COMTE DE GOBINEAU (continued 5)
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La nuit nous emporta encore du monde. En définitive, nous n'étions plus que quatre cents, et personne ne nous commandait. Mais nous savions ce qu'il fallait faire, et, en cas d'attaque, nous serions encore tombés à la baïonnette sur les impies. Pourtant nous étions très affaiblis tous.
C'était à peu près vers l'heure de la prière de l'asr et le soleil penchait vers l'horizon, quand au loin, nous vîmes arriver les bandes turkomanes, en plus grand nombre que les jours précédents. Chacun se leva comme il put et prit son fusil. Mais à notre grand étonnement, toute cette multitude s'arrêta à une longue distance de nous, et quatre ou cinq cavaliers, seulement, se détachant du gros de leurs camarades, s'avancèrent vers nous, en nous faisant des signes d'amitié et indiquant de leur mieux qu'ils désiraient nous parler.
Plusieurs des nôtres étaient d'avis de sortir brusquement et d'aller leur couper la tête; mais à quoi bon? C'est ce que je fis remarquer, ainsi que d'autres camarades, et, après une courte discussion, tout le monde se rangea à mon avis. Nous allâmes donc au-devant de ces fils de chiens, et, leur ayant fait de profonds saluts, nous les introduisîmes dans notre enceinte. Chacun s'assit par terre, de manière à former un cercle autour des nouveaux venus, que nous fîmes prendre place sur des couvertures de chevaux.
Vallah! Billah! Tallah! Il y avait une grande différence entre eux et nous! Nous, nous avions l'air de fantômes roulés dans la boue et ruisselant de misère; eux, ils portaient de bons habits avec des fourrures, des armes brillantes et des bonnets magnifiques. Quand ils eurent pris place, ayant été chargé de porter la parole, je dis à ces maudits:
—Que le salut soit avec vous!
—Et sur vous le salut! répondirent-ils.
—Nous espérons, repris-je, que les santés de Vos Excellences ne laissent rien à désirer, et puissent tous vos cœurs être comblés dans ce monde et dans l'autre!
—Les bontés de Vos Excellences sont infinies, répliqua le plus âgé des Turkomans. C'était un grand vieillard avec un nez aplati, un visage rond comme une pastèque, des poils de barbe par-ci par-là et des yeux en croissant de lune retournée.
—Quels ordres veulent nous transmettre Vos Excellences? poursuivis-je.
—C'est nous, dit le vieux Turkoman, qui venons présenter une requête à Vos Altesses. Vous savez que nous sommes de malheureux pères de famille, de pauvres laboureurs, esclaves du Roi des Rois et serviteurs de l'Iran Bien Gardé! Depuis des siècles, nous nous efforçons par tous les moyens qui sont en notre pouvoir de prouver à l'auguste Gouvernement l'excès de notre affection. Malheureusement, nous sommes très pauvres: nos femmes et nos enfants crient la faim; les champs que nous cultivons ne rapportent pas assez pour les nourrir, et, si nous n'avions pas quelques occasions de réussir dans un petit commerce d'esclaves, ce qui ne fait de mal à personne, il nous faudrait expirer de misère nous et les nôtres. Pourquoi nous persécuter?
—Tout ce que vient de nous exposer Votre Excellence est de la plus exacte vérité, repartis-je. Pour nous, nous sommes de très humbles soldats; si on nous a envoyés ici, nous ne savons pas pourquoi, et, maintenant, déjà comblés de Vos Excellences, nous osons vous prier de nous permettre de retourner à la sainte ville de Meshhed d'où nous sommes venus.
Le Turkoman s'inclina de la manière la plus aimable et me répondit:
—Plût au ciel que cela fût possible! Mes compagnons et moi sommes tout prêts à vous offrir nos chevaux et à vous prier d'accepter mille marques de notre amitié. Mais jugez vous-mêmes de notre triste position. L'auguste Gouvernement nous a attaqués sans motifs, nous qui ne faisions de mal à personne, et en outre les vivres sont rares. Vous n'avez rien à manger; nous, nous n'avons guère mangé depuis une semaine. Venez avec nous. Vous serez bien traités. Nous ne vous vendrons ni à Bokhara ni à Khiva. Nous vous garderons chez nous, et, si vos amis veulent vous racheter, nous serons tout prêts à accepter les rançons les plus raisonnables. Cela ne vaut-il pas mieux d'attendre patiemment votre délivrance sous nos tentes, auprès d'un bon feu, que de risquer d'aller mourir de misère sur la route?
Le vieux Turkoman avait la mine d'un brave homme. Ses camarades se mirent à nous parler de pain frais, de lait caillé et de mouton rôti. Il y eut une grande émotion parmi nous. Subitement, chacun jeta son fusil, et les ambassadeurs s'étant levés, on les suivit de plein gré.
Quand nous arrivâmes avec eux auprès des cavaliers, nous fûmes parfaitement accueillis; on nous plaça au milieu de la bande, et, tandis que nous marchions, nous causions avec nos maîtres qui nous parurent de braves gens; de temps en temps, à la vérité, quelqu'un de nous recevait un bon coup de fouet, mais c'était parce qu'il ne marchait pas assez vite: du reste, tout se passa très bien sauf que, pour des gens aussi fatigués que nous l'étions, ce fut un peu dur d'avoir à faire un trajet de huit heures, à travers les terres épaisses, avant d'avoir atteint le campement vers lequel on nous menait.
Les femmes et les enfants étaient venus à notre rencontre. Ce fut le moment le plus difficile à passer. Il paraît que, dans cette foule, il y avait des veuves de quelques jours, dont nous avions tué les maris et des mères qui étaient fâchées de ce que nous avions fait à leurs fils. Les femmes sont méchantes dans tous les pays du monde; celles-là étaient atroces. Le moins qu'elles auraient voulu nous faire eût été de nous déchirer avec leurs ongles, si on les eût laissées libres. Les enfants ne demandaient pas mieux que de nous traiter aussi mal, et, pour débuter, ils nous accueillirent par des hurlements et une volée de pierres. Par bonheur, les hommes ne se montrèrent pas du tout disposés à nous laisser abîmer et moitié grondant, moitié riant, donnant aussi çà et là quelques horions à ces furies, ils réussirent à nous introduire dans le camp et à mettre nos ennemies et leurs petits auxiliaires, sinon hors d'état de nous injurier, ce qui ne nous causait aucun mal, du moins hors de portée de nous mettre en sang. Quand nous fûmes tous rassemblés sur la place, on nous compta, et on nous avertit que ceux qui chercheraient à s'enfuir seraient tués aussitôt. Après cette déclaration, on nous distribua entre les cavaliers qui nous avaient pris, et dont nous devînmes les esclaves. Tel acquit ainsi dix prisonniers, tel autre cinq et celui-ci deux. Pour moi, je fus adjugé à un garçon encore très jeune, qui m'emmena aussitôt chez lui.
Mon maître n'était pas pauvre; je m'en aperçus en entrant sous sa tente. Cette tente était de l'espèce de celles que l'on nomme alatjyk, faite avec des cloisons et des murs d'osier tressé, recouverts de feutres épais; le plancher était en bois avec des tapis; il y avait trois ou quatre coffres peints de toutes sortes de couleurs, un grand lit avec des coussins, et, au milieu de la tente, un poêle, d'où s'exhalait une agréable chaleur. Dans cette charmante habitation, j'aperçus une jeune femme; elle allaitait un nourrisson. Je la saluai avec respect, c'était certainement ma maîtresse, mais elle ne leva pas les yeux sur moi, et à peine regarda-t-elle son mari. Je vous dirai de suite ce que c'est que les femmes turkomanes. Rien de bien intéressant.
Elles sont laides à faire fuir le diable; témoin la jeune dame de la tente où j'étais amené, et que j'appris ensuite être une des beautés du pays. Je ne m'en serais guère douté au premier abord. Elle ressemblait à un portefaix de Tébryz. Elle avait des épaules larges et plates, une grosse tête, des petits yeux, des pommettes saillantes, une bouche comme un four de boulanger, le front plat, et sur la poitrine, deux montagnes. J'en ai vu de pires encore. Ces femmes sont stupides, méchantes, brutales et ne savent que travailler, mais aussi on les fait travailler comme des mules, et on a raison.
Le maître dit à la dame:
—Mets l'enfant de côté et sers-moi à souper,
La dame obéit tout de suite. Elle commença à remuer des plats et des assiettes, et elle me fit signe de la suivre hors de la tente; j'obéis immédiatement, ayant conçu l'idée de l'attendrir par mon zèle. Elle me conduisit dans une espèce de cabane qui servait de cuisine, où bouillait je ne sais quoi dans une marmite. Elle me fit un signe, que je ne compris pas bien; sans me rien expliquer, elle prit un bâton et m'en déchargea un coup sur la tête.
—Voilà, pensai-je, une manière de monstre qui ne me rendra pas la vie facile.
Je me trompais. C'était une brave femme. Elle me battait souvent, elle était ponctuelle, voulait que tout se fît à sa manière; mais elle me nourrissait bien, et, quand elle se fut un peu habituée à moi, elle me parla davantage, et je réussis plus d'une fois à la tromper, sans qu'elle s'en soit jamais aperçue. Quand elle était de bonne humeur, elle me disait en riant aux éclats:
—N'est-ce pas que vous autres gens de l'Iran, vous êtes plus bêtes que nos chevaux?
—Oui, maîtresse, répondais-je avec humilité, c'est bien vrai. Dieu l'a voulu ainsi!
—Les Turkomans, continuait-elle, vous pillent, vous volent, vous emportent vous-mêmes, et vous vendent à qui ils veulent, et vous ne savez pas trouver un moyen de les en empêcher.
—C'est vrai, maîtresse, répliquais-je encore; mais c'est que les Turkomans sont des gens d'esprit, et nous nous sommes des ânes.
Alors elle recommençait à rire aux éclats et ne s'apercevait jamais que son lait et son beurre diminuaient à mon profit. J'ai toujours remarqué que les gens les plus forts sont toujours les moins intelligents. Ainsi voyez les Européens! On les trompe tant que l'on veut, et, partout où ils vont, ils s'imaginent qu'ils sont supérieurs à nous, parce qu'ils sont les maîtres; ils ne savent pas et ne sauront jamais apprécier cette vérité que l'esprit est bien au-dessus de la matière. Les Turkomans se montrent exactement pareils. Ce sont des brutes comme eux.
Je fus employé par mes propriétaires à fendre du bois, à porter de l'eau, à conduire les moutons à la pâture. Quand je n'avais pas d'ouvrage, j'allais me promener à la campagne. Je m'étais fait quelques amis, et je chantais des chansons. Je savais aussi fabriquer des pièges pour prendre les souris et j'appris à quelques femmes à confectionner des plats persans que les hommes trouvaient admirables. On me récompensait, en me donnant du thé beurré et des galettes. Il y avait aussi assez souvent des noces et j'y dansais, ce qui faisait rire beaucoup toute l'assistance, qui, d'ailleurs, était de très bonne humeur, et on peut bien comprendre pourquoi. Notre camp, les camps voisins et toute la nation étaient dans un état d'exaltation à cause de la victoire. Les prisonniers regorgeaient et on s'attendait à gagner gros avec eux. Ensuite, le premier mouvement d'humeur passé, toutes les veuves avaient été enchantées de leur situation, et il ne se pouvait pas qu'il en fût autrement, car une jeune fille turkomane ne vaut pas cinq tomans en or, et il faut des circonstances particulières pour qu'on aille en chercher une, quand on veut se marier. Au contraire, une veuve a beaucoup de valeur, et elle est souvent estimée très haut. Cela dépend de l'expérience qu'elle a acquise pour la conduite d'un ménage, de sa réputation d'économie et de l'habitude qu'elle a de diriger tout autour d'elle. Et, en outre, on sait précisément si elle peut ou non donner des enfants à son mari. Quant à l'amour, vous pouvez bien penser que, avec la figure de ces dames-là, il n'en est pas question, personne n'y songe, ni ne comprend ce que ça peut être. J'essayai une fois de raconter à ma maîtresse la passion si touchante et si belle que Medjnoun éprouvait pour Leïla et qui me rappelait ma Leïla à moi-même, et me jetait dans des transports de douleur. Ma maîtresse me battit outrageusement pour avoir osé l'ennuyer de pareilles sottises. Elle était encore bien jeune; mais elle avait déjà eu deux maris avant celui qu'elle tenait pour le moment, et trois enfants par-dessus le marché. Aussi jouissait-elle d'une immense considération, et c'était un honneur pour moi, auquel j'étais sensible, que d'appartenir à une pareille dame.
