COMTE DE GOBINEAU (continued 2)
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La virulence de cette sortie parut à Assanoff dépasser la mesure, ce qui lui rendit quelque chose de la possession de lui-même:
—Qui veut trop prouver ne prouve rien, dit-il froidement; ne disputons pas là-dessus à tort ou à raison, mais, dans tous les cas, sans qu'on m'ait demandé avis, on a fait de moi un homme civilisé; je le suis devenu. Il faut que je le reste. Tu ne me prouveras pas que je fasse aucun mal, en vivant à la façon de mes camarades. D'ailleurs, pour ne te rien cacher, je m'ennuie; je ne sais pas pourquoi, rien ne me manque, tout me manque. Si une balle veut de moi, je l'épouse. Si l'eau-de-vie m'emporte, grand bien lui fasse! C'est tout ce que je désire.... Tiens! Omm-Djéhâne, je suis content de te voir. Pourquoi n'es-tu pas restée chez la générale? Cela valait mieux que cette maison.
—Cette femme, répondit la danseuse avec l'accent de la haine et du mépris, cette femme! Elle a eu l'insolence de déclarer plusieurs fois, et devant moi, qu'elle voulait remplacer ma mère! Elle a dit plusieurs fois, et devant moi, que les Lesghys n'étaient que des sauvages, et, un jour, où je lui ai répondu que leur sang était plus pur que le sien, elle a ri. Cette femme, elle m'a prise une fois par le bras et mise hors de la chambre comme une servante, parce que j'étais montée sur un fauteuil, étant trop petite pour atteindre à leurs idoles, les jeter en bas! D'ailleurs, tu le sais bien! c'est son mari qui avait mené les troupes contre notre aoûl!
Omm-Djéhâne se tut une minute, et tout à coup s'écria:
—Je n'attendais que le jour où je me sentirais assez forte! Six mois plus tard, je lui tuais ses deux filles!
—Tu n'y vas pas de main morte, dit Assanoff en riant. Heureusement que tu t'es laissé deviner, et on t'a chassée à propos.
Il parlait d'un ton léger qui ne contrastait pas mal avec celui de la minute précédente. Omm-Djéhâne le considéra une seconde sans souffler mot, puis elle étendit le bras sur le divan, prit un târ, une mandoline tatare qui était jetée là, et, d'un air distrait, se mit à l'accorder; peu à peu, sans paraître y vouloir mettre aucune intention, elle commença à jouer et à chanter. Sa voix était d'une douceur infinie et pénétrante à l'extrême. Elle chanta d'abord très bas et à peine l'entendait-on. Il semblait que ce n'étaient que des accords isolés, des notes se suivant sans qu'aucune intention les enchaînât les unes aux autres. Insensiblement, un air déterminé se détacha de cette mélodie indistincte, absolument comme du fond d'un brouillard naît, s'avance peu à peu et se fait reconnaître une apparition éthérée. Saisi par une émotion irrésistible, par une curiosité violente, par un souvenir tout-puissant, Assanoff releva la tête et écouta. Oh! il était visible qu'il écoutait de toutes ses oreilles et de toute son intelligence, de tout son cœur, de toute son âme!
Au chant se mêlèrent bientôt des paroles. C'était une poésie lesghy; c'était, précisément, l'air que les filles de la tribu chantaient avec le plus de plaisir et le plus souvent quand Assanoff était enfant. On connaît assez le pouvoir souverain, la magie victorieuse que ce genre d'influence exerce, en général, sur les hommes nés dans les montagnes, au sein de petites sociétés, où, les distractions étant peu nombreuses, la mémoire qu'on en conserve reste à jamais souveraine de l'imagination. Les Suisses ont le Ranz des Vaches, et les Écossais l'Appel de la cornemuse. Assanoff se trouva saisi par une force toute pareille.
Il était né à une distance assez peu considérable de Bakou, au sein d'une accumulation d'escarpements présentant l'aspect le plus singulier et le plus grandiose qui se puisse contempler. C'est un assemblage de pics aigus, largement séparés les uns des autres par des vallées profondes, et s'élevant, sur des bases étroites, jusqu'à la région des nuages. Couvrant les plateaux rocheux de ces aiguilles gigantesques, plateaux étroits où l'on jurerait de loin que les aigles seuls peuvent avoir leur nid, se posent, s'accrochent comme ils peuvent, les villages, les aoûls de ces hommes terribles, qui n'ont jamais connu que le combat, le pillage et la destruction. Les Lesghys se tiennent là, toujours en sentinelle, guettant la proie, se méfiant de l'attaque, voyant de loin, surveillant tout.
La chanson d'Omm-Djéhâne évoqua, jusqu'à produire la réalité la plus poignante, le souvenir de l'aoûl paternel devant l'âme ébranlée d'Assanoff. Il revit tout, tout ce qu'il avait ou croyait avoir oublié. Tout! La muraille fortifiée de l'extérieur, les précipices dont son œil d'enfant avait sondé jadis les profondeurs meurtrières avec une curiosité indomptable; la rue, les terrasses plates brûlées par le soleil ou disparaissant sous la neige, les maisons, sa maison, sa chambre, son père, sa mère, ses parents, ses amis, ses ennemis! Rien ne resta qu'il n'eût revu! Les paroles que prononçait Omm-Djéhâne, les rimes qui s'entrecroisaient, le saisissaient comme avec des serres et l'emportaient dans les ravins de la montagne, dans les sentiers où, du fond d'un buisson, il avait épié si souvent la marche des colonnes russes pour aller en avertir son père. Car, chez les Lesghys, les enfants nobles sont des guerriers rusés et hardis dès le jour où ils marchent. Un enchantement sublime remplissait l'âme du barbare mal converti. Ses habitudes étaient européennes, ses vices parlaient russe et français; mais le fond de sa nature, mais ses instincts, mais ses qualités, mais ses aptitudes, ce qu'il avait de vertus, tout cela était encore tatar, comme le meilleur de son sang.
Que devint Mourad, fils de Hassan, l'officier d'ingénieurs au service de Sa Majesté Impériale, l'ancien élève de l'École des cadets, le lauréat des examens, lorsque sa cousine se levant, sans cesser de chanter et de jouer du târ, commença à mener à travers la chambre une danse lente et vigoureusement rythmée? il quitta sa chaise, se jeta par terre dans un coin, prit sa tête entre ses deux mains, convulsivement crispées dans ses cheveux, et, à travers les larmes qui obscurcissaient ses regards, suivit avec une avidité douloureuse les mouvements de la danse, absolument comme il avait fait pour Forough-el-Husnêt, mais avec bien plus d'anxiété, bien plus de passion, on le peut croire. Et ce qui est vrai également, c'est qu'Omm-Djéhâne dansait d'une bien autre manière que sa maîtresse! Ses pas signifiaient plus, ses gestes, encore plus réservés, saisissaient davantage; c'était la danse de l'aoûl, c'était la chanson de l'aoûl; il sortait de la personne entière de la jeune fille une sorte de courant électrique enveloppant de toutes parts son parent. Soudain, brusquement, elle s'arrêta, cessa de chanter, jeta le târ sur les coussins, et s'accroupissant à côté d'Assanoff et lui jetant les bras autour du cou:
—Te souviens-tu? dit-elle.
Il sanglota tout à fait, poussa des cris d'angoisse, cacha sa tête dans le sein et entre les genoux de sa cousine. C'était pitié que de voir ce grand garçon secoué par une pareille douleur.
—Tu te souviens donc? poursuit la Lesghy. Tu vois comme tu me retrouves? J'ai été la servante des Francs, je me suis enfuie; j'ai été la servante des Musulmans, on m'a battue; j'ai couru les bois; j'ai failli mourir de faim et de froid; je suis ici, je n'y veux pas rester ... tu comprends bien pourquoi.... Toi-même, pourquoi es-tu venu cette nuit? Vois-tu, tu comprends bien? On veut me vendre à un Kaïmakam, quelque part en Turquie; j'ai accepté crainte de pis et pour qu'on ne me tourmente plus. Je suis ta chair, je suis ton sang, sauve-moi! Garde-moi près de toi, fils de mon oncle, Mourad, mon amour, mon bien, ma chère âme, sauve-moi!
Elle lui prit la tête et l'embrassa avec passion.
—Je te sauverai, répondit vivement Assanoff; je veux bien que tous les diables m'étranglent, si je ne te sauve pas! Tu es toute ma famille! Ah! les Russes! que le ciel les confonde! Ils m'ont tout tué, ils m'ont tout brûlé, ils m'ont tout détruit! Mais je leur rendrai au centuple le mal dont ils m'ont accablé, et toi aussi! Veux-tu que je déserte?
—Oui, déserte!
—Veux-tu que nous allions dans la montagne rejoindre les autres tribus rebelles?
—Oui, je le veux!
—Sur mon honneur, je le veux aussi! Et cela sera tout de suite, c'est-à-dire dans le jour de demain ou plutôt dans le jour d'aujourd'hui, car l'aurore va naître! Nous redeviendrons ce que nous sommes, des Lesghys et libres! Et je t'épouserai, fille de ma tante, et tu seras sauvée et moi aussi! Car, en définitive, je suis tatar, moi! Qu'y a-t-il de commun entre Mourad, fils d'Hassan-Bey et tous ces messieurs francs! Est-ce que je ne sais pas ce qu'ils valent? As-tu lu Gogol? Voilà un écrivain! Et qui les arrange comme ils le méritent! Oh! les canailles!
Et se relevant tout à coup, il parcourut la chambre à grands pas, livré à un accès de frénésie. Puis il s'arrêta devant Omm-Djéhâne, la regarda fixement, lui prit les deux mains et lui dit:
—Tu es vraiment très jolie, je t'aime de tout mon cœur, et je t'épouserai, parole d'honneur! Nous aurons des têtes de Russes sur la table du festin des noces, cela t'arrange-t-il?
—Beaucoup! et, par tête, mille baisers!
—Tu sais le français?
—Oui, je le sais!
—Tant mieux! Cela nous distraira de le parler quelquefois.
—Mourad, fils d'Hassan-Bey, quelle honte! oublie pour jamais toutes ces infamies!
—Tu as raison! Je suis un Tatar et rien autre, et je ne veux être que ça, et puissé-je être mis en dix mille morceaux, si nos enfants ne sont des Musulmans parfaits! Mais c'est assez raisonner! Voici ce qui reste à faire: je vais te quitter parce que le jour arrive. A midi, viens me trouver à la maison de poste. Là, je t'habillerai comme mon ordonnance. Nous partons à une heure dans un grand tarantass qu'on m'a prêté; nous filons rapidement: à six lieues d'ici, nous quittons la route, et bonsoir! Les Russes ne te reverront jamais ici; moi, ils ne me regarderont que le sabre à la main!
Omm-Djéhâne se jeta dans ses bras. Ils s'embrassèrent, et Assanoff sortit.
Quand il fut dans la rue, il était enchanté de lui-même, enchanté de ses projets, et très amoureux de sa cousine, la trouvant adorable. Il le faut avouer, accoutumé à ne jamais suivre qu'une idée à la fois, il avait complètement oublié son compagnon de route, et, lorsqu'il avait assigné pour rendez-vous à Omm-Djéhâne la maison de poste, il ne songeait nullement que Moreno l'y attendait.
Ce souvenir lui revint tout à coup.
—Peste! dit-il, c'est une bonne étourderie!
Il ne resta pas longtemps soucieux, n'en ayant pas l'habitude, plus que de réfléchir.
—Je m'ouvrirai de tout à Moreno. Il a conspiré, il sait ce que c'est. Au lieu de me gêner, il m'aidera.
Quand il entra dans la salle où l'Espagnol dormait sur un lit de cuir, il le réveilla sans cérémonie.
—Compliment! lui dit-il, qui est-ce qui t'a vendu cette couche magnifique, que je ne te connaissais pas?
—Tu me la connais parfaitement. Je l'ai eue à Tiflis par les soins d'un compatriote à moi, et tu devrais te souvenir qu'à cette occasion tu m'as expliqué savamment, à ma grande surprise, que tous les Juifs du Caucase étaient de souche espagnole. Mais j'imagine que tu ne me réveilles pas au petit jour, après un dîner et une soirée comme ceux d'hier, pour me faire passer un examen sur les persécutions de Philippe II, par suite desquelles les Hébreux ont fui à Salonique, et de Salonique poussent jusqu'ici des reconnaissances.
—Non, pas précisément; mais pardonne-moi, je suis un peu troublé. Je me fie à ta foi. Omm-Djéhâne est ma cousine. J'ai résolu de l'épouser. Je vais me sauver avec elle dans la montagne. Bref, je déserte et je déclare la guerre aux Russes.
Don Juan sauta au bas de son lit, au comble de l'étonnement.
