réfléchit une minute:

--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il.

--Sauver son père, répondit Marguerite....

--Et comment le sauvera-t-il?

--Je n'en sais rien.

--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui non plus ne peut le savoir,... car cet homme qui fut un jour mon ami, ce misérable qui fut l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta mère, ne peut pas être sauvé! Au reste, ne s'est-il pas avoué coupable lui-même en disparaissant après son crime; pour ne reparaître que vingt ans après, alors qu'il supposait tout oublié.

Marguerite pencha la tête et ne répondit rien.

--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et tu te marieras dans quinze jours.

--Moi me marier dans quinze jours? dit la jeune fille en se redressant tout à coup dans sa fierté.

--Oui, je le veux, je l'exige.

--Et avec qui me mariez-vous comme cela?

--Avec Monsieur Chèvrefils.

--Encore lui! fit Marguerite avec un geste de dédain, encore lui!...

--Oui, lui! et cette fois je suis bien décidé.

--Et quel prix m'avez-vous vendue?

Cette parole hardie et juste fut un coup de foudre pour ce père infâme. Il recula d'un pas et resta muet.... Marguerite le regardait avec cette assurance que donne la pureté de l'intention ou la sainteté de la cause.

--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc après quelques instants, mais je veux ton bonheur. J'ai plus d'expérience que toi, et j'espère que tu auras confiance en mon amitié paternelle....

Marguerite craignit de le voir se jeter encore à ses genoux comme auparavant. Elle avait peur des larmes si elle bravait les menaces.

--Mon père, dit-elle, nous parlerons de cela plus tard, laissez-moi me retirer je suis souffrante.

Et elle s'éloigna.

Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un sentiment de compassion.

--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux pas être heureuse, car tu es d'une race maudite.... Il faut que tu subisses ta destinée.... Et puis, ajouta-t-il en s'animant, il faut que Djos monte sur l'échafaud!...

Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout le monde, cherchant dans les on-dits quelque bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit pas grand'chose. Il put s'assurer, toutefois, que la défunte femme de Picounoc n'avait jamais porté de châle comme celui qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce châle avait donc été acheté exprès pour tromper le malheureux Letellier, puis caché avant et après le crime. Il questionna le bossu, mais le rusé compère ne se souvenait de rien. Victor éprouvait parfois de profonds découragements, et se sentait écrasé sous l'implacable fatalité. Il se débattait contre la force passive de la résistance, la plus redoutable des forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc, quelque temps avant son mariage, avait déclaré qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait, joint à quelques autres, pouvait faire une preuve de circonstance, assez faible il est vrai, mais suffisante pour éveiller le doute dans l'esprit d'un juré, et c'est déjà une bonne chance avec le système d'unanimité qui prévaut ici. Souvent Victor visitait son père toujours sous les verrous, pour lui faire part du fruit de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier ne faiblissait point; seulement quand le spectre de l'échafaud passait devant ses yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et sentait son front devenir humide: c'est que l'ignominie ne serait pas pour lui seul, mais retomberait sur sa femme et sur son enfant. Ah! l'on peut bien être fort contre le malheur qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais contre le malheur qui frappe ceux que l'on aime!

Il est dix heures du soir et l'on est au 15 d'octobre. Encore douze jours et le sort du prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge enfumée de la mère Labourique. La Louise, veuve de son mari qui n'est qu'absent, verse à boire à deux vieux habitués; la bonne femme s'est mise au lit et dort du sommeil des... endurcis.

--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon mari? demande la Louise à l'un des buveurs.

--Comme je te vois là, ma fille, répond le vieillard, et il avale son verre.

--Nous avons pinté ensemble toute une nuit, dit l'autre vieillard.

--Et la Asselin? continue la fille de la mère Labourique.

--Toujours à ta place, répond Robert....

--Que font-ils pour vivre...?

--Ils mangent et boivent....

--Et pour avoir de quoi boire et manger?

--Ils volent....

--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits que nous, ajouta Charlot.

--Et ils sont à la veille de se retirer des affaires, dit Robert.

--Même que ton mari m'a dit qu'il allait acheter une terre et vivre paisiblement des rentes des autres, comme un rat dans son fromage.

--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira la Louise.

--Cela se comprend.

--Et Asselin? dit la Louise.

--Pauvre comme deux Jobs.

--Ce que c'est!

--Oui, ce que c'est! répéta Robert. Il a fermé boutique ces jours-ci, grâce au dernier tour que ton mari lui a joué. Nous étions là, et il y a deux mois au moins que cette belle affaire a eu lieu. C'est réellement un de nos meilleurs coups. La Asselin, une vraie comédienne vient se jeter aux genoux de son mari; la paix est faite, l'absolution accordée.... Bref pendant que le mari dort enivré d'un bonheur inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un doux baiser sur le front, et descend silencieusement de la couche nuptiale. Elle savait où prendre la clef du coffre comme la clef des champs. En un clin d'oeil le tour fut joué. Asselin était ruiné bel et bien, et d'autant mieux que le feu consuma, la même nuit, le ménage et la maison dont il était propriétaire.

--Nous avons raconté cette affaire au bossu de Ste. Emmélie, mais avec une légère variante, dit Charlot. Nous nous sommes fait passer pour les victimes....

La porte de l'auberge s'ouvrit tout à coup, et tous les yeux se tournèrent vers le nouvel arrivé. Les deux compères se touchèrent du coude et clignèrent de l'oeil. C'était le bossu qui entrait. Il marcha droit au comptoir. Robert et Charlot firent un pas en arrière.

--Ne vous dérangez pas, Messieurs, dit le bossu, feignant de ne pas les reconnaître.

Les deux vieillards s'effaçaient petit à petit.

--Faites-moi donc l'honneur de prendre un verre avec moi, invita le bossu.

--Merci, nous venons de prendre, dit Charlot, en se retirant toujours.

--Venez donc! sans façon... je ne bois jamais seul, dit le bossu.

Force fut aux deux voleurs de revenir près du comptoir. Le bossu ordonna trois verres et, tout en vidant le sien, il dévisageait ses nouveaux compagnons.

--Il me semble vous avoir vus déjà, dit-il.

--C'est possible, répondit Charlot, mais à coup sûr, je ne vous ai jamais vu, moi.

--Jamais! fit le bossu en le fixant de son oeil de feu.

--Du moins, répondit Charlot, je n'ai pas souvenir....

--Vous avez bien changé tous deux, depuis, reprit d'un air moqueur le bossu, et, plus heureux que le reste des mortels, vous avez rajeunis au lieu de vieillir....

Les deux vieillards se regardèrent avec inquiétude.... C'est que ce soir-là ils portaient fausses barbes et perruques noires. Ils jetèrent un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer que le nouvel ami était bien seul, puis, comme la timidité n'était pas de longue durée chez eux, ils reprirent leur aplomb.

--Si nous avons changé, reprit Charlot, vous avez dû changer, vous aussi, car, foi de gentilhomme, nous ne nous rappelons pas de vous avoir jamais vu avec cet apanage sur le dos....

Le bossu devint vert de stupeur et ne répliqua rien, mais il comprit que Paméla avait parlé.... Charlot crut avoir blessé la susceptibilité du monsieur, et lui fit des excuses. Allons! pensa le bossu, Paméla n'a peut-être rien dit.... Et il reprit toute son assurance.

--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous ne me connaissez pas. Vous m'avez proprement dévalisé, il n'y a pas longtemps, pour me récompenser de vous avoir bien accueillis. Vous voyez que je vous connais bien et que je sais où vous prendre. Je lis à travers les masques et je descends jusqu'au fond des coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche, vous êtes deux heureux gaillards, car depuis quarante ans vous courez après la potence sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je vous sais par coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrète ici, je suppose, et je puis parler sans crainte?

--Personne autre que vous et moi, dit la Louise....

--Et la mère Labourique dort sur les deux oreilles? demanda le bossu.

--Oui, et quand même elle entendrait, vous n'auriez rien à craindre.

--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme mesure de précaution, mais par convenance, que je m'informe d'elle, répliqua le bossu.

Puis s'adressant aux deux voleurs.

--Bien! franchement, savez-vous mon nom, vous autres?

--Nous croyons le savoir, répondit Robert, vous êtes M. Chèvrefils....

--Oui, mais j'ai un autre nom encore....

Les deux voleurs se regardèrent pour s'interroger.

--Il n'est pas nécessaire de tout dire aujourd'hui, répondit Charlot.

--Nous nous tenons sur la défensive, ajouta Robert.

Le bossu fit une grimace:

--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, c'est que j'ai besoin de vous.

--Fort bien, à votre service! répondirent les escrocs.

--Vous avez entendu parler de Djos, le Pèlerin de Ste. Anne? demanda le bossu.

Les vieillards se mirent à rire....

--Vous savez qu'il a tué la femme de Picounoc son voisin?...

--Connu! connu! dirent les vieillards... et ensuite il s'est brûlé bêtement dans sa grange.

--Pas du tout! il ne s'est pas réduit en cendres, mais il s'est rendu invisible pendant vingt ans....

--Ah!... et comment?...

--En allant faire la chasse dans les régions du nord....

--Tiens! exclamèrent les escrocs, intéressés à ce récit.

--Et il est revenu il y a quinze jours avec son camarade l'ex-élève ou Paul Hamel, qui lui aussi s'était fait trappeur....

--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'écria Charlot.

--Impayable! ajouta Robert.

--Je ne serai pas fâché de lui prouver ma reconnaissance pour les services qu'il m'a rendus autrefois, dit Charlot.

--J'ai bonne mémoire aussi moi, continua Robert.

--Et vous, monsieur Chèvrefils, avez-vous la bosse de la reconnaissance? demanda Charlot.

--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert....

--Vous êtes des drôles, répondit le bossu, mais il ne s'agit pas de cela pour le moment.

--Parlez, vos serviteurs vous écoutent.

--Voici ce que je veux. Picounoc a fait arrêter le meurtrier. La preuve qu'il va produire est forte, mais, en pareil cas, nulle précaution n'est de trop, et il voudrait avoir des témoins pour corroborer le fait....