Il y avait environ trois mois que je vivais là assez paisiblement, et je commençais à m'habituer à mon sort (en vérité, et comme je l'ai dit, il n'était pas très dur), quand un matin, me promenant désœuvré dans le camp, je fus abordé par deux autres esclaves persans comme moi, soldats du régiment de Goum, qui me dirent savoir d'une façon certaine, et qui me jurèrent sur leurs têtes, que nous allions être délivrés dans la journée et renvoyés à Meshhed.
On avait déjà fait courir ce bruit si souvent, et si souvent il s'était trouvé faux, que je me mis à rire et conseillai à mes camarades de ne pas trop croire à ce qu'on leur avait annoncé et de continuer à faire provision de patience. Cependant, en les quittant, je me trouvais, comme chaque fois que j'entendais de pareilles nouvelles, assez troublé et ému. Je sais bien qu'il se passe assez de vilaines choses dans l'Iran, et qu'on y trouve bien du mal; pourtant, c'est l'Iran, et c'est le meilleur, le plus saint pays de la terre. Nulle part au monde on n'éprouve autant de plaisir ni autant de joie. Quand on y a vécu, on y veut retourner; et quand on y est, on y veut mourir. Je ne croyais pas du tout à ce que mes deux camarades m'avaient dit, pourtant le cœur me battait et je me sentais triste, et si triste que, au lieu de continuer à me promener, je retournai chez mon maître.
Il venait précisément de descendre de cheval et je le vis qui causait avec sa femme. En m'apercevant, il m'appela.
—Aga, me dit-il, tu n'es plus mon esclave, on t'a racheté; tu es mon hôte, et tu vas partir pour Meshhed.
Je fus tellement saisi en entendant ces paroles, que je me crus sur le point d'étouffer, et il me sembla voir la tente tourner autour de moi.
—Est-ce vrai? m'écriai-je.
—Que ces Iraniens sont bêtes! dit la femme en riant; qu'est-ce qu'il y a là d'extraordinaire? Ton Gouvernement a racheté ses soldats au prix de dix tomans par tête. On aurait pu les lui vendre moins bon marché, mais puisque cette sottise est faite et que nous avons touché notre argent, va-t'en chez toi et ne fais pas le sot.
A peine entendis-je ce que disait cette créature. Il me passa comme une vision devant les yeux. Je vis, oui, je vis la jolie vallée du Khamsèh où je suis né; j'aperçus distinctement le ruisseau, les saules, l'herbe touffue, les fleurs, l'arbre au pied duquel j'avais enfoui mon argent, ma belle, mon adorée Leïla dans mes bras, mes chasses, mes gazelles, mes tigres, mon cher Kérym, mon excellent Souleyman, mon bien brave Abdoullah, tous mes cousins, le bazar de Téhéran, la boutique de l'épicier et celle du rôtisseur, les figures des gens que je connaissais; oui, oui, oui, ma vie entière m'apparut à cette minute, et une voix criait en moi: Tu vas la recommencer! Je me sentis ivre de bonheur! J'aurais voulu chanter, danser, pleurer, embrasser tous ceux qui se montraient à mon esprit, en ce moment de félicité suprême, et je me mis à pousser des cris d'angoisse.
—Imbécile! me dit la femme, tu as bu du raky hier soir, et peut-être encore ce matin. Si je t'y reprends jamais!...
Le mari se mit à rire.
—Tu ne l'y reprendras jamais, car il part aujourd'hui même, et, à dater de ce moment, je te le répète, Aga, tu es libre!
J'étais libre! Je me précipitai hors de la tente, et je me dirigeai en courant vers la grande place au milieu du camp. De toutes les habitations sortaient mes pauvres camarades, aussi exaltés que moi. Nous nous embrassions, nous ne manquions pas de remercier Dieu et les Imams; nous criions de tout notre cœur: Iran! cher Iran! Lumière de mes yeux! Et, alors, j'appris peu à peu comment il se faisait que nous sortions tout à coup des ténèbres, pour entrer dans une si belle clarté.
Il paraît que depuis la perte de notre armée et le commencement de notre captivité, il s'était passé bien des choses. Le Roi des Rois, en apprenant ce qui s'était passé, était entré dans une grande colère contre ses généraux, et les accusait d'avoir laissé ses pauvres soldats s'en aller tout seuls contre l'ennemi sans les accompagner; il les avait accusés aussi d'avoir vendu les vivres, la poudre, les armes et les vêtements qui leur étaient destinés, et, enfin, il avait déclaré sa ferme résolution de faire couper le cou à tous les coupables.
Il aurait peut-être bien agi en exécutant cette menace. Mais, après tout, à quoi bon? Après ces généraux-là, il y en aurait eu de tout pareils: c'est le train du monde. Rien n'est à y changer. De sorte que Sa Majesté se conduisit beaucoup plus sagement, en calmant sa colère. Il arriva seulement que les Ministres et les Colonnes de l'Empire reçurent force cadeaux de la part des accusés; on révoqua un ou deux de ceux-ci pour quelques mois; le Roi eut des présents magnifiques, et il fut résolu que les chefs rachèteraient tous les soldats captifs chez les Turkomans, et les rachèteraient à leurs frais, puisqu'ils étaient cause du malheur arrivé à ces pauvres diables.
La question étant ainsi réglée, les généraux avaient naturellement pris à partie les colonels et les majors, qui avaient fait absolument comme eux. Ils les menacèrent de les mettre sous le bâton, de les destituer et même de leur couper la tête, et firent si bien qu'à la fin on s'entendit encore de ce côté-là. Les colonels et les majors donnèrent des cadeaux à leurs supérieurs, et ceux-ci rentrèrent un peu dans les dépenses que le soin de leur sûreté venait de leur faire faire à Téhéran.
Cependant ils avaient envoyé des émissaires parmi les tribus turkomanes, pour traiter du rachat des captifs. On avait eu quelque difficulté à s'entendre. Pourtant on était tombé d'accord, et voilà comment et pourquoi, après avoir passé dans une agitation incroyable, dans une sorte d'extase de bonheur, et après avoir pris congé de nos anciens maîtres et de nos anciens amis turkomans, nous nous mîmes en route pour Meshhed, marchant, je vous en réponds, comme l'oiseau qui va s'envoler.
Le temps était superbe; la nuit, les étoiles brillaient aux cieux comme des diamants; le jour, un beau soleil éclatant couvrait le ciel et la terre de paillettes d'or, qui tombaient à flots de son cercle enflammé. L'univers entier nous riait, à nous autres pauvres malheureux soldats, oui, les plus malheureux, les plus abandonnés, les plus maltraités des êtres, qui sortions d'un excès de mal, pour retomber au moins dans l'espérance, et nous marchions allègrement, et nous chantions à pleins gosiers, et ainsi nous arrivâmes à deux heures de Meshhed. Nous voyions clairement devant nous venir, sur le ciel bleu, et les coupoles, et les minarets, et les murs émaillés de la mosquée sainte, et les innombrables files des maisons de la ville; et, comme nous pensions à ce que nous allions trouver tout à l'heure de bon pour nous dans le sein de cette apparition céleste, nous nous trouvâmes tout à coup arrêtés par deux régiments rangés en travers du chemin et devant lesquels se tenait une troupe d'officiers. Nous nous arrêtâmes et fîmes de profonds saluts.
Un moulla sortit du groupe des officiers et s'avança vers notre troupe. Quand il fut à portée de la voix, il éleva les deux mains en l'air et nous adressa le discours suivant:
—Mes enfants! gloire à Dieu, le Seigneur des mondes, puissant et miséricordieux, qui a retiré le prophète Younès du ventre de la baleine et vous des mains des féroces Turkomans!
—Amen! s'écria toute notre troupe.
—Il faut l'en remercier, en entrant humblement dans Meshhed, humblement, vous dis-je, et comme il convient à des malheureux prisonniers!
—Nous sommes prêts! nous sommes prêts!
---Vous allez donc tous, mes enfants, comme des hommes pieux et des musulmans fidèles, mettre à vos mains des chaînes, et la population entière, attendrie par cette preuve de vos malheurs, vous comblera de ses bénédictions et de ses aumônes.
Nous trouvâmes cette idée excellente et nous en fûmes charmés. Alors, des soldats sortis des rangs des deux régiments s'approchèrent. Ils nous mirent au cou des carcans de fer et aux mains des menottes, et on forma ainsi de nous des bandes de huit à dix enchaînés. Cela nous faisait rire beaucoup et nous nous trouvions très bien ainsi, quoique le poids de métal fût un peu accablant; mais il ne s'agissait que de le porter pendant quelques heures et c'était une vétille.
Quand notre toilette fut terminée, les tambours, la musique, les officiers et un régiment partirent en tête; nous venions ensuite dans notre équipage lamentable, mais fort contents, et sur nos talons marchait l'autre régiment. Bientôt nous aperçûmes la foule des Meshhedys venant à notre rencontre. Nous la saluâmes, et nous eûmes le plaisir de nous entendre couvrir de bénédictions. Cependant le tambour roulait, la musique jouait et quelques pièces de canon firent des salves en notre honneur.
Une fois dans la ville, on nous sépara; les uns prirent une rue, les autres une autre, et des soldats nous escortaient. Pour moi, avec les sept camarades enchaînés du même train, les menottes aux poings, le carcan au cou, on nous mena dans un corps de garde et il nous fut permis de nous asseoir sur la plate-forme. Là, le sergent qui commandait notre escorte nous engagea à solliciter la charité des passants. Cette idée était excellente; nous la mîmes à l'instant à exécution avec un succès merveilleux. Les hommes, les femmes, les enfants nous apportaient à l'envi du riz, de la viande et même des friandises; on nous donnait peu d'argent. Je crois que les braves gens qui venaient à notre aide n'en avaient pas beaucoup pour eux-mêmes.
Le soir, un officier arriva. Nous le priâmes de nous faire détacher et de nous laisser vaquer chacun à nos affaires. Pour moi, je ne songeais qu'à aller passer une bonne nuit, dont j'avais grand besoin, chez mon ami et parent, Moulla Souleyman. L'officier nous dit:
—Mes enfants, il faut être raisonnables. Vous autres, vous avez été délivrés par la générosité incomparable et surhumaine de mon oncle, le général Aly-Khan. Il a donné pour chacun de vous, à vos maîtres, dix tomans. Serait-il juste qu'il perdît une si forte somme? Non! ce ne serait pas juste, vous en conviendrez. D'autre part, s'il vous laissait aller, bien que vous soyez tous très honnêtes et incapables de renier vos dettes, le malheur veut que vous n'ayez aucune ressource. De pauvres soldats, où trouveraient-ils de l'argent? Dans cette pensée, mon oncle, la bonté même, va vous en faire trouver. En vous laissant la chaîne au cou jusqu'à ce que vous ayez réuni chacun quinze tomans que vous lui remettrez fidèlement, il vous procure le moyen de toucher le cœur des musulmans et d'exercer la charité publique. Ne vous désolez pas. Racontez vos malheurs, continuez à solliciter ceux qui vous approchent. Appelez-les tous, ces braves gens qui passent là! Ils viendront! Vous voyez qu'ils vous nourrissent très bien. Peu à peu la pitié les touchera davantage, et leurs bourses s'ouvriront. Je ne vous trompe pas. Dans quelques jours, quand vous n'aurez plus d'espoir de rien recueillir ici, on vous fera partir. Vous retournerez ainsi à Téhéran; de là, vous irez à Ispahan, à Shyraz, à Kermanshah, par toutes les villes de l'Iran Bien Gardé, et vous finirez par payer cette dette.
L'officier se tut, mais nous nous mîmes en colère; le désespoir nous prit, nous commençâmes à l'appeler fils de chien, et nous étions en bonne voie de ne pas épargner davantage ni son oncle, ni les femmes, ni la mère, ni les filles de son oncle (il n'en avait peut-être pas), quand, sur un signe de notre bourreau, nos gardiens nous tombèrent dessus, on nous battit, on nous jeta par terre, on nous foula aux pieds. J'eus presque une côte enfoncée, et ma tête fut toute enflée de deux grosses bosses. Alors, il fallut se rendre sage. Chacun se soumit, et après avoir, pour ma part, pleuré dans un coin une bonne demi-heure, je me résignai et commençai, d'une voix lamentable, à solliciter de nouveau les aumônes des passants.