—Es-tu fou? dit-il à son compagnon.
—Je l'ai été toute ma vie et pense bien l'être jusqu'à mon dernier soupir. Mais je ferai ici l'action la plus généreuse, la plus chevaleresque et la plus noble qui se puisse imaginer, et je pense que ce n'est pas toi qui m'en voudrais détourner.
—Et pourquoi cela, s'il te plaît?
—Parce que tu as fait exactement la même chose, et que c'est pour ce motif que j'ai le bonheur d'être ton ami.
---Allons donc! il n'y a pas le moindre rapport! J'ai conspiré parce que mes camarades conspiraient, et je ne me séparais pas d'eux; et, d'ailleurs, il s'agissait de mon prince légitime! Toi, ce que tu veux faire, c'est tout bonnement du brigandage. Tu t'en vas avec des bandits, avec une sauteuse, permets-moi de te le dire; et d'un homme élégant, aimable comme tu l'es, d'un officier brillant, ne pour être distingué dans tous les salons, tu médites de faire une manière de sauvage grossier, bon à fusiller au coin d'un bois.
—Tu oublies que mon père était un sauvage grossier, et que, précisément, il a été fusillé comme tu le dis.
—Mon pauvre ami, je serais désolé de t'affliger; mais, puisque ton père a eu cette fin-là, qui n'est pas enviable, tu dois n'y pas aboutir de ton plein gré. Voyons, Assanoff, soyons raisonnables, si nous pouvons! Ton père a été un sauvage? Eh bien! toi tu n'en es pas un. Où est le mal? Les hommes ne peuvent cependant pas, de génération en génération, se ressembler tous. Veux-tu que je te dise l'effet que tu me produis?
—Parle franchement.
—Tu me donnes envie de rire, parce que, si tu continues, tu seras ridicule.
L'ingénieur rougit profondément. La peur de devenir ridicule le bouleversa. Cependant il tint bon:
—Mon cher ami, Omm-Djéhâne va arriver tout à l'heure. Tu penses que je ne la renverrai pas. D'autre part, me trahiras-tu? Ridicule ou non, le vin est tiré, il faut le boire.
Là-dessus il s'assit, se mit à siffler et se versa un verre d'eau-de-vie d'un carafon qui se trouva à sa portée.
Moreno comprit qu'il ne fallait pas le buter. Il cessa donc d'insister, et s'occupa de sa toilette du matin presque en silence. Assanoff, de son côté, n'était pas fort loquace et n'interrompait sa rêverie que par quelques paroles insignifiantes, jetées de temps en temps au hasard. Il était devenu très perplexe. Il était gêné par l'opposition de son ami; d'autre part, il ne trouvait plus, lui-même, maintenant qu'il était de sang-froid, ses projets aussi praticables ou plutôt aussi agréables à pratiquer que cela lui avait semblé dans un moment d'enthousiasme et d'emportement; ensuite, Omm-Djéhâne avait produit sur son âme l'impression la plus vive, un peu à cause de la parenté, beaucoup à cause de la beauté, plus encore par la singularité de sa nature; mais l'épouser! En conscience, il la trouvait bien arriérée, toute savante qu'elle fût en français. La vérité était que le pauvre Assanoff n'était pas Russe, n'était pas sauvage, n'était pas civilisé, mais de tout cela était un peu, et les pauvres êtres, que les périodes et les pays de transition déforment de la sorte, sont fort incomplets, fort misérables et réservés à plus de vices et de malheurs que de vertus et de félicités. Pour se donner des idées et trouver un expédient, il se mit à boire, et, après quelques verres, il rencontra une solution à son plus grand embarras actuel, l'arrivée imminente d'Omm-Djéhâne. Cette solution fut des plus simples; elle consista pour lui à prendre sa casquette, pendant que Moreno avait le dos tourné, et à laisser son fidèle ami accommoder, comme il l'entendrait, toutes choses avec sa cousine, dont il venait de faire si brusquement sa compagne de voyage, sa complice et sa fiancée.
Quand midi sonna, Omm-Djéhâne, ayant sans peine quitté son logis, attendu que les danseuses, rentrées par la grâce de Dieu, n'avaient eu rien de plus pressé comme de plus nécessaire que de chercher le repos de leurs lits, Omm-Djéhâne avait pris des rues détournées, et étant arrivée à la maison de poste, voilée à la façon des femmes tatares, avait frappé discrètement à la porte d'entrée. L'ordonnance d'Assanoff lui avait ouvert: elle avait passé vivement devant le soldat sans lui rien dire; et, lui, jugeant que cette femme était attendue par les officiers, n'avait pas même songer lui adresser une question. La danseuse entra ainsi dans la salle où était Moreno, occupé à boucler sa valise pour le départ, qui allait avoir lieu dans une heure.
Il leva les yeux au bruit, vit la jeune fille, et machinalement chercha du regard Assanoff. Omm-Djéhâne ne lui laissa pas le temps de se trouver embarrassé.
—Monsieur, lui dit-elle, je viens ici chercher le lieutenant Assanoff. Il a dû vous dire que je suis sa cousine, et, comme il ne peut pas manquer d'être confiant, il aura certainement ajouté que j'étais sa fiancée. Ainsi, comme il me paraît absent, permettez-moi de l'attendre.
—Mademoiselle, répondit Moreno froidement, en offrant toutefois une chaise à la nouvelle arrivée, vous avez raison, Assanoff est confiant; je sais que vous êtes sa cousine ou que, du moins, il le croit. Mais, quant à devenir sa fiancée et tout ce qui s'ensuit, dont vous ne me parlez pas, nous n'y sommes pas encore, et je vous engage à changer de visées.
—Pourquoi? monsieur.
—Mademoiselle, vous perdriez Assanoff et sans profit pour vous.
Omm-Djéhâne prit un air agressif.
—Qui dit que je cherche un profit? Assanoff vous a-t-il chargé de me parler comme vous le faites?
Moreno sentit qu'il ne devait pas se laisser emporter par son zèle; il rompit, comme disent les maîtres d'armes, et engagea le fer autrement.
—Voyons, mademoiselle, vous n'êtes pas une personne ordinaire, et il ne faut pas vous avoir regardée longtemps pour lire votre âme dans vos traits. Aimez-vous Assanoff?
—Pas du tout!
Elle avait du mépris plein les yeux.
—Que voulez-vous donc faire de lui?
—Un homme. C'est une femme, c'est un lâche, c'est un ivrogne. Il croit tout ce qu'on lui dit, et je le fais tourner comme je veux. Pourquoi pensez-vous que je puisse l'aimer? Mais il est le fils de mon oncle, l'unique parent qui me reste; je n'entends pas qu'il se déshonore plus longtemps; il me prendra chez lui, je suis sa femme, qui voulez-vous que j'épouse sinon lui? Je le détacherai de ses habitudes honteuses, je le servirai, je le garderai; et, quand il sera tué, ce sera comme un brave, par les ennemis, et je le vengerai.
Moreno fut un peu étonné. Il avait des parents dans les montagnes de Barcelone; mais il ne connaissait ni Catalane, ni Catalan de la force de cette petite femme. Pour lui trouver une rivale digne d'elle, il lui eût fallu remonter jusqu'aux Almogavares, et il n'avait pas le temps de chercher si loin.
—Je vous en prie, mademoiselle, soyons moins vifs. Assanoff ne mérite pas qu'on parle de lui sur ce ton-là; c'est un galant homme, et vous ne l'entraînerez pas à la dérive.
—Qui m'en empêchera?
—Moi!
—Vous?
—Parfaitement!
—Qui êtes-vous donc, vous?
—Juan Moreno, ancien lieutenant aux chasseurs de Ségovie, aujourd'hui cornette aux dragons d'Imérétie, grand serviteur des dames, mais assez entêté.
Il n'avait pas fini qu'il vit briller une lame scintillante à un pouce de sa poitrine. Instinctivement, il étendit le bras et il eut le temps de saisir le poignet d'Omm-Djéhâne, au moment où le couteau affilé lui entrait dans la chair. Il tordit le bras de l'ennemie, la repoussa sans la lâcher (elle-même ne laissa pas tomber son arme); elle le regardait avec des yeux, de tigresse; lui la fixait avec des yeux de lion, car il était en colère, et il la colla violemment contre la muraille:
—Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, qu'est-ce que cet enfantillage? Si je n'étais pas celui que je suis, je vous traiterais comme vous le cherchez.
—Qu'est-ce que tu ferais? répliqua impétueusement Omm-Djéhâne.
Moreno se mit à rire et la lâchant tout à coup sans faire le moindre geste qui impliquât l'envie de la désarmer, il lui répondit:
—Je vous embrasserais, mademoiselle; car voilà ce que gagnent les jeunes filles qui se permettent d'agacer les garçons.
En parlant ainsi, il tira son mouchoir de sa poche et l'appuya sur sa poitrine. Le sang coulait fort et tachait sa chemise. Le coup avait été bien appliqué; heureusement il n'avait pas pénétré, sans quoi Moreno aurait mesuré sa longueur sur le plancher sans plus se relever jamais.
Omm-Djéhâne souriait et dit d'un air de triomphe:
—Il ne s'en est pas fallu de beaucoup! une autre fois, j'aurai la main plus sûre.
—Grand merci! Une autre fois je serai sur mes gardes, et remarquez que vous avez gâté tout à fait vos affaires. Arrive, Assanoff, regarde la belle imagination de mademoiselle!
Assanoff était sur le seuil, le visage cramoisi, les yeux hors de la tête. Il venait d'achever son hébétement avec le raki du maître de police, et le ciel voulait que l'ivresse lui eût fait prendre Omm-Djéhâne en horreur.
—Que le diable l'emporte, cette mademoiselle! Qu'est-ce qu'elle a encore fait? Tiens! vois-tu, Omm-Djéhâne, laisse-moi tranquille! Quelles vieilles histoires viens-tu me conter! Est-ce que tu crois que je me soucie du Caucase et des brutes qui l'habitent? Mon père et ma mère? Vois-tu, je te le dis entre nous, c'étaient d'infâmes brigands, et quant à ma tante, ah! la sorcière! Tu ne peux pas nier que c'était une sorcière! D'ailleurs, moi, je veux aller passer l'hiver prochain à Paris! j'irai souper aux plus fameux cafés! je fréquenterai les petits théâtres! Tu viendras avec moi, Moreno! n'est-ce pas, Moreno, tu viendras avec moi! Ah! mon petit frère, ne m'abandonne pas! Allons à l'Opéra! Omm-Djéhâne! tiens, viens, donne-moi le bras! Tu verras là! ah! tu verras là des jeunes personnes qui dansent un peu mieux que toi, je te l'avoue! Écoute! non, viens plus près, que je te dise quelque chose: veux-tu que nous allions chez Mabille?... Il paraît que c'est tout ce qu'il y a de plus....
On prétend que la fixité du regard de l'homme opère sur les brutes d'une manière merveilleuse, qu'elle les terrifie, les fait reculer et les réduit, en quelque sorte, à néant. Que cela soit vrai ou non, Assanoff ne put soutenir l'expression des yeux que la jeune fille tenait attachés sur les siens; il se tut, puis il tourna à droite et à gauche, cherchant visiblement à se soustraire à un malaise; enfin cette cause nouvelle de désordre achevant de mettre le trouble dans ses facultés, il tomba sur le lit et ne bougea plus. Alors Omm-Djéhâne se tourna vers Moreno et lui dit froidement:
—Monsieur, vous devez être satisfait. Je vois et vous voyez aussi votre ami hors d'état de faire la folie dont vous aviez peur, je vous félicite. C'est un homme encore plus civilisé que je ne le croyais. Il vient de renier son père, il vient de frapper sur la mémoire de la femme qui l'a mis au monde! Vous l'avez entendu insulter sa famille, et ce qu'est son pays à ses yeux, il vous l'a confessé. Pour moi, je ne peux pas deviner pourquoi le ciel nous a épargnés l'un et l'autre, dans la destruction de la tribu; moi qui suis une femme, pour me mettre dans la poitrine le cœur qu'il aurait dû avoir, et lui, en lui donnant la lâcheté dont je n'aurais pas dû rougir! Enfin, les choses sont ainsi; nous ne les changerons pas. Dieu m'en est témoin! Depuis que je me connais, je n'ai jamais eu qu'un désir: celui de le voir, celui-là même qui est là couché, celui qui est là aplati comme une bête immonde! Oui! Dieu le sait! Le sachant vivant, je me répétais dans mes plus grandes souffrances: Tout n'est pas perdu! Rien n'est perdu! Il vit, Mourad! Il viendra à mon aide!... Je me rappelle, entre autres, une certaine nuit des plus misérables dans ma misérable existence; j'étais seule au fond d'un bois, accroupie entre des racines d'arbres: je n'avais mangé depuis deux jours qu'un morceau de biscuit gâté, jeté par des soldats au bord d'un campement; c'était l'hiver; la neige tombait sur moi. Je consultais mon chapelet, et le sort infaillible me répétait: Tu le reverras! tu le reverras! Et, au fond horrible de mon épouvantable misère, l'espérance me soutenait. Tous les jours, depuis ce temps, je me disais: Je le reverrai! Mais où? mais quand? L'istikharèh me disait que c'était bientôt, que c'était ici. Je suis venue ici. Hier, j'ai été avertie de même. J'étais assurée que le moment approchait et, en vérité, je l'ai vu, le voilà, vous le voyez aussi! Vous qui êtes un Européen, vous êtes fier, sans doute, de ce que vos pareils en ont fait; pour moi, qui ne suis qu'une barbare ... vous me permettrez d'être d'un autre avis. Gardez-le donc! Il ne me retrouvera pas au milieu des guerriers de sa nation, il ne combattra pas pour venger son pays, je ne dirai pas pour l'affranchir, je sais que ce n'est plus possible. Il ne protégera pas sa cousine, la dernière, l'unique fille de sa race, il ne la tirera pas de la misère et du désespoir. Non! non! non! Il l'y replonge! Adieu, monsieur, et si la malédiction d'un être faible et qui ne vous avait jamais fait de mal peut être de quelque poids dans la balance de votre destinée, qu'elle y pèse tout ce que....