--Je comprends, dit Charlot.... C'est un moyen comme un autre de faire son chemin... vers le pénitencier.

--Il n'y a rien à craindre, dit le bossu.

--Au contraire, répondit Robert... le parjure....

--Vous vous effrayez de rien; voici, écoutez bien! Vous n'avez pas vu commettre le meurtre, mais vous vous êtes rencontrés à Montréal ou ailleurs avec l'assassin--rien de plus aisé--et vous avez surpris quelques paroles compromettantes, comme celles-ci, par exemple, qu'il disait à son compagnon: J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai commis n'a peut-être pas été oublié... Si j'étais reconnu!... arrêté! Rien que cela, ou quelque chose de semblable. Vous ne courez aucun danger. Si l'ex-élève veut contredire vos témoignages, il sera seul et vous serez deux! Deux contre un, c'est la victoire....

--Nous y penserons, répondit Charlot. Combien cela paie-t-il?

--Je vous donne quittance.... Est-ce assez généreux?

--Oh! oui, nous n'espérions pas tant... mais....

--Quoi?

--C'est déjà fondu joliment... et voici l'hiver qui approche....

--Vous êtes impitoyables.

--Bah! vous êtes riche, monsieur Chèvrefils,... et puis le Pèlerin... quelle satisfaction pour vous!... comme cela se présente bien!

--Vous comprenez que ce n'est pas mon affaire....

--Quel dévouement! fit Charlot avec un sérieux comique.

--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars, est-ce dit?

--Qu'en dis-tu, Charlot?

--Qu'en penses-tu, Robert?

--Va! pour vingt piastres chacun; mais c'est peu pour le service... dit Robert....

--Et quand le terme criminel?

--Le vingt-sept de ce mois, répondit le bossu.

--Nous serons à Montréal, vous nous ferez servir les "subpoenas" à l'auberge du Boeuf-gras, près de Bonsecours: Robert Picouille et Charlot Grismouche, bourgeois....

Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de toilette et, tout en faisant une petite marche pour se dégourdir, se rendit chez madame Gagnon.

--Il faut que vous me rendiez un petit service, lui dit-il entre mille autres choses. Je voudrais connaître les moyens de défense que va employer Victor pour essayer de sauver son père....

--Ses moyens de défense? répéta la vieille femme en ruminant.

--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce qu'il va essayer de prouver, ou de nous empêcher de prouver.... Quand je dis nous... ce n'est pourtant pas mon affaire....

--Alors, pour vous être agréable, j'irai voir Noémie et Victor; je tâcherai de les faire parler; ils ne se défieront pas de moi.

VIII

LE MENDIANT.

Ce même soir du 15 octobre, un vieux mendiant, arrivé à Lotbinière depuis le matin, montait à pas lents la route qui réunit la concession St. Eustache et le rang du bord de l'eau. Il avait le crâne nu et la barbe blanche. Cette barbe longue tombait en cascades sur sa poitrine. Les habits de ce mendiant n'étaient pas encore ornés de ces capricieuses pièces d'étoffes de différentes couleurs qui trahissent une longue pratique de la profession, et s'ils n'avaient pas, non plus, cet air de jeunesse qui dure si peu, ils n'en étaient pas davantage rendus à la corde. Ils flottaient entre un passé luisant et un avenir sombre.... Ce mendiant, novice sans doute et honteux encore, n'avait pas osé arborer le sac; il ne portait donc rien sur son dos... rien qu'un fardeau de souvenirs pénibles et de mauvaises actions, mais, hâtons-nous de le dire, de remords aussi et de repentance.... Et c'était bien assez. Il arriva en haut de la route, jeta un regard en arrière pour embrasser le chemin qu'il venait de parcourir, le grand fleuve et les campagnes de Deschambeault avec les Laurentides bleues qui les bordent, et un soupir amer souleva sa poitrine. Puis il reprit sa marche lente, le regard fixé sur les maisons blanches du village où il entrait. Il vit des enfants qui jouaient aux portes, et le bonheur inaltérable de ces petites créatures qui ne connaissaient encore rien des angoisses de la vie, l'affecta profondément. Quand les enfants l'aperçurent avec son bâton à la main et sa figure étrange ils se sauvèrent. Je suis donc un objet d'horreur! pensa-t-il, et ses yeux humides tombèrent sur la route devenue déserte. Il entendit chanter une jeune fille qui rentrait avec un paquet de filace jaune comme de l'or sous le bras, et son souvenir remonta loin, bien loin vers les jours perdus... et il secoua la tête comme pour se débarrasser d'une pensée fatigante. Il avait faim, et l'angoisse déchirait ses entrailles plus que la faim. Il était fatigué et ses jambes affaiblies tremblaient. Tout à coup ses yeux parurent chercher quelque chose. Il s'arrêta: C'est bien là murmura-t-il. Le jour s'effaçait, et, du côté du couchant une bande couleur d'orange avait succédé à l'océan de flamme, comme la pâle sérénité de la vieillesse suit l'éclat du jeune âge. Une lumière venait de briller à la fenêtre de la maison voisine, et, vis-à-vis cette lumière passaient, comme des ombres, les habitants de la maison. Un serrement de coeur inexprimable fit pâlir le mendiant.

--C'est là! pensa-t-il... c'est là qu'ils demeurent! Oh! vais-je donc entrer pour les voir, les entendre, et m'assurer qu'ils sont heureux encore... eux du moins, qui n'ont rien fait pour mériter de souffrir!... S'ils allaient me reconnaître! Mais non! impossible! le chagrin et l'âge m'ont rendu méconnaissable.... Il se dirigea vers la porte de la maison et vit une femme qui pleurait. Mon Dieu pensa-t-il, est-ce que d'autres misérables auraient continué mon oeuvre infâme? Et, traversant le chemin, il alla s'appuyer sur la clôture de cèdre, les yeux toujours plongés dans le triste intérieur. La porte s'ouvrit, un jeune homme parut sur le seuil. Le mendiant ne bougea point, mais il s'appuya comme un homme qui souffre, le front dans sa main. Le jeune homme vint à lui:

--Etes-vous malade, père? lui demanda-t-il.

Le mendiant tressaillit à cette voix pure et sonore; il arrêta sur son interlocuteur un regard presque suppliant. Le jeune homme répéta sa demande.

--Oh! je souffre beaucoup, répondit le vieillard....

--Venez, entrez! vous trouverez d'autres personnes qui souffrent aussi, et peut-être plus que vous encore.... Les malheureux se doivent entre eux de la pitié.

--Mère, dit le jeune homme, rentrant suivi du mendiant, ce vieillard a peut-être besoin de quelque chose; en tous cas, il ne peut coucher dehors, et nous avons un lit.

Le vieillard s'était assis sur une chaise près de la porte et n'osait lever les yeux sur ses hôtes.

--Je n'ai pas besoin de lit, répondit-il--et sa voix chevrotante trahissait une vive émotion--je dormirai bien là, sur votre plancher, dans un coin, si vous me le permettez.

--Nous avons un bon lit de paille au grenier, reprit le jeune homme, nous vous l'offrons avec orgueil à vous qui dormez sur le plancher, nous l'offririons sans honte aux riches accoutumés à dormir sur la plume, car nous n'en avons pas de meilleur à donner.

--Et vous avez sans doute besoin de manger? demanda la femme.

--J'accepterai un morceau de pain, madame.

--Du pain, du beurre et du thé, c'est peu, mais enfin avec cela on s'empêche de mourir, dit la femme en apportant sur la table ces humbles aliments qu'elle annonçait.

--Approchez-vous, dit-elle au mendiant....

--Vous êtes bien charitable, madame, reprit celui-ci, et vos bonnes paroles me consolent des avanies que parfois je suis forcé de souffrir.

--Comment! est-ce qu'il se trouve des âmes assez peu chrétiennes!... Mais en effet, mon Dieu!... reprit-elle, et la tête baissée, elle se détourna pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux.

Le mendiant ne vit pas cette douleur étrange, et il dit, répondant à sa première pensée:

--Aujourd'hui même, à midi, je suis entré dans une maison de bonne apparence, un peu en deçà des côtes de la rivière du Chêne: j'avais faim, et j'ai demandé l'aumône d'un morceau de pain. Une fille, une servante sans doute, était là; elle entr'ouvre une porte et demande à sa maîtresse si elle peut me secourir.

--C'est un vieillard qui demande la charité, dit-elle.

--La charité! répond la femme que je n'ai pu apercevoir, la charité! si je prends le manche à balai je vais aller lui en faire une charité, moi! comme si nous devions nourrir tous ces gueux de fainéants qui traînent les chemins!... comme si nous n'avions pas assez de nos propres dépenses et de nos propres affaires! Ah! l'on serait vite ruiné, si l'on écoutait tous ces escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais vu une paroisse comme celle-ci pour les quêteux!... Il y a peine un mois que nous sommes ici, et déjà nous avons fait connaissance avec cent figures de coureurs de chemins! j'aurai un chien pour les empêcher d'entrer ici!...

--La servante ferma la porte et vint me dire qu'elle n'avait rien à me donner. Elle aurait pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu. Cette parole dure me fit tant de mal que je n'osai plus, de toute la journée, demander rien à personne.

--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles sont rares, heureusement, remarqua le jeune homme, mais quelle peut être cette femme inhumaine? reprit-il, en s'adressant à sa mère.

--Je ne la connais point, répondit Noémie. Je sais que dernièrement une famille s'est établie à la rivière du Chêne, la famille Gagnon.

A ce nom, le mendiant leva la tête.

--Mais j'ai de la peine à croire, continua-t-elle, que ce soit madame Gagnon qui traite ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est très-pieuse. Elle vient à l'église deux ou trois fois par semaine, ne manque pas un office et donne à la quête du dimanche.

--Je ne veux pas faire de jugement téméraire, reprit le jeune homme, mais quelqu'un m'a assuré, et je dirai bien qui, c'est le petit Xavier-Firmin, que monsieur le curé avait dit qu'il ne lui donnerait pas à cette dévote créature la communion sans confession.

--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me voir, te l'ai-je dit, Victor?