Il ne manquait pas de gens charitables, et tout le monde sait que, grâces soient rendues au Dieu tout-puissant! il y a dans l'Islam grande bonne volonté à venir en aide aux malheureux. Les femmes, surtout, se pressaient en grand nombre autour de nous; elles nous regardaient, elles pleuraient; elles nous demandaient le récit de nos malheurs. Ils étaient grands, et, comme on le peut croire, nous ne cherchions pas à les diminuer; au contraire, nous ne manquions jamais d'ajouter à nos récits que nos femmes, nos cinq, six, sept, huit petits enfants en bas âge nous attendaient à la maison et mouraient de faim. Nous recueillions ainsi force menue monnaie et quelquefois des pièces d'argent. D'ailleurs, certains d'entre nous étaient plus chanceux que les autres.
On sait que nos régiments sont recrutés parmi les pauvres, qui, n'ayant ni amis, ni protecteurs, ne peuvent se soustraire à la vie militaire. Quand on veut des soldats, on ramasse dans les rues et dans les cabarets des villes, et dans les maisons des villages, ce qui ne peut pas se faire réclamer. Ainsi, nous étions là, à notre chaîne, des hommes faits, des enfants de quinze ans et des vieillards de soixante et dix, parce que, quand on est soldat, c'est pour toute sa vie, à moins qu'on ne trouve moyen de se faire exempter ou de s'enfuir.
Ceux qui parmi nous recevaient le plus d'aumônes, c'étaient les plus jeunes. Il y en avait un, joli garçon de seize ans, né à Zendjân, qui fut délivré au bout de quinze jours tant on le comblait de toutes parts. Il est vrai qu'il avait la figure d'un ange. Pour moi, je réussis à faire prévenir Moulla Souleyman de mon triste sort. Le brave homme accourut, se jeta à mon cou, et, au nom de notre chère Leïla, il me donna un toman. C'était beaucoup. Je le remerciai fort. Peut-être en aurais-je obtenu davantage; mais, le lendemain, on nous fit partir de Meshhed pour nous diriger sur Téhéran.
Mes camarades et moi, nous fîmes une chanson qui racontait nos malheurs, et nous en régalions les paysans le long de la route. Cela nous valait toujours quelque peu. D'ailleurs, la charité des Musulmans nourrissait les pauvres captifs mieux qu'elle ne l'avait fait jadis pour les soldats du Roi, et nos gardiens en profitaient comme nous. Seulement, il fallait que chacun de nous prit bien garde à ses petites recettes, car soit nous-mêmes, soit nos soldats, nous ne pensions naturellement qu'à nous emparer de ce qui n'était pas à nous. Pour moi, je tenais mon argent serré dans un morceau de coton bleu; je ne le montrais à personne et l'avais attaché sous mes habits, par une corde. Quand nous arrivâmes dans la capitale, je peux bien avouer maintenant que je possédais, avec le toman en or que m'avait donné mon cousin, quelques sahabgrans en argent et force shahys de cuivre, environ trois tomans et demi. Certains de mes camarades étaient, j'en suis sûr, plus riches que moi; mais d'autres étaient plus pauvres; car un vieux canonnier appelé Ibrahim, qui était mon voisin de chaîne, n'obtenait jamais rien, tant il était laid.
En arrivant à Téhéran, on nous conduisit justement à mon ancien corps de garde et on nous mit en exposition sur la plate-forme. Les gens du quartier, me reconnaissant, accoururent: je fis le récit de nos malheurs, et on était en train de nous donner beaucoup, lorsque arriva un véritable miracle. Dieu soit loué! Que les Saints Imams soient bénis et que leurs noms sacrés soient exaltés! Amen! Amen! Gloire à Dieu, le Seigneur des mondes! Gloire à Dieu!
Un miracle, dis-je, arriva et ce fut celui-ci. Comme toujours, il s'était rassemblé autour de nous beaucoup de femmes. Elles se pressaient les unes sur les autres et s'avançaient de leur mieux pour nous bien considérer, de sorte que moi, qui racontais nos infortunes au public, je me trouvais avoir en face comme un mur de voiles bleus et blancs, aligné devant moi. J'en étais à cette phrase, que je répétais souvent avec onction et désespoir:
—Oh! Musulmans! oh! Musulmans! Il n'y a plus d'Islam! La religion est perdue! Je suis du Khamsèh! Hélas! hélas! je suis des environs de Zendjân! J'ai une pauvre mère aveugle, les deux sœurs de mon père sont estropiées, ma femme est paralytique et mes huit enfants expirent de misère! Hélas! Musulmans! si votre charité ne se hâte de me délivrer, tout cela va mourir de faim, et, moi je mourrai de désespoir!
A ce moment même, j'entendis un cri perçant à côté de moi, et une voix que je reconnus tout aussitôt, et qui me traversa le cœur comme une flèche de feu, s'écria:
—En Dieu! par Dieu! pour Dieu! c'est Aga! Je n'hésitai pas une seconde:
—Leïla! m'écriai-je.
Elle avait beau être couverte de son voile épais, sa figure resplendissait vraiment devant mes regards! Je me trouvai transporté par la joie au plus haut de la septième sphère.
—Tiens-toi tranquille, me dit-elle. Tu seras délivré aujourd'hui même ou demain au plus tard!
Là-dessus, se détournant, elle disparut avec deux autres femmes qui l'accompagnaient, et, le soir, comme je me mourais d'impatience, un officier arriva avec un vékyl; on rompit ma chaîne et l'officier me dit:
—Va où tu voudras, tu es libre!
Comme il prononçait ces paroles, je me trouvai serré dans les bras, oui, dans les bras de qui? De mon cousin Abdoullah!
Dieu! que je fus ravi de le voir!
—Ah! mon ami, mon frère, mon bien-aimé, me dit-il, quel bonheur! Quelle réunion! Lorsque j'appris de notre cousin Kérym que tu avais été enlevé par la milice, je ne sais à quel excès de chagrin je ne fus pas sur le point de m'abandonner!
—Ce bon Kérym! m'écriai-je. Nous nous sommes toujours tendrement aimés, lui et moi! Bien que quelquefois, j'avoue que je lui aie préféré Souleyman, et, à ce propos, sais-tu que Souleyman....
Là-dessus, je lui racontai ce que notre digne cousin était devenu et comme il était en train de devenir un moulla très savant et un grand personnage à Meshhed. Ce récit charma Abdoullah.
—Je regrette, me dit-il, que notre parent Kérym n'ait pu obtenir un sort aussi beau. C'est un peu sa faute. Tu sais qu'il avait l'habitude déplorable d'aimer le thé froid avec excès.
Cette expression «le thé froid» indique, comme chacun sait, entre gens qui se respectent, cette horrible liqueur qu'on appelle du raky. Je secouai la tête d'un air désolé et indigné tout à la fois:
—Kérym, répendis-je, buvait du thé froid, je ne le sais que trop; j'ai fait longtemps des efforts extraordinaires pour l'arracher à cette honteuse habitude; je n'y ai jamais réussi.
—Pourtant, continua Abdoullah, sa situation pourrait être pire. Je l'emploie comme muletier, et il conduit pour moi des marchandises sur la route de Tébryz à Trébizonde. Il gagne bien sa vie.
—Qu'entends-je? m'écriai-je, serais-tu devenu marchand?
—Oui! mon frère, répliqua Abdoullah d'un air modeste. J'ai acquis quelque bien, et c'est ce qui m'a permis aujourd'hui de venir à ton aide, quand la malheureuse position où tu te trouvais m'a été révélée par ma femme.
—Par ta femme!
J'étais au comble de la surprise.
—Sans doute; Kérym n'ayant pas le moyen de l'entrenir suivant le mérite de cette créature adorable, a consenti à divorcer avec elle et je l'ai épousée.
Je ne fus pas trop content. Mais que pouvais-je faire? Me soumettre à ma destinée. On n'y échappe pas. Bien souvent, j'avais eu occasion de reconnaître cette vérité. Elle venait me frapper encore une fois, et, je l'avoue, d'une manière qui me fut sensible. Je ne soufflai pas mot. Cependant je suivais Abdoullah. Quand nous fûmes arrivés près de la Porte-Neuve, il m'introduisit dans une fort jolie maison et me conduisit à l'enderoun.
Là, je trouvai Leïla assise sur le tapis. Elle me reçut très bien. Pour mon malheur, je la trouvai plus jolie que jamais, plus saisissante, et j'avais des larmes qui me gonflaient le cœur. Elle s'en aperçut, et lorsque, après avoir pris le thé, Abdoullah, qui avait des affaires, nous eut laissés seuls, elle me dit:
—Mon pauvre Aga, je vois que tu es un peu malheureux.
—Je le suis beaucoup, répliquai-je en baissant la tête.
—Il faut être raisonnable, poursuivit-elle, et je ne te cacherai rien. J'avoue que je t'ai beaucoup aimé et que je t'aime encore; mais aussi je n'ai pas été insensible aux bonnes qualités de Souleyman; la gaieté et l'entrain de Kérym m'ont ravie, et je suis pleine d'estime et d'attendrissement pour les mérites d'Abdoullah. Si l'on me demandait de déclarer quel est celui de mes quatre cousins que je préfère, je demanderais que des quatre on pût faire un seul homme; et celui-là, je suis bien sûre que je l'aimerais passionnément et pour toujours. Mais est-ce possible? je te le demande. Ne pleure pas. Sois persuadé que tu vis toujours dans mon cœur. Je ne pouvais pas épouser Souleyman, qui ne possédait rien. Je me suis adressée à toi. Tu as été un peu léger; mais je te pardonne. Je sais que tu m'es tendrement attaché. Kérym me mettait sur la grande route de la misère. Abdoullah m'a faite riche. Je dois être sage à mon tour, et je lui serai fidèle jusqu'à la mort, tout en pensant à vous trois comme à des hommes.... Enfin je t'en ai dit assez. Abdoullah est ton cousin; aime-le; sers-le; et il fera pour toi ce qui sera possible. Tu penses bien que je n'y nuirai pas.
Elle me dit encore beaucoup de paroles affectueuses qui, dans le premier moment, me causèrent un redoublement de tristesse. Cependant, puisqu'il n'y avait pas de ressource, et je ne le comprenais que trop, je me résignai à ne plus être pour Leïla que le fils de son oncle.
Abdoullah, en sa qualité de marchand, avait souvent affaire à de grands personnages. Il leur rendait des services et avait du crédit auprès d'eux. Grâce à lui, on me fit sultan dans le régiment Khassèh ou Particulier, qui demeure toujours à Téhéran, dans le palais, monte la garde, porte l'eau, fend le bois et travaille à la maçonnerie. Me voilà donc capitaine, et je me mis à manger les soldats, comme on m'avait mangé moi-même, ce qui me donna une position très honorable et dont je ne me plains pas.
Nous sommes les Gardes du Roi; il a souvent été question de nous donner un uniforme magnifique, et même on en parle toujours. Je crois qu'on en parlera jusqu'à la fin du monde. Quelquefois on se propose de nous habiller comme les hommes qui veillent sur la vie de l'Empereur des Russes, et qui, à ce qu'il paraît, sont verts avec des galons et des broderies en or. D'autres fois, on veut nous habiller en rouge, toujours avec des galons, des broderies et des crépines d'or. Mais, vêtus ainsi, comment les soldats pourraient-ils se rendre utiles? Et qui est-ce qui paierait ces beaux costumes? En attendant qu'on ait trouvé un moyen, nos gens n'ont que des culottes déchirées et souvent pas de chapeaux.
Quand je me vis officier, je voulus vivre avec mes pareils et je fis beaucoup de connaissances. Mais parmi eux, je m'attachai singulièrement à un sultan, un garçon d'un excellent caractère. Il a vécu longtemps chez les Férynghys, où on l'avait envoyé pour faire son éducation. Il m'a raconté des choses très curieuses. Un soir que nous avions bu un peu plus de thé froid qu'à l'ordinaire, il m'exprima des opinions que je trouvai parfaitement raisonnables.
—Vois-tu, frère, me dit-il, tous les Iraniens sont des brutes, et les Européens sont des sots. Moi, j'ai été élevé chez eux. Ou m'a mis d'abord au collège, et, ensuite, comme j'avais appris aussi bien que ces maudits ce qu'il faut pour passer les examens, j'entrai à leur école militaire, qu'ils appellent Saint-Cyr. J'y restai deux ans, comme ils font eux-mêmes, puis, devenu officier, je suis revenu ici. On a voulu m'employer; on m'a demandé ce qu'il était à propos de faire. Je l'ai dit, on s'est moqué de moi, on m'a pris en haine; on m'a traité d'infidèle et d'insolent, et j'ai été mis sous le bâton. Dans le premier moment, j'ai voulu mourir parce que les Européens regardent pareil accident comme un déshonneur.