—Non, Omm-Djéhâne, non! Ne me maudissez pas, je ne le mérite point! Pardonnez-moi les paroles mal sonnantes dont j'ai usé envers vous, je ne vous connaissais pas. Maintenant que je sais qui vous êtes, je donnerais beaucoup pour vous venir en aide. Voyons, ma chère enfant, asseyez-vous là. Parlez-moi comme à un frère. Je suis de votre avis, nous vivons dans un monde fâcheux, et, barbare ou policé, le meilleur n'en vaut rien. Que vous faut-il? De l'argent peut-il vous aider? Je n'en ai pas beaucoup. Tenez, voilà ce qui me reste, prenez-le. Pour tout au monde, je voudrais vous servir. Vous me regardez! Je ne vous tends pas de piège! Et, tenez, le pauvre Assanoff! Je ne l'aurais pas détourné de vous, qu'il s'en serait détourné lui-même. Vous savez maintenant ses habitudes. Que pourriez-vous attendre de lui?
—Vous ne vous enivrez donc pas, vous? demanda Omm-Djéhâne avec un certain accent de surprise.
—Ce n'est pas l'usage de mon pays, répondit-il. Enfin, parlons de vous. Qu'allez-vous devenir? Que comptez-vous faire?
Elle tint ses yeux attachés sur ceux de Moreno pendant quelques instants et lui dit:
—Aimez-vous une femme dans votre pays?
Don Juan pâlit légèrement, comme il arrive aux blessés dont on touche à l'improviste la chair vive; il répondit toutefois;
—Oui! j'aime une femme!
—Vous l'aimez bien?
—De toute mon âme!
Omm-Djéhâne ramassa son voile autour d'elle, couvrit son visage, s'avança vers la porte et là, s'arrêtant un instant sur le seuil, elle se retourna vers Moreno et lui dit avec l'emphase que les Asiatiques mettent à prononcer de telles paroles:
—Que la bénédiction de Dieu soit sur elle!
L'officier fut touché jusqu'au fond du cœur. Omm-Djéhâne avait disparu. Assanoff ronflait comme une toupie. L'ordonnance vint dire que les chevaux étaient attelés et que le tarantass attendait; on transporta l'ingénieur dans la voiture, et, partant au galop, les deux amis sortirent de Shamakha, laissant bientôt cette petite ville se perdre loin derrière eux dans les tourbillons de poussière que leurs quatre roues soulevaient avec impétuosité.
Le paysage, en avant et en arrière de Shamakha, du côté de Bakou, est d'une grandeur et d'une majesté singulières. Ce n'est plus précisément l'aspect ordinaire du Caucase. Là, abondent les escarpements farouches, les forêts pleines d'ombres et d'horreurs, les vallées où le soleil s'aventure et ne reste pas; les torrents énormes tombant par nappes épaisses sur des rochers géants, et, dans leur lutte avec ces masses, s'éparpillant en écume et en courants furieux; des défilés resserrés, étouffants; des gorges comme celles du Souràm, dont les pentes, les hauteurs, les vertiges rappellent ce qu'on lit dans les contes; puis, au travers de tout cela, des rivières paresseuses; ce sont elles qui font la transition de ces tableaux tourmentés avec ce qu'étale la grande vallée qui mène à Bakou. Là, au contraire, beaucoup d'espace, beaucoup d'air clair, de lumière limpide; un sol argileux, poussière en été, mais poussière fine, impalpable, étouffante; en hiver, boue profonde où les troïkas les plus légères s'engloutissent par-dessus les moyeux; puis, courant parallèlement de droite et de gauche, les rangées lointaines des montagnes: c'est déjà un avant-poste des grandes vallées, des grandes chaînes, des immenses étendues de la Perse.
Moreno avait été si affecté de sa rencontre inopinée avec la danseuse, et surtout de ce qu'il se figurait d'elle et de la façon dont il la comprenait, qu'il restait presque insensible à la grande scène que traversait la voiture, emportée par ses quatre chevaux, et il restait perdu dans ses réflexions. Sa blessure à la poitrine ne laissait pas que d'être un peu douloureuse. La chair avait été bien entamée. Don Juan s'était pansé comme il avait pu, mais cette sensation rude, cette secousse violente par lesquelles la jeune lesghy avait, en quelque sorte, appris en un clin d'œil à l'officier ce qu'elle était et le souvenir qu'il devait garder de son entrevue avec elle, ne mettait pourtant aucune amertume dans les réflexions qui en étaient la conséquence, et le jugement final de Moreno était assez sain et judicieux. Peut-être un Allemand, un homme du Nord, eût-il eu de la peine à s'expliquer un tempérament qu'un Espagnol sentait plus en rapport avec le sien.
Omm-Djéhâne, la pauvre fille, n'était pas sortie un seul instant de sa vie de l'émotion produite sur elle par la prise de l'aoûl. Toujours elle avait gardé sous ses yeux, elle y gardait encore les flammes dévorant sa maison, les cadavres des siens tombant les uns sur les autres, les figures farouches et exaspérées des soldats; elle avait gardé dans ses oreilles les cris de désespoir et de détresse, les détonations des armes à feu, les vociférations des vainqueurs. Aux soins que l'on avait eus d'elle, pendant sa petite enfance, dans la famille du général, elle n'avait absolument rien compris, sinon qu'elle était au milieu des assassins; elle se considérait, non seulement comme une esclave, mais comme une esclave humiliée, et l'abandon avec lequel sa protectrice, excellente femme, racontait à chaque visiteur nouveau l'histoire authentique de la petite lesghy, dans le but, assurément, de rendre l'enfant plus intéressante, n'avait jamais manqué d'être ressenti par Omm-Djéhâne comme le comble de l'insulte. Elle n'y voyait que les vanteries et l'arrogance des vainqueurs. On avait eu peine à l'instruire; comme tous les Asiatiques, et surtout comme les gens de sa nation, elle était d'une intelligence merveilleuse; d'ailleurs, ayant eu l'occasion de remarquer que savoir passait pour un mérite, et que les filles de la générale, apprenant moins bien et avec moins de facilité, étaient grondées et pleuraient à chacun de ses succès, elle avait redoublé d'efforts et éprouvé beaucoup de joie de leur valoir ce mal. Un moment, elle avait même conçu une idée d'une bien autre portée. Ne doutant pas un instant que les Russes, pour lesquels elle professait, dans sa petite imagination, autant de dédain que de haine, ne dussent tous leurs succès qu'à la sorcellerie, et que cette sorcellerie n'eût ses secrets dans les livres dont elle voyait faire tant de cas, elle se proposa de devenir magicienne à son tour. Mais elle eut beau lire ce qui lui tomba sous la main, comme elle ne trouva rien qui la conduisît à son but, elle se découragea. Cependant, elle ne douta jamais que des maléfices puissants ne fussent au fond de toutes ses affaires; car, d'esprit comme de cœur, elle resta toujours lesghy, et la forme et la nature de son esprit ne changèrent pas plus que ses affections.
Ainsi qu'elle le dit à Assanoff, elle avait su de tout temps qu'il avait échappé au massacre et qu'il était élevé à l'École des cadets. Dès lors, elle avait vu en lui son mari futur; suivant sa façon de raisonner, elle ne devait pas en avoir un autre. Sur ce point s'étaient attachés ses rêves; les résolutions qu'elle avait pu prendre, en dehors de celles de l'emportement, de l'aversion, dont elle n'était jamais trop maîtresse, avaient toujours eu pour but principal de la rapprocher de son cousin. Elle était trop méfiante pour prendre conseil de personne que de l'istikharêh, mais elle mettait une confiance absolue dans les oracles de ses grains de chapelet. Devenue danseuse pour subsister, elle ne s'était pas trouvée rabaissée le moins du monde; les danseuses de Shamakha ont une réputation qui ressemble à de la gloire; et, d'ailleurs, les femmes d'Asie ne sont ni en haut, ni en bas d'une échelle sociale quelconque; elles peuvent tout faire; elles sont femmes ou impératrices ou servantes, et restent femmes, ce qui leur permet de tout dire, de tout faire et de n'avoir aucune responsabilité de leurs pensées ni de leurs actes devant la raison et l'équité; elles comptent uniquement avec la passion, qui, à son gré, les ravale, les tue ou les couronne. Omm-Djéhâne n'était pas vicieuse, il s'en fallait; elle était complètement chaste et pure; mais elle n'était pas vertueuse non plus, parce que, si quelqu'une de ses inclinations l'eût commandé, elle eût renoncé à cette chasteté en une seconde, sans combat, sans résistance et même sans le moindre soupçon d'avoir tort. Il n'était pas à croire, pourtant, qu'elle se départît de sa réserve en faveur d'un Franc, tant elle professait d'éloignement pour cette race. Grégoire Ivanitch, l'Ennemi-de-l'Esprit, avait cru, un instant, éprouver pour la jeune danseuse un goût vif, et ne s'était, naturellement, fait aucun scrupule de le lui témoigner; de ce côté, le danger avait été nul pour elle; mais il s'en était suivi, de la part des Splendeurs de la Beauté, sa maîtresse, une suite de conseils et d'insinuations, mêlés de critiques, de reproches tempérés, il est vrai, par la peur qu'inspirait Omm-Djéhâne à tout ce qui l'approchait. La jeune fille ne cédait pas parce qu'elle attendait Assanoff, et que l'istikharêh lui garantissait de plus en plus qu'il allait arriver bientôt. Ce fut pour avoir la paix qu'elle consentit à être vendue comme esclave ou comme femme, c'était tout un, au vieux Kaïmakam des environs de Trébizonde. Elle gagnait du temps et ne s'embarrassait guère de rompre sa parole, s'il le fallait, au moment de conclure. Voilà ce qu'était Omm-Djéhâne; voilà ce qu'elle avait été jusque-là: en somme, une pauvre créature, profondément malheureuse et à plaindre, bien qu'elle ne pleurât pas sur elle-même et ne réclamât la pitié de personne.
Ainsi qu'il a été dit, Moreno apprécia bien l'essentiel de la situation. Après quelques heures, Assanoff finit par se réveiller. Il fut grognon et maussade, ne prononça pas le nom d'Omm-Djéhâne, ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé à Shamakha, et tomba dans une prostration morale et physique dont Moreno eut compassion. Il s'apercevait que, dans le cœur du tatar, un combat terrible se livrait entre des instincts, des goûts, des habitudes, des faiblesses, des concessions et des remords, où aucune des forces contendantes n'était assez vigoureuse pour l'emporter. Le voyage s'acheva donc fort tristement, et par un contre-coup de l'état où il voyait son ami, l'exilé espagnol commençait à trouver la vie intolérable. Quand la voiture entra à Bakou, l'aspect premier de la ville ne lui rendit pas la gaîté.
