COMTE DE GOBINEAU (continued 7)
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—Tu te moques, s'écria-t-il d'un air de triomphe, tu te moques des paroles que je viens de prononcer, parce que tu crois, toi, misérable, dont le nom est un objet d'horreur et la personne un objet de dégoût pour les populations au milieu desquelles tu vis, tu crois posséder seul la vérité et cette pauvre vérité se trouverait ainsi, dans le monde, comme une perle écrasée, ternie, jaunie, dépouillée de toute monture et gisant presque inconnue dans la fange! Eh bien! tel que tu es, Shemsiyèh, je te proposerai aux autres pour exemple et ils verront que tu es leur modèle. Tes pères ont été puissants; leurs erreurs se sont étendues sur tant de pays qui désormais professent d'autres dogmes que, sous le ciel, il n'était pas alors de place pour des religions différentes; tes folies étaient considérées comme aussi sages que les démonstrations les plus sévères du bon sens; et tes ancêtres les expliquaient avec conviction dans des temples de marbre et de porphyre. Tout est changé. L'esprit des hommes s'est tourné vers d'autres opinions; mais console-toi, ces opinions seront un jour traitées comme la tienne; et les multitudes considéreront un musulman, un juif, un chrétien, du même œil qu'elles te regardent aujourd'hui.
Le Shemsiyèh salua sans répondre et Valerio demanda au Sèyd:
—Vous qui avez parcouru tant de régions, n'êtes-vous jamais entré sur un territoire européen?
—Jamais, répliqua le Sèyd, d'un air embarrassé.
—D'où vient cela? poursuivit Valerio.
—Qu'y pouvais-je chercher? Qu'y pouvais-je trouver? Vous ne prendrez pas mes paroles en mauvaise part, et vous ne les croirez pas dictées par quelque prévention religieuse indigne d'un philosophe?
—En aucune façon, répondit Valerio; je connais la largeur et la liberté de vos idées, Sèyd, et ne saurais jamais vous soupçonner de pareilles faiblesses; parlez donc librement et instruisez-moi par votre expérience.
—Il n'y a pas d'intérêt pour un sage à voyager dans les pays européens, répondit le Sèyd d'un air convaincu. D'abord, on n'y est pas en sûreté. On rencontre à chaque pas des soldats qui marchent d'un air rébarbatif; les nommes de police remplissent les rues et demandent à chaque instant où l'on va, ce qu'on fait et qui l'on est. Si on manque à leur répondre, on est conduit dans une prison d'où l'on a beaucoup de peine à se tirer. Il faut avoir les poches pleines de bouyourouldys, de firmans, de teskerèhs et d'autres papiers et documents sans fin, faute de quoi l'on risque même sa vie. Je vous atteste que les choses sont ainsi; je l'ai entendu rapporter par des gens dignes de foi qui avaient suivi des ambassades musulmanes dans ces pays du diable.
Redjèb-Aly écoutait ces révélations, la terreur peinte sur le visage; Valerio se mit à rire:
—Continuez, je vous prie, Sèyd, il y a du vrai dans ce que vous dites et je vous demande la suite avec insistance.
—Eh bien! donc, puisque je ne vous fâche pas, j'ajouterai que, si l'on a eu le bonheur d'échapper à ces périls et de ne pas être mis en prison pour avoir fait une chose ou l'autre qu'il ne fallait pas faire, on est toujours en grand danger de mourir de faim. Si on est pauvre, il ne faut pas le dire; personne ne songe à vous demander si vous avez dîné et ce qui, dans les pays musulmans, ne coûte pas un poul, exige des sommes folles dans vos pays avares. Alors que peut-on devenir? Ici, et partout ailleurs, que je me couche sur le chemin pour dormir, on ne me dira rien; chez vous, la prison rentre en question; il en est de même pour tout; dureté de cœur chez les hommes, cruauté et sévérité chez les gouvernants, et de la liberté nulle part: il n'y a que contrainte; par-dessus le marché, un climat aussi inhospitalier que le reste. Je ne me suis jamais étonné, effendum, de voir ce que vous avez dû observer comme moi, vu que ceux de vos Européens qui viennent demeurer au milieu de nous, ne peuvent plus s'en détacher, prennent vite nos habitudes et nos mœurs, tandis qu'on n'a jamais cité un des nôtres qui eût la moindre envie de rester dans vos territoires et de s'y établir.