—Les niais! m'écriai-je, en vidant mon verre.
—Oui, ce sont des niais, ils ne comprennent pas que tout chez nous, les habitudes, les mœurs, les intérêts, le climat, l'air, le sol, notre passé, notre présent rendent radicalement impossible ce qui, chez eux, est le plus simple. Quand je vis que ma mort ne servirait à rien du tout, je refis mon éducation. Je cessai d'avoir des opinions, de vouloir réformer, de blâmer, de contredire, et je devins comme vous tous: je baisai la main des Colonnes du Pouvoir, et je dis oui! oui! certainement! aux plus grandes absurdités! Alors on cessa peu à peu de me persécuter; mais comme on continue à se défier de moi, je ne serai jamais que capitaine. Nous connaissons tous les deux des généraux qui ont quinze ans et des maréchaux qui en ont dix-huit. Nous connaissons aussi de braves guerriers qui ne savent pas comment on charge un fusil; moi, j'ai cinquante ans sonnés et je mourrai dans la misère, et sous le poids d'une suspicion incurable, parce que je sais comment on mène des troupes et ce qu'il faudrait faire pour venir à bout en trois mois des Turkomans de la frontière. Maudits soient ces scélérats d'Européens qui sont cause de mes malheurs! Passe-moi le raky!
Cette nuit-là, nous bûmes si bien, que ce fut seulement le soir du lendemain que je pus me lever du tapis sur lequel j'étais tombé, et j'y laissai mon camarade.
Grâce à la protection d'Abdoullah, je crois bien que je passerai major cette année, à moins qu'on ne me fasse colonel. Inshallah! Inshallah!
V
LES AMANTS DE KANDAHAR
Vous demandez s'il était beau? Beau comme un ange! Le teint un peu basané, non de cette teinte sombre, terreuse, résultat certain d'une origine métisse; il était chaudement basané comme un fruit mûri au soleil. Ses cheveux noirs bouclaient, en profusion d'anneaux, sur les plis serrés de son turban bleu rayé de rouge; une moustache fine, ondée, un peu longue, caressait le contour délicat de sa lèvre supérieure, nettement coupée, mobile, fière, respirant la vie, la passion. Ses yeux doux et profonds s'allumaient facilement d'éclairs. Il était grand, vigoureux, mince, large des épaules, étroit des hanches. A personne l'idée ne fût venue de s'enquérir de sa race; il était clair que le sang afghan le plus pur animait son essence et que, en le contemplant, on avait sous les yeux le descendant authentique de ces anciens Parthes, les Arsaces, les Orodes, sous les pas desquels le monde romain a frémi d'une juste épouvante. Sa mère, à sa naissance, devinant ce qu'il valait, l'avait nommé Mohsèn, le Beau, et c'était de toute justice.
Malheureusement, accompli à ce point quant aux avantages extérieurs, non moins parfait pour les qualités de l'âme, honoré de la plus illustre généalogie, il lui manquait trop: il était pauvre. On venait justement de l'équiper, car il atteignait ses dix-sept ans; ce n'avait pas été chose aisée. Son père avait fourni le sabre et le bouclier; un vieil oncle avait donné le fusil, engin médiocre; Mohsèn ne le regardait qu'avec chagrin et presque avec honte; le misérable mousquet était à pierre, et plusieurs des camarades du jeune gentilhomme possédaient des fusils anglais admirables et du modèle le plus nouveau. Pourtant mieux valait un tel bâton démodé que rien. D'un cousin il tenait un excellent couteau de trois pieds de long et de quatre pouces de large, pointu comme une aiguille et d'un tel poids qu'un coup bien asséné suffisait pour détacher un membre. Mohsèn avait passé à sa ceinture cette arme redoutable et ambitionnait, à en mourir, une paire de pistolets. Mais il ne savait aucunement quand et par quel miracle il pourrait jamais entrer en possession d'un tel trésor; car, encore une fois, l'argent lui manquait de façon cruelle.
Cependant, et il ne le savait pas, il avait, ainsi armé, la mine d'un prince. Son père, quand il parut devant lui, le considéra de la tête aux pieds, sans perdre rien de son air froid et sévère; mais, à la façon dont il passa la main sur sa barbe, il était clair que le vieillard éprouvait un mouvement intérieur de puissant orgueil. Sa mère eut les yeux noyés de larmes et embrassa son enfant avec passion. C'était un fils unique. Il baisa la main de ses parents et sortit avec l'intention arrêtée d'exécuter trois projets, dont l'accomplissement lui semblait nécessaire pour entrer dignement dans la vie.
La famille de Mohsèn, comme on devait s'y attendre au rang qu'elle occupait, avait deux haines bien établies et poursuivait deux vengeances. Elle était un rameau des Ahmedzvys, et, depuis trois générations, en querelle avec les Mouradzyys. Le dissentiment avait eu pour cause un coup de cravache donné jadis par un de ces derniers à un vassal des Ahmedzvys. Or, ces vassaux, qui, n'étant pas de sang afghan, vivent sous l'autorité des gentilshommes, cultivent la terre et exercent les métiers, peuvent bien être malmenés par leurs seigneurs directs, sans que personne ait rien à y voir; mais qu'un autre que leur maître lève la main sur eux, c'est là une offense impardonnable, et l'honneur commande à leur maître d'en faire une revendication aussi terrible que si le coup donné ou l'injure infligée étaient tombés sur un membre même de la famille seigneuriale. Le Mouradzyy coupable avait donc été tué d'un coup de couteau par le grand-père de Mohsèn. Depuis lors, huit meurtres s'étaient accomplis entre les deux maisons, et les derniers avaient eu pour victimes un oncle et un cousin germain du héros de cette histoire. Les Mouradzyys étaient puissants et riches: il y avait danger imminent de voir la famille périr tout entière sous la colère de ces terribles ennemis, et Mohsèn n'imaginait rien moins que de s'attaquer immédiatement à Abdoullah Mouradzyy lui-même, un des lieutenants du prince de Kandahar et de le tuer; action qui ferait, dès l'abord, connaître la grandeur de son courage et ne pourrait manquer de rendre son nom redoutable. Cependant, ce n'était pas encore là ce qui pressait le plus.
Son père, Mohammed-Beg, avait un frère cadet, appelé Osman, et cet Osman, père de trois fils et d'une fille, s'était acquis quelque fortune au service des Anglais, ayant été longtemps soubahdar ou capitaine dans un régiment d'infanterie, au Bengale. Sa pension de retraite payée régulièrement par l'intermédiaire d'un banquier hindou, lui donnait, avec assez d'aisance, une certaine vanité; en outre, il avait sur l'art de la guerre des idées obstinées, très supérieures, suivant lui, à celles de son frère aîné, Mohammed; celui-ci ne faisait cas que du courage personnel. Plusieurs altercations assez aigres avaient eu lieu entre les deux frères, et l'aîné, à tort ou à raison, avait trouvé le respect dû à son âge médiocrement observé. Les relations étaient donc assez mauvaises, quand, un jour, Osman-Beg, recevant la visite de Mohammed, se permit de ne pas se lever à son entrée dans la chambre. A la vue de cette énormité, Mohsèn qui accompagnait son père, ne put contenir son indignation, et n'osant s'en prendre directement à son oncle, il appliqua un vigoureux soufflet au plus jeune de ses cousins, Elèm. Cet accident était d'autant plus à regretter, que jusqu'alors Mohsèn et Elèm avaient éprouvé l'un pour l'autre l'affection la plus vive; ils ne se quittaient pour ainsi dire pas et c'était, entre ces deux enfants, que se tramaient perpétuellement les rêves de vengeance, qui devaient rendre à leur famille l'éclat d'honneur obscurci par les Mouradzyys d'une façon si déplorable.
Elèm, exaspéré de l'action de son cousin, avait tiré le poignard et fait un mouvement pour se jeter sur lui; mais les vieillards s'étaient à temps interposés et avaient séparé les champions. Le lendemain une balle venait se loger dans la manche droite des vêtements de Mohsèn. Personne ne s'y trompa; cette balle sortait du fusil d'Elèm. Six mois se passèrent et un calme menaçant planait sur les deux habitations qui se touchaient et d'où on se surveillait mutuellement. Les femmes seules avaient encore quelquefois des rencontres; elles s'injuriaient; les hommes paraissaient s'éviter. Mohsèn, depuis huit jours, avait résolu de pénétrer chez son oncle et de tuer Elèm; ses mesures étaient prises en conséquence. Tel était le deuxième dessein qu'il voulait mettre à exécution. Quant à sa troisième idée, la voici. Après avoir tué Elèm et Abdoullah-Mouradzyy, il irait se présenter au prince de Kandahar et le sommerait de lui donner un emploi parmi ses cavaliers. Il ne doutait pas qu'un guerrier, tel qu'il allait se faire connaître, ne fût traité avec respect et reçu d'acclamation.
Ce serait, toutefois, lui faire tort que de supposer à la double action, dont son âme était si fortement occupée, un motif d'intérêt vénal. On se tromperait encore, si l'on pensait que mettre à mort son cousin Elèm lui paraissait une action simple et ne lui coûtait pas. Il avait aimé, il aimait encore son compagnon d'enfance; vingt fois dans chaque vingt-quatre heures, quand sa pensée, courant après ses rêves, en heurtait quelqu'un de plus brillant que les autres, il lui passait comme une flamme devant l'esprit; c'était l'image d'Elèm et il se disait: Je le lui raconterai! Qu'en pensera-t-il? Puis soudain, il se retrouvait dans la réalité, et, sans se permettre un soupir, renvoyait de son cœur cette ancienne pensée qui n'y devait plus vivre. L'honneur parlait, il fallait que l'honneur et seulement l'honneur fût écouté. Les Hindous, les Persans peuvent librement s'abandonner au courant de leurs amitiés, aux influences de leurs préférences, mais un Afghan! Ce qu'il se doit à lui-même passe avant tout. Ni affection ni pitié ne sauraient arrêter son bras, quand le devoir parle. Mohsèn le savait, c'était assez. Il lui fallait être considéré comme un homme de cœur et de courage; il voulait que jamais l'ombre d'un reproche, que jamais le soupçon d'une faiblesse n'approchât de son nom. La persistance d'un sentiment si haut coûte quelque chose: on n'a pas sans peine un renom enviable. Est-il trop cher à tout prix? Non. C'était l'opinion de Mohsèn, et la fierté brillante, qui éclatait sur son beau visage, était le reflet des exigences de son âme.
Maintenant, que, une fois vengé, non pas de ses injures personnelles—où étaient celles-ci? qui jamais s'était adressé à lui pour l'offenser?—mais vengé des taches infligées à ses proches, l'estime générale, la justice du prince lui assignassent promptement le rang et les avantages, dignes loyers de l'intrépidité, rien n'était plus naturel, et ce n'était pas chez lui un défaut, un tort, une erreur, une convoitise coupable que de prétendre à son droit.
Le jour était encore trop peu avancé pour qu'il se mît à l'œuvre. Il lui fallait la première heure du soir, le moment où les ténèbres allaient descendre sur la ville. Afin de laisser venir le moment, il s'en alla, marchant d'un pas calme, vers le bazar, conservant dans sa tenue cette dignité froide convenable à un jeune homme de bonne extraction.