La Caspienne, cette mer mystérieuse et sombre, plus inhospitalière encore que l'Europe, sur les deux tiers de ses rivages, couvrait au loin l'horizon de ses eaux plombées, sur lesquelles le ciel pesait gris et bas. Il venait de pleuvoir; les rues et les chemins montraient trois pieds de boue jaunâtre, boue tenace dont les voitures, les hommes, les animaux ont bien de la peine à sortir. Les faubourgs, composés de maisons de bois bâties à la russe, de magasins du gouvernement, de chantiers et de fabriques, dont les hautes cheminées envoient jusqu'au ciel la fumée du charbon de terre, étaient peuplés d'une foule à moitié tatare, à moitié soldatesque. De loin en loin passait une dame habillée à l'Européenne, avec un chapeau qui rappelait les modes occidentales. L'ancienne enceinte fortifiée de la résidence des souverains tatars gardait encore sa porte en forme de trèfle, et, quand l'équipage passa, de petits mendiants indigènes se mirent à le poursuivre, en faisant la roue et en hurlait d'une voix lamentable et en français:
—Donnez de l'argent, mousiou! Bandaloun!
Ce qui voulait dire qu'ils demandaient de l'argent et qu'on leur voulût bien accorder aussi un pantalon. Telle est l'éducation que de jeunes officiers en gaîté dépensent d'une façon toute libérale. Dans les rues étroites, où la plupart des maisons sont encore à la mode ancienne, on aperçoit, au milieu de nombreuses enseignes de marchands et d'artisans russes, des indications comme celle-ci: Bottier de Paris; Marchande de modes. Il faut avouer que ces amorces à la crédulité publique sont à peine fallacieuses, et que ce que l'on achète dans ces boutiques n'est pas de nature à tromper sur la provenance la plus robuste ingénuité.
Une fois arrivé, Assanoff fut distrait enfin par le mouvement. Il se secoua, il reprit son humeur ordinaire. D'ailleurs, il eut son réveil. De son côté, Moreno présenté à son colonel, bien reçu par ses camarades, fêté par les Européens et se sentant acculé dans la nécessité, s'ingénia à moins regarder en arrière. Au bout de trois mois il avait reconquis son épaulette de lieutenant. Il fit partie d'une expédition, s'acquitta bien de son devoir et passa capitaine. Les militaires considèrent la vie d'une façon spéciale; si on leur donnait à choisir entre le paradis, en perdant leur ancienneté, et l'enfer avec le grade supérieur, fort peu hésiteraient; et quant à ceux qui choisiraient la présence de Dieu, nul doute que leur éternité ne se passât à déplorer leur sacrifice. Cependant Don Juan garda pendant plusieurs années les désirs de son cœur tournés vers l'Espagne. Son amour ne lui causait plus le mal irritant des premiers mois; c'était une habitude tendre, une préoccupation mélancolique dont son âme restait comme saturée. Il écrivait souvent, on lui répondait; ils espérèrent autant qu'ils purent espérer de voir leur séparation finir. Quand la politique releva leva la hache qu'elle avait laissé tomber entre eux, il fallut bien reconnaître que les conditions matérielles de l'existence ne permettaient pas à Moreno de quitter le Caucase, puisqu'il n'avait que sa solde et ne pouvait recommencer un nouveau métier; et la jeune femme, elle, n'était pas non plus assez riche pour rejoindre son amant. Tout en resta là. Ils ne se marièrent ni l'un ni l'autre, cessèrent avec le temps d'être malheureux; mais, heureux, ils ne le furent jamais.
Bien longtemps avant l'époque indiquée ici, Moreno rentrant une nuit assez tard de chez le général gouverneur, où il avait passé la soirée, vit, de loin, dans la rue déserte qui longe l'ancien palais du khan tatar, réduit alors à la condition de magasin à poudre, une femme qui marchait dans la même direction que lui. C'était l'hiver; il faisait froid, la neige couvrait la terre à plusieurs pouces d'épaisseur, tout était gelé, et la nuit était assez noire.
Moreno se dit:
—Quelle peut être cette malheureuse?
Le capitaine avait vu beaucoup de misères, il avait contemplé beaucoup de désastres; sa propre existence n'avait pas été gaie. Dans de pareilles circonstances, l'homme devient mauvais ou excellent: Moreno était excellent.
Aussi bien que les ténèbres s'y prêtaient, il suivait des yeux, avec compassion, cette créature qui s'en allait là, seule; et comme il crut remarquer qu'elle hésitait en marchant et chancelait, il hâtait le pas pour la rejoindre et lui porter secours, quand, à son grand étonnement, il la vit s'arrêter précisément devant sa porte, et, alors, il entendit derrière lui des pas précipités.
Il se retourna et reconnut à l'instant le Doukhoboretz. Grégoire Ivanitch était nu-tête, sans pelisse, et se hâtait autant que son embonpoint déjà fort accru le lui pouvait permettre. Moreno pensa, ce qui, d'ailleurs, était vrai, que l'Ennemi-de-l'Esprit cherchait à rejoindre la femme, et il lui passa l'idée que c'était à mauvaise intention.
Il le saisit donc par le bras et s'écria vivement:
—Où allez-vous?
—Ah! monsieur le capitaine, je vous en prie, ne me retenez pas! La pauvre fille s'est échappée!
—Qui? De quelle fille parlez-vous?
—Ce n'est pas le moment de causer, monsieur le capitaine; mais puisque vous voilà, aidez-moi à la sauver. Nous le pouvons peut-être encore, hélas! et il est certain que, si quelqu'un doit la calmer, ce sera vous!
Il entraîna Moreno. Celui-ci, étonné, se laissa faire, et quand il ne fut plus qu'à quelques pas de sa maison, il vit avec épouvante la femme étendre les bras contre la porte en cherchant à se soutenir et chanceler; elle allait tomber sur le seuil; il la retint, la saisit dans ses bras, la regarda en face: c'était Omm-Djéhâne.
Celle-ci, en l'apercevant, eut une sorte de spasme électrique qui lui rendit un éclair de force; elle jeta ses mains autour de son cou, l'embrassa avec force et ne lui dit que ce mot seul:
—Adieu!
Puis ses bras se détendirent, elle se laissa aller en arrière; il la regarda stupéfait, et, vraiment, il vit qu'elle était morte.
Dans ce moment, Grégoire Ivanitch le rejoignit et l'aida à maintenir le corps insensible. Moreno voulait le porter dans son logis.
—Non, dit l'Ennemi-de-l'Esprit on secouant la tête, la malheureuse enfant n été malade chez moi, c'est moi qui l'ensevelirai et c'est à mes frais qu'elle sera enterrée. La voilà morte; elle ne m'aimait pas! mais je lui voulais du bien, moi, et c'est assez pour que je me regarde comme son seul parent.
—Enfin, dit Moreno, qu'est-il arrivé?
—Peu de chose. Elle n'a pas voulu être vendue, elle a refusé d'aller à Trébizonde; elle a refusé de danser, et, ce qui ne lui était jamais arrivé, ce que l'on n'avait jamais vu, elle passait ses jours et ses nuits à pleurer, elle se frappait la poitrine et se déchirait le visage avec ses ongles. Les Splendeurs de la Beauté ne savait plus qu'en faire et avait grande envie de s'en débarrasser. Pour moi, je dis à Omm-Djéhâne: Ma fille, tu l'entends fort mal, et c'est visiblement l'Esprit qui te tourne la tête. Laisse là tes sottes idées! Bois, ris, chante, amuse-toi, ne te refuse aucune fantaisie; tu es jeune, tu es jolie, on t'admire, tu danses comme une fée; le général lui-même sera à tes pieds si tu veux. Pourquoi ne veux-tu pas?
—Elle me répondit: parce que j'aime et qu'on ne m'aime pas!
Nous ne pûmes jamais en apprendre davantage. Cependant moi, qui avais été d'abord amoureux d'elle, tout en n'y tenant guère, je la pris en amitié et l'emmenai à ma ferme où elle consentit à venir. Je la soignai, je tâchai de la distraire, et, que voulez-vous? à force de pleurer, elle a commencé à tousser, et j'ai fait venir un médecin. Cet homme lui déclara qu'elle devait se soigner et éviter de prendre froid. Savez-vous ce qu'elle a fait? Elle est allée se rouler dans la neige! Ah! l'Esprit! l'Esprit! Ne m'en parlez pas! Mais vous êtes tous aveugles, vous autres Gentils! A la fin, il y a trois jours, elle m'a dit positivement ce que je vais vous répéter, c'est de la folie pure; mais, pourtant, ce sont bien ses paroles exactes: elle m'a dit:
—Mène-moi à Bakou!
—Pourquoi faire? ai-je répondu.
—Pour mourir, me répliqua-t-elle.
Le chagrin me serra la gorge, et je lui répondis brusquement:
—On meurt aussi bien ici qu'à Bakou.
—Non! Je veux mourir sur le seuil de la porte du capitaine Moreno.
Je la crus en délire; elle n'avait jamais prononcé votre nom; jamais, dis-je, pas une seule fois! Mais elle s'irrita et me répliqua en colère:
—Ne me comprends-tu pas?
Quand elle se fâchait, le sang partait de sa gorge et elle en avait pour des heures de souffrance! Je cédai.
—Eh bien! partons!
Nous sommes venus ici. Elle m'a envoyé chercher du secours tout à l'heure, m'assurant qu'elle se sentait plus mal et ce n'était que trop vrai; et, pendant que je lui obéissais ... vous voyez!
Un sanglot coupa la voix du pauvre diable.
Moreno eut un chagrin profond. Ce n'était pas raisonnable. Ce qui pouvait advenir de plus heureux à Omm-Djéhâne était arrivé justement. Que fut-elle devenue dans la vie? Si elle était restée une vraie et fidèle lesghy, l'abandon d'Assanoff et de ses premiers rêves n'eût pas bouleversé son âme; elle avait souffert beaucoup, elle aurait souffert encore, sans doute, mais l'orgueil satisfait et la conscience assurée l'auraient soutenue jusqu'au bout, et, soit qu'elle eût continué à ravir les hommes de goût de Shamakha par le prestige de sa danse, soit qu'elle eût préféré le harem obscur du vieux Kaïmakam, elle aurait pu, désormais, obtenir une longue vie, et, comme les femmes des anciens patriarches, en voir tomber le crépuscule paisible dans une mort paisible et honorée. Mais elle aussi, elle avait fini par être infidèle aux dieux de la patrie. Elle s'en était défendue, elle s'était raidie, elle était tombée bravement victime de sa résistance: mais, enfin, il n'est que trop vrai, au fond du cœur elle avait faibli: elle avait aimé un Franc!
Quand Moreno raconta toute cette affaire à Assanoff, le Tatar civilisé en fut extrêmement ému; il ne dégrisa pas de huit jours, et on le rencontrai partout chantant la Marseillaise. Ensuite, il se calma.
II
L'ILLUSTRE MAGICIEN
PERSE
Le derviche Bagher raconta un jour l'histoire suivante, sur l'autorité d'Abdy-Khan qui, lui-même, l'avait apprise de Loutfoullah Hindy, lequel la tenait de Riza-Bey, de Kirmanshah, et ce sont tous gens parfaitement connus et d'une véracité au-dessus de tout soupçon.
Il y a peu d'années, vivait, à Damghân, un jeune homme appelé Mirza-Kassem. C'était un excellent musulman. Marié depuis peu, il faisait bon ménage avec sa charmante femme. Il ne buvait ni vin ni eau-de-vie, de sorte que jamais le voisinage n'entendait de bruit du côté où il demeurait; circonstance, soit dit en passant, qui devrait être plus commune chez des peuples éclairés de la lumière de l'Islam; mais Dieu arrange les choses comme il lui plaît! Mirza-Kassem n'étalait point de luxe, ni de dépenses extravagantes; il dépensait, d'une façon tout à fait convenable, une rente sise sur deux villages et les revenus d'une somme assez forte, confiée à des marchands respectables. Il n'exerçait aucune profession; et, n'ayant ambition aucune, ne se souciant pas de devenir un grand personnage, il s'était constamment refusé à se faire domestique. Ce n'est pas que son bon caractère connu ne lui eût valu, à plusieurs reprises, les propositions les plus séduisantes.
Ayant ainsi renoncé à devenir premier ministre, et, comme il faut pourtant qu'un homme s'occupe, il avait senti s'éveiller en lui une certaine curiosité pour les choses de l'intelligence. Dans sa jeunesse, après avoir quitté l'école, il avait appris de la théologie, dans ce beau collège neuf de Kâchan, où, sous de magnifiques ombrages, il avait écouté les doctes leçons de professeurs qui n'étaient pas sans mérite, et recueilli sur ses cahiers assez d'opinions diverses des meilleurs exégètes du Livre Saint. La jurisprudence aussi l'avait un moment attiré; mais, pourtant, ces connaissances diverses, pour vénérables qu'elles lui parussent, ne parlaient pas beaucoup à son imagination. De sorte, que, après avoir pris un plaisir modéré à des questions comme celle-ci: L'Imam Mehdy existe-t-il dans le monde avec ou sans conscience de lui même? il s'était retiré peu à peu de ces délices de la réflexion, et il menaçait de tomber dans une oisiveté assez morne, quand la fortune le mit en rapport avec un personnage qui exerça sur lui une influence décisive.