—Tout cela est encore assez exact, repartit Valerio et, pourtant, je vous ferai remarquer que le nombre des Asiatiques faisant le voyage d'Europe devient chaque année plus considérable.
—D'accord! s'écria le Sèyd. Ce sont des militaires que l'on envoie apprendre l'exercice et les façons du nyzam! Ce sont des ouvriers qui devront poser des poteaux du télégraphe! Ce sont des médecins qui apprendront à disséquer des cadavres humains! Tous métiers d'esclaves, métiers stupides ou avilissants! ou immondes! Mais il n'est jamais passé par la tête de personne que les Européens, qui savent les choses grossières et communes, possèdent la moindre idée des connaissances supérieures. Ils ne savent ni théologie ni philosophie. On ne parle point de leurs poètes parce qu'ils ignorent tous les artifices du beau langage, ne connaissant ni le style allitéré, ni les façons de parler fleuries et savantes; d'ailleurs j'ai ouï dire que leurs langages ne sont au fond que des patois rudes et incorrects. De tout ceci il résulte que l'Europe ne saurait exercer aucun attrait sur les natures délicates, et c'est pourquoi je vous répète que jamais un galant homme n'y met les pieds, quand il n'y est pas contraint par les ordres de son gouvernement.
Sèyd-Abdourrahman ayant terminé cette apostrophe du ton pénétré d'une foi solide, Valerio ne vit aucune raison d'argumenter contre lui et on parla d'autres choses sur lesquelles on pouvait être mieux d'accord.
Cependant la caravane avançait. Le paysage changeait. On parcourait les contrées montagneuses de la Haute-Arménie; on avait atteint les rives bruyantes, bordées de roches qui enserrent ce torrent fougueux dont le parcours devient plus loin l'Euphrate. On gagnait du pays; mais lentement. D'abord on ne cheminait chaque jour que pendant six à sept heures, et le déplacement d'un si grand corps était lent. Ce corps se mouvait avec une sorte de précaution solennelle et de sang-froid que rien n'émeut. Ensuite, il s'arrêtait souvent à moitié route de la station indiquée pour la fin du trajet du jour et cela pour bien des considérations. Il faut savoir que Kerbelay-Houssein avait toujours le soin de recevoir les rapports des messagers envoyés par lui quelques jours à l'avance dans les différents villages, afin de négocier avec les paysans la quantité d'orge et de paille hachée, dont il avait besoin pour ses bêtes; le nombre de moutons, de poules, de charges de riz et de légumes qu'il lui fallait pour la population entraînée avec lui. Souvent les paysans émettaient des prétentions inacceptables quant aux prix qu'ils voulaient percevoir. On discutait avec eux; les mandataires du muletier leur opposaient la concurrence d'autres villages; souvent ces derniers s'entendaient avec leurs voisins pour maintenir et imposer des conditions très élevées; de la part des diplomates de la caravane c'étaient donc des propositions, des refus, des contre-propositions, des intrigues, des corruptions pratiquées sur tel ou tel de leurs adversaires, des sollicitations appuyées de présents auprès des autorités locales, afin d'obtenir que celles-ci donnassent des ordres propres à modérer la rapacité des gens des villages. Sans cesse les négociateurs revenaient auprès de Kerbelay-Houssein pour dire ce qu'ils avaient obtenu, recevoir de nouvelles instructions, porter des offres nouvelles. Le muletier était occupé comme le ministre dirigeant d'un grand État. Lorsque tout semblait réussir à souhait, que l'orge, la paille hachée, les vivres étaient accordés à bon compte et en abondance, la caravane marchait plus vite et d'une façon régulière et assurée. Dans le cas contraire venaient les lenteurs. Quand on n'avait pas réussi à s'entendre et que les habitants des villages placés sur la ligne du trajet s'obstinaient dans des exigences déraisonnables, alors Kerbelay-Houssein usait d'un grand moyen; il annonçait qu'il allait quitter la route directe, et, si cette menace ne produisait pas son effet, il la mettait à exécution. C'était un coup d'État. Toute la caravane alors, sans que le plus grand nombre des voyageurs en sût rien, prenait à travers champs et commençait un long détour allant chercher des contrées moins avares et bien souvent il arrivait alors que les paysans, effrayés de perdre des bénéfices certains, faisaient leur soumission et envoyaient prier Kerbelay-Houssein de revenir. Dans ce cas-là, celui-ci refusait avec hauteur jusqu'à ce que des indemnités suffisantes lui eussent été accordées pour les retards et les peines supplémentaires. Souvent aussi les fournisseurs assurés de placer ailleurs leur marchandise les laissaient aller. Il cheminait donc, se faisant précéder toujours de ses émissaires, et tirait de la fortune le meilleur parti possible. Il n'avait pas une minute de repos. Sa tête était toujours en travail, il contemplait son peuple à la façon dont Moïse regardait le sien dans la traversée du désert; et l'habitude qu'il avait de cette responsabilité, sa connaissance profonde du caractère des gens avec lesquels il traitait et des agents qu'il employait, lui donnaient une assurance et une fermeté dignes de respect.