Kandahar est une magnifique et grande ville. Elle est enceinte d'une muraille crénelée, flanquée de tours, où les boulets ont souvent mordu. Dans un angle s'élève la citadelle, séjour du prince, théâtre agité de bien des révolutions, et que l'éclat des sabres, le bruit de la fusillade, l'étalage des têtes coupées, accrochées aux montants des portes, n'étonne ni ne fâche. Au milieu du massif des maisons, dont beaucoup sont à plusieurs étages, circulent, comme les artères dans un grand corps, ces vastes couloirs emmêlés, où s'alignent les boutiques des marchands, assis, fumant, répondant à leurs pratiques du haut des petites plates-formes, sur lesquelles sont rangées les étoffes de l'Inde, de la Perse, de l'Europe, tandis que, au long de la voie tortueuse, non pavée, raboteuse, tantôt étroite, parfois très large, circule la foule des Banians, des Ouzbeks, des Kurdes, des Kizzilsbashs s'entassant les uns sur les autres, achetant, vendant, courant, formant groupes. Des files de chameaux se succèdent sous les cris de leurs conducteurs. Çà et là passe à cheval un chef richement vêtu, entouré de ses hommes, qui, le fusil sur l'épaule, le bouclier sur le dos, écartent rudement les passants et se font place. Ailleurs un derviche étranger hurle un mot mystique, récite des prières, demande l'aumône. Plus loin, un conteur, assis sur les talons dans une chaise de bois grossier, retient autour de lui un auditoire excité, tandis que le soldat, serviteur d'un prince ou d'un grand ou simplement cherchant fortune, comme était Mohsèn, passe silencieux, jetant un regard de mépris sur ces gens de rien et timidement évité par eux. La vie est bien différente, en effet, pour eux et pour lui. Ils peuvent rire: rien que les coups les blessent ou les affectent. A moins d'un hasard, ils vivront longtemps: ils sont libres de gagner leur vie de mille manières; toutes leur sont bonnes; personne ne leur demande ni sévérité d'allures, ni respect d'eux-mêmes. L'Afghan, au contraire, pour être ce qu'il doit être, passe son existence à se surveiller lui et les autres et, toujours en soupçon, tenant son honneur devant lui, susceptible à l'excès et jaloux d'une ombre, il sait d'avance combien ses jours seront peu nombreux. Ils sont rares les hommes de cette race, qui, avant quarante ans, n'ont pas reçu le coup mortel, à force d'avoir atteint ou menacé les autres.
Enfin, le jour inclina sous l'horizon, et les premières ombres s'étendirent dans les rues: les terrasses supérieures étaient seules encore dorées par le soleil. Les muezzins, tout d'un accord, se mirent, du haut des mosquées, grandes et petites, à proclamer la prière d'une voix stridente et prolongée. Ce fut, comme de coutume, un cri général qui s'éleva dans les airs, affirmant que Dieu seul est Dieu et Mahomet prophète de Dieu. Mohsèn savait que chaque jour, à cette heure, son oncle et ses fils avaient l'habitude de se rendre à l'office du soir; tous ses fils, sans aucune exception; mais cette fois, il devait y en avoir une. Elèm, atteint de la fièvre, restait malade et couché depuis deux jours. Mohsèn était certain de le trouver dans son lit, la maison déserte, car les femmes, de leur côté, seraient à la fontaine. Depuis le commencement de la semaine, il guettait, et il savait ces détails de point en point.
En marchant, il secoua son long couteau dans sa ceinture, afin de s'assurer que la lame ne collait pas au fourreau. Arrivé à la porte de la maison de son oncle, il entra. Derrière lui, il repoussa les battants, il les assujettit avec la barre, il tourna la clef dans la serrure. Il ne voulait pas être surpris ni empêché. Quelle honte, s'il eût manqué sa première entreprise!
Il traversa le corridor sombre conduisant dans la cour étroite et cette cour, elle-même, en sautant par-dessus le bassin, qui en marquait le centre. Puis il monta trois degrés, se dirigeant vers la chambre d'Elèm. Tout à coup il se trouva face à face avec sa cousine, qui, debout au milieu du corridor, lui barrait le passage. Elle avait quinze ans et on l'appelait Djemylèh, «la Charmante».
—Le salut soit sur toi, fils de mon oncle! lui dit-elle, tu viens pour tuer Elèm!
Mohsèn eut un éblouissement et ses yeux se troublèrent. Depuis cinq ans, il n'avait pas vu sa cousine. Comme l'enfant, devenue femme, était changée! Elle se tenait devant lui dans toute la perfection d'une beauté qu'il n'avait imaginée jamais, ravissante par elle-même, adorable dans sa robe de gaze rouge à fleurs d'or, ses beaux cheveux entourés, il ne savait comment, dans des voiles bleus, transparents, brodés d'argent, éclairés d'une rose. Son cœur battit, son âme s'enivra, il ne put répondre un seul mot. Elle, d'une voix claire, pénétrante, douce, irrésistible, continua:
—Ne le tue pas! c'est mon favori; c'est celui de mes frères que j'aime le plus. Je t'aime aussi; je t'aime davantage, prends-moi pour ta rançon! Prends-moi, fils de mon oncle, je serai ta femme, je te suivrai, je deviendrai tienne, me veux-tu?
Elle s'inclina doucement vers lui. Il perdit la tête: sans comprendre ce qui arrivait, ni ce qu'il faisait, il tomba sur les genoux, et contempla avec ravissement l'apparition adorable qui se penchait sur lui. Le ciel s'ouvrait à ses yeux. Il n'avait jamais songé à rien de semblable. Il regardait, il regardait, il était heureux, il souffrait, il ne pensait pas, il sentait, il aimait, et, comme il était absolument perdu dans cette contemplation infinie et muette, Djemylèh, d'un geste charmant, se renversant un peu en arrière, s'appuyant contre la muraille et nouant ses deux bras derrière sa tête, acheva de le rendre fou, en laissant tomber sur lui, du haut de ses beaux yeux, des rayons divins dont il fut comme enveloppé sans pouvoir en soutenir, ni la chaleur, ni l'enchantement. Il baissa le front, si bas, si bas, que sa bouche se trouvant près d'un pan de la robe pourprée, il en saisit le bord avec tendresse et le porta à ses lèvres. Alors Djemylèh soulevant son petit pied nu, le posa sur l'épaule de celui qui, sans parler, se déclarait si bien son esclave.
Ce fut une commotion électrique; ce contact magique portait en lui la toute-puissance; l'humeur fière du jeune homme, déjà bien ébranlée, se brisa comme un cristal sous cette pression presque insensible, et un bonheur sans nom, une félicité sans bornes, une joie d'une intensité sans pareille, pénétra par tous ses débris dans l'être entier de l'Afghan. L'amour demande à chacun le don de ce qu'il a de plus cher; c'est là ce qu'il faut céder; et, si l'on aime, c'est précisément ce que l'on veut donner. Mohsèn donna sa vengeance, donna l'idée qu'il se faisait de son honneur, donna sa liberté, se donna lui-même, et, instinctivement, chercha encore, dans les plus profonds abîmes de son être, s'il ne pourrait donner plus. Ce qu'il avait estimé jusqu'alors au-dessus du ciel lui semblait mesquin en présence de ce qu'il eût voulu prodiguer à son idole, et il se trouva en reste devant l'excès de son adoration.
A genoux, le petit pied tenant son épaule, et, lui, courbé jusqu'à terre, il releva de côté la tête, et Djemylèh le regardant aussi, palpitante, mais sérieuse, lui dit:
—Je suis bien à toi! Maintenant, va-t'en! Viens par ici de peur que mes parents ne te rencontrent, car ils vont rentrer. Il ne faut pas que tu meures; tu es ma vie!
Elle retira son pied, prit la main de Mohsèn, le releva. Il se laissait faire. Elle l'entraîna dans le fond de la maison, le conduisit vers une porte de sortie, et écouta si aucun bruit dangereux ne se faisait entendre. En vérité, la mort les entourait. Avant de lui ouvrir passage, elle le regarda encore, se jeta dans ses bras, lui donna un baiser et lui dit:
—Tu pars! Hélas! Tu pars!... Oui! Je suis bien à toi!... pour toujours, entends-tu?
Des pas retentirent dans la maison; Djemylèh ouvrit rapidement la porte:
—Va-t'en! murmura-t-elle. Elle poussa le jeune homme, et celui-ci se trouva dans une ruelle déserte. Le mur s'était refermé derrière lui.
La solitude ne le calma pas; au contraire, le délire, devenu son maître à la vue de sa cousine, et porté alors, du moins il le semblait, à son point le plus extrême, prit une autre direction, une autre forme, et ne diminua pas. Il lui parut qu'il avait toujours aimé Djemylèh, que les quelques minutes écoulées comprenaient sa vie, sa vie entière. Auparavant, il n'avait nullement vécu; il ne se rappelait que vaguement ce qu'il avait voulu, cherché, combiné, approuvé, blâmé une heure en çà. Djemylèh était tout, remplissait l'univers, animait son être; sans elle, il n'était rien, ne pouvait rien, ne savait rien; surtout en dehors d'elle, il eût eu horreur, s'il l'avait pu, de désirer ni d'espérer quoi que ce fût.
—Qu'ai-je fait? se disait-il avec amertume; je suis parti! Quel lâche! J'ai eu peur! Ai-je eu peur? Pourquoi suis-je parti? Où est-elle? La revoir! Oh! la revoir! Seulement la voir encore! Mais quand? Jamais! Jamais je ne la reverrai! Je ne le lui ai pas demandé! Je n'ai pas même eu le courage de lui dire que je l'aimais! Elle me méprise? Que peut-elle penser d'un misérable comme moi? Elle! elle! Djemylèh! Il lui faudrait à ses pieds, sous ses pieds ... un Sultan! un maître du monde! Que suis-je? Un chien! Elle ne m'aimera jamais!
Il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement. Cependant le souvenir d'une musique céleste s'éleva dans son esprit.
—Elle m'a dit: Je suis bien à toi!... L'a-t-elle dit? l'a-t-elle réellement dit?... Comment l'a-t-elle dit!... Je suis à toi!... Pourquoi?... Toujours?... Peut-être qu'elle n'a pas pensé ce que je crois.... J'y donne un sens qu'elle n'y a pas mis.... Elle voulait seulement par là me faire entendre.... Ah! que je souffre et comme je voudrais mourir! Elle voulait sauver son frère, rien davantage! Elle voulait me troubler! Elle voulait s'amuser de moi.... Les femmes sont perfides! Eh bien! qu'elle s'amuse! qu'elle me trouble! qu'elle me torture! Si cela lui plaît, qui le lui défend? Est-ce moi? Non, certes, je suis son bien, je suis son jouet, la poussière de ses pieds, ce qu'elle voudra! Qu'elle me brise, elle fera bien! Ce qu'elle veut est bien! Ah! Djemylèh! Djemylèh!
Il rentra chez lui, pâle, malade; sa mère s'en aperçut. Elle le prit dans ses bras; il appuya sa tête sur ses genoux et resta une partie de la nuit sans dormir, sans parler. La fièvre le rongeait. Le lendemain, il était tout à fait mal et demeura étendu sur son lit. A la faiblesse étrange qui l'envahissait, détendait ses membres, il lui sembla que sa fin était proche, et il en était content. Une hallucination presque perpétuelle lui montrait Djemylèh. Tantôt elle prononçait, du même accent dont il se souvenait si bien, ces mots qui, désormais, formaient son existence même: «Je suis bien à toi.» Tantôt, et le plus souvent, elle laissait tomber sur lui ce regard de dédain qu'il ne lui avait pas vu, mais qu'il était sûr d'avoir trop bien mérité. Alors il souhaitait d'en finir avec une existence sans bonheur.
Il lui arrivait aussi de chercher les moyens de revoir la fille de son oncle. Mais aussitôt son imagination était bridée par les impossibilités. Il avait pu une fois, une fois unique, en bravant tout, pénétrer dans l'intérieur de la maison ennemie. On sait ce qu'il allait y faire. Voulait-il, maintenant, risquer de perdre, avec lui-même et plus sûrement encore que lui-même, celle qu'il aimait? Que penserait-elle, d'ailleurs, en le revoyant? Le voulait-elle? L'appelait-elle? Ce lui serait, sans doute, une joie que de mourir dans les lieux où elle vivait, que de tomber sur le sol même foulé par ses pieds chéris, que d'expirer dans l'air sacré qu'elle respirait; non, ce ne serait pas autre chose qu'un bien suprême; mais, au moment de fermer les yeux, sous la morsure cruelle du fer ou de la balle, rencontrer le regard de Djemylèh et en éprouver la glaciale indifférence, quoi? la haine méprisante, ce serait trop. Non, il ne fallait pas aller tomber dans cette maison.
Mohsèn n'était certain, convaincu que d'une chose: c'est qu'il n'était pas aimé. Pourquoi le croyait-il? C'est qu'il aimait trop. La folie de la tendresse l'avait saisi à l'improviste, brusquement, rudement, complètement; il n'avait rien compris à ce qui lui arrivait. Il se rappelait toutefois ce que Djemylèh lui avait dit. Hélas! les paroles, une à une, comme des perles, étaient conservées dans son cœur; mais, à force de les écouter, de les redire, de les écouter encore, de les considérer, il ne les comprenait plus, et il savait seulement qu'il n'avait pu répondre un seul, un unique mot; il était bien misérable.
Sa mère le voyait s'éteindre. La poitrine du pauvre enfant s'embarrassait, une chaleur torpide le dévorait. Il s'en allait. Toutes les maisons voisines connaissaient son état, et, comme rien n'expliquait un mal si subit, on était généralement d'accord qu'un maléfice avait été jeté sur lui, et on se demandait d'où venait le coup. Les uns prétendaient savoir que les Mouradzyys l'avaient commandé, les autres accusaient tout bas le vieil Osman d'être le meurtrier et d'avoir payé l'assassinat magique à un docteur juif.