C'était un soir de Ramazan. Malheureusement, les fidèles observent rarement de façon très exacte le jeûne commandé par la loi dans ce temps consacré. Cependant, il faut aussi l'avouer, il n'est presque personne qui ne tienne à passer pour le faire, et, de cette façon, les apparences du moins sont sauvées. De sorte que ce sont précisément les hommes sans conscience qui ont mangé leur pilau, tout à l'aise, dans un coin, à l'heure ordinaire du déjeuner, qui, lorsque le soir arrive, sont les plus empressés à se plaindre de la faim qui ne les tourmente pas, de la faiblesse qui ne les envahit guère, et à appeler, avec les cris les plus suppliants, le coucher du soleil. Il faut remercier Dieu et son Prophète de ce que ce spectacle édifiant est abondamment fourni dans toutes les villes de l'Iran, à l'époque sainte.
Un soir donc, à la porte de la ville, Mirza-Kassem et une douzaine de ses amis étaient assis sur leurs talons, devant l'éventaire d'un marchand de melons, et ils attendaient le moment où le disque du soleil, déjà s'approchant de l'extrême bord de l'horizon, allait leur faire le plaisir de disparaître. La moitié au moins de ces réguliers et consciencieux personnages, dont le visage fleuri ne dénonçait pas les austérités, tenaient à la main le kalioun bien allumé, n'attendant que l'absorption de l'astre dans le commencement du crépuscule, pour fourrer dans leur bouche le bout de tuyau et s'envelopper d'un nuage de fumée.
—Descends donc! descends donc! murmurait d'une voix piteuse le gros Ghoulam-Aly, pressant l'instrument chéri à un pouce de ses lèvres; descends donc, soleil, fils de chien, et que ton père soit brûlé, pour la souffrance que tu nous prolonges!
—Oh! Hassan! oh! Hussein! saints Imams! Je jure que le soleil est déjà disparu depuis une grande heure, s'écriait lamentablement Kouly-Aly, le drapier; je ne sais pas quels aveugles nous sommes de ne pas voir qu'il fait nuit!
S'il avait fait nuit, comme ce bon musulman l'assurait, il était encore assez grand jour pour s'en apercevoir. Mais son insinuation n'eut pas de succès.
Quant à Mirza-Kassem, il était patient et ne disait rien. Seulement, il considérait avec assez de complaisance deux œufs durs placés devant lui, quand tout à coup le canon de la citadelle se fit entendre. Il était désormais officiel que le soleil avait disparu; tous les kaliouns se mirent donc à fumer de compagnie, la boutique de melons, d'œufs durs et de concombres fut à l'instant mise au pillage; pendant ce temps, les marchands de thé remplissaient leurs verres de la boisson bouillante; la foule s'en emparait avec emportement; les verres se vidaient et se remplissaient, on chantait, on criait, on riait, on se poussait, on se bousculait, on s'amusait beaucoup.
Alors, un grand derviche, maigre comme une pierre, noir comme une taupe, brûlé par mille soleils, vêtu seulement d'un pantalon de coton bleu, la tête nue, couverte d'une forêt de cheveux noirs ébouriffés, des yeux flamboyants, l'aspect sauvage, dur et sévère, se trouva à deux pas de Mirza-Kassem. Il portait sur l'épaule un bâton de cuivre jaune terminé par un enlacement de serpents; à son côté, était suspendue la noix de coco appelée kouskoul, particulière à sa confrérie. Cet homme avait une apparence si étrange, même pour un derviche, que les yeux de Mirza-Kassem s'attachèrent involontairement sur lui et ne purent s'en détourner. A son tour, l'étranger considéra celui qui le fixait ainsi.
—Le salut soit sur vous! lui dit-il, d'une voix douce et mélodieuse bien inattendue chez un être pareil.
—Et sur vous le salut et la bénédiction! lui répondit poliment Mirza-Kassem.
—Je suis, poursuivit le derviche, ainsi que Votre Excellence peut le voir, un misérable pauvre, moins qu'une ombre, dévoué à servir Dieu et les Imams. J'arrive dans cette ville et si vous pouvez me loger cette nuit sur votre terrasse, dans votre écurie, où vous voudrez, je vous en serai reconnaissant.
—Vous me comblez! répondit Mirza-Kassem, par une telle faveur. Daignez suivre votre esclave, il va vous montrer le chemin.
Le derviche porta la main à son front, en signe d'acquiescement et s'en alla avec son guide. Ils traversèrent ensemble plusieurs rues tortueuses où les chiens du bazar commençaient déjà à se rassembler; on fermait les quelques boutiques restées ouvertes; des lanternes de couleur brillaient à la porte d'un certain nombre de masures, tandis que les gardes du quartier faisaient la conversation avec les commères occupées à laver leur linge dans le ruisseau courant au milieu de la rue, en ménageant les plus pénibles surprises aux jambes des passants un peu distraits. La marche des deux nouveaux amis ne fut pourtant pas trop longue; car, au bout d'un quart d'heure environ, Mirza-Kassem fit halte devant une petite porte ogivale entourée, d'un mur de pierre; il souleva le marteau de fer étamé, frappa trois coups, et un nègre esclave ayant ouvert, il introduisit le derviche dans la maison et lui souhaita la bienvenue d'une façon tout à fait cordiale.
Il lui fit traverser la petite cour de dix pieds carrés environ, dallée en grandes briques plates, et au milieu de laquelle était un bassin revêtu de tuiles émaillées du plus beau bleu d'azur, où une eau assez fraîche faisait plaisir à voir. Des rosiers étaient à l'entour couverts de fleurs incarnates. Après avoir monté quelques marches, le derviche se trouva dans un salon de médiocre grandeur, ouvert en face des rosiers; les murailles étaient agréablement peintes en rouge et en bleu avec des ramages d'or et d'argent; des vases chinois pleins de jacinthes et d'anémones étaient placés dans les encoignures; un beau tapis kurde couvrait le sol et des coussins d'indienne blanche à raies rouges couvraient le sopha un peu bas, qu'on nomme takhteh, sur lequel Mirza-Kassem invita son hôte à prendre place.
Celui-ci fit les difficultés exigées par le savoir-vivre. Il se défendit de tant d'honneur, en alléguant son indignité.
—Je ne suis, répéta-t-il plusieurs fois avec modestie, qu'un très misérable derviche, un chien, moins que de la poussière sous les yeux de Votre Excellence. Comment aurais-je l'audace d'abuser à ce point de ses bontés?
Le derviche parlait ainsi; mais, pourtant, il y avait sur toute sa personne, un cachet de distinction, et, pour tout dire, de dignité si évidente, que l'honnête Mirza-Kassem était intimidé et se demandait s'il ne devait pas demander humblement pardon à un tel homme de l'audace qu'il avait eue de l'amener chez lui. En lui-même, il se disait: Quel est ce derviche? Il a l'air d'un roi, et plus fait pour commander une armée que pour errer sur les grands chemins!
Cependant le derviche avait pris place. Le petit esclave nègre apporta le thé; mais le derviche ne voulut boire que la moitié d'un verre d'eau. Le kalioun fut de même présenté; le derviche le refusa, alléguant que ses principes ne lui permettaient pas l'usage de pareilles superfluités, de sorte que Mirza-Kassem qui aurait volontiers tiré quelques bouffées pleines de saveur, se crut obligé de louer le zèle du saint personnage et de renvoyer l'instrument tentateur en affirmant que, pour sa part, il n'avait pas non plus l'habitude de s'en servir. Était-ce vrai, ne l'était-ce pas? Dieu sait avec exactitude ce qui en est! Amen.
Alors le derviche prit la parole et s'exprima ainsi:
—Votre Excellence daigne me combler de beaucoup de faveur; je dois lui dire qui je suis. Le royaume du Dekkan, dont vous avez certainement entendu parler, est un des plus puissants États de l'Inde; il m'a vu naître. J'ai été le favori et le ministre du souverain pendant quelques années. C'est assez vous dire qu'aucune des inutilités de la vie ne m'a fait défaut, je sais par expérience propre ce que peut donner d'ennui un nombreux harem; je connais tous les dégoûts de la richesse; j'ai vu miroiter assez de pierreries pour n'avoir pas eu longtemps la passion d'en contempler, et quant à la faveur du prince, il n'est pas sur ce sujet une seule observation des philosophes, dont je ne sache, mieux que la plupart d'entre eux, apprécier la vérité et la valeur. Jugez du cas que j'en fais!
Je ne m'arrêtai donc pas de longues années dans une situation si fausse, et je me retirai pour me livrer uniquement à l'étude. Le résultat de mes travaux m'a conduit à abandonner encore cette position comme trop gênante et entraînant trop de distractions indignes. J'ai quitté tout. Vivant seul et content désormais de mon kouskoul et de mon pantalon de coton bleu, je crois pouvoir vous dire une grande vérité que vous ne croirez pas, mais qui, cependant, n'en est pas moins ce qu'elle est: ce pauvre diable qui n'a rien, et qui est devant vous, possède le monde!
En prononçant ces paroles, le derviche regarda en face Mirza-Kassem et avec une telle expression de majesté et d'autorité, que celui-ci en resta tout interdit; il eut à peine le temps de prononcer les paroles indiquées par la circonstance:
—Gloire à Dieu! Qu'il en soit béni et remercié!
—Non! poursuivit le derviche, et toute sa personne prit de plus en plus un caractère imposant et dominateur; non, mon fils, vous ne me croyez pas! La puissance, à vos yeux, s'annonce par un grand appareil; on ne saurait en être investi, à moins que, magnifiquement vêtu de soie, de velours, de cachemire et de gaze brodés d'argent et d'or, on ne s'avance sur un cheval dont le harnachement est semé de perles et d'émeraudes, entouré d'un immense cortège de serviteurs armés, dont la turbulence et les airs insolents font connaître la dignité du maître. Vous pensez comme tout le monde sur ce point. Mais vous avez été bon pour moi; sans me connaître, sans soupçonner d'aucune façon qui je suis, vous m'avez accueilli et traité comme un roi. Je vous en montrerai ma gratitude, en vous délivrant d'une fausse manière de penser qui ne doit pas plus longtemps rabaisser l'esprit d'un homme tel que vous. Sachez donc que telle ou telle chose, impossible au commun des hommes, est pour moi simple et d'une exécution facile. Je vais vous en donner une preuve immédiate. Prenez ma main, et tenez mes doigts de façon à sentir le battement de l'artère; qu'en dites-vous?
—L'artère, répondit Mirza-Kassem un peu étonné, bat aussi régulièrement qu'elle le doit.
—Attendez, reprit le derviche en inclinant la tête, et d'une voix plus basse, comme s'il concentrait toutes ses facultés sur ce qu'il allait faire; attendez, et le pouls va graduellement cesser de battre.
—Que dites-vous là? s'écria Mirza-Kassem au comble de la surprise. C'est ce qu'aucun homme ne saurait faire.
—C'est pourtant ce que je fais, répondit le derviche avec un sourire.
Et, en effet, le pouls se ralentit degré par degré, puis devint si faible que le doigt de Mirza-Kassem avait peine à le retrouver et, enfin, cessa absolument. Mirza-Kassem resta confondu.
—Quand vous le commanderez, dit le derviche, le mouvement renaîtra.
—Faites-le donc renaître!
Il se passa quelques secondes et le mouvement tressaillit de nouveau, s'accentua, et, peu à peu, reprit son ampleur naturelle. Mirza-Kassem regardait le derviche, et était partagé entre des sentiments, qui tantôt tenaient de l'admiration, et tantôt de l'effroi.
—Je viens de vous montrer, dit le personnage singulier, qui le tenait ainsi sous le charme, ce que je peux sur moi-même; maintenant, je vais vous montrer ce que je peux sur le monde matériel. Faites apporter un réchaud.
Mirza-Kassem donna au petit nègre l'ordre de fournir ce que le derviche souhaitait, et un réchaud, rempli jusqu'au bord de charbon bien allumé, fut placé devant celui qui allait s'en servir pour la démonstration si curieuse de sa puissance illimitée sur les éléments. La démonstration eut lieu, en effet. Le derviche parut se recueillir fortement; sa bouche se serra à tel point, que ses lèvres paraissaient soudées l'une à l'autre; ses yeux s'enfoncèrent plus encore dans leurs orbites; des gouttes de sueur perlèrent sur son front, ses joues se tirèrent, et, sous le hâle, devinrent livides; tout à coup, il étendit le bras, comme si un ressort était parti, et le posa juste au milieu des charbons, où il enfonça son poing fermé; Mirza-Kassem poussa un cri d'épouvante; mais le thaumaturge sourit, et maintint sa main crispée au milieu du feu. Doux ou trois minutes s'écoulèrent; il retira sa main, la montra à son hôte, et celui-ci vit qu'il n'y avait ni brûlure ni blessure.