Mais ce qui occasionnait les plus longs retards, c'était la rencontre d'un pâturage abondant. En ces occasions annoncées avec enthousiasme par les éclaireurs quelques jours à l'avance, on séjournait quelquefois deux semaines, trois semaines sur le même point. Le camp était établi d'une manière particulièrement sérieuse et avec toutes les commodités que chacun pouvait se procurer. Il semblait qu'une éternité devait se passer là. Chacun semblait dire comme les Apôtres dans l'Évangile:
«Il est bon que nous soyons ici; faisons-y donc trois tentes: une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie.»
Les chameaux, les mulets, les chevaux, les ânes se promenaient dans l'herbage plantureux, où ils enfonçaient jusqu'au ventre. Les muletiers étaient charmés de voir leurs bêtes se remettre à vue d'œil de leurs fatigues, au moyen de ce savoureux repas; la vue de la verdure et des fleurs charmait tous les regards, et la ruche bourdonnait de plus belle, chacun allant, venant, causant, remuant, continuant les marchés, les intrigues, les achats et les ventes que, comme on l'a vu, la marche même n'interrompait pas; car une caravane c'est une ville mouvante, et les intérêts et les plaisirs d'une ville ne s'y reposent pas plus que dans les cités sédentaires.
Pendant ces haltes ainsi prolongées, Lucie et Valerio employaient une partie de leur temps à faire des excursions dans la contrée qui les entourait. C'étaient déjà ces riches montagnes du Kurdistan, dont la beauté est plus âpre peut-être que le Taurus, où les gorges sont plus étroites et les escarpements plus abrupts, mais où la nature féconde n'est pas moins généreuse de ses dons. Les deux amants étaient jeunes; ils étaient hardis; ils ne suivaient pas toujours à la lettre les sages avertissements de Kerbelay-Houssein, qui cherchait à les rendre prudents et à les détourner d'excursions trop longues.
—Vous ne savez pas, leur disait-il, qui vous pouvez rencontrer. Les Kurdes, que le ciel les confonde! ne sont pas tous des pillards et des assassins, mais les exceptions sont rares, et il ne faut tenter personne. Je vous engage donc à ne pas vous éloigner du camp, de telle sorte que vous puissiez devenir la proie de quelques rôdeurs.
Une petite aventure donna une sorte de consécration à ces sages paroles. Valerio et Lucie, accompagnés du poète, du Shemsiyèh et de Redjèb-Aly s'étaient mis en route un matin pour aller, à quelque distance, visiter un village dont on leur avait fort vanté la situation pittoresque. Tous étaient fort gais; le poète, un peu moins malade qu'à son ordinaire, prenait des airs avantageux sur son cheval de louage et se comparait à un chevalier des anciens temps; il en avait plus que jamais la plume, l'épée et les éperons; mais, moins que jamais, toute autre chose. Redjèb-Aly chantait à tue-tête une chanson persane, et le Shemsiyèh, toujours replié en lui-même, marchait sans rien dire auprès du cheval de Lucie. Le passage était resserré entre les montagnes et charmant, plein d'habitations rustiques en terre battue, à toits plats, encombré d'arbres fruitiers chargés de pommes, de poires, de prunes et de raisins. Tout à coup on se trouva dans un défilé étroit, circulant avec un ruisseau et dominé par des crêtes hautes, et on entendit retentir une violente fusillade.