--Non, mère, répondit le jeune avocat--car mes lecteurs ont deviné, sans doute, que nous sommes dans la maison de Noémie--non, vous ne me l'avez pas dit... mais si madame Gagnon traite les mendiants comme vient de nous le dire ce pauvre, elle peut rester chez elle.... Je vais sortir un instant, continua Victor; il faut que je voie le père Normand.

Le vieillard cessa de manger et se retira dans un coin. Il s'apercevait bien qu'il y avait dans cette maison un air de tristesse inaccoutumée. Il n'avait pas vu un sourire sur les lèvres de ses hôtes, pas un rayon dans leurs regards, et une teinte de sérieuse mélancolie était répandue sur leurs figures douces et franches. La femme avait pleuré; des cercles rouges entouraient ses orbites et le sang paraissait s'être répandu dans l'oeil enflammé par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait le mendiant. Il voulait en savoir la cause et n'osait interroger personne. Noémie la première rompit un silence pénible.

--Avez-vous déjà passé par ici? demanda-t-elle au mendiant....

--Oui, madame, répondit-il, mais il y a bien longtemps....

--Vous devez trouver la place joliment changée?...

--Bien changée! fit-il avec un soupir. Et, comme s'il eut redouté les questions de cette femme, il la prévint en lui demandant:

--Avez-vous encore votre mari, madame? je n'ai vu que votre fils.

Noémie poussa un profond soupir.

--Oui, monsieur, répondit-elle....

--Est-il malade? est-il absent? se hâta d'ajouter le mendiant.

Noémie se laissa tomber sur une chaise, et se voilant la figure, comme pour cacher sa honte:

--Il est en prison! Monsieur... en prison!... mais il est innocent!... ah!... bien innocent!... Victor entra.

--Le père Normand n'est pas chez lui, dit-il.

Il aperçut sa mère qui sanglotait.

--Ne te désole point, petite mère, allons! du courage, tout n'est pas fini.... Et se tournant vers le vieillard.

--Notre affliction est grande, pauvre homme, dit-il, et si le bon Dieu n'a pas pitié de nous, je ne sais ce que nous allons devenir....

--J'ai été indiscret, répondit le mendiant, et j'ai réveillé sans doute des chagrins qui dormaient.

--Oh! monsieur, les chagrins ne dorment pas ici!... oh! non! ils veillent depuis vingt ans et plus!... s'écria Victor, comme exaspéré....

--Quelle est donc la cause de ces chagrins? si toutefois, mon indiscrétion n'est pas trop grande.... demanda le vieillard que l'émotion gagnait.

--La cause première est loin, répondit Victor, et ce serait bien long de vous conter toutes les épreuves par lesquelles ma pauvre mère a passé... et avant elle et encore mon père! mon pauvre père!...

--Votre père?

--Oui, mon père Joseph Letellier....

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria malgré lui le vieillard, et ses mains tremblantes passèrent sur ses paupières ridées pour en effacer les pleurs.... A ce cri, Noémie se redressa frémissante.

--Connaissez-vous mon père? demanda Victor.

Le vieillard ne répondit point. Victor renouvela sa question.

--Oui, murmura sourdement le vieillard, je l'ai connu autrefois....

--Si vous l'avez connu, écoutez-moi, je vais vous raconter ses malheur; vous en serez ému, et vous comprendrez notre désolation. Et Victor retraça à grands traits la vie extraordinaire de son père. Il parla de son enfance sans amour et sans soleil, pour lui et pour la petite Marie-Louise; il rappela l'égoïsme et la cruauté d'Asselin, le tuteur et l'oncle de l'orphelin, et surtout la malice odieuse de la femme d'Asselin; Il n'oublia ni le Maître d'école infâme, ni les voleurs de la taverne de la mère Labourique, ni le blasphème, ni le châtiment, ni surtout le miracle de la bonne Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout cela était passé, fini! et la félicité rayonnait sur les jours du jeune homme assez persécuté. Asselin le tuteur infidèle s'était repenti... mais il devait aussi porter la peine due à sa femme maudite. Il s'enfuit pour jamais. La plupart des coupables furent punis par la Providence d'une façon évidente. Plusieurs échappèrent, il est vrai, mais Dieu les retrouvera bien, si déjà il ne les a pas punis....

Un homme restait, un ami de mon père, mais, hélas! un enfant maudit de l'auteur de ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le chef des voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce scélérat, qui est la cause nouvelle de nos misères. Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle remonte à vingt ans.

Et de nouveau le jeune avocat, le coeur rempli d'amertume, fit l'histoire de l'astuce et de la méchanceté de Picounoc, qui tue sa femme par les mains d'une victime qu'il veut immoler en même temps; et raconte tout ce drame que nous connaissons déjà et qui va se continuer encore quelques jours, pour se dénouer en cour criminelle, le 27 d'octobre.... Et, pendant tout le récit du jeune homme, le mendiant resta la face cachée dans ses mains pâles, sillonnées de grosses veines bleuâtres, et ses épaules eurent de fréquentes secousses comme en éprouvent les épaules de quelqu'un qui gémit, et sa barbe blanche se mouilla peu à peu.

--Merci de votre émotion, merci de vos larmes! dit le jeune avocat. Cela nous fait du bien de vous voir pleurer avec nous. Notre amitié est peu de chose, mais vous la gagnez toute entière.

--Votre amitié! votre amitié! s'écria le vieillard, dans un transport soudain, je ne la mérite pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le pardon!

Et il vint tomber aux genoux de Noémie et de son fils....

Rien ne pourrait peindre l'étonnement de Victor et de sa mère. Ils se regardaient muets et pâles, et regardaient ensuite le vieux mendiant sanglotant à genoux devant eux.

--Qui êtes-vous donc? qui êtes-vous? demanda le jeune homme tout terrifié....

--Je suis un misérable que le Seigneur a bien châtié, répondit le vieillard.

--Espérez le pardon alors, reprit Noémie, car Dieu est juste et ne punit qu'une fois....

--J'espère le pardon de Dieu, car je me repens et je bénis la main qui me tient dans la poussière, balbutia le mendiant; mais je ne puis pas espérer le pardon des hommes... et pourtant je le demande!...

--Les hommes ne sont point miséricordieux comme le Seigneur, mais ils doivent pardonner cependant: "Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons..." reprit Victor.

--Ah! tu es bien le digne enfant de ton père, et Dieu te bénira, murmura le vieillard.

--Qui êtes-vous donc? répéta Victor.

--Qui je suis? je suis Asselin ton grand-oncle.

--Mon oncle Asselin! s'écrièrent à la fois Victor et Noémie....

--Oui, Asselin votre oncle!... oh! je n'ose prendre ce nom que j'ai prostitué....

--Mon oncle, levez-vous, dit Victor, mon père vous a pardonné.... Je ne veux pas me souvenir du mal que vous lui avez fait....

Mais le mendiant ne se relevait point. Il fallut le prendre par le bras et le conduire, chancelant, à un siège.

Quand l'émotion fut apaisée, le mendiant dit à son tour comment Dieu l'avait châtié.

--Ma femme a quitté depuis bien des années le toit conjugal, et je ne l'ai revue qu'une fois, il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser continuellement sur moi. Dieu s'est servi d'elle pour me ruiner. Elle m'a volé, elle a brûlé mes bâtisses à maintes reprises, car elle m'avait juré haine et vengeance, parce que, repentant, j'accueillis comme je devais le faire, Djos mon neveu, à son retour de Sainte-Anne, après sa guérison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la surprendre, ni la rencontrer; mais je sais qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait elle-même. Dernièrement, elle est venue à Montréal où je m'étais caché, car on se cache mieux dans une grande ville que dans un village ou une campagne, et elle m'a porté le dernier coup. J'avais vendu ma terre et monté une auberge fort proprette, dans une rue passante. Elle arrive, se jette à mes pieds, pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir. Je l'embrasse et lui donne les clefs de ma maison, car il faut vous dire que je suis seul depuis longtemps: tous mes enfants sont ou mort, ou dispersés dans les Etats-Unis, ce qui ne vaut guère mieux. Dans la nuit, l'on me pille, le feu est mis à la maison, et ma femme disparaît pour ne plus revenir.... J'étais ruiné... dans la rue... et, à mon âge, on n'a plus le courage de recommencer à vivre et à travailler.... Au reste, je sais que ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur moi....

Victor avait tressailli pendant ce court récit....

--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous quoiqu'il arrive. Nous avons besoin de l'aide de Dieu pour sortir de l'abîme où nous a précipités la méchanceté des hommes; et Dieu nous aidera, parce que nous lui sommes agréables en pratiquant la miséricorde.

--Oui, mon fils, dit Noémie, soyons miséricordieux pour obtenir miséricorde.

Le vieillard se précipita de nouveau aux genoux de Victor et de Noémie. Une voiture s'arrêta à la porte. Une femme bien mise entra après avoir frappé!

IX

MADAME GAGNON.

--C'est elle! murmura Noémie.

En effet, c'était madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parlé tout à l'heure, qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie, visiter les âmes affligées et leur apporter quelques consolations.

--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant; je viens un peu tard, pardonnez-moi.

--Vous êtes la bienvenue, Madame; il n'est jamais trop tard pour recevoir des personnes telles que vous.

--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, que les quelques bonnes oeuvres que je fais restent cachées; Dieu me voit, cela me suffit.

Le mendiant, assis près de la cheminée, fit un mouvement de surprise à la vue de l'étrangère et, à sa voix, il la reconnut bien pour cette vieille hère qui l'avait si rudement traité quelques heures auparavant. Il se recula dans l'ombre et parut se distraire en bouleversant la cendre du foyer avec les pincettes. Madame Gagnon s'assit près de la table et la première elle reprit la parole.

--On m'a dit, Madame, commença-t-elle, que le bon Dieu vous envoyait une nouvelle et grande épreuve.

--- On vous a dit la vérité, répond Noémie, en soupirant.

--Mais en même temps, reprit la visiteuse, on m'a parlé de votre force d'âme, de votre soumission à la volonté divine, de vos vertus admirables.

--Oh! Madame, épargnez-moi!... Je suis une femme comme une autre, et la douleur me tue....

--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez pas, vous n'accusez pas le ciel.