—Ce n'est pas tout, dit le derviche. Vous savez ce que je peux pour dompter mon corps et faire obéir les éléments à mes caprices les plus contraires à leur nature; regardez maintenant ce que je peux sur les hommes; je dis sur tous les hommes, je dis sur toute l'humanité!
Il prononça ces mots avec une expression si méprisante et qui ressemblait si fort à une invective, que Mirza-Kassem en fut de plus en plus troublé. Mais le derviche n'y prit pas garde et lui dit:
—Faites-moi donner un morceau de plomb ou de fer.
On apporta une douzaine de balles de fusil; il les mit sur les charbons, et elles commencèrent bientôt à entrer en fusion, d'autant plus qu'il activait le feu avec son souffle. Puis il prit, dans la ceinture de coton noir qui soutenait son pantalon, une petite boîte d'étain, où Mirza-Kassem aperçut de la poudre rouge. Le derviche en prit une pincée et la jeta sur le plomb; peu d'instants étaient écoulés que, se penchant, il dit d'une voix calme:
—C'est fait!
Et il mit sur le sopha, devant Mirza-Kassem, un lingot d'un jaune pâle, que celui-ci reconnut immédiatement pour être de l'or.
—Et voilà! s'écria le derviche d'un air de triomphe, ce que je peux sur les hommes! Est-ce assez! Ai-je besoin de splendeurs, de magnificences, de luxe, d'insolence! Et vous, mon fils, apprenez désormais à savoir que la puissance n'est pas dans ce qui s'affiche, mais uniquement dans l'autorité des âmes fortes, ce que le vulgaire ne croit pas!
—Hélas! mon père, répondit Mirza-Kassem d'une voix tremblante d'émotion, il ne suffit même pas que les âmes soient fortes pour jouir de si sublimes prérogatives; il faut qu'elles aient su les trouver et les prendre. Il faut la science!
—Et mieux que cela, répliqua le derviche. Il faut le renoncement, la macération, la soumission complète du corps à l'esprit, et la pureté absolue du cœur, et ce ne sont pas des mérites qui s'obtiennent sans peine ou sans travail. Mais c'en est assez sur ce sujet.
—Non! oh, non! s'écria Kassem, en attachant sur son hôte des yeux brûlants de désirs; non! puisque j'ai le bonheur d'être ainsi à vos pieds, ne me retirez pas si vite vos enseignements! Ne fermez pas la source dont vous m'avez laissé prendre une gorgée! Parlez, mon père! Instruisez-moi! Enseignez-moi! Je saurai ce qu'il faut faire! Je le ferai! Je ne veux plus traîner dans le monde cette existence inutile et vide qui, jusqu'ici, a été la mienne.
Kassem venait d'être saisi de la plus dangereuse des convoitises: celle de la science; ses instincts endormis s'éveillaient et ne devaient plus lui laisser un moment de trêve. Le derviche commença alors à lui parler à voix basse. Il lui révéla sans doute des choses bien étranges. La physionomie de l'auditeur était bouleversée. Elle passait à chaque minute par les expressions les plus diverses et subissait les changements les plus brusques. Tantôt elle exprimait une admiration sans bornes et presque un état extatique. Il semblait, à voir ces yeux noyés, ce regard perdu vers quelque chose de caché et d'insaisissable, que Kassem allait s'évanouir, maîtrisé par la plus auguste et la plus captivante des révélations. Tout d'un coup, l'horreur remplaçait la joie; les traits de Kassem se tiraient, sa bouche s'entr'ouvrait, ses regards devenaient fixes. Il paraissait apercevoir des abîmes effroyables, se penchant au-dessus au risque de perdre l'équilibre et de rouler au fond. Toute la nuit se passa à écouter les discours, qui produisaient des révolutions si terribles dans son âme et bouleversaient ainsi ses pensées. Enfin, l'aurore blanchit les sommets de la terrasse, et le derviche, qui l'avait plusieurs fois engagé en vain à chercher un peu de repos, insista cette fois plus fortement, et jura qu'il ne parlerait plus et ne révélerait rien davantage.
Kassem était épuisé, haletant; il obéit. Le derviche resta seul dans le salon et s'étendit sur le sopha, tandis que lui, il s'en alla, soucieux et d'un pas chancelant, à travers les corridors étroits, descendit, puis monta quelques marches, et, soulevant une portière, entra dans l'enderoun. Le nègre dormait sur une natte de paille dans la première pièce, où la lueur grise de l'aurore luttait faiblement contre la clarté rougeâtre et fumeuse d'une petite lampe de terre, qui teignait encore les objets atteints par elle, tandis que le reste demeurait plongé dans une obscurité presque noire. De là, le jeune homme entra dans la chambre où sa femme dormait paisiblement sur leur vaste lit, qui, recouvert d'immenses étoffes de soie bariolées d'incarnat, de vert et de jaune, à la façon du tartan écossais, laissait çà et là apparaître le drap d'indienne grise, rehaussé de fleurs de diverses nuances. Les oreillers, en grand nombre, de toutes formes et de toutes grandeurs, les uns triangulaires, les autres carrés, d'autres ronds, s'affaissaient sous la tête de la dormeuse, soutenaient ses bras ou gisaient au hasard.
Kassem contempla un moment la jolie Amynèh et poussa un soupir. Puis, il alla s'asseoir, sombre et préoccupé, dans un coin de la chambre, et resta là sans bouger.
Il tenait le lingot d'or fortement serré dans sa main et ne l'avait pas quitté, depuis que l'Indien le lui avait remis. De temps en temps, il le regardait, il le contemplait, il s'enivrait et s'exaltait de cette vue; c'était la preuve matérielle que tout ce qui s'agitait dans sa tête n'était pas un rêve, mais une franche et ferme réalité. Il regardait ce lingot d'or, et ses yeux se fermaient, et, tout à coup, dans un demi-assoupissement, il lui semblait que le morceau de métal se gonflait dans la paume de sa main, et respirait, que c'était un être animé. Il se réveillait en sursaut, dans un état d'angoisse indescriptible, considérait encore cette merveille dont il était devenu le possesseur, la trouvait immobile comme un morceau de métal doit l'être, et, fermant de nouveau ses paupières, sommeillait, emporté dans le tourbillon de ses idées. Enfin, la lassitude fut victorieuse de la méditation, et Kassem s'endormit profondément.
Un baiser sur le front le réveilla. Il regarda. Amynèh était à genoux à côté de lui, le pressait entre ses bras, et lui disait:
—Es-tu malade, mon âme? Pourquoi ne t'es-tu pas couché cette nuit? Oh! saints Imams! Il est malade! Qu'as-tu, ma vie? Ne veux-tu pas parler à ton esclave?
Kassem vit qu'il était grand jour, et, rendant à sa femme le baiser qu'il en avait reçu, il lui répondit:
—La bénédiction soit sur toi! Je ne suis pas malade, grâce à Dieu!
—Grâce à Dieu! s'écria Amynèh.
—Non, je ne suis pas malade.
—Qu'as-tu donc fait hier au soir avec ce derviche étranger? Est-ce que, contrairement à tes habitudes, tu aurais bu de l'eau-de-vie et mangé des grains de pastèque rôtis pour te donner plus de soif?
—Dieu m'en préserve! s'écria Kassem; rien de semblable n'a eu lieu; nous avons seulement causé très tard de ses voyages.... Où est-il, mon hôte? Il faut que j'aille le rejoindre.
Et, en parlant ainsi, Kassem se mit sur ses pieds; mais Amynèh continua:
—Le jour est déjà haut depuis longtemps et le soleil n'était pas levé, quand notre nègre, Boulour, a vu le derviche accroupi dans la cour auprès du bassin; il disait ses prières et accomplissait les ablutions légales. Ensuite, il a fait cuire, dans une coupe de cuivre, un peu de riz sur lequel il a jeté une pincée de sel; il l'a mangé et est parti.
—Comment, parti! s'écria Kassem consterné, comment parti? Ce n'est pas possible! Il avait encore mille choses de la dernière importance à m'apprendre! Il n'est pas possible qu'il soit parti!
—Il l'est, cependant, répondit Amynèh un peu étonnée de l'agitation de son mari. Quelle affaire avais-tu donc avec cet homme?
Kassem ne répondit rien, et d'un air sombre, irrité, concentré, il sortit de la chambre et quitta la maison. Il n'avait pas cessé de tenir le lingot d'or. En droite ligne, il courut au bazar et entra chez un joaillier de sa connaissance.
—Le salut soit sur vous, maître Abdourrahman! lui dit-il.
—Et sur vous le salut, Mirza! répliqua le négociant.
—Faites-moi une faveur; dites-moi ce que vaut ce métal.
Maître Abdourrahman mit ses vastes lunettes sur son nez, considéra le lingot, le passa à l'éprouvette et répondit paisiblement:
—C'est du bel et bon or, pur de tout alliage et qui vaut à peu près une centaine de tomans. Si vous le désirez, je le pèserai exactement, et vous remettrai le prix avec déduction d'un très petit bénéfice.
—Je vous remercie, répondit Kassem, mais, pour le moment, rien ne me presse de me séparer de cet objet, et j'aurai recours à vous, en temps et lieu.
—Quand il vous plaira, répartit le marchand.
Il salua Kassem, qui prit congé et sortit.
Il s'en alla à travers les bazars, frôlant les boutiques; mais les apostrophes enjouées des femmes qui, sous le voile, se permettent tout (on ne le sait que trop), les appels et les compliments de ses connaissances, les avertissements brusques des muletiers et des chameliers, pour qu'il eût à faire place à leurs hôtes, qui se succédaient en files interminables attachées à la queue les unes des autres et chargées de ballots dont il fallait craindre le contact pour chacun de ses membres, tout cela, qui l'amusait d'ordinaire, le fatiguait jusqu'à l'irriter aujourd'hui. Il avait un besoin impérieux d'être seul, livré à ce monde de pensées qui le tyrannisaient et le voulaient posséder sans conteste. Il sortit de la ville, et ayant atteint dans le désert un endroit où s'élevait un groupe de grands tombeaux en ruines, il entra sous une des coupoles à moitié effondrées et se mit dans un coin, à l'ombre. Là, s'étant assis, il s'abandonna aux idées dominatrices qui fondaient sur lui comme un essaim d'oiseaux de proie.
Il existe, dans toutes les rues de nos villes de l'Iran, des puits. Nos rues sont étroites et le puits est juste au milieu. Jamais on n'a pensé à l'entourer d'un mur comme dans les villes d'Europe, de sorte qu'il s'ouvre à fleur de terre, disposition beaucoup plus commode. Quand, pour une cause ou pour une autre, il se tarit, on ne s'amuse pas à le combler, ce qui prendrait trop de temps et donnerait trop de peine. On le couvre de deux ou trois planches, et, avec le temps, la terre s'accumule dessus. Naturellement, les planches pourrissent, des pieds maladroits les font s'effondrer, et, partout ailleurs que dans notre pays, un passant, un enfant, un animal quelconque s'abîmerait à chaque instant dans le vide et irait se tuer au fond du trou. Chez nous, c'est rare, parce que le Dieu très bon et très miséricordieux qui nous a dispensés de réfléchir à beaucoup de choses, prend soin de nous épargner les conséquences fâcheuses que pourrait avoir notre confiance en lui. Pourtant on ne peut jurer que quelqu'un ne disparaisse parfois dans l'abîme. Kassem avait un pareil abîme dans un coin de sa cervelle; il ne le connaissait pas lui-même; il venait d'y tomber. Il était au fond; il s'y agitait et ne devait pas en sortir.
D'ailleurs, il n'y songeait en aucune façon. Saisi, serré par ce qui s'était emparé de son imagination, de son intelligence, de son cœur, de son âme, par ce qui en maîtrisait toutes les puissances, il n'avait pas l'idée d'y résister; et non seulement il se laissait faire, mais il se laissait dévorer avec passion. Bref, une seule idée le possédait: marcher et marcher résolument dans la voie de son révélateur.