Valerio mit brusquement la main sur la bride du cheval de sa femme et l'arrêta court. Le Shemsiyèh, par un mouvement qui lui fit honneur, tira son sabre et se jeta devant Lucie pour la couvrir de son corps; le poète mit l'épée à la main, en invoquant saint Georges et Redjèb se coucha par terre en criant qu'il était mort. L'alerte fut vive; il y avait de quoi. Mais aussitôt on entendit de toutes parts, sur les deux flancs des montagnes:
—N'ayez pas peur! On n'en veut pas à vous! Allez-vous-en! On ne tire pas sur vous!
Et la fusillade fut suspendue un instant; Valerio, profitant de cette trêve fit rebrousser chemin au cheval de Lucie, et la petite troupe partit au galop et ne cessa pas de courir jusqu'à ce qu'elle fût rentrée au camp, où Kerbelay-Houssein apprit en souriant les détails de l'aventure.
—Si vous m'aviez prévenu ce matin, dit-il à Valerio, que vous aviez l'intention d'aller de ce côté, je vous en aurais dissuadé. Je savais que deux tribus du voisinage avaient l'intention de s'y battre; c'est ce dont elles s'occupent, et comme cela ne cause de mal à personne, il n'y a qu'à les laisser se fusiller en repos. Dieu est grand et fait bien ce qu'il fait!
Ainsi conclut le plus sage des muletiers, et, à dater de ce jour, Valerio ne manqua plus de prendre ses conseils sur l'étendue comme sur la direction des promenades qu'il comptait faire avec Lucie.
Un des grands plaisirs de la marche, c'était de se rencontrer aux lieux de campement avec une autre caravane arrivant d'une direction opposée. Naturellement, dans de pareils cas, les chefs respectifs des deux grands corps ambulants se sont assurés à l'avance qu'ils peuvent s'établir l'un près de l'autre sans compromettre leurs moyens de subsister. Alors ce sont deux cités qui s'arrêtent en face l'une de l'autre; deux cités véritables: l'une vient de l'Occident, l'autre est partie de l'Orient; qu'on s'imagine Samarkand et Smyrne se rencontrant au pied des montagnes qui séparent la Médie de la région du Tigre et de l'Euphrate. De ce côté, sous ces tentes, sous ces baraques, sont des Persans de l'Est, des gens du Khorassan, des Afghans, des Turkomans, des Uzbeks, des hommes venus des frontières lointaines de la Chine et même de ces contrées mal connues qui font pénétrer au milieu des provinces du Céleste-Empire les dogmes et les idées de l'Islamisme arabe. De ce côté-ci, au contraire, voilà des Persans de l'Ouest, des Osmanlis, des Arméniens, des Yézidys, des Syriens et des hommes de l'Europe lointaine, comme nous les avons déjà vus et comme nous les suivons, depuis le commencement de cette histoire. Dans les deux villes existent des éléments communs, des Juifs surtout. Ceux-là viennent aussi bien de Damas et d'Alep que de Bokkara et de Manghishlak. Tel d'entre eux voyage pour vendre et acheter, mais tel autre est un mandataire de la communauté de Jérusalem. Il va recueillir et rapporter aux habitants de la cité sainte les aumônes des fidèles. Il pénètre partout pour recueillir sa moisson. Si, cette année, il va à Téhéran, l'année dernière, il était à Calcutta; Khiva recevra sa visite plus tard, et partout il est reçu avec respect par ses coreligionnaires. C'est un homme grave, ferme, dur. Il connaît le monde et sait mieux que personne l'état actuel de l'Univers. Il n'est pas humble comme ses coreligionnaires et ne supporte ni affront ni avanie. Au besoin, il se réclame de la nationalité française, exhibe un passeport de cette nation, qui le désigne comme né à Alger, et réclame avec hauteur la protection des consuls en les menaçant de s'adresser aux journaux, s'ils ne lui font rendre justice. C'est un personnage terrible et que tout le monde redoute.
Il a bien vite fait de réunir dans sa tente les Juifs des deux caravanes, et c'est là qu'on s'apprend mutuellement ce qu'il y a à vendre et à échanger de part et d'autre: les noms des grands marchands, la nature et le poids des denrées qu'ils portent avec eux, enfin les nouvelles grandes et petites.
De pareilles rencontres déterminent généralement un séjour assez long de la part des caravanes lorsque, toutefois, les circonstances de saison, de sécurité, de lieux et d'approvisionnement le permettent. Alors il se produit aussi du mouvement dans les deux populations. Ceux-ci rebroussent chemin vers l'ouest avec les Orientaux; ceux-là, qui étaient venus parmi eux, s'attachent aux gens venus de l'ouest. On a beaucoup agi, intrigué, remué, on se dit adieu, on se sépare.