--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi voudrais-je murmurer? ne sommes-nous pas sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance, mériter le ciel?

--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame, et qu'ils me font du bien à moi-même! Rien ne me fait plaisir comme d'entendre parler ainsi, comme de voir que Dieu est compris et loué par ses bonnes créatures!...

Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa figure, sous sa barbe blanche, prenait toutes sortes d'expressions.

Victor regardait cette femme avec curiosité, et il pensait: Elle est bien bonne ou bien méchante, pas de milieu; et, si elle est méchante, elle doit avoir un but caché en venant ici. Puis il dit tout haut....

--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous ai pas demandé si vous vouliez dételer votre cheval....

--Mon mari est allé plus loin; il me reprendra en revenant. Je vous remercie bien.

--Son mari! pensa le mendiant.

--Vous êtes avocat, Monsieur Victor? demanda la visiteuse.

--Oui, Madame, répondit celui-ci, étonné d'être si bien connu.

--J'espère que vous sauverez votre père, car il est innocent, j'en suis sûre?

--Madame, je ferai mon possible, et, avec la grâce de Dieu....

--Mais ce doit être assez facile de sauver un innocent....

--Pas toujours, Madame....

--Est-ce que vous craindriez?...

--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice dans le monde....

--Hélas! oui, vous avez bien raison.... Et ce Picounoc, je pense, n'est pas de bois de calvaire.

--Le connaissez-vous?

--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux mois seulement.

--Vous avez pu le rencontrer?

--Je l'ai rencontré quelquefois.

--Chez M. Chèvrefils probablement?

Madame Gagnon, un peu décontenancée par les questions qui tombaient drues et l'intervertissement des rôles, hésita une minute.

--Je suis peut-être indiscret, reprit Victor, mais voyez-vous, je sais que Picounoc est l'ami intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils est hospitalier et fier de s'entourer de gens marquants.... J'espère bien qu'il l'éloignera de sa maison lorsqu'il le connaîtra mieux.

Madame Gagnon se remit tout-à-fait.

--Vous avez des témoins, reprit-elle, qui prouveront l'innocence de votre père?

--Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc va jurer qu'il l'a vu frapper.

--Vous croyez?

--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-même, ce me semble?

--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose comme cela.

--Et j'avoue que mon père n'aurait pas dû se sauver.... Cette fuite, c'est l'aveu pour plusieurs.

--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il faut le reconnaître, assez logique.

--Picounoc va largement exploiter ce fait; il ne se gêne pas de le dire; mais il y a quelque chose qu'il expliquera difficilement, c'est le châle qui a servi à tromper mon père.

--Le châle? demanda la Gagnon.

--Oui, M. Chèvrefils n'en a-t-il pas parlé devant vous?

--Devant moi? jamais!

--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu un châle à Picounoc peu de temps avant le meurtre?

--Non, monsieur.

--Le châle que portait la défunte, quand elle a été tuée... et qu'elle n'a porté que cette fois-là. C'est peu de chose, si vous voulez, mais enfin pourquoi le détruire?

--Est-ce qu'il a été détruit?

--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait été, vous?

--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore, répondit la femme ahurie.

Le jeune avocat s'était levé d'un bond; il fallait jouer serré. Il ouvrit un tiroir de commode, et en tira un magnifique châle.

--Il n'a pas été détruit! vous voyez, Madame, et cela va joliment embêter Picounoc.

La Gagnon blêmit et balbutia:

--C'est lui, ça?

--Lui-même, affirma Victor.

--N'est-ce pas celui de votre mère? demanda-t-elle timidement.

Victor s'écria d'un accent demi-railleur:

--Madame, vous qui êtes si bonne, vous m'aiderez, n'est-ce pas, à sauver mon père?

Rassurée par cette exclamation du jeune homme qu'elle ne comprit pas bien, Madame Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait.

--Et quels sont vos moyens de défense? demanda-t-elle brusquement au jeune avocat.

--Je les cherche, répondit Victor, et quand je les aurai trouvés, comme vous êtes notre amie, je vous les communiquerai.

Il se dit à part soi: Va, ma vieille, je suis aussi fin que toi....

Une voiture arriva à la porte....

--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se leva, mit un baiser sur le front de Noémie, tendit la main à Victor et sortit.

Le mendiant exaspéré se dressa soudain. Ses yeux lançaient des flammes et ses mains tremblantes se crispaient de fureur: La misérable! s'écria-t-il, la misérable!

--C'est cette femme qui vous a refusé l'aumône? demanda Noémie presqu'effrayée de la colère du vieillard.

--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces mots l'étranglaient.

--Elle va peut-être nous sauver! s'écria Victor, en battant des mains d'espérance....

--Oui, en voulant vous perdre, répondit le vieillard.... Et il reprit: la misérable! la misérable!...

X

LA CHASSE AUX PREUVES.

Cependant l'ex-élève, feignant de croire à la culpabilité du grand-trappeur, avait été voir son ancien camarade Picounoc, et lui avait parlé longuement de cette triste affaire qui de nouveau mettait la paroisse en émoi.

--Picounoc, tu aurais dû pardonner, lui dit-il; après vingt ans d'expiation, cet homme, s'il est coupable, doit être absous.

--Pourquoi est-il revenu? répondit brusquement Picounoc.

--Pour revoir sa femme; c'est assez naturel.

--Il a eu tort.

--Peut-être; mais dis-moi donc, ne comptes-tu que sur ton seul témoignage pour le faire condamner?

--C'est assez.

--Tu pourrais te faire illusion.... On n'envoie pas un homme à l'échafaud de gaieté de coeur.

--N'importe!...

--Prends garde: quelquefois en prouvant trop, on ne prouve rien du tout... si tu manquais ta preuve... ou si elle était démolie de quelque manière? As-tu songé à cela?

--Pourquoi y songer?

--Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il est toujours bon de réfléchir avant d'agir; il est bon de savoir où peut conduire le chemin que l'on prend.

--Es-tu venu ici pour me faire des sermons?

--Pas du tout; mais pour te dire que tu es entré dans une route épineuse.

--J'en sortirai bien.

--Je suis ton ami, eh bien! écoute: à ta place, je n'aurais pas fait arrêter Djos, mais je lui aurais fourni les moyens de s'en aller avec sa femme.

--Avec sa femme?

--Sans doute: mais, allons! tu n'as plus de prétentions de ce côté, j'espère?

Picounoc baissa la tête et rougit quasiment:

--Ce qui est fait est fait, dit-il.

--Je sais une chose, moi, reprit l'ex-élève, c'est que Djos n'est pas coupable....

--Comment! il n'a pas tué ma femme?

--Oui, il l'a tuée, mais pas de mystère! tu sais comment et pourquoi; en bien! moi, je témoignerai en sa faveur.

--Toi? que peux-tu dire? tu ne sais rien de l'affaire.

--Tu verras!...

--Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge pour plaire à ton ami?

--Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser comme ça? ne sera-ce pas un mensonge que tu viendras jurer? n'as-tu pas peur de te contredire ou de manquer de sang froid? Tu vas être roulé sur le gril, je t'en préviens: tu n'as qu'à te bien tenir.

--Si tu es venu ici pour m'insulter, Paul, tu peux t'en aller....

--M'en aller! batiscan on ne me déloge pas de cette façon? Non, je ne suis pas venu pour t'insulter, mais pour t'avertir que la Providence se joue des desseins des hommes. Vous autre vieux criminels vous êtes bien rusés; mais vous négligez toujours un détail insignifiant, et c'est ce qui vous perd. On se défie des sages et ce sont les fous qui nous attrapent. Ces pauvres fous! ils sont plus utiles qu'on ne serait porté à le croire.

--Veux-tu parler de Geneviève? demanda Picounoc presque épouvanté.

--Sois tranquille, tu le sauras assez tôt.

--Mais je n'ai rien dit, je n'ai rien fait devant cette folle qui put me compromettre, reprit Picounoc avec un malaise visible.

--Ces personnes-là recueillent tout....

--Et qu'a-t-elle pu dire?

--C'est mon secret... et le sien!...

L'ex-élève avait atteint son but. Il s'était dit: Picounoc, depuis vingt ans, a dû se compromettre par quelque parole aux yeux de Geneviève qui est tant de fois entrée dans sa maison; et s'il redoute les déclarations mêmes de la pauvre insensée, il s'efforcera de la faire disparaître. Ce sera une preuve de circonstance qui, ajoutée à d'autre, aidera à éclairer la justice. Maintenant que j'ai peut-être exposé les jours de cette femme, à moi de la protéger.

Victor ne put voir Marguerite qu'un instant, au moment où, un soir, elle passait pour se rendre à l'église. Les deux jeunes gens s'aimaient toujours avec autant d'ardeur et de fidélité; mais ils sentaient qu'une ombre menaçante montait, montait, qui bientôt les envelopperait tout entiers, et, dans leur terreur, ils n'osaient plus regarder l'avenir.

Victor retourna à Québec pour rendre de nouveau à son père un compte exact de son travail. Le grand-trappeur songea longtemps à la parole imprudente de la Gagnon, s'accrochant à ce futile détail comme un homme qui se noie s'accroche à une faible branche. Les malheureux ne demandent qu'à espérer. Mais quand Victor lui dit l'hypocrisie de cette femme, et quand il lui raconta dans tous les détails l'histoire du vieux mendiant, il se leva, comme fou de terreur, et, tombant à genoux devant son crucifix, il y demeura longtemps prosterné. Quand il se releva, il vit que Victor pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tête en disant:

--Mon fils, je te bénis!... car tu as pardonné en mon nom. Prends soin de ton vieil oncle et continue la tâche noble mais difficile que tu as entreprise.

Victor se sépara de son père pour continuer ses recherches. Il descendit au Foulon par le grand escalier, qui se trouve vis-à-vis de la prison, et prenant la rue Champlain, se dirigea vers la basse ville. Rendu à la porte de l'auberge de l'Oiseau de Proie, il s'arrêta un instant, comme indécis, puis, tout à coup il entra. La Louise et sa mère éprouvèrent un mouvement de vanité, car un pareil visiteur ne se présentait pas souvent.