Que valait le monde au milieu duquel il avait vécu jusqu'alors? Rien, rien absolument; c'était de la fange au physique, de la fange au moral; en un mot, néant. Il voulait s'élever plus haut et planer au-dessus de cet univers, entrer dans le secret des forces qui font tout mouvoir, et cet univers, et bien d'autres plus grands, plus braves, plus augustes. Il savait que la substance première pouvait être trouvée, dominée, transformée; l'Indien le faisait; il en tenait, lui, Kassem, la preuve matérielle dans la main; il voulait le faire aussi! Il savait qu'on pouvait saisir, diriger toutes les forces motrices et créatrices, même les plus indomptées, même les plus sublimes; il voulait ce pouvoir; il savait qu'on pouvait ne plus mourir. Sans doute aucun être ne meurt! Mais il savait qu'on pouvait garder la vie actuelle, sous l'enveloppe actuelle, sans perdre la notion de l'individualité présente. Eh bien! c'était là ce qu'il prétendait atteindre. Alors, dans un moment d'enthousiasme sans nom, en pensant à ce que lui, Kassem, allait devenir, il s'écria:
—Et moi, moi, qui suis moi, ai-je donc tant de peine à entrer dans la sphère où désormais je vais agir, que me voilà conservant entre mes doigts ce morceau d'or, absolument comme s'il avait à mes yeux la valeur que je lui attribuais hier?
Il le considéra et le jeta avec mépris dans les décombres. Mais rien ne s'acquiert, et c'était là surtout ce qui l'occupait, qu'à un prix proportionné au mérite de ce qu'on recherche. C'est là ce qu'il venait de méditer, et il ne laissait pas que de trouver la condition bien dure. Mais il ne luttait pas cependant contre la passion transformée en devoir, et, après avoir déchiré lui-même ses derniers regrets, il se leva, prit le chemin de sa maison, rentra chez lui et parut devant sa femme.
Celle-ci se leva pour le recevoir et l'accueillit comme d'ordinaire avec l'enjouement le plus tendre. Mais, en voyant l'air sombre et le sourcil froncé de son mari, spectacle auquel elle n'était pas accoutumée, son cœur se serra et la pauvre enfant s'assit en silence à son côté.
—Amynèh, dit Kassem, tu sais si je t'aime et si jamais affection plus grande a réuni deux âmes. Pour moi, je n'en crois rien; l'affection de mon cœur au vôtre est incomparable. Aussi ce cœur saigne; il va affliger son compagnon,
—Qu'as-tu donc? Que veux-tu? répondit Amynèh prenant la main qu'on ne lui tendait pas.
—Je dis que chaque homme a sa part dans la vie, son kismèt; cette part lui est destinée longtemps avant sa naissance. Elle est toute prête quand il vient au monde, et soit qu'il y consente ou qu'il résiste, il lui faut l'accepter, la prendre et s'en accommoder.
—Il n'y a pas de doute à cela, repartit Amynèh d'un petit air capable. Mais ta part n'est pas si mauvaise, et tu n'as pas raison, en y songeant, de froncer ainsi les sourcils. Ta part, c'est moi, et tu m'as assuré quelquefois, plus d'une fois, et même souvent, que tu n'en demandais pas d'autre.
Kassem, malgré ses sombres dispositions, ne put s'empêcher de sourire à la gentillesse de la jeune femme; ce que voyant, celle-ci s'accouda tout à fait sur les genoux de son mari et chercha, bien certainement, par la manière dont elle le regarda, à lui faire perdre la tête. Elle y avait réussi souvent; pour ce coup, elle échoua.
—Amynèh, reprit-il, ma part, mon kismèt est de partir aujourd'hui-même et de te quitter pour jamais!
—Pour jamais? Me quitter? Partir? Je ne veux pas!
—Ni moi non plus, je ne veux pas! Mais c'est mon kismèt, et il n'y a rien à objecter. Le derviche m'a ouvert les yeux. J'ai senti à quoi le ciel m'appelle. Il faut que j'aille.
—Où?... Mon Dieu! Dieu miséricordieux, je vais devenir folle!
Et la pauvre Amynèh se tordit les bras, et deux torrents de larmes jaillirent de ses yeux. Puis elle saisit le bras de Kassem et lui cria:
—Parle donc! parle donc! Où veux-tu aller?
—Je veux aller rejoindre le derviche.
—Où est-il?
—Il est parti pour le Khorassan, il va traverser Meshed, Hérat et le pays de Kaboul; je le retrouverai au plus tard dans les montagnes de Bamyân.
—Quel besoin as-tu de lui?
—J'ai besoin de lui, il a besoin de moi. Aussi bien je ferai mieux de te dire tout.
—Tu feras mieux, sans doute, dis-moi tout. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je deviens folle! Parle, mon amour, mon enfant, ma vie! Parle!
Kassem, ému de douleur, de tendresse et de pitié, prit la main d'Amynèh, la serra et la garda dans la sienne pendant qu'il raconta ce qui suit:
—Le derviche peut tout, tout au monde! Il me l'a prouvé cette nuit! Il peut tout, hormis une seule chose, et, sans un compagnon, il ne la réalisera jamais. Depuis plusieurs années, il a cherché ce compagnon. Il a parcouru la Perse, l'Arabistan, la Turquie pour le trouver; il a été le chercher en Égypte et s'est rendu même au delà, dans le pays du Magreb, traversant les terres occupées par ces Férynghys, qu'on appelle les Fransès. Il n'a partout vu que des gens d'un esprit borné ou d'un cœur irrésolu. La plupart l'écoutaient avec complaisance, tant qu'il leur parlait des moyens de faire de l'or; mais quand il voulait élever leurs esprits, plus de ressort! Les zélés devenaient froids. Le derviche ne se décourageait pas. Il était certain que l'homme nécessaire à ses vues existait dans le monde; les opérations du Raml, les points jetés et combinés sur la table de sable le lui avaient fait connaître par des calculs infaillibles. Seulement, il ignorait le lieu où cet ami de son cœur se trouvait. Il allait le chercher dans le Turkestan, quand, hier, il a traversé la ville. Il m'a parlé, il m'a ouvert son cœur tout entier. Le mien s'est éclairé. C'est de moi qu'il s'agit. Je suis l'élu! Moi seul, je peux résoudre le mystère. Me voilà! Je suis prêt! Il faut que je parte! Je pars! Mort ou vivant, j'aiderai le derviche à arracher le dernier secret!
Kassem avait parlé avec un tel enthousiasme, ses dernières paroles étaient empreintes d'une conviction, d'une résolution si inébranlables, qu'Amynèh baissa la tête. Mais il s'agissait de l'anéantissement de son bonheur; elle ne resta pas longtemps vaincue, et, à son tour, elle reprit d'une voix ferme:
—Mais moi?
—Toi! toi! que veux-tu que je te dise? Je t'aime plus que tout au monde; mais ce qu'il faut que je fasse, je ne saurais l'empêcher. Une force, plus terrible que tu ne saurais le concevoir, m'entraîne malgré l'amour que j'ai pour toi. Il faut que j'obéisse.... J'obéis! Tu te retireras chez tes parents.... Si je reviens ... alors ... mais, reviendrai-je? Que vais-je devenir? Qui peut le savoir? Dois-je rien désirer autre que ma tâche? Enfin, si je reviens....
—Si tu reviens, seras-tu à moi?
—Tout entier! répondit Kassem avec un attendrissement et une chaleur qui prouvaient bien que l'amour n'avait pas été éteint par la nouvelle passion; oui, tout entier! Pour toujours! Je ne songerai qu'à toi! Je ne voudrai que toi! Cependant ... écoute! Cela est si peu probable que je revienne!... Tout est ténèbres dans ce que je fais.... Peut-être, aurais-tu plus raison.... Si tu veux m'en croire, je demanderai le divorce, tu prendras un autre mari.... Tu auras des enfants....
Là, Kassem se mit à pleurer avec une amertume extrême. Amynèh, au milieu de sa douleur, ressentit quelques tressaillements de joie et même déjà de l'espérance, et elle répondit:
—Non, je ne consens pas au divorce; je t'attendrai, un an, deux ans, trois ans, dix ans ... jusqu'à la mort! Jusqu'à ma mort, entends-tu? Et elle arrivera bien plus tôt, si tu meurs toi-même. Je ne veux pas non plus me retirer chez mes parents. Je les connais. Ils croiraient que je suis malheureuse, non de ton absence mais d'être seule; ils voudraient me remarier. J'irai demeurer avec ta sœur, et c'est là qu'il faut venir me rejoindre le plus tôt que tu pourras.
Kassem essuya ses yeux, et, ayant embrassé Amynèh, laissa reposer sa tête pendant assez longtemps sur le cœur fidèle dont il allait se séparer. Le silence n'était interrompu que par des sanglots et de longs soupirs. Enfin Amynèh demanda à voix basse:
—Quand veux-tu partir?
—Ce soir, répondit Kassem.
—Non! Accorde-moi cette nuit encore, tu partiras demain. Pour moi, je vais aller chez ta sœur la prévenir; demain, tu m'aideras à faire tout transporter chez elle; quand tu m'y verras installée, alors ... alors tu me quitteras.... Mais, je prétends que tu me croies là, afin que, quand tu seras loin, tu puisses regarder dans ta pensée, moi, mes vêtements, ma chambre ... et tout ce qui m'entoure!
Et elle recommença à pleurer, mais plus doucement; puis, sentant qu'elle n'avait pas trop de temps à perdre, elle se leva enfin d'auprès de son mari, passa de grands pantalons à pied que les femmes mettent pour sortir, s'enveloppa dans le grand hyâder ou manteau de coton bleu qui enveloppe la tête et toute la personne, attacha, au moyen de deux agrafes d'or incrustées de grenats et en forme de colombes, le roubend ou voile de percale épaisse percé à la place des yeux d'un treillis étroit, et ainsi prête, elle serra encore une fois la main de Kassem plongé dans une sorte de prostration, et sortit.
Quand elle fut dans la rue, elle avait le cœur si gros et se sentait si malheureuse, si abandonnée, qu'il s'en fallut peu qu'elle ne se mît à pousser de grands cris pour implorer la pitié des passants; elle l'eût fait sans doute et chacun l'eût plainte, mais elle changea d'idée en passant devant la mosquée.
Elle y entra et dit ses prières. Elle en récita avec une volubilité passionnée un bon nombre de rikaats et égrena plus de dix fois son chapelet, en répétant avec ferveur les quatre-vingt-dix noms du Dieu miséricordieux. Par bonheur, d'autres femmes se trouvaient aussi dans le sanctuaire, une entre autres. Celle-ci racontait que son enfant unique âgé de trois ans, était à toute extrémité; ces affligées ensemble, et Amynèh avec elles, se soutenaient réciproquement en priant de tout leur cœur.
Après une bonne heure ainsi employée, la jeune femme partit; à la porte, trouvant de pauvres malades rassemblés autour de la fontaine, elle leur distribua de nombreuses aumônes et s'éloigna couverte de bénédictions.
Toutes ces formules: Que le salut soit avec vous! Que Dieu vous donne un bonheur parfait! Puissiez-vous être comblée de tous les biens, vous et les vôtres! et d'autres semblables ne laissaient pas de résonner mélodieusement aux oreilles de la pauvre souffrante, et elle se disait que peut-être Dieu aurait pitié d'elle. Elle rencontra des cavaliers; ils passaient entourant un personnage grave monté sur un beau cheval. Elle s'approcha humblement et demanda l'aumône. On voyait bien, à son manteau de la plus fine toile, à son roubend d'une blancheur éclatante et à ses petites pantoufles neuves de chagrin vert, que ce n'était nullement par besoin qu'elle tendait ainsi la main, et les guerriers et le vieux seigneur, considérant que c'était pour s'humilier devant Dieu et obtenir quelque grâce, ne manquèrent pas de déposer une petite pièce de monnaie dans la main qui leur était tendue enveloppée, par modestie, d'un coin du manteau, et accompagnèrent chacun leur offrande d'un signe de tête bienveillant et d'une formule de propitiation. Amynèh, ayant ainsi fait ce qui était en son pouvoir pour se concilier la bonté et l'indulgence divine, se dirigea vers la maison de sa belle-sœur et y arriva bientôt.
Cette belle-sœur n'était pas un caractère ordinaire. Elle mérite la peine d'un portrait. On l'appelait de son nom Zemroud-Khanoum, madame Émeraude. Elle avait dix ans au moins de plus que Kassem et lui avait servi de mère. Aussi, éprouvait-il pour elle une profonde considération, un respect très grand, et le tout mélangé de quelque crainte, sentiment, je dis le dernier, qui était partagé, à un degré éminent, par Aziz-Khan, mari de la dame. A la vérité, Zemroud-Khanoum ne faiblissait pas sur les points où elle avait fixé ses convictions. Épousée comme seconde femme par le général son époux, elle avait mis six mois à faire renvoyer la première; mais elle avait réussi. Depuis lors, bien qu'Aziz-Khan eût plusieurs fois essayé de lui faire comprendre cette vérité palpable, qu'un homme de son rang et de sa fortune se faisait tort en n'ayant qu'une seule personne sacrée dans l'enceinte de son enderoun, c'est-à-dire en ne possédant qu'une seule et unique femme, absolument comme un petit bourgeois, elle n'avait voulu entendre à aucune innovation de ce genre, et la verve avec laquelle elle distribuait des soufflets, et même parfois des coups de tuyau de kalioun aux servantes et aux domestiques, avait donné à réfléchir à Aziz-Khan. Il évitait de compromettre sa barbe et sa dignité dans des discussions dont la fin ne lui était pas connue d'avance. Aussi, lorsqu'il avait de l'humeur, se gardait-il de le montrer chez lui; dans ce cas, il allait se promener au bazar.