Mais il existe aussi des caravanes d'un tout autre genre et auxquelles ou n'est jamais pressé de se rallier. Au contraire, on double volontiers une marche pour ne pas rester campé auprès d'elles. Ce sont les caravanes sacrées, dont les mulets, les chameaux, les chevaux portent, au lieu de marchandises, des bières avec leurs morts, que l'on va enterrer dans quelque ville sainte: à Meshèd, à Goum, à Kerbela. Ces caravanes ne sont, d'ailleurs, pas plus tristes que les autres. On y chante, on y rit, et on s'y amuse tout autant. A la vérité, les conducteurs en sont de vertueux tjaoushs avec leurs vastes turbans, des moullas vénérables pourvus de coiffures non moins sérieuses; les versets du Koran sont fréquemment récités; mais on ne peut pas prier toujours, et, dans les intervalles qui sont nombreux et longs, le plus austère directeur ne se refuse pas à entendre, ni à faire un bon conte. Quand on arrive à la station, le turban est mis de côté, et en caleçon et bonnet de nuit, on se met à son aise; on loue Dieu de ce qu'il a créé l'eau-de-vie. Cependant, les fils respectueux, les frères dévoués, ont pris sur le bât du mulet le corps de leur regretté parent; on a mis les caisses funèbres les unes sur les autres, en tas, ou bien encore on les a laissées où elles sont tombées; on les ramassera le lendemain et, si l'on se trompe de coffre, en définitive, chaque défunt aura finalement la même couche funèbre sous la protection et dans le voisinage de l'Imam. Tout irait pour le mieux, si l'odeur qui s'exhale de ces cadavres mal empaquetés n'était pas, en elle-même, désagréable et tenue, assez généralement, pour malsaine; c'est là seulement ce qui fait qu'on évite, quand on peut, les caravanes des morts.
Au contraire, on ne déteste pas la rencontre d'un grand seigneur, s'en allant avec deux ou trois cents cavaliers, chasser, ou rendre au roi ses hommages. C'est une occasion de plaisir. C'est aussi quelquefois un surcroît de sécurité. Deux ou trois cents braves gentilshommes des tribus, armés jusqu'aux dents, ne sont pas d'un petit secours dans les contrées hantées et troublées par les Kurdes Djellalys ou autres, dans les régions du Nord, ou bien par les Bakhthyarys et les Loures dans celle du Sud. Alors, pendant qu'on voyage côte à côte, on échange de grandes politesses et de petits présents qui ne font jamais de peine à ceux qui les reçoivent.
De loin en loin, la caravane allant toujours, arrive enfin dans le voisinage d'une ville réelle et stable. Ces villes sont rares. Quand on est établi sous les murailles d'une de ces cités, alors la population errante redouble d'occupations et de mouvements. Celui-ci réussit à placer ses acquisitions faites à Trébizonde. Il recueille un honnête profit et se forme une nouvelle pacotille. Celui-là quitte le monde d'amis qu'il s'est faits depuis le départ et reste dans la cité, ou bien va s'unir à une autre caravane; il est remplacé par de nouveaux venus. Des connaissances vous quittent et on les serre dans ses bras, on leur fait de tendres adieux; quelques-uns pleurent, d'autres déplorent avec des lamentations sans fin les inconstances de la fortune; mais voilà d'autres personnages qui se présentent; on ne les connaît pas; on parle d'eux, on cherche à les aborder; on veut se lier avec ces inconnus et ils ne demandent pas mieux de leur côté. Les jours se passent, les affaires s'avancent. On se dit: On part demain! Je sais de bonne part que Kerbelay-Houssein a cette intention.—Il l'a dit à Mourad-Bey.—Je le tiens précisément de Nourreddin-Effendi, qui l'a appris d'un ami très confident de Kerbelay-Houssein.—Vous en êtes sûr?—J'en suis sûr, sur ma tête! sur la vôtre! sur mes yeux! par tous les Imams, et les quatre-vingt-dix mille prophètes.