--Vous ne me connaissez pas, Mesdames, dit Victor, mais moi je sais que j'ai une dette de reconnaissance à vous payer....

--Vous, Monsieur! reprit vivement la Louise?

--De la part de mon père, Madame.

--Qu'est-ce qu'il dit donc ce monsieur-là? demanda la vieille Labourique.

La Louise ne fît pas attention à la demande de la mère qui se mit à grogner. Victor reprit:

--Quand je vous aurai dit que je suis le fils de ce petit Djos qu'un jour vous avez pris dans la rue et protégé, vous me comprendrez, Madame.

--Djos! vous dites? vous êtes le garçon de Djos?...

--Djos! il parle de Djos! redemanda la vieille, qui grogna de plus en plus, parce que la Louise ne l'écoutait point....

--Oui! je suis son garçon!...

--Voyez donc ce que c'est!... comme on vieillit! Il me semble que c'est hier que j'ai trouvé dans la rue ce pauvre petit garçon qui pleurait.... reprit la Louise, avec émotion.... Mère! continua-t-elle, entraînant Victor auprès de la vieille, c'est le garçon de Djos, notre ancien petit Djos!...

--Ah! non, non, tu badines! ce n'est pas possible! exclama la vieille Labourique; mais pourtant oui! je le reconnais.... Son père était comme cela dans sa jeunesse: même taille, même voix, même façon, même figure!... Ah! que cela me fait plaisir d'avoir ta visite, mon petit!... Je suis une vieille mère pour toi... et oui! j'ai élevé ton père.... Ah! le satané enfant, il était bien plaisant, et pourtant il me faisait bien enrager par fois.... Mais approche que je t'embrasse!...

Victor dut subir le baiser de cette vieille malpropre, et, de plus, celui de l'autre vieille, la veuve Louise--comme elle se faisait appeler.

--Et comment vont les affaires? demanda-t-il, après avoir satisfait la curiosité des femmes, au sujet de son malheureux père.

--Pas vite, répondit la Louise; on voit peu de voyageurs.

--Les habitants viennent les jours de marché?

--Quelques uns....

--Il en vient de Lotbinière?

--Quelquefois.

--Picounoc vient-il souvent?...

--Il est venu la semaine dernière.

--Oui, je sais, il cherchait des témoins.

--Des témoins, il n'en a pas besoin: il a tout va de ses yeux, répondit la Louise.

--Il n'est pas bien sûr de réussir.

--A faire condamner votre père? ce pauvre Djos?

--Oui; et de fait, mon père n'est pas coupable....

--Pourtant il a l'air bien certain...

--Il y a des détails qui l'inquiètent un peu; il vous l'a dit?

--La Louise ne répondait pas....

--Oui, oui, dit la vieille... tu sais bien?

--Taisez-vous donc, vieille folle, répliqua brutalement la Louise.

--Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle parle? demanda le jeune avocat, est-ce que vous n'aimez plus mon père?

--Elle ne sait pas ce qu'elle dit, reprit la Louise.

--Quelles personnes se trouvaient avec Picounoc ici? demanda Victor.

Le marchand bossu, dit vivement la vieille Labourique.

--Et Picounoc demandait l'opinion du bossu?

La Labourique éclata de rire.

--Si vous dites un mot, la vieille, gare à vous! répondit d'un air menaçant, la fausse veuve.

Victor comprit qu'il y aurait peut-être quelque chose à tirer de ce bouge, et il ajouta, sur sa liste de témoins, les noms des hôtelières.

--Je vous laisse ma carte et mon adresse, dit-il en sortant, et si quelques uns ont besoin de mes services, je suis à leurs ordres.

--Ce bossu, pensa-t-il en sortant, qui peut-il donc être?... C'est lui qui a, selon toute probabilité, vendu les deux châles de soie. Il était donc dès lors, ou il est devenu depuis, le complice de Picounoc? Pourquoi? Pour de l'argent? Peut-être. Par vengeance? Peut-être encore. Il prétend, ce singulier bossu, avoir été l'ami de mon père, et mon père ne le connaît point.... Il faut que je déterre son origine, et que je retrace sa vie.

XI

L'EMPOISONNEMENT.

A mesure qu'approchait le terme des assises, l'inquiétude de Picounoc augmentait. Cet homme façonné au mal et roué ne pouvait se défendre d'une vague crainte, car, bien que toute mesure de prudence fut prise de sa part pour tromper la justice et perdre le trappeur, il savait l'oeil de Dieu ouvert sur lui, il savait que le hasard frappe des coups, inexplicables parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-élève, et se demandait si jamais devant cet homme il avait parlé d'une manière compromettante. Et il pensait aussi à Geneviève la folle. De celle-ci il ne s'était guère défié en effet; mais pourquoi avoir peur du témoignage d'une femme insensée? et qui songerait à s'en prévaloir? Il labourait son champ. Le labour d'automne est bon pour le blé, et puis, le printemps est si souvent tardif et long, qu'il est sage de gagner du temps, dès avant l'hiver, en préparant les sillons. Son humeur se ressentait de son trouble intérieur, et ses chevaux subissaient les caprices de son humeur, il les ahurissait de ses cris, les brûlait de son fouet, et quand la charrue se heurtait à une roche il poussait des jurons formidables. A la maison, il ne se montrait guère plus honnête, et Marguerite souffrait en silence.

Un soir, le bossu arriva à la porte. Picounoc venait de dételer et se mettait à la table. Marguerite versait le thé, cette boisson favorite du Canadien. Le marchand fut accueilli avec empressement d'une part, et, de l'autre, avec une froideur significative. Inutile d'ajouter que l'empressement ne venait pas de Marguerite. Quand la jeune fille eut servi la table, son père la pria de le laisser quelques instants seul avec le visiteur. Elle se rendit à la laiterie, sous prétexte d'écrémer le lait et de brasser une façon de beurre; mais elle était trop préoccupée pour se livrer au travail, et elle donna libre cours à sa douleur.

--Eh bien! commença le bossu, ça arrive...

--Dix jours encore, ajouta brièvement Picounoc.

--Et ta promesse? Marguerite est-elle prévenue?

--Je l'en ai avertie... mais je crois bien qu'il faudra employer les menaces....

--N'importe! c'est aujourd'hui lundi, je veux me marier dans huit jours.

--On la fera consentir.

--Victor est en peine, je crois, il ne sait trop comment défendre son père, reprit le bossu.

--Il a raison d'être en peine; d'autres le seraient à sa place. Mais comment le sais-tu?

--J'ai des agents.... Je suis l'affaire comme si elle était mienne... et n'es-tu pas mon beau père?...

--Eh oui! eh oui! fit Picounoc ragaillardi... dans huit jours....

--As-tu vu Geneviève depuis peu? demanda le bossu.

--Ma foi! pas depuis une quinzaine; elle se cache, je crois....

--C'est mauvais signe... pour toi.

--Tu crois?

--Elle en a peut-être entendu assez?...

--Si je savais!

--Trop de prudence vaut mieux que trop de confiance.

--Tu as raison. D'ailleurs cet imbécile d'ex-élève, tout en voulant me menacer, m'a averti d'être prudent et de me défier d'elle.

--Et c'est pour cela qu'elle est disparue?

--Non, mais....

--Alors, si tu la trouves, dépêche-la moi, et....

Les points qui terminèrent la phrase furent, paraît-il, admirablement compris de Picounoc, car sa figure sombre se dérida, et un éclair joyeux sortit de ses paupières. On appela Marguerite.

--Ma fille, commença brutalement Picounoc, je te l'ai dit déjà, et je te le répète en présence de ton futur, tu vas te marier.

--Je ne me sens point de goût pour l'état du mariage, mon père.

--Depuis que vous avez perdu Victor? demanda grossièrement le bossu.

--Peut être, fit Marguerite, rougissant de dépit.

--Demain en huit, ma fille, reprit le père, le mariage aura lieu, c'est décidé.

--Vous m'avez vendue? fit-elle amèrement.

--Oh! il n'y a pas de prix pour vous, Mademoiselle, répondit avec une galanterie de mauvais aloi, le vilain bossu.

--Vous ne craignez donc pas, monsieur, d'épouser une femme qui ne vous aime point? répliqua Marguerite, qui s'efforçait de devenir menaçante.

--Je suis sûr de votre vertu, Mademoiselle, répondit le bossu.

Voyant bien qu'en effet on comptait sur sa vertu pour l'immoler, la jeune fille s'abandonna à un violent désespoir, et elle eut presque un regret de se voir tant estimée.

Quand le bossu fut sur le point de se retirer, il lui tendit la main, mais elle refusa de lui donner la sienne. Picounoc entra dans une sombre fureur.

--Malheur à toi! Marguerite, s'écria-t-il, si tu ne fais pas ma volonté!

--O mon père! s'écria la jeune fille, en joignant les mains....

--Je veux que tu m'écoutes, reprit le père dénaturé; je veux que tu épouses M. Chèvrefils, la semaine prochaine; je veux qu'il te donne, dès ce soir, en ma présence, le baiser des fiançailles!... entends-tu? et si tu t'insurges contre ma volonté, je te....

--O mon père, grâce! grâce! supplia Marguerite.

--Je te maudirai!...

--Ah! non! non! arrêtez! arrêtez!... tout ce que vous voudrez, mon père... oui je ferai tout... je serai soumise... oui! j'épouserai M. Chèvrefils! mais, mon père... ne me maudissez pas!... ah! ne me maudissez pas!...

--Bon! voilà qui s'appelle parler et comprendre le bon sens.... Donc à mardi le mariage....

Le lendemain Geneviève la folle, qui n'avait point paru depuis deux semaines, passa devant la porte de Picounoc. Marguerite la vit, l'arrêta, et se mit à causer avec elle, comme si la vieille femme eût pu la comprendre. La pauvre enfant causait bien avec les rosiers, la verveine et l'Héliothrope qui buvaient les rayons du soleil à travers les vitres de sa fenêtre; elle pouvait aussi chercher une consolation dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne maîtresse de Racette. Picounoc survint à l'instant même.

--Entre donc, Geneviève, dit-il.

La folle entra.

--Vas-tu loin de ce pas? lui demanda-t-il.