Ainsi, maîtresse absolue de son terrain, vénérée et crainte, entourée d'un troupeau de huit enfants, dont l'aîné, un garçon, avait une quinzaine d'années à peu près, et, faisant marcher tout cela dans un ordre, un silence et une componction louables, Zemroud-Khanoum était une excellente femme. Elle était prompte à se fâcher, prompte à s'attendrir. Sa voix devenait, dans la colère, de beaucoup la plus aiguë du quartier; mais il lui arrivait aussi d'en être la plus douce, quand elle se prenait à consoler quelqu'un. Elle était généreuse comme un Sultan, charitable comme un Prophète, et par-dessus le marché, ayant été extraordinairement jolie, il lui en restait encore quelque chose à quarante ans sonnés; elle avait beaucoup d'esprit, faisait les vers d'une manière charmante, et jouait du tàr avec une telle perfection, que son mari Aziz-Khan, lorsqu'elle daignait jouer pour lui, commençait à dodeliner de la tête pendant un quart d'heure, puis se mettait à murmurer: «Excellent! excellent! excellent!» en extase, et finissait par pleurer et se cogner la tête contre la muraille.
Quand Amynèh entra dans le salon de sa belle-sœur, elle y trouva des visites, comme le lui avait indiqué d'ailleurs la présence de deux paires de pantoufles, toutes pareilles aux siennes qui se trouvaient devant la porte. Les deux dames, assises à ce moment sur les coussins, n'étaient rien moins que Bulbul-Khanoum, madame le Rossignol, et Loulou-Khanoum, madame la Perle, l'une troisième femme du gouverneur, et l'autre seule et unique épouse du chef du clergé, le jeune et aimable Moulla-Sâdek, l'amateur le plus éclairé de pâtisseries qui se trouvât dans tout Damghân. Ces dames étaient jolies l'une et l'autre, fort élégantes et très sérieuses. Comme Zemroud-Khanoum, de son côté, n'était portée à la mélancolie que lorsqu'on l'y obligeait en la contrariant, la conversation allait bon train; on parlait modes nouvelles, ajustements, santé des enfants, singularités des époux, emportements même de ces messieurs; ce qui tient toujours une grande part dans les confidences féminines, comme étant le moyen le plus sur de faire apprécier ses mérites si recherchés, et, enfin, les médisances, les médisances, les médisances! ce sel, ce poivre, ce piment, ce nec plus ultra des délices sociaux; bref, tout ce qui peut se dire et même, et surtout, ce qui pourrait se taire, tout allait bon train, et c'étaient des éclats de rire qui ne finissaient que pour recommencer.
Trois servantes, dont deux béloutches et une négresse, vêtues de soie et de cachemire, présentaient à ce moment des kaliouns d'or émaillés et garnis de pierreries, et ces dames fumaient à cœur joie, quand la triste Amynèh entra. D'ordinaire, elle n'était pas une associée indigne de pareilles conférences; au contraire, elle y apportait une gaieté et un rire si frais, si joli, qu'on en avait fait des chansons qui se répétaient partout: Le Rire d'Amynèh. Hélas, il ne s'agissait guère du rire d'Amynèh, aujourd'hui! La pauvre petite laissa tomber son manteau et son voile, baisa la main de sa belle-sœur, qui l'embrassa tendrement sur les yeux, et s'assit, après avoir salué, comme deux amies, les dames présentes.
—Mon Dieu! ma fille, s'écria Zemroud-Khanoum, qu'as-tu donc? Les yeux rouges? As-tu pleuré par hasard? Serait-ce la faute de Kassem? En ce cas, envoie-le-moi; je le remettrai dans le droit chemin! Ah! ces hommes! ces hommes! C'est ce que nous étions justement en train de dire! Mais console-toi, console-toi! Il ne faut pas abîmer tes beaux yeux!
—Abîmer ses yeux pour un mari! dit Loulou, la femme élégante du dignitaire ecclésiastique, quelle folie! A propos, chère Amynèh, mon âme, mes yeux, peut-être pourrez-vous me raconter dans le détail ce qui est arrivé, hier, à Gulnar-Khanoum avec son mari. Il paraît qu'il y a eu une scène épouvantable!
—Je n'en savais rien, répondit bien bas Amynèh, en s'essuyant les yeux et en étouffant un soupir.
—Je connais l'histoire avec la dernière exactitude, s'écria la compagne du gouverneur, qui avait de longs yeux noirs taillés en amande, sur les cils une bonne provision de surmeth, ce qui lui donnait un éclat surnaturel. Il paraît que, dans un moment d'épanchement, Sèyd-Housseyn s'est avisé de vouloir contempler les oreilles de son épouse.
—Quelle horreur! s écrièrent tout d'une voix Zemroud et Loulou.
—Une grossièreté! poursuivit Bulbul, en levant les épaules et avec un accent de pruderie incomparable; mais, bref, il l'a voulu, et, bien que Gulnar se soit fort défendue et même fâchée, Sèyd-Housseyn a fini par lui déranger son tjargât, si bien qu'il a aperçu le bout de l'oreille droite, et à cette oreille des boucles d'or et de saphirs qu'il ne se souvient pas d'avoir données! De là grand tapage, comme vous pouvez vous l'imaginer.
—Aussi, Gulnar-Khanoum est d'une imprudence! déclama Loulou. Comment va-t-on porter de telles boucles d'oreilles, quand on n'est pas sûr de la moralité de son mari? Ce n'est jamais le mien qui se permettrait....
—Gulnar, répliqua Bulbul, se croyait à l'abri de tout, parce que, comme c'est d'usage, elle portait les autres boucles d'oreilles, celles qui étaient inoffensives, non à ses oreilles, mais attachées sur son tjargât, absolument comme nous autres.
—A propos, interrompit Loulou, puisque nous parlons de modes....
Ici on apporta de nouveau les kaliouns et le thé, et Amynèh espéra, avec raison, que les premiers étant fumés et l'autre bu, la visite allait prendre fin bientôt, et tandis que chacune des belles personnes tenait sa tasse dans la main, Loulou continuant son propos:
—Puisque nous parlons de modes, disais-je, avez-vous vu cette nouvelle forme de veste que les Arméniens ont apportée de Téhéran? Il paraît que toutes les femmes en raffolent, parce que c'est ce que les Européens mettent sous leurs habits, et ils appellent cela yiletkeh. Je m'en suis commandé trois....
—Et moi, deux seulement, répliqua Bulbul, un en drap d'or et l'autre en étoffe d'argent à fleurs rouges. C'est extrêmement commode pour les nourrissons.
L'entretien se prolongea encore quelque temps sur ce ton, puis les deux dames prirent congé, embrassèrent Zemroud et Amynèh, et se retirèrent emmenant avec elles servantes, kaliares, domestiques, non sans grand tapage, comme il convenait pour des personnes si considérables.
Alors Amynèh se trouva libre de raconter ce qu'elle avait sur le cœur. Elle le fit avec une passion extrême, et Zemroud, transportée d'indignation et de colère et en même temps de curiosité et de crainte pour un cas aussi surprenant, lui dit en prenant son manteau et son voile:
—Reste ici, ma fille, je vais aller parler à Kassem, et je te promets bien.... Enfin, reste ici, attends-moi, et, sur toutes choses, cesse de te désoler. Ce garçon est mon frère, mais je le regarde comme mon fils; c'est moi qui l'ai élevé, c'est moi qui l'ai marié. Ton père en a agi avec lui de la manière la plus généreuse, car les deux cents tomans que Kassem a donnés pour t'avoir et dont, par parenthèse, mon mari avait prêté la moitié, ton père les a employés entièrement à ton trousseau et quelque chose par dessus. Vallah! Billah! Tallah! nous allons voir de quel air maître Kassem va me répondre! Calme-toi, te dis-je, et sois sûre que tout cela ne signifie rien.
Là-dessus, Zemroud-Khanoum, armée en guerre et s'étant bien enveloppée, ne prenant avec elle ni servante, ni domestique, partit d'une telle façon, qu'on ne saurait la comparer qu'à l'éclair sillonnant un ciel d'orage et en annonçant la majestueuse horreur.
Amynèh resta assise sur le tapis dans un accablement profond, écoutant à peine la voix de l'espérance qui cherchait encore à éveiller un écho dans son cœur. Elle attendit deux heures pleines; au bout de ce temps, Zemroud revint. Elle ôta ses voiles, elle était décontenancée, pâle, et on voyait que la femme forte avait pleuré. Elle s'assit à côté d'Amynèh, lui prit la main, et, voyant que celle-ci ne prononçait pas un mot, ne levait pas les yeux et regardait fixe devant elle, elle l'attira sur son cœur, et la couvrant de baisers, lui dit:
—Nous sommes bien malheureuses!
Elles étaient bien malheureuses, en effet. Kassem avait été très doux pour sa sœur aînée, très déférent; mais il s'était montré inébranlable dans sa résolution de partir le lendemain, déclarant qu'il n'avait accordé ce retard qu'à l'amour tendre qu'il avait pour Amynèh; mais que, si on devait le tourmenter et le soumettre à des plaintes que sa propre douleur lui rendait intolérables, il partirait le soir même; et toutes les supplications, tous les raisonnements, tous les reproches de Zemroud n'avaient pu en obtenir autre chose.
—Il est ensorcelé, ma chère âme, dit Zemroud en finissant le récit de son expédition manquée, ensorcelé par ce terrible magicien. Les gens de cette sorte disposent d'un pouvoir irrésistible, et là où ils commandent, il est certain qu'il n'y a qu'à se soumettre. Kassem est au pouvoir de celui-ci. Il faut espérer, il faut croire même que c'est pour son bien; car, d'après ce qu'il m'a raconté, le derviche paraît avoir les meilleures et les plus affectueuses intentions. C'est un homme pieux et incapable de faire le mal. Moi aussi j'ai connu des magiciens; c'étaient les gens les plus vénérables du monde, des prodiges de science! Je te le répète donc, calme-toi! Il vaut mieux que ton mari fasse des choses grandes et puissantes sous la protection de l'Indien, que si, par exemple, il s'en allait à la guerre, où même la faveur du roi (que sa grandeur augmente et soit fortifiée!) ne pourrait jamais l'empêcher de recevoir un mauvais coup.
Ce genre de consolation prodigué par Zemroud à sa petite belle-sœur valait beaucoup ou valait peu, il n'importe. Elle n'en avait pas d'autre à sa disposition, et elle en usa tant qu'elle put, le reproduisant sous toutes les formes et terminant toujours chaque démonstration par l'assurance ferme, par la promesse sous serment que Kassem ne resterait, dans tous les cas, pas plus d'un an absent, et qu'il n'était que raisonnable et naturel d'admettre qu'il reviendrait possesseur d'une fortune immense qui les mettrait, tous et toutes dans la famille, en situation de se passer leurs fantaisies. A la fin, Amynèh, ayant un peu pris sur elle, dit qu'elle voulait s'en aller et elle retourna au logis.
Elle y trouva Kassem dans un état qui ne valait guère mieux que le sien. Au moment de quitter sa femme, sa maison, ses habitudes, son bonheur, son amour, l'enthousiasme avait baissé. La résolution restait, parce qu'il ne pouvait l'arracher ni de son imagination ni de sa volonté; mais elle était voilée de noir, et le cœur s'en donnait tant et plus de se tordre, de se plaindre, de gémir, de réclamer: enfin, pour bien dire, Kassem était très malheureux, comme on l'est, quand, placé entre le devoir et la passion, on se croit entraîné par le devoir. Il importe peu de rechercher ce que peut valoir toujours ce dernier mot. Kassem admettait que son devoir était de chercher et de rejoindre le magicien. Il lui fallait se soumettre.
Avec ce sentiment si fin, si tendre, si divin qui appartient, en tous pays, aux femmes, quand elles aiment et qui seul suffirait à en faire les êtres vraiment célestes de la création, Amynèh comprit la lutte qui se soutenait dans l'âme de son mari, et, instinctivement, évita ce qui pouvait la rendre plus difficile et plus cruelle pour le patient.
—Peut-être, se dit-elle en elle-même, pourrais-je réussir à le garder auprès de moi huit jours, un mois au plus! Mais comme il souffrirait!... Et à la fin?... Quoi? il voudrait encore s'en aller!...