Le lendemain, on ne part pas; mais on part huit jours après. On marche comme on a fait jusque-là. On rencontre de nouvelles aventures, les unes bonnes, les autres mauvaises; jamais les mêmes, toujours variées comme chacune des feuilles qui, par millions, forment la toiture d'un bois touffu et on voyagerait ainsi avec un maître muletier et tant de compagnons divers pendant des centaines de siècles, que jamais on ne ferait les mêmes rencontres ni ne retrouverait les mêmes conjonctions de choses. On peut donc s'expliquer que lorsque les hommes ont goûté une fois de ce genre d'existence, ils n'en peuvent plus subir un autre. Amants de l'imprévu, ils le possèdent, ou plutôt s'abandonnent à lui du soir au matin, et du matin jusqu'au soir; avides d'émotions, ils en sont abreuvés; curieux, leurs yeux sont constamment en régal; inconstants, ils n'ont pas le temps même de se lasser de ce qui les quitte; passionnés enfin pour la sensation présente, ils sont débarrassés à la fois des ombres du passé, qui ne sauraient les suivre dans leur évolution incessante, et encore bien plus des préoccupations de l'avenir écrasées sous la présence impérieuse de ce qui est là.
Et voilà la physionomie de la vie de voyage, et voilà son langage, et voilà ce qu'elle dit à l'imagination de celui qui l'adopte et la sait pratiquer. Malheureusement tout fruit a le ver qui le ronge et les plus brillantes fleurs de la création ne sont pas sans un venin secret, d'autant plus dangereux que les couleurs de la plante sont plus éclatantes et plus belles.
On a vu comme Lucie avait ressenti d'abord une impression saisissante et joyeuse de tous ces tableaux si variés qui se succédaient sous ses regards ou s'y pressaient à la fois. Si les façons de ces pays nouveaux avaient excité son enthousiasme, elle était entrée avec une curiosité extrême dans les récits innombrables qui lui avaient été faits; elle s'était enivrée du parfum de tant de révélations singulières, et les êtres humains si différents d'elle-même, qui s'agitaient chaque jour sous ses yeux, faisaient naître à la fois, les uns sa sympathie, les autres son dégoût; rien pour elle n'était dépouillé d'intérêt.
Les choses en étaient là, quand, une nuit, une idée, une impression suffit pour tout changer en elle. Elle s'était réveillée sous l'impression d'un malaise indéfinissable et, pour la première fois, depuis son mariage, elle se sentit triste, mais triste jusqu'à la mort. Elle ne se rendait compte de rien, elle ne savait rien, elle ne sentait rien de particulier; pourtant elle se mit à pleurer, sans le vouloir, presque sans le savoir et peu à peu, les pleurs la suffoquant, elle se mit à sangloter tout haut, et Valerio réveillé, la trouva cachant sa tête dans ses bras et ne cherchant plus même à maîtriser une sorte de désespoir.
La surprise du jeune mari fut extrême; son épouvante ne le fut pas moins. Il prit sa femme dans ses bras:
—Qu'as-tu, Lucie? lui dit-il.
Elle ne pouvait répondre; elle pleurait trop. Elle se serrait sur le cœur qui lui appartenait, mais cette consolation qu'elle y cherchait, cette sécurité qu'elle y trouvait, ne pouvaient pourtant réussir à la calmer.
—Je ne sais ce que j'ai, disait-elle d'une voix entrecoupée; je suis bien malheureuse!... Je cherche moi-même ce qui m'accable, car, je le sens, je suis accablée.... Il me semble que je suis dans une prison ... que toutes les portes sont fermées sur moi.... Non! ce n'est pas cela!... Il me semble que je suis perdue dans un désert et que les sables sans fin se succèdent et que je ne m'en échapperai jamais!... Non! Ce n'est pas cela encore! Il me semble que je suis enfermée dans une tombe étroite et que la pierre en est scellée sur moi!... Mais, non! mais non! Toutes ces images sont trop affreuses, et pourtant, oui, Valerio! Elles sont toutes vraies! Je commence à comprendre l'idée qui m'a saisie!
—Explique-la-moi, explique la vérité! s'écria le jeune homme en lui serrant les mains, en lui pressant la tête contre sa poitrine. Dis-moi tout pour que je te console.
—Eh bien! Oui, la prison, le désert, le tombeau, tout cela est vrai; je me sens prise ..., Valerio, il faut que je m'en aille d'ici! j'ai tout regardé, j'ai tout vu, j'ai été amusée, charmée, ravie, je ne le nie pas! mais, soudain, je viens de m'apercevoir que nous sommes seuls, absolument seuls, au milieu d'un monde qui nous est étranger.