C'était un soir, assez tard. Depuis deux jours, le jeune homme n'avait plus dit une seule parole. Sa tête était tournée contre la muraille, ses bras traînaient insensibles sur le lit; sa mère, après avoir étalé bien des amulettes autour de lui, n'ayant plus d'espérance, s'attendait à le voir expirer, le regardait avec des yeux avides, quand soudain, à la grande surprise de la pauvre, presque à son effroi, Mohsèn retourna brusquement la tête vers la porte; et, l'expression de son visage changeant, une lueur de vie l'illumina. Il écoutait. Sa mère n'entendait rien. Il se souleva, et d'une voix assurée prononça ces paroles:
—Elle sort de sa maison et vient ici!
—Qui? mon fils! qui vient ici?
—Elle-même, ma mère, elle vient! Ouvrez-lui la porte! reprit Mohsèn d'une voix éclatante. Il était hors de lui; mille flammes étincelaient dans ses yeux. La vieille femme, sans savoir elle-même ce qu'elle faisait, obéit à cet ordre impérieux, et, sous sa main palpitante, la porte s'ouvrit toute grande. Elle ne vit personne. Elle écouta; elle n'entendait rien; elle regarda dans le corridor; tout était sombre, elle ne vit rien; une minute, deux minutes passèrent dans cette attente pleine d'angoisses pour elle, pleine d'une foi certaine pour lui. Alors un léger bruit s'éveilla; l'entrée de la maison s'ouvrait; un pas furtif, rapide, frôla les dalles de pierre; une forme, d'abord indistincte, se détacha des ténèbres; une femme se montra, arriva sur le seuil de la chambre, un voile tomba, Djemylèh se précipita vers le lit, et Mohsèn, poussant un cri de bonheur, la reçut dans ses bras.
—Te voilà! c'est toi! Tu m'aimes?
—Plus que tout!
—Malheureux enfant, s'écria la mère, c'était donc là ce qui te tuait!
Les deux amants restaient embrassés et ne parlaient pas; ils balbutiaient; ils étaient noyés de larmes, ils se regardaient avec une passion inextinguible, et, comme une lampe presque épuisée dans laquelle on verse de l'huile, l'âme de Mohsèn reprenait la vie et son corps se ranimait.
—Que signifie cela? dit la vieille. Avez-vous juré votre perte et la nôtre? Est-ce que ton oncle ne va pas s'apercevoir de la fuite de Djemylèh? Qu'arrivera-t-il? Quelles calamités vont tomber sur nous? Ne sommes-nous pas assez éprouvés? Fille de malheur, retourne chez-toi! Laisse-nous!
—Jamais! s'écria Mohsèn. Il se leva tout à fait, rattacha sa robe, serra sa ceinture, étendit la main vers la muraille, décrocha ses armes, les mit sur lui, renouvela l'amorce de son fusil, le tout en une seconde. La dernière trace d'abattement avait disparu. S'il avait la fièvre, c'était une fièvre d'action. L'enthousiasme éclatait sur sa figure. Djemylèh l'aida à boucler le ceinturon de son sabre. Des sentiments pareils à ceux du jeune homme animaient ses traits charmants. En ce moment, le vieux Mohammed suivi de deux de ses hommes entra dans la chambre. En voyant sa nièce qui se précipita à ses pieds et lui baisa la main, il eut un moment de surprise et ne put cacher une sorte d'émotion. Ses traits rudes et hautains se contractèrent.
—Ils s'aiment! dit sa femme en montrant les deux enfants.
Mohammed sourit et caressa sa moustache.
—Que la honte soit sur mon frère et sur sa maison! murmura-t-il.
Il eut un instant l'idée de jeter Djemylèh à la porte et d'aller dire partout qu'il l'avait traitée comme une fille perdue. Sa haine eût été franchement repue du mal qu'il aurait fait. Mais il aimait son fils; il le regarda; il comprit que les choses ne se passeraient pas aisément ainsi et se contenta de la mesure de vengeance possible.
—Fermons les portes, dit-il. Nous ne tarderons! pas à être attaqués, sans doute, et vous, femmes, chargez les fusils!
Djemylèh n'avait pas quitté la maison de son père depuis un quart d'heure, qu'on s'était déjà aperçu de son absence. Elle ne pouvait pas être à la fontaine; il était trop tard, ni chez aucune amie, sa mère en eût été prévenue. Où était-elle? On soupçonna quelque malheur. Depuis plusieurs jours, on l'avait trouvée sombre et agitée. Qu'avait-elle? Le père, les frères, la mère sortaient dans le quartier. La rue était déserte; on n'entendait plus aucun bruit. Osman, guidé par une sorte d'instinct, s'approcha à pas de loup de la demeure de Mohammed, et il entendit, en se servant contre la muraille de la cour, que l'on parlait dans la maison. Il écouta. On entassait des pierres contre la porte. On apprêtait des armes, on s'arrangeait pour repousser une attaque.
—Quelle attaque? se dit Osman. S'il s'agissait des Mouradzyys, mon frère m'eût prévenu; car, à cet égard, nous nous entendons. Il le sait bien. Je l'aiderais. Si ce n'est pas de cela qu'il s'agit, c'est de moi. Il écouta avec un surcroît d'attention et, par malheur, il entendit cet échange de paroles:
—Djemylèh, donne-moi la carabine.
—La voici!
C'était la voix de sa fille. Un frisson lui parcourut le corps depuis la pointe des cheveux jusqu'à la plante des pieds. Il comprit tout. Quand, dans ces derniers jours, lui et ses fils avaient raconté en riant que Mohsèn allait mourir, Djemylèh n'avait pas dit un mot, n'avait exprimé aucune joie et il se souvenait même de lui en avoir fait un reproche. Maintenant tout s'expliquait: La malheureuse aimait son cousin, et, ce qui était horrible à penser, elle venait de pousser l'égarement au point de trahir sa famille, son père, sa mère, ses frères, leurs aversions, leur haine, pour se précipiter, à travers les lambeaux de sa réputation, dans les bras d'un misérable! Jamais Osman n'avait rêvé qu'un si sanglant outrage eût pu l'atteindre. Il restait comme anéanti sur la place où le son des voix, une imperceptible vibration de l'air, venait de lui asséner un coup, de lui ouvrir une blessure plus cruelle et plus douloureuse que jamais plomb ni acier n'auraient pu faire.
Dans les premiers instants, le mal fut si intense, la souffrance si poignante, l'humiliation si complète, si profonde, qu'il ne songeait même pas à ce qu'il lui fallait décider. Il n'apercevait pas l'idée d'une revanche. Mais cette atonie dura peu. Le sang reprit son cours, la tête se dégagea, le cœur recommença à battre, il eut une conception rapide, se secoua, rentra chez lui. Il dit à sa femme et à ses fils:
—Djemylèh est un monstre. Elle aime Mohsèn et s'est enfuie chez ce chien de Mohammed. Je viens d'entendre sa voix dans la cour de ces gens-là. Toi, Kérym, avec trois de mes hommes, tu iras frapper à la porte de ces bandits: tu leur diras que tu veux ta sœur à l'instant. Tu feras beaucoup de bruit, et, comme ils parlementeront, tu les écouteras, tu répondras, tu laisseras traîner les choses en longueur. Toi, Serbàz, et toi, Elèm, avec nos cinq autres soldats, vous prendrez des pioches et des pelles et me suivrez. Nous attaquerons, sans bruit, le mur de ces infâmes du côté de la ruelle, et, quand nous aurons pratiqué un trou suffisant, nous entrerons. Maintenant, écoutez-moi bien et ce que je vais vous dire, répétez-le à vos hommes et forcez-les d'obéir: Dans cette encoignure, ici, à la tête de mon lit, vous la voyez? demain matin, j'aurai trois têtes: celle de Mohammed, celle de Mohsèn, celle de Djemylèh! Maintenant, au nom de Dieu, à l'ouvrage!
Les habitants de la maison de Mohammed avaient à peine achevé leurs préparatifs de défense, que l'on frappa à leur porte.
—C'est le début! murmura le chef de la famille. Il se plaça à la tête des siens, dans le corridor conduisant à l'entrée du logis. Derrière lui se tenait sa femme, portant un fusil de rechange; près de lui était Mohsèn avec son mousquet: près de Mohsèn, tout contre lui, Djemylèh, tenant la pique de son amant; derrière eux, les trois vassaux armés de dagues. La garnison n'avait pour elle ni la bonté ni le nombre des armes; mais elle était résolue. Personne n'y tremblait. Les sentiments les plus forts, qui puissent occuper le cœur, régnaient là sans partage; aucune sensation mesquine ne se tenait à leur côté; aimer, haïr, et cela dans une atmosphère d'intrépidité héroïque, avec l'oubli le plus absolu des avantages de la vie et des amertumes supposées de la mort, il n'y avait pas autre chose qui planât sur ces têtes.
On n'avait rien répondu au premier appel des assiégeants. Une nouvelle avalanche de coups de crosse et de coups de pied donna à la porte un second ébranlement qui retentit dans la maison.
—Qui frappe ainsi? dit Mohammed d'une voix brusque.
—C'est nous, mon oncle, répondit Kérym. Djemylèh est chez vous; faites-la sortir!
—Djemylèh n'est pas ici, repartit le vieil Afghan. Il est tard; laissez-moi en repos.
—Nous enfoncerons vos planches et vous savez ce qui arrivera!
—Sans doute! vos têtes seront cassées et rien de plus.
Il y eut un moment de silence. Alors Djemylèh, se penchant vers Mohsèn, lui dit tout bas:
—J'entends du bruit de l'autre côté de la muraille. Permets-moi d'aller dans la cour savoir ce qui se passe.
—Va, dit Mohsèn.
La jeune fille s'avança vers l'endroit qu'elle avait désigné et prêta l'oreille un instant. Puis, sans s'émouvoir, elle revint à sa place et dit:
—Ils creusent et vont faire une brèche.
Mohsèn réfléchit. Il savait que la muraille n'était qu'en pisé; un peu épaisse, à la vérité, mais, en somme, de faible résistance. Kérym avait repris l'entretien par de longues menaces embrouillées, auxquelles Mohammed répondait. Son fils l'interrompit et lui communiqua ce qu'il venait d'apprendre.
—Montons sur la terrasse, dit-il en finissant, nous ferons feu de là-haut et on aura peine à nous prendre.
—Oui, mais à la fin, on nous prendra et nous ne serons pas vengés. Monte sur la terrasse; de là, saute avec Djemylèh sur la terrasse voisine; fuyez, gagne l'extrémité de la rue; de là, descends et cours sans t'arrêter jusqu'à l'autre bout de la ville chez notre parent Iousèf. Il te cachera. Djemylèh sera perdue pour les siens. Jusqu'à ce qu'on sache où tu es et où tu l'as mise, il se passera des jours. Le visage de nos ennemis sera noir de honte.
Sans répondre, Mohsèn jeta son fusil sur son dos, instruisit la jeune fille de ce qu'il fallait faire, embrassa la main de sa mère, et les deux amants gravirent à la hâte l'escalier étroit et raboteux qui menait à la plate-forme dominant la maison; ils sautèrent un mur, franchirent une terrasse, deux, trois, quatre terrasses en courant, Mohsèn soutenant avec une tendresse infinie la compagne de sa fuite, et ils atteignirent la coupure au fond de laquelle serpentait la rue étroite. Il sauta en bas et reçut celle qu'il aimait dans ses bras, car elle n'hésita pas une seconde à l'imiter. Puis ils partirent. Ils s'enfoncèrent dans les détours ténébreux de leur chemin.
Cependant, Mohammed feignant d'être dupe, continuait d'échanger avec les assaillants placés de l'autre côté de la porte, des injures et des cris dont il comprenait désormais très bien le but. La porte, sans cesse ébranlée par de nouveaux assauts plia, les ais se disjoignirent, l'amas de planches tomba avec grand bruit; Mohammed et les siens ne firent pourtant pas feu. Presque au même moment, une ouverture assez grande béait dans la muraille, et ainsi les habitants de la maison se trouvèrent entre les deux bandes d'adversaires qui les prenaient comme dans un étau. Mohammed s'écria:
—Je ne tirerai pas sur mon frère, ni sur les fils de mon frère! Dieu me garde d'un pareil crime! mais, par le salut et la bénédiction du prophète! qu'avez-vous donc? Quelle est cette rage? Que parlez-vous de Djemylèh? Si elle est ici, cherchez! Emmenez-la! Pourquoi venez-vous troubler au milieu de la nuit des gens pacifiques, vos parents?