--N'importe où, répondit Geneviève.

--Marguerite a une commission à te donner.

Marguerite regarda son père avec étonnement, et la folle regarda Marguerite avec une expression d'aise.

--C'est une lettre que Marguerite envoie à son futur, Monsieur Chèvrefils de la rivière du Chêne, tu le connais bien?

--Oui, répondit Geneviève.

--Ta lettre est sur la table dans la grande salle, Marguerite; va la prendre et tu la confieras à Geneviève.

Marguerite hésitait, tout ahurie de ce quiproquo.

--Viens, dit Picounoc.

Elle suivit son père dans la salle. Il prit une lettre oubliée sur la table: Tiens, Marguerite, dit-il, adresse-la et l'envoie à M. Chèvrefils.

--Mais, mon père, pas en mon nom, toujours! puisque j'ignore le contenu de cette lettre.

--Le contenu? répéta en riant le madré, tiens! vois! ce n'est pas compromettant. Et, dépliant le papier, il montra quatre pages blanches.

--Alors pourquoi, mon père?... observa Marguerite.

--C'est mon affaire.... Adresse-la à M. Chèvrefils, et demande à Geneviève de l'aller porter: ce n'est pas plus malin que ça.... Mais glisse ton nom au coin d'une de ces pages... tu sais, les amoureux!... ah! il va trouver la chose plaisante, admirable!...

Marguerite, éprouvant de la répugnance à tracer son nom pour les yeux de ce vilain bossu, fit semblant d'écrire et n'écrivit rien.

--Ecris! te dis-je, s'écria Picounoc, qui s'aperçut de la supercherie.

Elle écrivit, en entremêlant les lettres, "Victor et Marguerite," puis, repliant le papier, le donna à la folle qui partit pour la rivière du Chêne.

En passant devant la maison de Noémie, Geneviève jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. Noémie, l'ex-élève et le mendiant, assis ensemble, causaient d'une façon intime. Elle entra.

--Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et le triomphe des méchants n'est pas d'une longue durée.

--Les desseins de Dieu sont impénétrables, observa Noémie.

--Le Seigneur, continua la folle, se sert souvent des plus futiles instruments pour opérer de grandes choses.... Vous direz à monsieur Victor que Geneviève la folle rendra témoignage contre Picounoc et le bossu, et le témoignage de Geneviève confondra les pervers.

--Victor s'en doutait, s'écria l'ex-élève triomphant....

--Dieu le veuille! ajouta Noémie.

--Restez avec nous, Geneviève, reprit l'ex-élève....

--Non, je vais chez M. Chèvrefils de la part de mademoiselle Marguerite....

--Un piége, peut-être... observa le mendiant....

--Soyez prudente, Geneviève, repartit l'ex-élève, et prenez garde à Picounoc et à son ami, ce sont des hommes dangereux....

--Je le sais, fit-elle.

--Elle n'est plus folle! Telle fut la pensée qui vint à l'esprit de chacun.

Elle était à peine rendue chez M. Chèvrefils que l'ex-élève, qui ne voulait pas la perdre de vue, rôdait comme un fantôme au milieu des grands chênes de la rivière. Il vit sortir la folle avec un petit paquet à la main. Elle reprit le chemin de Lotbinière: il la suivit. Elle s'arrêta dans une maison à pignons gris et à contrevents rouges, distante d'un quart de lieue environ de la rivière. Il attendit, les yeux fixés sur cette maison.

Le bossu avait souri en voyant Geneviève lui remettre un billet de la part de Marguerite. Il rompit le cachet, et déplia les quatre pages blanches, disant: Chère enfant, tu es bien trop mignonne! Mais quand il eut déchiffré les deux noms enlacés sur le coin de la feuille, il grinça des dents et frappa du pied avec colère.

--N'importe! vociféra-t-il, je t'aurai....

Puis, se ravisant tout à coup, il éclata de rire.

--Picounoc! Picounoc! s'écria-t-il encore tout haut, quand tu ne réussiras pas, le diable lui-même n'aura que faire d'essayer....

Il fit plusieurs questions à Geneviève qui lui parut plus égarée que jamais, et prenant un petit paquet tout préparé, il la pria de le donner en passant à Madame Gagnon. En recevant le paquet Madame Gagnon pâlit légèrement, puis ensuite rougit beaucoup. Elle s'approcha de l'armoire et le développa: C'est du thé, murmura-t-elle, et du bon!... Geneviève, il est l'heure de souper, veux-tu prendre une tasse de thé? demanda-t-elle à la folle.

--Oui, répondit la pauvre femme qui avait faim et soif.

Le thé fut servi. Geneviève le trouva bien fort, bien amer, mais elle en but deux tasses. Réconfortée, elle exprima son intention de partir, et Madame Gagnon ne la retint point. L'ex-élève la suivit de nouveau. Elle avait à peine fait une demi-lieue que sa démarche parut inégale, tantôt lente, tantôt précipitée, et, de temps en temps, la pauvre femme portait la main à sa gorge comme pour en arracher quelque chose. L'ex-élève la rejoignit. Elle le regarda avec une espèce de terreur instinctive d'abord, mais dès qu'elle l'eut reconnu elle se jeta dans ses bras en s'écriant: Je suis empoisonnée! Oh! que je souffre! J'ai trop tardé à parler! mon Dieu! j'ai trop tardé... je vais mourir!... Picounoc et le bossu.... Immédiatement elle fut prise de vomissements abondants, et elle se plaignit d'une soif ardente. L'ex-élève, l'enlevant dans ses bras, la porta dans la maison voisine, et demanda le médecin et le prêtre....

--J'ai mal à la tête! j'ai mal à la tête! criait la malheureuse en se tenant le front dans ses deux mains.... Et à chaque minute elle demandait à boire, et toujours la boisson ramenait le vomissement. Quand le prêtre arriva, ses traits étaient déjà profondément altérés, ses pieds et ses mains refroidis, et le pouls à peine sensible laissait deviner une prochaine syncope. Le médecin avait été appelé dans une autre paroisse. En son absence l'ex-élève qui connaissait bien les simples, administra divers médicaments pour favoriser l'expulsion du poison ingéré. Mais après quelques heures d'attente il commença à douter du succès. Le cas était dans la forme suraiguë, excessivement grave par conséquent. Le prêtre épia les moments de repos que le mal laissait à la moribonde, et remplit son saint ministère. La pauvre infortunée tomba dans le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle disait une quantité de paroles inintelligibles; mais entre toutes, les mots fanal, chandelle, cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea dans ses moments de calme; mais elle parut avoir perdu la mémoire. Une fois seulement elle s'écria, comme se souvenant tout à coup:--Oh! oui! le fanal! cherchez le bien!

Enfin son visage pâle comme la cire prit une teinte violacée, ses forces décrurent rapidement, sa peau se glaça, et elle rendit l'âme à Dieu. Il y avait sept heures seulement qu'elle était sortie de chez Madame Gagnon.

Il y eut enquête et il fut constaté comme toujours que la défunte était bien morte. Personne ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait sous l'égide de sa bonne renommée. L'ex-élève ne voulait pas donner l'éveil aux ennemis du grand-trappeur: il aimait mieux les laisser s'endormir dans la confiance. Dès qu'ils connurent le résultat de l'enquête et le verdict du jury, le bossu, Picounoc et madame Gagnon, poussèrent intérieurement--car cela se fait--des cris de triomphe. Victor demanda à l'ex-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête, fait connaître tout ce qu'il savait, de façon à amener l'arrestation des coupables.

--J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les s'enferrer eux-mêmes, et se jeter dans le piége.... Seulement je les pousserai bien un peu, sans que cela paraisse. Fiez-vous à moi.

XII

LE FANAL.

Victor, Noémie, le vieil Asselin et leur bon ami, l'ex-élève, ressentirent une vive douleur de la mort tragique de Geneviève: mais ils s'efforcèrent d'en tirer--pour la cause sacrée qu'ils avaient à défendre--tout le bénéfice possible.

--Je retourne à Québec, dit à l'ex-élève, le jeune avocat, et, je ne reviendrai peut-être pas avant la cour; marchez, voyez, agissez! Les paroles de Geneviève ont une signification.... La pauvre folle savait quelque chose, et elle a trop tardé à parler. Ce fanal, cette chandelle, cette cheminée, je ne sais ce que cela veut dire, mais à coup sûr cela veut dire beaucoup. Cherchons.... Ce fanal, ce doit être celui.... Mais, non, mon Dieu! puis qu'il s'est éclairé au moyen d'une simple allumette....

--C'est vrai! dit l'ex-élève, saisissant au bond la pensée de Victor, mais Picounoc peut bien avoir prévu le cas... et qui sait si, dans son témoignage, il ne sera pas fait mention d'un fanal?...

--Vous avez raison, mon ami, reprit Victor, vous avez raison!... Il était neuf heures du soir, alors, il faisait noir, et une simple allumette chimique pour aller au jardin avec sa femme, cueillir des pommes... non! non!... Il y aurait du louche en cela. Ce fanal! cherchez-le, trouvez-le!... Mais, mon Dieu! après vingt ans?... Ah! c'est folie!... Et puis si on le trouve, cela ne sera-t-il pas contre nous?

--Monsieur Victor, cela ne sera pas contre nous, puisque Geneviève a dit de le chercher... On le cherchera, Monsieur Victor, et, s'il existe encore... soyez tranquille, on n'a pas passé vingt ans pour rien dans les bois, parmi les sauvages!

Et quand Victor fut parti, l'ex-élève se mit à l'oeuvre. Il réussit à voir tous ceux qui, le soir du meurtre, étaient venus dans le jardin et dans la maison de Picounoc. Personne n'avait eu connaissance du fanal... seulement on se souvenait que Picounoc en avait acheté un neuf.

--Arrêtez donc! dit tout à coup Normand, à qui Paul Hamel parlait de l'affaire, si vous n'avez pas vu François Bernier, vous n'avez pas vu tous ceux qui sont venus au jardin de Picounoc ce soir-là.

--Je ne l'ai pas vu, répondit l'ex-élève, se raccrochant à un dernier espoir.