—Comment! Tu as peur? De quoi as-tu peur? Tu imagines un danger?
—Je n'imagine que ce que je vois: cette solitude morale, absolue, sans contraste, qui s'épaissit autour de nous.... Peur? Je n'ai pas peur; ou, du moins, je n'ai pas précisément peur ... mais, au premier abord, je ne voyais, je ne comprenais que la superficie des choses et l'apercevant comme elle est, bariolée et mouvante, je m'en amusais et ne supposais pas le dessous. Mais, maintenant, prends-tu garde toi-même que nous sommes entourés par l'inconnu, par l'étrangeté incommensurable, sans bornes? Que tout ce que nous approchons, nous regarde comme nous le regardons nous-mêmes, et cela sans nous comprendre, comme aussi nous ne comprenons pas? Nous sommes portés sur une houle dont nous ne connaissons pas la force; un souffle du vent peut bien faire une tempête; nous pouvons tomber dans un tourbillon; nous n'avons pas de boussole pour nous guider, et, de même que nous ignorons, de la manière la plus complète, le paysage qui se déroule derrière ces montagnes élevées devant nous, de même nous ne savons pas quels ressorts font mouvoir les esprits et les volontés, quels feux subits enflamment les imaginations de gens que nous jugeons en ce moment les plus inoffensifs et les meilleurs. Tiens! par exemple, qui me dit que le Shemsiyèh ne va pas entrer le sabre en main, et nous égorger pour faire un sacrifice à ses dieux? Oui! oui! oui! Ne ris pas ... et, le sacrifice, il le jugerait peut-être d'autant meilleur, que cet homme nous aime peut-être, et offrirait ses bienfaiteurs et sa reconnaissance? Est-ce que je sais ce qui peut naître et s'agiter dans ces têtes qui sont si différentes des nôtres et qui trahissent des expressions de visage si nouvelles pour nos yeux? Et ce Kerbelay-Houssein, lui-même, dont nous célébrons l'honnêteté et la droiture, depuis que nous le connaissons, savons-nous bien ce que lui-même appelle droiture et honnêteté? Qu'y a-t-il de commun entre ces gens-là et nous? Eh bien! oui, j'ai peur! Je voudrais me retrouver dans un autre pays, dans le nôtre, dans celui que nous avons contemplé toute notre vie, qui n'a pas de mystère et d'inconnu pour nous; pour lequel nous sommes faits, et qui est fait pour les natures que nous avons reçues du ciel! Je voudrais voir les gens que nous pouvons reconnaître, sur le visage desquels nous sommes accoutumés à lire, et qui comprennent le bien et le mal de la même façon que nous! Enfin, Valerio, oui, c'est vrai, je me sens perdue ici; nous sommes tout seuls, et, j'en conviens, j'ai peur! j'ai peur! j'ai peur! Je ne veux pas rester ici! Allons-nous-en!
A ces mots, elle serra plus fort encore son mari dans ses bras et redoubla ses sanglots. Elle était en proie à une réaction qui se produit assez ordinairement en Asie chez les gens, peu ou mal trempés. On voit de ceux-ci, pris subitement, et sans autre cause qu'un travail intérieur de leur conscience, par des paniques qui, en s'accumulant les unes sur les autres, s'exagèrent et s'exaspèrent, arriver à la véritable folie. Tel, et des exemples en sont connus, prend tout bonnement le parti de s'enfuir et regagne l'Europe à travers des dangers très réels pour échapper aux plus imaginaires des périls. Tel autre se croit constamment à la minute d'un assassinat. S'il est assis dans sa chambre, dont la porte est close, et qu'il entende des pas dans le corridor, c'est un musulman fanatique qui est là, se colle contre la muraille ... se glisse ... entre ... son poignard est déjà dans sa main ... il va frapper! La victime sent ses membres se couvrir d'une sueur froide.... Il se calme pourtant.... Ce n'était rien que son propre domestique qui lui apporte le thé et dépose la tasse sur la table. Mais le malade lui a trouvé l'air singulier. Cet homme couve un mauvais coup. Il n'a pas osé, parce qu'il a vu qu'on était sur ses gardes. Maintenant il reviendra. Il va faire feu de ses deux pistolets par la fenêtre.
Quelquefois l'halluciné reprend tout son sang-froid, s'accoutume au milieu dans lequel il est placé, et sa guérison est assurée; mais il arrive aussi que le mal maintient et assure son empire, alors on tombe dans la variété la plus redoutable de la souffrance appelée nostalgie.