Ce langage plaintif, si peu conforme aux habitudes du maître du logis, étonna ceux auxquels il était adressé. D'ailleurs, on leur assurait que Djemylèh n'était pas là. S'étaient-ils trompés? L'indécision les calma un peu. Les colères se tempérèrent. Osman s'écria avec dureté:
—Si Djemylèh n'est pas ici, où est-elle?
—Suis-je son père? repartit Mohammed. Que ferait-elle chez moi?
—Cherchons! cria Osman aux siens.
Ils se répandirent dans les chambres, levèrent les tentures, ouvrirent les coffres, visitèrent les recoins, et on sait qu'ils ne pouvaient rien rencontrer. Cette déconvenue, l'air de profonde innocence affecté par Mohammed et ses hommes augmenta leur désarroi.
—Fils de mon père, reprit Mohammed d'une voix affectueuse, il me paraît qu'un grand chagrin vous accable et j'en prends ma part. Que vous est-il arrivé?
—Ma fille s'est enfuie, répondit Osman, ou bien on me l'a prise. Dans tous les cas, elle me déshonore.
—J'en prends ma part, répéta Mohammed, car je suis votre aîné et son oncle.
Cette remarque fit quelque impression sur Osman, et un peu honteux du bruit inutile qu'il venait de faire, il prit congé de son frère presque amicalement et emmena son monde. Le vieux Mohammed, quand il se trouva seul, se mit à rire; non seulement il avait frappé au cœur son ennemi, mais encore il l'avait trompé et bafoué. Quant à Osman, complètement découragé, ne sachant quel parti prendre, livré à un transport de rage que l'impuissance exaltait, il rentra chez lui avec ses fils et ses hommes, non pour se coucher, non pour dormir, mais pour s'asseoir dans un coin de sa chambre et, les deux poings fermés appuyés sur son front, chercher dans les ténèbres de sa raison une façon de s'y prendre pour retrouver les traces de sa fille. L'aube naissante le trouva dans cet état.
A ce moment, un de ses hommes, son lieutenant, son nayb, entra dans la chambre et le salua:
—J'ai trouvé votre fille, dit-il.
—Tu l'as trouvée?
—Du moins je ne crois pas me tromper; et, dans tous les cas, si la femme que je prends pour elle, n'est pas elle, j'ai trouvé Mohsèn-Beg.
Osman eut une illumination subite dans l'esprit. Il s'aperçut pour la première fois que, lorsqu'il était entré dans la maison de son frère, il n'avait pas aperçu son neveu, en effet; mais il était tellement hors de lui et si occupé alors à se modérer, afin de ne pas manquer son but, qu'à peine avait-il pu se rendre compte des faits les plus nécessaires. Il s'indigna secrètement contre lui-même de son aveuglement, mais, d'un geste impérieux, il ordonna au nayb de poursuivre son récit. Celui-ci, pour bien maintenir l'égalité du rang auquel sa naissance lui donnait droit, s'assit et reprit la parole en ces termes:
—Quand nous entrâmes chez Mohammed-Beg, je considérai tous les assistants; cela sert à savoir avec précision à qui l'on a affaire. Mohsèn-Beg n'était pas présent. Je m'en étonnai. Je ne trouvai pas naturel que, dans une nuit où il devait y avoir des coups de fusil échangés, un si brave jeune homme se fût absenté. Cette étrangeté m'ayant donné à réfléchir, je ne rentrai pas au logis avec vous, mais m'en allai par le bazar, tournant autour de la demeure de votre frère. Je demandai aux gardes de police s'ils n'avaient pas connaissance d'un jeune homme que je leur décrivis, seul ou suivi d'une femme. Aucun n'avait rien remarqué de semblable, jusqu'à ce que j'en interrogeai un qui, non seulement, satisfit à ma demande par un oui, mais encore ajouta que le personnage qu'il venait de voir passer, accompagné comme je le lui disais, était précisément Mohsèn-Beg, fils de Mohammed-Beg, des Ahmedzyys; il étendit le bras dans la direction suivie par les deux fugitifs et me dit l'heure où il les avait aperçus; c'était précisément pendant que nous commencions à enfoncer la porte de votre frère. Je continuai ma recherche, certain, désormais, qu'elle en valait la peine, et, après plusieurs heures passées à suivre un chemin, à le quitter, à en prendre un autre, à interroger les guetteurs de nuit, à me tromper, à retrouver la piste, j'arrivai enfin à découvrir de loin les deux fugitifs que je cherchais.
C'était dans un quartier désert, au milieu de maisons ruinées. Mohsèn soutenait la marche de sa compagne, épuisée de fatigue, à ce qu'il semblait, et jetait autour de lui des regards inquiets et soupçonneux. Je me cachai à sa vue derrière un pan de muraille, et, de là, j'observai bien ce qu'il faisait. Il cherchait un abri, évidemment, dans l'intention de trouver quelque repos. Il eut ce qu'il voulait. Il descendit dans un caveau à moitié effondré et y fit entrer celle qu'il conduisait. Au bout de peu d'instants, il remonta seul, considéra avec soin les alentours et, croyant n'avoir pas été aperçu, car je me dissimulais avec un soin extrême, il disposa quelques grosses pierres afin de masquer le lieu de sa retraite, et rejoignit la femme dans le souterrain. Je restai quelques minutes pour me convaincre qu'il n'allait pas sortir. Il ne bougea pas. L'aube commençait à rougir le ciel; je vous avertis, et, maintenant, prenez tel parti qui vous paraîtra le plus sage.
Osman n'avait pas interrompu le récit de son nayb. Quand celui-ci cessa de parler, il se leva et lui donna l'ordre de réveiller ses fils et ses hommes. Ce monde s'étant mis sur pied, la troupe vengeresse entra en campagne sous la conduite de celui qui venait de révéler la retraite des amants et on ne doutait pas qu'ils ne fussent à cette heure profondément endormis, se croyant en parfaite sécurité.
Pour se trouver ainsi réduits à l'asile des chacals et des chiens, il fallait qu'un accident imprévu les eût privés de la protection qu'ils avaient la confiance de trouver, quand ils étaient sortis de la demeure assiégée de Mohammed. En effet, les malheureux enfants n'avaient pas eu de bonheur. Ils étaient, à la vérité, arrivés sans malencontre jusqu'à la maison de leur parent Iousèf, très éloignée de celle qu'ils quittaient. Djemylèh, peu accoutumée à des marches si longues, et, d'ailleurs, frêle et délicate, éprouvait une fatigue extrême, mais qu'elle n'avouait pas; elle se consolait par le bonheur d'être auprès de Mohsèn et l'espérance de se trouver bientôt en sûreté avec lui. Mais celui-ci eut beau ébranler la porte à coups de crosse de fusil; après avoir frappé longtemps d'une manière plus modeste, il ne réussit pas à se faire ouvrir, et, comme il pensait sérieusement à défoncer l'obstacle, un voisin lui cria que, depuis quinze jours, Iousèf-Beg et tous les siens étaient partis pour Peshawèr et ne reviendraient certainement pas de l'année.
Ce fut la foudre sur la tête des fugitifs. Pendant tout le trajet, Mohsèn avait marché derrière Djemylèh, la main sur la batterie de son mousquet, s'attendant à chaque minute à entendre les pas de l'ennemi. Il ne pouvait imaginer combien de temps son père parviendrait à tenir bon; il savait, au contraire, de façon certaine, que la maison finirait par être forcée; sur ce qui se passerait alors, il ne s'interrogeait pas, et son courage et sa gaieté étaient tenus debout par la certitude d'avoir un refuge assuré, où, pendant des semaines, il resterait caché avec son trésor, sans que celui-ci courût aucun risque.
Mais quand il vit que son oncle lui manquait et qu'il était dans la rue, et qu'il ne savait où aller, et qu'il n'avait pas un endroit sur la terre, non, pas un endroit dans l'univers entier où Djemylèh pût être à l'abri de l'injure et de la mort, lorsqu'au contraire, il sentit, aux frissons de sa chair, aux angoisses de son âme, que l'injure, la vengeance couraient après la passion de sa vie, après la fille charmante qu'il emmenait et dont il était si tendrement aimé, qu'il aimait, lui, à en mourir, et que la mort, l'injure, allaient atteindre cette merveille sacrée, tout à l'heure, peut-être avant une minute; qu'elles tournaient, peut-être, à ce moment, le coin de la rue où il était, là, avec elle, ne sachant que devenir, alors il ne sentit pas son courage s'éteindre, non, il ne sentit pas cela, mais il s'aperçut que ce courage s'alanguissait, s'étonnait, se raidissait, et quant à sa gaieté, elle disparut.
Djemylèh, tout au contraire. Elle regarda son amant, et le voyant pâle:
—Qu'as-tu? lui dit-elle, ne suis-je pas avec toi? Ma vie n'est-elle pas dans la tienne? Si l'un de nous meurt, l'autre ne va-t-il pas mourir tout de suite aussi? Qui nous séparera?
—Personne! répondit Mohsèn. Mais, toi, toi, toi, devenir malheureuse! Toi, frappée!
A cette pensée, il cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer amèrement. Elle écarta gentiment les doigts mouillés de larmes, crispés sur le front et sur les joues qu'elle aimait, et jetant les bras autour du cou de Mohsèn:
—Non! oh! non! non! continua-t-elle, ne pense pas à moi seule, pense à nous deux, et tant que nous sommes ensemble, tout est bien! Cachons-nous! Que sais-je? Gagnons du temps! ne nous laissons pas prendre!
—Mais que faire! s'écria Mohsèn en frappant du pied. Pas une ressource! et ton père nous poursuit certainement à cette heure! Il nous trouvera, il va nous trouver! Où aller? Que devenir?
—Oui, où aller? poursuivit Djemylèh; moi, je ne sais pas: mais tu le trouveras, j'en suis sûre! tu Aras le trouver tout à l'heure dans ta tête; parce que, toi, tu es brave, tu ne trembles devant aucun péril, mon cher, cher Mohsèn, et tu sauveras ta femme!
Elle le tenait toujours enserré, seulement sa main droite s'était retirée du cou du jeune homme et lui caressait les yeux et en essuyait les larmes. Soit réaction du mouvement de faiblesse qu'il venait d'éprouver, soit effet de cette magnétique influence que l'amour étend sur ceux dont il est maître, Mohsèn, tout à coup, revint à lui, la clarté rentra dans sa tête, et se dégageant doucement de l'étreinte chérie qui le retenait, il regarda Djemylèh d'un air calme, et, devenant un autre homme, il dit posément:
—Ce quartier est absolument désert et contient bien des ruines. Cherchons un abri momentané, une cave, s'il se peut. Tu vas t'y reposer, y dormir. Ce serait un grand hasard si l'on nous y découvrait. Dans la journée, je tacherai de sortir avec les précautions possibles et d'avoir à manger. A tout prendre, nous pouvons supporter la faim jusqu'à ce soir, et, ayant ainsi douze à quinze heures devant nous, peut-être une idée heureuse nous viendra-t-elle et saurons-nous comment employer la prochaine nuit pour notre salut.
Djemylèh approuva le plan que venait de lui exposer son jeune protecteur, et ils se mirent en route. Ils commencèrent bientôt à entrer dans les décombres. Ils franchirent plusieurs murailles. Quelques serpents et des bêtes venimeuses fuyaient, çà et là, devant eux; mais ils ne s'en inquiétèrent pas. Ils avaient une impression générale de méfiance et regardaient autour d'eux, mais ne se doutaient pas qu'ils étaient découverts et ne sentaient pas sur eux les regards de l'espion.
Ils arrivèrent de la sorte jusqu'au caveau où le nayb d'Osman les avait vus entrer. Après un instant, Djemylèh, qui avait posé sa tête sur les genoux de Mohsèn, s'endormit d'un sommeil profond, résultat naturel de sa grande jeunesse et de l'épuisement de ses forces, et, pendant quelques minutes, son amant subit la même influence. Mais, tout à coup il se réveilla complètement. Un malaise indéfinissable chassa, pour lui, jusqu'à l'apparence de la lassitude. Son sang courait vif dans ses veines et bouillait. Il sentait un danger. Il avait trop à perdre. Il ne pouvait pas trop garder, pas trop se tenir prêt à tout; il contempla la dormeuse avec un attendrissement, avec une passion, avec une émotion d'attachement dévoué, qui courut dans toutes les fibres de son être, et alors, ayant soulevé doucement la tête de Djemylèh, il posa cette tête adorée sur une touffe d'herbes et sortit pour surveiller les alentours.