--François Bernier, qui est un homme à cette heure, n'avait que neuf ou dix ans alors; je me souviens qu'il était là parce qu'en courant il est venu se jeter sur moi, a tombé et s'est démis un poignet. C'est la Catoche qui l'a remmanché.

--Je le verrai, reprit l'ex-élève; où demeure-t-il?

--Il demeure au troisième rang de Ste. Croix maintenant.

L'ex-élève partit de suite. Le temps d'atteler un cheval et ce fut tout. François Bernier était chez lui. L'ex-élève ne se laissait pas retarder par les préambules:

--Vous êtes allé dans le jardin de Picounoc, n'est-ce pas, lors du meurtre de sa femme? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, même que c'est moi qui ai ramassé le fanal.

L'ex-élève faillit jeter un cri: Le fanal? dit-il, et il avait la gorge serrée par l'angoisse ou la fièvre.

--Oui, monsieur, et je l'ai donné à une femme, une pauvre folle qui s'appelait Geneviève....

--Et savez-vous ce qu'elle a fait de ce fanal?

--Pour cela non, Monsieur, je n'en ai jamais plus entendu parler....

--C'est toujours autant de gagné! murmura l'ex-élève. Il remercia Bernier, tout surpris de ce qu'un homme se dérangeât pour si peu, et revint à Lotbinière, le coeur joliment refait.

Victor assis à son bureau écrivait, et de temps en temps une larme tombait sur le papier étalé devant lui. Le pauvre jeune homme avait peur de ne pas être assez éloquent, assez habile pour sauver son père. Quelqu'un frappa et entra de suite. Ce quelqu'un accusait bien soixante ans, et portait une figure vulgaire et fatiguée... par le vice, sous un front complètement dénudé....

--En quoi puis-je vous être utile, Monsieur? demanda l'avocat.

Le rustre roula son chapeau entre ses doigts:

--Je voudrais avoir une consulte, Monsieur; on m'a dit que vous êtes bon avocat.

--Parlez! je vous écoute.

--Je voudrais poursuivre en dommage un de mes voisins qui a dit que ma femme avait empoisonné une autre femme.

--C'est grave....

--J'en ai bien le droit, n'est-ce pas?

--Certainement, et même c'est votre devoir, non pas de poursuivre pour avoir de l'argent, mais pour faire reconnaître l'innocence de votre femme, et faire punir un calomniateur....

--Je voudrais poursuivre pour mille piastres.

--Vous avez tort, parce que l'on croira que vous spéculez sur l'honneur de votre femme.

--Alors faites comme vous l'entendrez.

--Quel est le nom de cet homme?

--André Barabé....

--Et le nom de votre femme et le vôtre?...

--Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinière.

Le jeune avocat bondit sur son siége. Il prétexta une douleur névralgique et fit un tour dans la pièce, en s'efforçant de se remettre de sa surprise.

--M'y voici, dit-il, je prends votre cause. Nous irons au "criminel." Elle sera sur le rôle pour le terme prochain. Je vais intenter l'action immédiatement.

--Et vous avez bon espoir?...

--Oh! oui! restez tranquille, ça va marcher....

--On m'avait dit aussi que je pouvais m'adresser à vous en toute sûreté....

--Et qui vous a dit cela?

--Un vieux chasseur arrivé à Lotbinière dernièrement. Les gens l'appellent l'ex-élève, je crois; je ne sais pas pourquoi, ni ce que cela veut dire.

C'était un tour de l'ex-élève. Il avait mis dans sa confidence ce nommé Barabé, un riche cultivateur, et Barabé n'hésita pas à prêter son concours aux desseins de l'ex-élève en lançant la terrible accusation. Madame Gagnon était défendue par sa grande réputation de piété: c'était bien une protection magnifique. Elle connut les soupçons que l'on tâchait de faire planer sur elle, et poussa son mari, pardon! son associé, à faire, pour imposer silence aux mauvaises langues, la démarche que nous savons.

Cependant Marguerite voyait approcher avec terreur le jour fixé pour la cérémonie de son union avec le bossu. La pensée de son irrévocable et malheureux destin l'absorbait toute entière, et les douleurs de son âme se manifestaient par la pâleur de son front et la tristesse de son regard. Elle n'attendait point de secours du monde où elle se trouvait de plus en plus isolée, et elle s'adressait avec plus de ferveur et de foi au ciel qui seul pouvait la sauver encore. Son père croyait qu'elle s'était soumise sans effort et sans amertume. Tout occupé de lui-même il ne songeait guère à sa fille. Et puis son propre sort lui semblait bien autrement important que ce qu'il appelait un caprice d'enfant. Un soir Marguerite resta longtemps assise auprès du foyer. Elle était frileuse et la flamme pétillante ne la réchauffait point. Ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, ses lèvres étaient brûlantes, et un reflet de pourpre embrasait sa figure. Dieu va-t-il m'exaucer, pensa-t-elle. Elle espérait mourir. La maladie s'aggravait de jour en jour et la fièvre, avec ses hallucinations fantastiques et ses délires navrants, fit oublier à la fiancée le monde réel qui l'entourait, et la transporta dans des régions imaginaires où l'amour et la félicité règnent sans fin.

XIII

LE JOUR SE FAIT

Marguerite ne mourut pas cependant. Elle était mieux, mais faible encore, au grand désespoir du bossu qui voyait son bonheur indéfiniment retardé. L'ex-élève demanda à la voir, et, quand il approcha de son lit, elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques bonnes paroles, puis, lui demanda la permission de chercher dans tous les bâtiments, à commencer par la maison, un fanal qui avait été perdu autrefois. La pauvre enfant n'eut garde de refuser une aussi simple chose, et, pendant plusieurs jours consécutifs, on vit l'ex-élève rôder dans le voisinage des bâtisses de Picounoc, comme un homme qui veut étudier des lieux nouveaux, ou se familiariser avec ceux qu'il connaît déjà, pour exécuter quelque dessein secret. On le vit entrer dans la grange, dans l'étable, dans la bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps après. Il se glissa sous le pavé des hangars et des tasseries; il descendit dans la cave de la maison et en interrogea tous les coins et recoins; il monta au grenier et fureta partout. Un visible découragement commençait à se lire sur son front. Tout à coup une pensée subite lui rendit un faible espoir: la cheminée! se dit-il, la cheminée dont parlait Geneviève!... Il courut à la cheminée qui longeait le pignon sans le toucher; mais, fatalité! il n'y avait pas d'espace pour le plus petit fanal: Il y a une cheminée au hangar, pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière qui couronnait le carré du hangar, forçait la cheminée à passer à une distance de six pouces environ des planches du pignon. L'ex-élève eut un tressaillement presque douloureux, tant il eut peur d'une nouvelle déception. Il s'approcha avec crainte de la cheminée, et regarda derrière. Rien! il n'y avait rien que des toiles d'araignées. Restait encore une chance, pourtant, et la dernière. La sablière était élevée de huit ou neuf pouces au dessus du plancher; donc sous la sablière, derrière la cheminée, on pouvait fourrer un fanal en le mettant sur le côté. L'ex-élève se coucha sur le plancher et plongea son bras dans la petite cachette ménagée par le hasard. Il toucha un objet. Un frisson courut dans ses veines et un éclair jaillit de ses yeux. Il saisit cette chose qui se trouvait au bout de sa main, et, tremblant d'éprouver encore une déception, la plus cruelle de toutes, il l'amena à lui. Le fanal! c'était le fanal! noir de poussière et enveloppé de fils d'araignées. Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir pour voir s'il n'y avait pas dedans quelque chose d'extraordinaire, mais il était scellé par une bande de papier collé avec de la pâte. Respectons le secret, se dit-il, tout ému, et emportons ce document à la cour.

Picounoc était venu à la ville quelques jours avant l'ouverture du terme, et c'est en son absence que l'ex-élève avait fait ses recherches.

La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle, l'ex-élève, tenant sous son bras et précieusement enveloppé dans une gazette, un objet qu'il eut été assez difficile de reconnaître ou de deviner, entra, la figure souriante, dans le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat arpentait la chambre monologuant, gesticulant, comme un homme fortement exalté par une impression subite.

--Si je pouvais prouver complicité! s'écriait-il, oui, si je pouvais! Picounoc se trouverait à moitié démoli.... Dis moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es!...

Il aperçut l'ex-élève: Ah! bonjour! dit-il, quelle nouvelle?... qu'apportez-vous donc là?

--Antiquum documentum! répondit gravement l'ex-élève.

--Un vieux document?

--Le fanal! mon cher! le fanal....

--Le fanal dont parlait Geneviève?

--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce que cela vaut? je l'ignore. Enfin nous verrons....

Victor prit le fanal des mains de l'ex-élève, le débarrassa de son enveloppe de gazette, le tourna en tous sens.

--Qui l'a ainsi scellé? demanda-t-il.

--Elle, répondit laconiquement l'ex-élève...

--Voilà qui est singulier!... reprit Victor.

Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc là de quoi perdre ou sauver mon père!... Cette Geneviève n'était donc pas folle autant qu'elle le paraissait?...

--Folle? interrompit l'ex-élève, je pense qu'elle ne l'était pas du tout... seulement, elle a été imprudente:... elle a trop tardé à parler. Se croyant sûre de triompher et de faire éclater la vérité, elle s'est plu à attendre jusqu'à la dernière heure.... Dieu veuille que toute chance de succès ne soit pas morte avec elle!...

--Oui, Dieu le veuille!

--J'ai travaillé de mon côté, reprit Victor, et mes recherches n'ont pas été infructueuses.

--Vite, parlez! qu'avez-vous découvert? Voilà le courage qui me revient au coeur. Il me semble que le ciel est pour nous enfin.

--J'espère, mais n'ose m'abandonner trop vite à la joie... si j'allais être déçu!... Ma pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous soit couvert de honte et abîmé dans la douleur....

Et Victor, le visage caché dans ses mains, demeura longtemps silencieux.

--Voyons! qu'avez-vous trouvé? demanda l'ex-élève, cela m'intéresse fort, allez!...

--Je connais l'histoire du bossu!...

--Vraiment!...