En voyant Lucie souffrir d'un tel état, Valerio eut peur à son tour. Le jour arriva, et les angoisses de la nuit un peu calmées firent place à une langueur, à un abattement qui n'étaient pas de bon augure. La jeune femme s'efforça, ce jour-là et les jours suivants, de prendre sur elle, pour ne pas affliger son mari; mais il ne lui fut pas possible de retrouver son enthousiasme perdu; elle ne prenait plus à rien un intérêt véritable; elle était gênée, elle était froide; un dégoût profond et irrémédiable l'envahissait de plus en plus et perçait dans toutes ses paroles.
Kerbelay-Houssein s'aperçut à sa pâleur que les choses n'allaient plus comme autrefois; il devina en gros ce qui se passait pour en avoir vu d'autres exemples.
—Je vous ai prévenu, dit-il à Valerio, un matin, pendant une marche; je vous ai prévenu! les femmes de votre pays ne sont pas faites pour la vie que nous menons. La vôtre est particulièrement susceptible; elle ne peut supporter indéfiniment la vue de nos longues barbes et de nos robes longues, elle qui est habituée aux visages ras et aux habits courts. Si vous persistez à prolonger votre voyage, vous la perdrez, je vous le dis franchement.
—C'est vrai, répondit Valerio en baissant la tête, ma femme est malade; mais croyez-vous que son état ne puisse s'améliorer et que les conséquences en soient si dangereuses?
—Croyez-moi, je vous le répète, ne poussez pas l'épreuve plus loin. Tout à l'heure, à la station, nous ferons rencontre d'une caravane qui va à Bagdad; quittez-moi, rejoignez-la, et retournez en Europe par Alep et Beyrouth.
Valerio se soumit et en fut immédiatement récompensé. Aussitôt que Lucie eut connaissance de ce qui allait arriver, elle éprouva un soulagement immédiat. Elle sourit franchement pour la première fois depuis bien des jours. La séparation de tous les amis qu'elle s'était faits lui fut cependant pénible; quelques heures auparavant, elle les détestait et les redoutait. Quand le Shemsiyèh prit congé d'elle, la jeune femme lui fit quelques présents qui furent reçus avec une émotion de reconnaissance. Le pauvre diable jura à l'Européenne un souvenir éternel, et il a tenu parole. Le poète composa un sonnet, dont la copie fut précieusement conservée. La femme de Redjèb-Aly serra longtemps sa protectrice sur son cœur et celle-ci lui rendit ses embrassements avec une émotion vraie. A ce moment, elle aurait presque souhaité de ne pas partir. Mais la résolution était prise. Kerbelay-Houssein lui donna solennellement sa bénédiction en l'appelant sa fille, et elle passa avec Valerio dans le campement de l'autre caravane.
Un an après, Valerio Conti et sa charmante femme prenaient le thé dans un salon de Berlin. Il y avait là des diplomates, des militaires, des professeurs et des femmes fort spirituelles et aimables. On faisait raconter à la jeune voyageuse ses aventures en Asie, et elle y mettait une verve, un feu, une exaltation qui la rendaient particulièrement charmante.
—Oui, je vous l'assure, disait-elle. Je regrette ce temps comme le meilleur de ma vie. Je suis assurément bien reconnaissante au comte de P. d'avoir fait nommer M. Conti secrétaire à la légation ottomane dans cette cour; mais, s'il n'y avait pas réussi, eh bien, je serais encore dans cet Orient, que j'ai trop rapidement traversé, et qui éveille au milieu de mes souvenirs les sensations les plus heureuses, les plus brillantes, les plus inoubliables que j'aie jamais éprouvées.
—Hélas! dit Valerio, vous oubliez, ma chère, que ces sensations vous tuaient et que la fin n'en est pas venue trop tôt.
—Madame, ajouta le professeur Kaufmann, qui est un peu pédant, l'organisme humain garde aussi bien l'empreinte d'un plaisir qui lui faisait mal que celle d'une maladie grave qui pouvait le briser.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Préface de M. Tancrède de Visan
Introduction
I.—La Danseuse de Shamakha
II.—L'illustre Magicien
III.—Histoire de Gambèr-Aly
IV.—La Guerre des Turcomans
V.—Les Amants de Kandahar
VI.—La Vie de voyage