Il n'aperçut rien. Le jour grandissait rapidement. Sur l'horizon bleu se découpaient, comme une silhouette dorée et verte, les terrasses de quelques maisons et plusieurs arbres touffus, ornements des cours voisines. Il se coucha par terre, afin d'être mieux caché et pendant assez longtemps, peut-être pendant une heure, resta ainsi, entouré d'un calme absolu. A la fin, il entendit distinctement des pas assez nombreux. Il prêta l'oreille et saisit des chuchotements.
—Les voici! pensa-t-il rapidement. Rien qui ressemblât à de la peur ne toucha son courage, dur comme l'acier.
Il se releva sur un genou et tira son long couteau qu'il assura fortement dans sa main, et, à peine était-il ainsi préparé, un homme franchit le mur derrière lequel il se tenait. C'était le nayb d'Osman-Beg. Il servait de guide à l'ennemi. Mohsèn se releva brusquement et presque avant que le nayb l'eût même aperçu, il porta à celui-ci un coup furieux sur la tête, fendit son turban de toile bleu clair rayé de rouge et l'étendit mort sur la place, puis se jeta sur un autre assaillant qui parut à côté du nayb: c'était un de ses cousins, l'aîné: il l'abattit d'un vigoureux coup de taille et aborda son oncle lui-même. Celui-ci n'eut que le temps tout juste de parer du sabre; alors, le plus inégal de tous les combats commença entre Mohsèn et la bande qui le poursuivait.
Mais, sans le savoir, il avait deux avantages sur ses adversaires. D'abord la rapidité, la violence, le succès de son attaque les avait jetés dans la défensive et ils en étaient tellement abasourdis qu'en eux-mêmes ils se demandaient si, vraiment, Mohsèn était seul. Ensuite, Osman-Beg avait donné l'ordre de le prendre vivant; on n'irait donc pas le frapper, et, tandis que ses coups à lui portaient dru, on se contentait de le serrer, ne se fiant pas à approcher de trop près et on ne comptait que sur sa fatigue pour le mettre à bas. Il était loin encore de cette extrémité; ses forces semblaient s'accroître à chaque coup porté à droite et à gauche. Cependant, le calcul d'Osman-Beg se fût à la longue trouvé juste. L'épuisement serait venu pour le brave combattant. Par bonheur, un incident, sur lequel personne ne comptait, vint changer bientôt la face des affaires.
Mohsèn, en tuant le nayb, en blessant son cousin, en en atteignant bien d'autres, avait poussé devant lui tous ses assaillants et ceux-ci embarrassés de tenir pied continuaient à reculer, si bien que, sans le vouloir et sans le prévoir, ils sortirent tous ensemble des ruines et se trouvèrent sur le bord de la rue. La population s'assembla pour juger des coups avec l'intérêt extrême qu'une affaire de ce genre excite en chaque pays, mais surtout parmi des gens aussi belliqueux que le sont les Afghans. Un intérêt très prononcé se manifestait dans la foule pour le beau et brave jeune homme, malmenant d'une façon si rude et à lui seul un si grand nombre d'adversaires. On n'était pas précisément choqué de voir ses ennemis l'assaillir avec des forces disproportionnées; de semblables délicatesses ne sont ni de tous les temps ni de tous les lieux, et, en général, on conçoit l'utilité de tuer son ennemi comme on peut; mais Mohsèn était vaillant, on le voyait, on en jouissait, chacun de ses coups d'audace excitait un frémissement d'enthousiasme et de sympathie; néanmoins, on ne faisait rien pour le tirer du péril, sinon de prononcer tout haut des vœux dont les femmes surtout, garnissant le haut des terrasses, étaient prodigues. A ce moment, parut un jeune homme à cheval.
Son turban bleu, rayé de rouge, était de soie fine et la frange en retombait élégamment sur l'épaule. Il avait une tunique courte de cachemire, serrée à la taille par un ceinturon garni de pierreries, auquel pendait un sabre magnifique et ses pantalons étaient de cendal rouge. Quant aux harnachements de sa monture, vrai turcoman blanc de pure race, ils reluisaient d'or, de turquoises, de perles et d'émaux. Devant ce cavalier, marchaient douze serviteurs militaires, armés de boucliers, de sabres, de poignards, de pistolets et le fusil sur l'épaule. Il s'arrêta brusquement avec ses hommes, pour regarder ce qui se passait et cela lui déplut. Son sourcil se fronçait, sa physionomie revêtit une expression arrogante et terrible, et il s'écria d'une voix forte:
—Quels sont ces hommes?
—Des Ahmedzyys! répondit une voix dans la foule; et pourquoi Osman-Beg Ahmedzyy veut-il prendre le sang du jeune homme qui est là à se défendre depuis un quart d'heure, Dieu le sait!
—Mais, moi, je ne le sais pas, et il semble trop insolent qu'une famille maudite vienne assassiner les gens dans un quartier qui n'est pas le sien et qui est le mien! Holà, Osman-Beg, cède, recule, laisse ta proie, va-t'en, ou, j'en jure par les tombeaux de tous les saints, tu ne sortiras pas d'ici vivant!
Et comme si ces paroles n'eussent pas été assez péremptoires, le cavalier mit le sabre à la main, fit sauter son cheval au milieu des combattants, et ses serviteurs, empoignant leurs boucliers et tirant leurs sabres, bousculèrent les hommes d'Osman-Beg, et, beaucoup plus nombreux; les éloignèrent brusquement de Mohsèn, qui se trouva d'un coup protégé par un rempart vivant, bien vivant et prêt à ôter la vie à ceux qui menaçaient la sienne.
Osman-Beg jugea tout de suite sa situation. Il comprit l'impossibilité de la lutte, et, dédaignant toute récrimination, donna, d'un ton bref, le signal à son monde, le rallia et partit, non sans avoir affronté son nouvel adversaire d'un regard chargé de haine, de défi et de promesses vengeresses.
Alors on put se reconnaître. Mohsèn, délivré inespérément des étreintes d'une lutte si inégale et dominé par la pensée de celle qu'il aimait, eut tout d'abord l'instinct de se retourner vivement vers l'endroit où il l'avait cachée; mais, elle était à côté de lui et lui tendait son fusil qu'il avait laissé dans le caveau. Cette action de femme soumise et dévouée, apportant, au milieu du combat, une arme à son mari, plut à la foule rassemblée et parut impressionner plus favorablement encore le jeune cavalier qui avait pris le parti du faible. Il salua Mohsèn avec une courtoisie grave et lui dit:
—Béni soit Dieu qui m'a fait arriver à propos!
Et indiquant du doigt le corps du nayb expirant:
—Vous avez le bras ferme pour votre âge!
Mohsèn sourit froidement; ce compliment l'enchantait; il mit le pied sur la poitrine de son ennemi, avec la même indifférence affectée qu'il eût fait pour quelque reptile écrasé, et, sans plus s'en occuper autrement, répondit:
—Quel est le noble nom de Votre Excellence afin que je puisse la remercier comme je le dois?
—Mon nom, repartit le cavalier, est Akbar-Khan et je suis de la tribu des Mouradzyys.
C'était à l'adversaire acharné de sa race que, pour le moment, Mohsèn devait la vie et cet adversaire ajouta en élevant la voix:
—Mon père est Abdoullah-Khan, et sans doute vous connaissez qu'il est le lieutenant favori et le ministre tout puissant de Son Altesse, que Dieu conserve!
Ainsi c'était non seulement un homme d'une race héréditairement hostile, c'était le fils même du plus cruel des persécuteurs de sa maison qui venait, à la vérité, de sauver Mohsèn et Djemylèh, mais qui, de fait, les tenait entre ses mains, aussi serrés que le moineau le peut être dans les serres de l'autour.
Le fils de Mohammed-Beg s'était cru sauvé, au moins pour quelque temps, et son imagination rapide venait même de lui présenter dans un tableau délicieux, Djemylèh, reposée, calme, heureuse. Le tableau fut brutalement arraché de sa tête et en place la réalité odieuse se peignit en couleurs noires. Derrière les amants, menaçaient l'oncle et la bande meurtrière; si en cachant leurs noms et à la faveur de quelques mensonges, ils réussissaient à se débarrasser d'Akbar-Khan, ils allaient dans quelques minutes, tout au plus dans quelques heures, retomber sous le péril qui, certainement, les guettait. Il était grand jour, ils ne pouvaient plus songer à se cacher. Ne sachant où trouver un refuge, ils allaient être repris et perdus. Se mettre sous la protection d'Akbar-Khan, toujours au moyen de quelque fraude, et en se faisant passer pour autres qu'ils n'étaient, c'était périr à coup sûr. Osman-Beg n'allait probablement pas tarder à les dénoncer, à les faire connaître et alors non seulement Akbar les ferait périr, mais il les traiterait de lâches et leur reprocherait, non sans apparence de raison, d'avoir eu peur de lui; alors que deviendrait Djemylèh?
Dans son angoisse, Mohsèn la regarda; un fier sourire brillait sur le visage de la jeune fille. Une inspiration singulière était dans ses beaux yeux. Elle ne dit pas un mot, il la comprit:
—Je ne connais pas votre père, dit-il à Akbar, mais qui n'a pas entendu son nom? Vous plaît-il de ne pas retirer la main que vous avez étendue sur ma tête? Alors menez-moi auprès de lui et je vous parlerai à tous deux.
Le jeune chef fit un signe d'assentiment. Mohsèn se plaça à côté de son cheval; Djemylèh marchait derrière lui; les soldats reprirent la tête, et tous les Mouradzyys, avec les deux Ahmedzyys au milieu d'eux, protégés par eux, inconnus de tous, traversèrent les bazars, traversèrent la grande place, arrivèrent devant la citadelle, en franchirent la porte, encombrée de soldats, de serviteurs et de dignitaires, et, ayant parcouru deux ruelles étroites, parvinrent au palais occupé par Abdoullah-Khan, où toute la compagnie entra.
Akbar avait dit deux mots à un esclave beloutje, qui s'était hâté de le devancer dans l'intérieur de la cour. Au moment où le chef descendait de cheval, cet esclave revint accompagné d'une servante qui, s'adressant à Djemylèh avec respect, l'engagea à la suivre dans le harem, où elle allait la conduire. Aucune proposition ne pouvait être plus convenable et plus polie, et Akbar, en ménageant cet accueil à la femme de son hôte, qu'il n'avait pas même semblé apercevoir, s'était conduit comme on devait l'attendre d'un homme de sa condition.
Mohsèn, d'un geste de sa main gauche, parut engager la jeune femme à accepter l'invitation, et Djemylèh se dirigea vers la porte basse conduisant à l'appartement des femmes; elle était à peine engagée dans le couloir étroit que, tout à coup, par un mouvement rapide, Mohsèn se jeta sur ses pas, l'atteignit au moment où la servante levait le voile intérieur, la prit par la main, l'entraîna, et se mettant à courir avec elle, jetant brusquement de côté deux domestiques qui essayèrent de l'arrêter, il se précipita dans un petit jardin rempli de fleurs, au milieu duquel était un bassin de marbre blanc avec un jet d'eau; et, montant les trois degrés qu'il vit conduire à une portière de soie bariolée à fond rouge, il écarta l'étoffe, entra dans une vaste salle, où, apercevant, assises sur le tapis, dans un coin, trois dames, dont l'une était âgée et l'autre très jeune, il se prosterna devant la plus âgée, Djemylèh à son côté, et, prenant dans ses mains le bord de la robe de celle qu'il supposait être la maîtresse de la maison, il s'écria:
—Protection!
La stupéfaction se peignit sur les traits de celle qu'il implorait ainsi et de ses deux compagnes. Leurs regards se portaient alternativement sur le téméraire envahisseur du lieu saint et sur celle qui l'accompagnait; mais, s'ils étaient toujours étonnés, ils n'exprimaient rien d'hostile. La charmante figure de Mohsèn n'indiquait pas un fou, encore moins un insolent, et Djemylèh, qui venait de jeter son voile, était si jolie, si digne, si noble dans toute sa contenance, qu'un sentiment de compassion, de sympathie, d'affection commençait à naître dans les yeux de celles dont on implorait le secours, et qui n'avaient pas encore pu trouver la force de dire un seul mot, quand, par deux portes, Abdoullah-Khan et Akbar entrèrent dans l'appartement.