--J'ai remonté à la source de cet homme comme on remonte à la source d'un ruisseau.... Il m'a fallu écarter bien des broussailles entassées à dessein, gravir bien des rochers, faire bien des détours; mais enfin j'ai triomphé des obstacles, et maintenant, je puis lui jeter à la figure, comme une souillure ou un défi, son véritable nom....

--Il ne se nomme pas Chèvrefils?

--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt ans....

--L'ai-je connu?

--Vous avez dû le connaître....

--Et c'est un vaurien?

--Pis que cela.

--Un voleur?

--Pis que cela.

--Un assassin?

Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime ami de Picounoc! Vous comprenez?

--Ça va venir; laissez faire le procès de Madame Gagnon: On va les envelopper là-dedans. Ce n'est pas pour rien que l'ex-élève est revenu des régions lointaines du McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a dit à Picounoc de se défier de la folle! ce n'est pas pour rien qu'il aura avancé la mort, par sa faute, de cette infortunée Geneviève!... On ne fait pas les choses à moitié!...

Victor serra la main du brave chasseur:

--C'est demain, dit il.

XIV

GAGNON VS. BARABÉ.

Le 27 octobre est arrivé. Dès avant dix heures la salle d'audience est remplie d'une foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur a fait du bruit et réveillé bien des souvenirs. Les avocats, revêtus de leur toge noire, entrent avec un air solennel qui impose le respect à la foule et relève à ses yeux la grandeur du tribunal.

--Silence! fait l'huissier audiencier.

Le juge entre; le peuple se lève; l'huissier crie: Oyez! oyez! oyez! Vous tous qui avez quelque procès à la Cour Criminelle dans et pour le district de Québec, approchez et soyez attentifs.

«Vous tous, juges de paix, coroners et autres qui avez des enquêtes on des obligations de comparaître, déposez le tout devant ce tribunal afin que la justice de la Reine puisse avoir son cours.

«Vous tous, honnêtes gens, qui faites partie du jury de ce district pour notre Souveraine Dame la Reine, répondez de suite et épargnez vous l'amende. God save the Queen.

Le grand jury rapporta «true bills» accusation fondée contre André Barabé, pour calomnie, et contre Michel Lépingle et Nicolas Calumet, deux jeunes fripons qui se sont bêtement laissés prendre en escamotant une chaîne d'or au célèbre établissement de Duquet, pendant que la chef de la maison, renfermé dans une pièce voisine, causait au moyen du téléphone, avec les employés de son magasin de St. Roch.

Le procès de ces deux jeunes délinquants fut le premier entendu. Il ne prit qu'un moment, car les accusés plaidèrent coupables. La cause de Gagnon contre Barabé fut appelée ensuite. Beaucoup de gens éprouvèrent un désappointement. Ils n'étaient venus que pour voir le grand-trappeur, et le grand-trappeur n'avait pas même paru à la barre des criminels.

Les témoins de la demanderesse se tiennent debout près du banc des juges. Ils sont trois: Onézime Desruisseaux, Jacques Letendre et Philias Normandeau. Desruisseaux, appelé le premier, entre dans la «boîte» et prête serment.

--Votre nom? demanda le procureur.

--Onézime Desruisseaux.

--Vous connaissez l'accusé en cette cause?

--Je le connais bien.

--Est-ce un homme dont l'opinion et la parole ont de l'influence généralement sur les autres?

--Il a toujours passé pour respectable et naturellement on a confiance en lui.

--Quand il dit une chose on le croit?

--Quand cette chose est croyable.

On rit. Silence! crie l'huissier.

--Est-ce que vous ne croiriez pas plutôt une chose affirmée par lui que par le premier venu? reprend le procureur.

--Quant à cela, oui.

--Eh bien! l'accusé vous a-t-il parlé de la demanderesse, depuis la mort de Geneviève Bergeron?

--Rien qu'une fois, mais aplomb!

--Répétez tout ce qu'il vous a dit.

--Il m'a dit comme ça: Onésime, crois-tu à l'hypocrisie, toi? Et j'ai répondu en badinant: je crois à tout ce qui est mal.

--Eh bien! reprit-il, je crois à l'hypocrisie de Madame Gagnon ma nouvelle voisine. Elle va trop souvent à l'église et chez le bossu, et le bossu vient trop souvent chez elle.

--Vous badinez! une vieille couenne comme ça, que je réponds.

On éclate de rire de nouveau, et de nouveau un formidable «silence» retentit. Le juge s'adressant au témoin lui recommande de ne rien dire d'inutile, et de rapporter seulement les paroles de l'accusé.

--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc André Barabé me dit: Je ne crois pas que cette femme soit étrangère à la mort de Geneviève....

--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais.

--Geneviève sortait de chez Madame Gagnon, où elle avait bu et mangé, me dit-il encore, et c'est une demi-heure après que les symptômes d'empoisonnement se manifestèrent. Geneviève est morte en sept heures: donc le poison était violent. S'il était violent, il venait d'être administré, et s'il venait d'être administré, c'est chez Madame Gagnon qui l'avait été.... Cela me parut clair et je dis la même chose à d'autres.

--On ne vous demande pas ce que vous avez dit? reprit le juge.

--L'accusé vous a-t-il dit autre chose?

--Oui, mais pas à ce sujet-là....

--Après qu'il vous eut dit cela, perdîtes-vous confiance en l'honnêteté de Madame Gagnon?

--Oui, raide!

--Et savez-vous si d'autres personnes ont, par le fait de l'accusé, perdu aussi confiance en la demanderesse?...

--Oui, Jérôme Dufresne, la Maurice Déchéne, la Michel Roy, Archange Pépin, et je pourrais en nommer bien d'autres....

--Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda l'avocat de la reine.

--Non monsieur.

--Transquestionné.--Avez-vous vu Madame Gagnon, depuis la mort de Geneviève?

--Oui, monsieur.

--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette mort?

--Que c'était une mort bien extraordinaire, et qu'elle ne pouvait pas expliquer.

--Savait-elle alors que quelqu'un la soupçonnait de ce crime?

--Elle ne m'en a rien dit....

--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève avait mangé ou bu chez elle?

--Pas un mot....

--Retirez-vous.

Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec la manche de sa blouse. Jacques Letendre et Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu près les mêmes interrogations et faire les mêmes réponses. Seulement, dans les transquestions, Normandeau rapporta que Madame Gagnon, sachant l'accusation qui pesait sur elle, leva les yeux et les mains au ciel en s'écriant: Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute ici-bas! Bienheureux ceux qui souffrent la persécution!... C'est au moins une petite ressemblance que j'aurai avec les saints et le Divin Sauveur....

Plusieurs personnes, dans l'assistance, se sentirent touchées par cette vertu aux prises avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale nouveau, et commençaient à prendre intérêt au procès. Les témoins de la défense furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul Hamel, Picounoc et la servante de Madame Gagnon.

--Votre nom? demanda l'avocat.

--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le vieux voyageur. Et il continua sans qu'on eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à M. Victor: j'ai une idée qui peut nous être utile dans notre grande entreprise--Cette grande entreprise, c'était de sauver son père, mon ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je vais voir Picounoc et tâcher de lui faire croire que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier, va lui jouer, au procès, quelque bon tour. En effet, j'accoste l'ancien camarade Picounoc, et je joue si habilement mes cartes que bientôt je m'aperçois qu'il a peur de Geneviève. Alors, que je pense, il y a quelque chose qui va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été mal inspiré. Mais je me dis en moi-même: cette pauvre Geneviève est exposée par notre faute, il faut veiller sur elle. En effet, après ce jour je ne l'ai pas perdue de vue.... Cependant elle a été tuée sans que j'aie pu la défendre. Le jour de sa mort, Geneviève fut envoyée par Picounoc à la rivière du Chêne, chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une lettre. Je la suivis. Quand elle sortit de chez M. Chèvrefils elle portait un petit paquet. Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra chez Madame Gagnon, dont la maison se trouve à une distance d'une demi-lieue environ de chez le bossu. J'attendis assis sur la clôture, à un arpent de la maison, et je repris mon chemin, deux heures après, alors que la défunte fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. Je me proposai de la rejoindre et de la faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle était sous une influence étrange. Elle chancelait en marchant, se serrait la gorge avec ses doigts et avait des hoquets. Quand elle m'aperçut elle s'écria: je suis empoisonnée!... je vais mourir!... Picounoc et le bossu!... la Gagnon!... il est trop tard! Un instant après je fus obligée de la prendre dans mes bras comme un enfant, et de la porter dans la maison la plus proche où elle expira bientôt. Quelques mots qu'elle a dit en mourant: Fanal! chandelle et cheminée... m'ont convaincu que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le lendemain, je sus par la servante de madame Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé par madame elle même. Je ne voulus pas, toutefois, faire part de mes soupçons lors de l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi. Quelques jours après je racontai tout, et je dis hautement que madame Gagnon devrait être arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante je conseillai à André Barabé de lancer l'accusation, et à M. Gagnon de revendiquer, devant les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette affaire est intimement liée au procès qui va commencer bientôt.

Les transquestions ne firent pas broncher d'un point le vaillant témoin, et la Cour prit un intérêt énorme à cette cause qui tournait si fatalement pour sa demanderesse. La servante de madame Gagnon fut entendue. Elle dit que Geneviève avait en effet apporté une livre de thé, et qu'elle l'avait remise à madame Gagnon; que celle-ci l'infusa elle même contre son habitude, et le servit à la folle qui en but deux tasses en mangeant du pain et du beurre; qu'aucune autre personne ne but de ce même thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans l'armoire, quand la folle est venue, du thé pour au moins deux mois encore. Bref, non seulement la demanderesse ne prouva pas qu'on l'avait calomniée, mais elle demeura sous le coup d'un soupçon général, tellement motivé, qu'il était presque une condamnation.

Picounoc fut appelé à son tour. Il parut extrêmement mal à l'aise et troublé. Son masque d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux et provocateur devant la foule des ignorants et des simples; mais en face de la justice implacable et solennelle; au milieu d'hommes habitués à lire dans les coeurs et sur les figures, habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas, d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa fausse livrée, et baisse la tête honteusement.

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